«Ce bonheur n'est pas pour toi, lui murmurait une voix intérieure, il est pour ceux qui n'ont pas ce que tu as!»
Mais il fallait rompre le silence. Il lui demanda si elle avait été contente de la soirée. Elle répondit, avec sa simplicité habituelle, que jamais sa fête n'avait été pour elle plus agréable que cette année. Les plus proches parents causaient encore dans le grand salon. Le prince Basile s'approcha nonchalamment de Pierre, et celui-ci ne trouva rien de mieux à faire que de se lever précipitamment et de lui dire qu'il était déjà tard. Un regard sévèrement interrogateur se fixa sur lui, et parut lui dire que sa singulière réponse n'avait pas été comprise; mais le prince Basile, reprenant aussitôt sa figure doucereuse, le força à se rasseoir:
«Eh bien, Hélène? dit-il à sa fille de ce ton d'affectueuse tendresse, naturelle aux parents qui aiment leurs enfants, et que le prince imitait sans la ressentir... «Sergueï Kousmitch... de tous côtés»... chantonna-t-il en tourmentant le bouton de son gilet.
Pierre comprit que cette anecdote n'était pas ce qui intéressait le prince Basile en ce moment, et celui-ci comprit que Pierre l'avait deviné. Il les quitta brusquement, et l'émotion que le jeune homme crut apercevoir sur les traits de ce vieillard le toucha; il se retourna vers Hélène: elle était confuse, embarrassée et semblait lui dire:
«C'est votre faute!»
«C'est inévitable, il le faut, mais je ne le puis», se dit-il en recommençant à causer de choses et d'autres et en lui demandant où était le sel de cette histoire de Sergueï Kousmitch.
Hélène lui répondit qu'elle ne l'avait pas même écoutée.
Dans la pièce voisine, la vieille princesse parlait de Pierre avec une dame âgée:
«Certainement c'est un parti très brillant, mais le bonheur, ma chère?
—Les mariages se font dans les cieux!» répondit la vieille dame.
Le prince Basile, qui rentrait en ce moment, alla s'asseoir dans un coin écarté, ferma les yeux et s'assoupit. Comme sa tête plongeait en avant, il se réveilla.
«Aline, dit-il à sa femme, allez voir ce qu'ils font.»
La princesse passa devant la porte du petit salon avec une indifférence affectée, et y jeta un coup d'œil.
«Ils n'ont pas bougé,» dit-elle à son mari.
Le prince Basile fronça le sourcil, fit une moue de côté, ses joues tremblotèrent, son visage prit une expression de mauvaise humeur vulgaire, il se secoua, et, rejetant sa tête en arrière, il entra à pas décidés dans le petit salon. Son air était si solennel et triomphant, que Pierre se leva effaré.
«Dieu merci, dit-il, ma femme m'a tout raconté.»
Et il serra Pierre et sa fille dans ses bras....
«Hélène, mon cœur, quelle joie! quel bonheur!...»
Sa voix tremblait....
«J'aimais tant ton père... et elle sera pour toi une femme dévouée! Que Dieu vous bénisse!...»
Des larmes réelles coulaient sur ses joues....
«Princesse! cria-t-il à sa femme, venez donc!»
La princesse arriva tout en pleurs, la vieille dame essuyait aussi ses larmes; on embrassait Pierre, et Pierre baisait la main d'Hélène; quelques secondes plus tard ils se retrouvèrent seuls:
«Tout cela doit être, se dit Pierre, donc il n'y a pas à se demander si c'est bien ou mal; c'est plutôt bien, car me voilà sorti d'incertitude.»
Il tenait la main de sa fiancée, dont la belle gorge se soulevait et s'abaissait tour à tour.
«Hélène,» dit-il tout haut.
Et il s'arrêta....
«Il est pourtant d'usage, pensait-il, de dire quelque chose dans ces cas extraordinaires, mais que dit-on?»
Il ne pouvait se le rappeler; il la regarda, elle se rapprocha de lui, toute rougissante.
«Ah! ôtez-les donc! ôtez-les,» dit-elle en lui indiquant ses lunettes.
Pierre enleva ses lunettes, et ses yeux effrayés et interrogateurs avaient cette expression étrange, familière à ceux qui en portent habituellement. Il se baissait sur sa main, lorsque d'un mouvement rapide et violent elle saisit ses lèvres au passage et y imprima fortement les siennes; ce changement de sa réserve habituelle en un abandon complet frappa Pierre désagréablement.
«C'est trop tard, trop tard, pensa-t-il... c'est fini, et d'ailleurs je l'aime!»
«Je vous aime!» ajouta-t-il tout haut, forcé de dire quelque chose.
Mais cet aveu résonna si misérablement à son oreille, qu'il en eut honte.
Six semaines après, il était marié et s'établissait, comme on le disait alors, en heureux possesseur de la plus belle des femmes et de plusieurs millions, dans le magnifique hôtel des comtes Besoukhow, entièrement remis à neuf pour la circonstance.
Le vieux prince Bolkonsky recevait en décembre 1805 une lettre du prince Basile, qui lui annonçait sa prochaine arrivée et celle de son fils:
«Je suis chargé d'une inspection: cent verstes de détour ne peuvent m'empêcher de venir vous présenter mes devoirs, mon très respecté bienfaiteur, lui écrivait-il; Anatole m'accompagne, il est en route pour l'armée et j'espère que vous voudrez bien lui permettre de vous exprimer de vive voix le profond respect qu'il vous porte, à l'exemple de son père.»
—Tant mieux, il n'y aura pas à mener Marie dans le monde, les soupirants viennent nous chercher ici;» voilà les paroles que laissa imprudemment échapper la petite princesse, en apprenant cette nouvelle. Le prince fronça le sourcil et garda le silence.
Deux semaines après la réception de cette lettre, les gens du prince Basile firent leur apparition: ils précédaient leurs maîtres, qui arrivèrent le lendemain.
Le vieux prince avait toujours eu une triste opinion du caractère du prince Basile, et dans ces derniers temps sa brillante carrière et les hautes dignités auxquelles il avait trouvé moyen de parvenir pendant les règnes des empereurs Paul et Alexandre, n'avaient fait que la fortifier. Il devina son arrière-pensée aux transparentes allusions de sa lettre et aux insinuations de la petite princesse, et sa mauvaise opinion se changea en un sentiment de profond mépris. Il jurait comme un diable en parlant de lui, et, le jour de son arrivée, il était encore plus grognon que d'habitude. Était-il de méchante humeur parce que le prince Basile arrivait, ou cette visite augmentait-elle sa méchante humeur? Le fait est qu'il était d'une humeur de dogue.
Tikhone avait même conseillé à l'architecte de ne pas entrer chez le prince:
«Écoutez-le donc marcher, lui avait-il dit, en attirant l'attention de ce commensal sur le bruit des pas du prince. C'est sur ses talons qu'il marche, et nous savons ce que cela veut dire.»
Malgré tout, dès les neuf heures du matin, le prince, vêtu d'une petite pelisse de velours, avec un collet de zibeline et un bonnet pareil, sortit pour faire sa promenade habituelle. Il avait neigé la veille; l'allée qu'il parcourait pour aller aux orangeries était balayée; on voyait encore les traces du travail du jardinier, et une pelle se tenait enfoncée dans le tas de neige molle qui s'élevait en muraille des deux côtés du chemin. Le prince fit, en silence et d'un air sombre, le tour des serres et des dépendances:
«Peut-on passer en traîneau? demanda-t-il au vieil intendant qui l'accompagnait et qui semblait être la copie fidèle de son maître.
—La neige est très profonde, Excellence: aussi ai-je donné l'ordre de la balayer sur la grande route.»
Le prince fit un signe d'approbation, et monta le perron.
«Dieu soit loué! se dit l'intendant, le nuage n'a pas crevé.»
Et il ajouta tout haut:
«Il aurait été difficile de passer, Excellence; aussi, ayant entendu dire qu'un ministre arrivait chez Votre Excellence...»
Le prince se retourna brusquement, et fixa sur lui des yeux pleins de colère:
«Comment, un ministre? Quel ministre? Qui a donné des ordres? s'écria-t-il de sa voix dure et perçante. Pour la princesse ma fille, on ne balaye pas la route, et pour un ministre.... Il ne vient pas de ministre!...
—Excellence, j'avais supposé....
—Tu as supposé,» continua le prince hors de lui. Et en parlant à mots entrecoupés:
«Tu as supposé... brigand!... va-nu-pieds!... je t'apprendrai à supposer...»
Et, levant sa canne, il allait la laisser retomber certainement sur le dos d'Alpatitch, si celui-ci ne s'était instinctivement reculé.
Effrayé de la hardiesse de son mouvement, cependant tout naturel, Alpatitch inclina sa tête chauve devant le prince, qui, malgré cette marque de soumission ou peut-être à cause d'elle, ne releva plus sa canne, tout en continuant à crier:
«Brigand! Qu'on rejette la neige sur la route!...»
Et il entra violemment chez lui.
La princesse Marie et Mlle Bourrienne attendaient le prince pour dîner; elles le savaient de très mauvaise humeur, mais la sémillante figure de Mlle Bourrienne semblait dire:
«Peu m'importe! je suis toujours la même.»
Quant à la princesse Marie, si elle sentait bien qu'elle aurait dû imiter cette placide indifférence, elle n'en avait pas la force. Elle était pâle, effrayée, et tenait ses yeux baissés:
«Si je fais semblant de ne pas remarquer sa mauvaise humeur, pensait-elle, il dira que je ne lui témoigne aucune sympathie, et si je ne lui en montre pas, il m'accusera d'être ennuyeuse et maussade.»
Le prince jeta un regard sur la figure effarée de sa fille:
«Triple sotte, murmura-t-il entre ses dents, et l'autre n'est donc pas là? l'aurait-on déjà mise au courant?...—Où est la princesse? Elle se cache?
—Elle est un peu indisposée, répondit Mlle Bourrienne avec un sourire aimable, elle ne paraîtra pas; c'est si naturel dans sa situation.
—Hem! hem! cré!... cré!...» fit le prince en se mettant à table.
Son assiette lui paraissant mal essuyée, il la jeta derrière lui; Tikhone la rattrapa au vol et la passa au maître d'hôtel. La petite princesse n'était point souffrante, mais, prévenue de la colère du vieux prince, elle s'était décidée à ne pas sortir de ses appartements.
«J'ai peur pour l'enfant: Dieu sait ce qui peut lui arriver si je m'effraye,» disait-elle à Mlle Bourrienne, qu'elle avait prise en affection, qui passait chez elle ses journées, quelquefois même ses nuits, et devant laquelle elle ne se gênait pas pour juger et critiquer son beau-père, qui lui inspirait une terreur et une antipathie invincibles.
Ce dernier sentiment était réciproque, mais, chez le vieux prince, c'était le dédain qui l'emportait.
«Il nous arrive du monde, mon prince, dit Mlle Bourrienne en dépliant sa serviette du bout de ses doigts roses. Son Excellence le prince Kouraguine avec son fils, à ce que j'ai entendu dire?
—Hem! Cette Excellence est un polisson! C'est moi qui l'ai fait entrer au ministère, dit le prince d'un ton offensé. Quant à son fils, je ne sais pas pourquoi il vient; la princesse Élisabeth Carlovna et la princesse Marie le savent peut-être: moi, je ne le sais pas et n'ai pas besoin de le savoir!...»
Il regarda sa fille, qui rougissait.
«Es-tu malade, toi aussi? Est-ce par crainte du ministre? comme disait tout à l'heure cet idiot d'Alpatitch.
—Non, mon père.»
Mlle Bourrienne n'avait pas eu de chance dans le choix de son sujet de conversation; elle n'en continua pas moins à bavarder, et sur les orangeries, et sur la beauté d'une fleur nouvellement éclose, si bien que le prince s'adoucit un peu après le potage.
Le dîner terminé, il se rendit chez sa belle-fille, qu'il trouva assise à une petite table et bavardant avec Macha, sa femme de chambre. Elle pâlit à la vue de son beau-père. Elle n'était guère en beauté en ce moment, elle était même plutôt laide.
Ses joues s'étaient allongées, elle avait les yeux cernés, et sa lèvre semblait se retrousser encore plus qu'auparavant.
«Ce n'est rien, je m'alourdis, dit-elle en réponse à une question de son beau-père, qui lui demandait de ses nouvelles.
—Besoin de rien?
—Non, merci, mon père.
—C'est bien, c'est bien!...»
Et il sortit. Alpatitch se trouva sur son chemin dans l'antichambre.
«La route est-elle recouverte?
—Oui, Excellence: pardonnez-moi, c'était par bêtise.»
Le prince l'interrompit avec un sourire forcé:
«C'est bon, c'est bon!...»
Et lui tendant la main, que l'autre baisa, il rentra dans son cabinet.
Le prince Basile arriva le soir même. Il trouva sur la grande route des cochers et des gens de la maison, qui, à force de cris et de jurons, firent franchir à son «vasok» (voiture sur patins) et à ses traîneaux la neige qui avait été amoncelée exprès.
On avait préparé pour chacun d'eux une chambre séparée.
Anatole, sans habit, les poings sur les hanches, regardait fixement de ses beaux grands yeux et avec un sourire distrait un coin de la table devant laquelle il était assis. Toute l'existence n'était pour lui qu'une série de plaisirs ininterrompue, y compris même cette visite à un vieillard morose et à une héritière sans beauté. À tout prendre, elle pouvait, à son avis, avoir même un résultat comique. Et pourquoi ne pas l'épouser puisqu'elle est riche? La richesse ne gâte rien! Une fois rasé et parfumé avec ce soin et cette élégance qu'il apportait toujours aux moindres détails de sa toilette, portant haut sa belle tête avec une expression naturellement conquérante, il rentra chez son père, autour duquel s'agitaient deux valets de chambre. Le prince Basile salua son fils gaiement d'un signe de tête, comme pour lui dire:
«Tu es très bien ainsi!
—Voyons, mon père, sans plaisanterie, elle est tout simplement monstrueuse? dit Anatole, en reprenant un sujet qu'il avait plus d'une fois abordé pendant le voyage.
—Pas de folies, je t'en prie, fais ton possible, et c'est là le principal, pour être respectueux et convenable envers le vieux.
—S'il me décoche des choses par trop désagréables, je m'en irai, je vous en avertis; je les déteste, ces vieux!
—N'oublie pas que tout dépend de toi.»
En attendant, on connaissait déjà, du côté des femmes, non seulement l'arrivée du ministre et de son fils, mais les moindres détails sur leurs personnes. La princesse Marie, seule dans sa chambre, faisait d'inutiles efforts pour surmonter son émotion intérieure:
«Pourquoi ont-ils écrit? Pourquoi Lise m'en a-t-elle parlé? C'est impossible, je le sens!...»
Et elle ajoutait, en se regardant dans la glace:
«Comment ferai-je mon entrée dans le salon? Je ne pourrai jamais être moi-même, même s'il me plaît?»
Et la pensée de son père la remplissait de terreur. Macha avait déjà raconté à la petite princesse et à Mlle Bourrienne comment ce beau garçon, au visage vermeil et aux sourcils noirs, s'était élancé sur l'escalier comme un aigle, enjambant trois marches à la fois, tandis que le vieux papa traînait lourdement, clopin-clopant, un pied après l'autre.
«Ils sont arrivés, Marie, le savez-vous?» lui dit sa belle-sœur, en entrant chez elle avec Mlle Bourrienne.
La petite princesse, dont la marche s'alourdissait de plus en plus, s'approcha d'un fauteuil et s'y laissa tomber: elle avait quitté son déshabillé du matin et avait mis une de ses plus jolies toilettes; sa coiffure était soignée, mais l'animation de sa figure ne parvenait pas à cacher le changement de ses traits. Cette mise élégante le faisait au contraire ressortir davantage. Mlle Bourrienne, de son côté, avait fait des frais qui mettaient en relief les charmes de sa jolie personne.
«Eh bien, et vous restez comme vous êtes, chère princesse? dit-elle. On va venir annoncer que ces messieurs sont au salon, il faudra descendre, et vous ne faites pas un petit bout de toilette?»
La petite princesse sonna aussitôt une femme de chambre et passa gaiement en revue la garde-robe de sa belle-sœur. La princesse Marie s'en voulait à elle-même de son émotion, comme d'un manque de dignité, et en voulait aussi à ses deux compagnes de trouver cela tout simple. Le leur reprocher, c'eût été trahir les sensations qu'elle éprouvait; le refus de se parer aurait amené des plaisanteries et des conseils sans fin. Elle rougit, l'éclat de ses beaux yeux s'éteignit, sa figure se marbra, et, en victime résignée, elle s'abandonna à la direction de sa belle-sœur et de Mlle Bourrienne, qui toutes deux s'occupèrent, à qui mieux mieux, à la rendre jolie. La pauvre fille était si laide, qu'aucune rivalité entre elles n'était possible; aussi déployèrent-elles toute leur science à l'habiller convenablement, avec la foi naïve des femmes dans la puissance de l'ajustement.
«Vraiment, ma bonne amie, cette robe n'est pas jolie, dit Lise en se reculant pour mieux juger de l'ensemble. Faites apporter l'autre, la robe massacat! Il s'agit peut-être du sort de toute ta vie.... Ah non! elle est trop claire, elle ne te va pas.»
Ce n'était pas la robe qui manquait de grâce, mais bien la personne qu'elle habillait. La petite princesse et Mlle Bourrienne ne s'en rendaient pas compte, persuadées qu'un nœud bleu par-ci, une mèche de cheveux relevée par-là, qu'une écharpe abaissée sur la robe brune, remédieraient à tout. Elles ne voyaient pas qu'il était impossible de remédier à l'expression de ce visage effaré; elles avaient beau en changer le cadre, il restait toujours insignifiant et sans attrait. Après deux ou trois essais, la princesse Marie, toujours soumise, se trouva tout à coup coiffée avec les cheveux relevés, ce qui la défigurait encore davantage, et vêtue de l'élégante robe massacat à écharpe bleue; la petite princesse, en ayant fait deux fois le tour pour la bien examiner de tous les côtés et en arranger les plis, s'écria enfin avec désespoir:
«C'est impossible! Non, Marie, décidément cela ne vous va pas! Je vous aime mieux dans votre petite robe grise de tous les jours; non, de grâce, faites cela pour moi!... Katia, dit-elle à la femme de chambre, apportez la robe grise de la princesse. Vous allez voir, dit-elle à Mlle Bourrienne, en souriant d'avance à ses combinaisons artistiques, vous allez voir ce que je vais produire.»
Katia apporta la robe; la princesse Marie restait immobile devant la glace. Mlle Bourrienne remarqua que ses yeux étaient humides, que ses lèvres tremblaient, et qu'elle était prête à fondre en larmes.
«Voyons, chère princesse, encore un petit effort.»
La petite princesse, enlevant la robe à la femme de chambre, s'approcha de sa belle-sœur.
«Allons, Marie, nous allons faire cela bien gentiment, bien simplement.»
Et toutes trois riaient et gazouillaient comme des oiseaux.
«Non, laissez-moi!»
Et sa voix avait une inflexion si sérieuse, si mélancolique, que le gazouillement de ces oiseaux s'arrêta court. Elles comprirent à l'expression de ces beaux yeux suppliants qu'il était inutile d'insister.
«Au moins changez de coiffure! Je vous le disais bien, continua la princesse en s'adressant à Mlle Bourrienne, que Marie a une de ces figures auxquelles ce genre de coiffure ne va pas du tout, mais du tout! Changez-la, de grâce!
—Laissez-moi, laissez-moi, tout cela m'est parfaitement égal.»
Ses compagnes ne pouvaient en effet s'empêcher de le reconnaître. La princesse Marie, parée de la sorte, était, il est vrai, plus laide que jamais, mais elles connaissaient la puissance de ce regard mélancolique, indice chez elle d'une décision ferme et résolue.
«Vous changerez tout cela, n'est-ce pas?» dit Lise à sa belle-sœur, qui demeura silencieuse.
Et la petite princesse quitta la chambre. Restée seule, Marie ne se regarda pas dans la glace, et, oubliant de mettre une autre coiffure, elle resta complètement immobile. Elle pensait au mari, à cet être fort et puissant, doué d'un attrait incompréhensible, qui devait la transporter dans son monde à lui, complètement différent du sien, et plein de bonheur. Elle pensait à l'enfant, à son enfant semblable à celui de la fille de sa nourrice, qu'elle avait vu la veille. Elle le voyait déjà suspendu à son sein... son mari était là... il les regardait tendrement, elle et son enfant... «Mais tout cela est impossible! je suis trop laide!» pensa-t-elle.
«Le thé est servi, le prince va sortir de chez lui!» lui cria tout à coup la femme de chambre, à travers la porte.
Elle tressaillit et elle eut peur de ses propres pensées. Avant de descendre, elle entra dans son oratoire, et, fixant ses regards sur l'image noircie du Sauveur, éclairée par la douce lueur de la lampe, elle joignit les mains, et se recueillit quelques instants. Le doute tourmentait son âme: les joies de l'amour, de l'amour terrestre lui seraient-elles données? Dans ses songes sur le mariage, elle entrevoyait toujours le bonheur domestique complété par des enfants; mais son rêve secret, presque inavoué à elle-même, était de goûter de cet amour terrestre, et ce sentiment était d'autant plus fort, qu'elle le cachait aux autres et à elle-même: «Mon Dieu, comment chasser de mon cœur ces insinuations diaboliques? Comment me dérober à ces horribles pensées, pour me soumettre avec calme à ta volonté?» À peine avait-elle adressé à Dieu cette prière qu'elle en trouva la réponse dans son cœur: «Ne désire rien pour toi-même, ne cherche rien, ne te trouble pas et n'envie rien à personne; l'avenir doit te rester inconnu, mais il faut que cet avenir te trouve prête à tout! S'il plaît à Dieu de t'éprouver par les devoirs du mariage, que sa volonté s'accomplisse!» Ces pensées la calmèrent, mais elle garda au fond de son cœur le désir de voir se réaliser son rêve d'amour, elle soupira, se signa et descendit, sans plus penser ni à sa robe, ni à sa coiffure, ni à son entrée, ni à ce qu'elle dirait. Quelle valeur ces misères pouvaient-elles avoir devant les desseins du Tout-Puissant, sans la volonté duquel il ne tombe pas un cheveu de la tête de l'homme!
La princesse Marie trouva déjà au salon le prince Basile et son fils, causant avec la petite princesse et Mlle Bourrienne. Elle s'avança gauchement, en marchant pesamment sur ses talons. Les deux hommes et Mlle Bourrienne se levèrent, et la petite princesse s'écria: «Voilà Marie!»
Son coup d'œil les enveloppa tous distinctement. Elle vit se fondre en un aimable sourire l'expression grave qui avait passé sur le visage du prince Basile à sa vue; elle vit les yeux de sa belle-sœur suivre avec curiosité sur la figure des visiteurs l'impression qu'elle produisait; elle vit Mlle Bourrienne avec ses rubans et son joli visage, qui n'avait jamais été aussi animé, tourné vers lui, mais elle ne le vit pas,lui! Seulement, elle comprit instinctivement que quelque chose de grand, de lumineux, de beau, s'approchait d'elle à son entrée. Le prince Basile fut le premier à lui baiser la main; ses lèvres effleurèrent le front chauve incliné sur elle[23], et, répondant à ses compliments, elle l'assura qu'elle ne l'avait point oublié. Anatole survint, mais elle ne pouvait le voir: elle sentit sa main emprisonnée dans une autre main ferme et douce, et elle toucha à peine de ses lèvres un front blanc, ombragé de beaux cheveux châtains. Relevant les yeux, elle fut frappée de sa beauté. Il se tenait devant elle, un doigt passé dans la boutonnière de son uniforme, la taille cambrée; il se balançait légèrement sur un pied, et la regardait en silence, sans penser à elle. Anatole n'avait pas la compréhension vive, il n'était pas éloquent, mais en revanche il possédait ce calme si précieux dans le monde et cette assurance que rien ne pouvait ébranler. Un homme timide, qui se serait montré embarrassé de l'inconvenance de son silence à une première entrevue, et qui aurait fait des efforts pour en sortir, aurait empiré la situation, tandis qu'Anatole, qui ne s'en préoccupait guère, continuait à examiner la coiffure de la princesse Marie, sans se presser le moins du monde de sortir de son mutisme:
«Je ne vous empêche pas de causer, avait-il l'air de dire, mais quant à moi, je n'en ai nulle envie!»
La conscience de sa supériorité donnait à ses rapports avec les femmes une certaine nuance de dédain, qui avait le don d'éveiller en elles la curiosité, la crainte, l'amour même. Il paraissait leur dire:
«Je vous connais, croyez-moi! Pourquoi dissimuler?... vous ne demandez pas mieux!»
Peut-être ne le pensait-il pas, c'était même probable, car jamais il ne se donnait la peine de réfléchir, mais il imposait cette conviction, et la princesse Marie l'éprouva si bien, qu'elle s'empara aussitôt du prince Basile, afin de faire comprendre à son fils qu'elle ne se trouvait pas digne d'occuper son attention. La conversation était vive et animée, grâce surtout au babillage de la petite princesse, qui entr'ouvrait à plaisir ses lèvres pour montrer ses dents blanches. Elle avait engagé avec le prince Basile une de ces causeries qui lui étaient habituelles et qui pouvaient faire supposer qu'entre elle et son interlocuteur il y avait un échange de souvenirs mutuels, d'anecdotes connues d'eux seuls, tandis que ce n'était qu'un léger tissu de phrases brillantes, qui ne supposait aucune intimité antérieure.
Le prince Basile lui donnait la réplique, ainsi qu'Anatole, qu'elle connaissait à peine. Mlle Bourrienne crut aussi de son devoir de faire sa partie dans cet échange de souvenirs, étrangers pour elle, et la princesse Marie se vit entraînée à y prendre gaiement part.
«Nous pourrons au moins jouir de vous complètement, cher prince: ce n'était pas ainsi aux soirées d'Annette, vous vous sauviez toujours... cette chère Annette!
—Vous n'allez pas au moins me parler politique, comme Annette?
—Et notre table de thé?
—Oh oui!
—Pourquoi ne veniez-vous jamais chez Annette? demanda-t-elle à Anatole. Ah! je le sais, allez, votre frère Hippolyte m'a raconté vos exploits!» Et elle ajouta, en le menaçant de son joli doigt: «Je les connais, vos exploits de Paris!
—Et Hippolyte ne t'a pas raconté, demanda le prince Basile à son fils, en saisissant la main de la petite princesse comme pour la retenir, il ne t'a pas raconté comme il séchait sur pied pour cette charmante princesse et comme elle le mettait à la porte.... Oh! c'est la perle des femmes, princesse,» dit-il à la princesse Marie.
Mlle Bourrienne, de son côté, au mot de «Paris», profita de l'occasion pour jeter dans la conversation ses souvenirs personnels.
Elle questionna Anatole sur son séjour à Paris:
«Paris lui avait-il plu?
Anatole, heureux de lui répondre, souriait en la regardant; ayant décidé à l'avance dans son for intérieur qu'il ne s'ennuierait pas à Lissy-Gory:
«Elle n'est pas mal, pas mal du tout, cette demoiselle de compagnie, disait-il à part lui; j'espère que l'autre la prendra avec elle quand elle m'épousera...; la petite est, ma foi, gentille!»
Le vieux prince s'habillait dans son cabinet sans se hâter: grognon et pensif, il réfléchissait à ce qu'il devait faire. L'arrivée de ces visiteurs le contrariait.
«Que me veulent-ils, le prince Basile et son fils? Le père est un hâbleur, un homme de rien, son fils doit être gentil!
Leur arrivée le contrariait surtout parce qu'elle ramenait sur le tapis une question qu'il s'efforçait toujours d'éloigner, en cherchant à se tromper lui-même. Il s'était bien souvent demandé s'il se déciderait un jour à se séparer de sa fille, mais jamais il ne se posait catégoriquement cette question, sachant bien que, s'il y répondait en toute justice, sa réponse serait contraire non seulement à ses sentiments, mais encore à toutes ses habitudes. Son existence sans elle, malgré le peu de cas qu'il paraissait en faire, lui semblait impossible:
«Qu'a-t-elle besoin de se marier pour être malheureuse? Voilà Lise, qui certainement n'aurait pu trouver un meilleur mari... est-elle contente de son sort? Laide et gauche comme elle est, qui l'épousera pour elle? On la prendra pour sa fortune, pour ses alliances! Ne serait-elle pas beaucoup plus heureuse de rester fille?»
Ainsi pensait le vieux prince, en s'habillant, et il se disait que cette terrible alternative était à la veille d'une solution, car l'intention évidente du prince Basile est de faire sa demande, sinon aujourd'hui, à coup sûr demain. Sans doute le nom, la position dans le monde, tout est convenable, mais est-il digne d'elle?... «C'est ce que nous verrons! c'est ce que nous verrons,» ajouta-t-il tout haut.
Et il se dirigea d'un pas ferme et décidé vers le salon. En entrant, il embrassa d'un seul coup d'œil tous les détails, et le changement de toilette de la petite princesse, et les rubans de Mlle Bourrienne, et la monstrueuse coiffure de sa fille, et son isolement et les sourires de Bourrienne et d'Anatole:
«Elle est attifée comme une sotte, pensa-t-il, et lui, qui n'a pas l'air d'y prendre garde!
—Bonjour, dit-il en s'approchant du prince Basile. Je suis content de te voir.
—L'amitié ne connaît pas les distances, répondit le prince Basile, en parlant comme toujours d'un ton assuré et familier. Voici mon cadet, aimez-le, je vous le recommande!
—Beau garçon, beau garçon, dit le maître de la maison, en examinant Anatole. Viens ici, embrasse-moi là.»
Et il lui présenta sa joue. Anatole l'embrassa, en le regardant curieusement, mais avec une tranquillité parfaite, dans l'attente d'une de ces sorties originales et brusques dont son père lui avait parlé.
Le vieux prince s'assit à sa place habituelle dans le coin du canapé, et, après avoir offert un fauteuil au prince Basile, il l'entreprit sur la politique et les nouvelles du jour; sans cesser de paraître l'écouter avec attention, il ne perdait pas de vue sa fille.
«Ah! c'est ce qu'on écrit de Potsdam.»
Et, répétant les dernières paroles de son interlocuteur, il se leva et s'approcha d'elle:
«Est-ce pour les visiteurs que tu t'es ainsi parée? belle, très belle, ma foi! une nouvelle coiffure à leur intention!... Eh bien, alors je te défends, devant eux, de jamais te permettre à l'avenir de te pomponner sans mon autorisation.
—C'est moi, mon père, qui suis la coupable, dit la petite princesse en s'interposant.
—Vous avez, madame, tous les droits possibles de vous parer à votre guise, lui répondit-il en lui faisant un profond salut, mais elle n'a pas besoin de se défigurer: elle est assez laide comme cela!...»
Et il se rassit à sa place, sans s'occuper davantage de la princesse Marie, qui était prête à pleurer.
«Je trouve au contraire que cette coiffure va fort bien à la princesse, dit le prince Basile.
—Eh bien, dis donc, mon jeune prince... comment t'appelle-t-on? Viens ici, causons et faisons connaissance.
—C'est maintenant que la farce va commencer, se dit Anatole en s'asseyant à côté de lui.
—Ainsi donc, mon bon, on vous a élevé à l'étranger? Ce n'est pas comme nous, ton père et moi, auxquels un sacristain a enseigné à lire et à écrire!... Eh bien, dites-moi, mon ami, vous servez dans la garde à cheval à présent? ajouta-t-il en le regardant fixement de très près.
—Non, j'ai passé dans l'armée, répondit Anatole, qui réprimait avec peine une folle envie de rire.
—Ah! ah! c'est parfait! C'est donc que vous voulez servir l'Empereur et la patrie? On est à la guerre... un beau garçon comme cela doit servir, doit servir... au service actif!
—Non, prince, le régiment est déjà en marche, et moi j'y suis attaché...—À quoi donc suis-je attaché, papa? dit-il en riant à son père.
—Il sert bien, ma foi: il demande à quoi il est attaché! ha! ha!»
Et le vieux prince partit d'un éclat de rire, auquel Anatole fit écho, quand tout à coup le premier s'arrêta tout court et fronça violemment les sourcils:
«Eh bien, va-t-en,» lui dit-il.
Et Anatole alla rejoindre les dames.
«Tu l'as fait élever à l'étranger, n'est-ce pas, prince Basile?
—J'ai fait ce que j'ai pu, répondit le prince Basile, car l'éducation que l'on donne là-bas est infiniment supérieure.
—Oui, tout est changé aujourd'hui, tout est nouveau!... Beau garçon, beau garçon! Allons chez moi.»
À peine furent-ils arrivés dans son cabinet, que le prince Basile s'empressa de lui faire part de ses désirs et de ses espérances.
«Crois-tu donc que je la tienne enchaînée, et que je ne puisse pas m'en séparer? Que se figurent-ils donc? s'écria-t-il avec colère; mais demain si elle veut, cela m'est bien égal! Seulement je veux mieux connaître mon gendre!... Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il restera ici, je veux l'étudier!...»
Et le vieux prince termina par son ébrouement habituel, en donnant à sa voix cette même intonation aiguë qu'il avait eue en prenant congé de son fils.
«Je vous parlerai bien franchement,—dit le prince Basile, et il prit le ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un auditeur trop clairvoyant,—car vous voyez au travers des gens. Anatole n'est pas un génie, mais c'est un honnête et brave garçon, c'est un bon fils.
—Bien, bien, nous verrons!»
À l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et privées depuis longtemps de la société des hommes, sentirent, toutes les trois également, que leur existence jusque-là avait été incomplète. La faculté de penser, de sentir, d'observer, se trouva décuplée en une seconde chez toutes les trois, et les ténèbres qui les enveloppaient s'éclairèrent tout à coup d'une lumière inattendue et vivifiante.
La princesse Marie ne pensait plus ni à sa figure ni à sa malencontreuse coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon, courageux, énergique, généreux; au moins en était-elle persuadée; mille rêveries de bonheur domestique s'élevaient dans son imagination: elle essayait de les chasser et de les cacher au fond de son cœur:
«Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette réserve, c'est parce que je me sens trop vivement attirée vers lui!... Il ne peut pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est désagréable.»
Et la princesse Marie faisait son possible pour être aimable, sans y réussir.
«La pauvre fille! elle est diablement laide!» pensait Anatole.
Mlle Bourrienne avait aussi son petit lot de pensées éveillées en elle par la présence d'Anatole. La jolie jeune fille, qui n'avait ni position dans le monde, ni parents, ni amis, ni patrie, n'avait jamais songé sérieusement à être toute sa vie la lectrice du vieux prince et l'amie de la princesse Marie. Elle attendait depuis longtemps ce prince russe, qui, du premier coup d'œil, saurait apprécier sa supériorité sur ses jeunes compatriotes, laides et mal fagotées, s'éprendrait d'elle et l'enlèverait. Mlle Bourrienne s'était composée toute une petite histoire, qu'elle tenait d'une de ses tantes et que son imagination se complaisait à achever. C'était le roman d'une jeune fille séduite, que sa pauvre mère accablait de reproches, et souvent elle se sentait émue jusqu'aux larmes de ce récit fait à un séducteur imaginaire.... Ce prince russe qui devait l'enlever était là.... Il lui déclarerait son amour... elle mettrait en avant: «ma pauvre mère,» et il l'épouserait. C'est ainsi que Mlle Bourrienne imposait, chapitre par chapitre, son roman, tout en causant des merveilles de Paris. Elle n'avait aucun plan préconçu, mais tout était classé à l'avance dans sa tête, et tous ces éléments épars se groupaient autour d'Anatole, auquel elle voulait plaire à tout prix.
Quant à la petite princesse, comme un vieux cheval de bataille qui, malgré son âge, dresse instinctivement l'oreille au son de la trompette, elle se préparait à faire une charge à fond de coquetterie, sans y mettre la moindre arrière-pensée, et sous la seule impulsion d'une gaieté naïve et étourdie. Anatole avait l'habitude, lorsqu'il se trouvait dans la société des femmes, de se poser en homme blasé et fatigué de leurs avances; mais, en voyant l'impression qu'il produisait sur celles-ci, il ne put s'empêcher d'éprouver une véritable satisfaction d'amour-propre, d'autant plus qu'il sentait déjà naître dans son cœur, pour la jolie et provocante Mlle Bourrienne, un de ces accès de passion sans frein qui s'emparaient de lui avec une violence irrésistible et l'entraînaient à commettre les actions les plus hardies et les plus brutales.
Après le thé, la société avait passé dans le salon voisin; la princesse Marie fut priée de se mettre au piano. Anatole s'accouda sur l'instrument à côté de Mlle Bourrienne, et ses yeux pétillants et rieurs ne quittaient pas la princesse Marie, qui sentait avec une émotion de joie douloureuse ce regard fixé sur elle. Sa sonate favorite la transportait dans un monde de suaves harmonies intimes, dont la poésie devenait plus forte, plus vibrante, sous l'influence de ce regard. Il était dirigé sur elle, et cependant il ne s'adressait en réalité qu'au petit pied de Mlle Bourrienne, qu'Anatole pressait doucement du sien. Elle regardait aussi la princesse Marie, et dans ses beaux yeux trahissait également une expression de joie émue et mêlée d'espérance.
«Comme elle m'aime, pensait la princesse, comme je suis heureuse et quel bonheur pour moi d'avoir une amie comme elle, et un mari comme lui!... Mais sera-t-il jamais mon mari?»
Le soir après le souper, quand on se sépara, Anatole baisa la main de la princesse, qui trouva le courage de le regarder. Il baisa également la main de la jeune Française: ce n'était pas assurément convenable, mais il le fit avec son assurance habituelle. Elle rougit, tout effrayée, et regarda la princesse Marie:
«Quelle délicatesse, pensa cette dernière. Amélie craindrait-elle par hasard ma jalousie? Croit-elle que je ne sais pas apprécier sa tendresse si pure et son dévouement?»
Et, s'approchant de Mlle Bourrienne, elle l'embrassa avec affection. Anatole s'avança galamment vers la petite princesse pour lui baiser la main:
«Non, non! Quand votre père m'écrira que vous vous conduisez bien, je vous donnerai ma main à baiser, pas avant.
Et, le menaçant du doigt, elle sortit en souriant.
Chacun rentra chez soi, et, à part Anatole, qui s'endormit aussitôt, personne ne ferma l'œil de longtemps.
«Sera-t-il vraiment mon mari, cet homme si beau, si bon, surtout si bon!» pensait la princesse Marie.
Et elle éprouvait une terreur qui n'était pas dans sa nature: elle avait peur de se retourner, de bouger; il lui semblait que quelqu'un se tenait là, dans ce coin sombre, derrière le paravent, et ce quelqu'un était le diable, ce quelqu'un était cet homme au front blanc, aux sourcils noirs, aux lèvres vermeilles!
Elle appela sa femme de chambre, et la pria de passer la nuit auprès d'elle.
Mlle Bourrienne arpenta longtemps le jardin d'hiver, attendant vainement aussi quelqu'un, souriant à quelqu'un, et s'émouvant parfois aux paroles de sa «pauvre mère», qui lui reprochait sa chute.
La petite princesse grondait sa femme de chambre: son lit était mal fait: elle ne pouvait s'y coucher d'aucune façon; tout lui était lourd et incommode... c'était son fardeau qui la gênait. Il la gênait d'autant plus ce soir, que la présence d'Anatole l'avait reportée à une époque où, vive et légère, elle n'avait aucun souci: assise, en camisole et en bonnet de nuit, dans un fauteuil, pour la troisième fois elle faisait refaire son lit et retourner les matelas par sa femme de chambre endormie.
«Je t'avais bien dit qu'il n'y avait que des creux et des bosses; tu comprends bien que je n'aurais pas mieux demandé que de dormir? Ainsi ce n'est pas ma faute,» disait-elle du ton boudeur d'un enfant qui va pleurer.
Le vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone, à travers son sommeil, l'entendait marcher et s'ébrouer; il lui semblait que sa dignité avait été offensée, et cette offense était d'autant plus vive, qu'elle ne se rapportait pas à lui, mais à sa fille, à sa fille qu'il aimait plus que lui-même. Il avait beau se dire qu'il prendrait son temps pour décider quelle serait dans cette affaire la ligne de conduite à suivre, une ligne de conduite selon la justice et l'équité, ses réflexions ne faisaient que l'irriter davantage:
«Elle a tout oublié pour le premier venu, tout, jusqu'à son père... et la voilà qui court en haut, qui se coiffe et qui fait des grâces, et qui ne ressemble plus à elle-même! Et la voilà enchantée d'abandonner son père, et pourtant elle savait que je le remarquerais! Frr... frr... frr.... Est-ce que je ne vois pas que cet imbécile ne regarde que la Bourrienne?... Il faut que je la chasse! Et pas un brin de fierté pour le comprendre; si elle n'en a pas pour elle, qu'elle en ait pour moi! Il faudra lui montrer que ce bellâtre ne pense qu'à la Bourrienne. Pas de fierté!... je le lui dirai!»
Dire à sa fille qu'elle se faisait des illusions et qu'Anatole s'occupait de la Française était, il le savait bien, le plus sûr moyen de froisser son amour-propre. Sa cause serait gagnée; en d'autres termes, son désir de garder sa fille serait satisfait. Cette idée le calma, et il appela Tikhone pour se faire déshabiller.
«C'est le diable qui les a envoyés,» se disait-il pendant que Tikhone passait la chemise de nuit sur ce vieux corps parcheminé, dont la poitrine était couverte d'une épaisse toison de poils gris.
«Je ne les ai pas invités, et les voilà qui me dérangent mon existence, et il me reste si peu de temps à vivre.... Au diable!»
Tikhone était habitué à entendre le prince parler tout haut; aussi reçut-il d'un visage impassible le coup d'œil furibond qui émergeait de la chemise.
«Sont-ils couchés?»
Tikhone, comme tous les valets de chambre bien appris, devinait d'instinct la direction des pensées de son maître:
«Ils se sont couchés et ont éteint leurs lumières, Excellence.
—Bien nécessaire, bien nécessaire,» marmotta le vieux.
Et, glissant ses pieds dans ses pantoufles, et endossant sa robe de chambre, il alla s'étendre sur le divan qui lui servait de lit.
Quoique peu de paroles eussent été échangées entre Anatole et Mlle Bourrienne, ils s'étaient parfaitement compris; quant à la partie du roman qui précédait l'apparition de «ma pauvre mère», ils sentaient qu'ils avaient beaucoup de choses à se dire en secret; aussi, dès le lendemain matin, cherchèrent-il les occasions d'un tête-à-tête, et ils se rencontrèrent inopinément dans le jardin d'hiver, pendant que la princesse Marie descendait, plus morte que vive, pour se rendre chez son père à l'heure habituelle. Il lui semblait que non seulement chacun savait que son sort allait se décider dans la journée, mais qu'elle-même y était toute disposée. Elle lisait cela sur la figure de Tikhone, sur celle du valet de chambre du prince Basile, qu'elle croisa dans le corridor, portant de l'eau chaude à son maître, et qui lui fit un profond salut.
Le vieux prince, ce matin-là, se montra plein de bienveillance et d'aménité pour sa fille; elle connaissait depuis longtemps cette façon d'agir, qui n'empêchait pas ses mains sèches de se crisper de colère contre elle pour un problème d'arithmétique qu'elle ne saisissait pas assez vite, et qui le poussait à se lever, à s'éloigner d'elle et à répéter à plusieurs reprises les mêmes paroles d'une voix sourde et contenue.
Il entama le sujet qui le préoccupait, sans la tutoyer:
«On m'a fait une proposition qui vous concerne, lui dit-il en souriant d'un sourire forcé; vous aurez probablement deviné que le prince Basile n'a pas amené ici son élève (c'est ainsi qu'il appelait Anatole, sans trop savoir pourquoi) pour mes beaux yeux; vous connaissez mes principes: c'est pour cela que je vous parle en ce moment.
—Comment dois-je vous comprendre, mon père? dit la princesse, pâlissant et rougissant tour à tour.
—Comment comprendre? s'écria le vieux en s'échauffant. Le prince Basile te trouve à son goût comme belle-fille et il te fait la proposition au nom de son élève: c'est clair! Comment comprendre? c'est à toi que je le demande.
—Je ne sais pas, mon père, ce que vous... murmura la princesse.
—Moi, moi, je n'ai rien à y voir, laissez-moi donc de côté, ce n'est pas moi qui me marie!... Que voulez-vous?... c'est là ce qu'il me serait agréable d'apprendre?»
La princesse devina que son père ne voyait pas ce mariage d'un bon œil, mais elle se dit aussitôt que c'était le moment ou jamais de décider de son sort. Elle baissa les yeux pour ne pas voir ce regard qui lui ôtait toute faculté de penser et devant lequel elle était habituée à plier:
«Je ne désire qu'une chose: agir selon votre volonté, mais s'il m'était permis d'exprimer mon désir....
—Parfait! s'écria le prince en l'interrompant: il te prendra avec la dot et il y accrochera Mlle Bourrienne; c'est elle qui sera sa femme, et toi...»
Il s'arrêta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa fille; elle baissait la tête, et elle était prête à fondre en larmes.
«Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes principes reconnaissent à une jeune fille le droit de choisir. Tu es libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie dépend du parti que tu vas prendre... je ne parle pas de moi.
—Mais je ne sais, mon père....
—Je n'en parle pas; quant à lui, il épousera qui on voudra; mais toi, tu es libre: va dans ta chambre, réfléchis, et apporte-moi ta réponse dans une heure; tu auras à te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas prier, je ne t'en empêche pas; prie, tu ferais mieux de réfléchir pourtant; va!... Oui ou non, oui ou non, oui ou non!» criait-il pendant que sa fille s'éloignait chancelante, car son sort était décidé et décidé pour son bonheur.
Mais l'allusion de son père à Mlle Bourrienne était terrible; à la supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de Mlle Bourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit à deux pas d'elle Anatole qui embrassait la jeune Française, en lui parlant à l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras autour de la taille de la jolie fille.
«Qui est là? Que me veut-on?» semblait-il dire.
La princesse Marie s'était arrêtée pétrifiée, les regardant sans comprendre. Mlle Bourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les épaules, il se dirigea vers la porte qui conduisait à son appartement.
Une heure plus tard, Tikhone, qui avait été envoyé prévenir la princesse Marie, lui annonça qu'on l'attendait, et que le prince Basile était là. Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canapé, passant doucement la main sur les cheveux de Mlle Bourrienne, qui pleurait à chaudes larmes. Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une pitié tendre et affectueuse, avaient retrouvé leur calme et leur lumineuse beauté.
«Non, princesse, je suis perdue à jamais dans votre cœur.
—Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je tâcherai de faire tout mon possible..., répondit la princesse Marie avec un triste sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon père.»
Le prince Basile, assis les jambes croisées, et tenant une tabatière dans sa main, simulait un profond attendrissement, qu'il paraissait s'efforcer de cacher sous un rire ému. À l'entrée de la princesse Marie, aspirant à la hâte une petite prise, il lui saisit les deux mains:
«Ah! ma bonne, ma bonne, le sort de mon fils est entre vos mains. Décidez, ma bonne, ma chère, ma douce Marie, que j'ai toujours aimée comme ma fille.»
Il se détourna, car une larme venait en effet de poindre dans ses yeux.
«Frr.... Frr...! Au nom de son élève et fils, le prince te demande si tu veux, oui ou non, devenir la femme du prince Anatole Kouraguine? Oui ou non, dis-le, s'écria-t-il; je me réserve ensuite le droit de faire connaître mon opinion... oui, mon opinion, rien que mon opinion, ajouta-t-il en répondant au regard suppliant du prince Basile.... Eh bien! oui ou non?
—Mon désir, mon père, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais séparer mon existence de la vôtre. Je ne veux pas me marier, répondit la princesse Marie, en adressant un regard résolu de ses beaux yeux au prince Basile et à son père.
—Folies, bêtises, bêtises, bêtises!» s'écria le vieux prince, en attirant sa fille à lui, et en lui serrant la main avec une telle violence, qu'elle cria de douleur.
Le prince Basile se leva.
«Ma chère Marie, c'est un moment que je n'oublierai jamais; mais dites-moi, ne nous donnerez-vous pas un peu d'espérance? Ne pourra-t-il toucher votre cœur si bon, si généreux? Je ne vous demande qu'un seul mot: peut-être?
—Prince, j'ai dit ce que mon cœur m'a dicté, je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait, mais je ne serai jamais la femme de votre fils!
—Voilà qui est terminé, mon cher; très content de te voir, très content. Retourne chez toi, princesse.... Très content, très content,» répéta le vieux prince, en embrassant le prince Basile.
«Je suis appelée à un autre bonheur, se disait la princesse Marie, je serai heureuse en me dévouant et en faisant le bonheur d'autrui, et, quoi qu'il m'en coûte, je n'abandonnerai pas la pauvre Amélie. Elle l'aime si passionnément et s'en repent si amèrement. Je ferai tout pour faciliter son mariage avec lui. S'il manque de fortune, je lui en donnerai à elle, et je prierai mon père et André d'y consentir!... Je me réjouirais tant de la voir sa femme, elle si triste, si seule, si abandonnée!... Comme elle doit l'aimer pour s'être oubliée ainsi! Qui sait? J'aurais peut-être agi de même!»
La famille Rostow se trouvait depuis longtemps sans nouvelles de Nicolas, lorsque dans le courant de l'hiver le comte reçut une lettre sur l'adresse de laquelle il reconnut l'écriture de son fils. Il se précipita aussitôt, en marchant sur la pointe des pieds afin de ne pas être entendu, tout droit dans son cabinet, où il s'enferma pour la lire tout à son aise. Anna Mikhaïlovna, qui avait eu connaissance de l'arrivée de la lettre, car elle n'ignorait jamais rien de ce qui se passait dans la maison alla, à pas discrets, retrouver le comte dans son cabinet et l'y surprit pleurant et riant tout à la fois.
«Mon bon ami? dit d'un ton interrogatif et mélancolique Anna Mikhaïlovna, toute prête à prendre part à ce qui lui arrivait, et qui, malgré l'heureuse tournure de ses affaires, continuait à demeurer chez les Rostow.
—De Nicolouchka... une lettre!... Il a été blessé, ma chère... blessé, ce cher enfant... ma petite comtesse!... fait officier, ma chère... grâce à Dieu!... Mais comment le lui dire?» balbutia le comte en sanglotant.
Anna Mikhaïlovna s'assit à ses côtés, essuya les larmes du comte qui tombaient sur la lettre, la parcourut et, après s'être également essuyé les yeux, calma l'agitation du comte, lui assurant que pendant le dîner elle préparerait la comtesse, et que le soir, après le thé, on pourrait lui annoncer la nouvelle.
Elle tint en effet sa promesse, et pendant le repas elle ne cessa de broder sur le thème de la guerre, demanda à deux reprises quand on avait reçu la dernière lettre de Nicolas, quoiqu'elle le sût parfaitement, et fit observer qu'on devait s'attendre, à tout moment, à avoir de ses nouvelles, peut-être même avant que la journée fût passée. Chaque fois qu'elle recommençait ses allusions, la comtesse l'examinait, ainsi que son mari, avec inquiétude, et Anna Mikhaïlovna détournait adroitement la conversation sur des sujets indifférents. Natacha, qui, de toute la famille, saisissait le plus facilement la moindre nuance dans les inflexions de la voix, le plus léger changement dans les traits et les regards, avait aussitôt dressé les oreilles, devinant qu'il y avait là-dessous un secret concernant son frère, entre son père et Anna Mikhaïlovna, et que cette dernière y préparait sa mère. Malgré toute son audace, connaissant la sensibilité de cette mère par rapport à son fils, Natacha n'osa adresser aucune question; son inquiétude l'empêcha de manger, elle ne faisait que se tourner et se retourner sur sa chaise, au grand déplaisir de sa gouvernante. Aussitôt le dîner fini, elle se précipita à la poursuite d'Anna Mikhaïlovna, qu'elle rattrapa dans le salon; elle se suspendit à son cou de toute la force de son élan: «Tante, bonne tante, qu'y a-t-il?
—Rien, ma petite.
—Chère petite âme de tante, je sais que vous savez quelque chose, et je ne vous lâcherai pas.»
Anna Mikhaïlovna secoua la tête.
«Vous êtes une fine mouche, mon enfant!
—Nicolas a écrit, pas vrai? s'écria Natacha, lisant une réponse affirmative sur la figure de sa tante.
—Chut! sois prudente; tu sais comme ta mère est impressionnable!
—Je le serai, je vous le promets; dites-moi seulement ce qu'il y a? Vous ne voulez pas me le raconter? eh bien, alors j'irai tout de suite le lui dire!»
Anna Mikhaïlovna la mit au courant en peu de mots, en lui réitérant l'injonction de garder le silence.
«Je vous donne ma parole d'honneur, dit Natacha en se signant, que je ne le dirai à personne...»
Et elle courut aussitôt rejoindre Sonia, à laquelle elle cria de loin, avec une joie exubérante:
«Nicolas est blessé! une lettre!
—Nicolas!» dit Sonia en pâlissant subitement.
À la vue de l'impression produite par ses paroles, Natacha comprit tout à coup ce qui se mêlait de triste à cette joyeuse nouvelle.
Elle se jeta sur Sonia et l'embrassa en pleurant:
«Il n'a été qu'un peu blessé, il a été fait officier et il se porte bien, car c'est lui-même qui écrit!
—Quelles pleurnicheuses vous faites, vous autres femmes! dit Pétia en faisant de grandes enjambées dans la chambre, d'un air décidé.—Eh bien, moi, je suis content, très content, que mon frère se soit distingué! Vous n'êtes que des pleurnicheuses, vous n'y comprenez rien!»
Natacha sourit à travers ses larmes.
«Et tu as lu la lettre? demanda Sonia.
—Non, je ne l'ai pas lue, mais Anna Mikhaïlovna m'a dit que le mauvais moment était passé et qu'il était officier.
—Dieu soit loué, dit Sonia en faisant le signe de la croix, mais elle t'aura peut-être trompée. Allons chez maman.»
Pétia continuait sa promenade en silence.
«Si j'avais été à la place de Nicolouchka, j'en aurais tué encore davantage, de ces Français; ce sont des misérables; j'en aurais tué tant et tant que j'en aurais fait une montagne, voilà!
—Tais-toi donc, Pétia, tu es un imbécile!
—Ce n'est pas moi qui suis un imbécile, c'est vous qui êtes des sottes! Peut-on pleurer pour des bagatelles?
—Tu te le rappelles? demanda Natacha après un moment de silence.
—Si je me rappelle Nicolas? dit Sonia en souriant.
—Mais non, Sonia... je veux dire... te le rappelles-tu bien... clairement?... te rappelles-tu tout?... disait avec force gestes Natacha, qui tâchait de donner à ses paroles une signification sérieuse. Moi, je me rappelle Nicolas... très bien. Quant à Boris, je ne me souviens plus de lui, mais là, pas du tout.
—Comment! tu ne te souviens pas de Boris? demanda Sonia stupéfaite.
—Ce n'est pas que je l'aie oublié,... je sais bien comment il est! Quand je ferme les yeux, je vois Nicolas, mais Boris...»
Et elle ferma les yeux.
«Il n'y a plus rien, rien!
—Ah! Natacha,» dit Sonia avec une exaltation sérieuse; elle la regardait sans doute comme indigne d'entendre ce qu'elle allait lui dire, ce qui ne l'empêcha pas d'accentuer malgré elle ses paroles avec une conviction émue: «J'aime ton frère, et quoi qu'il nous arrive, à lui ou à moi, je ne cesserai de l'aimer!»
Natacha la regardait de ses yeux curieux: elle sentait que Sonia venait de dire la vérité, que c'était de l'amour et qu'elle n'avait jamais encore éprouvé rien de pareil; elle voyait, mais sans le comprendre, que cela pouvait exister!
«Lui écriras-tu?»
Sonia réfléchit, car c'était une question qui la préoccupait depuis longtemps. Comment lui écrirait-elle? Et d'abord fallait-il lui écrire? Maintenant qu'il était un officier, et un héros blessé, le moment était venu, croyait-elle, de se rappeler à son souvenir et de lui rappeler ainsi l'engagement qu'il avait pris à son égard:
«Je ne sais pas; s'il m'écrit, je lui écrirai, répondit-elle en rougissant.
—Et ça ne t'embarrassera pas?
—Non.
—Eh bien, moi, j'aurais honte d'écrire à Boris, et je ne lui écrirai pas.
—Et pourquoi en aurais-tu honte?
—Je ne sais pas, mais j'en aurais honte.
—Et moi, je sais pourquoi elle en aurait honte, dit Pétia, offensé de l'apostrophe de sa sœur. C'est parce qu'elle s'est amourachée de ce gros avec des lunettes (c'est ainsi que Pétia désignait son homonyme, le nouveau comte Besoukhow), et maintenant c'est le tour du chanteur (il faisait allusion à l'Italien, au nouveau maître de chant de Natacha).... C'est pour cela qu'elle a honte!
—Es-tu bête, Pétia!
—Pas plus bête que vous, madame,» reprit le gamin de neuf ans du ton d'un vieux brigadier.
Cependant la comtesse s'était émue des réticences d'Anna Mikhaïlovna, et, revenue chez elle, elle ne quittait pas, de ses yeux prêts à fondre en larmes, la miniature de son fils. Anna Mikhaïlovna, tenant la lettre, s'arrêta sur le seuil de la chambre:
«N'entrez pas, disait-elle au vieux comte, qui la suivait... plus tard...»
Et elle referma la porte derrière elle.
Le comte appliqua son oreille au trou de la serrure, et n'entendit tout d'abord qu'un échange de propos indifférents, puis Anna Mikhaïlovna qui faisait un long discours, puis un cri, un silence... et deux voix qui se répondaient alternativement dans un joyeux duo. Anna Mikhaïlovna introduisit le comte. Elle portait sur sa figure l'orgueilleuse satisfaction d'un opérateur qui a mené à bonne fin une amputation dangereuse, et qui désire voir le public apprécier le talent dont il vient de faire preuve.
«C'est fait!» dit-elle au comte, pendant que la comtesse, tenant d'une main le portrait et de l'autre la lettre, les baisait tour à tour. Elle tendit les mains à son mari, embrassa sa tête chauve, par-dessus laquelle elle envoya un nouveau regard à la lettre et au portrait, et le repoussa doucement, pour approcher encore une fois la lettre et le portrait de ses lèvres. Véra, Natacha, Sonia, Pétia entrèrent au même moment, et on leur lut la lettre de Nicolas, dans laquelle il décrivait, en quelques lignes, la campagne, les deux batailles auxquelles il avait pris part, son avancement, et qui finissait par ces mots: «Je baise les mains à maman, et à papa, en demandant leur bénédiction, et j'embrasse Véra, Natacha et Pétia.» Il envoyait aussi ses compliments à M. Schelling, à Mme Shoss, sa vieille bonne, et suppliait sa mère de vouloir bien donner de sa part un baiser à sa chère Sonia, à laquelle il pensait toujours autant, et qu'il aimait toujours. Sonia à ces mots devint pourpre, et ses yeux se remplirent de larmes. Ne pouvant soutenir les regards dirigés sur elle, elle se sauva dans la grande salle, en fit le tour, pirouetta sur ses talons comme une toupie, et, toute rayonnante de plaisir, elle fit le ballon avec sa robe, et s'accroupit sur le plancher. La comtesse pleurait.
«Il n'y a pas de quoi pleurer, maman, dit Véra. Il faut se réjouir au contraire!»
C'était juste, et cependant le comte, la comtesse, Natacha, tous la regardèrent d'un air de reproche:
«De qui donc tient-elle?» se demanda la comtesse.
La lettre du fils bien-aimé fut lue et relue une centaine de fois, et ceux qui désiraient en entendre le contenu devaient se rendre chez la comtesse, car elle ne s'en dessaisissait pas. Lorsque la comtesse en faisait la lecture aux gouverneurs, aux gouvernantes, à Mitenka, aux connaissances de la maison, c'était chaque fois pour elle une nouvelle jouissance, et chaque fois elle découvrait de nouvelles qualités à son Nicolas chéri. C'était si étrange en effet pour elle de se dire que ce fils qu'elle avait porté dans son sein, il y avait vingt ans, que ce fils à propos duquel elle se disputait avec son mari qui le gâtait, que cet enfant qu'elle croyait entendre bégayer «maman»... était là-bas, loin d'elle, dans un pays étranger, qu'il s'y conduisait en brave soldat, qu'il y remplissait sans mentor son devoir d'homme de cœur! L'expérience de tous les jours, qui nous montre le chemin parcouru insensiblement par les enfants, depuis le berceau jusqu'à l'âge d'homme, n'avait jamais existé pour elle. Chaque pas de son fils vers la virilité lui paraissait aussi merveilleux que s'il eût été le premier exemple d'un semblable développement.
«Quel style, quelles jolies descriptions! Et quelle âme! Et sur lui-même, rien... aucun détail! Il parle d'un certain Denissow, et je suis sûre qu'il aura montré plus de courage qu'eux tous. Quel cœur! Je le disais toujours lorsqu'il était petit, toujours!»
Pendant une semaine on ne s'occupa que de faire des brouillons, et d'écrire, et de recopier la lettre que toute la maison envoyait à Nicolouchka. Sous la surveillance de la comtesse et du comte, on préparait l'argent et les effets nécessaires à l'équipement du nouvel officier, Anna Mikhaïlovna, en femme pratique, avait su ménager à son fils une protection dans l'armée, et se faciliter avec lui des moyens de correspondre, en envoyant ses lettres au grand-duc Constantin, commandant de la garde. Les Rostow, de leur côté, supposaient qu'on adressant leurs lettres «à la garde russe, à l'étranger», c'était parfaitement clair et précis, et que, si les lettres arrivaient jusqu'au grand-duc commandant de la garde, il n'y avait aucune raison pour qu'elles n'arrivassent pas également au régiment de Pavlograd, qui devait se trouver dans le voisinage. Il fut pourtant décidé qu'on enverrait le tout à Boris par le courrier du grand-duc, et que Boris serait chargé de le transmettre à leur fils. Père, mère, Sonia et les enfants, tous avaient écrit, et le vieux comte avait joint au paquet six mille roubles pour l'équipement.
Le 12 novembre, l'armée de Koutouzow, campée aux alentours d'Olmütz, se préparait à être passée en revue par les deux empereurs de Russie et d'Autriche. La garde, qui venait d'arriver, bivouaquait à quinze verstes de là, pour paraître le lendemain matin à dix heures sur le champ de manœuvres.
Nicolas Rostow avait reçu ce même jour un billet de Boris. Boris lui annonçait que le régiment d'Ismaïlovsky s'arrêtait à quelques verstes, et qu'il l'attendait pour lui remettre la lettre et l'argent. La nécessité de ce dernier envoi se faisait vivement sentir, car, après la campagne, et pendant le séjour à Olmütz, Nicolas avait été exposé à toutes les tentations imaginables, grâce aux cantines bien fournies des vivandiers, et grâce aussi aux juifs autrichiens, qui pullulaient dans le camp. Ce n'était dans le régiment de Pavlograd que banquets sur banquets pour fêter les récompenses reçues; puis des courses sans fin à la ville, où une certaine Caroline la Hongroise avait ouvert un restaurant, dont le service était fait par des femmes. Rostow avait fêté tout dernièrement son avancement, avait acheté Bédouin, le cheval de Denissow, et se trouvait endetté jusqu'au cou envers ses camarades et le Vivandier. Après avoir dîné avec des amis, il se mit en quête de son camarade d'enfance, dans le bivouac de la garde. Il n'avait pas encore eu le temps de s'équiper, et portait toujours sa veste râpée de junker, ornée de la croix de soldat, un pantalon à fond de cuir et le ceinturon avec l'épée d'officier; son cheval était un cheval cosaque acheté d'occasion, et son shako bosselé était posé de côté, d'un air tapageur. En s'approchant du régiment d'Ismaïlovsky, il ne pensait dans sa joie qu'à émerveiller Boris et ses camarades de la garde par son air de hussard aguerri qui n'en est pas à sa première campagne.
La garde avait exécuté une promenade plutôt qu'une marche, en faisant parade de sa belle tenue et de son élégance. Les havresacs étaient transportés dans des charrettes, et, à chacune de leurs courtes étapes, les officiers trouvaient des dîners excellents, préparés par les autorités de l'endroit. Les régiments entraient dans les villes et en sortaient musique en tête, et pendant toute la marche, ce dont la garde était très fière, les soldats, obéissant à l'ordre du grand-duc, marchaient au pas et les officiers suivaient à leur rang. Depuis leur départ, Boris n'avait pas quitté Berg, qui était devenu chef de compagnie, et qui, par son exactitude au service, avait su gagner la confiance de ses chefs, et arranger fort avantageusement ses petites affaires. Boris avait eu soin de faire bon nombre de connaissances, qui pouvaient lui devenir très utiles dans un moment donné, entre autres celle du prince André Bolkonsky, à qui il avait apporté une lettre de Pierre, et il espérait être attaché, par sa protection, à l'état-major du général en chef. Berg et Boris, tous deux tirés à quatre épingles, et complètement reposés de leur dernière étape, jouaient aux échecs sur une table ronde, dans le logement propre et soigné qui leur avait été assigné; le long tuyau de la pipe de Berg se prélassait entre ses jambes, pendant que Boris, de ses blanches mains, mettait les pièces en piles, sans perdre de vue la figure de son partenaire, absorbé comme toujours par son occupation du moment:
«Eh bien, comment en sortirez-vous?
—Nous allons voir!»
La porte s'ouvrit à ce moment.
«Le voilà enfin! s'écria Rostow.... Ah! et Berg est aussi là?
—Petits enfants, allez faire dodo,» ajouta-t-il en fredonnant une chanson de sa vieille bonne, qui avait toujours le don de les faire pouffer de rire, Boris et lui.
«Dieu de Dieu, que tu es changé!»
Boris se leva pour aller à la rencontre de son ami, sans oublier toutefois d'arrêter dans leur chute les différentes pièces du jeu; il allait l'embrasser, lorsque Rostow fit un mouvement de côté. Avec cet instinct naturel à la jeunesse, qui ne songe qu'à s'écarter des sentiers battus, Rostow cherchait constamment à exprimer ses sentiments d'une façon neuve et originale, et à ne se conformer en rien aux habitudes reçues. Il n'avait d'autre désir que de faire quelque chose d'extraordinaire, ne fût-ce que de pincer son ami, et surtout d'éviter l'accolade habituelle. Boris au contraire déposa tout tranquillement et affectueusement sur ses joues les trois baisers de rigueur.
Six mois à peine s'étaient écoulés depuis leur séparation, et en se retrouvant ainsi au moment où ils faisaient leurs premiers pas dans la vie, ils furent frappés de l'énorme changement qui était survenu en eux, et qui résultait évidemment du milieu dans lequel ils s'étaient développés.
«Ah! vous autres, maudits frotteurs de parquets, qui rentrez d'une promenade, coquets et pimpants, tandis que nous, pauvres pécheurs de l'armée...» disait Rostow, qui, avec sa jeune voix de baryton et ses mouvements accentués, cherchait à se donner la désinvolture d'un militaire de l'armée, par opposition avec l'élégance de la garde, en montrant son pantalon couvert de boue.