VIII

L'hôtesse allemande passa en ce moment la tête par la porte.

«Est-elle jolie? dit Rostow, en clignant de l'œil.

—Ne crie donc pas si fort! Tu les effrayes, lui dit Boris. Sais-tu bien que je ne t'attendais pas sitôt, car ce n'est qu'hier soir que j'ai remis mon billet à Bolkonsky, un aide de camp que je connais. Je n'espérais pas qu'il te le ferait parvenir aussi vite.... Eh bien, comment vas-tu? Tu as reçu le baptême du feu?»

Rostow, sans répondre, joua avec la croix de soldat de Saint-Georges qui était suspendue aux brandebourgs de son uniforme et, indiquant son bras en écharpe:

«Comme tu vois!

—Ah! ah! dit Boris en souriant, nous aussi, mon cher, nous avons fait une campagne charmante. Son Altesse Impériale suivait le régiment, et nous avions toutes nos aises. En Pologne, des réceptions, des dîners, des bals à n'en plus finir.... Le césarévitch est très bienveillant pour tous les officiers!»

Et ils se racontèrent mutuellement toutes les différentes phases de leur existences: l'un, la vie de bivouac, l'autre les avantages de sa position dans la garde avec de hautes protections.

«Oh! la garde! dit Rostow. Donne-moi du vin.»

Boris fit une grimace, mais, tirant sa bourse de dessous ses oreillers bien blancs, il fit apporter du vin.

«À propos, voici ton argent et la lettre.»

Rostow jeta l'argent sur le canapé, et saisit la lettre en mettant ses deux coudes sur la table pour la lire commodément. La présence de Berg le gênait; se sentant regardé fixement par lui, il se fit aussitôt un écran de sa lettre.

«On ne vous a pas ménagé l'argent! dit Berg, en contemplant le gros sac enfoncé dans le canapé, et nous autres, nous tirons le diable par la queue, avec notre solde.

—Écoutez, mon cher, la première fois que vous recevrez une lettre de chez vous et que vous aurez mille questions à faire à votre ami, je vous assure que je m'en irai tout de suite pour vous laisser toute liberté: ainsi donc, disparaissez bien vite... et allez-vous-en au diable! s'écria-t-il en le faisant pivoter et en le regardant amicalement pour adoucir la vivacité par trop franche de ses paroles. Ne m'en veuillez pas, n'est-ce pas, je vous traite en vieille connaissance!

—Mais je vous en prie, comte, je le comprends parfaitement, dit Berg de sa voix enrouée.

—Allez chez les maîtres de la maison: ils vous ont invité,» ajouta Boris.

Berg passa une redingote sans tache, releva ses cheveux par devant à la façon de l'empereur Alexandre, et, convaincu de l'effet irrésistible produit par sa toilette, il sortit avec un sourire de satisfaction sur les lèvres.

«Ah! quel animal je suis! dit Rostow, en lisant sa lettre.

—Pourquoi?

—Un véritable animal de ne pas leur avoir écrit une seconde fois... ils se sont tellement effrayés! Eh bien, as-tu envoyé Gavrilo chercher du vin? Bravo! nous allons nous en donner!»

Parmi les missives de ses parents il y avait une lettre de recommandation pour le prince Bagration. La vieille comtesse, d'après le conseil d'Anna Mikhaïlovna, l'avait obtenue d'une de ses connaissances, et elle demandait à son fils de la porter au plus tôt à son destinataire, afin d'en tirer profit.

«Quelle folie! j'en ai bien besoin! dit Rostow, en jetant la lettre sur la table.

—Pourquoi l'as-tu jetée?

—C'est une lettre de recommandation, je m'en moque pas mal.

—Comment, tu t'en moques pas mal? mais elle te sera nécessaire.

—Je n'ai besoin de rien; ce n'est pas moi qui irai mendier une place d'aide de camp!

—Pourquoi donc?

—C'est un service de domestique.

—Ah! tu es toujours le même, à ce que je vois, dit Boris.

—Et toi, toujours le même diplomate; mais il ne s'agit pas de cela... que deviens-tu? dit Rostow.

—Comme tu le vois, jusqu'à présent tout va bien, mais je t'avoue que mon but est d'être attaché comme aide de camp, et de ne pas rester dans les rangs.

—Pourquoi cela?

—Parce qu'une fois qu'on est entré dans la carrière militaire, il faut tâcher de la faire aussi brillante que possible.

—Ah! c'est comme cela!»

Et il attacha des regards fixes sur son ami, en s'efforçant, mais en vain, de pénétrer le fond de sa pensée.

Le vieux Gavrilo entra avec le vin demandé.

«Il faudrait envoyer chercher Alphonse Carlovitch, il boirait avec toi à ma place.

—Si tu veux; comment est-il ce Tudesque? demanda Rostow d'un air méprisant.

—C'est un excellent homme, très honnête et très agréable.»

Rostow examina de nouveau Boris et soupira. Berg une fois revenu, la conversation des trois officiers devint plus vive, autour de la bouteille de vin. Ceux de la garde mettaient Rostow au courant des plaisirs qu'ils rencontraient sur leur marche, des réceptions qu'on leur avait faites en Russie, en Pologne et à l'étranger. Ils citaient les mots et les anecdotes de leur chef le grand-duc, à propos de sa bonté et de la violence de son caractère. Berg, qui, selon son habitude, se taisait toujours lorsque le sujet ne le touchait pas directement, raconta complaisamment comment en Galicie il avait eu l'honneur de causer avec Son Altesse Impériale, comment le grand-duc s'était plaint à lui de l'irrégularité de leur marche, et comment, s'approchant un jour en colère de la compagnie, il en avait appelé le chef «Arnaute»! C'était l'expression favorite du césarévitch, dans ses accès d'emportement.

«Vous ne me croirez pas, comte, mais j'étais si sûr de mon bon droit, que je n'éprouvai pas la moindre frayeur; sans me vanter, je vous avouerai que je connais aussi bien les ordres du jour et nos règlements, que «Notre Père qui êtes aux cieux». Aussi n'y a-t-il jamais de fautes de discipline à reprocher ma compagnie, et je comparus devant lui avec une conscience tranquille...»

À ces mots, le narrateur se leva pour montrer comment il s'était avancé, en faisant le salut militaire. Il aurait été difficile de voir une figure témoignant à la fois plus de respect et de contentement de soi-même.

«Il écume, poursuivit-il, m'envoie à tous les diables, et m'accable d'»Arnaute» et de «Sibérie»! Je me garde bien de répondre. «Es-tu muet?» s'écrie-t-il. Je continue à me taire.... Eh bien! comte, qu'en dites-vous? Le lendemain, dans l'ordre du jour, pas un mot à propos de cette scène! Voilà ce que c'est que de ne pas perdre la tête! Oui, comte, c'est ainsi, répéta-t-il, en allumant sa pipe et en lançant en l'air des anneaux de fumée.

—Je vous en félicite,» dit Rostow.

Mais Boris, devinant ses intentions moqueuses à l'endroit de Berg, détourna adroitement la conversation en priant son ami de leur dire quand et comment il avait été blessé. Rien ne pouvait être plus agréable à Rostow, qui commença son récit; s'animant de plus en plus, il se mit à raconter l'affaire de Schöngraben, non pas comme elle s'était passée, mais comme il aurait souhaité qu'elle se fût passée c'est-à-dire embellie par sa féconde imagination. Rostow aimait sans doute la vérité, et tenait à s'y confirmer; cependant il s'en éloigna malgré lui, imperceptiblement. Un exposé exact et prosaïque aurait été mal reçu par ses camarades, qui, ayant, comme lui, entendu plus d'une fois décrire des batailles, et s'en étant fait une idée précise, n'auraient ajouté aucune foi à ses paroles, et peut-être même l'auraient accusé de ne pas avoir saisi l'ensemble de ce qui s'était passé sous ses yeux. Comment leur raconter tout simplement qu'il était parti au galop, que, tombé de cheval, il s'était foulé le poignet et enfui à toutes jambes devant un Français? Se borner ainsi à la pure vérité aurait demandé un grand effort de sa part. Lâchant la bride à sa fantaisie, il leur narra comment, au milieu du feu, une folle ardeur s'étant emparée de lui, il avait tout oublié, s'était précipité comme la tempête sur un carré, y sabrant de droite et de gauche, comment enfin il était tombé d'épuisement..., etc., etc.

«Tu ne peux te figurer, ajouta-t-il, l'étrange et terrible fureur qui s'empare de vous pendant la mêlée!»

Comme il prononçait cette belle péroraison, le prince Bolkonsky entra dans la chambre. Le prince André, qui était flatté de voir les jeunes gens s'adresser à lui, aimait à les protéger. Boris lui avait plu, et il ne demandait pas mieux que de lui rendre service. Envoyé chez le césarévitch par Koutouzow avec des papiers, il était venu en passant. À la vue du hussard d'armée, échauffé par le récit de ses exploits (il ne pouvait souffrir les individus de cette espèce), il fronça le sourcil, sourit affectueusement à Boris et, s'inclinant légèrement, s'assit sur le canapé. Rien ne pouvait lui être plus désagréable que de tomber dans une société déplaisante pour lui. Rostow, devinant sa pensée, rougit jusqu'au blanc des yeux: malgré son indifférence et son dédain pour l'opinion de ces messieurs de l'état-major, il se sentit gêné par le ton cassant et moqueur du prince André; remarquant aussi que Boris semblait avoir honte de lui, il finit par se taire. Ce dernier demanda s'il y avait des nouvelles et si l'on pouvait sans indiscrétion connaître les dispositions futures.

«On va probablement marcher en avant,» dit Bolkonsky, qui tenait à ne pas se compromettre devant des étrangers.

Berg profita de l'occasion pour s'informer, avec sa politesse habituelle, si la ration de fourrage ne serait pas doublée pour les chefs de compagnie de l'armée. Le prince André lui répondit, avec un sourire, qu'il n'était pas juge de questions d'État aussi graves.

«J'ai un mot à vous dire concernant votre affaire, dit-il à Boris, mais nous en causerons plus tard. Venez chez moi après la revue, nous ferons tout ce qu'il sera possible de faire...»

Et s'adressant à Rostow, dont il ne semblait pas remarquer l'air confus et passablement irrité:

«Vous racontiez l'affaire de Schöngraben? Vous étiez là?

—J'étais là!» répondit Rostow d'un ton agressif.

Bolkonsky, trouvant l'occasion toute naturelle de s'amuser de sa mauvaise humeur, lui dit:

«Oui, on invente pas mal d'histoires sur cet engagement!

—Oui, oui, on invente des histoires! dit Rostow en jetant tour à tour sur Boris et sur Bolkonsky un regard devenu furieux; oui, il y a beaucoup d'histoires, mais nos relations, les relations de ceux qui ont été exposés au feu de l'ennemi, celles-là ont du poids, et un poids d'une bien autre valeur que celles de ces élégants de l'état-major, qui reçoivent des récompenses sans rien faire....

—Selon vous, je suis de ceux-là?» reprit avec sang-froid et en souriant doucement le prince André.

Un singulier mélange d'impatience et de respect pour le calme du maintien de Bolkonsky agitait Rostow.

«Je ne dis pas cela pour vous, je ne vous connais pas, et n'ai pas, je l'avoue, le désir de vous connaître davantage. Je le dis pour tous ceux des états-majors en général.

—Et moi, dit le prince André, en l'interrompant d'une voix mesurée et tranquille, je vois que vous voulez m'offenser, ce qui serait par trop facile si vous vous manquiez de respect à vous-même; mais vous reconnaîtrez sans doute aussi que l'heure et le lieu sont mal choisis pour l'essayer. Nous sommes tous à la veille d'un duel sérieux et important, et ce n'est pas la faute de Droubetzkoï, votre ami d'enfance, si ma figure a le malheur de vous déplaire. Du reste, ajouta-t-il en se levant, vous connaissez mon nom et vous savez où me trouver; n'oubliez pas que je ne me considère pas le moins du monde comme offensé, et, comme je suis plus âgé que vous, je me permets de vous conseiller de ne donner aucune suite à votre mauvaise humeur. Ainsi donc, Boris, à vendredi après la revue, je vous attendrai...»

Et le prince André sortit en les saluant.

Rostow ahuri ne retrouva pas son aplomb. Il s'en voulait mortellement de n'avoir rien trouvé à répondre, et, s'étant fait amener son cheval, il prit congé de Boris assez sèchement.

«Fallait-il aller provoquer cet aide de camp poseur, ou laisser tomber l'affaire dans l'eau?»

Cette question le tourmenta tout le long de la route. Tantôt il se représentait le plaisir qu'il éprouverait à voir la frayeur de ce petit homme orgueilleux, tantôt il se surprenait avec étonnement à désirer, avec une ardeur qu'il n'avait jamais ressentie, l'amitié de cet aide de camp qu'il détestait.

Le lendemain de l'entrevue de Boris et de Rostow, les troupes autrichiennes et russes, au nombre de 80 000 hommes, y compris celles qui arrivaient de Russie et celles qui avaient fait la campagne, furent passées en revue par l'empereur Alexandre, accompagné du césarévitch, et l'empereur François, suivi d'un archiduc. Dès l'aube du jour, les troupes, dans leur tenue de parade, s'alignaient sur la plaine devant la forteresse. Une masse mouvante, aux drapeaux flottants, s'arrêtait au commandement des officiers, se divisait et se formait en détachements, se laissant dépasser par un autre flot bariolé d'uniformes différents. Plus loin, c'était la cavalerie, habillée de bleu, de vert, de rouge, avec ses musiciens aux uniformes brodés, qui s'avançait au pas cadencé des chevaux noirs, gris et alezans; puis venait l'artillerie, qui, au bruit d'airain de ses canons reluisants et tressautant sur leurs affûts, se déroulait comme un serpent, entre la cavalerie, et l'infanterie, pour se rendre à la place qui lui était réservée, en répandant sur son passage l'odeur des mèches allumées. Les généraux en grande tenue, chamarrés de décorations, collets relevés, et la taille serrée, les officiers élégants et parés, les soldats aux visages rasés de frais, aux fourniments brillants, les chevaux bien étrillés, à la robe miroitante comme le satin, à la crinière bien peignée, tous comprenaient qu'il allait se passer quelque chose de grave et de solennel. Du général au soldat, chacun se sentait un grain de sable dans cette mer vivante, mais avait conscience en même temps de sa force comme partie de ce grand tout.

Après maints efforts, à dix heures, tout fut prêt. L'armée était placée sur trois rangs: la cavalerie en premier, l'artillerie ensuite et l'infanterie en dernier.

Entre chaque arme différente il y avait un large espace. Chacune de ces trois parties se détachait vivement sur les deux autres. L'armée de Koutouzow, dont le premier rang de droite était occupé par le régiment de Pavlograd, puis les nouveaux régiments de l'armée et de la garde arrivés de Russie, puis l'armée autrichienne, tous, rivalisant de bonne tenue, étaient sur la même ligne et sous le même commandement.

Tout à coup un murmure, semblable à celui du vent bruissant dans le feuillage, parcourut les rangs:

«Ils arrivent! Ils arrivent!» s'écrièrent quelques voix.

Et la dernière inquiétude de l'attente se répandit comme une traînée de poudre.

Un groupe s'était en effet montré dans le lointain. Au même moment, un léger souffle traversant le calme de l'air agita les flammes des lances et les drapeaux, dont les plis s'enroulaient autour des hampes. Il semblait que ce frissonnement témoignât de la joie de l'armée à l'approche des souverains:

«Silence!» cria une voix.

Puis, ainsi que le chant des coqs se répondant aux premières lueurs de l'aurore, le mot fut répété sur différents points, et tout se tut.

On n'entendit plus, dans ce calme profond, que le pas des chevaux qui approchaient: les trompettes du 1errégiment sonnèrent une fanfare, dont les sons entraînants paraissaient sortir de ces milliers de poitrines joyeusement émues à l'arrivée des empereurs. À peine la musique avait-elle cessé, que la voix jeune et douce de l'empereur Alexandre prononça distinctement ces mots:

«Bonjour, mes enfants!»

Et le 1errégiment fit éclater un hourra si retentissant et si prolongé, que chacun de ces hommes tressaillit à la pensée du nombre et de la puissance de la masse dont il faisait partie.

Rostow, placé au premier rang dans l'armée de Koutouzow, la première sur le passage de l'empereur, éprouva, comme tous les autres, ce sentiment général d'oubli de soi-même, d'orgueilleuse conscience de sa force et d'attraction passionnée vers le héros de cette solennité.

Il se disait qu'à une parole de cet homme toute cette masse et lui-même, infime atome, se précipiteraient dans le feu et dans l'eau, tout prêts à commettre des crimes ou des actions héroïques, et il se sentait frémir et presque défaillir à la vue de celui qui personnifiait cette parole.

Les cris de hourra! hourra! retentissaient de tous côtés, et les régiments, l'un après l'autre, sortant de leur immobilité et de leur silence de mort, étaient évoqués à la vie, lorsque l'Empereur passait devant eux, et le recevaient au son des fanfares, en poussant des hourras qui se confondaient avec les hourras précédents en une clameur assourdissante.

Au milieu de ces lignes noires, immobiles, qui semblaient pétrifiées sous leurs larges shakos, des centaines de cavaliers caracolaient dans une élégante symétrie. C'était la suite des deux Empereurs, sur qui était, concentrée toute l'attention contenue et émue de ces 80 000 hommes.

Le jeune et bel Empereur, en uniforme de garde à cheval, le tricorne posé de côté, avec son visage agréable, sa voix douce et bien timbrée, attirait surtout les regards.

Rostow, qui était placé non loin des trompettes, suivait de sa vue perçante l'approche de son souverain, et, lorsqu'il en eut distingué à vingt pas les traits rayonnants de beauté, de jeunesse et de bonheur, il se sentit pris d'un élan irrésistible de tendresse et d'enthousiasme: tout dans l'extérieur du souverain le ravissait.

Arrêté en face du régiment de Pavlograd, le jeune Empereur, s'adressant à l'Empereur d'Autriche, prononça en français quelques paroles et sourit.

Rostow sourit aussi, et sentit que son amour ne faisait que croître; il aurait voulu lui en donner une preuve, et l'impossibilité de le faire le rendait tout malheureux. L'Empereur appela le chef de régiment.

«Mon Dieu! que serait-ce s'il s'adressait à moi! j'en mourrais de joie!

—Messieurs, dit l'Empereur en s'adressant aux officiers (et Rostow crut entendre une voix du ciel), je vous remercie de tout mon cœur. Vous avez mérité les drapeaux de Saint-Georges et vous vous en montrerez dignes!

—Rien que mourir, mourir pour lui!» se disait Rostow.

À ce moment éclatèrent de formidables hourras, auxquels se joignit Rostow, de toute la force de ses poumons, pour mieux témoigner, au risque de se briser la poitrine, du degré de son enthousiasme.

L'Empereur resta quelques instants indécis.

«Comment peut-il être indécis?» se dit Rostow.

Mais cette indécision lui parut aussi majestueuse et aussi pleine de charme que tout ce que faisait l'Empereur, qui, ayant touché, du bout de sa botte étroite, comme on les portait alors, sa belle jument bai brun, rassembla les rênes de sa main gantée de blanc, et s'éloigna, suivi du flot de ses aides de camp, pour aller s'arrêter, de plus en plus loin, devant les autres régiments; et l'on ne voyait plus à la fin que le plumet blanc de son tricorne ondulant au-dessus de la foule.

Rostow avait remarqué Bolkonsky parmi les officiers de la suite. Il se rappela la dispute de la veille, et se demanda s'il fallait, oui ou non, le provoquer: «Non certainement, se dit-il.... Peut-on penser à cela à présent? Que signifient nos querelles et nos offenses, quand nos cœurs débordent d'amour, de dévouement et d'exaltation? J'aime tout le monde et je pardonne à tous!»

Lorsque l'Empereur eut passé devant tous les régiments, ils défilèrent à leur tour. Rostow, monté sur Bédouin, qu'il avait tout nouvellement acheté à Denissow, passa le dernier de son escadron, seul et bien en vue.

Excellent cavalier, il éperonna vivement son cheval et le mit au grand trot. Abaissant sur son poitrail sa bouche écumante, la queue élégamment arquée, fendant l'air, rasant la terre, jetant haut et avec grâce ses jambes fines, Bédouin semblait sentir, lui aussi, que le regard de l'Empereur était fixé sur lui.

Le cavalier, de son côté, les jambes en arrière, la figure rayonnante et inquiète, le buste correctement redressé, ne faisait qu'un avec son cheval, et ils passèrent tous deux devant l'Empereur, dans toute leur beauté.

«Bravo les hussards de Pavlograd! dit l'Empereur.

—Mon Dieu, que je serais heureux s'il voulait me dire là tout de suite de me jeter dans le feu!» pensa Rostow.

La revue terminée, les officiers nouvellement arrivés et ceux de Koutouzow se formèrent en groupes et s'entretinrent des récompenses, des Autrichiens et de leurs uniformes, de Bonaparte et de sa situation critique, surtout lorsque le corps d'Essen les aurait rejoints et que la Prusse se serait franchement alliée à la Russie.

Mais c'était la personne même de l'empereur Alexandre qui faisait le fond de toutes les conversations: on se répétait chacun de ses mots, de ses mouvements, et l'enthousiasme allait toujours croissant.

On ne désirait qu'une chose: marcher à l'ennemi sous son commandement, car avec lui on était sûr de la victoire, et, après la revue, l'assurance de vaincre était plus forte qu'après deux victoires remportées.

Le lendemain de la revue, Boris, ayant mis son plus bel uniforme, se rendit à Olmütz accompagné des vœux de Berg, pour profiter des bonnes dispositions de Bolkonsky. Une petite place bien commode, celle d'aide de camp près d'un personnage haut placé, était tout ce qu'il lui fallait.

«C'est bon pour Rostow, se disait-il, à qui son père envoie six mille roubles à la fois, de faire le dédaigneux et de traiter cela de service de laquais; mais moi, qui n'ai rien que ma tête, il faut que je me pousse dans la carrière, et que je profite de toutes les occasions favorables.

Le prince André n'était point à Olmütz ce jour-là. Mais l'aspect de la ville, animée par la présence du quartier général, du corps diplomatique, des deux empereurs, avec leur suite, leurs cours et leurs familiers, ne fit qu'augmenter en lui le désir de pénétrer dans ces hautes sphères.

Bien qu'il fût dans la garde, il n'y connaissait personne. Tout ce monde chamarré de cordons et de décorations, aux plumets multicolores, parcourant les rues avec de beaux attelages, aussi bien militaire que civil, lui paraissait à une telle hauteur au-dessus de lui, petit officier, qu'il ne voulait ni ne pouvait assurément soupçonner même son existence. Dans la maison occupée par le général en chef Koutouzow, et où il était allé chercher Bolkonsky, l'accueil qu'il reçut des aides de camp et des domestiques semblait destiné à lui faire comprendre qu'ils avaient par-dessus la tête des flâneurs comme lui. Cependant le lendemain, qui était le 15 du mois, il renouvela sa tentative. Le prince André était chez lui, et l'on fit entrer Boris dans une grande salle; c'était une ancienne salle de bal, où l'on avait entassé cinq lits, des meubles de toute espèce, tables, chaises, plus un piano. Un aide de camp en robe de chambre persane écrivait à côté de la porte d'entrée. Un second, le gros et beau Nesvitsky, étendu sur son lit, les bras passés sous la tête en guise d'oreiller, riait avec un officier assis à ses pieds. Le troisième jouait une valse viennoise. Le quatrième, à moitié couché sur l'instrument, la lui fredonnait. Bolkonsky n'y était pas. Personne ne changea d'attitude à la vue de Boris, sauf l'aide de camp en robe de chambre, qui lui répondit d'un air de mauvaise humeur que Bolkonsky était de service, et qu'il le trouverait dans le salon d'audience, la porte à gauche dans le corridor. Boris le remercia, s'y rendit et y vit effectivement une dizaine d'officiers et de généraux.

Au moment où il entrait, le prince André, avec cette politesse fatiguée qui dissimule l'ennui, mais que le devoir impose, écoutait un général russe décoré, d'un certain âge et rouge de figure, qui, planté sur la pointe des pieds, lui exposait son affaire de cet air craintif habituel au soldat:

«Très bien, ayez l'obligeance d'attendre,» répondit-il au général, avec cet accent français qu'il affectait en parlant russe, lorsqu'il voulait être dédaigneux.

Ayant aperçu Boris, et sans plus s'occuper du pétitionnaire, qui courait après lui en réitérant sa demande et en assurant qu'il n'avait pas fini, le prince André vint à lui et le salua amicalement. À ce changement à vue, Boris comprit ce qu'il avait soupçonné tout d'abord, c'est qu'en dehors de la discipline et de la subordination, telles qu'elles sont écrites dans le code militaire, et telles qu'on les pratiquait au régiment, il y en avait une autre bien plus essentielle, qui forçait ce général à la figure enluminée à attendre patiemment le bon plaisir du capitaine André, du moment que celui-ci préférait causer avec le sous-lieutenant prince Boris Droubetzkoï. Il se promit de se guider à l'avenir d'après ce dernier code et non d'après celui qui était en vigueur. Grâce aux lettres de recommandation dont on l'avait pourvu, il se sentait placé cent fois plus haut que ce général, qui, une fois dans les rangs, pouvait l'écraser, lui simple sous-lieutenant de la garde.

«Je regrette de vous avoir manqué hier, dit le prince André en lui serrant la main. J'ai couru toute la journée avec des Allemands. J'ai été avec Weirother faire une inspection et étudier la dislocation des troupes, et vous savez que, lorsque les Allemands se piquent d'exactitude, on n'en finit plus.»

Boris sourit et fit semblant de comprendre ce qui devait être connu de tout le monde. C'était pourtant la première fois qu'il entendait le nom de Weirother et le mot de «dislocation».

«Ainsi donc, mon cher, vous voulez devenir aide de camp?

—Oui, répondit Boris en rougissant malgré lui, je désirerais le demander au général en chef; le prince Kouraguine lui en aura sans doute écrit. Je le désirerais surtout parce que je doute que la garde voie le feu, ajouta-t-il enchanté de trouver ce prétexte plausible à sa requête.

—Bien, bien, nous en causerons, dit le prince André; aussitôt mon rapport présenté au sujet de ce monsieur, je serai à vous.»

Pendant son absence, le général, qui comprenait autrement que Boris les avantages de la discipline sous-entendue, jeta un regard furieux sur cet impudent sous-lieutenant qui l'avait empêché de raconter en détail son affaire; ce dernier en fut un peu décontenancé, et attendit avec impatience le retour du prince André, qui l'emmena aussitôt dans la grande salle aux cinq lits.

«Voici, mon cher, mes conclusions: vous présenter au général en chef est parfaitement inutile; il vous dira mille amabilités, vous engagera à dîner chez lui... (Ce ne serait pourtant pas trop mal par rapport à cette autre discipline, se dit Boris en lui-même...) et il ne fera rien de plus, car on formerait bientôt tout un bataillon de nous autres aides de camp et officiers d'ordonnance. Je vous propose autre chose, d'autant mieux que Koutouzow et son état-major n'ont plus la même importance. Dans ce moment, tout est concentré dans la personne de l'Empereur; ainsi donc, nous irons voir le général aide de camp prince Dolgoroukow, un de mes bons amis, un excellent homme, à qui j'ai parlé de vous; peut-être trouvera-t-il moyen de vous placer auprès de lui, ou bien même plus haut, plus près du soleil.»

Le prince André, toujours prêt à guider un jeune homme et à lui rendre sa carrière plus facile, s'acquittait de ce devoir avec un plaisir tout particulier, et, sous le couvert de cette protection accordée à autrui et qu'il n'aurait jamais acceptée pour lui-même, il gravitait autour de cette sphère qui l'attirait malgré lui, et de laquelle rayonnait le succès.

La soirée était déjà assez avancée, lorsqu'ils franchirent le seuil du palais occupé par les deux empereurs et leurs cours.

Leurs Majestés avaient assisté ce même jour à un conseil de guerre, auquel avaient également pris part tous les membres du Hofkriegsrath. On y avait décidé, contre l'avis des vieux militaires, tels que Koutouzow et le prince Schwarzenberg, qu'on reprendrait l'offensive et qu'on livrerait bataille à Bonaparte. Au moment où le prince André se mettait en quête du prince Dolgoroukow, il aperçut encore, sur les différents visages qu'il rencontrait, la trace de cette victoire remportée par le parti des jeunes dans le conseil de guerre. Les voix des temporiseurs qui conseillaient d'attendre avaient été si bien étouffées par leurs adversaires, et leurs arguments renversés par des preuves si infaillibles à l'appui des avantages de l'offensive, que la future bataille et la victoire qui devait en être la conséquence incontestable appartenaient pour ainsi dire déjà au passé plutôt qu'à l'avenir. Les forces considérables de Napoléon (excédant à coup sûr les nôtres) étaient massées sur un seul point. Nos troupes, excitées par la présence des empereurs, ne demandaient qu'à se battre; le point stratégique sur lequel elles auraient à agir était connu dans ses moindres détails du général Weirother, qui devait servir de guide aux deux armées. Par une heureuse coïncidence, l'armée autrichienne ayant manœuvré l'année précédente sur ce terrain, il fut tracé sur les cartes avec une exactitude mathématique; l'inaction de Napoléon faisait naturellement croire qu'il s'était affaibli.

Le prince Dolgoroukow, l'un des plus chauds défenseurs du plan d'attaque, venait de rentrer du conseil, ému, épuisé, mais fier de son triomphe, lorsque le prince André, auquel il serra aimablement la main, lui présenta son protégé. Incapable de contenir plus longtemps les pensées qui l'agitaient en ce moment, et ne faisant guère attention à Boris:

«Eh bien, mon cher, dit-il en français, en s'adressant au prince André, nous l'avons remportée, la victoire! Dieu veuille seulement que celle qui s'ensuivra soit aussi brillante! Et je vous avoue, mon cher, que je reconnais mes torts envers les Autrichiens, et surtout envers Weirother. Quelle minutie! Quelle connaissance des lieux! Quelle prévoyance de toutes les conditions, de toutes les éventualités, des moindres détails! On ne saurait décidément imaginer un ensemble aussi avantageux que celui de notre situation actuelle. La réunion de la scrupuleuse exactitude autrichienne avec la bravoure russe, que faut-il de plus?

—L'attaque est donc décidée?

—Oui, mon cher, et Bonaparte me paraît avoir perdu la tête! L'Empereur a reçu une lettre de lui aujourd'hui...»

Et Dolgoroukow sourit d'une manière significative.

«Oui-da! que lui écrit-il donc?

—Mais que peut-il lui écrire? Traderidera... etc., rien que pour gagner du temps. Il tombera entre nos mains, soyez-en sûr! Mais le plus amusant, et il sourit avec une bonhomie pleine de malice, c'est qu'on ne savait comment lui adresser la réponse. Ne pouvant l'adresser au consul, il va de soi qu'on ne pouvait l'adresser à l'Empereur; il ne restait plus que le général Bonaparte, c'était au moins mon avis.

—Mais, lui dit Bolkonsky, il me semble qu'entre ne pas le reconnaître Empereur et l'appeler général il y a une différence.

—Certainement, et c'était là la difficulté, continua vivement Dolgoroukow. Aussi Bilibine, qui est fort intelligent, proposa l'adresse suivante: «À l'usurpateur et à l'ennemi du genre humain.»

—Rien que cela?

—En tout cas, Bilibine a sérieusement tourné la difficulté, en homme d'esprit qu'il est....

—Comment?

—Au chef du gouvernement français!—C'est bien, n'est-ce pas.

—Très bien, mais ça lui déplaira fort, dit Bolkonsky.

—Oh! sans aucun doute! Mon frère, qui le connaît, ayant plus d'une fois dîné chez cet Empereur à Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de plus fin et de plus rusé diplomate: l'habileté française jointe à l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow, s'adressant tantôt à Boris, tantôt au prince André, leur raconta comment Bonaparte, voulant éprouver notre ambassadeur, avait laissé tomber son mouchoir à ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser, s'était arrêté devant lui; comment Markow, laissant aussitôt tomber le sien tout à côté, le ramassa sans toucher à l'autre.

—Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en solliciteur pour ce jeune homme...»

Un aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur ne donna pas au prince André le temps de finir sa phrase.

«Oh! quel ennui, dit le prince Dolgoroukow, en se levant à la hâte et en serrant la main aux deux jeunes gens. Je ferai tout ce qui me sera possible, tout ce qui dépendra de moi, pour vous et ce charmant jeune homme. Mais ce sera pour une autre fois! Vous voyez...» ajouta-t-il en serrant de nouveau la main de Boris avec une familiarité bienveillante et légère.

Boris était tout ému du voisinage de cette personnalité puissante, ému aussi de se trouver en contact avec un des ressorts qui mettaient en mouvement ces énormes masses, dont lui, dans son régiment, ne se sentait qu'une petite, soumise et infime parcelle. Ils traversèrent le corridor à la suite du prince Dolgoroukow, et au moment où celui-ci entrait dans les appartements de l'Empereur, il en sortit un homme en habit civil, de haute taille, à figure intelligente, et dont la mâchoire proéminente, loin d'enlaidir les traits, y ajoutait au contraire beaucoup de vivacité et de mobilité. Il salua en passant Dolgoroukow comme un intime, et jeta un regard fixe et froid sur le prince André, vers lequel il s'avança avec la certitude que l'autre le saluerait et se rangerait pour le laisser passer; mais le prince André ne fit ni l'un ni l'autre; la figure de l'inconnu exprima l'irritation, et, se détournant, il longea l'autre côté du corridor.

«Qui est-ce? demanda Boris.

—Un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques, à mon avis. C'est le ministre des affaires étrangères, le prince Adam Czartorisky.... Ce sont ces hommes-là, dit le prince André avec un soupir qu'il ne put réprimer, qui décident du sort des nations!»

Les troupes se mirent en marche le lendemain, et Boris, n'ayant revu ni Bolkonsky ni Dolgoroukow, pendant le temps qui s'écoula jusqu'à la bataille d'Austerlitz, fut laissé dans son régiment.

Le 16, à l'aube, l'escadron de Denissow, faisant partie du détachement du prince Bagration, quitta sa dernière étape pour gagner le champ de bataille, à la suite des autres colonnes; mais, à la distance d'une verste, il reçut l'ordre de s'arrêter. Rostow vit défiler devant lui les cosaques, le 1eret le 2èmeescadron de hussards, quelques bataillons d'infanterie et de l'artillerie, les généraux prince Bagration, Dolgoroukow et leurs aides de camp. La lutte intérieure qu'il avait soutenue pour vaincre la terreur qui s'emparait de lui au moment de l'engagement, tous ses beaux rêves sur la façon dont il s'y distinguerait à l'avenir, s'évanouissaient en fumée, car son escadron fut laissé dans la réserve, et la journée s'écoula triste et ennuyeuse. À neuf heures du matin, il entendit au loin une fusillade, des cris, des hourras, il vit ramener quelques blessés et enfin, au milieu d'une centaine de cosaques, tout un détachement de cavalerie française; si l'engagement, comme on le voyait, avait été court, il s'était du moins terminé à notre avantage; officiers et soldats parlaient d'une brillante victoire, de la prise de Vischau et d'un escadron français fait prisonnier. Le temps était pur, un beau soleil réchauffait l'air après la légère gelée de la nuit, et le radieux éclat d'une belle journée d'automne, en harmonie avec la joie et l'expression du triomphe, se reflétait sur les traits des soldats, des officiers, des généraux et des aides de camp qui se croisaient en tous sens. Après avoir souffert l'angoisse inévitable qui précède une affaire, pour passer ensuite cette joyeuse journée dans l'inaction, Rostow ressentait une vive impatience.

«Rostow, viens ici, noyons notre chagrin! lui cria Denissow, qui, assis sur le bord de la route, avait un flacon d'eau-de-vie et quelques victuailles à côté de lui, et était entouré d'officiers qui partageaient ses provisions.

—Encore un qu'on amène! dit l'un d'eux, en désignant un dragon français qui marchait entre deux cosaques, dont l'un menait par la bride la belle et forte monture du prisonnier.

—Vends-moi le cheval, cria Denissow au cosaque.

—Volontiers, Votre Noblesse.»

Les officiers se levèrent et entourèrent le cosaque et le prisonnier. Ce dernier était un jeune Alsacien, qui parlait français avec un accent allemand des plus prononcés. Il était rouge d'émotion; ayant entendu parler sa langue, il s'adressait à chacun d'eux alternativement, en leur expliquant qu'il n'avait pas été pris par sa faute, que c'était le caporal qui en était cause, qu'il l'avait envoyé chercher des housses, quoiqu'il l'assurât que les Russes étaient déjà là, et à chaque phrase il ajoutait:

«Qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval.»

Et il le caressait. Il avait l'air de ne pas se rendre bien compte de ce qu'il disait: tantôt il s'excusait d'avoir été fait prisonnier, tantôt il faisait parade de sa ponctualité à remplir ses devoirs de soldat, comme s'il était encore en présence de ses chefs. C'était pour notre arrière-garde un spécimen exact des armées françaises, que nous connaissions encore si peu.

Les cosaques échangèrent son cheval contre deux pièces d'or, et Rostow, qui pour le moment se trouvait le plus riche des officiers, en devint propriétaire.

«Mais qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval,» lui répéta l'Alsacien.

Rostow le rassura et lui donna un peu d'argent.

«Allez! allez! dit le cosaque, en prenant le prisonnier français par la main pour le faire avancer.

—L'Empereur! l'Empereur! cria-t-on tout à coup autour d'eux. Tous s'agitèrent, se dispersèrent, se placèrent à leur poste, et Rostow, voyant venir de loin quelques cavaliers avec des plumets blancs, gagna prestement sa place et se mit en selle. Toute sa mauvaise humeur, tout son ennui, toute pensée personnelle s'effacèrent à l'instant de son esprit; devant le sentiment de joie ineffable qui le pénétrait tout entier, à l'approche de son souverain. C'était pour lui une compensation complète à la déception du matin; exalté, comme un amoureux qui a obtenu le rendez-vous désiré, il n'osait se retourner, et devinait son arrivée, non au bruit des chevaux, mais à l'intensité de l'émotion qui s'épanouissait en lui et qui éclairait et illuminait tout ce qui l'entourait. Cependant le «soleil» arrivait plus près, plus près.... Rostow se sentait comme enveloppé des rayons de sa douce et majestueuse lumière..., et il entendit cette voix si bienveillante, si calme, si imposante et si naturelle à la fois, qui résonna au milieu d'un silence de mort:

«Les hussards de Pavlograd? demanda l'Empereur.

—La réserve, Sire!» répondit une voix humaine, après la voix divine qui avait parlé.

L'Empereur s'arrêta devant Rostow. La beauté de sa figure, plus frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout rayonnant de la vivacité de l'adolescence, n'enlevait rien à la sereine majesté de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce qui bouillonnait dans l'âme de ce dernier? Rostow en était convaincu, car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux bleus.

Relevant les sourcils, l'Empereur éperonna brusquement son cheval et s'élança au galop en avant.

Le jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister à l'engagement, malgré tous les avis contraires de ses conseillers, et, s'étant séparé à midi de la troisième colonne qu'il suivait, il allait rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment où il atteignait les hussards, plusieurs aides de camp lui apportèrent la nouvelle de l'heureuse issue de l'affaire.

Cette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un escadron français, lui fut représentée comme une grande victoire, si bien que l'Empereur et même l'armée, avant que la fumée se fût dissipée, étaient persuadés que les Français avaient été vaincus, et obligés de battre en retraite. Peu d'instants après le départ de l'Empereur, la division du régiment de Pavlograd reçut l'ordre d'avancer, et Rostow eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite ville de Vischau. Quelques blessés et quelques tués qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever y gisaient encore sur la place où la fusillade avait été la plus chaude. L'Empereur, accompagné de sa suite civile et militaire, monté sur un cheval alezan, se penchait de côté, portant d'un geste plein de grâce une lorgnette d'or à ses yeux, et regardait un soldat étendu à ses pieds, sans casque et la tête ensanglantée. L'aspect de ce blessé, horrible à voir, si près de l'Empereur, fut désagréable à Rostow; il s'aperçut de la contraction de son visage et du frissonnement qui parcourait tout son être; il vit son pied presser nerveusement le flanc de sa monture, qui, bien dressée, conservait une immobilité complète. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le blessé, qui poussa un gémissement, et il le posa sur un brancard.

«Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement?» dit l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance était plus vive que celle du mourant.

Il s'éloigna, et Rostow, qui avait remarqué ses yeux humides de larmes, l'entendit dire en français à Czartorisky:

«Quelle terrible chose que la guerre!»

L'avant-garde établie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce jour-là cédait le terrain sans la moindre résistance, avait reçu les remerciements de l'Empereur, la promesse de récompenses et une double ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac pétillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des soldats remplissaient l'air. Denissow fêtait son avancement au rang de major, et Rostow, légèrement gris à la fin du souper, proposa de porter la santé de Sa Majesté, non pas la santé officielle de l'Empereur comme souverain, mais la santé de l'Empereur comme homme plein de cœur et de charme....

«Buvons à sa santé, s'écria-t-il, et à la prochaine victoire!... Si nous nous sommes bien battus, si nous n'avons pas reculé à Schöngraben devant les Français, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui, à notre tête? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je ne m'exprime peut-être pas bien, mais je le sens et vous aussi! À la santé de l'empereur Alexandre 1er! Hourra!

—Hourra!» répondirent en chœur les officiers.

Et le vieux Kirstein criait avec autant d'enthousiasme que l'officier de vingt ans.

Leurs verres vidés et brisés, Kirstein en remplit d'autres, et, s'avançant en manches de chemise, un verre à la main, vers les soldats groupés autour du feu, il leva le verre au-dessus de sa tête, pendant que la flamme éclairait de ses rouges reflets sa pose triomphale, ses grandes moustaches grises, et sa poitrine blanche, que sa chemise entr'ouverte laissait à découvert.

«Enfants, à la santé de notre Empereur et à la victoire sur l'ennemi!» s'écria-t-il de sa voix basse et vibrante.

Ses hommes l'entourèrent en lui répondant par de bruyantes acclamations.

En se séparant à la nuit, Denissow frappa sur l'épaule de son favori Rostow:

«Pas moyen de s'amouracher, hein? alors on s'est épris de l'Empereur!

—Denissow, ne plaisante pas là-dessus, c'est un sentiment trop élevé, trop sublime!

—Oui, oui, mon jeune ami, je suis de ton avis, je le partage et je l'approuve!—Non, tu ne le comprends pas!»

Et Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'éteignaient peu à peu, en rêvant au bonheur de mourir, sans songer à sa vie, de mourir simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet transporté d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'était pas le seul à penser ainsi: les neuf dixièmes des soldats éprouvaient, quoique à un moindre degré, ces sensations enivrantes, pendant les heures mémorables qui précédèrent la journée d'Austerlitz.

L'Empereur séjourna le lendemain à Vischau. Son premier médecin Willier ayant été appelé par lui plusieurs fois, la nouvelle d'une indisposition de l'Empereur s'était répandue dans le quartier général, et dans son entourage intime on disait qu'il n'avait ni appétit ni sommeil. On attribuait cet état à la violente impression qu'avait produite sur son âme sensible la vue des morts et des blessés.

Le 17, de grand matin, un officier français, protégé par le drapeau parlementaire, et demandant une audience de l'Empereur lui-même, fut amené des avant-postes. Cet officier était Savary. L'empereur venait de s'endormir. Savary dut attendre; à midi, il fut introduit, et une heure après il repartit avec le prince Dolgoroukow.

Il avait, disait-on, mission de proposer à l'empereur Alexandre une entrevue avec Napoléon. À la grande joie de toute l'armée, cette entrevue fut refusée, et le prince Dolgoroukow, le vainqueur de Vischau, fut envoyé avec Savary pour entrer en pourparlers avec Napoléon, dans le cas où, contre toute attente, ces pourparlers auraient la paix pour objet.

Dolgoroukow, de retour le même soir, resta longtemps en tête-à-tête avec l'Empereur.

Le 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux étapes, pendant que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, après avoir échangé quelques coups de fusil avec les nôtres. Dans l'après-midi du 19, un mouvement inaccoutumé d'allées et venues eut lieu dans les hautes sphères de l'armée, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20 novembre, date de la mémorable bataille d'Austerlitz.

Jusqu'à l'après-midi du 19, l'agitation inusitée, les conversations animées, les courses des aides de camp, n'avaient pas dépassé les limites du quartier général des empereurs, mais elles ne tardèrent pas à gagner l'état-major de Koutouzow, et bientôt après les états-majors des chefs de division. Dans la soirée, les ordres portés par les aides de camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'armée, et pendant la nuit du 19 au 20 cette énorme masse de 80 000 hommes se souleva en bloc, s'ébranla et se mit en marche avec un sourd roulement.

Le mouvement, concentré le matin dans le quartier général des Empereurs, en se répandant de proche en proche, avait atteint et tiré de leur immobilité jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine militaire, comparable au mécanisme si compliqué d'une grande horloge. L'impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l'arrêter: la grande roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite toutes les autres: lancées à fond de train, sans avoir idée du but à atteindre, les roues s'engrènent, les essieux crient, les poids gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant lentement, marquent l'heure, résultat final obtenu par la même impulsion donnée à ces milliers d'engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais sortir de leur immobilité! C'est ainsi que les désirs, les humiliations, les souffrances, les élans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la somme entière des sensations éprouvées par 160 000 Russes et Français eurent comme résultat final, marqué par l'aiguille sur le cadran de l'histoire de l'humanité, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille des trois Empereurs!

Le prince André était de service ce jour-là, et n'avait pas quitté le général en chef Koutouzow, qui, arrivé à six heures du soir au quartier général des deux Empereurs, après avoir eu une courte audience de Sa Majesté, se rendit chez le grand maréchal de la cour, comte Tolstoï.

Bolkonsky, ayant remarqué l'air contrarié et mécontent de Koutouzow, en profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les détails sur ce qui se passait; il avait cru s'apercevoir également qu'on en voulait à son chef au quartier général, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux qui savent quelque chose que les autres ignorent.

«Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le thé avec Bilibine. La fête est pour demain. Que fait votre vieux, il est de mauvaise humeur?

—Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu, je crois, qu'on l'eût entendu.

—Comment donc, mais on l'a écouté au conseil de guerre et on l'écoutera toujours lorsqu'il parlera sensément, mais traîner en longueur et toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la bataille,... c'est impossible.

—Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite?

—Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement cette bataille, répéta Dolgoroukow, enchanté de la conclusion qu'il avait tirée de sa visite à Napoléon. S'il ne la redoutait pas, pourquoi aurait-il demandé cette entrevue, entamé ces pourparlers? Pourquoi se serait-il replié, lorsque cette retraite est tout l'opposé de sa tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis vous l'assurer.

—Mais comment est-il? demanda le prince André.

—C'est un homme en redingote grise, très désireux de m'entendre l'appeler Votre Majesté, mais je ne l'ai honoré d'aucun titre, à son grand chagrin. Voilà quel homme c'est, rien de plus! Et malgré le profond respect que je porte au vieux Koutouzow, nous serions dans une jolie situation si nous continuions à attendre l'inconnu, et à lui donner ainsi la chance de s'en aller ou de nous tromper, tandis qu'à présent nous sommes sûrs de le prendre. Il ne faut pas oublier le principe de Souvarow: qu'il vaut mieux attaquer que de se laisser attaquer. L'ardeur des jeunes gens à la guerre, est, croyez-moi, un indicateur plus sûr que toute l'expérience des vieux tacticiens.

—Mais quelle est donc sa position? Je suis allé aujourd'hui aux avant-postes, et il est impossible de découvrir où se trouve le gros de ses forces, reprit le prince André, qui brûlait d'envie d'exposer au prince Dolgoroukow son plan d'attaque particulier.

—Ceci est parfaitement indifférent. Tous les cas sont prévus s'il est à Brünn...,» repartit Dolgoroukow, en se levant pour déployer une carte sur la table et expliquer à sa façon le projet d'attaque de Weirother, qui consistait en un mouvement de flanc.

Le prince André fit des objections pour prouver que son plan valait celui de Weirother, qui n'avait pour lui que la bonne fortune d'avoir été approuvé. Pendant que le prince André faisait ressortir les côtés faibles de ce dernier et les avantages du sien, le prince Dolgoroukow avait cessé de l'écouter et jetait des regards distraits tour à tour sur la carte et sur lui.

«Il y aura un conseil de guerre ce soir chez Koutouzow, et vous pourrez exposer vos objections, dit Dolgoroukow.

—Et je le ferai certainement, reprit le prince André.

—De quoi vous préoccupez-vous, messieurs? dit avec un sourire railleur Bilibine, qui, après les avoir écoutés en silence, se préparait à les plaisanter. Qu'il y ait une victoire ou une défaite demain, l'honneur de l'armée russe sera sauf, car, à l'exception de notre Koutouzow, il n'y a pas un seul Russe parmi les chefs des différentes divisions; voyez plutôt: Herr général Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prsch..., Prsch... et ainsi de suite, comme tous les noms polonais.

—Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukow, vous vous trompez: il y a deux Russes, Miloradovitch et Doktourow; il y en a même un troisième, Araktchéiew, mais il n'a pas les nerfs solides.

—Je vais rejoindre mon chef, dit le prince André. Bonne chance, messieurs!»

Et il sortit en leur serrant la main à tous deux.

Pendant le trajet, le prince André ne put s'empêcher de demander à Koutouzow, qui était assis en silence à ses côtés, ce qu'il pensait de la bataille du lendemain. Celui-ci, avec un air profondément sérieux, lui répondit, au bout d'une seconde: «Je pense qu'elle sera perdue, et j'ai prié le comte Tolstoï de transmettre mon opinion à l'Empereur.... Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait répondu? «Eh, mon cher général, je me mêle du riz et des côtelettes, mêlez-vous des affaires de la guerre» Oui, mon cher, voilà ce qu'ils m'ont répondu!»

À dix heures du soir, Weirother porta son plan au logement de Koutouzow, où devait se rassembler le conseil de guerre. Tous les chefs de colonnes, avaient été convoqués, et tous, à l'exception du prince Bagration, qui s'était fait excuser, se réunirent à l'heure indiquée.

Weirother, le grand organisateur de la bataille du lendemain, avec sa vivacité et sa hâte fiévreuse, faisait un contraste complet avec Koutouzow, mécontent et endormi, qui présidait malgré lui le Conseil de guerre. Weirother se trouvait, à la tête de ce mouvement que rien ne pouvait plus arrêter, dans la situation d'un cheval attelé qui, se précipitant sur une descente, ne sait plus si c'est lui qui entraîne la voiture ou si c'est la voiture qui le pousse. Emporté par une force irrésistible, il ne se donnait plus le temps de réfléchir à la conséquence de cet élan. Il avait été deux fois dans la soirée inspecter les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs pour faire son rapport et donner des explications, et de plus dans sa chancellerie, où il avait dicté en allemand un projet de disposition des troupes. Aussi arriva-t-il au conseil de guerre complètement épuisé.

Sa préoccupation était si évidente qu'il en oubliait la déférence qu'il devait au général en chef: il l'interrompait à tout moment par des paroles sans suite, sans même le regarder, sans répondre aux questions qui lui étaient adressées. Avec ses habits couverts de boue, il avait un air piteux, fatigué, égaré, qui cependant n'excluait pas l'orgueil et la jactance.

Koutouzow occupait un ancien château. Dans le grand salon, transformé en cabinet, étaient réunis: Koutouzow, Weirother, tous les membres du conseil de guerre et le prince André, qui, après avoir transmis les excuses du prince Bagration, avait obtenu l'autorisation de rester.

«Le prince Bagration ne venant pas, nous pouvons commencer notre séance,» dit Weirother, en se levant avec empressement pour se rapprocher de la table, sur laquelle était étalée, une immense carte topographique des environs de Brünn.

Koutouzow, dont l'uniforme déboutonné laissait prendre l'air à son large cou de taureau, enfoncé dans un fauteuil à la Voltaire, ses petites mains potelées de vieillard symétriquement posées sur les bras du fauteuil, paraissait endormi, mais le son de la voix de Weirother lui fit ouvrir avec effort l'œil qui lui restait.

«Oui, je vous en prie, autrement il sera trop tard...»

Et sa tête retomba sur sa poitrine, et son œil se referma.

Quand la lecture commença, les membres du conseil auraient pu croire qu'il faisait semblant de dormir, mais son ronflement sonore leur prouva bientôt qu'il avait cédé malgré lui à cet invincible besoin de sommeil, inhérent à la nature humaine, en dépit de son désir de témoigner son dédain pour les dispositions qui avaient été arrêtées. En effet, il dormait profondément. Weirother, trop occupé pour perdre une seconde, lui jeta un coup d'œil, prit un papier et commença d'un ton monotone la lecture très compliquée et très difficile à suivre de la dislocation des troupes:

«Dislocation des troupes pour l'attaque des positions ennemies derrière Kobelnitz et Sokolenitz, du 30 novembre 1805.

«Vu que le flanc gauche de l'ennemi s'appuie sur des montagnes boisées et que son aile droite s'étend le long des étangs derri ère Kobelnitz et Sokolenitz et que notre flanc gauche déborde de beaucoup son flanc droit, il serait avantageux d'attaquer l'aile droite de l'ennemi; si nous parvenons surtout à nous emparer des villages de Kobelnitz et de Sokolenitz, nous nous trouverions alors dans la possibilité de tomber sur le flanc de l'ennemi et de le poursuivre dans la plaine, entre Schlappanitz et le bois de Turass, en évitant les défilés entre Schlappanitz et Bellovitz, qui couvrent le front de l'ennemi. Il est indispensable dans ce but.... La première colonne marche... la seconde colonne marche... la troisième colonne marche, etc.»

Ainsi lisait Weirother, pendant que les généraux essayaient de le suivre, avec un déplaisir manifeste. Le blond général Bouxhevden, de haute taille, debout et le dos appuyé au mur, les yeux fixés sur la flamme d'une des bougies, affectait même de ne pas écouter. À côté de lui, Miloradovitch, avec sa figure haute en couleur, sa moustache retroussée, assis avec un laisser-aller militaire, les coudes en dehors et les mains sur les genoux, en face de Weirother, fixait sur lui, tout en gardant un silence opiniâtre, ses grands yeux brillants, qu'il reportait, à la moindre pause, sur ses collègues, sans qu'il leur fût possible de se rendre compte de la signification de ce regard. Était-il pour ou contre, mécontent ou satisfait des mesures prises? Le plus rapproché de Weirother était le comte de Langeron, qui avait le type d'un Français du midi; un fin sourire n'avait cessé d'animer son visage pendant la lecture, et ses yeux suivaient le jeu de ses doigts fluets qui faisaient tourner une tabatière en or ornée d'une miniature. Au milieu d'une des plus longues périodes il avait relevé la tête, et il était sur le point d'interrompre Weirother avec une politesse presque blessante: mais le général autrichien, sans s'arrêter, fronçant le sourcil, fit un geste impératif de la main comme s'il voulait lui dire: «Après, après, vous me ferez vos observations; maintenant suivez sur la carte et écoutez.» Langeron, surpris, leva les yeux au ciel, se tourna en cherchant une explication du côté de Miloradovitch; mais, rencontrant son regard sans expression, il pencha tristement la tête et recommença à faire tourner sa tabatière.

«Une leçon de géographie!» murmura-t-il à demi-voix, mais assez haut cependant pour être entendu.

Prsczebichewsky, tenant comme un cornet acoustique la main près de son oreille avec une politesse respectueuse mais digne, avait l'air d'un homme dont l'attention est complètement absorbée. Doktourow, de petite taille, d'un extérieur modeste et d'une volonté à toute épreuve, à demi penché sur la carte, étudiait consciencieusement le terrain qui lui était inconnu. Il avait à plusieurs reprises prié Weirother de répéter les mots qu'il n'avait pas saisis au passage et les noms des différents villages, qu'il inscrivait au fur et à mesure sur son carnet.

La lecture, qui avait duré plus d'une heure, une fois terminée, Langeron, arrêtant le mouvement de rotation de sa tabatière sans s'adresser à personne en particulier, exprima son opinion sur la difficulté d'exécuter ce plan, qui n'était fondé que sur une position supposée de l'ennemi, tandis que cette position ne pouvait être exactement reconnue, vu la fréquence de ses mouvements. Ces objections étaient fondées; mais leur but évident était, cela se voyait, de faire sentir au général autrichien qu'il leur avait lu son projet avec l'assurance d'un régent de collège dictant une leçon à ses écoliers, et qu'il avait affaire, non à des imbéciles, mais à des gens parfaitement capables de lui en remontrer dans l'art militaire. Le son de la voix monotone de Weirother ayant cessé de se faire entendre, Koutouzow ouvrit l'œil, comme le meunier qui se réveille lorsque s'arrête le bruit somnifère des roues de son moulin; après avoir écouté Langeron, il referma l'œil de nouveau et pencha la tête encore plus sur sa poitrine, témoignant ainsi du peu d'intérêt qu'il prenait à cette discussion.

Mettant tous ses efforts à irriter Weirother et à le froisser dans son amour-propre d'auteur, Langeron continuait à démontrer que Bonaparte pouvait tout aussi bien prendre l'initiative de l'attaque que se laisser attaquer, et que dans ce cas il détruisait du coup toutes les combinaisons du plan. Son adversaire ne répondait à ses arguments que par un sourire de profond mépris, qui lui tenait lieu de toute réplique:

«S'il avait pu nous attaquer, il l'aurait déjà fait!

—Vous ne le croyez donc pas fort? dit Langeron.

—S'il a 40 000 hommes, c'est beaucoup, répondit Weirother, avec le dédain d'un docteur auquel une bonne femme indique un remède.

—Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre attaque,» continua Langeron d'un ton ironique.

Il cherchait un appui dans Miloradovitch, mais celui-ci était à cent lieues de la discussion.

«Ma foi, dit-il, demain nous le verrons sur le champ de bataille.»

Sur la figure de Weirother, on lisait clairement qu'il lui paraissait étrange de rencontrer des objections chez les généraux russes, lorsque non seulement lui, mais encore les deux empereurs étaient convaincus de la justesse de son plan.

«Les feux sont éteints dans le camp ennemi, et on y entend un bruit incessant, dit-il. Que veut dire cela, si ce n'est qu'il se retire, et c'est la seule chose que nous ayons à craindre, ou bien encore qu'il change ses positions. Même en supposant qu'il prenne celle de Turass, il nous épargnera beaucoup de peine, et nos dispositions resteront les mêmes dans leurs moindres détails.

—De quelle manière?...» demanda le prince André, qui cherchait depuis longtemps l'occasion d'exprimer ses doutes.

Mais Koutouzow se réveilla en toussant avec bruit:

«Messieurs, dit-il, nos dispositions pour demain; je dirai même pour aujourd'hui, puisqu'il est une heure du matin, nos dispositions ne sauraient être changées. Vous les connaissez; nous ferons tous notre devoir. Et rien n'est plus important, la veille d'une bataille,—il s'arrêta un moment,—que de faire un bon somme!»

Il fit mine de se lever. Les généraux le saluèrent, et on se sépara.

Le Conseil de guerre, devant lequel le prince André n'avait pas eu le loisir d'exprimer sa manière de voir, lui laissa une impression de trouble et d'inquiétude, et il se demandait qui d'eux tous avait raison, de Dolgoroukow et Weirother, ou bien de Koutouzow et Langeron. Koutouzow ne pouvait-il donc dire son opinion franchement à l'Empereur? Cela se passait-il toujours ainsi, et en vient-on à risquer des milliers d'existences et la mienne, pensait-il, grâce à des intérêts de cour tout personnels?... Oui, on me tuera peut-être demain...? Et tout à coup cette idée de la mort évoqua en lui toute une série de souvenirs lointains et intimes, ses adieux à son père, à sa femme, les premiers temps de son mariage et son amour pour elle! Il se souvint de sa grossesse, il s'attendrit sur elle, sur lui-même, et sortant, tout ému et agité, de la cabane où il logeait avec Nesvitsky, il se mit à marcher.

La nuit était brumeuse, et un mystérieux rayon de lune essayait d'en percer les ténèbres.

«Oui, demain, demain!» se disait-il. Tout sera peut-être fini pour moi et ces souvenirs n'auront peut-être plus de valeur. Ce sera demain, je le sens, qu'il me sera donné de montrer tout ce que je puis faire...»

Et il se représentait la bataille, les pertes, la concentration de la lutte sur un point, la confusion des chefs:

«Voilà enfin l'heureux moment, le Toulon si ardemment désiré!»

Il se vit ensuite exposant son opinion claire et précise à Koutouzov, à Weirother, aux empereurs. Tous étaient frappés de la justesse de ses combinaisons, mais personne n'osait prendre sur lui de les exécuter.... Il choisissait un régiment, une division, posait ses conditions pour qu'on ne se mît pas en travers de ses projets, menait sa division sur le point décisif et remportait la victoire!... Et la mort et l'agonie? lui soufflait une autre voix. Mais le prince André continuait à rêver à ses futurs succès. C'est à lui que l'on confiait le plan de la prochaine bataille. Il n'était, il est vrai, qu'un officier de service auprès de Koutouzow, mais c'était lui qui faisait tout, et la seconde bataille était également gagnée!... c'était lui qui remplaçait Koutouzow!... Eh bien, après? reprit l'autre voix, après, si en attendant tu n'es pas blessé, tué ou déçu, qu'arrivera-t-il?—Après, se répondait le prince André, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. Ce n'est pas ma faute si je tiens à obtenir de la gloire, si je tiens à me rendre célèbre, à me faire aimer des hommes, si c'est mon seul but dans la vie! Je ne le dirai à personne, mais qu'y puis-je faire, si je ne tiens qu'à la gloire et à l'amour des hommes? La mort, les blessures, la perte de ma famille, rien de tout cela ne m'effraye, et quelque chers que me soient les êtres que j'aime, mon père, ma sœur, ma femme, quelque étrange que cela puisse paraître, je les donnerais tous pour une minute de gloire, de triomphe, d'amour de la part de ces hommes que je ne connais pas et que je ne connaîtrai jamais, pensait-il.

Prêtant l'oreille au murmure confus qui s'élevait autour de la demeure de Koutouzow, il y distingua les voix de la domesticité occupée à l'emballage, et celle d'un cocher qui raillait sur son nom le vieux cuisinier de Koutouzow, appelé Tite.

«Le diable t'emporte! grommela le vieillard, au milieu des rires de ceux qui l'entouraient.

—Et pourtant, se disait le prince Bolkonsky, je ne tiens qu'à m'élever au-dessus d'eux tous, je ne tiens qu'à cette gloire mystérieuse que je sens planer dans ce brouillard au-dessus de ma tête!»


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