Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis les nouvelles reçues à Lissy-Gory de la bataille d'Austerlitz et de la disparition du prince André, et malgré les lettres adressées à l'ambassade, malgré toutes les recherches, son corps n'avait pas été retrouvé, et son nom ne figurait pas sur la liste des prisonniers. La pensée la plus pénible pour ses proches était de se dire qu'il pouvait bien aussi avoir été ramassé sur le champ de bataille par les habitants du pays, et se trouver malade ou mourant, seul, au milieu d'étrangers, et incapable de donner signe de vie à sa famille. Les journaux, qui avaient été les premiers à renseigner le vieux prince sur la défaite d'Austerlitz, disaient simplement, en termes laconiques et vagues, que les Russes, après de brillants engagements, avaient dû opérer leur retraite et qu'elle s'était effectuée en bon ordre. Le prince tira de ce bulletin officiel la conclusion évidente que les nôtres avaient essuyé une défaite. Huit jours plus tard, une lettre de Koutouzow annonçait au vieux prince le sort mystérieux de son fils:
«Votre fils, lui écrivait-il, est tombé en héros, en avant du régiment, son drapeau à la main, digne de son père et de sa patrie. Nos regrets à tous sont unanimes, et personne ne sait jusqu'à présent s'il faut le compter au nombre des vivants ou des morts. Tout espoir n'est pas cependant perdu, car s'il était mort, son nom aurait figuré dans les listes des officiers trouvés sur le champ de bataille, qui m'ont été transmises par les parlementaires.»
Le vieux prince reçut cette lettre très tard dans la soirée, et le lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et sombre, il n'adressa pas une parole à son homme d'affaires, ni à son jardinier, ni à l'architecte.
Lorsque la princesse Marie entra, elle le trouva occupé à son tour, mais il ne se retourna pas comme il en avait coutume.
«Ah! princesse Marie!» dit-il tout à coup en jetant le repoussoir. La roue, par suite de l'impulsion reçue, continuait à tourner, et le grincement de cette roue, qui allait en s'affaiblissant, se lia plus tard, dans le souvenir de sa fille, avec la scène qui suivit.
Elle s'approcha de lui, et, à la vue de sa physionomie, un sentiment indéfinissable lui comprima le cœur. Ses yeux se troublèrent. Les traits de son père avaient une contraction plutôt de méchanceté que de tristesse et d'abattement; ils trahissaient la lutte violente qui se passait en lui, et lui disaient qu'un terrible malheur allait tomber sur sa tête, le plus terrible de tous, celui qu'elle n'avait pas encore éprouvé, la perte irréparable d'une de ses plus chères affections!
«Mon père! André?...» et cette pauvre fille, gauche et disgracieuse, prononça ces paroles avec un charme si puissant de sympathie et d'abnégation, que le vieux prince, sous l'influence de ce regard, laissa échapper un sanglot en se détournant.
«J'ai reçu des nouvelles: on ne le trouve nulle part, ni parmi les prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzow m'a écrit.... Il a été tué!...» dit-il tout à coup de sa voix perçante, comme pour chasser sa fille par ce cri.
La princesse ne bougea pas, et ne s'évanouit pas. Elle était déjà pâle, mais, à ces mots, son visage sembla se transformer, et ses beaux yeux s'éclairèrent subitement. On aurait dit qu'un sentiment ineffable venu d'en haut, indépendant des douleurs et des joies de ce monde, s'étendait comme un baume sur le coup qui venait de les frapper. Oubliant la crainte qu'elle avait de son père, elle lui saisit la main, l'attira à elle, et baisa sa joue sèche et parcheminée.
«Mon père, lui dit-elle, ne vous détournez pas de moi, pleurons ensemble.
—Ces misérables, ces pleutres! s'écria le prince, en l'écartant. Perdre une armée, perdre des hommes! Et pourquoi?... Va l'annoncer à Lise!» La princesse Marie se laissa tomber sans force dans un fauteuil et fondit en larmes. Elle revoyait son frère au moment des adieux, lorsqu'il s'était approché d'elle et de sa femme: elle revoyait son expression attendrie et légèrement dédaigneuse, lorsqu'elle lui avait passé l'image au cou. Était-il devenu croyant? S'était-il repenti de son incrédulité? Était-il là-haut dans les demeures célestes de la paix et du bonheur?
«Mon père, dit-elle, comment est-ce arrivé?
—Va, va, il a été tué pendant cette bataille, où l'on a mené à la mort les meilleurs hommes de Russie et sacrifié la gloire russe. Allez, princesse Marie! Allez l'annoncer à Lise!»
La princesse Marie entra chez sa belle-sœur qu'elle trouva travaillant, et dont le regard se leva sur elle avec cette expression de bonheur calme et intime, particulière aux femmes qui sont dans sa situation; ses yeux regardaient sans voir, car elle contemplait au dedans d'elle-même ce doux et mystérieux travail qui s'accomplissait dans son sein.
«Marie, dit-elle, en repoussant son métier, donne-moi ta main.»
Ses yeux riaient, sa petite lèvre se retroussa et se fixa en un sourire d'enfant. La princesse Marie se mit à ses genoux devant elle, et cacha sa tête dans les plis de sa robe.
«Ici, ici... n'entends-tu pas?... c'est si étrange! Et sais-tu, Marie, je l'aimerai bien...,» et ses yeux rayonnants de bonheur s'attachaient sur la jeune princesse, qui ne pouvait relever la tête, car elle pleurait.
«Qu'as-tu donc, Marie?
—Rien.... J'ai pensé à André, et cela m'a attristée,» répondit-elle en essuyant ses pleurs.
Dans le courant de la matinée, la princesse Marie essaya à plusieurs reprises de préparer sa belle-sœur à la catastrophe, mais chaque fois elle se mettait à pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne comprenait pas la cause, l'inquiétaient malgré son manque d'esprit d'observation. Elle ne demandait rien, mais se retournait avec inquiétude, comme si elle cherchait quelque chose autour d'elle. Le vieux prince, dont elle avait toujours peur, entra chez elle avant le dîner: il avait l'air méchant et agité. Il sortit sans lui avoir parlé. Elle regarda sa belle-sœur et éclata en sanglots.
«A-t-on reçu des nouvelles d'André? demanda-t-elle.
—Non, tu sais que la chose est impossible, mais mon père s'inquiète, et moi, je m'effraye.
—Il n'y a donc rien?
—Rien,» répondit la princesse, en la regardant franchement. Elle s'était décidée, et avait décidé son père à ne rien lui dire jusqu'après sa délivrance, qui était attendue de jour en jour. Le père et la fille portaient et cachaient ce lourd chagrin, chacun à sa façon. Quoiqu'il eût envoyé un émissaire en Autriche pour chercher les traces d'André, le vieux prince était convaincu que son fils était mort, et il avait déjà commandé pour lui, à Moscou, un monument qui devait être placé dans son jardin. Il n'avait rien changé à son genre de vie, mais ses forces le trahissaient. Il marchait et mangeait moins, dormait peu, et s'affaiblissait visiblement. La princesse Marie espérait: elle priait pour son frère, comme s'il était vivant, et attendait à toute heure l'annonce de son retour.
«Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse...,» et sa petite lèvre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse marquée, car depuis le jour où la terrible nouvelle avait été reçue, les sourires, les voix, la démarche même de chacun, tout portait dans la maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en rendre compte, en subissait involontairement l'influence.
«Ma bonne amie, je crains que le «fruschtique[26]«de ce matin, comme dit Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal?
—Qu'as-tu, ma petite âme? Tu es pâle, tu es très pâle, s'écria la princesse Marie, en accourant tout effrayée auprès d'elle.
—Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait là. Marie Bogdanovna était la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis quinze jours on l'avait fait venir à Lissy-Gory.
—Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-être ça.... Je vais y aller.... Courage, mon ange!..., et embrassant sa belle-sœur, elle s'apprêta à sortir de la chambre.
—Non, non! s'écria la petite princesse, dont la pâle figure exprima non seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, à l'idée des douleurs inévitables dont elle avait le pressentiment.
—Non, c'est l'estomac... dites que c'est l'estomac, Marie, dites, dites...» Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et malades en se tordant les mains avec désespoir et en s'écriant: «Mon Dieu, mon Dieu!»
La princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra à mi-chemin.
«Marie Bogdanovna! C'est commencé, je crois, dit-elle, les yeux agrandis par la terreur.
—Eh bien, tant mieux, princesse, répondit la sage-femme sans hâter le pas, et en se frottant les mains de l'air assuré d'une personne qui connaît sa valeur.... Il est inutile que vous sachiez ça, vous autres demoiselles.
—Et le docteur qui n'est pas encore arrivé de Moscou! dit la princesse, car, selon le désir du prince André et de sa femme, on y avait envoyé chercher un accoucheur.
—Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien, même sans le docteur.»
Cinq minutes après, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un objet très lourd. Elle regarda. C'était un divan en cuir du cabinet du prince André, que les gens transportaient dans la chambre à coucher, et elle remarqua que leur figure était empreinte d'un sentiment inusité de gravité et de douceur. La princesse Marie prêtait l'oreille à tous les bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inquiète, ce qui se passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en silence et se détournaient à sa vue. N'osant pas les questionner, elle rentrait dans sa chambre, et tantôt se jetant dans son fauteuil, elle prenait son livre de prières, tantôt s'agenouillant devant les images, elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la prière était impuissante à calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout à coup, et sa vieille bonne, coiffée d'un large mouchoir, se montra sur le seuil. Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel était l'ordre du vieux prince.
«C'est moi, Machinka, et j'ai apporté, mon ange, les bougies de leur mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant.
—Ah! ma bonne, comme je suis contente.
—Le Seigneur est miséricordieux, ma petite colombe!...» Et la vieille bonne alluma les bougies à la lampe des images, et s'assit à la porte, en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit à tricoter. La princesse Marie prit un livre et feignit de lire, mais à chaque pas, à chaque bruit, elle tournait ses yeux effrayés et interrogateurs sur sa bonne, qui la calmait aussitôt du regard. Ce sentiment qu'éprouvait la princesse Marie était d'ailleurs partagé par tous les habitants de cette vaste maison. D'après une ancienne superstition, plus les douleurs de l'accouchement sont ignorées, moins l'accouchée est censée souffrir: aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inquiétude attendrie et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et d'incompréhensible.
Aucun éclat de rire ne retentissait dans l'aile habitée par les filles et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les dépendances, personne ne dormait, et des feux et de la lumière y étaient entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur ses talons, et envoyait à tout instant le vieux Tikhone demander à Marie Bogdanovna ce qui en était, lui répétant chaque fois:
«Tu diras: «Le prince demande»... et reviens me dire....
—Dites au prince, répondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le travail est commencé.
—Bien, dit le prince, en fermant sa porte,» et Tikhone n'entendit plus le moindre bruit dans le cabinet.
Un instant après il y rentra, en se donnant à lui-même pour excuse les bougies à remplacer, et il vit le prince étendu sur le canapé. À la vue de son visage défait, il secoua la tête, et s'approchant de son vieux maître, il le baisa à l'épaule, et sortit, en oubliant les bougies et son excuse. Le plus solennel des mystères qui soient en ce monde continuait à s'accomplir. La soirée se passa ainsi, la nuit vint, et ce sentiment d'attente émue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute en minute.
Il faisait une de ces nuits du mois de mars où l'hiver semble reprendre son empire, et déchaîne avec une fureur désespérée ses derniers ouragans et ses dernières bourrasques de neige. On avait envoyé un relais de chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis de lanternes, postés au tournant, devaient le conduire à travers les ornières et les trous du chemin de Lissy-Gory.
La princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de prières, et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatinée, avec sa mèche de cheveux gris échappée de dessous le mouchoir et sa peau ridée sous le menton, lui était si familière dans ses moindres détails. Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait à voix basse, pour la centième fois, comment la princesse-mère était accouchée de la princesse Marie à Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux d'une paysanne moldave:
«Dieu est grand, le «docteur» est inutile!...»
Un violent coup de vent ébranla le châssis de la fenêtre, fit sauter la targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glacé passa au travers des rideaux d'étoffe, et éteignit la bougie. La princesse Marie tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table, s'approcha de la fenêtre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener le battant.
«Princesse, ma petite mère, on arrive sur la route avec des lanternes! dit-elle en refermant la fenêtre,... ce doit être le «doctoure».
—Ah! Dieu merci! s'écria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne comprend pas le russe.»
Jetant un châle sur ses épaules, elle quitta la chambre, et vit en passant par l'antichambre que la voiture était déjà arrêtée devant le perron. Elle s'avança sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de la balustrade on avait placé une chandelle que le vent faisait couler. Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe, l'air tout effrayé, en tenant une autre à la main. Encore plus bas, au tournant même, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes fourrées, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la princesse Marie:
«Dieu merci! disait cette voix, et mon père?
—Le prince est couché, répondit le maître d'hôtel, Demiane.
—C'est André! se dit la princesse Marie... et les pas se rapprochèrent.... C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!...» Au même moment, le prince André, couvert d'une pelisse dont le collet était blanc de neige, se montra sur le palier inférieur.... C'était bien lui, mais pâle, amaigri, changé, avec une expression, inaccoutumée chez lui, de douceur attendrie et inquiète. Il gravit les dernières marches, et embrassa sa sœur, que l'émotion étouffait.
«Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'était rencontré à la dernière station, montait l'escalier.
—Marie! quelle étrange coïncidence!» Et, ôtant sa pelisse et ses bottes fourrées, il passa chez sa femme.
La petite princesse, la tête couverte d'un bonnet blanc, était étendue sur des oreillers. Les douleurs venaient de cesser. Ses longs cheveux noirs s'enroulaient autour de ses joues enflammées et moites; sa jolie petite bouche vermeille entr'ouverte souriait. Le prince André entra et s'arrêta au pied du divan sur lequel elle était étendue. Ses yeux brillants, pareils à ceux d'un enfant inquiet et agité, se fixèrent sur lui sans changer d'expression: «Je vous aime tous, semblaient-ils dire, je ne vous ai fait aucun mal... pourquoi donc faut-il que je souffre? venez à mon secours.» Elle voyait son mari sans se rendre compte de son apparition. Il la baisa au front.
«Ma petite âme, lui dit-il,—il n'avait jamais employé cette expression envers elle,—Dieu est bon!»
Elle le regarda d'un air étonné, et ses yeux continuaient à lui dire: «J'attendais du secours de toi, et tu ne m'aides pas, toi non plus!» Les douleurs reprirent et Marie Bogdanovna engagea le prince André à quitter la chambre.
Il céda la place au médecin. La princesse Marie se trouva sur son passage; ils se mirent à causer à voix basse, en s'interrompant à chaque instant dans une attente fiévreuse.
«Allez, mon ami,» lui dit-elle, et il alla s'asseoir dans la pièce voisine de celle où était sa femme. Une fille de chambre en sortit, et se troubla à la vue du prince André, qui, la figure cachée dans ses mains, restait immobile. Les gémissements et les cris plaintifs qu'arrachaient à la princesse ces douleurs toutes physiques, s'entendaient à travers la porte; il se leva et fit un effort pour l'ouvrir, quelqu'un la retenait de l'autre côté:
«On ne peut pas, on ne peut pas!» dit une voix effrayée. Il essaya de marcher. La chambre devint silencieuse, il se passa quelques secondes, tout à coup un cri formidable retentit:
«Ce n'est pas elle, elle n'en aurait pas eu la force!» se dit le prince André, et il courut à la porte; le cri cessa, il entendit le vagissement d'un enfant.
«Pourquoi a-t-on apporté ici un enfant? s'écria-t-il dans le premier moment. Que fait là cet enfant? Ou bien, est-ce cet enfant qui est né?»
Quand il comprit tout à coup ce que ce cri renfermait de bonheur, les larmes l'étouffèrent et, se reposant sur l'appui de la fenêtre, il se mit à sangloter. La porte s'ouvrit. Le docteur, sans habit, les manches de chemise retroussées, sortit pâle et tremblant. Le prince André se retourna, mais le docteur, le regardant d'un air égaré, passa sans mot dire. Une femme se précipita hors de la chambre, et s'arrêta, interdite, à la vue du prince André. Il entra chez sa femme. Elle était morte, et couchée dans la même position où il l'avait vue quelques instants auparavant: son jeune et ravissant visage avait conservé la même expression, malgré la fixité des yeux et la pâleur des joues:
«Je vous aime tous, je n'ai fait de mal à personne, et qu'avez-vous fait de moi?» semblait dire cette tête charmante que la vie avait abandonnée. Dans un coin de la chambre, quelque chose de petit et de rouge vagissait dans les bras tremblants de la sage-femme.
Deux heures après, le prince André entra à pas lents dans le cabinet de son père, qui savait tout. En ouvrant la porte, il le trouva devant lui. Le vieux prince étreignit en silence, de ses bras secs, pareils à des tenailles de fer, le cou de son fils, et fondit en larmes.
Trois jours plus tard, on enterrait la petite princesse, et le prince André monta les degrés du catafalque pour lui dire un dernier adieu. Les yeux de la morte étaient fermés, mais son petit visage n'avait pas changé et elle semblait toujours dire: «Qu'avez-vous fait de, moi?» Le prince André ne pleurait pas, mais il sentit son cœur se déchirer à la pensée qu'il était coupable de torts, désormais irréparables et inoubliables. Le vieux prince baisa à son tour une des frêles mains de cire, qui étaient croisées l'une sur l'autre, et l'on aurait cru que la pauvre petite figure lui répétait aussi: «Qu'avez-vous fait de moi»? Il se détourna brusquement après l'avoir regardée.
Cinq jours plus tard, le nouveau-né fut baptisé: la sage-femme retenait les langes avec son menton, pendant que le prêtre oignait d'huile sainte, avec les barbes d'une plume, la paume des mains et la plante des pieds du petit prince Nicolas Andréïévitch.
Le grand-père, après l'avoir porté, en sa qualité de parrain, autour du vieux baptistère, s'était empressé de le remettre entre les mains de la marraine, la princesse Marie. Le père, tout ému, et redoutant que le prêtre ne laissât tomber l'enfant dans l'eau, attendait avec anxiété dans la pièce voisine la fin du sacrement; aussi le regarda-t-il d'un air satisfait, lorsque la vieille bonne le lui apporta, et il lui répondit par un signe de tête amical à la bonne nouvelle qu'elle lui donna que le morceau de cire, sur lequel on avait mis quelques petits cheveux coupés sur la tête du nouveau-né, avait surnagé[27].
Grâce au vieux comte, il ne fut pas question de la part que Rostow avait prise au duel de Dologhow et de Besoukhow, et au lieu d'être dégradé, comme il s'y attendait, il fut nommé aide de camp du général gouverneur de Moscou, ce qui l'empêcha d'aller passer l'été à la campagne avec sa famille, et l'obligea de rester en ville. Dologhow se lia plus intimement avec lui. La vieille Marie Ivanovna aimait passionnément son fils, et disait souvent à Rostow qu'elle l'avait pris en affection à cause de son amitié pour son Fédia:
«Oui, comte, son âme est trop noble et trop pure pour notre monde si corrompu. Personne n'apprécie la bonté à sa juste valeur, car malheureusement, chacun y voit un reproche à son adresse.... Est-ce juste, est-ce honorable, je vous le demande, de la part de Besoukhow?... Et mon enfant qui jusqu'à présent encore n'en dit jamais de mal? C'est sur mon garçon que sont retombées leurs folies de Pétersbourg!... Besoukhow n'en a pas souffert. Mon fils vient d'avoir de l'avancement, c'est vrai, mais aussi où trouverez-vous, je vous le demande, un brave comme lui?... Quant à ce duel,... y a-t-il l'ombre d'honneur chez ces gens-là?... On sait qu'il est fils unique, et on le provoque, et on tire tout droit sur lui?... Enfin, heureusement que Dieu l'a sauvé!... Et la raison de tout cela?... Qui donc, de nos jours, n'a pas une intrigue, et qu'y faire si Besoukhow est un mari jaloux? Sans doute il aurait pu le montrer plus tôt, mais voilà un an que cela dure, et il le provoque avec l'idée que Fédia s'y refuserait, parce qu'il lui doit de l'argent! Quelle vilenie, quelle lâcheté? Je vous aime, vous, de tout mon cœur, parce que vous avez compris mon Fédia, et il y a si peu de personnes qui lui rendent justice, malgré sa belle âme.»
Dologhow, de son côté laissait échapper des phrases qu'on n'aurait jamais attendues de lui:
«On me croit méchant, disait-il à Rostow, mais cela m'est bien égal! Je ne tiens à reconnaître que ceux que j'aime, et pour ceux-là je donnerais ma vie: quant aux autres, je les foulerai aux pieds, si je les trouve sur mon chemin; j'adore ma mère, j'ai deux ou trois amis, toi surtout. Quant aux autres, ils n'attirent mon attention qu'autant qu'ils peuvent m'être utiles ou nuisibles, et presque tous sont nuisibles, à commencer par les femmes.... Oui, mon ami, j'ai connu des hommes à l'âme noble, élevée, tendre, mais les femmes! Comtesse ou cuisinière, elles se vendent toutes, sans exception. Cette pureté céleste, ce dévouement que je cherche dans la femme, je ne l'ai jamais trouvé. Ah! si j'avais rencontré la femme rêvée, j'aurais tout sacrifié pour elle, mais les autres!... il fit un geste de mépris. Et te l'avouerai-je, je ne tiens à l'existence que parce que j'espère rencontrer un jour cet être idéal, qui m'élèvera, m'épurera et me régénérera... mais tu ne comprends pas ça, toi?
—Au contraire, je te comprends parfaitement,» répliqua Rostow, qui était de plus en plus sous le charme de son nouvel ami.
La famille Rostow revint en automne de la campagne. Denissow reparut également bientôt après, et s'installa chez eux. Ces premiers mois de l'hiver de 1800 à 1807 furent, pour Rostow et sa famille, pleins de gaieté et d'entrain. Nicolas amenait dans la maison de ses parents beaucoup de jeunes gens qui y étaient attirés par Véra, belle personne de vingt ans, par Sonia, dont les seize ans avaient tout le charme d'une fleur à peine éclose, et par Natacha, chez qui l'espièglerie de l'enfant s'unissait aux séductions de la jeune fille. Chacun d'eux subissait plus ou moins l'influence de ces visages souriants, débordants de bonheur, et ouverts à toutes les impressions. Témoins de leur babillage décousu et joyeux, pétillant d'imprévu, débordant de vie, d'espérances naissantes, mêlés à cette agitation entraînante d'où partaient, comme des fusées, leurs essais de chant et de piano, abandonnés, repris, selon le caprice du moment, ils se sentaient à leur tour pénétrés et envahis par cette atmosphère toute chargée d'amour, qui, comme ces jeunes filles, les disposait à un bonheur confusément entrevu.
Tels étaient les effluves magnétiques qui émanaient naturellement de toute cette jeunesse, lorsque Dologhow fut présenté dans la maison de Rostow. Il plut à tous, sauf à Natacha, qui avait été sur le point de se brouiller avec son frère à cause de lui, car elle soutenait qu'il était méchant, et que dans le duel avec Dologhow, Pierre avait eu raison, que Dologhow était coupable, et de plus désagréable et affecté.
«Il n'y a rien à comprendre! s'écriait Natacha avec une obstination volontaire, il est méchant, il n'a pas de cœur! Quant à ton Denissow, je l'aime! C'est un mauvais sujet, c'est possible, et pourtant je l'aime!... C'est pour te dire que je comprends! Tout est calculé chez l'autre, et c'est ce que je n'aime pas!
—Oh! Denissow, c'est autre chose, répondit Rostow en ayant l'air de donner à entendre que celui-là ne pouvait être comparé à Dologhow.—Son âme si belle!... Il faut le voir avec sa mère... quel cœur!
—Je ne puis pas en juger, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne suis pas à mon aise avec lui!... Et il est amoureux de Sonia, sais-tu?
—Quelle folie!
—J'en suis sûre, tu verras!»
Natacha avait raison. Dologhow, qui n'aimait pas la société des dames, venait souvent néanmoins, et l'on eut bientôt découvert, sans qu'il en fût dit un mot, qu'il était attiré par Sonia. Celle-ci ne l'aurait jamais avoué, bien qu'elle l'eût deviné et qu'elle devînt rouge comme une cerise, chaque fois qu'il paraissait; il venait dîner presque tous les jours, et ne manquait jamais, ni un spectacle, ni les bals de demoiselles de Ioghel, lorsque les Rostow s'y trouvaient. Il témoignait à Sonia une attention marquée, et l'expression de ses yeux était telle que, non seulement Sonia n'en pouvait supporter le regard, mais que la vieille comtesse et Natacha rougissaient quand elles venaient à le surprendre.
Il était évident que cet homme étrange et énergique pliait et se soumettait à l'influence irrésistible exercée sur lui par cette brune et gracieuse fillette, qui cependant était éprise d'un autre que lui.
Rostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s'en rendre compte: «Ils sont tous amoureux de l'une d'elles», se disait-il, et, ne se sentant plus aussi à son aise dans ce milieu, il s'absenta très souvent de la maison paternelle.
On recommença, pendant ces mois d'automne, à causer de la guerre avec Napoléon, avec plus d'ardeur encore que par le passé. Il fut question d'un recrutement de dix sur mille, auquel s'ajoutaient neuf sur mille pour la milice. On lançait de tous côtés des anathèmes sur Bonaparte, et Moscou était plein de bruits de guerre. Quant à la famille Rostow, toute la part qu'elle prenait à ces préparatifs belliqueux se concentrait sur Nicolas, qui attendait l'expiration du congé de Denissow, pour retourner avec lui au régiment, après les fêtes. Ce départ prochain ne l'empêchait pas de s'amuser: il l'y excitait au contraire, et il passait la plus grande partie de son temps en dîners, en soirées et en bals.
Le troisième jour de Noël, les Rostow donnèrent un dîner d'adieux quasi officiel en l'honneur de Denissow et de Nicolas, qui partaient après les Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow.
Les courants électriques et passionnés, qui régnaient dans la maison, n'avaient jamais été aussi sensibles que pendant ces derniers jours: «Saisis au vol les fugitifs éclairs de bonheur, semblait dire à la jeunesse cette mystérieuse influence: Aime, sois aimé! c'est là le seul but où l'on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde!»
Malgré les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents, il n'avait fait que la moitié de ses courses, et ne rentra qu'une seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussitôt la contrainte qui alourdissait ce jour-là l'atmosphère orageuse d'amour dont il était entouré; un étrange embarras se trahissait entre quelques-unes des personnes présentes, et, surtout entre Sonia et Dologhow. Il comprit qu'il avait dû se passer quelque chose, et avec la délicatesse de son cœur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-là il y avait bal chez Ioghel, le maître de danse, qui réunissait fréquemment, les jours de fête, ses élèves des deux sexes.
«Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel? Va, je t'en prie, il te le demande instamment, et Vasili Dmitritch a promis d'y aller.
—Où n'irais-je pas pour obéir à la comtesse? dit Denissow, qui, moitié riant, moitié sérieux, s'était déclaré le chevalier de Natacha. Je suis même prêt à danser le pas du châle.
—Oui, si j'en ai le temps! J'ai promis aux Arkharow de passer la soirée chez eux.
—Et toi?...» dit-il en s'adressant à Dologhow. Il s'aperçut aussitôt de l'indiscrétion de sa demande, au «oui» sec et froid qu'il reçut de ce dernier, et au regard farouche qu'il jeta sur Sonia.
«Il y a quelque chose entre eux», se dit Nicolas, et le départ de Dologhow après le dîner le confirma dans cette supposition. Il appela à lui Natacha pour la questionner:
«Je te cherchais justement, s'écria-t-elle, en courant après lui, je te l'avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire? ajouta-t-elle d'un air triomphant... il s'est déclaré!»
Quoique Sonia ne le préoccupât que peu à cette époque, il éprouva cependant, à cette confidence, un certain déchirement de cœur. Dologhow était un parti convenable, brillant même sous quelques rapports pour l'orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d'irritation, et il s'apprêtait à l'exhaler en railleries sur les promesses oubliées et sur le consentement de Sonia, lorsqu'avant même qu'il eût eu le temps de formuler sa pensée, Natacha continua:
«Et figure-toi qu'elle l'a refusé, absolument refusé! Elle a dit qu'elle en aimait un autre.»
«Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement!» se dit Nicolas.
«Maman a eu beau la supplier, elle a refusé, et je sais qu'elle ne reviendra pas sur sa décision.
—Maman l'a suppliée? demanda Nicolas d'un ton de reproche.
—Oui, et ne te fâche pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache pas comment, que tu ne l'épouseras pas.... J'en suis sûre.
—Allons donc, tu ne peux pas le savoir... mais il faut que je lui parle. Quelle ravissante créature que cette Sonia! ajouta-t-il en souriant.
—Je crois bien qu'elle est ravissante? Je vais te l'envoyer...» Et elle se sauva, après avoir embrassé son frère.
Quelques secondes plus tard, Sonia entra, effrayée et confuse, comme une coupable. Nicolas s'approcha d'elle, et lui baisa la main; depuis le retour de la campagne ils ne s'étaient pas encore trouvés en tête à tête.
«Sophie, lui dit-il d'abord avec timidité, mais en reprenant peu à peu de l'assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti avantageux.... C'est un homme de bien, il a des sentiments élevés... il est mon ami....
—Mais c'est fini, je l'ai déjà refusé, dit Sonia en l'interrompant.
—Si vous le refusez à cause de moi, je crains que....
—Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l'interrompant de nouveau, et elle l'implorait du regard.
—C'est mon devoir. Peut-être est-ce de la suffisance, de ma part, mais je préfère vous le dire, car dans ce cas je vous dois la vérité. Je vous aime, je le crois, plus que tout....
—C'est assez pour moi, dit-elle en rougissant.
—Mais j'ai été bien souvent amoureux et je m'amouracherai encore, et pourtant je n'ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de confiance, d'amitié, ni d'amour. Je suis jeune: maman, vous le savez, ne désire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je vous supplie de bien poser la proposition de Dologhow, ajouta-t-il en prononçant avec effort le nom de son ami.
—Ne me parlez pas ainsi. Je ne désire rien. Je vous aime comme un frère, je vous aimerai toujours, et cela me suffit.
—Vous êtes un ange, je ne suis pas digne de vous, j'ai peur de vous tromper...» et Nicolas lui baisa encore une fois la main.
«Les plus jolis bals de Moscou sont ceux de Ioghel», disaient les mères, en regardant leurs filles danser les nouveaux pas qu'elles venaient d'apprendre; jeunes filles et jeunes garçons étaient du même avis, dansaient jusqu'à extinction de forces, et s'y amusaient comme des rois, et pourtant quelquefois, ils y étaient venus par pure condescendance, Les deux jolies princesses Gortchakow y avaient même, dans le courant de l'hiver, trouvé des promis, ce qui en avait encore augmenté la renommée. Leur grand charme était l'absence de maître et de maîtresse de maison. On n'y voyait que le bon Ioghel voltigeant, léger comme le duvet, saluant, selon toutes les règles de son art, ses invités, auxquels il donnait des leçons au cachet, et tous, y compris les fillettes de treize à quatorze ans, qui y montraient leur première robe longue, n'avaient qu'une pensée, danser et s'amuser à qui mieux mieux. Toutes, sauf de rares exceptions, étaient ou paraissaient jolies; leurs yeux pétillaient, et leurs sourires rayonnaient à l'envi. Les meilleures élèves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa grâce, y dansaient parfois le pas du châle; mais ce jour-là la préférence était aux «anglaises», «aux écossaises» et à la mazurka, qui commençait à être à la mode. La salle choisie par Ioghel était une des grandes salles de l'hôtel Besoukhow et, au dire de chacun, la soirée était admirablement réussie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume, étaient les reines du bal. Sonia, fière de la déclaration de Dologhow, fière de son refus et de son explication avec Nicolas, valsait de joie autour de sa chambre, et, dans le bonheur exubérant qui la transfigurait et l'illuminait, donnait à peine le temps à sa femme de chambre de natter ses beaux cheveux.
Natacha, non moins fière, et fière surtout de la robe longue qu'elle mettait pour la première fois à un vrai bal, portait, comme Sonia, de la mousseline blanche avec des rubans roses.
À peine entrée dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que tout danseur sur qui son regard s'arrêtait une seconde, lui inspirait aussitôt la passion la plus violente.
«Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!»
Nicolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air protecteur et affectueux:
«Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant.
—Qui, qui cela?
—La comtesse Natacha, répondit Denissow.... Et comme elle danse... quelle grâce!
—Mais de qui parles-tu?
—Mais, de ta sœur!» répondit Denissow impatienté.
Rostow sourit.
«Mon cher comte, vous êtes un de mes meilleurs élèves, il faut que vous dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies demoiselles! et il adressa la même demande à Denissow, dont il avait été aussi le professeur.
—Non, mon cher, je «ferrai tapisserrie». Vous avez donc oublié combien j'ai peu profité de vos leçons?...
—Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en manière de consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous aviez des dispositions, vous en aviez!»
Les premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas engagea Sonia. Denissow, assis à côté des mamans et appuyé sur son sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du pied la mesure, et il les faisait se pâmer de rire, en leur contant gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante élève. Assemblant gracieusement ses petits pieds chaussés d'escarpins, il s'élança en glissant sur le parquet et en entraînant à sa suite Natacha, qui, malgré sa timidité, exécutait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il aurait pu s'en acquitter à son honneur. Au milieu de la figure, il arrêta Rostow qui passait devant lui:
«Ce n'est pas ça du tout, dit-il; est-ce que ça ressemble à la mazurka? Et pourtant, elle danse bien!»
Denissow s'était acquis en Pologne une brillante réputation de danseur de mazurka. Aussi Nicolas, courant à Natacha:
«Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voilà un qui danse à merveille!»
Quand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses petits pieds légers, jusqu'à l'endroit où était Denissow, et remarqua que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux sourire:
«Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie.
—Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point.
—Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa sœur.
—. Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours à son minet?
—Je chanterai pour vous toute une soirée, dit Natacha.
—Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez,» répliqua Denissow, en décrochant son ceinturon. Franchissant la barricade de chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant crânement la tête, et rejetant un pied en arrière, il se mit en position et attendit la mesure. Soit qu'il fût à cheval, ou qu'il dansât la mazurka, la petitesse de sa taille passait inaperçue, et il y déployait tous ses avantages. À la première note, jetant un regard triomphant et satisfait à sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'élasticité d'une balle, il s'élança dans le cercle, en l'entraînant avec lui. Il en parcourut d'abord la moitié sur un pied presque sans toucher terre, et en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir; puis tout à coup, faisant résonner ses éperons, glissant sur ses pieds, arrêté une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses éperons sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-même et donnant son coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre compte, et les suivait en s'y abandonnant sans résistance. Tantôt, la tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle; tantôt, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis, se relevant, il s'élançait avec une telle rapidité, qu'il semblait devoir l'entraîner au travers des mitrailles, et pliait tout à coup le genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses évolutions. Ramenant ensuite sa dame à sa place, et l'ayant de nouveau fait pirouetter avec une élégante désinvolture, en faisant sonner ses éperons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait, dans son trouble, de lui faire la révérence traditionnelle. Ses yeux souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le reconnaître: «Que lui arrive-t-il donc?» se dit-elle.
Quoique Ioghel n'acceptât pas la mazurka comme une danse classique, tous étaient enthousiasmés de la façon dont Denissow l'avait dansée; on venait le choisir à chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du coin de l'œil, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow, échauffé par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit à côté de Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soirée.
Deux jours après, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses parents, ni chez lui, reçut de lui ces quelques mots:
«N'ayant plus l'intention de me présenter chez vous, par des motifs qui te sont sans doute connus, et partant bientôt pour l'armée, je réunis ce soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras à l'hôtel d'Angleterre.»
En quittant le théâtre, où il était allé avec Denissow et les siens, Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitôt dans le plus bel appartement, que Dologhow avait loué pour cette circonstance.
Une vingtaine de personnes entouraient une table, à laquelle il était assis et qui était éclairée par deux bougies. Une pile d'or et d'assignats s'étalait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne l'avait pas rencontré depuis le refus de Sonia, et éprouvait un certain embarras à le revoir.
Dès que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant, comme s'il eût été sûr d'avance qu'il allait venir:
«Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'être venu! Laissez-moi finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son chœur.
—Je suis pourtant allé chez toi, lui dit Rostow, en rougissant légèrement.
—Choisis une carte si tu veux,» ajouta Dologhow sans lui répondre.
Une singulière conversation, qu'ils avaient eue un certain jour ensemble, revint dans ce moment à la mémoire de Nicolas: «Il n'y a qu'un imbécile pour se confier à la chance,» lui avait dit son ami.
«Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?» lui demanda en souriant Dologhow, qui avait deviné sa pensée.
Rostow comprit, à ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au dîner du club, dans une de ces dispositions d'esprit où, éprouvant le besoin de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers entraîner à commettre une méchante action.
Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une plaisanterie à lui répondre, lorsque l'autre, le regardant en face, articula lentement, nettement, et de façon à être entendu de tous:
«Te rappelles-tu ce que nous disions un jour à propos du jeu: «Il n'y a qu'un imbécile pour se confier à la chance; il faut jouer à coup sûr...» et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes, il dit au même moment: «La banque, Messieurs!»
Écartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prépara à tailler. Rostow s'assit à ses côtés sans jouer.
«Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose étrange, sentit la nécessité de prendre une carte, en plaçant dessus une somme insignifiante.
—Je n'ai pas d'argent, dit-il.
—Sur parole!» lui répondit Dologhow.
Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.
«Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela, je ne me reconnaîtrai plus dans les comptes.»
Un des joueurs émit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.
«Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de grâce, mettez votre argent sur les cartes.... Quant à toi, ne te gêne pas, ajouta-t-il en s'adressant à Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.»
Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne à flots.
Rostow avait déjà perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arrêta son mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:
«Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de l'observer, tu te referas plus vite!... C'est étrange, je fais gagner les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-être parce que tu me crains?»
Rostow obéit. Ramassant par terre un sept de cœur dont le coin était écorné, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il écrivit bien lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout en souriant à Dologhow et en suivant avec anxiété le mouvement de ses doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance, car, le dimanche précédent, son père, en lui remettant 2 000 roubles, lui avait confié qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et l'avait prié de bien économiser cette somme jusqu'au mois de mai. Nicolas lui avait assuré qu'elle lui suffirait et au delà, et il ne lui restait plus déjà que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait à perdre sur ce sept de cœur, non seulement il aurait 1 600 roubles à payer, mais il se verrait obligé de manquer à sa parole! «Qu'il me donne au plus vite cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file à la maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus toucher une carte de ma vie!» Tous les détails de sa vie de famille, ses plaisanteries avec Pétia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec Natacha, la partie de piquet avec son père ou sa mère, tous ces plaisirs intimes se représentèrent à lui avec la netteté et le charme d'un bonheur perdu et inappréciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard aveugle, en faisant tomber à droite ou à gauche ce sept de cœur, pût le priver de ces joies reconquises, et le précipiter dans un abîme de malheur indéfini et inconnu. Cela ne pouvait être, et il suivait, avec une anxiété fiévreuse, le mouvement des mains rouges, velues, à larges articulations, de Dologhow, qui s'arrêtèrent, et déposèrent le paquet de cartes, pour prendre un verre et une pipe.
«Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter à ses amis quelque chose de gai:
—Oui, Messieurs, on m'a assuré qu'on avait fait courir à Moscou le bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille d'être sur vos gardes!
—Voyons, taille donc! lui dit Rostow.
—Oh! ces vieilles commères de Moscou!» ajouta-t-il, en reprenant le talon.
À ce moment Rostow, réprimant avec peine une exclamation, se prit la tête à deux mains. Le sept de cœur, qui lui était si nécessaire, était la première carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait payer!
«Écoute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!...» et il continua à tailler.
Une heure et demie plus tard, tout l'intérêt de la partie était concentré sur Rostow. Au lieu des premiers 1 600 roubles qu'il avait perdus, il avait devant lui, inscrite à son débit, une longue colonne de chiffres, dont le total pouvait, à ce qu'il croyait, s'élever à 15 000 roubles, mais qui en réalité dépassait 20 000. Dologhow ne racontait plus d'histoires: il suivait chaque mouvement de Rostow, et supputait le chiffre de son gain, résolu à continuer le jeu, jusqu'à ce qu'il eût atteint le chiffre de 43 000 roubles. Il s'était fixé ce chiffre dans son idée, parce qu'il formait le total de son âge et de celui de Sonia. Rostow, les coudes sur la table et la tête dans ses mains, assis devant ce tapis vert barbouillé de craie et de taches de vin, et sur lequel s'amoncelaient des montagnes de cartes, suivait aussi, la mort dans le cœur, le mouvement de ces doigts qui le tenaient en son pouvoir:
«Six cents roubles, as, neuf... impossible de se refaire?... Et comme on doit être gai, là-bas, à la maison!... Valet sur le cinq.... Pourquoi donc fait-il cela avec moi?» Parfois il augmentait sa mise, mais Dologhow refusait et lui indiquait un chiffre. Rostow se soumettait, et priait Dieu, comme il l'avait prié sur le champ de bataille, sur le pont d'Amstetten. Tantôt, il tentait le sort, en relevant au hasard une carte dans le tas tombé sur le tapis, en se disant qu'elle ferait tourner la chance; tantôt, il comptait les brandebourgs de son uniforme et plaçait sur une seule carte la somme représentant le nombre de leurs points; tantôt, il regardait d'un air effaré les autres joueurs, comme pour leur demander secours, et reportant son regard sur le visage de marbre de son adversaire, il essayait de pénétrer ce qui se passait en lui:
«Il sait pourtant quelle est l'importance de cette perte pour moi, et il est mon ami, et je l'aimais!... Mais ce n'est pas sa faute, puisque la chance est pour lui, et je ne suis pas coupable non plus!... Quel mal ai-je fait?... Ai-je tué ou offensé quelqu'un?... Pourquoi donc cet effroyable malheur? Il n'y a qu'un moment que je me suis approché de cette table, avec le désir de gagner cent roubles, d'acheter à maman un coffret pour sa fête et de m'en retourner bien vite.... J'étais heureux, libre!... Quand donc a commencé pour moi ce fatal revirement?... Je suis le même cependant, je suis à la même place!... Non, c'est impossible!... cela ne peut durer!»
Il était rouge, tout en nage, et faisait peine à voir, surtout à cause de ses efforts surhumains pour conserver du calme.
La colonne des pertes s'élevait à la somme fatale de 43 000 roubles, et Rostow avait déjà apprêté sa carte pour un paroli de 3 000 roubles qu'il venait de gagner, lorsque Dologhow, ramassant son jeu, le mit de côté, fit rapidement l'addition avec la craie et en inscrivit le total en chiffres bien alignés:
«Allons souper, il en est temps! Voilà les bohémiens» dit-il, et une dizaine d'hommes et de femmes, au teint cuivré, entrèrent dans la chambre, en apportant avec eux le froid du dehors. Nicolas comprit que tout était perdu.
«Quoi, c'est tout? et moi qui t'avais préparé une jolie petite carte,» dit-il à Dologhow, en feignant l'indifférence, et comme si l'action seule du jeu l'intéressait.
«Maintenant, tout est fini, pensait-il, tout! Maintenant une balle dans la tête... c'est tout ce qui me reste à faire!»
«Voyons, encore une petite carte, reprit-il.
—Volontiers, fit Dologhow, en finissant d'additionner le total de 43 021 roubles. Va pour 21 roubles! Rostow, qui avait marqué 6 000 sur une carte, les effaça pour écrire 21.
—Cela m'est égal, dit-il, ce qui m'intéresse, c'est de savoir si tu me donneras ce dix.»
Dologhow taillait sérieusement. Oh! comme Rostow le haïssait en ce moment!... Le dix fut pour lui!
«Vous me devez 43 000 roubles, comte, dit Dologhow, en se levant et en s'étirant.... On se fatigue à la fin de rester assis.
—Moi aussi, je suis fatigué, répliqua Rostow.
—Quand pourrai-je recevoir l'argent, comte?» reprit l'autre, comme pour lui faire sentir que la plaisanterie était déplacée.
Nicolas rougit jusqu'au blanc des yeux, et l'emmenant à l'écart:
«Je ne puis te payer tout, il faut que tu acceptes une lettre de change.
—Écoute, lui dit Dologhow avec un sourire glacial, tu connais le proverbe: «Heureux en amour, malheureux au jeu.» Ta cousine t'aime, je le sais.
«Oh! c'est épouvantable de se sentir entre les mains de cet homme!» se dit Nicolas. Il pensait au coup qu'il allait porter à son père, à sa mère; il comprenait quel bonheur c'eût été pour lui de n'avoir pas à faire ce terrible aveu; il sentait que Dologhow le comprenait aussi, qu'il pouvait lui épargner cette honte, ce chagrin, et que cependant il jouait avec lui comme le chat avec la souris.
«Ta cousine..., reprit Dologhow.
—Ma cousine n'a rien à voir ici, dit Rostow en l'interrompant avec colère, il est inutile de prononcer son nom!
—Alors, quand puis-je recevoir?
—Demain!» répondit Rostow, et il quitta la chambre.
Rien de plus facile que de dire d'un ton convenable: «À demain!» mais ce qui était épouvantable, c'était de rentrer, de revoir ses sœurs, son père, sa mère, de leur dire tout, et de demander l'argent, pour ne pas manquer à la parole donnée.
Personne ne dormait encore. La jeunesse avait soupé en revenant du théâtre, et s'était groupée autour du piano. Lorsque Nicolas entra dans la salon, il se sentit pénétré par ces effluves d'amour pleines de poésie qui régnaient dans leur maison, et qui semblaient, après la déclaration de Dologhow et le bal de Ioghel, s'être concentrées, comme avant l'orage, sur la tête de Sonia et de Natacha. Vêtues de bleu toutes les deux, et telles qu'elles avaient paru au théâtre, jolies, gentilles, et s'en rendant bien compte, elles riaient et causaient auprès du piano. Véra et Schinchine jouaient aux échecs dans le salon. La comtesse, en attendant le retour de son mari et de son fils, faisait «une patience» que suivait avec attention une vieille dame, noble et pauvre, qu'ils avaient recueillie. Denissow, les yeux brillants, les cheveux ébouriffés, assis au piano, un pied rejeté en arrière, tapait les touches de ses gros doigts, et plaquait des accords, en roulant les yeux et en cherchant, de sa petite voix enrouée, mais juste, un accompagnement au quatrain qu'il venait de composer en l'honneur de la Magicienne:
«Magicienne, où prends-tu l'invincible pouvoirD'éveiller dans mon cœur les notes endormies?Oh, dis-le-moi, d'où vient la flamme qui, ce soir,Évoque dans mon cœur l'essaim des mélodies?»
La passion faisait vibrer sa voix, et il fixait ses yeux noirs sur Natacha émue, mais heureuse: «Charmant, parfait!» criait-elle, encore un couplet!» «Rien n'est changé ici,» se dit Nicolas. «Ah! le voilà! s'écria Natacha.
—Papa est-il à la maison? demanda-t-il.
—Comme je suis contente de te voir! reprit-elle sans lui répondre. Nous nous amusons tant.... Vassili Dmitritch reste encore un jour pour me faire plaisir.
—Non, papa n'est pas encore rentré, dit Sonia.
—Nicolas, viens ici, mon ami,» lui cria sa mère, de l'autre bout de chambre.
Nicolas alla lui baiser la main, et s'assit en silence auprès d'elle, suivant du regard ses doigts, qui disposaient des cartes sur la table, pour faire «une patience»..., et le bruit des rires et des voix arrivait de la salle jusqu'à eux.
«Bien, bien, s'écriait Denissow, il n'y a plus à vous en défendre: chantez-moi la barcarolle, je vous en supplie!»
La comtesse regarda son fils, qui continuait à se taire.
«Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.
—Rien, répondit-il, comme s'il était fatigué d'une question qu'on lui aurait adressée plusieurs fois... mon père viendra-t-il bientôt?
—Je le crois!»
«Rien n'est changé ici.... Ils ne savent rien! Où me cacher!» pensait-il, et il rentra dans la salle où Sonia, assise au piano, venait de commencer le prélude de la barcarolle. Natacha allait chanter, et Denissow fixait sur elle des regards enflammés.
Nicolas se mit à marcher en long et en large:
«Voilà une belle idée de la faire chanter!... Que peut-elle chanter? que trouvent-ils donc là de si gai?»
Sonia plaqua un accord.
«Mon Dieu, mon Dieu! se disait-il, je suis un homme perdu... déshonoré... oui, il ne me reste plus qu'à me loger une balle dans la tête... pourquoi donc chanter? S'en aller?... Bah, ils n'ont qu'à continuer, après tout ça m'est bien égal!...» et Nicolas, sombre et morose, marchait toujours, en évitant le regard des jeunes filles.
«Nicolas, qu'avez-vous?» semblait lui demander Sonia, qui avait tout d'abord remarqué sa tristesse.
Natacha, avec son flair habituel, en était également frappée, mais elle était si loin de toute idée de chagrin, de douleur et de repentir, sa gaieté était si exubérante que, comme il arrive souvent à la jeunesse, elle ne tarda pas à ne plus s'en préoccuper: «Je m'amuse trop, pensa-t-elle, pour gâter mon plaisir par sympathie pour une douleur qui n'est pas la mienne... et puis je me trompe sans doute, il est probablement aussi gai que moi».
«Voyons, Sonia,» dit-elle, en s'élançant vivement au milieu de la salle, où l'acoustique lui semblait devoir être meilleure. Relevant la tête et laissant pendre ses bras le long de son corps, comme font les danseuses, elle semblait dire, en réponse au regard passionné de Denissow: «Voilà comme je suis!»
«De quoi donc peut-elle se réjouir? pensait Nicolas.... Comment cela ne l'ennuie-t-il pas?»
Natacha lança sa première note, sa poitrine se gonfla, et ses yeux prirent une expression profonde. Elle ne pensait à rien, ni à personne, en ce moment; sa bouche entr'ouverte en un sourire laissa échapper des sons, ces sons que le premier gosier venu peut lancer à toute heure avec les mêmes inflexions, et qui nous laisseront froids et indifférents mille fois, pour nous faire frissonner et pleurer d'émotion à la mille et unième.
Natacha avait sérieusement étudié son chant pendant l'hiver, à cause surtout de Denissow, que sa voix ravissait au septième ciel. Elle ne chantait plus en enfant, et l'on ne sentait plus les efforts maladroits de l'écolière. Bien que d'une rare étendue, sa voix n'était pas suffisamment travaillée, au dire des connaisseurs. Et cependant, les connaisseurs, malgré leurs critiques, s'abandonnaient à leur insu à la jouissance que leur causait cette voix, encore inhabile à prendre sa respiration à temps et à se jouer des difficultés; et longtemps après qu'elle s'était tue, ils ne demandaient qu'à l'entendre encore et encore. On sentait si bien s'épanouir en elle cette suave virginité dont rien jusqu'à ce moment n'avait effleuré le velouté et l'inconsciente puissance, qu'on aurait cru, en y changeant la moindre chose, en altérer le charme.
«Qu'est-ce donc? pensa Nicolas, tout surpris de l'entendre chanter ainsi, et en écarquillant les yeux... que lui est-il arrivé? Comme elle chante!» Oubliant tout, il attendait avec une fiévreuse impatience la note qui allait suivre, et pendant un moment il n'y eut plus pour lui au monde que la mesure à trois temps du: «Oh mio crudele affetto!»... «Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur, l'argent, Dologhow, la haine, l'honneur... tout cela n'est rien!... voilà le vrai!... Natacha, ma petite colombe!... voyons si elle va atteindre le «si»?... Elle l'a atteint; Dieu merci!».... Pour renforcer le «si», il l'accompagna en tierce: «Quel bonheur! je l'ai donné aussi!» s'écria-t-il, et la vibration de cette tierce éveilla dans son âme tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. Qu'étaient à côté de cette sensation surhumaine et divine, et sa perte au jeu, et sa parole donnée?... Folies! On pouvait tuer, voler et pourtant être encore heureux.
Il y avait longtemps que la musique n'avait fait éprouver à Rostow de pareilles jouissances. À peine Natacha eut-elle fini sa barcarolle que le sentiment de la réalité lui revint, et il gagna sa chambre sans mot dire. Un quart d'heure après, le vieux comte revenait du club, gai et content; son fils se rendit chez lui.
«Eh bien, t'es-tu amusé?» lui demanda-t-il, en souriant d'orgueil à sa vue. Nicolas essaya en vain de dire oui... il étouffait. Son père allumait sa pipe, sans remarquer son trouble.
«Allons, c'est inévitable!» pensa-t-il, et prenant un ton dégagé, qui lui fit honte à lui-même, et comme s'il ne s'agissait que de demander une voiture à son père pour aller faire un tour de promenade:
«Papa, lui dit-il, je suis venu pour affaires, je l'avais presque oublié: j'ai besoin d'argent!
—Vraiment, lui répondit le vieux comte qui était très bien disposé ce soir-là.... Je savais bien que ce ne serait pas assez! T'en faut-il beaucoup?
—Oui, beaucoup, répliqua-t-il, en affectant un laisser-aller niais et indifférent. Oui, j'ai un peu perdu, pas mal, beaucoup même, 43 000 roubles!
—Comment? Avec qui?... mais c'est une plaisanterie! s'écria le comte, dont la nuque se couvrit d'une rougeur apoplectique.
—Je me suis engagé à payer demain!
—Oh! fit le père avec un geste de désespoir, et en se laissant tomber sans force sur le canapé.
—Qu'y faire! continua Nicolas, d'un ton assuré et hardi. Cela arrive à tout le monde...» et pendant qu'il parlait, ainsi il se traitait au fond de son cœur de misérable, de lâche: sa conscience lui disait que toute sa vie ne suffirait pas à expier sa faute, et pendant qu'il assurait à son père, d'un ton grossier, que «cela arrivait à tout le monde», il avait envie de se jeter à ses genoux, de lui baiser la main et d'implorer se pardon.
À ces mots, le vieux comte baissa les yeux et s'agita d'un air embarrassé:
«Oui, oui, dit-il... seulement je crains... il me sera difficile de trouver... À qui n'est-ce pas arrivé? à qui n'est-ce pas arrivé?...» et jetant un coup d'œil à son fils, il se dirigea vers la porte.... Nicolas, qui s'attendait à des reproches, ne put y tenir plus longtemps:
«Papa! Papa! pardonnez-moi,» s'écria-t-il en éclatant en sanglots, alors saisissant la main de son père et pleurant comme un enfant, il la porta vivement à ses lèvres.
Pendant que le fils avait cette explication avec son père, un entretien non moins grave avait lieu entre la mère et la fille: «Maman!... Maman! il me l'a faite!
—Que veux-tu dire?
—Il m'a fait sa déclaration, maman!»
La comtesse n'en croyait pas ses oreilles.... Comment! Denissow avait fait une déclaration à cette fillette de Natacha, qui, il y a quelques jours à peine, jouait à la poupée et prenait encore des leçons!
«Voyons, Natacha, pas de bêtises! lui dit avec douceur la comtesse, qui espérait lui faire avouer que ce n'était qu'une plaisanterie.
—Comment, des bêtises!... Mais c'est très sérieux, dit Natacha piquée au vif. Je viens vous demander ce que je dois faire, et vous me dites que ce sont des bêtises!»
La comtesse haussa les épaules.
«S'il est vrai que M. Denissow t'ait fait une déclaration, tu lui diras de ma part que c'est un imbécile.
—Mais non, ce n'est pas un imbécile.
—Eh bien, alors que veux-tu? Vous avez toutes la tête tournée. Si tu en es éprise, épouse-le, et que Dieu te bénisse!
—Mais non, maman, je ne suis pas éprise de lui! Je vous jure qu'il me semble que je ne le suis pas.
—Eh! bien alors, va le lui dire toi-même.
—Ah! maman, vous vous fâchez? Ne vous fâchez pas, chère petite maman!... Voyons, est-ce ma faute?
—Non, mais que veux-tu, mon cœur! Veux-tu que j'aille le lui dire?
—Non, je le lui dirai moi-même, seulement enseignez-moi comment?... Vous riez? mais si vous l'aviez vu, quand il m'a fait sa déclaration.... Je sais bien qu'il n'en avait pas l'intention.... Ça lui a échappé!
—Soit, mais il faut alors que tu lui répondes par un refus.
—Ah! non, il ne faut pas le refuser,... il me fait tant de peine!... il est si bon!
—Eh bien, alors accepte-le, car il est vraiment grand temps de te marier, ajouta la comtesse, moitié riant et moitié fâchée.
—Pour cela non, maman, mais je t'assure qu'il me fait de la peine.... Comment lui dire cela?
—Aussi bien tu ne lui diras rien, c'est moi qui vais lui parler, dit la comtesse, qui commençait à trouver malséant qu'on pût considérer cette petite Natacha comme une grande personne.
—Non, pour rien au monde, je le dirai moi-même, vous n'avez qu'à écouter à la porte...» et Natacha rentra en courant dans la salle, où Denissow, assis au piano et la figure dans ses mains, était encore à la même place. Au bruit de ses pas, il releva la tête:
«Natacha, lui dit-il en s'approchant d'elle vivement, mon sort est entre vos mains... décidez!
—Vassili Dmitritch, vous me faites tant de peine!... vous êtes si bon!... mais cela ne se peut pas... cela ne se peut pas... mais je vous jure que je vous aimerai toujours!»
Denissow s'inclina sur la main de Natacha, et il ne put réprimer quelques sanglots étouffés, en la sentant poser un baiser sur ses cheveux noirs, crépus et ébouriffés. À ce moment, le frôlement de la robe de la comtesse se fit entendre:
«Vassili Dmitritch, merci pour l'honneur que vous nous faites, lui dit la comtesse d'un air ému, qui cependant lui parut sévère..., mais ma fille est si jeune!... et j'aurais pensé que vous vous seriez adressé à moi avant de lui en parler.
—Comtesse!» lui dit Denissow, en baissant les yeux de l'air d'un coupable, et en essayant vainement de trouver quelques mots à lui répondre.
Natacha, le voyant si abattu, se mit à pleurer convulsivement.
«Comtesse, j'ai eu tort, reprit Denissow d'une voix brisée par l'émotion, mais j'adore votre fille et j'aime tant votre famille que pour vous tous je donnerais deux fois ma vie!...» mais remarquant le visage sérieux de la comtesse:... «Eh bien, adieu,» lui dit-il, et lui baisant la main sans regarder Natacha, il quitta la salle d'un pas résolu.
Nicolas passa la journée du lendemain chez Denissow, qui brûlait du désir de quitter Moscou au plus tôt. Ses camarades donnèrent une soirée d'adieux avec accompagnement de bohémiens et de bohémiennes, et depuis il ne put jamais se souvenir comment on l'avait emballé dans son traîneau, et comment il avait franchi les trois premiers relais.
Après son départ, Rostow, auquel le vieux comte n'avait pu fournir encore la grosse somme en question, resta quinze jours de plus à Moscou sans sortir de chez lui, passant presque tout son temps dans l'appartement des jeunes filles, à couvrir de vers et de musique les pages de leurs albums.
Sonia, plus tendre, plus affectueuse que jamais, semblait vouloir lui prouver par là que cette perte au jeu était un exploit véritable, et qu'elle ne pouvait que l'en aimer davantage, tandis que de son côté Nicolas se regardait désormais comme indigne d'elle.
Ayant enfin envoyé les 43 000 roubles à Dologhow qui lui donna un reçu en règle, il partit à la fin de novembre, sans prendre congé d'aucune de ses connaissances, et alla rejoindre son régiment, qui se trouvait déjà en Pologne.