Après son explication avec sa femme, Pierre s'était mis en route pour Pétersbourg. Arrivé au relais de Torjok, il n'y trouva pas de chevaux, ou peut-être le maître de poste ne voulut-il pas lui en donner; obligé d'attendre, il s'étendit, sans se déshabiller et sans quitter ses grosses bottes fourrées, sur le grand divan placé devant une table ronde, et se mit à réfléchir.
«Faut-il apporter les malles et préparer un lit? Votre Excellence veut-elle du thé?...»
Pierre ne répondit pas: il n'avait rien vu, ni rien entendu, plongé dans les réflexions qui l'absorbaient depuis quelques heures; peu lui importait, en face des graves questions qui s'agitaient dans son esprit, d'arriver plus ou moins tard à Pétersbourg et de se reposer ici ou ailleurs.
Le maître de poste, sa femme, le domestique, la marchande d'objets brodés d'or et d'argent[28]entraient tour à tour pour lui offrir leurs services. Pierre, sans changer de position, les regardait par-dessus ses lunettes, ne se rendant pas compte de ce qu'ils lui voulaient. Comment ces gens-là pouvaient-ils vivre tranquilles, sans avoir résolu les douloureux problèmes qui n'avaient cessé de le tourmenter depuis ce duel, suivi pour lui d'une si terrible nuit d'insomnie? Dans l'isolement de son voyage, il ne pouvait s'empêcher d'y revenir constamment, sans parvenir à les résoudre. C'était comme si le principal engrenage de son existence s'était tordu et tournait toujours sans accrocher le cran et sans pouvoir s'arrêter.
Le maître de poste rentra pour lui dire humblement que, si Son Excellence voulait bien attendre deux petites heures, il pourrait lui donner des chevaux de courrier. Il mentait évidemment et n'avait d'autre but que de rançonner le voyageur: «Ce qu'il fait est-il bien ou mal? se dit Pierre. Pour moi qui en profite, c'est bien; mais pour le voyageur qui viendra après moi, ce sera mal. Quant à lui, il ne peut faire autrement, car il n'a pas de quoi se mettre sous la dent.... Il m'a assuré que l'officier l'avait battu pour cela?... Si l'officier l'a battu, c'est qu'il était pressé et que cela le retardait.... Et moi j'ai tiré sur Dologhow, parce que je me croyais offensé... et Louis XVI a été exécuté parce qu'on le regardait comme criminel... et, un an plus tard, on a exécuté ceux qui l'avaient condamné.... Qu'est-ce qui est mal? qu'est-ce qui est bien?... Que faut-il aimer? Que faut-il haïr?... Pourquoi vivre! Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la mort?... Quelle est cette force inconnue qui dirige le tout?...» Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, sauf une seule qui n'en était pas une: «la mort! car alors ou tu sauras tout, ou tu cesseras de questionner...» Mais c'était effrayant de mourir.
La marchande de cuirs de Torjok lui vantait d'une voix perçante sa marchandise, surtout des pantoufles en peau de chèvre. «J'ai des centaines de roubles dont je ne sais que faire et cette femme en pelisse déchirée me regarde timidement!... Que ferait-elle de cet argent?... Lui donnerait-il un cheveu de plus de bonheur ou de paix?... Quelque chose au monde peut-il lui épargner, à elle comme à moi, les atteintes du mal ou de la mort?... La mort, qui met un terme à tout, qui peut venir aujourd'hui ou demain, rend tout indifférent en comparaison de l'éternité!...» et de nouveau il pressait l'engrenage de ses pensées, qui continuait à tourner toujours à vide au même endroit.
Son domestique lui apporta un livre à moitié coupé, un roman par lettres de Mme de Souza; il se mit à lire le récit des malheurs et de la lutte vertueuse d'une certaine Amélie de Mansfield. «Et pourquoi a-t-elle lutté contre son séducteur, se demanda-t-il, puisqu'elle l'aimait? Il est impossible que Dieu ait fait naître dans son âme des désirs contraires à sa volonté. Mon ex-femme n'a pas lutté et peut-être avait-elle raison!... On n'a rien découvert, on n'a rien inventé, et nous savons seulement que nous ne savons rien. C'est là le dernier mot de la sagesse humaine.»
Tout, en lui et au dehors de lui, lui paraissait confus, incertain et répugnant, mais cette impression même de répugnance lui causait une jouissance irritante.
«Puis-je prier Votre Excellence de céder un peu de place à la personne qui me suit,» dit le maître de poste, en entrant dans la chambre avec un autre voyageur, forcé, comme Pierre, de s'arrêter faute de chevaux. C'était un vieillard de petite taille, ridé, jaune, avec des sourcils gris qui retombaient sur ses yeux brillants, d'une couleur indécise.
Pierre retira ses jambes de dessus la table et se leva pour se coucher sur le lit que l'on venait de lui préparer; il regardait à la dérobée le nouveau venu; celui-ci se laissa déshabiller, d'un air fatigué, par son domestique et resta en petite veste fourrée couverte de nankin, et avec des bottes de feutre à ses pieds maigres et osseux. Il s'assit sur le canapé et appuya contre le dossier sa tête un peu forte: il avait le front large, les cheveux coupés très court. Le regard sérieux, intelligent et pénétrant, qu'il jeta alors sur Pierre, frappa ce dernier. Il allait lui adresser une question insignifiante, lorsqu'il remarqua que le voyageur avait déjà fermé les yeux, en croisant l'une sur l'autre ses vieilles mains sèches: il portait à l'un de ses doigts un anneau de plomb avec une tête, de mort et semblait, ou dormir, ou réfléchir profondément. Son domestique était, comme lui, vieux, ridé et jaune, sans moustaches et sans barbe, et l'on devinait, rien qu'à voir sa peau lisse et parcheminée, que le rasoir n'y avait jamais passé. Il déballa prestement le panier aux provisions, prépara la table de thé, et apporta le samovar. Lorsque tout fut prêt, le voyageur ouvrit les yeux, se rapprocha de la table, versa deux verres de thé, et en donna un au petit vieillard sans barbe. Pierre, embarrassé, sentit qu'il allait être inévitablement obligé de lier conversation avec lui. Le vieux domestique rapporta son verre renversé sur la soucoupe avec le morceau de sucre à moitié grignoté, et demanda à son maître s'il n'avait besoin de rien.
«Passe-moi le livre,» dit-il, et l'ayant reçu, il se plongea dans sa lecture.
Pierre crut s'apercevoir que c'était un ouvrage religieux, et continua à l'examiner, lorsqu'il le vit cesser de lire et reprendre sa première position. Il le considérait toujours, mais le vieux, se retournant de son côté, fixa sur lui un regard ferme et sévère, qui le troubla tout en l'attirant d'une façon irrésistible.
«J'ai l'honneur, si je ne me trompe, de parler au comte Besoukhow?» dit l'inconnu à haute voix et sans se hâter.
Pierre le regarda d'un air interrogateur par-dessus ses lunettes.
«J'ai entendu parler de vous, continua son interlocuteur, du malheur qui vous est arrivé!...» En soulignant le mot «malheur», il semblait dire: «Vous avez beau donner à la chose le nom que vous voudrez, c'est «un malheur»... «Je le regrette infiniment pour vous, monsieur.»
Pierre rougit, posa ses pieds à terre et se pencha, intimidé et souriant, vers le vieillard.
«Des raisons plus graves que la curiosité m'obligent à vous le rappeler,» continua-t-il après un moment de silence, sans détourner ses yeux de Besoukhow, et il se recula un peu sur le canapé, l'invitant par ce mouvement à venir prendre place près de lui.
Bien que Pierre ne fût pas disposé à la causerie, il s'y résigna et alla s'asseoir à ses côtés.
«Vous êtes malheureux, monsieur; vous êtes jeune, je suis vieux, et j'aurais voulu vous venir en aide dans la mesure de mes forces.
—Ah! oui, dit Pierre avec un sourire contraint: je vous suis bien reconnaissant.... Venez-vous de loin, monsieur?
—Si, pour une raison ou pour une autre, ma conversation vous était désagréable, dites-le-moi...» Et tout à coup sa voix devint tendre et paternelle.
«Oh! non, bien au contraire, je suis très heureux de faire votre connaissance...» Et les yeux de Pierre, attirés par la bague, y aperçurent la tête de mort, signe habituel de la franc-maçonnerie.
«Permettez-moi de vous demander si vous êtes franc-maçon?
—Oui, monsieur, j'appartiens à cet ordre.... En mon nom et au sien, je vous tends une main fraternelle.
—Je crains, dit Pierre, en hésitant entre la sympathie que lui inspirait ce vieillard et les plaisanteries dont les francs-maçons étaient ordinairement l'objet, je crains de ne point vous comprendre; je crains que ma manière de voir sur la Création en général ne soit en complet désaccord avec la vôtre.
—Je connais votre manière de voir.... Vous croyez, et la majorité des hommes le pense comme vous, qu'elle est le produit du travail de votre intelligence? Non, monsieur.... Elle est le fruit de l'orgueil, de la paresse et de l'ignorance!... Vous nourrissez une triste erreur, et c'est pour la combattre que j'ai engagé cette conversation.
—Pourquoi ne supposerais-je pas que l'erreur est de votre côté?
—Je n'oserais pas dire que je connais la vérité, répliqua le franc-maçon, qui étonnait Pierre de plus en plus par la précision et la fermeté de ses paroles. Personne ne parvient seul jusqu'à la vérité; c'est seulement pierre par pierre, avec le concours des milliers de générations qui se sont succédé depuis Adam jusqu'à nous, que s'élève l'édifice destiné à devenir un jour le temple digne du Grand Dieu.
—Je dois vous avouer que je ne crois point en Dieu,» dit Pierre avec effort, mais il sentait l'obligation de ne rien cacher de sa pensée.
Le franc-maçon le regarda d'un œil profond et avec le sourire d'un bon riche, dont les millions vont rendre heureux le pauvre qui lui confie sa misère:
«Mais vous ne le connaissez pas, monsieur, vous ne pouvez pas le connaître, et vous êtes malheureux, parce que vous ne le connaissez pas.
—Oui, oui, je le sais bien, je suis malheureux, mais qu'y puis-je faire?
—Vous ne le connaissez pas.... Il est ici, il est en moi, il est dans mes paroles, poursuivit le franc-maçon d'une voix sévère, il est en toi jusque dans cette négation blasphématoire que tu viens de prononcer!»
Il se tut et soupira, en s'efforçant de reprendre son calme.
«S'il n'existait pas, reprit-il à demi-voix, nous n'en causerions pas. De qui as-tu parlé? Qui as-tu renié? s'écria-t-il tout à coup avec une exaltation fiévreuse et une puissance dominatrice. Qui donc l'aurait inventé, s'il n'existait pas? D'où t'est venue, à toi et au monde entier, l'idée d'un être incompréhensible, tout-puissant, et éternel dans tous ses attributs?... Il existe! reprit-il après un long silence, que Pierre se garda d'interrompre. Mais le comprendre est impossible!...» et il feuilletait d'une main nerveuse et agitée les pages de son livre. «Si tu doutais de l'existence d'un homme, je t'aurais mené à cet homme, je te l'aurais montré; mais comment puis-je, moi humble mortel, prouver sa toute-puissance, son éternité, sa miséricorde infinie à celui qui est aveugle, ou qui ferme les yeux exprès pour ne pas le voir, le comprendre, et qui ignore volontairement la corruption et l'indignité de sa propre personne? Qui es-tu, toi? Tu te crois sans doute un sage, pour avoir prononcé ce blasphème, ajouta-t-il avec un sourire de mépris, et tu es aussi insensé, aussi ignorant qu'un enfant qui joue avec le mouvement artistement combiné d'une montre. Il n'en comprend pas le but et ne croit pas à celui qui l'a fait. Le connaître est difficile. Nous y travaillons depuis des siècles, depuis Adam jusqu'à nos jours, et toujours l'infini nous en sépare!... Là éclatent notre faiblesse et sa grandeur!»
Pierre l'écoutait avec émotion sans l'interrompre; ses yeux brillaient, et il croyait de tout son cœur aux paroles de cet étranger. Se sentait-il vaincu par ses arguments, ou bien subissait-il, comme les enfants, l'influence de sa voix émue, de sa conviction, de sa sincérité, de ce calme, de cette fermeté, de cette conscience de sa destinée, qui perçait dans tout son être et qui le frappait, surtout par contraste avec son atonie morale et son manque absolu d'espoir? De toute son âme, il désirait avoir la foi et il éprouvait un sentiment presque béat de calme, de régénération et de retour à la vie.
«Ce n'est pas l'esprit qui comprend Dieu, c'est la vie qui le fait comprendre!»
Pierre, craignant de trouver dans le raisonnement de son interlocuteur un côté faible ou obscur qui aurait ébranlé sa confiance naissante, l'interrompit en lui disant:
«Pourquoi donc l'intelligence humaine ne peut-elle pas s'élever jusqu'à cette connaissance dont vous parlez?
—La sagesse suprême et la vérité, répondit le franc-maçon avec son sourire doux et paternel, peuvent se comparer à une rosée céleste, dont nous voudrions nous pénétrer. Puis-je alors, moi vase impur, me pénétrer de cette rosée et me faire juge de son essence? Une purification intérieure peut seule me rendre apte à la recevoir dans une certaine mesure.
—Oui, oui, c'est cela, dit Pierre avec une joyeuse expansion.
—La sagesse suprême a d'autres bases que l'intelligence et les sciences humaines, telles que l'histoire, la physique et la chimie, qui s'écroulent au moindre souffle. La sagesse suprême est Une; elle n'a qu'une science, la science universelle, la science qui explique la Création et la place que l'homme y occupe. Pour la comprendre, il faut se purifier et régénérer sonmoi;il faut donc, avant de savoir, croire et se perfectionner. La lumière divine, qui brille au fond de nos âmes, s'appelle la conscience. Que ta vue spirituelle se reporte sur ton être intérieur, et demande-toi si tu es content de toi-même, et à quel résultat tu es arrivé, n'ayant pour guide que ton intelligence! Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes intelligent, qu'avez-vous fait de tous ces dons, dont vous avez été comblé? Êtes-vous content de vous-même et de votre existence?
—Non, je l'ai en horreur!
—Si tu l'as en horreur, change-la, purifie-toi, et, à mesure que tu te transformeras, tu apprendras à connaître la sagesse! Comment l'avez-vous passée cette existence? En orgies, en débauches, en dépravations, recevant tout de la société et ne lui donnant rien. Comment avez-vous employé la fortune que vous avez reçue? Qu'avez-vous fait pour votre prochain? Avez-vous pensé à vos dizaines de milliers de serfs? Leur êtes-vous venu en aide moralement ou physiquement? Non, n'est-ce pas? Vous avez profité de leur labeur pour mener une existence corrompue! Voilà ce que vous avez fait. Avez-vous cherché à vous employer utilement pour votre prochain? Non. Vous avez passé votre vie dans l'oisiveté. Puis, vous vous êtes marié: vous avez accepté la responsabilité de servir de guide à une jeune femme. Qu'avez-vous fait alors? Au lieu de l'aider à trouver le chemin de la vérité, vous l'avez jetée dans l'abîme du mensonge et du malheur. Un homme vous a offensé, vous l'avez tué, et vous dites que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous avez votre existence en horreur! Comment en serait-il autrement?»
Après ces paroles, le franc-maçon, que la véhémence de son discours avait visiblement fatigué, s'appuya contre le dossier du canapé et ferma les yeux, presque inanimé. Ses lèvres re-muaient sans laisser échapper aucun son. Pierre l'examinait, son cœur débordait, mais il n'osait rompre le silence.
Le franc-maçon eut une petite toux de vieillard, il appela son domestique.
«Les chevaux? demanda-t-il.
—On vient d'en amener. Vous ne vous reposerez pas un peu?
—Non, fais atteler.»
«Partira-t-il vraiment sans m'avoir initié à sa pensée et sans m'avoir mis dans la bonne voie? se disait Pierre, qui s'était levé, et marchait dans la chambre, la tête baissée. Oui, j'ai mené une vie méprisable, mais je ne l'aimais pas, je n'en voulais pas!... Et cet homme connaît la vérité et il peut me l'enseigner!»
Le voyageur, ayant achevé d'arranger ses paquets, se tourna vers lui et lui dit d'un ton indifférent et poli:
«De quel côté vous dirigez-vous, monsieur?
—Je vais à Pétersbourg, répondit Pierre avec une certaine hésitation, et je vous remercie! Je suis tout à fait de votre avis: ne pensez pas que je sois aussi mauvais. J'aurais sincèrement désiré être tel que vous auriez voulu me voir, mais je n'ai jamais été secouru par personne!... Je me reconnais coupable!... Aidez-moi, enseignez-moi, et peut-être qu'un jour...» Un sanglot lui coupa la parole.
Le franc-maçon garda longtemps le silence; il réfléchissait: «Dieu seul peut vous venir en aide, mais le secours que notre ordre est en mesure de vous donner vous sera accordé. Puisque vous allez à Pétersbourg, remettez ceci au comte Villarsky (il tira un portefeuille, et, sur une grande feuille pliée en quatre, il écrivit quelques mots). Maintenant, encore un conseil: consacrez les premiers temps de votre séjour à l'isolement et à l'étude de vous-même. Ne reprenez pas votre ancienne existence. Bon voyage, monsieur, ajouta-t-il en voyant entrer son domestique, et bonne chance!»
Le voyageur s'appelait Ossip Alexéiévitch Basdéiew, comme Pierre le vit dans le livre du maître de poste. Basdéiew était un franc-maçon et un martiniste très connu du temps de Novikow. Longtemps après son départ, Pierre continua à marcher sans penser à se coucher, sans penser même à partir, se reportant à son passé corrompu, et se représentant, avec cette exaltation de l'homme qui veut se régénérer, cet avenir de vertu irréprochable, qui lui paraissait si facile à réaliser. Il lui semblait qu'il ne s'était perverti que parce qu'il avait oublié, à son insu, tout ce qu'il y avait de douceur dans le bien. Ses doutes s'étaient dissipés: il croyait fermement à l'union fraternelle de tous les hommes, n'ayant d'autre but que s'entr'aider sur le chemin de la vertu. C'est ainsi qu'il comprenait l'ordre et les principes de la franc-maçonnerie.
Arrivé chez lui, Pierre ne fit part à personne de son retour. Il s'enferma et passa ses journées à lire Thomas A. Kempis, qui lui avait été remis, il ne savait par qui, et il n'y voyait qu'une chose, la possibilité, jusque-là inconnue pour lui, d'atteindre à la perfection, et de croire à cet amour fraternel et actif entre les hommes, que lui avait dépeint Basdéiew. Une semaine après son arrivée, le jeune comte polonais Villarsky, qu'il ne connaissait que fort peu, entra chez lui un soir, avec cet air solennel et officiel qu'avait eu le témoin de Dologhow. Il referma la porte, et s'étant bien assuré qu'il n'y avait personne dans la chambre:
«Je suis venu chez vous, lui dit-il, pour vous faire une proposition. Une personne, très haut placée dans notre confrérie, a fait des démarches pour que vous y soyez admis avant le terme et m'a proposé d'être votre parrain. Accomplir la volonté de cette personne est pour moi un devoir sacré. Désirez-vous entrer, sous ma garantie, dans la confrérie des francs-maçons?»
Le ton froid et sévère de cet homme, qu'il n'avait vu qu'au bal, coquetant, avec un aimable sourire sur les lèvres, dans la société des femmes les plus brillantes, frappa Pierre.
«Oui, je le désire,» répondit-il.
Villarsky inclina la tête:
«Encore une question, comte, à laquelle je vous prie de répondre, non comme un membre futur de notre société, mais en galant homme et en toute sincérité: avez-vous renié vos opinions passées? Croyez-vous en Dieu?»
Pierre réfléchit:
«Oui, répondit-il, je crois en Dieu!
—Dans ce cas...» Pierre l'interrompit encore: «Oui, je crois en Dieu!
—Partons alors, ma voiture est à vos ordres.»
Villarsky se tut pendant le trajet. À une question de Pierre, qui lui demandait ce qu'il avait à faire et à répondre, il se borna à lui dire que des frères, plus dignes que lui, l'éprouveraient, et qu'il n'avait qu'à dire la vérité.
Entrés sous la porte cochère d'une grande maison où se trouvait la loge, ils montèrent un escalier obscur et arrivèrent à une antichambre éclairée; ils s'y débarrassèrent de leurs pelisses pour passer dans une pièce voisine. Un homme, étrangement habillé, parut sur le seuil de la porte. Villarsky s'avança, lui dit quelques mots à l'oreille, en français, et, ouvrant ensuite une petite armoire qui contenait des habillements que Pierre voyait pour la première fois, il en tira un mouchoir, lui banda les yeux, et, comme il le lui nouait derrière la tête, quelques cheveux se trouvèrent pris dans le nœud. L'attirant à lui, il l'embrassa, le prit par la main et l'emmena. Le gros Pierre, mal à l'aise sous ce bandeau qui le tiraillait, les bras ballants, souriant d'un air timide, suivit Villarsky d'un pas mal assuré.
«Quoi qu'il vous arrive, dit ce dernier en s'arrêtant, supportez-le avec courage, si vous êtes décidé à être des nôtres. (Pierre fit un signe affirmatif.) Quand vous entendrez frapper à la porte, vous ôterez votre bandeau. Courage et espoir!...» et il sortit en lui serrant la main.
Resté seul, Pierre se redressa et porta involontairement la main au bandeau pour l'enlever, mais il l'abaissa aussitôt. Les cinq minutes qui s'écoulèrent lui parurent une heure; ses jambes se dérobaient sous lui, ses mains s'engourdissaient; il se sentait fatigué et éprouvait les sensations les plus diverses: il avait peur de ce qui l'attendait et peur de manquer de courage; sa curiosité était éveillée, mais ce qui le rassurait, c'était la certitude d'entrer enfin dans la voie de la régénération et de faire le premier pas dans cette existence active et vertueuse, à laquelle il n'avait cessé de rêver depuis sa rencontre avec le voyageur. Des coups violents se firent entendre. Pierre ôta son bandeau et regarda. La chambre était obscure; une petite lampe, répandant une faible lumière, qui sortait d'un objet blanc placé sur une table couverte de noir, à côté d'un livre ouvert, brûlait dans un coin. Ce livre était l'Évangile, cet objet blanc était un crâne avec ses dents et ses cavités. Tout en lisant le premier verset de l'évangile de saint Jean: «Au commencement, était le Verbe et le Verbe était en Dieu,» il fit le tour de la table et aperçut un cercueil plein d'ossements: il n'en fut pas surpris, il s'attendait à des choses extraordinaires. Le crâne, le cercueil, l'Évangile ne suffisant pas à son imagination excitée, il en demandait davantage et regardait autour de lui, en répétant ces mots: «Dieu, mort, amitié fraternelle...» paroles vagues, qui symbolisaient pour lui une vie toute nouvelle. La porte s'ouvrit, et un homme de petite taille entra; la brusque transition de la lumière aux demi-ténèbres de cette chambre le fit s'arrêter un instant, et il avança avec prudence vers la table, sur laquelle il posa ses mains gantées.
Ce petit homme portait un tablier de cuir blanc, qui descendait de sa poitrine jusque sur ses pieds, et sur lequel s'étalaient, autour de son cou, une sorte de collier et une haute fraise entourant sa figure allongée par le bas.
«Pourquoi êtes-vous venu ici? demanda le nouveau venu, en se tournant du côté de Pierre. Pourquoi vous, incrédule à la vérité, aveugle à la lumière, pourquoi êtes-vous venu ici, et que voulez-vous de nous? Est-ce la sagesse, la vertu et le progrès que vous cherchez?»
Au moment où la porte s'était ouverte, Pierre avait éprouvé la même terreur religieuse qu'il ressentait clans son enfance pendant la confession, lorsqu'il se trouvait tête-à-tête avec un homme qui, dans les conditions habituelles de la vie, lui aurait été complètement étranger, et qui devenait son proche, de par le sentiment de la fraternité humaine Pierre, ému, s'approcha du second Expert (ainsi s'appelait dans l'ordre maçonnique le frère chargé de préparer le récipiendaire qui demandait l'initiation), et il reconnut un de ses amis, nommé Smolianinow. Cela lui fut désagréable; il aurait préféré ne voir dans le nouveau venu qu'un frère, qu'un instructeur bienveillant et inconnu. Il fut si longtemps sans répondre que l'Expert renouvela sa question.
«Oui; je... je... veux me régénérer.
—C'est bien,» dit Smolianinow, et il continua: «Avez-vous une idée des moyens qui sont à notre disposition pour vous aider à atteindre votre but?
—Je... j'espère... être guidé... secouru..., répondit Pierre d'une voix tremblante qui l'empêchait de s'exprimer nettement.
—Comment comprenez-vous la franc-maçonnerie?
—Je pense que la franc-maçonnerie est la fraternité et l'égalité parmi les hommes avec un but vertueux.
—C'est bien, dit l'Expert satisfait de sa réponse. Avez-vous cherché le moyen d'y arriver par la religion?
—Non, l'ayant jugée contraire à la vérité, dit-il si bas que l'Expert eut peine à entendre sa réponse et la lui fit répéter; j'étais un athée, reprit-il.
—Vous cherchez la vérité pour vous soumettre aux lois de la vie; par conséquent, vous cherchez la sagesse et la vertu?
—Oui.»
L'Expert croisa ses mains gantées sur sa poitrine et poursuivit:
«Mon devoir est de vous initier au but principal de notre ordre; s'il est conforme à celui que vous désirez atteindre, vous en deviendrez un membre utile. La base sur laquelle il repose et de laquelle aucune force humaine ne peut le renverser, c'est la conservation et la transmission à la postérité de mystères importants qui sont parvenus jusqu'à nous à travers les siècles les plus reculés, à partir même du premier homme, et d'où dépend le sort de l'humanité; mais personne ne peut les connaître et en profiter, avant de s'être préparé, par une longue et constante purification, à en pénétrer le sens. Notre second but est de soutenir nos frères, de les aider à améliorer leur cœur, à se purifier, à s'instruire avec les moyens découverts par les sages et légués par la tradition et à se préparer à se rendre dignes de cette initiation. En épurant et en corrigeant nos frères, nous nous employons à épurer et à corriger l'humanité tout entière, en les lui offrant comme exemples d'honnêteté et de vertu, et en employant toutes nos forces à lutter contre le mal qui règne dans le monde. Réfléchissez à ce que je viens de vous dire!...» et il quitta la chambre.
«Lutter contre le mal qui règne dans le monde!...» se dit Pierre, et il vit se dérouler à ses yeux cette sphère d'action si nouvelle pour lui. Il se voyait exhortant des hommes égarés, comme il l'était lui-même deux semaines auparavant, des hommes corrompus et malheureux, qu'il aidait en parole et en action, des oppresseurs auxquels il arrachait leurs victimes. Des trois buts énumérés par l'Expert, le dernier—la régénération du genre humain—était celui qui le séduisait le plus; les mystères importants ne faisaient qu'éveiller sa curiosité et ne lui paraissaient pas essentiels. Le second, la purification de soi-même, l'intéressait peu, car il éprouvait déjà la jouissance intime de se sentir complètement corrigé de ses vices passés et tout prêt pour le bien.
Une demi-heure après, l'Expert rentra pour initier le récipiendaire aux sept vertus dont les sept marches du temple de Salomon sont le symbole, et que chaque franc-maçon devait s'appliquer à développer en soi. Les sept vertus étaient: 1° la discrétion, ne pas trahir les secrets de l'ordre; 2° l'obéissance aux supérieurs de l'ordre; 3° les bonnes mœurs; 4° l'amour de l'humanité; 5° le courage; 6° la générosité; 7° l'amour de la mort.
«Pour vous conformer au septième article, pensez souvent à la mort, afin que pour vous elle perde ses terreurs, elle cesse d'être l'ennemie, et qu'elle devienne au contraire l'amie qui délivre de cette vie de misères l'âme accablée par les travaux de la vertu, pour la conduire dans le lieu des récompenses et de la paix.»
«Oui, ce doit être ainsi, se dit Pierre, quand il fut de nouveau laissé à ses réflexions solitaires; mais je suis si faible, que j'aime encore mon existence, dont je saisis peu à peu et à présent seulement le véritable but.» Quant aux cinq autres vertus, qu'il comptait sur ses doigts, il les sentait en lui: le courage, la générosité, les bonnes mœurs, l'amour de l'humanité, et surtout l'obéissance, qui ne lui paraissait pas une vertu, mais un allégement et un bonheur, car rien ne pouvait lui être plus doux que de se décharger de sa volonté et de se soumettre à celle des guides qui connaissaient la vérité.
L'Expert reparut pour la troisième fois, et lui demanda si sa décision était inébranlable et s'il se soumettrait à tout ce qui serait exigé de lui:
«Je suis prêt à tout, répondit Pierre.
—Je dois encore vous déclarer que notre ordre ne se borne pas aux paroles pour répandre ses vérités, mais qu'il emploie d'autres moyens, plus forts peut-être que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et la vertu. Le décor de cette «chambre des réflexions» doit, si votre cœur est sincère, vous en dire plus que des discours, et vous aurez maintes fois l'occasion, en avançant plus loin, de voir de semblables symboles. Notre ordre, comme les sociétés de l'antiquité, répand son enseignement au moyen d'hiéroglyphes, qui sont la désignation d'une chose abstraite et qui contiennent en eux les propriétés mêmes de l'objet qu'ils symbolisent.»
Pierre savait parfaitement ce qu'était un hiéroglyphe, mais pressentant l'approche des épreuves, il écoutait en silence.
«Si vous êtes définitivement décidé, je vais procéder à l'initiation: en témoignage de votre générosité, vous allez me remettre tout ce que vous avez de précieux.
—Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait tout ce qu'il possédait.
—Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues...»
Pierre tira à la hâte sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine à retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt.
«En signe d'obéissance, je vous prie de vous déshabiller.»
Pierre ôta son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-maçon lui ouvrit sa chemise du côté gauche de la poitrine, et releva son pantalon, également du côté gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait à répéter la même cérémonie du côté droit, pour en épargner la peine à l'Expert, lorsque celui-ci l'arrêta et lui tendit une pantoufle pour mettre à son pied gauche. Honteux, confus, embarrassé comme un enfant de sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds écartés, les instructions qui devaient suivre:
«Enfin, en signe de sincérité, faites-moi l'aveu de votre principal défaut?
—Mon défaut principal? Mais j'en ai tant!
—Le défaut qui vous entraînait le plus souvent à hésiter sur le chemin de la vertu?»
Pierre cherchait:
«Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisiveté, la paresse, la colère, la haine, les femmes?» Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder la préférence.
«Les femmes!» dit-il d'une voix à peine distincte.
Le frère ne répondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis, s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux de Pierre:
«Pour la dernière fois, je vous conjure de rentrer en vous-même; mettez un frein à vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais dans votre cœur, car la source est en nous...»
Et Pierre sentait déjà poindre en lui cette source vivifiante, qui remplissait son âme de joie et d'attendrissement.
Son parrain Villarsky, qu'il reconnut à la voix, reparut. À ses questions réitérées sur la fermeté de sa décision, il répondit:
«Oui, oui, je consens!...» et, la figure rayonnante, il suivit son conducteur en avançant sa large et forte poitrine, entièrement découverte, sur laquelle Villarsky tenait un glaive nu, et en marchant à pas inégaux et timides, le pied gauche chaussé de la pantoufle maçonnique. Ils traversèrent ainsi des corridors, tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, et arrivèrent enfin aux portes de la loge. Villarsky toussa; on répondit par le bruit du maillet, et la porte s'ouvrit devant eux. Une voix de basse lui demanda (ses yeux étant toujours bandés) qui il était, d'où il venait et où il était né; puis on l'emmena plus loin, en lui parlant tout le temps, par allégories, des difficultés de son voyage, de l'amitié sainte, du grand Architecte de l'Univers et du courage nécessaire dans les dangers et les travaux. Il remarqua qu'on lui donnait différentes appellations, telles que «Celui qui cherche», «Celui qui souffre», «Celui qui demande», et à chacune d'elles les glaives et les maillots résonnaient, d'une manière différente. Pendant qu'on le menait ainsi, il y eut un moment de confusion parmi ses guides; il les entendit se disputer à voix basse, et l'un d'eux insistait pour qu'on le fît passer sur un certain tapis. On posa ensuite sa main droite sur un objet qu'il ne pouvait voir, et de sa main gauche on lui fit appliquer du même côté un compas sur le sein, en l'obligeant à répéter, après un autre, le serment d'obéissance aux lois de l'ordre. Puis on éteignit les bougies, on alluma de l'esprit-de-vin, ainsi que Pierre le devina à l'odeur, et on lui annonça qu'on allait lui donner la petite lumière. On lui enleva le bandeau, et il aperçut devant lui, comme dans un rêve, faiblement éclairés par la flamme bleuâtre, quelques hommes, portant un tablier pareil à celui de son compagnon, debout devant lui et dirigeant sur sa poitrine des glaives tirés de leurs fourreaux. L'un d'eux avait une chemise ensanglantée. Pierre à cette vue se pencha en avant, comme s'il désirait être transpercé, mais les glaives se relevèrent, et on lui remit le bandeau: «Maintenant on va te donner la grande lumière,» dit une voix.... On ralluma les bougies, on lui ôta le bandeau, et un chœur de plus de dix voix entonna:Sic transit gloria mundi!
Après s'être remis de sa première impression, Pierre vit autour d'une grande table, couverte de noir, douze frères, habillés comme les précédents; il en connaissait quelques-uns pour les avoir rencontrés dans le monde. Celui qui présidait était un jeune homme inconnu, portant au cou une croix différente de celle des autres; à sa droite, l'abbé italien que nous avons vu à la soirée de Mlle Schérer; un haut dignitaire de Pétersbourg, et un Suisse, qui avait été gouverneur chez les Kouraguine, en faisaient partie. Tous écoutaient dans un silence solennel le Vénérable, qui tenait en main le maillet. Sur la paroi du mur brillait une étoile flamboyante; l'un des bouts de la table était couvert d'un petit tapis représentant divers attributs, et à l'autre bout s'élevait une sorte d'autel sur lequel étaient l'Évangile et un crâne. Autour de la table étaient placés sept grands chandeliers, comme ceux qu'on voit dans les églises. Pierre fut conduit par deux frères devant l'autel. On lui plaça les pieds en équerre, et on lui intima l'ordre de s'étendre tout de son long, comme s'il déposait sa personne au pied du temple.
«Qu'on lui donne la truelle! dit un des frères.
—C'est inutile!» répliqua un autre.
Pierre, ahuri, regarda autour de lui de ses yeux de myope et se demanda avec une certaine hésitation où il était, si l'on ne se moquait pas de lui, et si plus tard il n'aurait pas honte de ce souvenir; mais son doute ne tarda pas à se dissiper devant les figures sérieuses de ceux qui l'entouraient. Il se dit qu'il ne pouvait plus reculer, et se pénétrant de nouveau d'un esprit de soumission, humble et attendri, il se jeta par terre devant les portes du temple. Au bout de quelques instants, on lui ordonna de se lever, on lui passa un tablier de cuir blanc, pareil à ceux des autres frères, et on lui remit une truelle et trois paires de gants. Le Vénérable lui expliqua alors qu'il devait garder immaculée la blancheur de ce tablier, représentant la force et la pureté; la truelle était pour lui servir à déraciner de son cœur les vices et à ramener au bien avec charité le cœur du prochain; il devait conserver la première paire de gants sans en connaître la signification et porter la seconde dans leurs réunions; la troisième était pour une main de femme: «Elle est destinée, cher frère, à être offerte par vous à la Clandestine, que vous respecterez par-dessus toutes les autres. Ce don sera un gage pour elle de la pureté de votre cœur; veillez seulement, cher frère, à ce qu'ils ne gantent pas des mains indignes...» Au moment où le Vénérable prononça ces paroles, Pierre crut remarquer qu'il se troublait, et lui-même, regardant autour de lui d'un air inquiet, rougit jusqu'aux larmes, comme rougissent les enfants.
Il s'ensuivit un silence contraint que rompit à l'instant un des frères. Ce frère amena Pierre devant le tapis et lui lut dans un cahier l'explication des différents symboles qui y étaient figurés: le soleil, la lune, le maillet, le plomb, la truelle, le cube de pierre de taille, la colonne, les trois fenêtres, etc. On lui indiqua ensuite sa place, on lui expliqua les signes maçonniques, on lui donna le mot de passe, et on lui permit enfin de s'asseoir. Le Vénérable fit la lecture des statuts. Elle fut très longue, et les sentiments dont Pierre était agité l'empêchèrent de l'écouter avec suite: il ne se rappela que le dernier paragraphe:
«Nous connaissons dans nos temples d'autres degrés que ceux qui séparent la vertu du vice. Crains de faire une différence qui puisse détruire cette égalité. Vole au secours de ton frère, quel qu'il soit; ramène celui qui s'égare, relève celui qui tombe: ne nourris jamais aucun sentiment de haine ou d'inimitié contre lui. Sois bienveillant, affable; allume dans tous les cœurs le feu de la vertu, partage ton bonheur avec le prochain, et que l'envie ne vienne jamais troubler cette pure jouissance. Pardonne à ton ennemi et ne te venge de lui qu'en lui rendant le bien pour le mal. En remplissant ces lois suprêmes, tu retrouveras les traces de ta grandeur ancienne et perdue.»
À ces mots, il se leva et embrassa Pierre, qui, les yeux pleins de larmes de joie, ne savait que répondre aux félicitations de tous, aussi bien de ceux qu'il n'avait jamais vus jusque-là que de ceux qui renouvelaient connaissance avec lui; mais il ne faisait aucune différence entre ses anciens amis et ses nouveaux frères, et n'avait d'autre désir que de se joindre à eux dans l'accomplissement de leur grande œuvre.
Le Vénérable frappa du maillet, tous s'assirent, et, après leur avoir adressé une exhortation à l'humilité, il leur proposa d'accomplir la dernière cérémonie. Le haut dignitaire qui portait le titre de frère trésorier fit le tour de l'assemblée. Pierre aurait voulu s'inscrire sur cette liste pour tout ce qu'il possédait, mais la crainte d'être accusé d'ostentation l'arrêta, et il s'inscrivit pour la même somme que les autres.
La séance terminée, il rentra chez lui, et il lui sembla qu'il revenait, complètement transformé, d'un lointain voyage de plusieurs années, et qu'il n'avait plus rien de commun avec sa vie et ses habitudes passées.
Le lendemain de sa réception, Pierre employa la matinée à lire le livre qu'on lui avait remis et à tâcher de se pénétrer de la signification du carré, dont un côté représentait la divinité, le second le monde moral, le troisième le monde physique, le quatrième l'union des deux. De temps en temps il s'arrachait à la lecture et aux carrés pour se tracer un nouveau plan d'existence, car on lui avait dit, à cette réunion, que le bruit de son duel était parvenu aux oreilles de l'Empereur, et qu'il ferait bien de s'éloigner de Pétersbourg. Il comptait donc aller vivre dans ses terres du Midi et s'y occuper de ses paysans. Tout à coup, il vit entrer chez lui le prince Basile.
«Mon cher ami, qu'as-tu fait à Moscou? Que veut dire cette brouille avec Hélène? Tu es dans l'erreur la plus complète: je sais tout, et je puis t'assurer qu'elle est innocente devant toi, comme le Christ devant les Juifs. Pourquoi donc, ajouta-t-il en empêchant Pierre de parler, pourquoi ne pas t'être adressé directement à moi, comme à un ami? Mon Dieu, je le comprends, tu t'es conduit en homme qui tient à son honneur; tu t'es peut-être trop hâté, mais nous en causerons plus tard. Songe à la position délicate dans laquelle tu nous as placés, elle et moi, vis-à-vis de la société, et vis-à-vis de la cour, ajouta-t-il en baissant la voix. Elle est à Moscou et toi ici; dis-toi bien, mon cher, que ce ne peut être qu'un malentendu; j'aime à croire que c'est là ton avis. Écris-lui une lettre, elle te rejoindra, tout s'expliquera; si tu ne le fais pas, mon cher, il est à craindre que tu ne t'en repentes...,» et le prince Basile le regarda d'une façon significative: «Je sais de source certaine que l'impératrice mère prend un vif intérêt à toute cette histoire; elle a toujours été très bienveillante pour Hélène.»
Pierre, qui avait essayé plus d'une fois d'interrompre ce torrent de paroles, ne savait comment s'y prendre pour répondre à son beau-père par un refus catégorique; il se troublait, rougissait, se levait, se rasseyait, se rappelait les exhortations maçonniques à la charité, et se voyait pourtant contraint à être désagréable et à dire le contraire de ce qu'on attendait de lui. Habitué à se soumettre à ce ton assuré de laisser aller, il craignait de ne savoir y résister et sentait que tout son avenir dépendait du mot qu'il prononcerait. Suivrait-il l'ancienne voie, ou bien prendrait-il résolument le nouveau chemin, plein d'attraits, qui lui avait été tracé, et sur lequel il était sûr de trouver le renouvellement de tout son être?
«Eh bien, mon ami, reprit d'un ton léger le prince Basile, réponds-moi: «Oui, je vais lui écrire,» et nous tuerons le veau gras.»
Mais il n'avait pas achevé sa phrase, que Pierre, la colère peinte sur son visage, qui dans ce moment rappelait celui de son père, lui répondit d'une voix étranglée, sans le regarder:
«Prince, je ne vous ai pas appelé, éloignez-vous!... et il s'élança pour lui ouvrir la porte. Éloignez-vous, répéta-t-il à son beau-père, dont le visage avait pris une expression terrifiée.
—Qu'as-tu? Tu es malade?
—Éloignez-vous! vous dis-je,» lui cria-t-il encore une fois d'une voix tremblante, et le prince Basile fut obligé de sortir, sans avoir reçu la réponse qu'il demandait.
Une semaine plus tard, Pierre, après avoir fait ses adieux à ses nouveaux amis et leur avoir laissé une somme considérable pour être distribuée en aumônes, partit pour ses terres, en emportant avec lui de nombreuses lettres de recommandation pour les membres de l'ordre à Kiew et à Odessa, et la promesse qu'ils lui écriraient et le guideraient dans sa nouvelle voie.
Malgré la sévérité de l'Empereur pour les duels, l'affaire de Pierre et de Dologhow fut étouffée; ni les deux adversaires, ni leurs témoins, ne furent poursuivis; mais l'histoire elle-même, confirmée d'ailleurs par la séparation des deux époux, se répéta bientôt de bouche en bouche. Pierre, que l'on avait reçu avec une bienveillante condescendance lorsqu'il n'était qu'un bâtard, qu'on avait comblé d'attentions et de flatteries lorsqu'il était devenu le premier parti de la Russie, avait beaucoup perdu de son prestige aux yeux de la société après son mariage; car ce mariage enlevait tout espoir aux mères qui avaient des filles à marier, d'autant plus qu'il n'avait jamais ni cherché ni réussi à s'insinuer dans les bonnes grâces de la coterie duhigh life. Aussi n'accusait-on que lui, et le traitait-on à tout propos d'imbécile, de jaloux et de monomane furieux, en tout semblable à son père. Après son départ, Hélène, de retour à Pétersbourg, fut reçue par toutes ses connaissances avec la bienveillance respectueuse qui était due à son malheur. Si le nom de son mari venait à être prononcé par hasard, elle prenait une expression de dignité, que, grâce à son tact inné, elle s'était appropriée, sans en comprendre la valeur; sa figure disait qu'elle supportait avec résignation son isolement, et que son mari était la croix que Dieu lui avait envoyée. Quant au prince Basile, il exprimait son opinion plus franchement, et ne manquait jamais, à l'occasion, de dire, en portant le doigt à son front:
«C'est un cerveau fêlé, je l'avais toujours dit.
—Pardon, répliquait Mlle Schérer, je l'avais dit avant les autres, dit devant témoins (et elle insistait sur la priorité de son jugement)...—Ce malheureux jeune homme, ajoutait-elle, est perverti par les idées corrompues du siècle. Je m'en étais bien aperçue à son retour de l'étranger, quand il posait chez moi pour le petit Marat... vous en souvient-il? Eh bien, voilà le beau résultat! Je n'ai jamais désiré ce mariage, j'ai prédit tout ce qui est arrivé.»
Anna Pavlovna continuait comme par le passé à donner des soirées, qu'elle avait le don d'organiser avec un art tout particulier, et où se réunissaient, suivant son expression, «la crème de la véritable bonne société» et «la fine fleur de l'essence intellectuelle de Pétersbourg». Ses soirées brillaient encore d'un autre attrait: elle avait le talent d'offrir chaque fois à ce cercle choisi une personnalité nouvelle et intéressante. Nulle part ailleurs on ne pouvait étudier avec autant de précision que chez elle le thermomètre politique, dont les degrés étaient marqués par l'atmosphère conservatrice de la société qui faisait partie de la cour.
Telle était la soirée qu'elle donnait à la fin de l'année 1806, après la réception des tristes nouvelles de la défaite de l'armée prussienne par Napoléon à Iéna et à Auerstædt, après la reddition de la majeure partie des forteresses de la Prusse, et lorsque nos troupes, franchissant la frontière, allaient commencer une seconde campagne. «La crème de la véritable bonne société» se composait de la malheureuse Hélène abandonnée, de Mortemart, du séduisant prince Hippolyte, arrivé tout dernièrement de Vienne, de deux diplomates, de «la Tante», d'un jeune homme, connu dans ce salon sous la dénomination «d'un homme de beaucoup de mérite», d'une toute récente demoiselle d'honneur avec sa mère, et de quelques autres personnes moins en vue.
La primeur de cette soirée était cette fois le prince Boris Droubetzkoï, qui venait d'être envoyé en courrier de l'armée prussienne, et qui était attaché comme aide de camp à un personnage haut placé.
Le thermomètre politique disait, ce jour-là: «Les souverains de l'Europe et leurs généraux auront beau s'incliner devant Napoléon pour me causerà moi, età nousen général, tous les ennuis et toutes les humiliations imaginables, notre opinion sur son compte ne changera jamais. Nous ne cesserons d'exprimer nettement notre manière de voir sur ce sujet, et nous dirons simplement, et une fois pour toutes, au roi de Prusse et aux autres: «Tant pis pour vous. Tu l'as voulu, «Georges Dandin!»
Lorsque Boris, le lion de la soirée, entra dans le salon, tous les invités y étaient réunis; la conversation, conduite par Anna Pavlovna, roulait sur nos relations diplomatiques avec l'Autriche et sur l'espoir d'une alliance avec elle.
Boris, dont l'extérieur était devenu plus mâle, portait un élégant uniforme d'aide de camp; il entra d'un air dégagé et, après avoir salué «la Tante», se rapprocha du cercle principal.
Anna Pavlovna lui donna sa main sèche à baiser, le présenta aux personnes qui lui étaient inconnues, en les lui nommant au fur et à mesure:
«Le prince Hippolyte Kouraguine,—charmant jeune homme.—Monsieur Krouq, chargé d'affaires de Copenhague,—un esprit profond.—Monsieur Schittrow,—un homme de beaucoup de mérite.»
Boris était parvenu, grâce aux soins de sa mère, à ses propres goûts et à son empire sur lui-même, à se créer une situation très enviable: une mission importante en Prusse lui avait été confiée, il en revenait en courrier. Il s'était complètement initié à cette discipline non écrite qui, pour la première fois, l'avait frappé à Olmütz, et qui, permettant au lieutenant d'avoir le pas sur le général, n'exigeait, pour réussir, ni efforts, ni travail, ni courage, ni persévérance, et ne demandait seulement que de l'esprit de conduite avec les dispensateurs des récompenses. Il s'étonnait souvent d'avoir avancé si vite, et de voir que si peu de gens comprenaient combien ce chemin était facile à suivre. À la suite de cette découverte, sa vie, ses rapports avec ses anciennes connaissances, ses plans pour l'avenir, tout avait été changé. Malgré son peu de fortune, il employait ses derniers roubles à être mieux habillé que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme râpé, pour ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il était capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les personnes placées au-dessus de lui et qui pouvaient lui être utiles; il aimait Pétersbourg et méprisait Moscou. Le souvenir de la famille Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui était désagréable, et, depuis son retour de l'armée, il n'avait pas mis les pieds chez eux. Invité à la soirée d'Anna Pavlovna, ce qu'il considérait comme un pas en avant dans sa carrière, il comprit aussitôt son rôle. Laissant à la maîtresse de maison le soin de faire ressortir tout ce qu'il apportait d'intéressant, il se bornait à observer les gens et à méditer sur les avantages qu'il y aurait à se rapprocher de chacun et sur les moyens d'y parvenir. Il s'assit à la place indiquée auprès de la belle Hélène, et écouta la conversation générale.
«Vienne trouve les bases du traité proposé tellement inadmissibles, qu'on ne saurait y souscrire, même à la suite des succès les plus brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les procurer. C'est mot à mot la phrase du cabinet de Vienne, disait le chargé d'affaires de Danemark.
—Le «doute» est flatteur! ajoutait avec un fin sourire l'homme «à l'esprit profond».
—Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l'Empereur d'Autriche, dit Mortemart. L'Empereur d'Autriche n'a jamais pu songer à pareille chose, et ce n'est que le cabinet qui le dit.
—Eh! mon cher vicomte, reprit Anna Pavlovna, l'Urope (prononçant on ne sait trop pourquoi «Urope», elle croyait sans doute faire preuve par là d'une finesse de haut goût, en causant avec un Français), l'Urope ne sera jamais notre alliée sincère[29]...» Et elle entama l'éloge du courage héroïque et de la fermeté du roi de Prusse, pour ménager à Boris son entrée en scène.
Ce dernier attendait patiemment son tour, en écoutant les réflexions de chacun, et en jetant de temps à autre un regard sur sa belle voisine, qui répondait parfois par un sourire à ce jeune et bel aide de camp.
Anna Pavlovna s'adressa tout naturellement à lui, et le pria de leur décrire sa course à Glogau et la situation de l'armée prussienne. Boris, sans se presser, raconta, en un français très pur et très correct, quelques épisodes intéressants sur nos troupes et sur la cour, tout en évitant avec soin d'exprimer son opinion personnelle sur les faits dont il parlait. Il accapara pendant quelque temps l'attention générale, et Anna Pavlovna voyait avec fierté que ses invités appréciaient à sa juste valeur le régal qu'elle leur avait offert. Hélène se montrait plus intéressée que personne par le récit de Boris, et, témoignant une grande sollicitude pour la position de l'armée prussienne, elle lui adressa, quelques questions au sujet de son voyage.
«Il faut absolument que vous veniez me voir, lui dit-elle avec son éternel sourire, et d'un ton qui pouvait laisser supposer que certaines combinaisons, qu'il ignorait, rendaient sa visite indispensable. Mardi, entre huit et neuf heures. Vous me ferez plaisir.»
Boris s'empressa de promettre; il allait continuer sa causerie avec elle, lorsque Anna Pavlovna l'appela, sous prétexte que «sa Tante» désirait lui parler.
«Vous connaissez son mari, n'est-ce pas? demanda «la Tante», en fermant les yeux, et en indiquant Hélène d'un geste mélancolique. Ah! quelle malheureuse et ravissante femme! Ne parlez pas de lui devant elle, je vous en supplie, c'est trop pénible pour son cœur!»
Pendant leur aparté, le prince Hippolyte s'était emparé du dé de la conversation.
Étendu à son aise dans un large fauteuil, il se redressa vivement et lança ces mots: «Le roi de Prusse!» après quoi, se mettant à rire, il retomba dans le silence. Tous se tournèrent vers lui, et Hippolyte, continuant à rire et se renfonçant dans son fauteuil, répéta:
«Le roi de Prusse!»
Anna Pavlovna, voyant qu'il ne se décidait pas à en dire plus long, attaqua Napoléon avec violence, et raconta, à l'appui de sa sortie, comment ce brigand de Bonaparte avait volé à Potsdam l'épée de Frédéric le Grand!
«C'est l'épée de Frédéric le Grand, que je...» dit-elle; à ce moment, Hippolyte l'interrompit en répétant: «Le roi de Prusse!...» et se tut. Mlle Schérer fit une grimace, et Mortemart, l'ami d'Hippolyte, lui dit brusquement:
«Voyons, à qui en avez-vous avec votre roi de Prusse?
—Oh! ce n'est rien, je voulais simplement dire que nous avons tort de faire la guerre pour le roi de Prusse!» Il mitonnait cette petite plaisanterie, qu'il avait entendue à Vienne, et cherchait à la placer depuis le commencement de la soirée.
Boris sourit prudemment, de façon qu'on pût supposer à volonté, ou qu'il raillait, ou qu'il approuvait.
«Il est très mauvais, votre jeu de mots, très spirituel, mais très injuste, dit Anna Pavlovna, en le menaçant du doigt. Nous ne faisons pas la guerre pour le roi de Prusse, sachez-le bien, mais pour les bons principes. Ah! le méchant prince Hippolyte!»
La conversation continua à rouler sur la politique, et s'anima sensiblement, lorsqu'il fut question des récompenses accordées par l'Empereur.
«N. N. n'a-t-il pas reçu l'année dernière une tabatière avec le portrait, dit l'homme «à l'esprit profond»? Pourquoi S. S. ne pourrait-il pas en recevoir autant?
—Je vous demande pardon, une tabatière avec le portrait de l'Empereur est une récompense, mais point une distinction; c'est plutôt un cadeau, fit observer le diplomate.
—Il y a des précédents, je vous citerai Schwarzenberg.
—C'est impossible, dit un troisième.
—Je suis prêt à parier: le grand-cordon, c'est différent.»
Au moment où l'on se quitta, Hélène, qui n'avait pas ouvert la bouche de la soirée, réitéra à Boris sa prière, ou plutôt son ordre significatif et bienveillant, de ne point oublier le prochain mardi.
«Il le faut absolument,» dit-elle en souriant, et en regardant Anna Pavlovna, qui, d'un triste sourire, appuya l'invitation.
Hélène avait découvert, dans son intérêt subit pour l'armée prussienne, une raison péremptoire pour recevoir Boris, et elle semblait laisser entendre qu'elle la lui dirait à sa première visite.
Boris se rendit au jour indiqué dans le brillant salon d'Hélène, où il y avait déjà beaucoup de monde, et il allait en sortir sans avoir eu d'explication catégorique, lorsque la comtesse, qui jusque-là ne lui avait adressé que quelques mots, au moment où il lui baisait la main en se retirant, lui dit tout à coup à l'oreille, et cette fois sans sourire:
«Venez dîner demain... le soir.... Il faut que vous veniez... venez!...»
Et voilà comment Boris devint l'intime de la comtesse pendant son premier séjour à Pétersbourg.
La guerre se rallumait et se rapprochait de plus en plus des frontières russes. On n'entendait de tous côtés que des anathèmes contre Bonaparte, l'ennemi du genre humain. Dans les villages, où arrivaient à tout moment du théâtre de la guerre les nouvelles les plus invraisemblables et les plus contradictoires, on rassemblait les recrues et les soldats.
À Lissy-Gory, l'existence de chacun avait grandement changé depuis l'année précédente.
Le vieux prince avait été nommé l'un des huit chefs de la milice désignés pour toute la Russie. Malgré son état de faiblesse, aggravé par l'incertitude dans laquelle il était resté pendant plusieurs mois sur le sort de son fils, il crut de son devoir d'accepter ce poste que lui avait confié l'Empereur lui-même, et cette activité toute nouvelle lui rendait ses anciennes forces. Il passait tout son temps en courses dans les trois gouvernements qui étaient de son ressort. Rigoureux dans l'accomplissement de ses devoirs, il était d'une sévérité presque cruelle avec ses subordonnés, et descendait jusqu'aux moindres détails. Sa fille ne prenait plus de leçons de mathématiques; mais tous les matins, accompagnée de la nourrice qui portait le petit prince Nicolas (comme l'appelait le grand-père), elle venait le voir dans son cabinet. L'enfant occupait, avec sa nourrice et la vieille bonne Savichnia, les appartements de sa mère; c'est là que la princesse Marie, lui servant de mère, passait la plus grande partie de sa journée. Mlle Bourrienne semblait aussi s'être passionnément attachée au petit garçon, et la princesse Marie s'en reposait parfois sur elle pour soigner et pour amuser leur petit ange.
On avait fait élever dans l'église de Lissy-Gory une chapelle sur la tombe de la princesse, et, sur cette tombe, un ange en marbre blanc déployait ses ailes. On aurait dit vraiment que l'ange, dont la lèvre supérieure était un peu relevée, se préparait à sourire; aussi le prince André et sa sœur furent frappés de sa ressemblance avec la défunte, et, chose étrange que le prince se garda de faire remarquer à sa sœur, l'artiste lui avait involontairement donné cette même expression de doux reproche qu'il avait lue sur les traits de sa femme, glacés par la mort: «Ah! qu'avez-vous fait de moi?...»
Bientôt après son retour, le prince André reçut de son père en toute propriété la terre de Bogoutcharovo, située à quarante verstes de Lissy-Gory; aussi, fuyant les souvenirs pénibles et cherchant la solitude, il profita de cette générosité du vieux prince, dont il supportait avec peine le caractère difficile, pour s'y construire un pied-à-terre, afin d'y passer la plus grande partie de son temps.
Il s'était fermement décidé, après la bataille d'Austerlitz, à abandonner la carrière militaire, ce qui l'obligea, à la reprise de la guerre, pour ne point reprendre du service actif, de s'employer sous les ordres de son père, en l'aidant à la formation des milices. Le père et le fils semblaient avoir changé de rôle: le premier, excité par son activité, ne présageait à cette campagne qu'une heureuse issue, tandis que le fils la déplorait au fond de son cœur et voyait tout en noir.
Le 26 février de l'année 1807, le vieux prince partit pour une inspection et son fils resta à Lissy-Gory, comme il faisait d'habitude durant ses absences. Le cocher qui l'avait mené à la ville voisine en rapporta des lettres et des papiers pour le prince André.
Le valet de chambre, ne l'ayant pas trouvé chez lui, passa dans l'appartement de la princesse Marie sans l'y rencontrer; l'enfant, malade depuis quatre jours, lui donnait des inquiétudes, et il était auprès de lui.
«Pétroucha vous demande, Votre Excellence, il a apporté des papiers, dit une fille de service au prince André, qui, assis sur un tabouret très bas, versait d'une main tremblante et comptait avec un soin extrême les gouttes qu'il laissait tomber dans un verre à pied, à moitié plein d'eau.
—Qu'est-ce?» dit-il brusquement, et ce mouvement involontaire lui fit verser quelques gouttes de trop. Jetant le contenu du verre, il recommença son opération.
À part le berceau, il n'y avait dans la chambre que deux fauteuils et quelques petits meubles d'enfant; les rideaux étaient tirés devant les fenêtres; sur la table brûlait une bougie, qu'un grand cahier de musique, placé en écran, empêchait d'éclairer trop vivement le petit malade.
«Mon ami, dit à son frère la princesse Marie debout à côté du lit, attends un peu, cela vaudra mieux.
—Laisse-moi donc tranquille, tu ne sais ce que tu dis... tu n'as fait qu'attendre, et voilà ce qui en est résulté, dit-il tout bas avec aigreur.
—Mon ami, attends, je t'en prie, il s'est endormi.»
Le prince André se leva et s'arrêta indécis, la potion à la main. «Vaudrait-il vraiment mieux attendre? dit-il.
—Fais comme tu voudras, André, mais je crois que cela vaudrait mieux,» répondit sa sœur, un peu embarrassée de la légère concession que lui faisait son frère.
C'était la seconde nuit qu'ils veillaient l'enfant, malade d'une forte fièvre. Leur confiance dans le médecin habituel de la maison étant fort limitée, ils en avaient envoyé chercher un autre à la ville voisine et essayaient, en l'attendant, différents remèdes. Fatigués, énervés et inquiets, leurs préoccupations se trahissaient par une irritation involontaire.
«Pétroucha vous attend,» reprit la fille de chambre.
Il sortit pour recevoir les instructions verbales que son père lui faisait transmettre, et rentra avec des lettres et des papiers.
«Eh bien?
—C'est toujours la même chose, mais prends patience: Carl Ivanitch assure que le sommeil est un signe de guérison.»
Le prince André s'approcha de l'enfant et constata qu'il avait la peau brûlante.
«Vous n'avez pas le sens commun, vous et votre Carl Ivanitch!» Et, prenant la potion préparée, il se pencha au-dessus du berceau, pendant que la princesse Marie le retenait en le suppliant:
«Laisse-moi, dit le prince avec impatience.... Eh bien, soit, donne-la-lui, toi!»
La princesse Marie lui prit le verre des mains et, appelant la vieille bonne à son aide, essaya de faire boire l'enfant, qui se débattit en criant et en s'étranglant. Le prince André, se prenant la tête entre les mains, alla s'asseoir sur un canapé dans la pièce voisine.
Il décacheta machinalement la lettre de son père, qui, de sa grosse écriture allongée, lui écrivait ce qui suit sur une feuille de papier bleu:
«Si l'heureuse nouvelle que je viens de recevoir à l'instant même, par courrier, n'est pas une blague éhontée, on m'assure que Bennigsen a remporté une victoire sur Bonaparte à Eylau. Pétersbourg est dans la joie, et il pleut des récompenses pour l'armée. C'est un Allemand, mais je l'en félicite néanmoins. Je ne comprends pas ce que fait le nommé Hendrikow à Kortchew: ni les vivres, ni les renforts ne sont arrivés jusqu'à présent. Pars, pars à la minute, et dis-lui que je lui ferai couper la tête si je ne reçois pas le tout dans le courant de la semaine. On a reçu une lettre de Pétia du champ de bataille de Preussisch-Eylau; il a pris part au combat... tout est vrai! Quand ceux que cela ne regarde pas ne s'en mêlent pas, un Allemand même peut battre Napoléon. On le dit en fuite et très entamé. Ainsi donc, va de suite à Kortchew et exécute mes ordres!»
La seconde lettre qu'il décacheta était une interminable épître de Bilibine: il la mit de côté pour la lire plus tard:
«Aller à Kortchew?... ce n'est pas certes maintenant que j'irai!... Je ne puis abandonner mon enfant malade!...»
Il jeta un coup d'œil dans l'autre chambre, et vit sa sœur encore debout à côté du lit de l'enfant qu'elle berçait.
«Quelle est donc cette autre nouvelle désagréable que Bilibine me donne? Ah! oui, la victoire,... maintenant que j'ai quitté l'armée!... Oui, oui, il se moque toujours de moi... tant mieux, si cela l'amuse...» Et, sans en comprendre la moitié, il se mit à lire la lettre de Bilibine, pour cesser de penser à ce qui le tourmentait et le préoccupait si exclusivement.
Bilibine, attaché au quartier général en qualité de diplomate, lui écrivait en français une longue lettre pleine de saillies à la française, mais dépeignant la campagne avec une franchise et une hardiesse toutes patriotiques, et ne reculant pas devant un jugement, fût-il même railleur, sur nos faits et gestes. En la lisant, on s'apercevait bien vite que, ennuyé de la discrétion de rigueur imposée aux diplomates, il était heureux de pouvoir épancher toute sa bile dans le sein d'un correspondant aussi sûr que le prince André. Cette lettre, déjà ancienne, était datée d'avant la bataille de Preussisch-Eylau:
«Depuis nos grands succès d'Austerlitz, vous le savez, mon cher prince, je ne quitte plus les quartiers généraux. Décidément j'ai pris goût à la guerre, et bien m'en a pris. Ce que j'ai vu ces trois mois est incroyable.
«Je commenceab ovo. L'»ennemi du genre humain», comme vous savez, s'attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fidèles alliés, qui ne nous ont trompés que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et cause pour eux. Mais il se trouve que l'»ennemi du genre humain» ne fait nulle attention à nos beaux discours, et, avec sa manière impolie et sauvage, se jette sur les Prussiens, sans leur donner le temps de finir la parade commencée, en deux tours de main les rosse à plate couture et va s'installer au palais de Potsdam.
«J'ai le plus vif désir, écrit le roi de Prusse à Bonaparte, que Votre Majesté soit accueillie et traitée dans mon palais d'une manière qui lui soit agréable, et c'est avec empressement que j'ai pris à cet effet toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puissé-je avoir réussi!» Les généraux prussiens se piquent de politesse envers les Français et mettent bas les armes aux premières sommations.
«Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi de Prusse ce qu'il doit faire s'il est sommé de se rendre?... Tout cela est positif!
«Bref, espérant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se trouve que nous voilà en guerre pour tout de bon, et, qui plus est, en guerre sur nos frontières avec et pour le roi de Prusse. Tout est au grand complet, il ne nous manque qu'une petite chose: c'est le général en chef. Comme il s'est trouvé que les succès d'Austerlitz auraient pu être plus décisifs si le général en chef eût été moins jeune, on fait la revue des octogénaires, et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la préférence au dernier. Le général nous arrive en kibik, à la manière de Souvarow, et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe.
«Le 4 arrive le premier courrier de Pétersbourg. On apporte les malles dans le cabinet du maréchal, qui aime à faire tout par lui-même. On m'appelle pour aider à faire le triage des lettres et prendre celles qui nous sont destinées. Le maréchal nous regarde faire et attend les paquets qui lui sont adressés. Nous cherchons... il n'y en a point. Le maréchal devient impatient, se met lui-même à la besogne, et trouve des lettres de l'Empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres. Alors le voilà qui se met dans une de ses colères bleues. Il jette feu et flamme contre tout le monde, s'empare des lettres, les décachète et lit celles que l'Empereur adresse à d'autres: «Ah! c'est ainsi qu'on se conduit envers moi! Point de confiance! Ah! on a mission de me surveiller! sortez!» et il écrit le fameux ordre du jour au général Bennigsen[30]:
«Je suis blessé, je ne puis monter à cheval, et par conséquent je ne puis commander l'armée. Vous avez amené votre corps d'armée défait à Poultousk, où il est exposé sans bois et sans fourrage; il faut y remédier, selon votre rapport au comte Bouxhevden: il faut vous replier vers nos frontières, vous exécuterez ce mouvement aujourd'hui même.»
«Par suite de toutes mes courses, écrit-il à l'Empereur, la selle m'a occasionné une écorchure, qui m'empêche de monter à cheval et de commander une armée aussi importante. J'en ai remis le commandement à l'ancien en grade, au comte Bouxhevden, en lui renvoyant tout le service et tout ce qui s'y rapporte, lui donnant le conseil, s'il manquait de pain, de se retirer dans l'intérieur de la Prusse, car il n'en reste plus que pour un jour; quelques régiments n'en ont pas du tout, d'après la déclaration des divisionnaires, Ostermann et Sedmoretzki; les paysans n'en ont point; quant à moi, j'attendrai ma guérison à l'hôpital d'Ostrolenko. En portant à l'auguste connaissance de Votre Majesté la date de ce rapport, j'ai l'honneur d'ajouter que, si l'armée bivouaque ici encore quinze jours, il ne restera pas un seul homme valide au printemps.»
«Permettez à un vieillard de se retirer à la campagne, chez lui, emportant le douloureux regret de n'avoir pu remplir les grandes et glorieuses fonctions auxquelles il avait été appelé. J'attendrai l'auguste autorisation ici à l'hôpital,afin de ne pas jouer le rôle d'un écrivain, au lieu de celui de commandant. Ma retraite de l'armée ne causera pas plus de bruit que celle d'un aveugle. Il y en a mille comme moi en Russie.»
«Le maréchal se fâche contre l'Empereur, et nous punit tous; n'est-ce pas que c'est logique?
«Voilà le premier acte. Aux suivants, l'intérêt et le ridicule vont s'accroissant comme de raison. Après le départ du maréchal, il se trouve que nous sommes en vue de l'ennemi, et qu'il faut livrer bataille. Bouxhevden est général en chef par droit d'ancienneté, mais le général Bennigsen n'est pas de cet avis; d'autant plus qu'il est, lui, avec son corps en vue de l'ennemi, et qu'il veut profiter de l'occasion d'une bataille, «auf eigene Hand,» comme disent les Allemands. Il la donne. C'est la bataille de Poultousk, qui est censée avoir été une grande victoire, mais qui, à mon avis, n'en est pas une le moins du monde. Nous autres pékins, nous avons, comme vous savez, la très vilaine habitude de décider du gain ou de la perte d'une bataille. Celui qui s'est retiré après la bataille l'a perdue, voilà ce que nous disons, et à ce titre nous avons perdu la bataille de Poultousk. Bref, nous nous retirons après la bataille, mais nous envoyons un courrier à Pétersbourg, qui porte les nouvelles d'une victoire, et le général ne cède pas le commandement en chef à Bouxhevden, espérant recevoir de Pétersbourg, en reconnaissance de sa victoire, le titre de général en chef. Pendant cet interrègne, nous commençons un plan de manœuvres excessivement intéressant et original. Notre but n'est pas, comme il le devrait être, d'éviter l'ennemi ou de l'attaquer, mais uniquement d'éviter le général Bouxhevden, qui, par droit d'ancienneté, serait notre chef. Nous tendons vers ce but avec tant d'énergie, que, même en passant une rivière qui n'est pas guéable, nous brûlons les ponts pour nous séparer de notre ennemi, or notre ennemi pour le moment n'est pas Bonaparte, mais Bouxhevden. Le général Bouxhevden a failli être attaqué et pris par des forces ennemies supérieures, à cause d'une de nos belles manœuvres qui nous sauvaient de lui. Bouxhevden nous poursuit... nous filons. À peine passe-t-il de notre côté de la rivière, que nous repassons de l'autre. À la fin, notre ennemi Bouxhevden nous attrape et s'attaque à nous. Les deux généraux se fâchent. Il y a même une provocation en duel de la part de Bouxhevden et une attaque d'épilepsie de la part de Bennigsen. Mais, au moment critique, le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire de Poultousk, nous apporte de Pétersbourg notre nomination de général en chef, et le premier ennemi, Bouxhevden, étant enfoncé, nous pouvons penser au second, à Bonaparte. Mais voilà-t-il pas qu'à ce moment se lève devant nous un troisième ennemi: c'est l'orthodoxe qui demande à grands cris du pain, de la viande, des «soukharyi», du foin,—que sais-je? Les magasins sont vides, les chemins impraticables.