XXIII

Pierre, qui s'était décidé à lui obéir aveuglément, s'assit sur le petit canapé et remarqua, non sans surprise, qu'on l'observait avec plus de curiosité que d'intérêt. On chuchotait en le désignant, et il paraissait inspirer une certaine crainte et une certaine servilité. On lui témoignait un respect auquel on ne l'avait point habitué, et la dame inconnue qui causait avec les deux prêtres se leva pour lui offrir sa place; un aide de camp ramassa le gant qu'il avait laissé tomber et le lui présenta; les médecins se turent et se rangèrent pour le laisser passer. Le premier mouvement de Pierre avait été de refuser la place offerte, pour ne point déranger la dame, de ramasser lui-même son gant et d'éviter les médecins, qui d'ailleurs ne se trouvaient pas sur son chemin; mais il pensa que ce ne serait pas convenable, qu'il était devenu un personnage, qu'on attendait beaucoup de lui pendant cette mystérieuse et triste nuit, et que par conséquent il était tenu d'accepter les services de chacun.

Il prit donc silencieusement le gant que lui tendait l'aide de camp, il s'assit à la place offerte par la dame, posa ses mains sur ses genoux, bien parallèles l'une à l'autre, dans la pose naïve d'une statue égyptienne, très décidé, pour ne point se compromettre, à s'abandonner à la volonté d'autrui, au lieu de suivre ses propres inspirations.

Deux minutes s'étaient à peine écoulées, que le prince Basile, la tête haute, vêtu de sa longue redingote, sur laquelle brillaient trois étoiles, fit majestueusement son entrée. Il semblait avoir subitement maigri; ses yeux s'agrandirent à la vue de Pierre. Il lui prit la main, ce qu'il n'avait encore jamais fait, et l'abaissa lentement comme pour en éprouver la force de résistance.

«Courage, courage, mon ami;... il a demandé à vous voir, c'est bien!»

Et il allait le quitter, lorsque Pierre crut de son devoir de lui demander:

«Est-ce que la santé de...?»

Il s'arrêta confus, ne sachant comment nommer le comte son père!

«Il a eu encore «un coup» il y a une demi-heure. Courage, mon ami!»

Le trouble de ses idées était si grand, que Pierre s'imagina à l'entendre que le mourant avait été frappé par quelqu'un, et il fixa sur le prince Basile un regard ahuri. Celui-ci, ayant échangé quelques mots avec le docteur Lorrain, se glissa sur la pointe du pied par la porte entr'ouverte. L'aînée des princesses le suivit, ainsi que le clergé et les serviteurs de la maison. Il se fit un mouvement dans la chambre du malade, et Anna Mikhaïlovna, pâle mais ferme dans l'accomplissement de son devoir, en sortit pour aller chercher Pierre.

«La bonté divine est inépuisable, lui dit-elle. La cérémonie de l'extrême-onction va commencer... venez...!»

Il se leva et remarqua que toutes les personnes qui étaient là, la dame inconnue et l'aide de camp compris, entrèrent avec lui dans la pièce voisine. Il n'y avait plus de consigne à observer.

Pierre connaissait parfaitement cette grande chambre, divisée par des colonnes formant alcôve et toute tapissée d'étoffes à l'orientale. Derrière les colonnes, on voyait un grand lit en bois d'acajou, très élevé, garni de lourds rideaux, et, de l'autre, la niche vitrée contenant les saintes images, qui était éclairée comme une église pendant l'office divin. Dans un large fauteuil à la Voltaire placé devant elles, le comte Besoukhow, avec sa grande et majestueuse figure, et enveloppé jusqu'à la ceinture d'une couverture de soie, était à demi couché sur des oreillers d'une blancheur immaculée. Une crinière de cheveux gris, semblable à celle d'un lion, et des rides fortement accusées faisaient ressortir son beau et noble visage au teint de cire. Ses deux mains, grandes et fortes, gisaient inanimées sur la couverture. Entre l'index et le pouce de la main droite, on avait placé un cierge, que retenait un vieux serviteur penché au-dessus du fauteuil. Les prêtres et les diacres, avec leurs longs cheveux descendant sur les épaules, et leurs riches habits sacerdotaux, officiaient autour de lui avec une lenteur solennelle, tenant à la main des cierges allumés. Au second plan, les deux nièces cadettes, leurs mouchoirs sur les yeux, s'effaçaient derrière le visage impassible de Catiche, leur sœur aînée, qui paraissait craindre, si elle avait porté ailleurs son regard rivé aux saintes images, de ne plus rester maîtresse de ses sentiments. Une tristesse calme et une expression de pardon sans réserve se lisaient sur les traits de la princesse Droubetzkoï, qui était restée appuyée à la porte, à côté de la dame inconnue. Le prince Basile, en face d'elle, à deux pas du mourant, un cierge dans la main gauche, se tenait accoudé sur le dossier sculpté d'une chaise recouverte de velours, et levait les yeux au ciel chaque fois que de sa main droite il se touchait le front en se signant. Son visage était empreint d'une piété résignée et d'un abandon complet à la volonté du Très-Haut.

«Malheur à vous qui n'êtes pas à la hauteur de mes sentiments!» avait-il l'air de dire.

Derrière lui étaient groupés les médecins et les serviteurs de la maison, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, comme à l'église. Tous se taisaient et se signaient. On n'entendait que la voix des officiants et le chant plein et continu du chœur. Parfois, un des assistants soupirait ou changeait de pose.

Tout à coup, la princesse Droubetzkoï traversa la chambre de l'air assuré d'une personne qui a la conscience de ce qu'elle fait, et offrit un cierge à Pierre.

Il l'alluma, et, distrait par ses propres réflexions, il se signa de la main qui le tenait.

Sophie, la cadette des princesses, celle-là même qui avait un grain de beauté sur la joue, le regarda en souriant, replongea sa figure dans son mouchoir et resta quelques instants la figure cachée. Puis, après avoir jeté un second coup d'œil sur Pierre, elle se sentit incapable de garder plus longtemps son sérieux et se retira derrière une des colonnes. Au milieu de la cérémonie, les voix se turent soudain: les prêtres se dirent quelques mots à l'oreille; le vieux serviteur qui soutenait la main du comte se redressa et se tourna vers les dames. Anna Mikhaïlovna s'avança aussitôt, et, se penchant au-dessus du moribond, elle appela à elle, d'un geste et sans le regarder, le docteur Lorrain, qui, adossé à une colonne, témoignait, par sa tenue respectueuse, qu'il comprenait et approuvait, malgré sa qualité d'étranger et la différence de religion, toute l'importance du sacrement administré. Il s'approcha doucement et souleva de ses doigts fluets la main étendue sur la couverture; il en chercha le pouls en se détournant, et s'absorba dans ses calculs. On s'agita autour de lui, on mouilla les lèvres du mourant avec un cordial, chacun reprit sa place, et la cérémonie continua. Pendant cette interruption, Pierre, qui avait suivi les mouvements du prince Basile, l'avait vu quitter sa chaise, rejoindre l'aînée des nièces et se diriger avec elle vers le fond de l'alcôve, puis passer près du grand lit à rideaux et disparaître par une petite porte dérobée.

L'office n'était pas terminé, qu'ils avaient déjà repris leurs places. Cette circonstance n'éveilla pas la curiosité de Pierre, car il était convaincu ce soir-là que tout ce qu'il voyait faire était indispensable et naturel. Les chants cessèrent et la voix du prêtre, qui présentait au mourant ses respectueuses félicitations, se fit entendre; mais le mourant gisait toujours inanimé! Les allées et venues recommencèrent à ses côtés; on marchait, on chuchotait, et le chuchotement de la princesse Droubetzkoï dominait les autres. Pierre l'entendit qui disait:

«Il faut absolument le reporter dans son lit, autrement il sera impossible de...»

Les médecins, les princesses et les domestiques entourèrent le comte, qui se trouva ainsi caché aux yeux de Pierre, et cependant cette tête jaunie, avec sa forêt de cheveux, était toujours présente à ses yeux depuis son entrée. Il devina, aux précautions qu'on prenait, qu'on le soulevait pour le transporter.

«Empoigne donc mon bras, tu vas le laisser tomber, dit un domestique effrayé....

—Par en bas!... vite!... encore un!» disait un autre.

Et, à entendre les respirations oppressées et les pas précipités des porteurs, on devinait le poids qui les accablait. Ils frôlèrent le jeune homme, et il put apercevoir pendant une seconde, au milieu d'un fouillis de têtes inclinées, la poitrine élevée et puissante du mourant, ses épaules à découvert et sa tête de lion à crinière bouclée. Cette tête, avec son front extraordinairement large, ses pommettes saillantes, sa bouche bien découpée, son regard froid et imposant, n'était pas encore défigurée par les approches de la mort; c'était bien la même que Pierre avait vue trois mois auparavant, lorsque son père l'avait envoyé à Pétersbourg. Mais aujourd'hui elle se balançait inerte, selon la marche inégale des porteurs, et son regard atone ne s'arrêtait sur rien.

Après quelques minutes de confusion autour du lit, les serviteurs se retirèrent. Anna Mikhaïlovna toucha légèrement Pierre du bout du doigt et lui dit:

«Venez!»

Il obéit. On avait donné au malade, à demi soulevé et soutenu par une pile de coussins, une pose apprêtée, en rapport avec le sacrement qu'il venait de recevoir. Ses mains étaient étalées sur le taffetas vert de la couverture, et il regardait droit devant lui, de ce regard vague et perdu dans l'espace, qu'aucun homme ne saurait ni définir ni comprendre; n'avait-il rien à dire ou avait-il à dire beaucoup? Pierre s'arrêta près du lit, ne sachant que faire; il interrogea des yeux son guide, qui, d'un mouvement imperceptible, lui indiqua la main du mourant, en lui faisant signe d'y appliquer un baiser. Pierre se pencha avec précaution pour ne pas toucher à la couverture, et ses lèvres effleurèrent la main large et charnue du comte.

Pas un muscle ne tressaillit sur cette main, pas une contraction ne parut sur ce visage, et rien, rien ne répondit à cet attouchement. Pierre, indécis, reporta ses yeux sur la princesse, qui lui fit signe de s'asseoir dans le fauteuil, au pied du lit. Il s'assit sans la quitter du regard; elle baissa la tête affirmativement. Plus sûr de son fait, il reprit sa pose de statue égyptienne, et, visiblement embarrassé de sa gaucherie habituelle, il faisait de sérieux efforts pour occuper le moins de place possible, les regards fixés sur les traits de l'agonisant. Anna Mikhaïlovna ne le perdait pas de vue non plus, convaincue de l'importance de cette dernière et touchante entrevue du fils et du père.

Deux minutes, qui parurent un siècle à Pierre, s'étaient à peine écoulées, lorsque la figure du comte fut subitement et violemment agitée par une convulsion, et sa bouche, rejetée de côté, laissa passer un râle rauque et sourd. Ce fut pour Pierre le premier avertissement d'une fin prochaine; la princesse Droubetzkoï épiait les yeux du mourant pour en deviner les désirs: elle porta son doigt tour à tour sur Pierre, sur la tisane, sur le prince Basile, sur la couverture... tout fut inutile, et un éclair d'impatience sembla briller dans ce regard éteint, qui essayait d'attirer l'attention du valet de chambre immobile au chevet de sa couche.

«Il demande à être retourné,» murmura ce dernier, qui se mit en devoir de le changer de position.

Pierre voulut l'aider, et ils venaient d'y réussir, quand une des mains du comte retomba lourdement en arrière, malgré les vains efforts du malade pour la ramener à lui.

S'aperçut-il de l'expression d'effroi qui se peignit sur la figure bouleversée de Pierre à la vue de ce membre frappé de paralysie, ou quelque autre pensée traversa-t-elle son cerveau? Qui peut le dire? Car il regarda à son tour ce bras désobéissant, le visage terrifié de son fils, et un sourire terne, décoloré, étrange à cette heure, voltigea sur ses lèvres. On aurait dit qu'il répondait, par une compassion ironique, à cette destruction envahissante et graduelle de ses forces.

Ce sourire inattendu fit mal à Pierre: il fut saisi d'une crampe à la poitrine, il lui vint un chatouillement dans le gosier, et les larmes lui montèrent aux yeux.

Le malade, qu'on avait recouché du côté de la muraille, poussa un profond soupir.

«Il s'est assoupi, dit Anna Mikhaïlovna à une des nièces qui revenait à son poste. Allons!...»

Et Pierre la suivit.

Il n'y avait plus personne au salon que le prince Basile et la princesse Catiche, assis tous les deux sous le portrait de l'impératrice et causant avec vivacité; ils s'interrompirent soudain à l'entrée de Pierre; il ne put s'empêcher de remarquer que la princesse Catiche faisait un mouvement comme pour cacher quelque chose.

«Je ne puis voir cette femme, murmura-t-elle en apercevant la princesse Droubetzkoï.

—Catiche a fait servir le thé dans le petit salon, dit le prince Basile à la princesse Droubetzkoï; allez, allez, ma pauvre amie, mangez un morceau, autrement vous n'y résisterez pas...»

Et il serra silencieusement et affectueusement le bras de Pierre.

«Rien ne restaure comme une tasse de cet excellent thé russe après une nuit blanche,» disait le docteur Lorrain, en savourant à petites gorgées le chaud breuvage dans une tasse en vieille porcelaine de Chine. Il se tenait debout dans le petit salon, devant une table sur laquelle on avait préparé le thé et une collation froide.

Tous ceux qui avaient passé la nuit dans la maison s'étaient réunis dans cette petite pièce, presque entièrement tapissée de glaces, et meublée de consoles dorées. C'était là que Pierre aimait à se retirer pendant les grands bals, car il ne savait pas danser; il préférait s'y isoler pour observer et s'amuser des dames qui y venaient, toutes pimpantes et ruisselantes de diamants et de perles, voir se refléter dans ces glaces leurs brillantes images. À cette heure, l'éclairage ne se composait que de deux bougies; sur une table, placée au hasard, des plats et des tasses se confondaient en désordre; il n'y avait plus de toilettes de fête; mais des groupes étranges, formés de personnes de toute condition, s'entretenaient à voix basse, laissant paraître, à chaque mot, à chaque geste, une incessante préoccupation sur le mystérieux événement qui allait se passer dans l'alcôve de la grande chambre. Pierre avait faim, mais il s'abstint de manger. Il chercha autour de lui sa compagne et la vit se glisser furtivement dans le salon à côté, où étaient restés le prince Basile et la princesse Catiche. Se croyant obligée de la suivre, il se leva et la trouva aux prises avec l'aînée des nièces.

«Permettez-moi, madame, de savoir ce qui est et ce qui n'est pas nécessaire, disait Catiche de ce ton irrité qui rappelait le moment où elle avait fermé la porte avec colère.

—Chère princesse, reprenait Anna Mikhaïlovna avec douceur et en lui barrant le chemin... ce sera, je le crains, trop pénible pour votre pauvre oncle; en ce moment il a si fort besoin de repos;... lui parler des intérêts de ce monde, lorsque son âme est prête à...»

Le prince Basile, enfoncé dans un fauteuil, les jambes croisées selon son habitude, paraissait ne prêter qu'une médiocre attention au colloque des deux dames; mais ses joues agitées en tous sens tressaillaient d'une émotion contenue.

«Voyons, ma bonne princesse, laissez faire Catiche; le comte l'aime tant, vous savez?

—Je ne sais pas même ce qu'il contient, reprit Catiche en se tournant vers lui et en désignant le portefeuille à mosaïque qu'elle tenait entre ses doigts crispés. Je sais seulement que le véritable testament est dans son bureau; il n'y a là dedans que des papiers oubliés...»

Et elle fit un pas pour échapper à la princesse Droubetzkoï qui, d'un bond se retrouva sur son passage.

«Je le sais, chère et bonne princesse, répliqua-t-elle en saisissant le portefeuille avec une force qui prouvait sa ferme intention de ne point le lâcher; chère princesse, je vous en conjure, ménagez-le!»

Une lutte s'engagea entre elles. Catiche se défendait encore sans rien dire, mais on sentait qu'un torrent d'injures était prêt à couler de ses lèvres serrées, tandis que la voix doucereuse de son ennemie avait conservé tout son calme, malgré les violents efforts de la lutte.

«Pierre, mon ami, approchez, lui cria Anna Mikhaïlovna.... Il ne sera pas de trop dans ce conseil de famille, n'est-ce pas, prince?

—Eh quoi, mon cousin, vous ne répondez pas? Pourquoi donc ce silence, quand Dieu sait quel monde vient se mêler de nos affaires, sans respecter le seuil de la chambre du mourant!... Intrigante!» murmura-t-elle avec fureur, en tirant à elle le portefeuille.

La violence de son geste ébranla Anna Mikhaïlovna, qui fut entraînée en avant sans toutefois lâcher prise.

«Oh!» fit le prince Basile avec un accent de reproche.

Et il se leva.

«C'est ridicule, voyons, lâchez-le, vous dis-je!»

Catiche obéit; mais comme son adversaire s'obstinait à garder le portefeuille:

«Et vous aussi, laissez-le; voyons, je prends tout sur moi, je vais lui demander... cela vous satisfait-il?

—Mais, prince, après ce grand sacrement, donnez-lui un instant de répit! Quel est votre avis? dit-elle à Pierre, qui contemplait, tout ahuri, le visage enflammé de Catiche et les joues tremblotantes du prince Basile.

—Rappelez-vous que vous êtes responsable des conséquences, répondit sèchement ce dernier, vous ne savez ce que vous faites.

—Horrible femme!» s'écria tout à coup Catiche, en se jetant sur elle et en lui arrachant enfin le portefeuille.

Le vieux prince baissa la tête, et ses bras retombèrent le long de son corps.

Au même moment, la porte mystérieuse qui s'était si souvent ouverte et refermée avec précaution pendant cette longue nuit s'ouvrit avec fracas, et livra passage à la seconde des nièces, qui, les mains jointes, affolée de terreur, se précipita au milieu d'eux:

«Que faites-vous, balbutia-t-elle avec désespoir; il se meurt, et vous m'abandonnez toute seule!»

Catiche laissa échapper le portefeuille; la princesse Droubetzkoï, se penchant vivement, le ramassa et s'enfuit.

Le prince Basile et la princesse Catiche, une fois revenus de leur stupeur, la suivirent dans la chambre à coucher. Catiche reparut bientôt; sa figure était pâle, sa physionomie dure et sa lèvre inférieure fortement pincée. À la vue de Pierre, ses sentiments de malveillance éclatèrent:

«Oui, jouez votre comédie, jouez-la.... Vous vous y attendiez!...»

Ses sanglots l'arrêtèrent, et elle s'éloigna en se cachant la figure.

Le prince Basile revint à son tour. À peine avait-il atteint le canapé occupé par Pierre, qu'il s'y laissa tomber comme s'il allait se trouver mal; il était livide, sa mâchoire tremblait, ses dents claquaient comme s'il avait la fièvre.

«Ah! mon ami,» dit-il en saisissant les bras de Pierre.

Pierre fut frappé de la sincérité de son accent et de la faiblesse de sa voix: c'était chose nouvelle pour lui!

«Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé la soixantaine, mon ami.... Oui, tout finit par la mort, la mort, quelle terreur!...»

Et il se mit à pleurer.

Anna Mikhaïlovna ne tarda pas à paraître à son tour; elle s'approcha de Pierre à pas lents et mesurés.

«Pierre!» murmura-t-elle.

Il la regarda pendant qu'elle le baisait au front, les yeux mouillés de larmes:

«Il n'est plus!...»

Pierre continuait à la regarder par-dessus ses lunettes.

«Allons, je vous reconduirai, tâchez de pleurer... rien ne soulage comme les larmes!»

Elle le fit passer dans une salle obscure. En y entrant, Pierre éprouva la satisfaction intime de n'y être plus un objet de curiosité. Anna Mikhaïlovna l'y laissa un moment, et, quand elle revint le chercher, elle le trouva profondément endormi, la tête appuyée sur sa main.

Le lendemain, elle lui dit:

«Oui, mon cher ami, c'est une grande perte pour nous tous. Je ne parle pas de vous. Dieu vous soutiendra, vous êtes jeune, vous serez à la tête d'une fortune colossale. Le testament n'a pas encore été ouvert, mais je vous connais assez pour être sûre que cela ne vous tournera pas la tête; seulement vous aurez de nouveaux devoirs à remplir, il faut être homme!»

Pierre ne disait mot.

«Un jour peut-être..., plus tard, je vous raconterai! Enfin... si je n'avais pas été là, Dieu sait ce qui serait arrivé. Mon oncle m'avait promis, avant-hier encore, de ne pas oublier Boris, mais il n'a pas eu le temps d'y songer. J'espère, mon cher ami, que vous exécuterez les volontés de votre père.»

Pierre, qui ne comprenait rien à tout ce qu'elle disait, se taisait et rougissait d'un air embarrassé.

Après la mort du vieux comte, la princesse était retournée chez les Rostow pour s'y reposer un peu de toutes ses fatigues. À peine éveillée, elle se mit à raconter à ses amis et à ses connaissances les moindres détails de cette nuit pleine d'incidents. «Le comte, disait-elle, était mort comme elle aurait elle-même désiré mourir!... Sa fin avait été des plus édifiantes, et la dernière entrevue entre le père et le fils touchante au point qu'elle ne pouvait y songer sans attendrissement. Elle ne savait vraiment pas lequel des deux s'était montré le plus admirable pendant ces derniers et solennels instants, du père, qui avait eu un mot pour chacun et qui s'était montré d'une tendresse si profonde pour son enfant, ou du fils, qui, anéanti et brisé par la douleur, s'efforçait encore de prendre sur lui en face de son père à l'agonie... «De pareilles scènes sont navrantes, mais elles font du bien.... Elles élèvent l'âme lorsqu'on a devant soi des hommes comme ceux-là!» ajoutait-elle. Elle racontait aussi et critiquait la conduite du prince Basile et de la princesse Catiche, mais bien bas, dans le tuyau de l'oreille, et sous le sceau du plus grand secret.

On attendait de jour en jour à Lissy-Gory, domaine du prince Nicolas Andréévitch Bolkonsky, l'arrivée du jeune prince André et de sa femme; mais cette attente ne troublait en rien le mode d'existence établi par le vieux prince, qu'on avait surnommé, dans un certain cercle, «le roi de Prusse». Général en chef de l'empereur Paul, il avait été exilé par lui dans sa propriété de Lissy-Gory, et il y vivait depuis lors dans la retraite avec sa fille Marie et sa demoiselle de compagnie, Mlle Bourrienne. Le nouveau règne lui avait ouvert les portes de sa prison et lui avait rendu le droit de séjourner dans les deux capitales; mais il s'obstinait à ne pas quitter sa terre, ayant déclaré à qui voulait l'entendre que les cent cinquante verstes qui le séparaient de Moscou pouvaient bien être franchies par ceux qui désiraient le voir, et que, quant à lui, il n'avait besoin de rien, ni de personne.

Les vices de l'humanité provenaient, disait-il, exclusivement de deux causes: l'oisiveté et la superstition. De même, il ne reconnaissait que deux vertus: l'activité et l'intelligence; et il s'occupait personnellement de l'éducation de sa fille, afin de développer en elle, autant que possible, ces deux qualités. Jusqu'à l'âge de vingt ans, elle avait étudié, sous sa direction, la géométrie et l'algèbre, et sa journée avait été méthodiquement employée à des occupations déterminées et suivies.

Quant à lui, il écrivait ses mémoires, résolvait des problèmes de mathématiques, tournait des tabatières, travaillait au jardin et surveillait la construction de ses différentes bâtisses, qui lui donnaient fort à faire, car le bien était grand et l'on bâtissait toujours.

Jusqu'au moment de son entrée dans la salle à manger, qui avait lieu invariablement à la même heure, ou, pour mieux dire, à la même minute, sa vie entière était réglée dans ses moindres détails avec une exactitude scrupuleuse. Il était cassant et exigeant à l'extrême à l'égard de son entourage, y compris sa fille; aussi, sans être cruel, il avait su inspirer une crainte et un respect qu'un homme vraiment méchant aurait eu de la peine à obtenir. Malgré sa vie retirée et en dehors de tout emploi officiel, aucun des fonctionnaires du gouvernement où il demeurait n'eût manqué de venir lui présenter ses devoirs et de pousser la déférence jusqu'à attendre son apparition dans le grand vestibule, à l'exemple de la princesse Marie, de l'architecte et du jardinier. Tous ressentaient du reste le même sentiment mêlé de crainte et de respect, lorsque la lourde porte de son cabinet s'ouvrait lentement pour laisser passer ce petit vieillard, avec sa perruque poudrée, ses mains sèches et fines, ses sourcils épais et grisonnants, dont l'ombre adoucissait parfois l'éclat des yeux brillants et presque jeunes encore.

Dans la matinée où devait arriver le jeune ménage, la princesse Marie traversa, selon son invariable habitude, le grand vestibule pour aller souhaiter le bonjour à son père, et, comme toujours, à ce moment-là, elle ne pouvait se défendre d'une certaine émotion, elle se signait et priait pour se donner du courage, afin que cette première entrevue se passât sans bourrasque. Le vieux serviteur poudré qui était toujours assis dans le vestibule se leva et lui dit tout bas:

«Veuillez entrer.»

Le bruit régulier d'un tour se faisait entendre dans la pièce voisine. La princesse en ouvrit timidement la porte, qui tourna doucement sur ses gonds, et s'arrêta sur le seuil; le prince travaillait, il se retourna et reprit aussitôt son ouvrage.

Ce cabinet était plein d'objets d'un usage journalier. Une énorme table, sur laquelle étaient jetés au hasard des cartes et des livres, des armoires vitrées dont les clefs brillaient dans leurs serrures, un bureau très élevé pour écrire débout, et sur lequel s'étalait un cahier ouvert, un tour garni de ses outils, et des copeaux jonchant le parquet, témoignaient d'une activité variée, constante et réglée. Au mouvement cadencé de son pied chaussé d'une botte molle à la tartare, à la pression ferme et égale de sa main nerveuse, on restait frappé de la forte dose de volonté contenue dans ce vieillard encore vert. Après avoir travaillé pendant quelques secondes, il retira son pied de dessus la pédale, essuya le repoussoir, qu'il jeta dans un sac de cuir cloué au tour, et s'approcha de la table. Il n'avait pas l'habitude de bénir ses enfants, mais il leur offrait toujours à baiser une joue, que le rasoir négligeait le plus souvent. Ce cérémonial accompli, il examina sa fille et lui dit avec une certaine brusquerie, qui cependant n'était pas exempte d'affection:

«Tu vas bien, tu vas bien? Assieds-toi là...»

Et, s'emparant d'un cahier de géométrie écrit de sa main, il étendit la jambe et attira à lui un fauteuil.

«C'est pour demain,» dit-il vivement en feuilletant les pages et en marquant de l'ongle le paragraphe qu'il avait choisi.

La princesse Marie se pencha sur la table.

«Tiens, voici une lettre pour toi,» ajouta-t-il tout à coup, en retirant d'un vide-poche suspendu au mur une enveloppe dont l'adresse avait été écrite par une main féminine, et il la lui jeta.

À la vue de cette lettre, le visage de la princesse Marie se marbra de taches rouges; elle la saisit aussitôt et la regarda.

«Est-ce de ton «Héloïse»? demanda le prince avec un sourire glacial, qui laissa voir des dents jaunes, mais bien conservées.

—Oui, c'est de Julie, répondit-elle timidement.

—Je laisserai encore passer deux lettres, mais je lirai la troisième; vous vous écrivez des folies, je parie,... je lirai la troisième.

—Mais lisez celle-ci, mon père...»

Et sa fille la lui tendit en rougissant.

«J'ai dit la troisième, ce sera la troisième, s'écria le vieux prince, en repoussant la lettre pour reprendre son cahier de géométrie.

—Eh bien, mademoiselle...»

Et il se pencha au-dessus de sa fille, en appuyant une main sur le dossier du fauteuil où elle était assise et où elle se sentait comme enveloppée de cette atmosphère acre, imprégnée d'une odeur de tabac, particulière à la vieillesse et qui lui était si familière... «Eh bien, ces triangles sont égaux; tu vois l'angle ABC.»

La princesse regardait avec effroi les yeux brillants de son père, ses joues se couvraient de taches de feu, la peur lui ôtait la faculté de penser et la rendait incapable de suivre les déductions de son professeur, si claires qu'elles fussent.... Cette scène se répétait tous les jours; mais à qui en était la faute, au maître ou à l'élève, qui finissait par voir trouble et par ne plus rien entendre? La figure de son père touchait la sienne, elle sentait l'odeur pénétrante de son haleine et ne pensait plus qu'à fuir au plus vite et à se retirer dans sa chambre pour y étudier et résoudre en toute liberté le problème proposé. Lui, de son côté, s'échauffait, repoussait et ramenait son fauteuil avec fracas, tout en faisant maints efforts pour se maîtriser; puis de nouveau il se fâchait, tempêtait et envoyait le cahier à tous les diables.

Le malheur voulut que, cette fois encore, la princesse répondît de travers:

«Quelle sotte!» s'écria-t-il, en rejetant le manuscrit.

Puis, se détournant, il se leva, fit quelques pas, passa la main sur les cheveux de sa fille, se rassit et reprit son explication de plus belle.

«Cela ne va pas, princesse, cela ne va pas! lui dit-il, voyant qu'elle était prête à le quitter en emportant son cahier.... Les mathématiques sont une noble science, et je ne veux pas que tu ressembles à nos sottes demoiselles. Persévère, tu finiras par les aimer, et la bêtise délogera de ta cervelle.»

Et il conclut en lui donnant une petite tape sur la joue.

Elle fit un pas, il l'arrêta du geste, et, saisissant sur son bureau un livre nouvellement reçu, il le lui tendit:

«Ton «Héloïse» t'envoie aussi je ne sais quelleClef du mystère;c'est religieux, à ce qu'il paraît. Je ne m'inquiète en rien des croyances de personne, mais je l'ai parcouru. Tiens, prends-le, et va-t'en.» Et, lui tapant cette fois sur l'épaule, il ferma la porte derrière elle.

La princesse Marie rentra dans sa chambre. L'expression craintive, qui lui était habituelle, rendait encore moins attrayant son visage maladif et sans charme. Elle s'assit devant la table à écrire, garnie de miniatures encadrées, et encombrée de livres et de cahiers jetés au hasard, car elle avait autant de désordre que son père avait d'ordre, et rompit avec impatience le cachet de la lettre de sa plus chère amie d'enfance, Julie Karaguine, que nous avons déjà rencontrée chez les Rostow.

Voici le contenu de cette lettre:

«Chère et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que l'absence! J'ai beau me dire que la moitié de mon existence et de mon bonheur est en vous, que, malgré la distance qui nous sépare, nos cœurs sont unis par des liens indissolubles, le mien se révolte contre la destinée, et je ne puis, malgré les plaisirs et les distractions qui m'entourent, vaincre une certaine tristesse cachée que je ressens au fond du cœur depuis notre séparation. Pourquoi ne sommes-nous pas réunies, comme cet été, dans votre grand cabinet, sur le canapé bleu, le canapé aux confidences?

«Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles forces morales dans votre regard si doux, si calme, si pénétrant, regard que j'aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous écris[11].»

Arrivée à cet endroit de la lettre, la princesse Marie poussa un soupir, se retourna et se regarda dans une psyché, qui lui renvoya l'image de sa personne disgracieuse et de son visage amaigri, dont les yeux toujours tristes semblaient avoir pris, en se voyant reflétés dans la glace, une expression encore plus accentuée de mélancolie. «Elle me flatte,» se dit-elle en reprenant sa lecture. Et cependant Julie était dans le vrai: les yeux de Marie étaient grands, profonds, et avaient parfois des éclairs qui leur donnaient une beauté surnaturelle, en transformant complètement sa figure, qu'ils éclairaient de leur douce et tendre lumière. Mais la princesse ne se rendait pas compte à elle-même de l'expression que ses yeux prenaient chaque fois qu'elle s'oubliait en pensant aux autres, et l'impitoyable psyché continuait à refléter une physionomie gauche et guindée. Elle reprit sa lecture:

«Tout Moscou ne parle que de guerre! L'un de mes deux frères est déjà à l'étranger; l'autre est avec la garde, qui se met en marche vers la frontière. Notre cher Empereur a quitté Pétersbourg et, à ce qu'on prétend, compte lui-même exposer sa précieuse existence aux chances de la guerre. Dieu veuille que le monstre corse qui détruit le repos de l'Europe soit terrassé par l'ange que le Tout-Puissant, dans sa miséricorde, nous a donné pour souverain. Sans parler de mes frères, cette guerre m'a privée d'une relation des plus chères à mon cœur. Je parle du jeune Nicolas Rostow, qui, avec son enthousiasme, n'a pu supporter l'inaction et a quitté l'université pour aller s'enrôler dans l'armée. Eh bien, chère Marie, je vous avouerai que, malgré son extrême jeunesse, son départ pour l'armée a été un grand chagrin pour moi! Ce jeune homme, dont je vous parlais cet été, a tant de noblesse, tant de cette véritable jeunesse qu'on rencontre si rarement dans ce siècle où nous ne vivons qu'au milieu de vieillards de vingt ans, il a surtout tant de franchise et de cœur, il est tellement pur et poétique, que mes relations avec lui, quelque passagères qu'elles aient été, ont été une des plus douces jouissances de mon pauvre cœur, qui a déjà tant souffert. Je vous raconterai un jour nos adieux et tout ce qui s'est dit au départ. Tout cela est encore trop récent.

«Ah! chère amie, vous êtes heureuse de ne pas connaître ces jouissances et ces peines si poignantes; vous êtes heureuse, puisque ces dernières sont ordinairement les plus fortes. Je sais très bien que le comte Nicolas est trop jeune pour pouvoir jamais devenir pour moi quelque chose de plus qu'un ami; mais cette douce amitié, ces relations si poétiques sont pour mon cœur un vrai besoin; mais n'en parlons plus. La grande nouvelle du jour, qui occupe tout Moscou, est la mort du comte Besoukhow et l'ouverture de sa succession. Figurez-vous que les princesses n'ont reçu que très peu de chose, le prince Basile rien, et que c'est M. Pierre qui a hérité de tout et qui, par-dessus le marché, a été reconnu pour fils légitime, par conséquent comte Besoukhow et possesseur de la plus grande fortune de Russie. On prétend que le prince Basile a joué un très vilain rôle dans toute cette histoire et qu'il est reparti tout penaud pour Pétersbourg. Je vous avoue que je comprends très peu toutes ces affaires de legs et de testament. Ce que je sais, c'est que ce jeune homme, que nous connaissions tous sous le nom de M. Pierre tout court, est devenu comte Besoukhow et possesseur de l'une des plus grandes fortunes de Russie. Je m'amuse fort à observer les changements de ton et de manières des mamans accablées de filles à marier, et des demoiselles elles-mêmes, à l'égard de cet individu, qui, par parenthèse, m'a toujours paru être un pauvre sire. Comme on s'amuse depuis deux ans à me donner des promis que je ne connais pas le plus souvent, la chronique matrimoniale de Moscou me fait comtesse Besoukhow. Mais vous sentez bien que je ne me soucie nullement de le devenir. À propos de mariage, savez-vous que, tout dernièrement, «la tante en général», Anna Mikhaïlovna, m'a confié, sous le sceau du plus grand secret, un projet de mariage pour vous. Ce n'est ni plus ni moins que le fils du prince Basile, Anatole, qu'on voudrait ranger, en le mariant à une personne riche et distinguée, et c'est sur vous qu'est tombé le choix des parents. Je ne sais comment vous envisagerez la chose. Mais j'ai cru de mon devoir de vous en prévenir. On le dit très beau et très mauvais sujet: c'est tout ce que j'ai pu savoir sur son compte. Mais assez de bavardage comme cela; je finis mon second feuillet, et maman m'envoie chercher pour aller dîner chez les Apraxine. Lisez le livre mystique que je vous envoie et qui fait fureur chez nous. Quoiqu'il y ait dans ce livre des choses difficiles à atteindre avec la faible conception humaine, c'est un livre admirable, dont la lecture calme et élève l'âme. Adieu. Mes respects à monsieur votre père, et mes compliments à Mlle Bourrienne. Je vous embrasse comme je vous aime.

«Julie.»

«P.-S. Donnez-moi des nouvelles de votre frère et de sa charmante petite femme[12].»

Cette lecture avait plongé la princesse Marie dans une douce rêverie; elle réfléchissait et souriait, et son visage, éclairé par ses beaux yeux, semblait transfiguré. Se levant tout à coup, elle traversa résolument la chambre, et, s'asseyant à sa table, elle laissa courir sa plume sur une feuille de papier; voici sa réponse:

«Chère et excellente amie, votre lettre du 13 m'a causé une grande joie. Vous m'aimez donc toujours, ma poétique Julie! L'absence, dont vous dites tant de mal, n'a donc pas eu sur vous son influence habituelle. Vous vous plaignez de l'absence? Que devrais-je dire, moi, si j'osais me plaindre, privée de tous ceux qui me sont chers? Ah! si nous n'avions pas la religion pour nous consoler, la vie serait bien triste! Pourquoi me supposez-vous un regard sévère, quand vous me parlez de votre affection pour ce jeune homme? Sous ce rapport, je ne suis rigide que pour moi. Je comprends ces sentiments chez les autres, et si je ne puis les approuver, ne les ayant jamais ressentis je ne les condamne pas. Il me paraît seulement que l'amour chrétien, l'amour du prochain, l'amour pour ses ennemis est plus méritoire, plus doux que ne le sont les sentiments que peuvent inspirer les beaux yeux d'un jeune homme à une jeune fille poétique et aimante comme vous. La nouvelle de la mort du comte Besoukhow nous est parvenue avant votre lettre, et mon père en a été très affecté. Il dit que c'est l'avant-dernier représentant du grand siècle, et qu'à présent c'est son tour mais qu'il fera son possible pour que son tour vienne le plus tard possible. Que Dieu nous garde de ce terrible malheur! Je ne puis partager votre opinion sur Pierre, que j'ai connu enfant. Il m'a toujours paru avoir un cœur excellent, et c'est là la qualité que j'estime le plus. Quant à son héritage et au rôle qu'y a joué le prince Basile, c'est bien triste pour tous les deux! Ah! chère amie, la parole de notre divin Sauveur, «qu'il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu,» cette parole est terriblement vraie! Je plains le prince Basile et je plains encore davantage le sort de M. Pierre. Si jeune et accablé de ses richesses, que de tentations n'aura-t-il pas à subir! Si l'on me demandait ce que je désirerais le plus au monde, ce serait d'être plus pauvre que le plus pauvre des mendiants. Mille grâces, chère amie, pour l'ouvrage que vous m'avez envoyé et qui fait si grande fureur chez vous!

«Cependant, puisque vous me dites qu'au milieu de plusieurs bonnes choses il y en a d'autres que la faible conception humaine ne peut atteindre, il me paraît assez inutile de s'occuper d'une lecture inintelligible, qui par là même ne pourrait être d'aucun fruit. Je n'ai jamais pu comprendre la rage qu'ont certaines personnes de s'embrouiller l'entendement en s'attachant à des livres mystiques qui n'élèvent que des doutes dans leurs esprits, en exaltant leur imagination et en leur donnant un caractère d'exagération tout à fait contraire à la simplicité chrétienne. Lisons les Apôtres et les Évangiles. Ne cherchons pas à pénétrer ce que ceux-là renferment de mystérieux, car comment oserions-nous, misérables pécheurs que nous sommes, prétendre à nous initier dans les secrets terribles et sacrés de la Providence, tant que nous portons cette dépouille charnelle, qui élève entre nous et l'Éternel un voile impénétrable? Bornons-nous donc à étudier les principes sublimes que notre divin Sauveur nous a laissés pour notre conduite ici-bas; cherchons à nous y conformer et à les suivre; persuadons-nous que moins nous donnons d'essor à notre faible esprit humain, plus il est agréable à Dieu, qui rejette toute science ne venant pas de lui; que moins nous cherchons à approfondir ce qu'il lui a plu de dérober à notre connaissance, plus tôt il nous en accordera la découverte par son divin esprit. Mon père ne m'a pas parlé du prétendant, mais il m'a dit seulement qu'il a reçu une lettre et attend une visite du prince Basile. Quant au projet de mariage qui me regarde, je vous dirai, chère et excellente amie, que le mariage, selon moi, est une institution divine à laquelle il faut se conformer. Quelque pénible que cela soit pour moi, si le Tout-Puissant m'impose jamais les devoirs d'épouse et de mère, je tâcherai de les remplir aussi fidèlement que je le pourrai, sans m'inquiéter de l'examen de mes sentiments à l'égard de celui qu'il me donnera pour époux. J'ai reçu une lettre de mon frère qui m'annonce son arrivée à Lissy-Gory avec sa femme. Ce sera une joie de courte durée, puisqu'il nous quitte pour prendre part à cette malheureuse guerre, à laquelle nous sommes entraînés, Dieu sait comment et pourquoi. Non seulement chez vous, au centre des affaires et du monde, on ne parle que de guerre, mais ici au milieu des travaux champêtres et de ce calme de la nature que les citadins se représentent à la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir péniblement. Mon père ne parle que de marches et de contremarches, choses auxquelles je ne comprends rien, et avant-hier, en faisant ma promenade habituelle dans la rue du village, je vis quelque chose qui me déchira le cœur: c'était un convoi de recrues enrôlées chez nous et expédiées pour l'armée! Il fallait voir l'état où se trouvaient les mères, les femmes et les enfants des hommes qui partaient! il fallait entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l'humanité a oublié les lois de son divin Sauveur, qui prêchait l'amour et le pardon des offenses, et qu'elle fait consister son plus grand mérite dans l'art de s'entre-tuer.

«Adieu, chère et bonne amie. Que notre divin Sauveur et sa très sainte Mère vous aient en leur sainte et puissante garde!

«Marie[13].»

«Ah! princesse, vous expédiez votre courrier; j'ai déjà écrit à ma pauvre mère,» s'écria en grasseyant Mlle Bourrienne d'une voix pleine et sympathique.

Sa personne vive et légère contrastait singulièrement avec l'atmosphère sombre, solitaire et mélancolique qui entourait la princesse Marie.

«Il faut que je vous prévienne, princesse, ajouta-t-elle plus bas: le prince a eu une altercation avec Michel Ivanow; il est de très mauvaise humeur,—et s'écoutant grasseyer avec plaisir,—très morose.... Tenez-vous donc sur vos gardes... vous savez....

—Ah! chère amie, je vous ai priée de ne jamais me parler de la mauvaise humeur de mon père; je ne me permets pas de le juger, et je tiens à ce que les autres fassent comme moi,» répondit la princesse Marie en regardant à sa montre.

Et, remarquant avec effroi qu'elle était en retard de cinq minutes sur l'heure qu'elle était obligée de consacrer à son piano, elle se dirigea vers la grande salle. Pendant que le prince se reposait, de midi à deux heures, sa fille devait exercer ses doigts: ainsi le voulait la règle immuable de la maison.

Le valet de chambre à cheveux gris s'assoupissait aussi de son côté sur sa chaise, au bruit du ronflement égal de son maître, qui dormait dans son grand cabinet, et aux sons lointains du piano, sur lequel se succédaient jusqu'à vingt fois de suite les passages difficiles d'une sonate de Dussek.

Une voiture et une britchka s'arrêtèrent devant l'entrée principale. Le prince André descendit le premier de la voiture et aida sa jeune femme à le suivre.

Le vieux Tikhone, qui s'était doucement glissé hors de l'antichambre en refermant la porte derrière lui, leur annonça tout bas que le prince dormait. Ni l'arrivée du fils de la maison, ni aucun autre événement, quelque extraordinaire qu'il pût être, ne devait intervertir l'ordre de la journée. Le prince André le savait comme lui, et peut-être encore mieux, car il regarda à sa montre, pour se convaincre que rien n'était changé dans les habitudes de son père.

«Il ne s'éveillera que dans vingt minutes, dit-il à sa femme; allons chez la princesse Marie.»

La petite princesse avait pris de l'embonpoint, mais ses yeux et sa petite lèvre retroussée avec son fin duvet avaient toujours le même sourire gai et gracieux.

«Mais c'est un palais!» dit-elle à son mari. Elle exprimait son admiration comme si elle eût félicité un maître de maison sur la beauté de son bal. «Allons, vite, vite!»

Et elle souriait à son mari et au vieux Tikhone qui les conduisait.

«C'est Marie qui s'exerce; allons doucement, il faut la surprendre.»

Le prince André la suivait avec tristesse.

«Tu as vieilli, mon vieux Tikhone,» dit-il au serviteur qui lui baisait la main.

Au moment où ils allaient entrer dans la salle d'où partaient les accords du piano, une porte de côté s'ouvrit et livra passage à une jeune et jolie Française: c'était la blonde Mlle Bourrienne, qui parut transportée de joie et de surprise à leur vue, et s'écria: «Ah! quel bonheur pour la princesse!... Il faut que je la prévienne!...

—Non, non, de grâce! Vous êtes Mlle Bourrienne: je vous connais déjà par l'amitié que vous porte ma belle-sœur, lui dit la princesse en l'embrassant. Elle ne nous attend guère, n'est-ce pas?...»

Ils étaient près de la porte derrière laquelle les mêmes morceaux allaient se répétant sans relâche. Le prince André fronça le sourcil, comme s'il s'attendait à éprouver une impression pénible.

Sa femme entra la première; la musique cessa brusquement. On entendit un cri, un bruit de baisers échangés, et le prince André put voir sa sœur et sa femme, qui ne s'étaient rencontrées qu'une fois, à l'époque de son mariage, tendrement serrées dans les bras l'une de l'autre, pendant que Mlle Bourrienne les regardait, la main sur le cœur et prête à pleurer et à rire tout à la fois.

Il haussa les épaules, et son front se plissa comme celui d'un mélomane qui entend une fausse note. Les deux jeunes femmes, ayant reculé d'un pas, se jetèrent de nouveau dans les bras l'une de l'autre pour s'embrasser encore en se prenant les mains et la taille. Finalement, elles fondirent en larmes, à sa grande stupéfaction. Mlle Bourrienne, profondément attendrie, se mit à pleurer. Le prince André se sentait mal à l'aise, mais sa femme et sa sœur semblaient trouver tout naturel que leur première entrevue ne pût se passer sans larmes.

«Ah! chère.—Ah! Marie, dirent-elles à la fois en riant.

—Savez-vous bien que j'ai rêvé de vous cette nuit?

—Vous ne nous attendiez pas?... Mais, Marie, vous avez maigri!

—Et vous, vous avez repris....

—J'ai tout de suite reconnu Madame la princesse, s'écria Mlle Bourrienne.

—Et moi qui ne me doutais de rien.... Ah! André, je ne vous voyais pas!»

Le prince André et sa sœur s'embrassèrent.

«Quelle pleurnicheuse!» lui dit-il, pendant qu'elle fixait sur lui ses yeux encore voilés de pleurs, et que son tendre et lumineux regard cherchait le sien. La petite princesse bavardait sans s'arrêter. Sa lèvre supérieure ne cessait de s'abaisser, en effleurant celle de dessous pour se relever aussitôt et s'épanouir dans un gai sourire, qui faisait ressortir l'éclat de ses petites dents et celui de ses yeux.

«Ils avaient eu un accident, contait-elle tout d'une haleine, à la Spasskaïa-Gora... et cet accident aurait pu être grave... et puis elle avait laissé toutes ses robes à Pétersbourg; elle n'avait plus rien à mettre... et André était si changé... et Kitty Odintzow avait épousé un vieux bonhomme... et elle avait un mari pour sa belle-sœur, un mari sérieux... mais nous en causerons plus tard,» ajouta-t-elle.

La princesse Marie continuait à examiner son frère: on lisait l'affection et la tristesse dans ses beaux yeux. Ses pensées ne suivaient plus le caquetage de la jolie petite perruche, et elle interrompit même la description d'une des dernières fêtes données à Pétersbourg, pour demander à son frère s'il était tout à fait décidé à rejoindre l'armée.

«Oui, et pas plus tard que demain.»

Lise soupira.

«Il m'abandonne ici, s'écria-t-elle, et Dieu sait pourquoi, lorsqu'il aurait pu obtenir de l'avancement...»

La princesse Marie, sans l'écouter davantage, la regarda affectueusement, et désignant au prince André l'embonpoint exagéré de sa femme:

«Est-ce bien sûr?» dit-elle.

La jeune femme changea de couleur.

«Oui, répondit-elle en soupirant. Et c'est si effrayant!»

Ses lèvres se serrèrent, et, effleurant de sa joue le visage de sa belle-sœur, elle fondit en larmes.

«Il lui faut du repos, dit le prince André avec un air de mécontentement.... N'est-ce pas, Lise? Emmène-la chez toi, Marie, pendant que j'irai chez mon père.... Dis-moi, est-il toujours le même?

—Oui, toujours, au moins pour moi, reprit sa sœur.

—Et toujours les mêmes heures, les mêmes promenades dans les mêmes allées, et puis après cela vient le tour...»

Et l'imperceptible sourire du prince André disait assez que, malgré son respect filial, il était au courant des manies de son père.

«Oui, les mêmes heures, le même tour et les mêmes leçons de mathématiques et de géométrie,» reprit-elle en riant, comme si ces heures d'étude étaient les plus belles de son existence.

Lorsque les vingt dernières minutes consacrées au sommeil du vieux prince se furent écoulées, le vieux Tikhone vint chercher le prince André; son père lui faisait l'honneur de changer, à cause de lui, la règle de la journée en le recevant pendant sa toilette. Le vieux prince se faisait toujours poudrer pour le dîner et endossait alors une longue redingote à l'ancienne mode. Au moment où son fils entra dans son cabinet de toilette, il était enfoncé dans un fauteuil de cuir, et couvert d'un large peignoir blanc, la tête livrée aux mains du fidèle Tikhone. Le prince André s'avança vivement; l'expression chagrine qui était devenue son expression habituelle avait disparu; il y avait dans sa physionomie la même vivacité qui s'y montrait dans ses causeries avec Pierre.

«Ah! te voilà, mon guerrier! Tu veux vaincre Bonaparte,» s'écria le vieux prince, en secouant sa tête poudrée, autant que le lui permettaient les mains de Tikhone qui tressait le catogan.

«Oui, oui, vas-y... ferme! de l'avant! Sans cela, il pourrait se faire qu'il nous comptât bientôt au nombre de ses sujets.... Tu vas bien?...»

Et il lui tendit sa joue. La sieste l'avait mis de belle humeur, aussi avait-il l'habitude de dire: «avant dîner sommeil d'or, après dîner sommeil d'argent». Il lançait à son fils de joyeux regards de côté à travers ses épais sourcils, pendant que son fils l'embrassait à l'endroit indiqué, sans répondre à ses éternelles plaisanteries sur les militaires de l'époque actuelle et surtout sur Bonaparte.

«Oui, me voici, mon père, et je vous ai aussi amené ma femme dans un état intéressant.... Et vous, vous portez-vous bien?

—Mon cher ami, il n'y a que les imbéciles et les débauchés pour être malades, et tu me connais.... Je travaille du matin au soir, je suis sobre, donc je me porte bien!

—Dieu merci! reprit son fils.

—Dieu n'y est pour rien! Voyons... et revenant à son dada, voyons, conte-moi un peu comment les Allemands vous ont enseigné le moyen de battre Bonaparte, selon les règles de cette nouvelle science appelée stratégie?

—Laissez-moi un peu respirer, mon père, lui répondit en souriant le prince André, qui l'aimait et le respectait malgré ses manies. Je ne sais même pas encore où je loge.

—Sottises, sottises que tout cela,» s'écria le vieux en tortillant sa tresse pour s'assurer qu'elle était bien nattée.

Et saisissant la main de son fils:

«La maison destinée à ta femme est prête: la princesse Marie l'y conduira, la lui montrera, et elles bavarderont à remplir trois paniers.... Affaires de femmes que tout cela.... Je suis content de la recevoir. Voyons, mets-toi là et parle. J'admets l'armée de Michelson, de Tolstoy, car elles opéreront ensemble; mais l'armée du Midi, que fera-t-elle? La Prusse reste neutre, je le sais; mais l'Autriche, mais la Suède? ajouta-t-il en se levant et en marchant dans la chambre, pendant que le vieux Tikhone le suivait, lui présentant les différentes pièces de son ajustement.... Comment traversera-t-on la Poméranie?»

L'insistance de son père était si grande, que le prince André commença, à contrecœur d'abord et en s'animant ensuite, à développer, moitié en russe, moitié en français, le plan des opérations pour la nouvelle campagne qui était à la veille de s'ouvrir. Il expliqua comment une armée de 90 000 hommes devait menacer la Prusse pour la faire sortir de sa neutralité et la forcer à l'action; comment une partie de ces troupes se joindrait aux Suédois à Stralsund; comment 220 000 Autrichiens et 100 000 Russes agiraient pendant ce temps en Italie et sur le Rhin; comment 50 000 Russes et 80 000 Anglais débarqueraient à Naples, et comment enfin ce total de 800 000 hommes attaquerait les Français sur plusieurs points à la fois. Le vieux prince ne témoigna pas le moindre intérêt à ce long récit. On aurait dit qu'il ne l'avait même pas écouté, car il l'avait interrompu à trois reprises, sans cesser de marcher en s'habillant; la première fois il s'écria:

«Le blanc, le blanc!...»

Ce qui voulait dire que le vieux Tikhone se trompait de gilet. La seconde, il demanda si sa belle-fille accoucherait bientôt, et hocha la tête d'un air de reproche en ajoutant:

«C'est mal C'est mal! Continue!»

Et la troisième, pendant que son fils terminait son exposition, il entonna de sa voix fausse et cassée:

«Marlbrough s'en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra.»

«Je ne vous dis pas que j'approuve ce plan, lui dit son fils en souriant légèrement. Je vous l'ai exposé tel qu'il est: Napoléon en aura bien certainement fait un qui vaudra le nôtre.

—Rien de neuf, rien de neuf là dedans, voilà ce que je te dirai.»

Et le vieux répéta entre ses dents, d'un air pensif:

«Ne sait quand reviendra».... Maintenant va-t'en dans la salle à manger!»

Deux heures sonnaient lorsque le prince, rasé et poudré, fit son entrée dans la salle à manger, où l'attendaient sa belle-fille, sa fille, Mlle Bourrienne et l'architecte de la maison, qui était admis à sa table, quoique sa position inférieure ne lui donnât aucun droit à un pareil honneur. Le vieux prince, à cheval sur l'étiquette et sur la différence des rangs, n'invitait que rarement les gros bonnets de la province, mais il lui plaisait de montrer dans la personne de son architecte, qui se mouchait timidement dans un mouchoir à carreaux, que tous les hommes sont égaux. Il lui arrivait souvent de rappeler à sa fille que Michel Ivanovitch ne valait pas moins qu'eux, et c'était à lui qu'il s'adressait presque toujours pendant ses repas.

Dans la haute et spacieuse salle à manger, derrière chaque chaise se tenait un domestique, et le maître d'hôtel, une serviette sur le bras, promenait une dernière fois son regard inquiet de la table aux laquais, et du cartel à la porte qui allait s'ouvrir devant son maître. Le prince André examinait attentivement l'arbre généalogique de sa famille, encadré d'une baguette d'or. Cet objet, tout nouveau pour lui, était suspendu en face d'un autre immense tableau du même genre, indignement barbouillé par un artiste amateur. Ce barbouillage représentait le chef de la lignée des Bolkonsky, un descendant de Rurik, en prince souverain avec une couronne sur la tête. André ne put s'empêcher de sourire à la vue de ce portrait de haute fantaisie qui frisait la caricature.

«Ah! je le reconnais bien là tout entier!»

La princesse Marie, qui venait d'entrer, le regardait avec étonnement, et ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir là de risible; tout ce qui touchait à son père lui inspirait un respect religieux, qu'aucune critique ne pouvait affaiblir.

«Chacun a son talon d'Achille, continua le prince André.... Avoir l'esprit qu'il a et se donner ce ridicule!...»

La princesse Marie, à laquelle déplaisait la hardiesse de ces propos, allait y répondre, lorsque les pas si impatiemment attendus se firent entendre. La démarche agile et légère du vieux prince, ses allures brusques et vives contrastaient si singulièrement avec la tenue sévère et correcte de sa maison, qu'on aurait pu y soupçonner une arrière-pensée de sa part.

Deux heures venaient donc de sonner au cartel, et la pendule du salon y répondait mélancoliquement, lorsque le prince parut; ses yeux brillants, pleins de feu, surplombés de leurs épais sourcils gris, glissèrent rapidement sur toutes les personnes présentes pour se fixer sur la petite princesse. À sa vue, elle fut saisie de ce sentiment de respect et de crainte que son beau-père savait inspirer à tout son entourage. Il lui caressa doucement les cheveux et lui donna une petite tape sur la nuque.

«Je suis bien aise, bien aise,» dit-il.

Et, l'ayant dévisagée une seconde, il la quitta aussitôt pour s'asseoir à table:

«Asseyez-vous, asseyez-vous, Michel Ivanovitch.»

Il indiqua à sa belle-fille une chaise à côté de lui, et le valet de chambre la lui avança.

«Oh! oh! fit le vieux prince en jetant un regard sur sa taille arrondie; trop de hâte, c'est mal! Il faut marcher, beaucoup marcher, beaucoup!...»

Et sa bouche riait d'un rire sec et désagréable, tandis que ses yeux ne disaient rien.

La petite princesse ne l'entendit pas ou fit semblant de ne pas l'avoir entendu; elle garda un silence embarrassé jusqu'au moment où il lui demanda des nouvelles de son père et de différentes autres connaissances; alors elle sourit et retrouva son entrain en lui racontant tous les petits commérages de la capitale.

«La pauvre comtesse Apraxine a perdu son mari et elle a pleuré toutes les larmes de son corps!...»

Plus elle s'animait, plus le vieux prince l'étudiait d'un air sévère; tout à coup il se détourna brusquement: on aurait dit qu'il n'avait plus rien à apprendre:

«Eh bien, Michel Ivanovitch, s'écria-t-il, il va arriver malheur à votre Bonaparte. Le prince André (il ne parlait jamais de son fils qu'à la troisième personne) me l'a expliqué; de terribles forces s'amassent contre lui.... Et dire qu'à nous deux, vous et moi, nous l'avons toujours tenu pour un imbécile!»

Michel Ivanovitch savait parfaitement n'avoir jamais eu pareille opinion en si flatteuse compagnie: aussi comprit-il que sa personne servait d'entrée en matière; il regarda le jeune prince avec une certaine surprise, ne sachant pas trop ce qui allait suivre.

«C'est un grand tacticien,» dit le prince à son fils, en désignant Michel Ivanovitch, et il reprit son thème favori, c'est-à-dire la guerre, Bonaparte, les grands capitaines et les hommes d'État du moment. Il n'y avait, selon lui, à la tête des affaires que des écoliers ignorant les premières notions de la science militaire et administrative; Bonaparte n'était qu'un petit Français sans importance, dont les succès devaient être attribués au manque des Potemkin et des Souvorow. L'état de l'Europe n'offrait aucune complication, et il n'y avait point de guerre sérieuse, mais une comédie de marionnettes, jouée par les grands faiseurs pour tromper le public.

Le prince André répondait gaiement à ces plaisanteries, et les provoquait même pour engager son père à continuer.

«Le passé l'emporte toujours sur le présent, et pourtant Souvorow s'est laissé prendre au piège tendu par Moreau; il n'a pas su s'en tirer.

—Qui te l'a dit? Qui te l'a dit? s'écria le prince. Souvorow...»

Et il jeta en l'air son assiette, que le vieux Tikhone eut l'adresse de saisir au vol.

«Frédéric et Souvorow, en voilà deux; mais Moreau! Moreau était prisonnier si Souvorow avait été libre d'agir; mais il avait sur son dos le Hof-kriegs-wurstschnapsrath, dont le diable ne se serait pas débarrassé. Vous verrez; vous verrez ce qu'est un Hof-kriegs-wurstschnapsrath! Si Souvorow n'a pas eu ses coudées franches avec lui, ce n'est pas Michel Koutouzow qui les aura. Non, mon ami, vos généraux ne vous suffiront pas: il vous faudra des généraux français, de ceux qui se retournent contre les leurs pour lutter avec Bonaparte. On a déjà envoyé à New-York l'Allemand Pahlen à la recherche de Moreau, ajouta-t-il en faisant allusion à la proposition faite à ce dernier d'entrer au service de la Russie. C'est inouï! Les Potemkin, les Souvorow, les Orlow, étaient-ils des Allemands? Crois-moi, ou bien ils n'ont plus de cervelle, ou bien c'est moi qui ai perdu la mienne. Je vous souhaite bonne chance, mais nous verrons. Bonaparte un grand capitaine? Oh! oh!

—Je suis loin de trouver notre organisation parfaite, mais j'avoue que je ne partage pas votre manière de voir; moquez-vous de Bonaparte, si cela vous plaît: il n'en sera pas moins un grand capitaine.

—Michel Ivanovitch, s'écria le vieux prince, entendez-vous?»

L'architecte, qui était fort occupé de son rôti, avait espéré se faire oublier.

«L'entendez-vous? Je vous ai toujours soutenu que Bonaparte était un grand tacticien: eh bien, c'est aussi son avis à lui.

—Mais certainement, Excellence, murmura Michel Ivanovitch, pendant que le prince riait d'un rire sec.

—Bonaparte est né sous une heureuse étoile, ses soldats sont admirables, et puis il a eu la chance d'avoir affaire aux Allemands en premier et de les avoir battus: il faut être un bon à rien pour ne pas savoir les battre; depuis que le monde existe, on les a toujours rossés, et eux ne l'ont jamais rendu à personne!... Si! pourtant, ils se sont rossés entre eux... mais cela ne compte pas! Eh bien, c'est à eux qu'il est redevable de sa gloire!...»

Et il se mit à énumérer toutes les fautes commises, selon lui, par Bonaparte, comme capitaine et comme administrateur. Son fils l'écoutait en silence, mais aucun argument n'aurait été assez fort pour ébranler ses convictions, aussi fermement enracinées que celles de son père; seulement, il s'étonnait et se demandait comment il était possible à un vieillard solitaire et retiré à la campagne de connaître aussi bien dans leurs moindres détails toutes les combinaisons politiques et militaires de l'Europe.

«Tu crois que je n'y comprends rien, parce que je suis vieux? Eh bien, voilà:... cela me travaille... je n'en dors pas la nuit.... Où est-il donc, ton grand capitaine? Où a-t-il fait ses preuves?

—Ce serait trop long à démontrer.

—Eh bien, va le rejoindre, ton Bonaparte! Voilà encore un admirateur de votre goujat d'empereur! s'écria-t-il en excellent français.

—Vous savez que je ne suis pas bonapartiste, mon prince.

—«Ne sait quand reviendra,» fredonna le vieillard d'une voix fausse, et c'est en riant tout jaune qu'il se leva de table.

Tant qu'avait duré la discussion, la petite princesse était restée silencieuse et effarouchée, regardant tour à tour son mari, son beau-père et sa belle-sœur. À peine le dîner fini, elle prit cette dernière par le bras, et l'entraînant dans la pièce voisine:

«Quel homme d'esprit que votre père! C'est à cause de cela, je crois, qu'il me fait peur!

—Il est si bon!» répondit la princesse Marie.

On était au lendemain et le prince André partait dans la soirée. Quant au vieux prince, il n'avait rien changé à ses habitudes et s'était retiré chez lui après le dîner. Sa belle-fille était chez la princesse Marie, pendant que son fils, après avoir ôté son uniforme et mis une redingote sans épaulettes, faisait ses derniers préparatifs de départ avec l'aide de son valet de chambre. Il visita lui-même avec soin sa calèche de voyage, ses valises, et donna l'ordre d'atteler. Il ne restait plus dans sa chambre que les menus objets qui le suivaient partout: une cassette, une cantine en argent, deux pistolets et un sabre turc, que son père avait rapportés de l'assaut d'Otchakow et dont il lui avait fait cadeau; tout était rangé dans le plus grand ordre, nettoyé, remis à neuf, et placé dans des fourreaux de drap solidement attachés.

Pour peu qu'on soit enclin à la réflexion, on est presque toujours dans une disposition d'esprit sérieuse au moment d'un départ ou d'un changement d'existence: on jette un coup d'œil en arrière et l'on fait des plans pour l'avenir. Le prince André était soucieux et attendri: il marchait de long en large, les mains croisées derrière le dos, regardant sans voir et hochant la tête d'un air absorbé. Craignait-il l'issue de la guerre, ou regrettait-il sa femme? L'un et l'autre peut-être; mais il était évident qu'il ne tenait pas à être surpris dans ces dispositions, car, à un bruit de pas qui se fit entendre dans la pièce voisine, il s'approcha vivement de la table, dégagea ses mains et fit semblant de ranger sa cassette, pendant que sa figure reprenait son expression habituelle de calme impénétrable.

La princesse Marie entra en courant, et toute hors d'haleine: «On m'a dit que tu avais fait atteler, et moi qui désirais causer seule avec toi... car Dieu sait pour combien de temps nous allons nous séparer.... Cela ne t'ennuie pas au moins que je sois venue?... Tu es bien changé, Andrioucha,» ajouta-t-elle, comme pour expliquer sa question.

Elle n'avait pu s'empêcher de sourire en l'appelant ainsi, car il lui paraissait étrange que ce beau garçon, dont l'extérieur était si sévère, fût l'Andrioucha de ses jeux, le petit gamin efflanqué et polisson de son enfance.

«Où est Lise? dit-il en répondant à la question de sa sœur par un sourire.

—Elle s'est endormie de fatigue sur mon canapé! Ah! André, quel trésor de femme vous avez là!... Une véritable enfant, gaie, vive: aussi je l'aime bien.»

Le prince André s'était assis à côté de sa sœur et gardait le silence; un sourire ironique se jouait sur ses lèvres, elle le remarqua et reprit:

«Il faut être indulgent pour ses petites faiblesses.... Qui n'en a pas? Elle a été élevée dans le monde: sa position actuelle est très difficile... il faut se mettre à la place de chacun: tout comprendre, c'est tout pardonner. Tu avoueras qu'il est bien dur pour elle, dans l'état où elle se trouve, de se séparer de son mari et de rester seule à la campagne... oui, c'est très dur d'être obligée de rompre ainsi avec ses habitudes passées.»

Le prince André l'écoutait comme on écoute les personnes que l'on connaît à fond.

«Mais toi, tu vis bien à la campagne?... Tu trouves donc cette existence bien difficile à supporter?

—Oh! moi, c'est tout différent. Je ne connais rien, et je ne puis désirer une autre existence; mais, pour une jeune femme habituée à la vie du monde, enterrer ses plus belles années dans cette solitude, car, tu le sais, mon père est toujours occupé, et moi... et moi? Quelle ressource puis-je être pour elle?... Elle a toujours vécu dans la meilleure société... il ne lui reste donc que Mlle Bourrienne....

—Elle me déplaît, votre Bourrienne!

—Oh! je t'assure qu'elle est très bonne, très gentille et surtout très malheureuse!... Elle n'a personne au monde... À dire vrai, elle me gêne plus qu'elle ne m'est utile; j'ai toujours été un véritable sauvageon et je préfère être seule!... Mon père l'aime, il est toujours bon pour elle et pour Michel Ivanovitch, car il est leur bienfaiteur, et comme dit Sterne: «On aime les gens en raison du bien qu'on leur fait et non du bien qu'ils nous font».... Mon père l'a recueillie orpheline, sur le pavé, et elle est vraiment bonne!... Sa façon de lire lui plaît, et tous les soirs elle lui fait sa lecture.

—Voyons, Marie, dis-moi franchement, tu dois bien souffrir parfois du caractère de notre père?»

La princesse Marie, atterrée par cette question, balbutia avec effort:

«Moi, souffrir?

—Il a toujours été dur, mais maintenant il doit être terriblement difficile à vivre, continua le prince André pour éprouver sa sœur.

—Tu es bon, André, très bon, mais tu pèches par orgueil, reprit-elle, comme si elle eût répondu à ses propres pensées, et c'est très mal! Comment peux-tu te permettre un pareil jugement et supposer que notre père puisse inspirer autre chose que la vénération? Je suis heureuse et satisfaite auprès de lui, et je regrette que ce bonheur ne soit pas partagé par tout le monde.»

Son frère secoua la tête avec incrédulité.

«Une seule chose, à te parler franchement, m'inquiète et me tourmente: ce sont ses opinions en matière religieuse. Je ne puis comprendre qu'un homme aussi intelligent puisse s'égarer et s'aveugler au point de discuter sur des questions claires comme le jour. Voilà bien véritablement mon seul chagrin! Du reste il me semble, depuis quelque temps, voir en lui un léger progrès: ses plaisanteries sont moins mordantes, il a même consenti à recevoir la visite d'un moine, avec lequel il s'est longuement entretenu.


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