Rostow passa cette nuit-là avec son peloton aux avant-postes du détachement de Bagration. Ses hussards étaient en vedette deux par deux; lui-même parcourait leur ligne au pas de son cheval, pour vaincre l'irrésistible sommeil qui s'emparait de lui. Derrière, sur une vaste étendue, brillaient indistinctement à travers le brouillard les feux de nos bivouacs, tandis qu'autour de lui et devant lui s'étendait la nuit profonde. Malgré tous ses efforts pour percer la brume, il ne voyait rien. Il croyait parfois entrevoir une lueur indécise, quelques feux tremblotants, puis tout s'effaçait, et il se disait, qu'il avait été le jouet d'une illusion; ses yeux se refermaient, et son imagination lui représentait tantôt l'Empereur, tantôt Denissow, tantôt sa famille, et il ouvrait de nouveau les yeux et n'apercevait devant lui que les oreilles et la tête de son cheval, les ombres de ses hussards et la même obscurité impénétrable.
«Pourquoi ne m'arriverait-il pas ce qui est arrivé à tant d'autres? se disait-il. Pourquoi ne me trouverais-je pas sur le passage de l'Empereur, qui me donnerait une commission comme à tout autre officier et, une fois la commission remplie, me rapprocherait de sa personne! Oh! s'il le faisait, comme je veillerais sur lui, comme je lui dirais la vérité, comme je démasquerais les fourbes!»
Et Rostow, pour mieux se représenter son amour et son entier dévouement à l'Empereur, se voyait aux prises avec un traître allemand, qu'il souffletait et tuait sous les yeux de son souverain. Un cri éloigné le fit tressaillir.
«Où suis-je? ah! oui, aux avant-postes! le mot d'ordre et de ralliement: «Timon et Olmütz!» Quel guignon d'être laissé demain dans la réserve! Si du moins on me permettait de prendre part à l'affaire! Ce serait peut-être la seule chance de voir l'Empereur. Je vais être relevé tout à l'heure, et j'irai le demander au général.»
Il se raffermit sur sa selle pour aller inspecter encore une fois ses hussards. La nuit lui parut moins sombre: il distinguait confusément à gauche une pente douce, et vis-à-vis, s'élevant à pic, un noir mamelon, sur le plateau duquel s'étalait une tache blanche dont il ne pouvait se rendre compte. Était-ce une clairière éclairée par la lune, des maisons blanches, ou une couche de neige? Il crut même y apercevoir un certain mouvement:
«Une tache blanche? se dit Rostow, c'est de la neige à coup sûr; une tache!» répéta-t-il, à moitié endormi.
Et il retomba dans ses rêves....
«Natacha! murmura-t-il, elle ne voudra jamais croire que j'ai vu l'Empereur!
—À droite, Votre Noblesse, il y a là des buissons!» lui dit le hussard devant lequel il passait.
Il releva la tête, et s'arrêta. Il se sentait vaincu par le sommeil de la jeunesse:
«Oui, mais à quoi vais-je penser? Comment parlerai-je à l'Empereur?... Non, non, ce n'est pas ça...»
Et sa tête s'inclinait de nouveau, lorsque dans son rêve, croyant qu'on tirait sur lui, il s'écria en se réveillant en sursaut:
«Qui va là?...»
Et il entendit au même instant, là où il supposait devoir être l'ennemi, les cris retentissants de milliers de voix; son cheval et celui du hussard qui marchait à ses côtés dressèrent les oreilles. À l'endroit d'où ces cris partaient brilla et s'éteignit un feu solitaire, puis un autre scintilla, et toute la ligne des troupes ennemies échelonnées sur la montagne s'éclaira subitement d'une traînée de feux, pendant que les clameurs allaient en augmentant. Rostow pouvait reconnaître, par les intonations, que c'était du français, bien qu'il fût impossible de distinguer les mots à cause du brouhaha.
«Qu'est-ce que c'est? Qu'en penses-tu? demanda-t-il à son hussard. C'est pourtant bien chez l'ennemi?... Ne l'entends-tu donc pas? ajouta-t-il, en voyant qu'il ne lui répondait pas.
—Eh! qu'est-ce qui peut le savoir, Votre Noblesse?
—D'après la direction, ce doit bien être chez lui.
—Peut-être chez lui, peut-être pas! il se passe tant de choses la nuit! Hé, voyons, pas de bêtises,» dit-il à son cheval.
Celui de Rostow s'échauffait également et frappait du pied la terre gelée. Les cris augmentaient de force et de violence et se confondaient en une immense clameur, comme seule pouvait la produire une armée de plusieurs milliers d'hommes. Les feux s'allumaient sur toute la ligne. Le sommeil de Rostow avait été chassé par le bruit des acclamations triomphantes:
«Vive l'Empereur! vive l'Empereur! entendait-il distinctement.
—Ils ne sont pas loin, ils doivent être là, derrière le ruisseau,» dit-il à son hussard.
Celui-ci soupira sans répondre et fit entendre une toux de mauvaise humeur.
Le pas d'un cheval approchait, et il vit, surgissant tout à coup devant lui du milieu du brouillard, une figure qui lui parut gigantesque: c'était un sous-officier, qui lui annonça l'arrivée des généraux. Rostow, se dirigeant à leur rencontre, se retourna pour suivre du regard les feux de l'ennemi. Le prince Bagration et le prince Dolgoroukow, accompagnés de leurs aides de camp, étaient venus voir cette fantasmagorie de feux et écouter les clameurs de l'ennemi. Rostow s'approcha de Bagration et, après lui avoir fait son rapport, se joignit à sa suite, prêtant l'oreille à la conversation des deux chefs.
«Croyez-moi, disait Dolgoroukow, ce n'est qu'une ruse de guerre: il s'est retiré, et il a donné l'ordre à l'arrière-garde d'allumer des feux et de faire du bruit afin de nous tromper.
—J'ai peine à le croire, reprit Bagration; ils occupent ce mamelon depuis hier soir; s'ils se retiraient, ils l'auraient aussi abandonné. Monsieur l'officier, dit-il à Rostow, les éclaireurs y sont-ils encore?
—Ils y étaient hier au soir, Excellence, mais maintenant je ne pourrais vous le dire. Faut-il y aller voir avec mes hussards?»
Bagration faisait de vains efforts pour distinguer la figure de Rostow.
«Bien, allez-y» dit-il après un moment de silence.
Rostow lança son cheval en avant, appela le sous-officier et deux hussards, leur donna l'ordre de l'accompagner, et descendit au trot la montagne dans la direction des cris. Il éprouvait un mélange d'inquiétude et de plaisir à se perdre ainsi avec ses trois hussards dans les ténèbres pleines de vapeurs, de mystères et de dangers. Bagration lui enjoignit, de la hauteur où il était placé, de ne pas franchir le ruisseau, mais Rostow feignit de ne pas l'avoir entendu. Il allait, il allait toujours, prenant les buissons pour des arbres et les ravines pour des hommes. Arrivé au pied de la montagne, il ne voyait plus ni les nôtres ni l'ennemi. En revanche, les cris et les voix étaient plus distincts. À quelques pas devant lui, il crut apercevoir une rivière, mais en approchant il reconnut une grande route, et il s'arrêta indécis sur la direction à prendre: fallait-il la suivre ou la traverser pour continuer à travers champs vers la montagne opposée? Suivre cette route, qui tranchait dans le brouillard, était plus sage, parce qu'on y pouvait voir devant soi.
«Suis-moi,» dit-il.
Et il la franchit pour monter au galop le versant opposé, occupé depuis la veille par un piquet français.
«Votre Noblesse, le voilà!» lui dit un de ses hussards.
Rostow eut à peine le temps de remarquer un point noir dans le brouillard, qu'une lueur parut, un coup partit, et une balle siffla comme à regret bien haut dans la brume et se perdit au loin. Un second éclair brilla, le coup ne partit point. Rostow tourna bride et s'éloigna au galop. Quatre coups partirent sur différents points, et les balles chantèrent sur tous les tons. Rostow retint un moment son cheval, excité comme lui, et le mit au pas:
«Encore, et encore!» se disait-il gaiement.
Mais les fusils se turent. Arrivé au galop auprès de Bagration, il porta deux doigts à sa visière.
Dolgoroukow défendait toujours son opinion:
«Les Français se retiraient et n'avaient allumé leurs feux que pour nous tromper. Ils ont parfaitement pu se retirer et laisser des piquets.
—En tout cas, ils ne sont pas tous partis, Prince, dit Bagration. Nous ne le saurons que demain.
—Le piquet est sur la montagne, Excellence, et toujours là au même endroit, dit Rostow, sans pouvoir réprimer un sourire de satisfaction, causé par sa course et par le sifflement des balles.
—Bien, bien, dit Bagration, je vous remercie, monsieur l'officier.
—Excellence, dit Rostow, permettez-moi de....
—Qu'y a-t-il?
—Notre escadron sera laissé dans la réserve, ayez la bonté de m'attacher au 1erescadron.
—Comment vous appelez-vous?
—Comte Rostow.
—Ah! c'est bien, bien! Je te garde auprès de moi comme ordonnance.
—Vous êtes le fils d'Élie Andréïévitch, dit Dolgoroukow. Mais...»
Rostow, sans lui répondre, demanda au prince Bagration: «Puis-je alors espérer, Excellence?...
—J'en donnerai l'ordre.
—Demain, qui sait, oui, demain on m'enverra peut-être porter un message à l'Empereur. Dieu soit loué!» se dit-il.
Les cris et les feux de l'armée ennemie étaient causés par la lecture de la proclamation de Napoléon, pendant laquelle l'Empereur faisait lui-même à cheval le tour des bivouacs. Les soldats l'ayant aperçu, allumaient des torches de paille et le suivaient en criant: Vive l'Empereur! L'ordre du jour contenant la proclamation de Napoléon venait de paraître; elle était ainsi conçue:
«SOLDATS!
«L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrünn, et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.
«Les positions que nous occupons sont formidables, et, pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc. Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis; mais, si la victoire était un moment incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups, car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout où il s'agit de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la nation.
«Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande haine contre notre nation!
«Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi.
«NAPOLÉON.»
Il était cinq heures du matin, et le jour n'avait pas encore paru. Les troupes du centre, de la réserve et le flanc droit de Bagration se tenaient immobiles; mais, sur le flanc gauche, les colonnes d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, qui avaient ordre de descendre dans les bas-fonds pour attaquer le flanc droit des Français et le rejeter, selon les dispositions prises, dans les montagnes de la Bohême, s'éveillaient et commençaient leurs préparatifs. Il faisait froid et sombre. Les officiers déjeunaient et avalaient leur thé en toute hâte; les soldats grignotaient leurs biscuits, battaient la semelle pour se réchauffer et se groupaient autour des feux, en y jetant tour à tour les débris de chaises, de tables, de roues, de tonneaux, d'abris, en un mot tout ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont l'acre fumée les enveloppait. L'arrivée des guides autrichiens devint le signal de la mise en mouvement: le régiment s'agitait, les soldats quittaient leur feu, serraient leurs pipes dans la tige de leurs bottes, et, mettant leurs sacs dans les charrettes, saisissaient leurs fusils et s'alignaient en bon ordre. Les officiers boutonnaient leurs uniformes, bouclaient leurs ceinturons, accrochaient leurs havresacs et inspectaient minutieusement les rangs. Les soldats des fourgons et les domestiques militaires attelaient les chariots et y entassaient tous les bagages. Les aides de camp, les commandants de régiment, de bataillon, montaient à cheval, se signaient, donnaient leurs derniers ordres, leurs commissions et leurs instructions aux hommes du train, et les colonnes s'ébranlaient au bruit cadencé de milliers de pieds, sans savoir où elles allaient, et sans même apercevoir, à cause de la fumée et du brouillard intense, le terrain qu'elles abandonnaient et celui sur lequel elles s'engageaient.
Le soldat en marche est tout aussi limité dans ses moyens d'action, aussi entraîné par son régiment, que le marin sur son navire. Pour l'un, ce sera toujours le même pont, le même mât, le même câble; pour l'autre, malgré les énormes distances inconnues et pleines de dangers qu'il lui arrive de franchir, il a également autour de lui les mêmes camarades, le même sergent-major, le chien fidèle de la compagnie et le même chef. Le matelot est rarement curieux de se rendre compte des vastes étendues sur lesquelles navigue son navire; mais, le jour de la bataille, on ne sait comment, on ne sait pourquoi, une seule note solennelle, la même pour tous, fait vibrer les cordes du moi moral du soldat par l'approche de cet inconnu inévitable et décisif, qui éveille en lui une inquiétude inusitée. Ce jour-là, il est excité, il regarde, il écoute, il questionne et cherche à comprendre ce qui se passe en dehors du cercle de ses intérêts habituels.
L'épaisseur du brouillard était telle que le premier rayon de jour était trop faible pour le percer, et l'on ne distinguait rien à dix pas. Les buissons se transformaient en grands arbres, les plaines en descentes et en ravins, et l'on risquait de se trouver inopinément devant l'ennemi. Les colonnes marchèrent longtemps dans ce nuage, descendant et montant, longeant des jardins et des murs dans une localité inconnue, sans le rencontrer. Devant, derrière, de tous côtés, le soldat entendait l'armée russe suivant la même direction, et il se réjouissait de savoir qu'un grand nombre des siens se dirigeaient comme lui vers ce point inconnu.
«As-tu entendu? voilà ceux de Koursk qui viennent de passer, disait-on dans les rangs.
—Ah! c'est effrayant ce qu'il y a de nos troupes! Quand on a allumé les feux hier soir, j'ai regardé... c'était Moscou, quoi!»
Les soldats marchaient gaiement, comme toujours, quand il s'agit de prendre l'offensive, et cependant les chefs de colonnes ne s'en étaient pas encore approchés et ne leur avaient pas dit un mot (tous ceux que nous avons vus au conseil de guerre étaient en effet de mauvaise humeur et mécontents de la décision prise: ils se bornaient à exécuter les instructions qu'on leur avait données, sans s'occuper d'encourager le soldat). Une heure environ se passa ainsi: le gros des troupes s'arrêta, et aussitôt on éprouva le sentiment instinctif d'une grande confusion et d'un grand désordre. Il serait difficile d'expliquer comment ce sentiment d'abord confus devient bientôt une certitude absolue: le fait est qu'il gagne insensiblement de proche en proche avec une rapidité irrésistible, comme l'eau se déverse dans un ravin. Si l'armée russe s'était trouvée seule, sans alliés, il se serait écoulé plus de temps pour transformer une appréhension pareille en un fait certain; mais ici on ressentait comme un plaisir extrême et tout naturel à en accuser les Allemands, et chacun fut aussitôt convaincu que cette fatale confusion était due aux mangeurs de saucisses.
«Nous voilà en plan!... Qu'est-ce qui barre donc la route? Est-ce le Français?... Non, car il aurait déjà tiré!... Avec cela qu'on nous a pressés de partir, et nous voilà arrêtés en plein champ! Ces maudits Allemands qui brouillent tout, ces diables qui ont la cervelle à l'envers!... Fallait les flanquer en avant, tandis qu'ils se pressent là, derrière. Et nous voilà à attendre sans manger! Sera-ce long?...—Bon, voilà la cavalerie qui est maintenant en travers de la route, dit un officier. Que le diable emporte ces Allemands, qui ne connaissent pas leur pays!
—Quelle division? demanda un aide de camp en s'approchant des soldats.
—Dix-huitième!
—Que faites-vous donc là? vous auriez dû être en avant depuis longtemps; maintenant, vous ne passerez plus jusqu'au soir.
—Quelles fichues dispositions! Ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils font!» dit l'officier en s'éloignant.
Puis ce fut un général qui criait avec colère en allemand:
«Taffa-lafa!
—Avec ça qu'il est facile de le comprendre, dit un soldat. Je les aurais fusillées, ces canailles!
—Nous devions être sur place à neuf heures, et nous n'avons pas fait la moitié de la route.... En voilà des dispositions!»
On n'entendait que cela de tous côtés, et l'ardeur première des troupes se changeait insensiblement en une violente irritation, causée par la stupidité des instructions qu'avaient données les Allemands.
Cet embarras était le résultat du mouvement opéré par la cavalerie autrichienne vers le flanc gauche. Les généraux en chef, ayant trouvé notre centre trop éloigné du flanc droit, avaient fait rebrousser chemin à toute la cavalerie, l'avaient dirigée vers le flanc gauche, et, par suite de cet ordre, plusieurs milliers de chevaux passaient à travers l'infanterie, qui était ainsi forcée de s'arrêter sur place.
Une altercation avait eu lieu entre le guide autrichien et le général russe. Ce dernier s'époumonait à exiger que la cavalerie suspendît son mouvement; l'Autrichien répondait que la faute en était non pas à lui, mais au chef, et pendant ce temps-là les troupes immobiles et silencieuses perdaient peu à peu leur entrain. Après une heure de halte, elles se mirent en marche, et elles descendaient dans les bas-fonds, où le brouillard s'épaississait de plus en plus, tandis qu'il commençait à s'éclaircir sur la hauteur, lorsque devant elles retentit à travers cette brume impénétrable un premier coup, puis un second suivi de quelques autres à intervalles irréguliers, auxquels succéda un feu vif et continu, au-dessus du ruisseau de Goldbach.
Ne comptant pas y rencontrer l'ennemi et arrivés sur lui à l'improviste, ne recevant aucune parole d'encouragement de leurs chefs, et conservant l'impression d'avoir été inutilement retardés, les Russes, complètement enveloppés par ce brouillard épais, tiraient mollement et sans hâte, avançaient, s'arrêtaient, sans recevoir à temps aucun ordre de leurs chefs, ni des aides de camp, qui erraient comme eux dans ces bas-fonds à la recherche de leur division. Ce fut le sort de la première, de la seconde et de la troisième colonne, qui toutes trois avaient opéré leur descente. L'ennemi était-il à dix verstes avec le gros de ses forces, comme on le supposait, ou bien était-il là, caché à tous les yeux? Personne ne le sut jusqu'à neuf heures du matin. La quatrième colonne, commandée, par Koutouzow, occupait le plateau de Pratzen.
Pendant que tout cela se passait, Napoléon, entouré de ses maréchaux, se tenait sur la hauteur de Schlapanitz. Au-dessus de sa tête se déroulait un ciel bleu, et l'immense globe du soleil se balançait, comme un brûlot enflammé, sur la mer laiteuse des vapeurs du brouillard. Ni les troupes françaises, ni Napoléon, entouré de son état-major, ne se trouvaient de l'autre côté du ruisseau et des bas-fonds des villages de Sokolenitz et de Schlapanitz, derrière lesquels nous comptions occuper la position et commencer l'attaque, mais tout au contraire ils étaient en deçà, et à une telle proximité de nous, que Napoléon pouvait distinguer, à l'œil nu, un fantassin d'un cavalier. Vêtu d'une capote grise, la même qui avait fait la campagne d'Italie, monté sur un petit cheval arabe gris, il se tenait un peu en avant de ses maréchaux, examinant en silence les contours des collines qui émergeaient peu à peu du brouillard et sur lesquelles se mouvaient au loin les troupes russes, et prêtant l'oreille à la fusillade engagée au pied des hauteurs. Pas un muscle ne bougeait sur sa figure, encore maigre à cette époque, et ses yeux brillants s'attachaient fixement sur un point. Ses prévisions se trouvaient justifiées. Une grande partie des troupes russes étaient descendues dans le ravin et marchaient vers la ligne des étangs. L'autre partie abandonnait le plateau de Pratzen que Napoléon, qui le considérait comme la clef de la position, avait eu l'intention d'attaquer. Il voyait défiler et briller au milieu du brouillard, comme dans un enfoncement formé par deux montagnes, descendant du village de Pratzen et suivant la même direction vers le vallon, les milliers de baïonnettes des différentes colonnes russes, qui se perdaient l'une après l'autre dans cette mer de brumes. D'après les rapports reçus la veille au soir, d'après le bruit très sensible de roues et de pas entendu pendant la nuit aux avant-postes, d'après le désordre des manœuvres des troupes russes, il comprenait clairement que les alliés le supposaient à une grande distance, que les colonnes de Pratzen composaient le centre de l'armée russe, et que ce centre était suffisamment affaibli pour qu'il pût l'attaquer avec succès,... et cependant il ne donnait pas le signal de l'attaque.
C'était pour lui un jour solennel,—l'anniversaire de son couronnement. S'étant assoupi vers le matin d'un léger sommeil, il s'était levé gai, bien portant, confiant dans son étoile, dans cette heureuse disposition d'esprit où tout paraît possible, où tout réussit; montant à cheval, il alla examiner le terrain; sa figure calme et froide trahissait dans son immobilité un bonheur conscient et mérité, comme celui qui illumine parfois la figure d'un adolescent amoureux et heureux.
Lorsque le soleil se fut entièrement dégagé et que les gerbes d'éclatante lumière se répandirent sur la plaine, Napoléon, qui semblait n'avoir attendu que ce moment, déganta sa main blanche, d'une forme irréprochable, et fit un geste qui était le signal de commencer l'attaque. Les maréchaux, accompagnés de leurs aides de camp, galopèrent dans différentes directions, et quelques minutes plus tard, le gros des forces de l'armée française se dirigeait rapidement vers le plateau de Pratzen, que les Russes continuaient à abandonner, en se déversant à gauche dans la vallée.
À huit heures du matin, Koutouzow se rendit à cheval à Pratzen, à la tête de la quatrième colonne, celle de Miloradovitch, qui allait remplacer les colonnes de Prsczebichewsky et de Langeron descendues dans les bas-fonds. Il salua les soldats du premier régiment et donna l'ordre de se mettre en marche, montrant par là son intention de commander en personne. Il s'arrêta au village de Pratzen. Le prince André, excité, exalté, mais calme et froid en apparence, comme l'est généralement un homme qui se sent arrivé au but ardemment désiré, faisait partie de la nombreuse suite du général en chef. La journée qui commençait serait, il en était sûr, son Toulon ou son pont d'Arcole. Le pays et la position de nos troupes lui étaient aussi connus qu'ils le pouvaient être à tout officier supérieur de notre armée; quant à son plan stratégique, inexécutable à présent, il l'avait complètement oublié. Suivant en pensée le plan de Weirother, il se demandait, à part lui, quels seraient les coups du hasard et les incidents qui lui permettraient de mettre en évidence sa fermeté et la rapidité de ses conceptions.
À gauche, au pied de la montagne, dans le brouillard, des troupes invisibles échangeaient des coups de fusil. «Là, se disait-il, se concentrera la bataille, là surgiront les obstacles, et c'est là, qu'on m'enverra avec une brigade ou une division, et que, le drapeau en main, j'avancerai, en culbutant tout sur mon passage!» si bien qu'en voyant défiler devant lui les bataillons, il ne pouvait s'empêcher de se dire: «Voici peut-être justement le drapeau avec lequel je m'élancerai en avant!»
Sur le sol s'étendait un givre léger, qui fondait peu à peu en rosée, tandis que dans le ravin tout était enveloppé d'un brouillard intense; on n'y voyait absolument rien, surtout à gauche, où étaient descendues nos troupes et d'où partait la fusillade. Le soleil brillait de tout son éclat au-dessus de leurs têtes, dans un ciel bleu foncé. Au loin devant elles, sur l'autre bord de cette mer blanchâtre, se dessinaient les crêtes boisées des collines; c'était là que devait se trouver l'ennemi. À droite, la garde s'engouffrait dans ces vapeurs, ne laissant après elle que l'écho de sa marche; à gauche, derrière le village, des masses de cavalerie s'avançaient pour disparaître à leur tour. Devant et derrière s'écoulait l'infanterie. Le général en chef assistait au défilé des troupes à la sortie du village: il avait l'air épuisé et irrité. L'infanterie s'arrêta tout à coup devant lui, sans en avoir reçu l'ordre, évidemment à cause d'un obstacle qui barrait la route à sa tête de colonne:
«Mais dites donc enfin qu'on se fractionne en bataillons et qu'on tourne le village, dit Koutouzow sèchement au général qui s'avançait. Comment ne comprenez-vous pas qu'il est impossible de se développer ainsi dans les rues d'un village quand on marche à l'ennemi?
—Je comptais précisément, Votre Excellence, me reformer en avant du village.»
Koutouzow sourit aigrement.
«Charmante idée vraiment que de développer votre front en face de l'ennemi!
—L'ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. D'après la disposition....
—Quelle disposition? s'écria-t-il avec colère. Qui vous l'a dit?... Veuillez faire ce que l'on vous ordonne.
—J'obéis, dit l'autre.
—Mon cher, dit Nesvitsky à l'oreille du prince André, le vieux est d'une humeur de chien.»
Un officier autrichien, en uniforme blanc avec un plumet vert, aborda en ce moment Koutouzow et lui demanda, de la part de l'Empereur, si la quatrième colonne était engagée dans l'action.
Koutouzow se détourna sans lui répondre; son regard tombant par hasard sur le prince André, il s'adoucit, comme pour le mettre en dehors de sa mauvaise humeur.
«Allez voir, mon cher, lui dit-il, si la troisième division a dépassé le village. Dites-lui de s'arrêter et d'attendre mes ordres, et demandez-lui, ajouta-t-il en le retenant, si les tirailleurs sont postés et ce qu'ils font... ce qu'ils font?» murmura-t-il, sans rien répondre à l'envoyé autrichien.
Le prince André, ayant dépassé les premiers bataillons, arrêta la troisième division et constata en effet l'absence de tirailleurs en avant des colonnes. Le chef du régiment reçut avec stupéfaction l'ordre envoyé par le général en chef de les poster; il était convaincu que d'autres troupes se déployaient devant lui et que l'ennemi devait être au moins à dix verstes. Il ne voyait en effet devant lui qu'une étendue déserte, qui semblait s'abaisser doucement et que recouvrait un épais brouillard. Le prince André revint aussitôt faire son rapport au général en chef, qu'il trouva au même endroit, toujours à cheval et lourdement affaissé sur sa selle, de tout le poids de son corps. Les troupes étaient arrêtées, et les soldats avaient mis leurs fusils la crosse à terre.
«Bien, bien,» dit-il.
Et se tournant vers l'Autrichien, qui, une montre à la main, l'assurait qu'il était temps de se remettre en marche, puisque toutes les colonnes du flanc gauche avaient opéré leur descente:
«Rien ne presse, Excellence, dit-il en bâillant.... Nous avons bien le temps!»
Au même moment, ils entendirent derrière eux les cris des troupes, répondant au salut de certaines voix, qui s'avançaient avec rapidité le long des colonnes en marche. Lorsque les soldats du régiment devant lequel il se tenait crièrent à leur tour, Koutouzow recula de quelques pas et fronça le sourcil. Sur la route de Pratzen arrivait au galop un escadron de cavaliers de diverses couleurs, dont deux se détachaient en avant des autres; l'un, en uniforme noir, avec un plumet blanc, montait un cheval alezan à courte queue; l'autre, en uniforme blanc, était sur un cheval noir. C'étaient les deux empereurs et leur suite. Koutouzow, avec l'affectation d'un subordonné qui est à son poste, commanda aux troupes le silence, et, faisant le salut militaire, s'approcha de l'Empereur. Toute sa personne et ses manières, subitement métamorphosées, avaient pris l'apparence de cette soumission aveugle de l'inférieur, qui ne raisonne pas. Son respect affecté sembla frapper désagréablement l'empereur Alexandre, mais cette impression fugitive s'effaça aussitôt, pour ne laisser aucune trace sur sa jeune figure, rayonnante de bonheur. Son indisposition de quelques jours l'avait maigri, sans rien lui faire perdre de cet ensemble réellement séduisant de majesté et de douceur, qui se lisait sur sa bouche aux lèvres fines et dans ses beaux yeux bleus.
S'il était majestueux à la revue d'Olmütz, ici il paraissait plus gai et plus ardent. La figure colorée par la course rapide qu'il venait de faire, il arrêta son cheval, et, respirant à pleins poumons, il se retourna vers sa suite aussi jeune, aussi animée que lui, composée de la fleur de la jeunesse austro-russe, des régiments d'armée et de la garde. Czartorisky, Novosiltsow, Volkonsky, Strogonow et d'autres en faisaient partie, et causaient en riant entre eux. Revêtus de brillants uniformes, montés sur de beaux chevaux bien dressés, ils se tenaient à quelques pas de l'empereur. Des écuyers tenaient en main, tout prêts pour les deux souverains, des chevaux de rechange aux housses brodées. L'empereur François, encore jeune, avec le teint vif, maigre, élancé, raide en selle sur son bel étalon, jetant des regards anxieux autour de lui, fit signe à un de ses aides de camp d'approcher. «Il va sûrement lui demander l'heure du départ,» se dit le prince André, en suivant les mouvements de son ancienne connaissance. Il se souvenait des questions que Sa Majesté Autrichienne lui avait adressées à Brünn.
La vue de cette brillante jeunesse, pleine de sève et de confiance dans le succès, chassa aussitôt la disposition morose dans laquelle était l'état-major de Koutouzow: telle une fraîche brise des champs, pénétrant par la fenêtre ouverte, disperse au loin les lourdes vapeurs d'une chambre trop chaude.
«Pourquoi ne commencez-vous pas, Michel Larionovitch?
—J'attendais Votre Majesté,» dit Koutouzow, en s'inclinant respectueusement.
L'Empereur se pencha de son côté comme s'il ne l'avait pas entendu.
«J'attendais Votre Majesté, répéta Koutouzow,—et le prince André remarqua un mouvement de sa lèvre supérieure au moment où il prononça: «j'attendais»...—Les colonnes ne sont pas toutes réunies, sire.»
Cette réponse déplut à l'Empereur; il haussa les épaules et regarda Novosiltsow, comme pour se plaindre de Koutouzow.
«Nous ne sommes pourtant pas sur le Champ-de-Mars, Michel Larionovitch, où l'on attend pour commencer la revue que tous les régiments soient rassemblés, continua l'Empereur, en jetant cette fois un coup d'œil à l'empereur François comme pour l'inviter, sinon à prendre part à la conversation, au moins à l'écouter; mais ce dernier ne parut pas s'en préoccuper.
«C'est justement pour cela, sire, que je ne commence pas, dit Koutouzow à haute et intelligible voix, car nous ne sommes pas à une revue, nous ne sommes pas sur le Champ-de-Mars.»
À ces paroles, les officiers de la suite s'entre-regardèrent. «Il a beau être vieux, il ne devrait pas parler ainsi,» disaient clairement leurs figures, qui exprimaient la désapprobation.
L'Empereur fixa son regard attentif et scrutateur sur Koutouzow, dans l'attente de ce qu'il allait sans doute ajouter. Celui-ci, inclinant respectueusement la tête, garda le silence. Ce silence dura une seconde, après laquelle, reprenant l'attitude et le ton d'un inférieur qui demande des ordres:
«Du reste, si tel est le désir de Votre Majesté?» dit-il.
Et appelant à lui le chef de la colonne, Miloradovitch, il lui donna l'ordre d'attaquer.
Les rangs s'ébranlèrent, et deux bataillons de Novgorod et un bataillon du régiment d'Apchéron défilèrent.
Au moment où passait le bataillon d'Apchéron, Miloradovitch s'élança en avant; son manteau était rejeté en arrière et laissait voir son uniforme chamarré de décorations. Le tricorne orné d'un immense panache posé de côté, il salua crânement l'Empereur en arrêtant court son cheval devant lui.
«Avec l'aide de Dieu, général! lui dit celui-ci.
—Ma foi, sire, nous ferons tout ce que nous pourrons,» s'écria-t-il gaiement, tandis que la suite souriait de son étrange accent français.
Miloradovitch fit faire volte-face à son cheval et se retrouva à quelques pas en arrière de l'Empereur. Les soldats, excités par la vue du tsar, marchaient en cadence d'un pas rapide et plein d'entrain.
«Enfants! leur cria tout à coup Miloradovitch, oubliant la présence de son souverain et partageant lui-même l'élan de ses braves, dont il avait été le compagnon sous le commandement de Souvarow... enfants! ce n'est pas le premier village que vous allez enlever à la baïonnette!
—Prêts à servir,» répondirent les soldats.
À leurs cris, le cheval de l'Empereur, le même qu'il montait pendant les revues en Russie, eut comme un frisson d'inquiétude. Ici, sur le champ de bataille d'Austerlitz, surpris du voisinage de l'étalon noir de l'Empereur François, il dressait les oreilles au bruit inusité des décharges, sans en comprendre la signification, et sans se douter de ce que pensait et ressentait son auguste cavalier.
L'Empereur sourit, en désignant à un de ses intimes les bataillons qui s'éloignaient.
Koutouzow, accompagné de ses aides de camp, suivit au pas les carabiniers.
À une demi-verste de distance, il s'arrêta près d'une maison isolée, une auberge abandonnée sans doute, située à l'embranchement de deux routes qui descendaient toutes deux la montagne et qui étaient toutes deux couvertes de nos troupes.
Le brouillard se dissipait, et on commençait à distinguer les masses confuses de l'armée ennemie sur les hauteurs d'en face. On entendait un feu très vif à gauche dans le vallon. Koutouzow causait avec le général autrichien; le prince André pria ce dernier de lui passer la longue-vue.
«Voyez, voyez, disait l'étranger, voilà les Français!» Et il indiqua, non un point éloigné, mais le pied de la montagne qu'ils avaient devant eux.
Les deux généraux et les aides de camp se passèrent fiévreusement la longue-vue. Une terreur involontaire se peignit sur leurs traits: les Français, qu'on croyait à deux verstes, s'étaient dressés inopinément devant eux!
«C'est l'ennemi!... Mais non!... Mais certainement!... Comment est-ce possible?» dirent plusieurs voix....
Et le prince André voyait à droite monter à la rencontre du régiment d'Apchéron une formidable colonne de Français, à cinq cents pas de l'endroit où ils se tenaient.
«Voilà l'heure! se dit-il.... Il faut arrêter le régiment, Votre Haute Excellence!» À ce moment, une épaisse fumée couvrit tout le paysage, une forte décharge de mousqueterie retentit à leurs oreilles, et une voix haletante de frayeur s'écria à deux pas: «Fini, camarades, fini!...» Et, comme si un ordre émanait de cette voix, des masses énormes de soldats refoulés, se poussant, se bousculant, passèrent en fuyant, au même endroit, où, cinq minutes auparavant, ils avaient défilé devant les empereurs. Essayer d'arrêter cette foule était une folie, car elle entraînait tout sur son passage. Bolkonsky résistait avec peine au torrent et ne comprenait que vaguement ce qui venait d'arriver. Nesvitsky, rouge et hors de lui, criait à Koutouzow qu'il allait être fait prisonnier, s'il ne se portait pas en arrière. Koutouzow, immobile, tira son mouchoir et s'en couvrit la joue d'où le sang coulait. Le prince André se fraya un passage jusqu'à lui:
«Vous êtes blessé? lui dit-il avec émotion.
—La plaie n'est pas là, mais ici!» dit Koutouzow, en pressant son mouchoir sur sa blessure et en désignant les fuyards.
«Arrêtez-les!» s'écria-t-il.
Mais, comprenant aussitôt l'inutilité de cet appel, il piqua des deux, et, prenant sur la droite au milieu d'une nouvelle troupe de fuyards, il se vit entraîné avec elle en arrière.
Leur masse était si serrée qu'il lui était impossible de s'en dégager. Dans cette confusion les uns criaient, les autres se retournaient et tiraient en l'air. Koutouzow, parvenu enfin à sortir du courant, se dirigea avec sa suite, terriblement diminuée, vers l'endroit d'où partait la fusillade. Le prince André, faisant des efforts surhumains pour le rejoindre, aperçut sur la descente, à travers la fumée, une batterie russe, qui n'avait pas encore cessé son feu et vers laquelle se précipitaient des Français. Un peu, au-dessus d'elle se tenait immobile l'infanterie russe. Un général s'en détacha et s'approcha de Koutouzow, dont la suite se réduisait à quatre personnes. Pâles et émues, ces quatre personnes se regardaient en silence.
«Arrêtez ces misérables!» dit Koutouzow au chef de régiment. Et, comme pour le punir de ces mots, une volée de balles, semblable à une nichée d'oiseaux, passa en sifflant au-dessus du régiment et de sa tête. Les Français attaquaient la batterie, et, ayant aperçu Koutouzow, ils tiraient sur lui. À cette nouvelle décharge, le commandant de régiment porta vivement la main à sa jambe; quelques soldats tombèrent, et le porte-drapeau laissa échapper le drapeau de ses mains: vacillant un moment, il s'accrocha aux baïonnettes des soldats; ceux-ci se mirent à tirer sans en avoir reçu l'ordre.
Un soupir désespéré sortit de la poitrine de Koutouzow.
«Bolkonsky, murmura-t-il d'une voix de vieillard affaibli et en lui montrant le bataillon à moitié détruit, que veut donc dire cela?»
À peine avait-il prononcé ces mots, que le prince André, le gosier serré par des larmes de honte et de colère, s'était jeté à bas de son cheval et se précipitait vers le drapeau.
«Enfants, en avant!» cria-t-il d'une voix perçante. «Le moment est venu!» se dit-il, en saisissant la hampe et écoutant avec bonheur le sifflement des balles dirigées contre lui. Quelques soldats tombèrent encore.
«Hourra!» s'écria-t-il, en soulevant avec peine le drapeau.
Et courant en avant, persuadé que tout le bataillon le suivait, il fit encore quelques pas; un soldat, puis un second, puis tous s'élancèrent à sa suite en le dépassant. Un sous-officier s'empara du précieux fardeau, dont le poids faisait trembler le bras du prince André, mais il fut tué au même moment. Le reprenant encore une fois, André continua sa course avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs: les uns se battaient, les autres abandonnaient leurs pièces et couraient à sa rencontre; il voyait les fantassins français s'emparer de nos chevaux et tourner nos canons. Il en était à vingt pas, les balles pleuvaient et fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rivés sur la batterie ne s'en détachaient pas. Là, un artilleur roux, le schako enfoncé, et un Français se disputaient la possession d'un refouloir; l'expression égarée et haineuse de leur figure lui était parfaitement visible; on sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient.
«Que font-ils? se demanda le prince André. Pourquoi l'artilleur ne fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Français ne l'abat-il pas? Il n'aura pas le temps de se sauver, que le Français se souviendra qu'il a son fusil! En effet, un second Français arriva sur les combattants, et le sort de l'artilleur roux, qui venait d'arracher le refouloir des mains de son adversaire, allait se décider. Mais le prince André n'en vit pas la fin. Il reçut sur la tête un coup d'une violence extrême, qu'il crut lui avoir été appliqué par un de ses voisins. La douleur était moins sensible que désagréable, dans ce moment où elle faisait une diversion à sa pensée:
«Mais que m'arrive-t-il? je ne me tiens plus? mes jambes se dérobent sous moi.» Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir d'apprendre le dénouement de la lutte des deux Français avec l'artilleur, et si les canons étaient sauvés ou emmenés. Mais il ne vit plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, où voguaient mollement de légers nuages grisâtres. «Quel calme, quelle paix! se disait-il; ce n'était pas ainsi quand je courais, quand nous courions en criant; ce n'était pas ainsi, lorsque les deux figures effrayées se disputaient le refouloir; ce n'était pas ainsi que les nuages flottaient dans ce ciel sans fin! Comment ne l'avais-je pas remarquée plus tôt, cette profondeur sans limites? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçue!... Oui! tout est vide, tout est déception, excepté cela! Et Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme!...»
À neuf heures du matin, au flanc droit, que commandait Bagration, l'affaire n'était pas encore engagée. Malgré l'insistance de Dolgoroukow, désireux de n'en point assumer la responsabilité, il lui proposa d'envoyer demander les ordres du général en chef. Vu la distance de dix verstes qui séparait les deux ailes de l'armée, l'envoyé, s'il n'était pas tué, ce qui était peu probable, et s'il parvenait à découvrir le général en chef, ce qui était très difficile, ne pourrait revenir avant le soir; il en était bien convaincu.
Jetant un regard sur sa suite, les yeux endormis et sans expression de Bagration s'arrêtèrent sur la figure émue, presque enfantine de Rostow. Il le choisit.
«Et si je rencontre Sa Majesté avant le général en chef, Excellence? lui dit Rostow.
—Vous pourrez demander les ordres de Sa Majesté,» dit Dolgoroukow, en prévenant la réponse de Bagration.
Après avoir été relevé de sa faction, Rostow avait dormi quelques heures et se sentait plein d'entrain, d'élasticité, de confiance en lui-même et en son étoile, et prêt à tenter l'impossible.
Ses désirs s'étaient accomplis: une grande bataille se livrait; il y prenait part, et de plus, attaché à la personne du plus brave des généraux, il était envoyé en mission auprès de Koutouzow, avec chance de rencontrer l'Empereur. La matinée était claire, son cheval était bon. Son âme s'épanouissait toute joyeuse. Longeant d'abord les lignes immobiles des troupes de Bagration, il arriva sur un terrain occupé par la cavalerie d'Ouvarow; il y remarqua les premiers signes précurseurs de l'attaque; l'ayant dépassé, il entendit distinctement le bruit du canon et les décharges de mousqueterie, qui augmentaient d'intensité à chaque instant.
Ce n'était plus un ou deux coups solitaires qui retentissaient à intervalles réguliers dans l'air frais du matin, mais bien un roulement continu, dans lequel se confondaient les décharges d'artillerie avec la fusillade et qui se répercutait sur le versant des montagnes, en avant de Pratzen.
De légers flocons de fumée, voltigeant, se poursuivant l'un l'autre, s'échappaient des fusils, tandis que des batteries s'élevaient de gros tourbillons de nuages, qui se balançaient et s'étendaient dans l'espace. Les baïonnettes des masses innombrables d'infanterie en mouvement brillaient à travers la fumée et laissaient apercevoir l'artillerie avec ses caissons verts, qui se déroulait au loin comme un étroit ruban.
Rostow s'arrêta pour regarder ce qui se passait: où allaient-ils? pourquoi marchaient-ils en tous sens, devant, derrière? il ne pouvait le comprendre; mais ce spectacle, au lieu de lui inspirer de la crainte et de l'abattement, ne faisait au contraire qu'augmenter son ardeur.
«Je ne sais ce qui en résultera, mais à coup sûr ce sera bien,» se disait-il.
Après avoir dépassé les troupes autrichiennes, il arriva à la ligne d'attaque.... C'était la garde qui donnait.
«Tant mieux! je le verrai de plus près.»
Plusieurs cavaliers venaient à lui en galopant. Il reconnut les uhlans de la garde, dont les rangs avaient été rompus et qui abandonnaient la mêlée. Rostow remarqua du sang sur l'un d'eux.
«Peu m'importe,» se dit-il. À quelques centaines de pas de là, il vit arriver au grand trot sur sa gauche, de façon à lui couper la route, une foule énorme de cavaliers, aux uniformes blancs et scintillants, montés sur des chevaux noirs. Lançant son cheval à toute bride, afin de leur laisser le champ libre, il y serait certainement parvenu, si la cavalerie n'avait pressé son allure; il la voyait gagner du terrain et entendait le bruit des chevaux, et le cliquetis des armes se rapprochait de plus en plus de lui. Au bout d'une minute à peine, il distinguait les visages des chevaliers-gardes qui allaient attaquer l'infanterie française: ils galopaient, tout en retenant leurs montures.
Rostow entendit le commandement: «Marche! Marche! donné par un officier qui lançait son pur-sang ventre à terre. Craignant d'être écrasé ou entraîné, Rostow longeait leur front au triple galop, dans l'espoir de traverser le terrain qu'il avait en vue, avant leur arrivée.
Il craignait de ne pouvoir éviter le choc du dernier chevalier-garde, dont la haute taille contrastait avec sa frêle apparence. Il aurait été immanquablement foulé aux pieds, et son Bédouin avec lui, s'il n'avait eu l'heureuse inspiration de faire siffler son fouet devant les yeux de la belle et forte monture du chevalier-garde: elle tressaillit et dressa les oreilles; mais, à un vigoureux coup d'éperon de son cavalier, Bédouin releva la queue et, tendant le cou, s'élança encore plus rapide. À peine Rostow les avait-il distancés qu'il entendit crier: «Hourra!» et, se retournant, il vit les premiers rangs s'engouffrer dans un régiment d'infanterie française, aux épaulettes rouges. L'épaisse fumée d'un canon invisible les déroba aussitôt à sa vue.
C'était cette brillante et fameuse charge des chevaliers-gardes tant admirée des Français eux-mêmes! Avec quel serrement de cœur n'entendit-il pas raconter, plus tard, que de toute cette masse de beaux hommes, de toute cette brillante fleur de jeunesse, riche, élégante, montée sur des chevaux de prix, officiers et junkers, qui l'avaient dépassé dans un galop furieux, il ne restait que dix-huit hommes!
«Mon heure viendra, je n'ai rien à leur envier, se disait Rostow en s'éloignant. Peut-être vais-je voir l'Empereur.»
Atteignant enfin notre infanterie de la garde, il se trouva au milieu des boulets, qu'il devina plutôt qu'il ne les entendit, en voyant les figures inquiètes des soldats et l'expression grave et plus contenue des officiers.
Une voix, celle de Boris, lui cria tout à coup:
«Rostow! Qu'en dis-tu? nous voilà aux premières loges! Notre régiment a été rudement engagé!»
Et il souriait de cet heureux sourire de la jeunesse, qui vient le recevoir le baptême du feu. Rostow s'arrêta:
«Eh bien! et quoi?
—Repoussés!» répondit Boris, devenu bavard.
Et là-dessus il lui raconta comment la garde, voyant des troupes devant elle et les ayant prises pour des Autrichiens, le sifflement des boulets leur avait prouvé bientôt qu'ils formaient la première ligne et qu'ils devaient attaquer.
«Où vas-tu? lui demanda Boris.
—Trouver le commandant en chef.
—Le voilà! lui répondit Boris en lui indiquant le grand-duc Constantin à cent pas d'eux, en uniforme de chevalier-garde, la tête dans les épaules, les sourcils froncés, criant et gesticulant contre un officier autrichien, blanc et blême.
—Mais c'est le grand-duc, et je cherche le général en chef ou l'Empereur, dit Rostow en s'éloignant.
—Comte, comte, lui cria Berg, en lui montrant sa main enveloppée d'un mouchoir ensanglanté, je suis blessé au poignet droit, et je suis resté à mon rang! Voyez, comte, je suis obligé de tenir mon épée de la main gauche! Dans ma famille tous les «Von Berg» ont été des chevaliers!»
Et Berg continuait à parler que Rostow était déjà loin.
Franchissant un espace désert, pour ne pas se trouver exposé au feu de l'ennemi, il suivit la ligne des réserves, en s'éloignant par là du centre de l'action. Tout à coup devant lui et sur les derrières de nos troupes, dans un endroit où l'on ne pouvait guère supposer la présence des Français, il entendit tout près de lui une vive fusillade.
«Qu'est-ce que cela peut être? se demanda-t-il. L'ennemi sur nos derrières?... C'est impossible,—et une peur folle s'empara de lui à la pensée de l'issue possible de la bataille...—Quoi qu'il en soit, il n'y a pas à l'éviter, il faut que je découvre le général en chef, et, si tout est perdu, il ne me reste qu'à mourir avec eux.»
Le noir pressentiment qui l'avait envahi se confirmait chaque pas qu'il faisait sur le terrain occupé par les troupes de toute arme derrière le village de Pratzen.
«Que veut dire cela? Sur qui tire-t-on? Qui tire? se demandait Rostow en rencontrant des soldats russes et autrichiens qui fuyaient en courant pêle-mêle.
—Le diable sait ce qui en est! Il a battu tout le monde! Tout est perdu! lui répondirent en russe, en allemand, en tchèque tous ces fuyards, comprenant aussi peu que lui ce qui se passait autour d'eux.
—Qu'ils soient rossés, ces Allemands!
—Que le diable les écorche, ces traîtres!» répondit un autre.
—Que le diable emporte ces Russes!» grommelait un Allemand.
Quelques blessés se traînaient le long du chemin. Les jurons, les cris, les gémissements se confondaient en un écho prolongé et sinistre. La fusillade avait cessé, et Rostow apprit plus tard que les fuyards allemands et russes avaient tiré les uns sur les autres.
«Mon Dieu! se disait Rostow, et l'Empereur qui peut, d'un moment à l'autre, voir cette débandade!... Ce ne sont que quelques misérables sans doute! Ça ne se peut pas, ça ne se peut pas; il faut les dépasser au plus vite!»
La pensée d'une complète déroute ne pouvait lui entrer dans l'esprit, malgré la vue des batteries et des troupes françaises sur le plateau de Pratzen, sur le plateau même où on lui avait enjoint d'aller trouver l'Empereur et le général en chef.
Aux environs du village de Pratzen, pas un chef n'était visible. Rostow n'y aperçut que des troupes fuyant à la débandade. Sur la grande route, des calèches, des voitures de toute espèce, des soldats russes, autrichiens, de toute arme, blessés et non blessés, défilèrent devant lui. Toute cette foule se pressait, bourdonnait, fourmillait et mêlait ses cris au son sinistre des bombes lancées par les bouches à feu françaises des hauteurs de Pratzen.
«Où est l'Empereur? où est Koutouzow?» demandait-il au hasard sans obtenir de réponse.
Enfin, attrapant un soldat au collet, il le força à l'écouter: «Hé! l'ami! Il y a longtemps qu'ils sont tous là-bas, qu'ils ont filé en avant,» lui répondit le soldat en riant.
Lâchant ce soldat, évidemment ivre, Rostow arrêta un domestique militaire, qui lui semblait devoir être écuyer d'un personnage haut placé. Le domestique lui raconta que l'Empereur avait passé en voiture sur cette route une heure auparavant à fond de train, et qu'il était dangereusement blessé. «C'est impossible, ce n'était pas lui, dit Rostow.—Je l'ai vu de mes propres yeux, répondit le domestique avec un sourire malin. Il y a assez longtemps que je le connais: combien de fois ne l'ai-je pas vu à Pétersbourg. Il était très pâle, dans le fond de sa voiture. Comme il les avait lancés ses quatre chevaux noirs, Ilia Ivanitch! On dirait que je ne le connais pas, ces chevaux, et que l'Empereur peut avoir un autre cocher qu'Ilia Ivanitch!
—Qui cherchez-vous? lui demanda, quelques pas plus loin, un officier blessé... le général en chef? Il a été tué par un boulet dans la poitrine, devant notre régiment!
—Il n'a pas été tué, il a été blessé! dit un autre.
—Qui? Koutouzow? demanda Rostow.
—Non, pas Koutouzow... comment l'appelle-t-on?... Enfin qu'importe! Il n'en est pas resté beaucoup de vivants. Allez de ce côté, vous trouverez tous les chefs réunis au village de Gostieradek.»
Rostow continua son chemin au pas, ne sachant plus que faire, ni à qui s'adresser. L'Empereur blessé! La bataille perdue!... Suivant la direction indiquée, il voyait au loin une tour et les clochers d'une église. Pourquoi se dépêcher? Il n'avait rien à demander à l'Empereur, ni à Koutouzow, fussent-ils même sains et saufs.
«Prenez le chemin à gauche, Votre Noblesse; si vous allez tout droit, vous vous ferez tuer.»
Rostow réfléchit un instant et suivit la route qu'on venait de lui signaler comme dangereuse.
«Ça m'est bien égal! l'Empereur étant blessé, qu'ai-je besoin de me ménager?»
Et il déboucha sur l'espace où il y avait eu le plus de morts et de fuyards. Les Français n'y étaient pas encore, et le peu de Russes qui avaient survécu l'avaient abandonné. Sur ce champ gisaient, comme des gerbes bien garnies, des tas de dix, quinze hommes tués et blessés; les blessés rampaient pour se réunir par deux et par trois, et poussaient des cris qui frappaient péniblement l'oreille de Rostow; il lança son cheval au galop pour éviter ce spectacle des souffrances humaines. Il avait peur, non pas pour sa vie, mais peur de perdre ce sang-froid qui lui était si nécessaire et qu'il avait senti faiblir en voyant ces malheureux.
Les Français avaient cessé de tirer sur cette plaine désertée par les vivants; mais, à la vue de l'aide de camp qui la traversait, leurs bouches à feu lancèrent quelques boulets. Ces sons stridents et lugubres, ces morts dont il était entouré lui causèrent une impression de terreur et de pitié pour lui-même. Il se souvint de la dernière lettre de sa mère et se dit à lui-même: «Qu'aurait-elle éprouvé en me voyant ici sous le feu de ces canons?»
Dans le village de Gostieradek, qui était hors de la portée des boulets, il retrouva les troupes russes, quittant le champ de bataille en ordre, quoique confondues entre elles. On y parlait de la bataille perdue, comme d'un fait avéré: mais personne ne put indiquer à Rostow où étaient l'Empereur et Koutouzow. Les uns assuraient que le premier était réellement blessé; d'autres démentaient ce bruit, en l'expliquant par la fuite du grand-maréchal comte Tolstoï, pâle et terrifié, que l'on avait vu passer dans la voiture de l'Empereur. Ayant appris que quelques grands personnages se trouvaient derrière le hameau à gauche, Rostow s'y dirigea, non plus dans l'espoir de rencontrer celui qu'il cherchait, mais par acquit de conscience. À trois verstes plus loin, il dépassa les dernières troupes russes, et, à côté d'un verger séparé de la route par un fossé, il vit deux cavaliers. Il lui sembla connaître l'un deux, qui portait un plumet blanc; l'autre, sur un magnifique cheval alezan, qu'il crut aussi avoir déjà vu, arrivé au fossé, éperonna sa monture et, lui rendant la bride, le franchit légèrement; quelques parcelles de terre jaillirent sous les sabots du cheval, et alors, lui faisant faire volte-face, il franchit de nouveau le fossé et s'approcha respectueusement de son compagnon, comme pour l'engager à suivre son exemple. Celui auquel il s'adressait fit un geste négatif de la tête et de la main, et Rostow reconnut aussitôt son Empereur, son Empereur adoré, dont il pleurait la défaite.
«Mais il ne peut pas rester là, tout seul, au milieu de ce champ désert!» se dit-il. Alexandre tourna la tête, et il put apercevoir ces traits si profondément gravés dans son cœur. L'Empereur était pâle; ses joues étaient creuses, ses yeux enfoncés; mais la douceur et la mansuétude, empreintes sur sa figure, n'en étaient que plus frappantes. Rostow était heureux de le voir, heureux de la certitude que sa blessure n'était qu'une invention sans fondement, et il se disait qu'il était de son devoir de lui transmettre sans plus tarder le message du prince Dolgoroukow.
Mais, comme un jeune amoureux ému et tremblant, qui n'ose donner cours à ses rêveries passionnées de la nuit, et cherche avec effroi un faux fuyant, afin de retarder le moment du rendez-vous si ardemment désiré, Rostow, en présence de son désir réalisé, ne savait s'il lui fallait s'approcher de l'Empereur ou si cette tentative ne serait pas inconvenante et déplacée.
«J'aurais peut-être l'air, se disait-il, de profiter avec empressement de ce moment de solitude et d'abattement. Une figure inconnue peut lui être désagréable, et puis, que lui dirai-je, quand un regard de lui suffit pour m'ôter la voix?
Les paroles qu'il aurait dû prononcer lui expiraient sur les lèvres, d'autant plus qu'il leur avait donné un tout autre cadre, l'heure triomphante d'une victoire, ou le moment où, étendu sur son lit de douleur, l'Empereur le remercierait de ses exploits héroïques, et où, lui mourant, il ferait à son souverain bien aimé l'aveu de son dévouement, si noblement confirmé par sa mort.
«Et d'ailleurs que lui demanderais-je? il est quatre heures du soir, et la bataille est perdue! Non, non, je ne m'approcherai pas de lui: je ne dois pas interrompre ses pensées. Il vaut mieux mourir mille fois que d'en recevoir un regard courroucé.»
Il s'éloigna donc tristement, le désespoir dans l'âme, en se retournant toujours pour suivre les mouvements de son souverain.
Il vit le capitaine Von Toll s'approcher de l'Empereur et l'aider à franchir à pied le fossé et à s'asseoir ensuite sous un pommier. Toll resta debout à côté de lui, en lui parlant avec chaleur. Ce spectacle remplit Rostow de regrets et d'envie, surtout lorsqu'il vit l'Empereur, portant une main à ses yeux, tendre l'autre à Toll.
«J'aurais pu être à sa place,» se dit-il. Et, ne pouvant retenir les larmes qui coulaient de ses yeux, il continua à s'éloigner, ne sachant à quoi se décider ni de quel côté se diriger. Son désespoir était d'autant plus violent, qu'il s'accusait de faiblesse. Il aurait pu, il aurait dû s'approcher. C'était le moment ou jamais de faire preuve de dévouement, et il n'en avait pas profité. Il tourna bride et revint à l'endroit où il avait aperçu l'Empereur, et où il n'y avait plus personne. Une longue file de charrettes et de fourgons passait lentement, et Rostow apprit d'un des conducteurs que l'état-major de Koutouzow était non loin du village, et qu'ils s'y rendaient. Il les suivit.
À cinq heures du soir, la bataille était perdue sur tous les points. Plus de cent bouches à feu étaient tombées au pouvoir des Français.
Tout le corps d'armée de Prsczebichewsky avait mis bas les armes. Les autres colonnes, ayant perdu la moitié de leurs hommes, se repliaient en troupes débandées.
Le reste des colonnes de Langeron et de Doktourow se pressait confusément autour des étangs et des écluses du village d'Auguest.
Sur ce point seul, à six heures du soir, continuait encore le feu de l'ennemi, qui, ayant placé des batteries à mi-côte de la hauteur de Pratzen, tirait sur nos troupes en retraite.
Doktourow et d'autres à l'arrière-garde, reformant leurs bataillons, se défendaient contre la cavalerie française qui les poursuivait. Le jour tombait. Sur l'étroite chaussée d'Auguest, pendant une longue série de paisibles années, le bon vieux meunier, en bonnet de coton, avait jeté ses lignes dans l'étang, pendant que son petit-fils, ses manches de chemise retroussées, s'amusait à plonger la main dans le grand arrosoir où frétillaient les poissons argentés; sur cette même chaussée, sous l'œil du paysan morave en bonnet de fourrure, en habit gros bleu, d'énormes chariots avaient longtemps passé au pas, amenant au moulin de riches gerbes de froment et remportant de gros sacs d'une farine blanche et légère dont la fine poussière voltigeait en l'air; et maintenant on y voyait une foule égarée, affolée, se pressant, se heurtant, s'écrasant sous les pieds des chevaux, les roues des fourgons, des avant-trains, et foulant aux pieds les mourants, pour aller se faire tuer quelques pas plus loin.
Toutes les dix secondes, un boulet ou une grenade tombait et éclatait au milieu de cette foule compacte, tuant et couvrant de sang tous ceux qu'ils atteignaient. Dologhow, déjà officier, blessé à la main, seul avec ses dix hommes et son chef à cheval, représentait tout ce qui restait du régiment. Entraînés par la masse, ils s'étaient frayé un chemin jusqu'à l'entrée de la chaussée, où ils s'étaient vus arrêtés par le cheval d'un avant-train, qui était tombé et qu'il fallait dégager. Un boulet tua un homme derrière eux, un second en frappa un autre devant, et le sang jaillit sur Dologhow. La foule se rua en avant avec désespoir et s'arrêta de nouveau.
«Le salut est au delà de ces cent pas; rester ici c'est la mort!» voilà ce que tout le monde disait.
Dologhow, qui avait été refoulé au milieu, parvint jusqu'au bord de la digue, et courut sur la faible couche de glace qui recouvrait l'étang.
«Voyons! tourne par ici, cria-t-il au canonnier. Elle tient...!» La glace le supportait effectivement, mais elle craquait et cédait sous ses pas, et il était évident que, sans attendre le poids du canon et de cette foule, elle allait s'enfoncer sous lui. On le regardait, on se pressait sur les bords, sans se décider à l'imiter. Le commandant du régiment, à cheval, leva le bras, ouvrit la bouche pour lui parler, lorsqu'un boulet siffla si bas au-dessus de toutes ces têtes terrifiées, qu'elles s'inclinèrent, et quelque chose tomba. C'était le général qui s'affaissait dans une mare de sang! Personne ne le regarda, personne ne songea à le relever!
«Sur la glace! sur la glace! n'entends-tu pas! Tourne, tourne,» crièrent plusieurs voix; les gens ne savaient pas encore même pourquoi ils criaient ainsi.
Un des derniers avant-trains s'y engagea, et la foule se précipita sur la glace, qui craqua sous l'un des fuyards; son pied s'enfonça dans l'eau; en faisant un effort pour le retirer, il y tomba jusqu'à la ceinture. Les plus proches hésitèrent, l'homme de l'avant-train arrêta son cheval, tandis que derrière continuaient les cris: «En avant! En avant sur la glace;» et des hurlements de terreur retentirent de toutes parts. Les soldats, entourant le canon, tiraient et battaient les chevaux pour les forcer à avancer. Les chevaux partirent, la glace s'effondra d'un seul bloc, et quarante hommes disparurent. Cependant les boulets ne cessaient de siffler et de tomber avec une sinistre régularité, tantôt sur la glace, tantôt dans l'eau, et de décimer cette masse vivante, qui avait envahi la digue, les étangs et leurs rives.
Pendant ce temps, le prince André gisait toujours au même endroit sur la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du drapeau, perdant du sang et poussant à son insu des gémissements plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant.
Vers le soir, ses gémissements cessèrent: il était sans connaissance. Tout à coup il rouvrit les yeux, ne se rendant pas compte du temps écoulé et se sentant de nouveau vivant et souffrant d'une blessure cuisante à la tête:
«Où est-il donc ce ciel sans fond que j'ai vu ce matin et que je ne connaissais pas auparavant?...» Ce fut sa première pensée. «...Et ces souffrances aussi m'étaient inconnues! Oui, je ne savais rien, rien jusqu'à présent. Mais où suis-je?»
Il écouta et entendit le bruit de plusieurs chevaux et de voix qui s'avançaient de son côté. On parlait français. Il ne tourna pas la tête. Il regardait toujours ce ciel si haut au-dessus de lui, dont l'azur insondable apparaissait à travers de légers nuages.
Ces cavaliers, c'étaient Napoléon et deux aides de camp. Bonaparte avait fait le tour du champ de bataille et donné des ordres pour renforcer les batteries dirigées sur la digue d'Auguest; il examinait maintenant les blessés et les morts abandonnés sur le terrain.
«De beaux hommes! dit-il à la vue d'un grenadier russe, étendu sur le ventre, la face contre terre, la nuque noircie et les bras déjà raidis par la mort.
—Les munitions des pièces de position sont épuisées, sire! lui dit un aide de camp, envoyé des batteries qui mitraillaient Auguest.
—Faites avancer celles de la réserve, répondit Napoléon en s'éloignant de quelques pas et en s'arrêtant à côté du prince André, qui serrait toujours la hampe mutilée dont le drapeau avait été pris comme trophée par les Français.
—Voilà une belle mort!» dit Napoléon.
Le prince André comprit qu'il était question de lui et que c'était Napoléon qui parlait; mais ses paroles bourdonnèrent à son oreille sans qu'il y attachât le moindre intérêt, et il les oublia aussitôt. Sa tête était brûlante; ses forces s'en allaient avec son sang, et il ne voyait devant lui que ce ciel lointain et éternel. Il avait reconnu Napoléon,—son héros;—mais dans ce moment ce héros lui paraissait si petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait entre son âme et ce ciel sans limites! Ce qu'on disait, qui s'était arrêté près de lui, tout lui était indifférent, mais il était content de leur halte; il sentait confusément qu'on allait l'aider à rentrer dans cette existence qu'il trouvait si belle, depuis qu'il l'avait comprise autrement. Il rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et pour articuler un son; il remua un pied et poussa un faible gémissement.
«Ah! il n'est pas mort? dit Napoléon. Qu'on relève ce jeune homme, qu'on le porte à l'ambulance!»
Et l'Empereur alla à la rencontre du maréchal Lannes qui, souriant, se découvrit devant lui et le félicita de la victoire.
Bientôt le prince André ne se souvint plus de rien; la douleur causée par les efforts de ceux qui le soulevaient, les secousses du brancard et le sondage de sa plaie à l'ambulance lui avaient de nouveau fait perdre connaissance. Il ne revint à lui que le soir, pendant qu'on le transportait à l'hôpital avec plusieurs autres Russes blessés et prisonniers. Pendant ce trajet, il se sentit ranimé et put regarder ce qui se passait autour de lui et même parler.
Les premiers mots qu'il entendit furent ceux de l'officier français chargé d'escorter les blessés:
«Arrêtons-nous ici: l'Empereur va passer; il faut lui procurer le plaisir de voir ces messieurs.
—Bah! il y a tant de prisonniers cette fois... une grande partie de l'armée russe... il doit en avoir assez, dit un autre.
—Oui! mais pourtant, reprit le premier en désignant un officier russe blessé, en uniforme de chevalier-garde, celui-là est, dit-on, le commandant de toute la garde de l'empereur Alexandre!»
Bolkonsky reconnut le prince Repnine, qu'il avait rencontré dans le monde à Pétersbourg. À côté de lui se tenait un jeune chevalier-garde de dix-neuf ans, également blessé.»
Bonaparte, arrivant au galop, arrêta court son cheval devant eux:
«Qui est le plus élevé en grade?» demanda-t-il en voyant les blessés.
On lui nomma le colonel prince Repnine.
«Êtes-vous le commandant du régiment des chevaliers-gardes de l'empereur Alexandre?
—Je ne commandais qu'un escadron.
—Votre régiment a fait son devoir avec honneur!
—L'éloge d'un grand capitaine est la plus belle récompense du soldat, répondit Repnine.
—C'est avec plaisir que je vous le donne, dit Napoléon. Qui est ce jeune homme à côté de vous?»
Repnine nomma le lieutenant Suchtelen.
Napoléon le regarda en souriant:
«Il est venu bien jeune se frotter à nous?
—La jeunesse n'empêche pas le courage, murmura Suchtelen d'une voix émue.
—Belle réponse, jeune homme; vous irez loin!»
Pour compléter ce spectacle de triomphe, le prince André avait été aussi placé, sur le premier rang, de façon à frapper forcément le regard de l'Empereur, qui se souvint de l'avoir déjà aperçu sur le champ de bataille.
«Et vous, jeune homme, comment vous sentez-vous, mon brave?»
Le prince André, les yeux fixés sur lui, gardait le silence. Tandis que, cinq minutes auparavant, le blessé avait pu échanger quelques mots avec les soldats qui le transportaient, maintenant, les yeux fixés sur l'Empereur, il gardait le silence!... Qu'étaient en effet les intérêts, l'orgueil, la joie triomphante de Napoléon? qu'était le héros lui-même, en comparaison de ce beau ciel, plein de justice et de bonté, que son âme avait embrassé et compris...? Tout lui semblait si misérable, si mesquin, si différent de ces pensées solennelles et sévères qu'avaient fait naître en lui l'épuisement de ses forces et l'attente de la mort!
Les yeux fixés sur Napoléon, il pensait à l'insignifiance de la grandeur, à l'insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le but, à l'insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait caché et impénétrable aux vivants!
«Qu'on s'occupe de ces messieurs, dit Napoléon sans attendre la réponse du prince André, qu'on les mène au bivouac et que le docteur Larrey examine leurs blessures. Au revoir, prince Repnine!» Et il les quitta, les traits illuminés par le bonheur.
Témoins de la bienveillance de l'Empereur envers les prisonniers, les soldats qui portaient le prince André, et qui lui avaient enlevé la petite image suspendue à son cou par sa sœur, s'empressèrent de la lui rendre; il la trouva subitement posée sur sa poitrine au-dessus de son uniforme, sans savoir par qui et comment elle y avait été remise.
«Quel bonheur ce serait, pensa-t-il en se rappelant le profond sentiment de vénération de sa sœur, quel bonheur ce serait, si tout était aussi simple, aussi clair que Marie semble le croire! Comme il serait bon de savoir où chercher aide et secours dans cette vie, et ce qui nous attend après la mort!... Je serais si heureux, si calme si je pouvais dire: Seigneur, ayez pitié de moi!... Mais à qui le dirais-je? Ou cette force incommensurable, incompréhensible, à laquelle je ne puis ni m'adresser, ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c'est le néant, ou bien c'est ce Dieu qui est renfermé ici dans cette image de Marie! Rien, rien n'est certain, sinon le peu de valeur de ce qui est à la portée de mon intelligence et la majesté de cet inconnu insondable, le seul réel peut-être et le seul grand!»