X

«L'orthodoxe se met à la maraude, et d'une manière dont la dernière campagne ne peut vous donner la moindre idée. La moitié des régiments forme des troupes libres, qui parcourent la contrée, en mettant tout à feu et à sang. Les habitants sont ruinés de fond en comble, les hôpitaux regorgent de malades, et la disette est partout. Deux fois le quartier général a été attaqué par des troupes de maraudeurs, et le général en chef a été obligé lui-même de demander un bataillon pour les chasser. Dans une de ces attaques, on m'a emporté ma malle vide et ma robe de chambre. L'Empereur veut donner le droit à tous les chefs de division de fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela n'oblige une moitié de l'armée de fusiller l'autre[31].»

Le prince André avait commencé cette lecture avec distraction; mais gagné peu à peu par l'intérêt qu'il y trouvait, tout en n'accordant du reste qu'une valeur relative au récit de Bilibine, arrivé à cette dernière phrase, il froissa la lettre et la jeta de côté, dépité de sentir que cette vie, si éloignée de lui à présent, pouvait encore lui causer de l'émotion. Il ferma les yeux, se passa la main sur le front comme pour en chasser toute trace, et prêta l'oreille à ce qui se faisait dans la chambre de l'enfant. Il lui sembla entendre un bruit étrange. Craignant qu'il ne se fût produit une aggravation dans l'état du petit malade pendant qu'il lisait, il s'approcha de la porte sur la pointe du pied. En entrant, il crut voir, à la figure bouleversée de la bonne, qu'elle cachait quelque chose et que la princesse Marie n'était plus là!

«Mon ami!» dit sa sœur derrière lui. Comme il arrive souvent à la suite d'une insomnie prolongée ou de violentes inquiétudes, une terreur involontaire s'empara de lui: il crut entendre dans ces mots comme un appel désespéré, comme l'annonce de la mort de son enfant, que tout, du reste, semblait rendre probable.

«Tout est fini!» pensa-t-il, et une sueur froide inonda son front! S'approchant du berceau avec la conviction qu'il le trouverait vide, que la vieille bonne cachait l'enfant mort, il en tira les rideaux, et ses yeux, effarés par la peur, ne purent rien distinguer. Enfin il l'aperçut. Le petit garçon, les joues rouges, couché en travers du berceau, la tête plus bas que l'oreiller, tétait en rêve; sa respiration était douce et égale.

Tout joyeux et tout rassuré, il se pencha, et appliquant ses lèvres sur la peau de l'enfant, ainsi qu'il l'avait vu faire à sa sœur, pour se rendre compte du degré de chaleur, il sentit la moite humidité de son petit front et de ses petits cheveux tout mouillés, et il reconnut à cette abondante transpiration que non seulement il n'était pas mort, mais que cette crise salutaire amènerait une prompte guérison. Il aurait voulu saisir, et serrer contre sa poitrine ce petit être faible; il ne l'osa pas, mais ses yeux attendris suivaient le contour de sa petite tête, de ses petites mains, de ses petits pieds, qui se dessinaient sous la couverture. Un frôlement de robe se fit entendre, et une ombre apparut à côté de lui. C'était la princesse Marie, qui, soulevant le rideau, le laissa retomber derrière elle. Son frère, écoutant toujours la respiration de l'enfant, ne se retourna pas, mais lui tendit la main, qu'elle serra fortement:

«Il est en transpiration....

—J'allais te le dire,» répondit sa sœur.

L'enfant remua dans son sommeil, sourit, et frotta son petit front contre l'oreiller.

Le prince André regarda sa sœur, dont les yeux lumineux brillaient de larmes de joie dans la pénombre de la draperie. Elle attira son frère vers elle au-dessus du berceau pour l'embrasser; ayant involontairement accroché un peu le rideau, ils furent pris de la crainte de réveiller le petit malade, et restèrent ainsi quelques instants dans cette demi-obscurité, séparés tous les trois du monde entier. Le prince André fut le premier à se retirer, et retrouvant avec peine son chemin au travers des plis du rideau, il se dit en soupirant: «Oui, c'est tout ce qui me reste!»

Pierre emportait avec lui de Pétersbourg des instructions complètes, écrites par ses nouveaux frères, pour le guider dans les différentes mesures qu'il méditait de prendre au sujet de ses paysans.

Arrivé à Kiew, il y réunit les intendants de toutes les terres qu'il possédait dans ce gouvernement, et leur fit part de ses intentions et de ses désirs. Il leur déclara qu'il allait incontinent prendre ses dispositions pour libérer ses paysans du servage. En attendant, il fallait leur venir en aide et ne pas les surcharger de travail; les femmes et les enfants devaient en être exemptés; les punitions devaient se borner à des réprimandes, et dans chaque bien il fallait organiser des hôpitaux, des asiles et des écoles. Quelques-uns des intendants (et il y en avait qui savaient à peine lire) l'écoutèrent avec terreur, en prêtant à ses paroles une portée qui leur était toute personnelle: il était mécontent de leur gestion et savait qu'ils le volaient. D'autres, après le premier moment d'effroi, s'amusèrent du bégaiement embarrassé de leur maître, et de ses idées, si étranges et si nouvelles pour eux. Le troisième groupe l'écouta par devoir et sans déplaisir. Le quatrième, composé des plus intelligents, l'intendant général en tête, y découvrirent tout de suite comment il fallait se comporter avec lui, pour en arriver à leurs fins. Aussi les intentions philanthropiques de Pierre rencontrèrent-elles chez eux une grande sympathie: «Mais, ajoutèrent-ils, il est de première nécessité de s'occuper des biens mêmes, vu le mauvais état de vos affaires.»

Malgré l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en effet beaucoup plus riche avant d'en avoir hérité, avec les 10 000 roubles de pension que lui faisait son père, qu'avec les 500 000 roubles de rente qu'on lui supposait. Son budget était, en gros, à peu près le suivant: On avait à payer à la banque foncière 80 000 roubles pour l'engagement des terres; 30 000 pour l'entretien de la maison de campagne près de Moscou, la maison de Moscou et la rente à la princesse Catherine et à ses sœurs; 18 000 en pensions et en fondations de charité; 150 000 à la comtesse; 70 000 en intérêts de dettes; 10 000 environ dépensés pendant les deux dernières années pour la construction d'une église, et les 100 000 qui lui restaient s'en allaient, il ne savait comment, si bien que, tous les ans, il était obligé d'emprunter, sans compter les incendies, la disette, la nécessité de rebâtir fabriques et maisons; aussi Pierre, dès son premier pas, se vit forcé de s'occuper lui-même de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le goût, ni la capacité voulue.

Tous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles avançassent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient à aller leur train habituel, sans que son travail eût la moindre influence sur leur marche accoutumée. De son côté, l'intendant en chef les lui présentait sous le plus triste aspect, lui démontrant la nécessité de payer ses dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corvée, ce à quoi Pierre résistait, exigeant de son côté qu'on prît au plus tôt les mesures nécessaires pour hâter la libération de ses paysans; et comme il était impossible d'exécuter ces mesures avant d'avoir remboursé les dettes, elles étaient forcément renvoyées aux calendes grecques.

L'intendant ne se risquait pas à le lui dire franchement, et lui proposait, pour en arriver là, de vendre de beaux bois qu'il possédait dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilisées par une rivière, et une propriété qu'il avait en Crimée. Mais toutes ces opérations se compliquaient d'une procédure si embrouillée, telle que levée d'hypothèques, entrée en possession, autorisation de vente, etc., que Pierre s'égarait dans ce dédale et se bornait à répéter: «Oui, oui, faites-le.»

Il manquait du sens pratique qui lui aurait facilité le travail, aussi ne l'aimait-il pas, et se bornait-il à paraître s'y intéresser devant son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le propriétaire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait.

Pierre rencontra à Kiew quelques connaissances, et les inconnus affluèrent également pour faire un accueil hospitalier à ce millionnaire, qui était le plus grand propriétaire de leur gouvernement. Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y résister. Des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent, avec le même accompagnement de déjeuners, de dîners, de bals, que durant son existence pétersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il avait rêvée, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu.

Il ne pouvait se dissimuler à lui-même que, des trois obligations imposées aux francs-maçons, il ne remplissait pas celle qui devait l'amener à être un exemple de pureté morale, et que des sept vertus à pratiquer, les bonnes mœurs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui aucun écho. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre mission,—la régénération de l'humanité,—et qu'il possédait d'autres vertus,—l'amour du prochain et la générosité.

Au printemps de l'année 1807, il se décida à retourner à Pétersbourg, et à faire, en y retournant, la visite de ses propriétés, afin de se rendre comptede visudes parties déjà réalisées de son programme, et de la situation où vivait le peuple que Dieu lui avait confié, et qu'il avait l'intention de combler de bienfaits.

L'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte étaient de l'extravagance pure, aussi désavantageuses pour lui que pour le propriétaire et pour les paysans mêmes, lui fit des concessions. Tout en lui représentant que l'émancipation était chose impossible, il fit toutefois commencer dans tous les biens des bâtisses énormes, pour asiles, écoles et hôpitaux. Partout il fit préparer des réceptions pompeuses et solennelles, assuré à part lui qu'elles déplairaient à Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caractère religieux et patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en tête, étaient justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son seigneur, et contribueraient à entretenir ses illusions.

Le printemps du Midi, le voyage dans une bonne calèche de Vienne, son tête-à-tête avec lui-même, lui causèrent de véritables jouissances. Ces biens, qu'il visitait pour la première fois, étaient plus beaux l'un que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prospère, et touché de ses bienfaits. Les réceptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient sans doute un peu, mais, au fond du cœur, il en éprouvait une douce émotion. Dans un des villages, une députation lui offrit, avec le pain et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant l'autorisation d'ajouter à l'église, aux frais de la commune, une chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit, les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remercièrent de les avoir délivrées des travaux fatigants. Dans un troisième, le prêtre, la croix à la main, lui présenta les enfants auxquels, grâce à sa générosité, il donnait les premiers éléments de l'instruction. Partout il voyait s'élever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donné, les hôpitaux, les écoles et les asiles, à la veille de s'ouvrir. Partout il révisait les comptes des intendants des biens, où les corvées étaient diminuées de moitié, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bonté, les remerciements de ses paysans, vêtus de leurs caftans de drap gros bleu.

Seulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain et le sel, et qui désirait construire une chapelle, était un bourg très commerçant et que la chapelle était commencée depuis longtemps par les richards de l'endroit, ceux-là mêmes qui s'étaient présentés à lui, tandis que les neuf dixièmes des paysans étaient ruinés. Il ignorait aussi qu'à la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au travail de la corvée, ces mêmes nourrices étaient assujetties à un travail bien autrement pénible dans leurs propres champs. Il ignorait encore que le prêtre qui l'avait reçu la croix à la main pesait lourdement sur les paysans, prélevant de trop fortes dîmes en nature, et que les élèves qui l'entouraient lui étaient confiés à contre-cœur, et rachetés le plus souvent par les parents, au prix d'une forte rançon. Il ignorait que ces nouveaux bâtiments en pierre, élevés d'après ses plans, étaient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la corvée, diminuée seulement sur le papier. Il ignorait enfin que là où l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un tiers, ce tiers était compensé par une augmentation de corvées. Aussi Pierre, enchanté des résultats de son inspection, se sentait réchauffé d'une nouvelle ardeur philanthropique, et écrivait des lettres pleines d'exaltation au frère instructeur, ainsi qu'il appelait le Vénérable.

«Comme c'est facile d'être bon! comme ça demande peu d'efforts, pensait Pierre, et combien peu nous y songeons!»

Il était heureux de la reconnaissance qu'on lui témoignait, mais cette reconnaissance même le rendit tout honteux à l'idée de tout le bien qu'il aurait encore pu faire.

L'intendant en chef, bête mais rusé, avait parfaitement compris le jeune comte, intelligent mais naïf, et le jouait de toutes les façons. Il profita de l'effet produit par les réceptions qu'il avait habilement commandées à l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre l'émancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers étaient parfaitement heureux.

Pierre lui donnait raison dans le fond de son cœur: il ne pouvait se représenter des gens plus contents, et compatissait au sort qui les attendait lorsqu'ils seraient libres; malgré tout, par un sentiment de justice, il ne voulait en démordre à aucun prix.

L'intendant promit de faire tous ses efforts pour exécuter la volonté du comte, bien convaincu à l'avance que son maître ne serait jamais en état de réviser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour vendre assez de forêts et de biens, afin de dégager le reste, qu'il ne ferait pas de questions et ne saurait jamais que les bâtisses élevées dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les paysans continuaient à payer en argent et en travail la même redevance que partout ailleurs, c'est-à-dire tout ce qu'ils pouvaient humainement payer.

À son retour du Midi, Pierre, qui se trouvait dans la plus heureuse disposition d'esprit imaginable, mit à exécution son projet d'aller faire une visite à son ami Bolkonsky, qu'il n'avait pas vu depuis deux ans.

Bogoutcharovo était situé au milieu d'une plaine zébrée de champs et de forêts, dont quelques parties étaient abattues, et qui n'offrait à l'œil rien de bien pittoresque. La maison et ses dépendances s'élevaient au bout du village, dont les isbas[32]s'alignaient le long de la grand'route, au delà d'un étang creusé et empli d'eau si nouvellement, que l'herbe n'avait pas encore eu le temps de verdir sur ses bords, et au milieu d'un tout jeune bois, que dépassaient quelques pins de haute taille.

Les dépendances se composaient d'une grange, d'une écurie et d'un bain; la maison se composait de deux ailes et d'un grand corps de logis en pierre, avec une façade demi-circulaire encore inachevée; elle était encadrée par les contours d'un jardin. Les palissades et les portes cochères étaient solides et neuves; on voyait sous un hangar deux pompes à incendie et un tonneau peint en vert. Les chemins, tracés en ligne droite, étaient coupés par des ponts à balustrades solidement construits. Tout portait l'empreinte de la bonne tenue et de l'ordre. À la question: «Où est le prince?» les gens de service répondirent en indiquant une maisonnette toute neuve, sur le bord même de l'étang. Le vieux menin du prince André, Antoine, aida Pierre à descendre de calèche, et le fit entrer dans une petite antichambre, fraîchement décorée.

Il fut frappé de la simplicité de cette demeure, qui contrastait avec les brillantes conditions d'existence qui entouraient son ami, lors de leur dernière entrevue. Il entra avec précipitation dans la pièce suivante, qui exhalait l'odeur du sapin et qui n'était même pas encore blanchie. Antoine passa devant lui, et courut, sur la pointe du pied, frapper à la porte d'en face.

«Qu'y a-t-il? demanda une voix dure et désagréable.

—Une visite! répondit Antoine.

—Prie-la d'attendre.» Et l'on entendit comme le bruit d'une chaise qu'on reculait. Pierre s'avança vivement, et se heurta sur le pas de la porte contre le prince André. Relevant ses lunettes et l'embrassant, il put l'examiner de près:

«Voilà une surprise!... j'en suis charmé,» dit le prince; mais Pierre gardait le silence, sans quitter des yeux son ami, dont le changement de physionomie l'avait frappé. Malgré la bienveillance de son accueil, le sourire de ses lèvres, et ses efforts pour donner à ses yeux un joyeux éclat, ses yeux restaient mornes et éteints. Maigri, pâli, vieilli, tout témoignait chez lui, depuis son regard jusqu'aux plis de son front, de la concentration de son esprit sur une seule pensée. Cette expression inaccoutumée du visage du prince troublait et gênait Pierre au delà de toute expression.

Comme il arrive toujours après une longue séparation, la conversation, composée de questions et de réponses faites à bâtons rompus, effleurait à peine les sujets les plus intimes, ceux-là mêmes qu'ils savaient devoir exiger une longue causerie. Enfin elle devint peu à peu plus régulière, et les phrases sans suite cédèrent la place aux histoires sur le passé et aux projets pour l'avenir. Il fut question du voyage de Pierre, de ses occupations, de la guerre, et l'expression préoccupée et abattue du prince André s'accentua encore davantage, pendant qu'il écoutait Pierre, et que celui-ci lui parlait, avec une animation fébrile, de son passé et de son avenir. Il semblait que le prince André, alors même qu'il l'aurait voulu, n'aurait pu y prendre intérêt, et Pierre commençait à sentir qu'il n'était pas convenable de se laisser aller, en sa présence, à tous les rêves de bonheur et de bienfaisance qu'il caressait dans son imagination. Il n'osait, par crainte du ridicule, exposer les nouvelles théories maçonniques, que son dernier voyage avait réveillées chez lui dans toute leur force; et pourtant il brûlait du désir de prouver à son ami qu'il n'était plus le même homme qu'il avait connu à Pétersbourg, mais un autre Pierre, meilleur et régénéré.

«Je ne puis vous dire par où j'ai passé dans ces derniers temps; je ne me reconnais plus moi-même.

—Oui, tu es bien changé en beaucoup de choses, dit le prince André.

—Et vous? quels sont vos projets?

—Mes projets? dit-il ironiquement, mes projets? répéta-t-il, comme si ce mot l'étonnait;—tu le vois, je bâtis, et je compte habiter ici tout à fait l'année prochaine.

—Ce n'est pas ça, je vous demandais... dit Pierre.

—Mais à quoi bon parler de moi? ajouta le prince en l'interrompant. Conte-moi ton voyage.... Qu'as-tu vu? qu'as-tu fait dans tes biens?»

Pierre entama son récit, en dissimulant le plus possible la part qu'il avait prise aux améliorations introduites dans l'administration de ses terres. Tout en l'écoutant sans grand intérêt, le prince achevait parfois le tableau tracé par Pierre, en le raillant un peu de son enthousiasme à propos des vieilleries usées et ressassées qu'il prenait pour des nouveautés.

Se sentant mal à l'aise dans la société du prince André, Pierre finit par laisser tomber la conversation:

«Écoute, mon cher, reprit ce dernier,—qui éprouvait, on le voyait bien, la même contrainte,—je suis ici en camp volant, comme tu le vois, je n'y suis venu que pour jeter un coup d'œil, et je m'en retourne ce soir à Lissy-Gory, viens avec moi: je te ferai faire connaissance avec ma sœur.... Au fait, ne la connais-tu pas? poursuivit-il pour dire quelque chose à cet ami, avec lequel il ne se sentait plus en communion d'idées. Nous partirons après dîner... et maintenant allons voir ma nouvelle installation.»

Ils sortirent et ne parlèrent plus que de politique et d'objets en l'air, comme des personnes peu intimes. Le prince André ne montra quelque intérêt qu'en faisant à Pierre les honneurs de ses nouvelles constructions, mais là même, en se promenant avec lui sur les échafaudages, il s'arrêta brusquement au milieu de ses explications, et lui dit:

«Allons dîner, tout cela n'est guère intéressant.»

Pendant le repas, le hasard amena sur le tapis le mariage de Besoukhow:

«J'en ai été fort étonné,» lui dit son ami.

Pierre se troubla, rougit et ajouta avec précipitation:

«Je vous raconterai un jour comment tout cela est arrivé. Mais c'est fini, et pour toujours!

—Pour toujours? Le toujours n'existe jamais.

—Mais vous savez néanmoins comment l'affaire s'est terminée? Vous avez entendu parler du duel?

—Oui, j'ai su que tu avais encore dû en passer par là!

—Je remercie Dieu du moins d'une chose, c'est de n'avoir pas tué cet homme, dit Pierre.

—Pourquoi donc? Tuer un chien enragé, c'est même très bien.

—Oui, mais tuer un homme, ce n'est pas bien, c'est injuste....

—Pourquoi injuste? Il ne nous est pas donné de savoir ce qui est juste ou injuste! L'humanité s'est toujours trompée et se trompera toujours sur ce sujet.

—L'injuste, c'est le mal qu'on peut faire au prochain, dit Pierre, voyant avec plaisir que son ami reprenait intérêt à la conversation, et qu'il arriverait à découvrir ce qui l'avait changé à ce point envers lui.

—Qui donc t'a expliqué ce qui est le mal pour ton prochain?

—Mais, dit Pierre, ne savons-nous pas ce qu'est le mal pour nous-mêmes?

—Oui, nous le savons; mais ce qui sera le mal pour moi ne le sera peut-être pas pour un autre, répondit avec vivacité le prince André. Je ne connais que deux maux bien réels, le remords et la maladie; il n'y a de bien que l'absence de ces maux: vivre pour soi et les éviter tous deux, voilà toute ma science.

—Et l'amour du prochain, et le dévouement? s'écria Pierre. Non, je ne suis point de votre avis! Vivre et éviter le mal pour n'avoir pas à s'en repentir, c'est trop peu; j'ai vécu ainsi, et mon existence a été perdue sans utilité, et ce n'est que maintenant que je vis..., que je tâche de vivre pour les autres, que j'en comprends tout le bonheur. Non, mille fois non, je ne suis pas de votre avis, et vous-même, vous ne pensez pas ce que vous dites.

Le prince André, les yeux fixés sur lui, l'écoutait avec un sourire railleur:

«Tu vas faire la connaissance de ma sœur, la princesse Marie, et vous vous conviendrez parfaitement, j'en suis sûr. Après tout, tu as peut-être raison pour toi, et chacun vit à sa façon. Tu dis avoir perdu ton existence en vivant ainsi, et n'avoir compris le bonheur qu'en vivant pour les autres; eh bien, moi, c'est le contraire, j'ai vécu pour la gloire, et qu'est-ce que la gloire, si ce n'est aussi l'amour du prochain, le désir de lui être utile et de mériter ses louanges? J'ai donc vécu pour les autres, et mon existence est perdue, perdue sans retour; depuis que je vis pour moi, je suis plus calme!

—Mais comment est-il possible de vivre pour soi seul? demanda Pierre en s'échauffant. Et votre fils, votre sœur, votre père?

—Ils font partie de mon moi, ce ne sont pas les autres, et les autres c'est le prochain, comme la princesse Marie et toi vous l'appelez, le prochain, cette grande source d'iniquité et de mal! Le prochain, sais-tu, ce sont tes paysans de Kiew que tu rêves de combler de bienfaits.

—Vous voulez sans doute plaisanter? s'écria Pierre, excité par cette apostrophe. Quelle erreur, quelle injustice peut-il y avoir dans mon désir, si faiblement réalisé encore, de leur faire du bien? Quel mal y a-t-il à instruire ces pauvres gens, ces paysans, qui sont nos frères après tout, et qui naissent et meurent en ne connaissant de Dieu et de la vérité que des pratiques extérieures et des prières sans aucun sens pour eux? Quel mal y a-t-il à leur apprendre, à croire à une vie future, où ils auront la consolation de trouver des compensations et des récompenses? Quel mal et quelle erreur y a-t-il à les empêcher de mourir sans secours, sans soins, lorsqu'il est si facile de leur donner ce qui leur est matériellement nécessaire, un hôpital, un médecin, un asile? N'est-ce pas un bienfait palpable, certain, que les quelques moments de repos que je puis accorder au paysan, à la femme avec enfants, nuit et jour accablés de soucis? Je l'ai fait... sur une très petite échelle, il est vrai, mais enfin je l'ai fait, et vous ne me persuaderez pas que j'aie eu tort et que vous n'êtes pas de mon avis. J'ai, du reste, acquis une autre conviction, c'est que la jouissance que procure le bien que l'on fait est le seul bonheur de la vie.

—Oui, sans doute, si tu poses la question de cette façon, c'est tout autre chose, reprit le prince André. Je bâtis une maison, je plante un jardin, et toi, tu construis des hôpitaux; l'un et l'autre peuvent être considérés comme un passe-temps. Mais laissons à Celui qui sait tout le droit de juger le bien et le mal. Je vois que tu veux continuer la discussion? Eh bien, allons...»

Et ils sortirent sur le perron, qui faisait office de terrasse.

«Tu parles d'écoles, d'enseignement, etc., etc., c'est-à-dire, ajouta-t-il en lui indiquant un paysan qui passait en les saluant, que tu veux le tirer de sa bestialité, lui donner des besoins moraux, lorsque, à mon sens, le bonheur animal est le seul bonheur possible pour lui... et tu veux l'en priver! Il me fait envie, et tu veux le rendremoi, sans lui donner les moyens dont je dispose? Tu veux alléger son travail, lorsqu'à mon avis le travail physique lui est aussi indispensable que le travail intellectuel l'est pour nous? Toi, tu ne peux pas t'empêcher de réfléchir...; moi, je me couche à trois heures du matin et je ne puis dormir: il me vient une foule de pensées, je me tourne, je me retourne, je pense et je repense: c'est une nécessité pour moi, comme pour lui de labourer et de faucher; sinon, il ira boire au cabaret et tombera malade. Huit jours de ce travail physique me tueraient!... De même, il mourrait si, se gorgeant du soir au matin, il menait pendant huit jours ma vie physiquement oisive!... À quoi songes-tu encore? Ah oui, les hôpitaux et les médecins! Il a un coup de sang, il meurt: tu le saignes, tu le guéris, et il vit estropié pendant dix ans à la charge des siens. Il eût été bien plus simple pour lui de le laisser mourir, car il y a toujours assez de ceux qui naissent. C'est tout différent, pour sûr, si tu le considères comme un travailleur de moins, et c'est là, te l'avouerai-je, ma manière d'envisager la question, mais toi, tu le guéris par amour fraternel, et il n'en a nul besoin. Encore une illusion de croire que la médecine a jamais guéri quelqu'un! Quant à tuer, elle y excelle!» ajouta-t-il avec une amertume mal déguisée.

Il était évident, à la façon nette et précise dont le prince André énonçait ses opinions, qu'il y avait pensé plus d'une fois; il parlait avec plaisir et avec feu, comme un homme qui aurait été longtemps sevré de cette satisfaction. Son regard s'animait à mesure que ses jugements devenaient plus désespérés.

«Ah! c'est horrible! horrible! dit Pierre. Je ne comprends pas comment vous pouvez vivre avec des convictions pareilles. J'ai eu, j'en conviens, de ces crises de désespoir, à Moscou, en voyage, mais dans ces cas-là je ne vis pas, je descends si bas, si bas, que tout m'est odieux, à commencer par moi-même...; je ne mange, ni ne me lave....

—Comment, ne pas se laver? Fi donc, c'est sale; il faut au contraire se rendre la vie aussi agréable que possible. Si je vis, ce n'est pas ma faute, et je tâche de végéter ainsi jusqu'à la mort... sans gêner personne.

—Mais pourquoi avez-vous de pareilles pensées? Vous voulez donc rester à ne rien faire, à ne rien entreprendre?...

—On dirait vraiment que la vie vous laisse en paix! J'aurais été charmé de ne rien faire, mais voilà que la noblesse de l'endroit me fait l'honneur de m'élire pour son maréchal, honneur dont je me suis débarrassé non sans difficulté. Ils ne comprenaient pas que je manquais de cette platitude bonasse et minutieuse qui leur est nécessaire et qu'ils auraient désiré trouver en moi.... Je suis en train de m'arranger ici un coin où je puisse vivre tranquille.... Arrive la milice, dont il faut, bon gré mal gré, que je m'occupe.

—Pourquoi ne servez-vous plus?

—Comment, après Austerlitz? dit le prince André d'un air sombre. Non, je me suis juré de ne plus servir dans l'armée active, et je tiendrai parole, quand même Bonaparte serait là, dans le gouvernement de Smolensk. Il menacerait Lissy-Gory même, que je ne rentrerais pas dans les rangs! Quant à la milice, comme mon père est aujourd'hui commandant en chef du 3èmearrondissement, je n'avais d'autre moyen de me délivrer du service actif que de servir sous ses ordres.

—Vous voyez bien cependant que vous servez?

—Oui, je sers!

—Mais alors pourquoi servez-vous?

—Pourquoi? c'est bien simple: mon père est l'un des hommes les plus remarquables de son siècle. Il se fait vieux, et, sans être précisément dur, il a trop d'activité de caractère. L'habitude qu'il a d'un pouvoir illimité le rend terrible, à présent surtout qu'il le tient, en qualité de général en chef, de l'empereur lui-même. Il y a quinze jours, si j'avais tardé de deux heures, il aurait fait pendre un misérable employé à Youknow. Personne, excepté moi, n'ayant d'empire sur lui, je suis obligé de servir, pour l'empêcher de commettre des actes qui, plus tard, le condamneraient à des remords éternels.

—Vous voyez bien!

—Oui, mais ce n'est pas comme vous l'entendez. Je ne souhaitais et ne souhaite aucun bien à ce scélérat d'employé, qui a volé des bottes aux miliciens; j'aurais été même enchanté de le voir pendre, mais c'est mon père qui me faisait de la peine, et mon père ou moi, c'est la même chose!»

Les yeux du prince André s'animaient de plus en plus d'un éclat fiévreux, à mesure qu'il cherchait à prouver à Pierre qu'il ne se préoccupait jamais du bien à faire à son prochain:

«Tu veux donner la liberté à tes paysans? c'est une bonne chose; mais, crois-moi, elle ne profitera, ni à toi, qui, je suppose, n'as jamais, ni battu, ni exilé personne, ni à tes paysans, qui ne s'en trouvent pas plus mal pour être battus et envoyés en Sibérie, car là-bas leurs plaies ont tout le temps de se cicatriser... ils y recommencent la même vie animale que par le passé, et ils se retrouvent exactement aussi heureux. Mais sais-tu pour qui je la désirerais? Pour ceux dont le moral se dégrade par l'abus qu'ils font de leur pouvoir, en infligeant des punitions arbitraires, et qui, voués par là au remords, finissent par l'étouffer en eux-mêmes et par s'endurcir peu à peu. Tu n'as peut-être jamais vu, comme moi, de bonnes natures, élevées dans les traditions de ce pouvoir sans frein, devenir, avec les années, irritables, cruelles, incapables de se dominer et accroissant ainsi chaque jour la somme de leur malheur. Voilà ceux que je plains, et pour lesquels la liberté des paysans serait un bienfait! Oui, c'est la dignité de l'homme que je pleure, la paix de la conscience, la pureté des sentiments, mais quant aux dos et aux fronts des autres, ils n'en resteront pas moins des dos et des fronts, qu'on les batte ou qu'on les rase!»

À l'emportement que le prince André mettait dans cette discussion, Pierre devinait involontairement que ces pensées lui étaient suggérées par le caractère de son père.

«Non, mille fois non, dit-il, je ne serai jamais de votre avis!»

Ils se mirent en route dans la soirée pour Lissy-Gory; le prince André rompait parfois le silence par quelques mots qui témoignaient de la bonne disposition de son humeur; mais il avait beau lui montrer ses champs et lui expliquer les perfectionnements agronomiques qu'il y avait introduits, Pierre, absorbé dans ses réflexions, ne répondait que par monosyllabes. Il se disait que son ami était malheureux, qu'il était dans l'erreur, qu'il ne connaissait pas la vraie lumière, qu'il était de son devoir à lui de l'aider, de l'éclairer et de le relever. Mais il sentait aussi qu'à sa première parole le prince André renverserait d'un mot toutes ses théories; il avait peur de commencer, peur surtout d'exposer à sa satire l'arche sainte de ses croyances.

«Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? dit-il tout à coup, en baissant la tête, comme un taureau qui s'apprête à donner un coup de corne. Vous n'en avez pas le droit!

—De penser quoi? demande le prince André étonné.

—De penser ainsi à la vie, à la destinée de l'homme. C'étaient aussi mes idées, et savez-vous ce qui m'a sauvé? La franc-maçonnerie! Ne souriez pas: elle n'est pas, comme je le pensais et comme je le croyais, une secte religieuse qui se borne à de vaines cérémonies, mais elle est l'unique expression de ce qu'il y a de meilleur, d'éternel dans l'humanité...» Et il lui expliqua que la franc-maçonnerie, comme il la comprenait, était la doctrine chrétienne, affranchie des entraves sociales et religieuses, et la simple mise en action de l'égalité, de la fraternité, de la charité.

«Notre sainte association est la seule qui comprenne le vrai but de la vie, tout le reste est un mirage; en dehors d'elle, tout est mensonge et iniquité, si bien qu'en dehors d'elle il ne reste plus à un homme bon et intelligent qu'à végéter, comme vous le faites, en se gardant seulement de faire du tort à son prochain. Mais si une fois vous admettez nos principes fondamentaux, si vous entrez dans notre ordre, si, vous y abandonnant, vous vous laissez diriger par lui, vous sentirez aussitôt, comme je l'ai senti moi-même, que vous êtes un anneau de cette chaîne invisible et éternelle, dont le premier chaînon est caché dans les cieux.»

Le prince André regardait devant lui et écoutait sans mot dire, se faisant parfois répéter ce que le bruit des roues l'avait empêché d'entendre. L'éclat de ses yeux, son silence même faisaient espérer à Pierre que ses paroles n'avaient pas été vaines, et qu'elles ne seraient pas reçues avec ironie.

Ils arrivèrent ainsi à une rivière débordée qu'il fallait traverser en bac; ils descendirent de la voiture, pendant qu'on la plaçait sur le bac avec les chevaux.

Le prince André, appuyé à la balustrade, regardait silencieusement cette masse d'eau qui scintillait au soleil couchant:

«Eh bien, qu'en pensez-vous? pourquoi ne répondez-vous pas?

—Ce que je pense? mais je t'écoute! Tout cela est fort bien! Tu me dis: entre dans notre ordre et nous t'enseignerons le but de la vie, la destination de l'homme et les lois qui régissent le monde. Mais qui êtes-vous donc? des hommes! D'où vient alors que vous sachiez tout et d'où vient que je ne voie pas ce que vous voyez? Pour vous, la vertu et la vérité doivent régner sur la terre, et moi, je ne m'en aperçois pas!

—Croyez-vous à la vie future? lui demanda Pierre, en, l'interrompant.

—À la vie future? murmura le prince André. Pierre, trouvant une négation dans cette réponse de son ami, et connaissant de longue date son athéisme, poursuivit:

—Vous me dites que vous ne pouvez voir le règne de la vertu et de la vérité sur cette terre? je ne le vois pas non plus et on ne peut pas le voir, si on considère notre vie comme la fin de tout. Sur cette terre, il n'y a ni vérité, ni vertu... tout est mensonge; mais dans la création universelle, c'est la vérité qui gouverne. Sans doute, nous sommes les enfants de cette terre, mais dans l'éternité nous sommes les enfants de l'univers. Je sens malgré moi que je suis une parcelle de cet harmonieux et immense ensemble. Je sens que, dans cette innombrable myriade d'êtres, qui sont les manifestations de la divinité ou de cette force supérieure, si vous l'aimez mieux, je suis un chaînon, un degré dans l'échelle ascendante. Si je vois clairement devant mes yeux cette échelle qui monte de la plante jusqu'à l'homme, pourquoi supposerais-je qu'elle s'arrête à moi, sans monter plus haut? De même que rien ne se perd dans ce monde, de même je ne puis me perdre dans le néant! Je sais que j'ai été et que je serai! Je sais qu'à part moi et au-dessus de moi vivent des esprits, et que dans ce monde demeure la vérité!

—Oui, c'est la doctrine de Herder, dit le prince André, mais ce n'est pas elle qui me convaincra! La vie et la mort, voilà ce qui vous persuade!... Lorsqu'on voit un être qui vous est cher, qui est lié à votre existence, envers lequel on a eu des torts qu'on espérait réparer... (et sa voix trembla)... et que tout à coup cet être souffre, se débat sous l'étreinte de la douleur et cesse d'exister... on se demande pourquoi! Qu'il n'y ait pas de réponse à cela, c'est impossible, et je crois qu'il y en a une! Voilà ce qui peut convaincre, voilà ce qui m'a convaincu.

—Mais, dit Pierre, n'ai-je pas dit la même chose?

—Non, je veux dire que ce ne sont pas les raisonnements qui vous mènent à admettre la nécessité de la vie future, mais lorsqu'on marche à deux dans la vie, et que tout à coup votre compagnon disparaît, là-bas, dans le vide, qu'on s'arrête devant cet abîme, qu'on y regarde... la conviction s'impose, et j'ai regardé!...

—Eh bien, alors! Vous savez qu'il y a un là-bas, et qu'il y a quelqu'un, c'est-à-dire la vie future et Dieu!»

Le prince André ne répondit rien. La calèche et les chevaux avaient depuis longtemps passé sur l'autre rive, le soleil était descendu à moitié, et la gelée du soir couvrait de son givre brillant les mares autour de la descente qui menait à la rivière, pendant que Pierre et André, au grand étonnement des domestiques, des cochers et des passeurs, discutaient encore sur le bac:

«S'il y a un Dieu, il y a une vie future, donc la vérité et la vertu existent; le bonheur suprême de l'homme doit consister dans ses efforts pour les atteindre. Il faut vivre, aimer et croire que nous ne vivons pas maintenant seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons vécu et vivons éternellement dans cet infini...»

Et Pierre indiquait le ciel.

Le prince André, toujours appuyé contre la balustrade, l'écoutait, pendant que son regard errait sur la surface assombrie de l'eau, à peine éclairée par les derniers rayons empourprés du soleil qui allaient s'éteignant peu à peu. Pierre se tut. Tout était calme, et l'on n'entendait plus contre la quille du bateau, arrêté depuis longtemps, qu'un faible clapotis qui semblait murmurer: «C'est la vérité! crois-y!» Bolkonsky soupira, ses yeux se tournèrent, doux et tendres, vers la figure émue et exaltée de Pierre, intimidé comme toujours par la supériorité qu'il reconnaissait en son ami.

«Oh! si c'était ainsi! dit ce dernier. Mais partons,» ajouta-t-il.

En quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait montré Pierre, et, pour la première fois depuis Austerlitz, il retrouva son ciel profond, idéal, celui qui planait au-dessus de sa tête sur le champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de lui-même, se réveilla au fond de son âme: c'était le renouveau de la jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentré dans les conditions de sa vie habituelle, ce sentiment s'effaça et s'affaiblit peu à peu, mais à partir de cet entretien, et sans qu'il y eût rien de changé à son existence, il sentit poindre au fond de son cœur le germe d'une vie morale toute différente.

Il faisait déjà sombre lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée principale de la maison de Lissy-Gory, et le prince André attira en souriant l'attention de Pierre sur l'agitation qui se manifesta, à leur vue, du côté d'une petite entrée latérale. Une petite vieille courbée sous le poids d'un sac, et un homme de petite taille, à longs cheveux, et habillé de noir, s'enfuirent aussitôt; deux femmes coururent les rejoindre, et tous les quatre, se retournant effrayés pour examiner la voiture, disparurent par un escalier de service.

«Ce sont les hommes de Dieu[33], que Marie recueille, dit le prince André, ils m'ont pris pour mon père, car il les fait chasser, tandis qu'elle les reçoit. En cela seul elle ose lui désobéir.

—Mais qu'est-ce que «les hommes de Dieu»? demanda Pierre.

Le prince André n'eut pas le temps de lui répondre. Les domestiques étant sortis à leur rencontre, il les questionna sur l'arrivée probable de son père, qu'on attendait de la ville voisine à tout instant.

Laissant Pierre dans son appartement, qui était toujours préparé pour le recevoir, le prince André passa dans la chambre de l'enfant et revint ensuite pour mener Pierre chez sa sœur:

«Je ne l'ai pas encore vue, elle se cache avec ses «hommes de Dieu», nous allons les surprendre, elle sera sans doute très confuse, mais tu les verras. C'est curieux, ma parole!

—Qu'est-ce donc? demanda Pierre.

—Attends, tu vas les voir.»

La princesse Marie se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux, quand elle les vit entrer dans sa petite chambre, où brillaient les images dorées éclairées par les lampes. Il y avait, à côté d'elle, sur le canapé, un jeune garçon en habit de frère convers, avec un nez aussi long que les cheveux, et près d'elle également, dans un fauteuil, une petite vieille toute ratatinée, toute ridée, dont la figure avait une expression d'extrême douceur et d'humilité.

«André, pourquoi ne pas m'avoir prévenue? dit la princesse Marie d'un ton de reproche, en se mettant devant ses pèlerins, comme une poule qui cache ses poussins.

—Je suis charmée de vous voir,» ajouta-t-elle en se tournant vers Pierre, qui lui baisait la main. Elle l'avait connu enfant; son affection pour André, ses malheurs et surtout sa bonne et honnête figure la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses yeux profonds et doux, et semblait lui dire: «Je vous aime bien et, je vous en supplie, ne vous moquez pas des «miens». Une fois les premiers compliments échangés, elle les engagea à s'asseoir.

«Ah! voilà Ivanouchka, dit le prince André, en indiquant d'un sourire le jeune néophyte.

—André! murmura la princesse d'un ton suppliant.

—Il faut que vous sachiez que c'est une femme, dit le prince André.

—André, au nom du ciel!» reprit sa sœur.

On voyait que les vaines supplications de la princesse Marie et les plaisanteries du prince André au sujet des pèlerins étaient chose habituelle entre eux.

«Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m'être reconnaissante d'expliquer à Pierre votre intimité avec ce jeune homme.

—Vraiment!» dit Pierre avec curiosité, mais cependant d'un ton grave, qui acheva de lui gagner le cœur de la princesse Marie.

Leur bienfaitrice se préoccupait bien à tort pour «les siens», car ceux-ci n'éprouvaient aucune gêne. La petite vieille, après avoir renversé sa tasse sur sa soucoupe à côté du morceau de sucre tout grignoté, se tenait immobile et les yeux baissés sur son fauteuil, en jetant à droite et à gauche des regards sournois, et en attendant l'offre d'une nouvelle tasse. Ivanouchka buvait à petites gorgées le thé qui remplissait sa soucoupe, et regardait en dessous les deux jeunes gens, de ses yeux qui exprimaient la ruse féminine.

«Où as-tu été? à Kiew? demanda le prince André.

—J'y ai été, mon père, répondit la petite vieille. C'est à Noël que je me suis rendue digne de recevoir, chez les saints, la sainte et céleste communion; maintenant je viens de Koliasine. Une grande grâce s'y est révélée!

—Et Ivanouchka est avec toi?

—Non, je suis seule, répondit Ivanouchka, en s'efforçant de prendre une voix de basse. Nous ne nous sommes rencontrées qu'à Youknow avec Pélaguéïouchka...»

Celle-ci, ne se possédant pas du désir de raconter ce qu'elle avait vu, l'interrompit:

«Oui, mon père, une grande grâce s'est révélée à Koliasine!

—Quoi donc? de nouvelles reliques? demanda le prince André.

—Voyons, André!... Ne lui raconte rien, Pélaguéïouchka.

—Mais pourquoi donc, ma bonne mère, ne pas le lui raconter? Je l'aime, il est bon, c'est un élu de Dieu, c'est mon bienfaiteur.... Je n'ai pas oublié, vois-tu, qu'il m'a donné dix roubles. Comme j'étais à Kiew, Kirioucha me dit, Kirioucha, vous savez bien, l'innocent, un véritable homme de Dieu, qui marche nu-pieds été et hiver, Kirioucha me dit: «Pourquoi erres-tu en pays étranger? Va à Koliasine, une image miraculeuse de notre sainte mère la Vierge s'y est montrée.» Alors j'ai dit adieu aux saints, et j'y suis allée!... Et arrivée là, poursuivit la vieille d'un ton monotone, ceux que je rencontrais me disaient: «Nous possédons une grande grâce: l'huile sainte découle de la joue de notre sainte mère la Vierge....

—C'est bon, c'est bon, dit la princesse Marie en rougissant, tu raconteras cela une autre fois.

—Permettez-moi, dit Pierre, de lui adresser une question. Tu l'as vu de tes propres yeux?

—Certainement, mon père, certainement, j'ai été trouvée digne de cette grâce: le visage était tout resplendissant d'une lumière céleste, et l'huile dégouttait, dégouttait, de la joue.

—Mais c'est une supercherie! objecta Pierre, qui l'avait écoutée avec attention.

—Ah, notre père, que dis-tu là? s'écria avec terreur Pélaguéïouchka, en se tournant vers la princesse Marie, comme pour l'appeler à son secours.

—C'est ainsi qu'on trompe le peuple, poursuivit-il.

—Seigneur Jésus! s'écria la pèlerine en se signant. Oh! ne répète pas cela, mon père. Je connais un «Général» qui ne croyait pas, et qui disait: «Ce sont les moines qui trompent!» Oui, il l'a dit, et il est devenu aveugle!... Et alors il a rêvé, et il a vu notre sainte Vierge de Petchersk, qui lui a dit: «Crois en moi et je te guérirai!».... Et alors il a prié, supplié: «Menez-moi, menez-moi à elle!».... Je te raconte la sainte vérité, car je l'ai vu, lorsqu'on l'a amené aveugle et lorsqu'il s'est jeté devant elle en lui disant: «Guéris-moi et je te donnerai ce que j'ai reçu en cadeau du Tsar.» Je l'ai vu, et j'ai vu l'étoile qui y est incrustée, car elle lui a rendu la vue!... C'est péché de parler ainsi, et Dieu te punira.

—Quoi, quelle étoile? demanda Pierre.

—C'est sans doute qu'on a promu au grade de général notre sainte mère la Vierge,» dit le prince André en souriant.

Pélaguéïouchka pâlit, en joignant les mains avec désespoir.

«Dieu, Dieu, quel péché, et tu as un fils! dit-elle en devenant toute rouge, de pâle qu'elle était.... Qu'as-tu dit? Que Dieu te pardonne!» et elle se signa. «Ah! que Dieu lui pardonne,» ajouta-t-elle en s'adressant à la princesse Marie, et en rassemblant ses hardes pour s'en aller.

Elle était prête à pleurer, elle avait peur, elle avait honte de profiter des bienfaits d'une maison où on parlait ainsi, et peut-être en même temps regrettait-elle d'être obligée d'y renoncer.

«Quel plaisir avez-vous à les troubler dans leur foi? dit la princesse Marie. Pourquoi êtes-vous venus?

—Mais, princesse, c'est une plaisanterie que j'ai faite à Pélaguéïouchka! Princesse, ma parole, je n'ai pas voulu l'offenser. Ce n'est pas sérieux, je t'assure!»

Pélaguéïouchka s'arrêta d'un air incrédule, mais la sincérité du repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affectueux du prince André l'apaisèrent peu à peu.

Remise de son émotion et ramenée à son sujet favori, elle leur parla du père Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait l'encens; comment aussi à Kiew, à son dernier pèlerinage, un moine de sa connaissance lui avait donné les clefs des catacombes, et comment elle y avait passé quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de pain sec pour toute nourriture:

«Je priais devant l'un, puis je disais mes prières devant un autre. Je dormais un petit peu, je baisais un troisième; et quelle paix, ma mère, quelle paix céleste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du bon Dieu.»

Pierre l'écoutait et l'observait attentivement; le prince André quitta la chambre, et sa sœur, abandonnant à elles-mêmes «les hommes de Dieu», emmena Pierre au salon.

«Vous êtes très bon, lui dit-elle.

—Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'apprécie ses sentiments!»

La princesse Marie lui répondit par un sourire:

«Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frère. Comment avez-vous trouvé André? Il m'inquiète. Sa santé était meilleure l'hiver dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le médecin lui conseille de faire une cure à l'étranger. Son moral aussi me tourmente: il ne peut pas, à l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin, mais il le porte en dedans de lui-même; aujourd'hui il est gai, animé, grâce à votre arrivée... c'est si rare! Tâchez de lui persuader de voyager, il a besoin d'activité, et cette vie monotone le tue... on ne le remarque pas, mais je le vois!»

À dix heures du soir, les domestiques s'élancèrent sur le perron, au tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince. Pierre et André allèrent à sa rencontre.

«Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture.—Ah oui! très content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi... là!»

Il était de bonne humeur, et le combla de tant de prévenances, que le prince André les trouva, une heure plus tard, engagés dans une vive discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus de guerre, tandis que le vieux prince, sans se fâcher, mais en le raillant, soutenait le contraire:

«Pratique une saignée, mets de l'eau à la place du sang, et alors il n'y aura plus de guerre! Chimères de femme, chimères de femme!» ajouta-t-il, en tapant affectueusement sur l'épaule de son adversaire, et en s'approchant de la table, où son fils, qui ne voulait pas prendre part à la conversation, examinait les papiers qu'il avait apportés.

«Le maréchal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a guère fourni que la moitié de son contingent, et, arrivé une fois en ville, il s'est imaginé de m'inviter à dîner! Je lui en ai donné un... de dîner! Regarde ce papier!... Sais-tu qu'il me plaît, ton ami, il me réveille! Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de les écouter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent ma vieille tête. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-être pour me disputer encore.... Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse Marie, n'est-ce pas?»

Pendant ce séjour à Lissy-Gory, Pierre apprécia tout le charme de l'affection qui l'unissait au prince André. Le vieux prince et la princesse Marie, qui le connaissaient à peine quand il y était arrivé, le traitaient déjà en ancien ami. Il se sentait aimé, non seulement de cette dernière, dont il avait gagné le cœur par sa douceur envers ses protégés, mais même du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme l'appelait son grand-père; l'enfant lui souriait et se laissait porter par lui. Mlle Bourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assisté au souper, c'était une faveur marquée pour Pierre, et son amabilité ne se démentit pas un instant, pendant les deux jours que son hôte passa à Lissy-Gory.

Lorsque la famille se réunit après son départ, et que, par une conséquence naturelle de sa visite, on se mit à analyser son caractère, tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'éloge et pour exprimer la sympathie qu'il leur avait inspirée.

Rostow, de retour après son congé, sentit, pour la première fois, la force des liens qui l'attachaient à Denissow et à son régiment.

À la vue du premier hussard à l'uniforme déboutonné, à la vue de Dementiew le roux, à la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin à la vue de Lavrouchka criant joyeusement à son maître: «Le comte est arrivé!» à l'embrassade de Denissow, ébouriffé, endormi, sortant en hâte de sa hutte, et à l'accolade de ses camarades, Rostow éprouva la même sensation qu'à son arrivée à la maison paternelle, lorsque son père, sa mère, ses sœurs l'avaient étouffé de baisers; et des larmes de joie, lui montant au gosier, l'empêchèrent de parler.

Après s'être présenté au chef du régiment, en avoir reçu les mêmes fonctions dans le même escadron, après s'être enquis des moindres détails, il trouva dans cet adieu à sa liberté et dans le devoir qu'il remplissait en reprenant sa place dans ce cadre étroit, le même sentiment de quiétude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre famille; car le régiment, au bout du compte, n'était-il pas devenu pour lui unhomeaussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas là ce tohu-bohu du monde, qui l'entraînait parfois à des erreurs regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilité de courir dans dix endroits à la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on pouvait tuer de façons diverses, ni cette foule composée en majeure partie d'indifférents, ni ces demandes d'argent, pénibles et embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout était clair et précis. Le monde entier était partagé, pour lui, en deux parties inégales: l'une était notre régiment de Pavlograd, l'autretout le reste, dont il n'avait qu'un médiocre souci. Tout y était connu: on savait qui était le lieutenant, qui était le capitaine, qui était un vaurien, qui était un bon garçon, et ce qui primait tout, c'était «le camarade»! Le cantinier faisait crédit, on touchait sa paye tous les trois mois. Par suite, rien à choisir, rien à combiner; tout se bornait à se bien conduire, et à accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre reçu.

Replacé sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il était aussi heureux que l'est un homme fatigué, de pouvoir se coucher et se reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agréable, qu'il s'était juré, après sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgré le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour réparer sa faute, de servir d'une façon irréprochable, en bon camarade, et en officier sans reproches, c'est-à-dire de devenir un parfait galant homme, ce qui dans le monde était loin d'être facile, tandis qu'au régiment rien n'était plus aisé. Enfin il s'était promis de rembourser ses parents en cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui étaient annuellement alloués, et de laisser le reste à leur disposition.

À la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de plusieurs combats à Poultousk, à Preussisch-Eylau, notre armée s'était enfin concentrée à Bartenstein. On attendait l'arrivée de l'Empereur pour commencer la campagne.

Le régiment de Pavlograd, qui avait pris part à celle de 1808, et qui venait seulement de rejoindre l'armée active, après avoir complété ses cadres en Russie, n'avait pas pris part à ces premiers engagements. Dès son arrivée, il fut réuni au détachement de Platow, indépendant du reste de l'armée.

Les hussards avaient eu à plusieurs reprises de légères escarmouches avec l'ennemi, et avaient même fait une fois des prisonniers, en s'emparant des équipages du maréchal Oudinot. Le mois d'avril se passa à bivouaquer près d'un village allemand ruiné et désert.

Le dégel arrivait: il faisait froid et sale, les rivières charriaient, et les chemins, devenus impraticables, arrêtaient la distribution de fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se répandaient dans les villages abandonnés, à la recherche de quelques maigres pommes de terre.

Il ne restait plus rien, les habitants étaient en fuite, et ceux qui étaient demeurés en arrière, arrivés au dernier degré de la misère, étaient un objet de pitié pour le soldat, qui, privé de tout, leur donnait encore du sien, plutôt que de leur enlever leur dernière bouchée.

Le régiment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais la maladie et la famine l'avaient réduit de moitié. La mortalité était telle dans les hôpitaux, que le soldat, exténué par la fièvre et par l'enflure, résultats de la mauvaise nourriture, préférait continuer son service et traîner dans les rangs ses pieds endoloris, plutôt que d'entrer à l'hôpital. Les premiers jours du printemps, les soldats découvrirent dans la terre une certaine plante semblable à l'asperge, qu'ils appelèrent, on ne sait trop pourquoi, «racine douce», bien qu'elle fût au contraire très amère. On les voyait la chercher de tous les côtés, la déterrer et la manger, malgré la défense qui leur en avait été faite. Une nouvelle maladie, la tuméfaction des pieds, des mains et de la figure, considérée par les médecins comme provenant de l'emploi de cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration réduite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoyées en dernier lieu se trouvaient gelées et germées.

Les chevaux, dont la maigreur était effrayante, ne se nourrissaient que de la paille des toits, et leur poil d'hiver se hérissait en touffes emmêlées.

Malgré toutes ces misères, officiers et soldats continuaient leur même existence. Pâles et la figure gonflée, couverts d'uniformes déchirés, les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits, dînaient autour de leur chaudron et se levaient de là affamés, et plaisantant sur leur maigre chère et sur leur faim. À leurs moments de loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre gelées et gâtées, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de Souvorow ou des récits merveilleux sur Alëcha, le panier percé, ou sur Mikolka, le manœuvre.

Les officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes délabrées. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre (l'argent abondait, quoiqu'on n'eût rien à manger), et la plupart passaient leur temps à jouer aux cartes ou à d'autres jeux plus innocents, tels que les osselets et la svaïka[34]. On causait peu des affaires en général, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien de bon à apprendre.

Rostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne lui parlant jamais de sa famille, c'était à son amour malheureux pour Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amitié réciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des reconnaissances où Rostow avait été envoyé pour chercher des vivres, il trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui allaitait un enfant. À moitié nus, mourant de faim et de froid, ils n'avaient aucun moyen de s'éloigner. Il les amena au bivouac, les logea chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au rétablissement du vieillard. Un camarade, venant à causer de femmes, assura en riant que Rostow était le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien dû leur faire faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauvée. Vivement blessé de ces propos, il répondit à l'officier par une volée d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde à les empêcher de se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-même la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des reproches sur son emportement:

«Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma sœur et je ne puis te dire à quel point j'ai été blessé... car enfin c'est comme si...»

Denissow lui frappa sur l'épaule et se mit à marcher en long et en large, signe chez lui d'une forte émotion:

«Ah! quelle diable de race que ces Rostow...» murmura-t-il.

Et Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami.

Au mois d'avril, les troupes reçurent, avec une joie facile à comprendre, la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur. Le régiment de Pavlograd étant placé assez loin des avant-postes, en avant de Bartenstein, Rostow fut privé du plaisir de parader à la revue impériale.

Ils bivouaquaient, Denissow et lui, dans une hutte creusée sous terre et recouverte par les soldats, selon l'usage qui venait d'être récemment introduit, de gazon et de branchages. On creusait un fossé d'une archine[35]et demie de large, sur deux de profondeur et trois et demie de longueur. À l'un des bouts étaient pratiquées des marches, c'était l'entrée; le fossé lui-même formait la chambre, où chez les plus riches, tels que le commandant de l'escadron, une grande planche, occupant tout le fond du côté opposé à la sortie, et posée sur des pieux, représentait la table; le long du fossé, la terre formait un rebord d'une archine, c'étaient les deux lits et le canapé; le toit permettait de se tenir debout au milieu, et on pouvait même être assis sur son lit, en se rapprochant un peu de la table. Denissow, aimé de ses soldats, vivait toujours largement: aussi avait-on appliqué sur le fronton de sa hutte une planche avec un carreau brisé et recollé avec du papier. Lorsqu'il faisait très grand froid, on plaçait sur les marches, décorées par Denissow du nom de salon, une plaque de métal couverte de charbons allumés, tirés du foyer des soldats, et il en résultait une si bonne chaleur, que les officiers, réunis chez lui, y restaient simplement en manches de chemise.

Rostow, rentrant un jour de son service, tout mouillé et tout harassé après une nuit de veille, se fit apporter un tas de ces charbons allumés, changea de vêtements, fit sa prière, avala son thé, rangea ses paquets dans le coin qui était à lui, et s'étendit bien réchauffé sur sa couche, les bras passés sous sa tête, pour réfléchir tout à son aise à l'avancement qu'il allait recevoir à propos de la dernière reconnaissance qu'il avait faite.

Il entendit tout à coup dehors la voix irritée de son ami; s'étant penché vers la fenêtre pour voir à qui il en avait, il reconnut le maréchal des logis Toptchenko:

«Je t'avais pourtant défendu de leur laisser manger cette racine, criait Denissow, et cependant j'en ai vu un qui en emportait.

—Je l'ai défendu, Votre Noblesse, mais on ne m'écoute pas.»

Rostow se recoucha en se disant avec satisfaction: «Ma foi, j'ai fini ma besogne, c'est à lui maintenant de s'occuper de la sienne!» Lavrouchka, le domestique madré, se joignit à la conversation du dehors; il prétendait avoir aperçu, en allant à la distribution, des convois de bœufs et de biscuit.

«En selle, le second peloton! s'écria Denissow en s'éloignant.

—Où vont-ils?» se demanda Rostow.

Cinq minutes plus tard, son camarade rentra et se jeta, les pieds tout crottés, sur son lit, fuma une pipe d'un air de mauvaise humeur, fouilla dans ses effets, qu'il bouleversa, prit son fouet, son sabre, et disparut.

«Où vas-tu?» lui cria Rostow; mais l'autre, grommelant entre ses dents qu'il avait à faire, s'élança au dehors en s'écriant:

«Que Dieu et l'Empereur me jugent!»

Rostow entendit le bruit des pieds des chevaux dans la boue, et il s'endormit bien à son aise, sans s'inquiéter du départ de Denissow. Réveillé vers le soir, il s'étonna d'apprendre que son ami n'était pas revenu. Le temps était beau: deux officiers et un junker jouaient à la svaïka; il se joignit à eux. Au beau milieu de la partie, ils virent arriver des charrettes escortées d'une quinzaine de hussards sur leurs chevaux efflanqués. Arrivés au piquet, ils furent entourés par leurs camarades.

«Voilà les vivres! dit Rostow... et Denissow qui se lamentait!

—Quelle fête pour les soldats!» ajoutèrent les officiers.

Denissow parut le dernier, accompagné de deux officiers d'infanterie; ils causaient tous les trois avec vivacité:

«Je vous avertis, capitaine... cria l'un d'eux, maigre, de petite taille, et très irrité.

—Et moi je vous avertis que je ne rends rien!

—Vous en répondrez, capitaine, c'est du pillage... enlever les convois aux siens! Et nos soldats qui n'ont rien mangé depuis deux jours!

—Et les miens depuis deux semaines!

—C'est du brigandage, vous en répondrez! répliqua l'officier d'infanterie en haussant la voix.

—Laissez-moi donc tranquille! s'écria Denissow en s'échauffant tout à coup. Eh bien, oui, c'est moi qui répondrai, et pas vous! Que me chantez-vous là?... Prenez garde à vous. Marche!

—C'est bien! s'écria à son tour le petit officier, sans broncher, ni quitter la place.

—Au diable... marche!... et prenez garde à vous!... et Denissow fit tourner la tête au cheval de son antagoniste.

—Bien, bien, dit celui-ci d'un air menaçant et il prit un trot qui le secouait sur sa selle.

—Un chien, un chien vivant, un vrai chien sur une palissade!...» C'était la raillerie la plus sanglante qu'un cavalier pût adresser à un fantassin à cheval.—Je leur ai enlevé de force leur convoi! dit-il en riant et en s'approchant de Rostow.... Impossible de laisser nos hommes crever de faim!»

Les charrettes capturées étaient destinées à un régiment d'infanterie, mais, ayant appris par Lavrouchka qu'elles n'étaient pas escortées, Denissow s'en était emparé avec ses hussards. On distribua aussitôt des doubles rations de biscuit, et les autres escadrons en eurent leur part.

Le lendemain, le chef du régiment fit venir Denissow et le regardant à travers ses doigts écartés:

«Voilà, dit-il, comment j'envisage la chose: je ne veux rien en savoir et ne fais aucune enquête, mais je vous conseille de vous rendre à l'état-major, et d'y arranger votre affaire avec la direction des vivres. Faites votre possible pour donner un reçu constatant qu'il vous a été fourni tant; car autrement ce sera inscrit au compte du régiment d'infanterie, et l'enquête, une fois commencée, peut tourner mal.»

Denissow se rendit immédiatement à l'état-major, tout disposé à suivre ce conseil, mais à son retour il était dans un tel état, que Rostow, qui ne l'avait jamais vu ainsi, en fut terrifié. Il ne pouvait ni parler, ni respirer, et ne répondait aux questions de son ami que par des injures et des menaces lancées d'une voix faible et enrouée....

Rostow l'engagea à se déshabiller, à boire un peu d'eau, et envoya chercher le médecin.

«Comprends-tu cela?... On veut me juger pour pillage!... Donne-moi de l'eau!... eh bien, qu'on me juge; mais je punirai toujours les lâches, je le dirai à l'Empereur. Donne-moi de la glace!»

Le médecin le saigna, et un sang noir remplit toute une assiette. Une fois soulagé, il fut en état de raconter à Rostow ce qui lui était arrivé:

«J'arrive... où est le chef?... on me l'indique.... Il faudra que vous attendiez!... Impossible, mon service me réclame, j'ai fait trente verstes, je n'ai pas le temps d'attendre, annoncez-moi!... Il daigne enfin paraître, ce voleur en chef; il me fait la leçon: «C'est du brigandage!...—Le brigand, dis-je, n'est pas celui qui s'empare des vivres pour nourrir ses soldats, mais celui qui les fourre dans sa poche!» Bon, il m'engage alors à signer un reçu chez le commissaire, et m'annonce que l'affaire suivra son cours. J'entre chez le commissaire, il est à table.... Qui vois-je? Voyons, devine!... Qui est-ce qui nous affame? s'écria Denissow, en frappant la table de son bras malade avec une telle violence que la planche vacilla et que les verres s'entrechoquèrent.... Télianine! «Comment, c'est toi qui arrêtes nos vivres? Une fois déjà on t'a tapé sur la figure et tu t'en es tiré assez heureusement...» et je lui en ai dit, que c'était un plaisir! poursuivit-il avec une joie féroce, en montrant ses dents blanches sous ses noires moustaches.

—Voyons, ne crie pas, calme-toi, voilà le sang qui coule de nouveau; attends que je te bande le bras.»

On le coucha, et il se réveilla dans son état habituel.

Le lendemain, la journée n'était pas encore passée, que l'aide de camp du régiment vint le trouver d'un air sérieux et chagrin pour lui montrer le papier officiel du chef du régiment, et lui adressa des questions au sujet de l'aventure de la veille. Il lui confia également que l'affaire semblait prendre une tournure fâcheuse, qu'une commission militaire était nommée, et que, vu la sévérité déployée habituellement dans les cas de maraude et d'indiscipline, il devrait s'estimer heureux s'il n'était que dégradé.

L'affaire avait été exposée ainsi de la part des plaignants: le major Denissow, après avoir enlevé de force un convoi, s'était présenté sans y être invité, et «pris de vin», devant l'intendant en chef, l'avait appelé voleur, l'avait menacé de le frapper, et, emmené de là, s'était élancé dans les bureaux, y avait battu deux employés, dont l'un avait eu le bras foulé.

Denissow répondit en riant que c'était une histoire faite à plaisir, que ça n'avait aucun sens, qu'il n'avait peur d'aucun jugement, et que, si ces misérables l'attaquaient, il saurait bien leur fermer la bouche, et qu'ils s'en souviendraient.

Nicolas ne fut pas dupe du ton léger avec lequel il parlait de l'affaire, il le connaissait trop bien, pour ne pas deviner ses inquiétudes au sujet d'une affaire qui pouvait lui causer de grands désagréments. Tous les jours on venait l'ennuyer de nouvelles questions, de nouvelles explications, et, le premier mai, il reçut l'ordre de passer son commandement au plus ancien et de se présenter en personne à l'état-major de la division, pour y rendre compte du pillage dont l'accusait l'intendance. La veille, Platow fit une reconnaissance avec deux régiments de cosaques et deux escadrons de hussards. Denissow y fit preuve de son courage habituel, en s'avançant jusque sur les lignes des tirailleurs ennemis. Une balle française l'atteignit à la jambe. En temps ordinaire, il n'aurait fait aucune attention à cette légère blessure et n'aurait pas quitté le régiment, mais cette fois elle lui servit de prétexte pour se débarrasser de sa visite à l'état-major, et se faire envoyer à l'hôpital.


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