Il y avait une glace dans le fond, et c’était une chose bizarre et un peu troublante que de se voir écrire et penser, avec ces deux yeux toujours sur soi, dès qu’on levait les siens. Il semblait qu’il fallût là plus de sincérité; qu’un peu de ce mystère, et de ce gardé, qui demeurent dans la pensée humaine à l’instant où elle se livre le plus, tombaient forcément devant ce regard, qui, quoi qu’on en dise, est celui qui vous connaît si bien.
Il y avait plus de sympathie aussi que dans un secrétaire ordinaire. Blandine l’avait éprouvé plus d’une fois; et au premier mouvement de son œil dolent vers la glace, un peu du réconfort habituel lui était venu tout de suite.
Sous le plus grand des tiroirs, quand on l’enlevait entièrement, on découvrait un petit dessin de marqueterie, d’une minutie et d’une finesse extrêmes.
Et quand on appuyait un ongle sur la rosacedu centre, un déplacement se faisait, qui mettait à jour un second tiroir de la même taille que le premier.
C’était là que se trouvait ce qu’était venu chercher la jeune femme: un cahier de papier blanc, noué simplement par un gros ruban.
Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles, demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite; puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait maintenant depuis la première page.
Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin, bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots:
«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et ininterrompues du récit qui commençait.
Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était remise à lire.
24 mai 1895.
«J’écris ceci pour mes enfants.
«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus charmant que ce temps-là chez lui.
«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des chasseurs,—les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,—qui se communiquait à nous toutes.
«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!
«Moi qui dispense à présent—Luc me l’a permis plusieurs fois—l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.
«Achever une bête que des chiens acculent etqu’ils vous présentent demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on parle de choses qu’on ignore totalement...
«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse d’un silence de nonnes—un peu une chasse de Peaux-Rouges, je trouve,—ou la grosse bête dans la forêt de Velours.
«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes du côté féminin, et assez mal coiffées,—je me rappelle ce détail;—toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il.
«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant, commençait à ranimer les esprits.
«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui voyions passer la bête dans un défaut; ouquelque autre, non suivie, que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt.
«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...» Seulement le sanglier ne sortait jamais.
«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie.
«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes, était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en les attendant; la répétition générale de la comédie en cours.
«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de recommencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient au pas, côte à côte.
«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!...
«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que Michel d’Épeuille obtint jamais...
«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son carnier!...
«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires:
«—Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué.
«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres, pendant que la voiturecourait toujours, et que, derrière nous, ce petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route.
«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus «pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!...
«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là!
«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres m’impatientait comme du tapage.
«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de Versoix avait faite de ma main.
«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui.
«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre. Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.
«L’avais-je toujours trop connu?
«Était-ce trop soudain?...
«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».
«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations: c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement. C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que lesjours où il était certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait extrêmement difficiles.
«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me pénétrait un peu.
«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse, l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos actes...
«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air Henri III, hardi et las.
«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des créatures.
«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent, nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...
«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais dans le cœur.
«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à fait clair en moi.
«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans mes mains comme en cet instant.
«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai enfin, et ce fut encore pis!
«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avecelle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter.
«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde.
«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées avaient fini, je crois, par causer une juste terreur.
«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants, sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre.
«Est-on aveugle à ce degré?...
«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance m’assaillait à présent.
«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de lui—et je crois encore à présent que cela était.—Il me paraissait épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi, frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse de mon impuissance à l’empêcher.
«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles, galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse, qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots.
«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force, certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si j’avais voulu, il y avait trois mois!...
«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non plus ne voudrait plus jamais.
«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que j’avais, je lui dis tout.
«J’entends encore sa réponse.
«—C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter jusque-là!...
«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!... J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaientpas avoué plus que ne feraient toutes les tantes du monde!...
«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre...
«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et pourquoi l’entrain général me blessait si fort.
«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en trouve tant à la campagne.
«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles.
«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret intolérable du bonheur défait par soi-même.
«—Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes demain?...
«—Mon oncle, avec plaisir...
«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?...
«—On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid; mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures, n’est-ce pas? Du silence et de la patience.
«—Me tirerez-vous mon miroir?...
«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moiterra cotades pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon.
«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids, les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de ramener la charrette vers dix heures.
«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement par le charme de ce qui m’entourait.
«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal, pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se retrouvait, éclairant et ouatant tout.
«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi.
«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze certainement était restée dessus.
«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber.
«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller.
«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si doux, si clairs, le chant même de ce paysage.
«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait.
«Cela mirait admirablement.
«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point.
«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant, revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit, tombantles ailes étendues; les autres s’élevant du champ même.
«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil.
«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut deMac, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec la terre, et je revenais sans rien, comme lui.
«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle.
«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le reconnaître à distance:
«—Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui nous arrive?...
«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre ardeur.
«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment. Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions tous les trois que la bourrasque nous assaillait.
«Oh! le bon vent! La divine pluie!...
«—Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un garde.
«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pass’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon Dieu!...»
«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je tremblais de la tête aux pieds.
«—Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements, avait déclaré mon oncle.
«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!...
«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique, immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais.
«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il y avait de quoi.
«Le casaquin avait des manches larges d’oùmes bras sortaient jusqu’au coude, et une basquine d’il y a cent ans.
«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais; mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il y avait d’autre dans l’armoire.
«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu.
«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud; et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas cuites».
«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et s’il ne fallait pas parler maintenant.
«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentaisque ce sont des choses qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...
«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.
«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux, et tâchait de se redresser.
«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était égal, à lui...!
«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à «cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos pensées se comprenaient et qu’il se taisaittoujours, une telle angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça aussi.
«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.
«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une minute de ce qu’elles voulaient dire.
«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que de me cacher dans mes mains.
«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix changés...
«—Blandine, est-ce que...?
«—Mais oui, voyons!...
«Je ne l’avais pas laissé finir!...
«—Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence, Blandine n’en veut donc plus goûter?...
«—Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette...
«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi:
«—Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!...
«C’était lui qui le disait cette fois!...
«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois, pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.»
. . . . . . . . . . .
La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil.
Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée, avait fini son récit.
«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on n’y comptât pas plus tôt...»
Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place.
Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant.
Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!...
Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle, avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête l’avaient frappé à l’instant.
Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son testament?...—Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait.
Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait tiré le cahier.
—Je veux savoir ce que vous leur dites!
—Luc, je le défends!
—Rien que la fin!...
Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en demandantplus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher...
Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des flambeaux tenus en main:
—Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup, revenant à la réalité présente.
—Que vous étiez très, très souffrante!...
—Et que je ne paraîtrais pas ce soir?
—Comment serait-ce possible?...
—Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette.
Ballaigues, septembre 1896.
LA chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule, mélancolique; un peu de tout.
Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave.
Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier. Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre», restele sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en cette farce ridicule et angoissante!
«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu.
Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont, au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté intérieure, qu’on crie devant des nuages:
—Dieu! qu’il fait beau... Dieu! qu’il fait clair!
Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt—si ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,—ma fille mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute simplicité, en toute bonhomie.
A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devinebien quelque chose. Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le plus divinement libre.
Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu?
Elle regarde les yeux de l’homme qu’on amène ainsi près d’elle; elle écoute sa voix, elle se trouble de sa force, et de tout ce qu’elle sent en lui que d’autres ne lui ont jamais montré.
Elle ne le compare à personne, puisque c’est le premier qu’elle voit occupé d’elle de cette façon; et à l’instant, il bénéficie de tout ce qu’elle a dans son cœur de désirs et d’enthousiasme.
S’il est tel qu’elle le choisirait à n’importe quelle heure de sa vie, tout est bien. Si non, elle le refait.
Le voilà peint tout en rose.
Les couleurs viennent de sa palette; mais elle l’ignore absolument, et il faudrait une nature d’homme bien dénuée et bien ingrate pour ne pas prendre de l’éclat à ce badigeonnage radieux...
L’amour est né, et toujours en se rappelant cetteminute, elle en tiendra compte à celui qui la lui a fait connaître comme d’une chose venue de lui.
Marier alors les filles si jeunes et si stupides qu’elles ne distinguent pas entre la valeur réelle et la nullité aimable?... Les marier confiantes et joyeuses. Et puis bêtes si l’on peut! Il y a bien du bonheur, va, à savoir être simplement bête.
Si je l’avais été davantage, hier sur mon balcon, j’y aurais senti moins tristement tout ce que je t’écris là, et j’aurais regardé avec plus de résignation les côtés choquants de l’amour arrangé sur table, puisque j’étais venue, moi aussi, m’asseoir de l’autre côté de cette table.
Et comment aurais-je résisté à venir m’y asseoir? C’était depuis six mois une telle insistance de mes frères!...
—Brigitte ne peut pas rester comme ça.
—Il faut marier Brigitte.
—Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors, que deviendra Brigitte?...
Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence.
Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement.
—Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni peine ni plaisir; être indifférente enfin!... Passer son existence en s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin. Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le lendemain... Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pourplus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!...
Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement, l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence, sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue.
Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on, sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées? A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique, et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté, vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral, dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la révélation qui vous est faite.
Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul vrai de la langue.
Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie, faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris, assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en répondant brièvement aux questions dont on l’accable.
Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes.
Germaine n’a pu quitter sa chaise longue, Françoise ses trois petits rougeoleux, et c’est à la sagacité et à l’adresse du moins mondain de nous tous qu’est confiée cette mise en présence.
Cher bon ours, il est là, le nez dans ses papiers,sans cesse tiré de son travail par ce que je demande impérieusement; à quoi il répond avec autant de patience que d’évidente incompétence.
Honorable, intelligent, loyal et brave cœur, et d’autres choses encore, M. Reyville, tu penses bien, est tout cela pour le moins. Bernard le sait et en répond, et madame Lacombe aussi. Mais brun ou blond? grand ou petit? Quels yeux, quelle voix, quelle tournure? Là mon pauvre frère se perd. Il ne l’a pas regardé pour ça.
Bravement, il opte pour les probabilités courantes: brun, moyen; la tournure... comme tout le monde. Une voix?... Une voix comme la sienne.—Un aboiement alors.—Et il relève ses papiers pendant que je reprends ma photographie. Celle d’une vieille carte d’identité. Tout ce qu’on a pu me procurer.
Un bonnet de voyage tiré sur des yeux farouches, un collet de manteau relevé. L’air mécontent, la bouche serrée. Est-ce le froid? Le voyage? L’identité?
Veuf—ceci je le savais—et les mots de madameLacombe: «Vous le consolerez, mon enfant», me reviennent terriblement, pendant que je fixe ce regard violent. Est-ce son chagrin qu’il tâchait de cacher ainsi, entre ce col et cette fourrure?
La gare du Nord. Notre hôtel. Une demi-heure pour m’habiller, et j’entre dans le petit salon où notre dîner était servi.
Debout à côté de Bernard un homme s’incline. Grand, mince. Deux yeux bleus, fatigués et doux. Des joues pâles. Des mèches grises dans des cheveux noirs abondants.
Dix mots courtois qui s’informent de mon voyage, et la conversation, coupée par mon entrée, reprend.
«Acétylène, acétylène.» Procédés Raoul Pictet. Procédés de M. Le Gall. Tubulures, chaudières, atmosphères, explosions. Boulonnage, déboulonnage. Dix lampes Carcel, cent lampes Carcel, et toujours cet «acétylène» qui revient périodiquement, comme on aurait pu concevoir que reviendrait le mot «Hyménée... Hyménée», si le chœurantique, massé dans un coin de la pièce, nous avait assistés de sa présence.
N’y aurait-il pas confusion, comme je le craignais en venant? Est-ce bien mon «monsieur» à moi? L’envie me prend de consulter les notes de Bernard, ouvertes sur le canapé.
De temps en temps cependant, il se tourne de mon côté, et cherche à me faire entrer dans cette étrange conversation.
—Est-ce que je m’intéresse à l’usine?...
—Mon frère m’en parle-t-il souvent?...
—Le climat du Nord me plaît-il?
Mais Bernard le reprend bien vite, se disant apparemment que je l’aurai toute ma vie, et qu’il le tient, lui, ce soir seulement, emporté par la passion des choses qui l’intéressent; et M. Reyville le suit complaisamment de fermetures en marmites.
D’un regard, en entrant, il m’a enveloppée toute:
—Pas grande, un peu forte, la peau blanche, les cheveux lisses. Elle est conforme au programme.
Voilà ce qu’il se dit, je pense; et à mon tour je l’observe avec une angoisse d’esseulement qui irait aux larmes si elle pouvait.
Ces cheveux gris, ces traits marqués, parlent de tant d’années passées où nous ne nous serons pas connus, dont je ne saurai rien du tout?
Sa figure me plaît telle qu’elle est, mais je la repétris à vingt-cinq ans, et je songe que jamais je n’aurai vu son rire de jeunesse, ni l’expression qu’il avait alors; que déjà, tant on change vite, il a été plusieurs êtres; que je l’épouserai moi peut-être à la dixième de ses formes, et que chacune a ses souvenirs qu’elle gardera et que j’ignorerai.
Souder deux existences sans rien de commun dans leur passé, qui l’a osé le premier?
Quel trou cela doit laisser, cet inconnu, puéril ou grave, qu’on sent en tout!
Moi-même, dans les heures finies, lesquelles lui raconterai-je? Lesquelles tairai-je?
Lui parlerai-je de maman?
Pendant que je me jure que non, la dernièrecatastrophe de leur maudit explosif est épuisée, et nous nous levons de table.
Bernard, soudain rendu au sentiment des choses, devient empesé et nerveux, puis dans une trouvaille d’ingéniosité qui le transporte, nous envoie sur le balcon, pendant qu’il fume son cigare.
La lune éclaire la rue. Le balcon, tout petit, très haut par-dessus les gaz et les lumières, reste sombre contre son mur.
Le cadre et l’instant sont intimes.
Lui et moi, nous savons tous deux pourquoi nous sommes assis là...
N’aura-t-il pas pitié du cœur froissé et troublé qui bat à côté de lui?
Il peut mettre ici encore une ombre de bon souvenir, que je rechercherai plus tard.
Si nous parlions franchement, au moins!
Il s’en est fallu, pour que cette simple bonne foi régnât entre nous, que ce fût moi qui la première trouvât le mot du début.
Mais il s’est repris avant moi—s’il avait à se reprendre—et s’est remis à causer, commeil causait l’instant d’avant, au choix du sujet près; contant des voyages, des pays, des visites de musées, des impressions de concert, avec l’aisance indifférente d’un homme dans son devoir mondain.
Mes goûts, mes occupations, ma vie?... Trois questions incidentes. Ce qu’il aurait pu demander à toute femme rencontrée. Des siens pas un mot. Et l’ironie me reprenait, devant ces semblants que nous gardions, devant cette comédie réciproque, avec l’irritation de ce front penché, derrière lequel roulaient des pensées toutes pareilles, je le sentais, j’en étais sûre, et qui gardait le secret de ses sensations présentes comme de ses souvenirs anciens.
Pensait-il à sa femme maintenant? Nous comparait-il, elle et moi?...
Quand je détournais la tête pour fuir cette idée insupportable, je revoyais les lumières d’en face, qui trouaient le mur noir. Combien de ces lampes éloignées éclairaient ce «bonheur à deux» dont on me promettait la douceur? L’avaient-ils acheté aussi cher, ces inconnus que j’évoquais, et sa conquête valait-elle l’effort que je faisais en ce moment? Il y avait du marché ici; de sa part comme de la mienne...
Et puis nous sommes rentrés, las de banalités et d’efforts.
Dans le salon, Bernard, son cigare éteint, la mine discrète et ravie, était assis dans le même fauteuil.
Il s’est levé en nous voyant, prêt à nous tendre ses deux bras, je le lisais dans son regard.
Ma mine l’a arrêté sur place, et croyant à quelque déroute, il s’est empressé auprès de l’ami malheureux qui cherchait bonnement son chapeau, sans nul signe de détresse; et un bras passé sous le sien, se préparait à l’emmener sans le laisser même me saluer.
Aussi son second étonnement a-t-il dépassé le premier quand il a vu M. Reyville, enfin dans l’heureuse possession de tout son petit bagage, qui se rapprochait de moi et me demandait nettement, faisant allusion cette fois à la cause de notre rencontre:
—Me permettez-vous, mademoiselle, d’accepter l’offre de votre frère, et d’aller visiter Valcreux?
Et moi lui répondre de ma bouche:
—Oui, monsieur, je vous le permets.
Il est parti après ça, et comme mon pauvre Bernard, demeuré là dans sa stupeur, ouvrait la bouche pour une question, je me suis jetée contre sa poitrine, éclatant en larmes du fond de mon cœur, pendant que lui, tout éperdu, répétait en me caressant de sa bonne façon maladroite:
—Ma petite sœur!... Ma petite sœur!... Tout s’est si bien passé pourtant!... Tout s’est si bien passé!...
Et sans doute il avait raison.
—ET nous arrivons à quelle heure?...
L’homme qui rangeait la collection des petits paquets, dans le filet du wagon, s’était retourné, le bras levé, gardant au bout de ses doigts un sac rouge qui dansait.
La question était ordinaire, le ton ne l’était nullement, et c’était à ce ton surtout qu’il répondait malgré lui en regardant la jeune femme:
—Mais... c’est que... nous voilà seulement passant les fortifications...
—Et des fortifications jusque là-bas, il faut rouler combien de temps?...
—Vous êtes fatiguée?... Demain, à deux heures quarante!...
La seconde phrase avait suivi précipitamment la première, hâtée par le froncement de plus en plus impérieux des sourcils qui interrogeaient.
Sans répliquer, elle s’était rejetée dans son coin, tandis que lui restait immobile dans sa pose de statue, avec le petit sac qui sautillait et qui semblait seul vivant.
Le fracas d’un train qui les croisait le tira de sa torpeur, et, sans rien dire non plus, il s’assit à son tour.
Anne Derives et Michel Frémont, mariés depuis le matin, commençaient leur voyage de noces, par cet après-midi du mois de mars.
Entre eux, bien qu’ils fussent côte à côte, un large espace, laissé par l’extrême pelotonnement de la jeune femme, qui semblait entrée dans les coussins;—puis ce silence gardé après la dernière réplique...
Avait-elle peur? Avait-elle froid? Avait-elle faim? Était-ce la fatigue, après cette abominable matinée?... Michel s’épuisait à chercher, se demandant à part lui, anxieusement, lequel était le plus redoutable de cet éloignement voulu, qu’il fallait diminuer au plus tôt, sans gaucherie nibrutalité, ou de cet obstiné mutisme?... Et lequel serait le plus facile à vaincre?...
Et tant pour agir vite que pour suivre ses préférences personnelles, il supprima la distance, d’abord; il étendit le bras doucement, le passa autour de sa femme en murmurant d’une voix câline:
—Vous êtes bien, si serrée là-bas?...
—Pourvu que je n’aille pas à la reculette, je suis toujours parfaitement bien!
La rapidité de sa réplique n’avait eu d’égale que sa promptitude à se dégager en se redressant; et Michel gardait encore, sur sa figure penchée, son expression tendre, qu’elle avait achevé déjà cette profession de foi si nette.
Pudeur effarouchée ou colère véritable, il était oiseux de chercher alors les causes d’un effet trop certain; le jeune homme, redressé à son tour, déconcerté pour la seconde fois, et piqué malgré lui, dit froidement:
—Mais, justement, c’est que vous y êtes, «à la reculette»!
Elle avait penché sa tête hors de la portière pour s’assurer que c’était vrai, puis, rassise d’un bond sur l’autre banquette:
—Oh! fit-elle, pourquoi me l’avez-vous dit? Je ne le savais pas, et j’étais si bien!... et maintenant j’aurai tous les petits noirs dans les yeux!...
«La reculette...», «les petits noirs...», tout cela formait un contraste si comique avec la colère d’Anne et la dignité de son propre ton à lui, que la gaieté avait saisi Michel... Il allait la faire rire à son tour, et la détente serait trouvée!
Mais quoi! Faire rire la jeune femme semblait une entreprise irrespectueuse, à voir ce visage crispé, farouche; et un grand découragement l’avait repris, tandis qu’elle nouait nerveusement sur son chignon les bouts soyeux d’un voile de gaze... Une gaze épaisse, une gaze de vieille Anglaise en voyage; bleue, avec un large bord satiné qui recouvrait la bouche et le menton comme d’un encadrement de deuil, pendant que derrière le brouillard du reste, les points brillants survivaient seuls:—les yeux, le bout relevé d’un petit nez;inquiétants et sournois comme ces gens assis chez eux derrière un store, qui voient tout, et qu’on ne peut voir.
D’un geste vague, Michel avait offert son concours, refusé d’un seul mouvement de la tête; et, toute communication visuelle décidément fermée entre lui et sa compagne, il était retombé dans ses réflexions.
Il se reprenait depuis la veille, depuis cette tardive arrivée chez sa fiancée, quelques heures seulement avant le mariage civil, par suite de cette explosion survenue dans la mine qu’il dirigeait, le jour même où devait commencer son congé... Son entrée dans la salle à manger pendant le déjeuner, le brouhaha des questions, les cris d’horreur sur l’accident; les récits, déjà dénaturés, qu’il remettait au point, coupés de demandes sur «les papiers», l’heure d’arrivée de ses témoins, ou la santé d’un garçon d’honneur menacé, la dernière fois qu’on l’avait vu, de cette ridicule disgrâce: les oreillons... Et durant tout ce temps-là,sa fiancée, Anne, trempant du pain dans l’œuf qu’elle avait devant elle, le retrempant, sans songer à manger, et le regardant, comme si quelque blessure reçue à son insu l’eût défiguré subitement.
Une histoire fantaisiste, comme celles qu’il rectifiait une à une, lui avait-elle prêté, à lui, un rôle héroïque dont elle s’était enthousiasmée? Demeurait-elle consternée d’avoir vu tomber son auréole?... Il ne savait. Mais c’était de ce moment-là que datait le premier symptôme fâcheux, il en était sûr...
La mairie ensuite... Et là, toujours ce regard surpris et perplexe dans les yeux de la jeune fille; non plus attentif et scrutateur comme chez elle; mais presque avec un air de délibération intime, dont il frissonnait encore.
«Dirai-je oui?... Dirai-je non?» semblait-elle se demander, vraiment! Puis, tout le reste de la journée, cette impossibilité de l’avoir à lui seul un instant, qu’il avait prise pour la malice des choses,—où il voyait de la préméditation maintenant:—avec Madeleine, son amie, toujours entre eux, et ces «derniers mots» sans cesse échangés à voix basse, dans une embrasure de fenêtre, et qu’elles appuyaient d’une telle mimique!...
C’était sa terreur, cette Madeleine, pour laquelle il était l’ennemi naturel, venant lui enlever ce qu’elle aimait, cette Madeleine dont il se sentait si minutieusement et si rigoureusement observé.
Au jour de la présentation, elle était là, juge silencieux et implacable, commentant, il l’avait su depuis, chaque geste ou chaque mot maladroit qui lui échappait dans son trouble, pénétrée du mandat qu’Anne lui avait confié: «Il faut qu’il te plaise comme à moi», et relevant tout ce qui était critiquable, avec la plus irrésistible gaieté.
Les deux amies une fois d’accord, ayant reconnu que Michel leur convenait également à toutes deux, Madeleine s’était effacée comme elle le devait; mais Michel avait gardé de cette double épreuve une peur qu’il avouait candidement, et dont ces colloques de la dernière heure lui avaient redonné l’angoisse...
Une très courte soirée, après: il fallait «penser au lendemain»; et cette journée enfin, la plus odieuse que Michel eût connue jusqu’alors, et dont il cherchait vainement l’équivalent dans le passé!
Ses plus grandes corvées officielles?... Des cérémonies de deuil?... Ses examens d’autrefois?... Il n’avait rien subi de pareil; et sa nervosité contenue se dépensait, à cette heure, en injures muettes, qu’il répandait sur la stupidité mondaine!...
Ces gens en habit de soirée, le matin, dans ces grandes voitures bêtes, qu’on amène à «la maison» pendant qu’ils mettent leurs gants blancs. Cette foule curieuse qui s’ameute, et dont on connaît les dires... L’église où les places sont prises de bonne heure, pour tout voir, où le cortège monte lentement dans un ordre convenu, au milieu d’un luxe dont chaque détail a son prix connu, presque marqué... Assis enfin, le poids du flot qu’on sait là, derrière soi. Les propos d’autrefois, du temps où on était «ceux qui regardent», tout ce qu’onse rappelle et tout ce qu’on devine: les plaisanteries et les sourires... La sacristie où ces gens défilent... le lunch où ils défilent encore!...
Sans notions exactes à l’avance de ce que pouvait être la terrible badauderie de ce jour, il revoyait le premier incident qui l’avait décidément fait entrer dans son rôle ce matin-là.
En sens inverse de sa voiture, pendant qu’il se rendait à «la maison», lui aussi! une jeune femme venait, dont la tournure et le pas élégant l’avaient frappé. Comme il la regardait machinalement, leurs yeux s’étaient rencontrés. Cela avait duré une seconde; puis, d’un coup d’œil vif, elle avait passé en revue les rosettes blanches des chevaux, les fleurs qui garnissaient les glaces, le monsieur gravement assis, l’air soucieux, au fond du coupé,—et un imperceptible sourire avait frémi au coin de ses lèvres et de ses cils.
Il était le «marié», il n’y avait pas à dire! Pour tout le monde, même pour cette inconnue, l’étiquette était posée. De ses affaires personnelles, les plus intimes, nul n’ignorait rien ce jour-là,et ce sourire bienveillant et amusé serait celui de tout le monde!
Y avait-il, dans les usages, chose plus ridicule que celle-là? et par quelle abdication du bon goût et du libre arbitre chacun s’y soumettait-il à son tour?...
«Enfin à trois heures nous serons seuls, et cette comédie sera finie!» A travers tout, présentations, compliments, sourires, Michel s’était répété ça depuis le matin. De poignées de main en révérences, le supplice avait pris fin, et voilà où il en était maintenant!...
** *
Dolemment, il reportait ses yeux sur la forme mystérieuse assise en face de lui, avec l’oppression de ce silence, et l’agacement nouveau de ce regard caché, qu’il sentait pourtant le suivre.
Il se trouvait petit, réduit, se jugeait bête dans l’inaction, esquissait le premier mouvement de ce qui voulait être un bond; et en cherchant du coin de l’œil l’effet produit par son geste, il seheurtait à cette muraille bleue qui le rejetait à tous ses doutes.
Ce voile lui semblait tout à coup un symbole formidable.
En somme, que connaissait-il de cette jeune fille qui était là? Rien de ce qui était vraiment elle. Du convenu, du superflu. Ce qu’on a l’habitude de dire, ce qu’on a l’habitude de montrer. Mais de son cœur, de son caractère, ou même de ses goûts et de ses tendances, que savait-il de certain?
Qu’était-ce que ces causeries de leurs courtes fiançailles, dans un coin du salon? La conversation de cotillon, avec un danseur qui plaît beaucoup. Un flirt assuré d’aboutir; mais rien de plus concluant.
Ce qu’elle ignorait ou n’ignorait pas de cette vie où elle entrait, l’impression qu’elle pouvait avoir à se sentir emmenée ainsi toute seule par ce monsieur, ce qu’elle désirait et ce qu’elle craignait, il fallait bien reconnaître qu’il n’en avait pas la moindre idée.
Dans cette conjoncture, délicate entre toutes,il marchait en aveugle, sachant seulement ceci: qu’il y avait partout des maladresses à commettre, et fort peu de chose, à l’occasion, pour l’avertir.—Perspective peu encourageante et qui expliquait assez bien la lenteur de ses résolutions et la terreur plaisante avec laquelle il contemplait alors la cause de ses soucis.
Dire que, dans cette tête, il y avait un nombre infini de pensées qui lui étaient, à lui, absolument étrangères, que jamais sa propre tête ne pourrait concevoir, et qu’ils seraient toujours ainsi deux mondes voisins et différents, liés par la parole seulement, alors entr’ouverts l’un à l’autre, et que le silence refermerait!...
Si elle allait se taire toujours!... Mais tel ne semblait pas être le malheur qui le menaçait: à l’immobilité première de la jeune femme avait succédé l’agitation d’une personne qui renonce à comprimer toute la force de son ennui et s’achemine par des gestes à s’épancher.
Chaque fois que les yeux de Michel s’arrêtaient un moment sur elle, elle avait un imperceptiblehaussement d’épaules, très plaisant de spontanéité et de franchise, et qui signifiait à peu près: «Tenez, voilà l’effet que vous me faites!...» Et quand les épaules se tenaient tranquilles, c’étaient les pieds et les mains qui protestaient.
Protester était bien le mot,—surtout pour les mains:—elles bavardaient, elles étaient prolixes, incohérentes, capricieuses, dépitées, folles!
C’étaient des exclamations, des digressions, des parenthèses,—jusqu’à ce que la voix, incapable de se contenir plus longtemps, se mit enfin de la partie.
Ah! la drôle de petite femme!... Pas belle au sens classique du mot: rien de géométrique ni de grammatical dans la figure, mais un éclat de couleurs: le blond de ses cheveux, le bleu de ses yeux, le rouge de ses lèvres; une harmonie dans les mouvements,—jusque dans son attitude de bouderie,—une grâce et une intensité de jeunesse qui rayonnaient la joie de vivre!
Coiffée d’un chapeau gros comme rien, sur lequel une douzaine d’ailes aux reflets métalliques etaux pointes aiguës s’entrecroisaient comme des foudres; enfouie entre deux manches énormes, qui semblaient deux autres petites femmes assises à côté d’elle, avec sa jupe évasée et le ruban qui serrait sa taille menue, elle était le résumé fait à plaisir de toutes les sottises de la Mode.
—Hein! disait toute sa personne, suis-je assez ridicule, défigurée, et déformée, et adorable?...
Et le dernier mot était le plus vrai.
Mystère moral et devinette physique, devant lesquels se comprenait, en vérité, le pauvre état d’âme de Michel.
** *
—Je voudrais mon nécessaire... Celui où est l’encrier.
Allait-elle lui écrire, maintenant, et remplacer par la correspondance la pantomime de tout à l’heure?...
Encore une fois la surprise fit venir aux lèvres de Michel une question qui était une sottise et, tout en cherchant ce qu’elle demandait:
—Vous allez écrire?... En wagon?...
—Mon Dieu, à moins que je ne descende?...
—Si vous saviez comme ça remue!... Votre mère n’espère rien si tôt. Nous enverrons une dépêche.
—Une dépêche à Madeleine? Pour lui dire tout ce que je fais, tout ce qui m’arrive et tout ce que je pense!... Je lui ai promis qu’elle saurait tout... J’attendrai les stations. J’y songerai pendant qu’on marche... j’écrirai les mots importants et je délaierai aux arrêts...
«Y songer—écrire—délayer...» C’était un programme de journée qui laissait au malheureux Michel peu de place, sinon peu d’espoir; et cette promesse à Madeleine de lui faire savoir «tout»!...
«C’était beaucoup vous engager», fut-il tenté de dire vivement; mais il répondit seulement en souriant:
—Et si vous attendiez au moins qu’il vous arrive quelque chose?...
Et aussitôt, par la même manœuvre que tout à l’heure, il s’était rapproché d’Anne, le bras étendu,très désireux, évidemment, de fournir un premier épisode à sa fureur épistolaire.
Mais la défense de la jeune femme s’était renouvelée plus vive, et, dressée sur ses pieds d’un bond, comme une chatte qui prépare ses griffes:
—Hé! que voulez-vous donc qu’il m’arrive de plus... que ce qu’elle sait comme moi!... Sur quoi serais-je encore trompée?
«Trompée!...» Le cas devenait grave, et Michel, ahuri, repassait vertigineusement toute sa vie de jeunesse; il se torturait pour imaginer ce qui avait bien pu en surgir de désastreux... pendant qu’il s’asseyait résolument près de sa femme et la forçait, les deux mains dans les siennes, à rester près de lui.
«La dernière année?... Les dernières semaines?...» Non! Il ne voyait rien de probable, rien de possible; et, fort de sa conscience nette, le ton vraiment grave, cette fois:
—A présent, il faut nous expliquer. Le mot que vous venez de prononcer est sérieux, votre attitude depuis hier bizarre et inquiétante... J’aicru à une bouderie d’enfant... un caprice coquet... de la timidité. Il y a autre chose: j’ai le droit de savoir quoi...
Un frémissement du mystérieux voile bleu lui avait seul répondu, les traits d’Anne s’agitant dessous, dans une grimace invisible. Puis tout était redevenu tranquille.
—Je vous en prie, Anne, répondez!... Du moins, ôtez ça: c’est odieux!... Et puis dites!... vous pouvez bien dire?...
Mais plus il la pressait de questions, plus elle s’immobilisait dans son silence, et il regrettait maintenant ces gestes impatients qui lui répliquaient tout à l’heure.
Il s’avisa qu’elle se butait, et, radoucissant sa voix:
—Ça vous gêne peut-être à dire?... Voulez-vous que je vous interroge? Vous, vous répondrez seulement oui ou non. Cela suffira.
Elle avait acquiescé gravement, d’un hochement de son menton rose, et un interrogatoire fantastique, dont la variété faisait le plus grandhonneur à l’imagination de Michel, commença de se dérouler.
Timidement, avec mille détours et réserves, il avait demandé «si elle pensait... si elle se figurait que, parce qu’autrefois... il serait capable aujourd’hui...?» Là, il s’était embrouillé tout à fait.
Anne avait compris tout de suite et l’avait tiré de ce labeur: un «Non! Non!...» bien décisif ayant tranché la question de moralité, Michel était reparti sur d’autres pistes, fort allégé d’esprit et de cœur.
Mais quand, au bout d’un grand quart d’heure, il s’était retrouvé au même point, l’éternel: «Non! Non!...» détruisant l’une après l’autre ses plus ingénieuses hypothèses, l’impatience l’avait repris. Il avait soif de sa faute!
«Est-ce que, tout simplement, elle voulait se moquer de lui?...» Il avait hasardé la question mais Anne avait protesté avec une dignité offensée; et il s’était remis à chercher, élargissant de nouveau le cercle de ses suppositions multiples.
C’était non, et encore non!...
—Anne, vous me faites de la peine, vraiment!...
Là, elle avait cessé de répondre, trouvant sans doute qu’il sortait du programme,—ou bien les deux syllabes auxquelles elle s’était réduite ne suffisant plus à traduire ses impressions. Et, presque en même temps, Michel s’était levé, parvenu brusquement à ce point de toute querelle où celui qui suppliait se lasse tout à coup, et où l’autre, qui voudrait bien parler alors, est obligé de prier à son tour, perdant tous ses avantages, pour avoir trop attendu.
Il avait fait si vite les trois pas qu’il pouvait faire dans la largeur du wagon qu’une peur d’enfant avait pris Anne:—il avait l’air de s’en aller!... Et elle l’avait rappelé, montrant ingénument sa frayeur.
Il s’était retourné à sa voix, sans sourire; et l’avait regardée un moment, toujours assise, les mains inertes comme il les avait laissées en les rejetant tout à l’heure... Quelque chose la tourmentait, fût-ce un enfantillage; c’était certain!...Et un mélange de colère et de pitié l’avait ramené.
—Enfin! que diriez-vous, Anne,—avait-il demandé rageusement,—si je restais là comme vous êtes, sans même vouloir m’expliquer, après vous avoir lancé un mot comme celui que j’ai entendu?...
Une courte hésitation avait fait croire à Michel qu’elle s’obstinait dans son mutisme. Il ôta son chapeau, et, pétrissant le feutre mou, le jeta sous la banquette.
Fut-ce le geste, et sa violence? fut-ce qu’elle était à bout de silence, ou que l’hypothèse la blessait trop?
—Aussi que pourriez-vous me reprocher qui soit analogue à cela?—cria-t-elle à son tour.—M’avez-vous vu, à moi, des cheveux blonds et des sourcils noirs pendant quatre semaines de fiançailles, pour les trouver rouges aujourd’hui?...