PETITE PLAGE

—Et aussi,—a-t-il continué, mais sans rire du tout cette fois,—pour vous connaître vite beaucoup, et pouvoir vous demander de vous revoir chez votre tante.

Crois-tu à mon empereur, aux mots qui appellent les bons sorts; à ce que c’est joli la vie?...

Je t’adore, ma chérie! Je t’adore, je t’adore!...

HÉLÈNE.

Saint-Pair, 5 août 1896.

SI nous essayions d’une petite plage cette année? avait dit maman. D’un petit coin, pas joli, pas connu du tout, où nous vivions «une» fois tranquillement, sans casino ni pique-niques...

—Alors cela vaudrait la peine de quitter Paris, avait répondu papa d’un ton joyeux.

Et ni l’un ni l’autre ne disant leur vraie pensée, ni l’un ni l’autre, lassés du casino et des amis; ni l’un ni l’autre, et bien moins encore, joyeux! ils avaient pris une carte, et cherché le petit coin «pas joli» où ils désiraient soudainement aller.

La vérité est qu’ils voulaient donner à tout le monde le temps de ne plus parler de ce mariage que l’on vient de me forcer à rompre; et à moi le calme et l’éloignement nécessaires pour me faire oublier le fiancé qu’on m’a enlevé—en admettantque cela s’oublie,—ce qui est encore tout autre chose que de le faire oublier au voisin, je crois...

Pauvre calmant et mauvais antidote, que la liberté de penser éternellement, de ne penser qu’à une même chose, avec l’accompagnement le plus mélancolique qui existe, et la vision la plus propre à mener au rêve!...

Jamais nous n’en parlons entre nous. Assurément, personne ici ne prononcera son nom inopinément devant moi. Mais, est-ce avec les autres qu’on parle des sentiments profonds, surtout quand ces sentiments sont douloureux? Est-ce de la bouche d’un maladroit que j’ai besoin d’entendre sortir ce nom, pour que chacune de ses syllabes me sonne aux oreilles?...

Enfin, c’est un bienfait pourtant que la solitude véritable. J’ai promis de tâcher d’y chercher tout l’adoucissement qui peut s’y trouver...

Hélas! j’y trouve aussi le mot actuel de ma vie, le «je suis seule» avec son autre sens; et ce n’est pas la bonne solitude, ça. C’est l’amertume intense, et la révolte continuelle.

7 août.

Le chemin de fer n’arrive pas ici. On quitte le train à Granville. C’est là qu’est venu nous prendre Coursin, le voiturier, pour nous conduire chez nous en une demi-heure.

La route est jolie, découverte, côtoyant la mer en hauteur.

Rien de grandiose ni de pittoresque; mais une gaieté et une lumière dont l’éclat, peut-être particulier le jour de notre arrivée, m’irritait, pendant que notre petit break roulait au milieu.

Des prés très verts, coupés de haies d’où partent les arbres qui font les chemins du pays ombragés et joliment encaissés.

A gauche, un peu avant l’arrivée, une avenue qui mène à une sorte de château gris, qui n’est peut-être qu’une grande ferme délabrée, et met enfin dans ce vert et ce bleu une note terne. Puis les villas commencent des deux côtés de la route.

Une mare en forme de bénitier, où des canards barbotent. Un joli moulin. C’est Saint-Pair.

La plage de sable est belle, assez morne et indéfinie. Des deux côtés, des falaises en terre qui s’éboulent par place, et sur le sommet desquelles serpente un petit chemin gazonné que j’aime à l’heure de la haute mer.

De gros rochers par-ci par-là. Beaucoup d’horizon. On voit et on pense loin.

Point de bateaux, point de pêcheurs, rien de l’animation de la mer telle que je l’ai vue toujours. C’est la grande privation de mon pauvre père, pas de port! Il sera souvent à Granville, je crois.

10 août.

L’église est vieille, très vieille et jolie.

Autour est le cimetière, comme dans la plupart des villages.

Des croix renversées, de la mousse, des herbes et des orties. J’ai toujours été frappée de voir combien, à la campagne, les tombes sont abandonnées. Est-ce le temps qui manque pour les soigner? Une espèce d’indifférence de «l’après»?...—On y est plus religieux que dans les villes cependant, et on l’est ici extraordinairement.—Ouplus de résignation aux choses de la nature?... On naît, on meurt; cela doit être?...

Nulle part le culte des morts n’est plus fervent ni plus fidèle qu’à Paris; mais peut-être est-ce une sorte de culte particulier qui s’adresse au souvenir seulement et n’y mêle rien de religieux.

Quoi qu’il en soit, la vue est charmante depuis ce cimetière, et je viens souvent m’y asseoir sur le mur, les pieds sur des pierres écroulées.

J’ai pourtant découvert une tombe, parmi toute cette dévastation, qui est intacte. C’est un granit entièrement uni, sans nom ni date, et qui porte seulement ceci, comme inscription:

J’ai été ce que vous êtes.Vous serez ce que je suis.Songez-y bien!...

J’ai été ce que vous êtes.Vous serez ce que je suis.Songez-y bien!...

J’ai été ce que vous êtes.Vous serez ce que je suis.Songez-y bien!...

S’il a été ce que je suis, ce «il» inconnu, il a souffert; et quand je serai ce qu’il est, j’aurai peut-être la paix complète. C’est meilleur et plus rare que ne le suppose ce prophétique avertisseur. Pourquoi n’y songerais-je pas?...

Dans l’église sont les cinq tombeaux des cinqapôtres du pays: saint Pair—ou saint Patern—comme dit le bon curé chaque fois qu’il prêche; saint Scubilion, saint Aroast, saint Sénié et saint Gaud, sous le patronage, l’invocation et la pensée desquels nous vivons constamment.

Je m’explique mieux à présent le nombre prodigieux de villas qui portent ici des noms de saints ou de saintes!...

Pas une quête qui ne soit faite en leur nom, pas un sermon où ils ne soient rappelés à la mémoire des fidèles; et jamais l’un n’est nommé sans que tous les autres le soient aussi.

Pourquoi prêche-t-on dans les campagnes avec tant d’emphase et de mots confus?

Si je pouvais monter en chaire, il me semble que je ferais un si bon sermon! Tout court, tout simple... Je dirais à ceux qui m’écoutent:

—Vous êtes tous, mes pauvres enfants, presque tous, presque toujours, bien malheureux!... j’ai bien pitié!...

Et puis pour les encouragements et les exemples d’abnégation, il me faudrait aussi revenir à saintPair, saint Aroast, ou d’autres sans doute qui ont souffert, et souffert bravement.

Venus jadis, dans la sauvagerie et la solitude presque absolues de ce coin de la côte, pour évangéliser les rares habitants qui s’y trouvaient, ils y pensèrent périr de soif, après des peines de toutes sortes. Puis au bout d’une longue patience, saint Pair ayant prié, une source jaillit près de lui, et c’est l’eau que nous buvons encore.

Que ne l’a-t-il demandée donnant l’oubli!...

Leurs tombeaux en pierre dure, dont l’usure brille comme du marbre, sont presque entiers.

Le seul saint Gaud est représenté par une statue neuve. Crossé, mitré, enluminé, chargé d’ors et de mauvais goût. Aussi on pense l’admiration et la considération qui vont à lui!...

13 août.

Un des charmes de la liberté d’ici, c’est l’emploi de nos soirées, que nous passons sur la plage.

Pas de lumières, peu de va-et-vient. Des groupes confus, qui font comme nous et qui respirent.

Le temps est d’une douceur extrême, et le sable reste si chaud, même après le soleil couché, qu’on peut s’y asseoir ou s’y étendre sans éprouver l’ombre de fraîcheur.

C’était hier le 12 août. La nuit de la pluie d’étoiles, et je n’ai rien vu de si beau.

Couchée, mon plaid sous ma tête, sans autre horizon que le ciel, avec ce bruit d’eau éternel, qui revient toujours dans le même temps, avec le même choc, je n’avais plus ni pensées, ni paroles; j’étais toute dans mes yeux et mes oreilles. Et plus je regardais, plus ce nombre incroyable d’étoiles augmentait. Elles semblaient surgir du ciel, comme des bulles montent de l’eau.

Puis tout à coup une d’elles se détachait, glissait au milieu du scintillement; et sa chute avait tant de douceur que, malgré la distance, c’était le silence de son mouvement qui m’étonnait et me ravissait le plus. Puis d’autres encore repassaient, et le mot de «pluie» était littéral.

Oh! l’admirable soirée! Si mélancolique et pas attristante! Pas attristante enfin à la façon deces bandes qui nous ont envahis après. Les choses sont tellement moins pénibles que les gens!

Ils étaient là une vingtaine, gâtant la nuit et le calme par un grand feu qui éclairait tout, et des cris d’orfraies.

Ils ont fini par danser autour, en se tenant par la main, comme des sauvages qu’ils étaient; puis ils sont partis en chantant.

On chante beaucoup ici d’ailleurs, sur les routes, sur la plage. En marchant et assis, tous les refrains en canons, toutes les rondes d’enfants, tous les airs populaires. C’est une bonhomie et un chez-soi dont rien ne m’avait donné l’idée; et de loin cela n’est pas laid.

Pour le bain, il en va de même.

A moins que la distance ne devienne une fatigue, on se déshabille au logis tranquillement; et il n’y a rien de plus comique, que de voir dans la rue les rencontres et les causeries, des peignoirs et des bonnets amis...

Jambes à l’air; caoutchouc tiré jusqu’auxsourcils; si paisibles et si ridicules... Se reconduisant, s’attendant!...

Et encore est-ce leur beau moment!

Il faut les voir au retour. Les lèvres bleues, les joues marbrées, lancés au trot, de peur du froid; le peignoir claquant sur les chevilles, laissant deux traces d’eau sur la poussière de la route!...

Mon Dieu! ce serait si bon pourtant de rire sans amertume!

J’ai de tout, des êtres et des actes, une irritation, une impatience, un sentiment agressif et mauvais, que je voudrais leur montrer pour les blesser!

18 août.

C’est joli, Granville. Une petite ville étroite et noire dans sa vieille partie; mais très pittoresque, et partout animée, gaie et populeuse.

D’anciennes maisons, de petits passages, des rues qui grimpent!...

Une surtout, avec un parapet sur la gauche, la vue de la mer et des bateaux, et vers le milieu dela montée, une porte en pierres qu’on passe; à demander le chevalier du guet!

Nous n’avons pas tardé à le rencontrer d’ailleurs, le guet, au grand complet; car cette rue d’aspect moyenâgeux, menait bonnement au marché, et tous les officiers de la garnison y faisaient, je crois, ce que nous y allions faire nous-mêmes et flânaient par groupes.

Assises sur leurs talons, les marchandes d’œufs et de légumes les interpellaient gravement. Mais nous n’étions guère meilleurs clients les uns que les autres, et ils riaient en les regardant.

Le port est bien; la plage ordinaire, toute petite, je crois. Je l’ai peu vue, elle m’a fait fuir.

On y arrive par une porte ouverte dans le rempart. On croit entrer dans un jardin. On trouve des tentes, des cabines, et la mer devant soi. Et comme c’était l’heure du bain, cela fourmillait de monde. Des toilettes claires, des femmes élégantes, des hommes qui causaient près d’elles... Chaque tournure m’en rappelait une autre que ma pensée évoque bien seule; mais qui, au milieu de cettevie, reprenait sa réalité, et me donnait la sensation de son existence, dans ce même instant, quelque part, d’une façon trop douloureuse!...

J’ai dit que j’étais fatiguée, et nous nous en sommes allées; maman attristée de mon assombrissement subit, mais avec cette pointe d’étonnement qu’elle ne peut s’empêcher d’avoir quand elle me voit retomber tout à coup.

Parce que j’ai échappé, affirme-t-on, à un avenir de chagrin, il semble que ma peine actuelle soit supprimée.

Qui sait ce qu’aurait été l’avenir? et les jours présents sont si durs!...

Avoir vécu un mois de cette vie d’intimité, avoir vu près de soi un homme que tout le monde trouvait naturel qu’on s’habituât à préférer aux plus aimés de ceux qu’on aime; et du soir au lendemain n’être plus rien l’un pour l’autre!...

Songe-t-on ce que c’est qu’une rupture à ce moment des fiançailles?...

Sait-on ce qu’on a donné de soi, livré de ses sentiments les plus intimes, de ceux qu’on avaitréservés de tout temps pour cet instant-là et pour cet homme-là, et qu’il emporte en s’en allant!...

Si j’aimais mieux souffrir par lui!...

Pourquoi appliquer toujours, à toute douleur, en guise de consolations, l’exemple de douleurs semblables subies et oubliées? Qui peut m’assurer que ma tête et mon cœur seront identiques dans le chagrin à d’autres cœurs, quand pour les moindres sensations ils en diffèrent?...

25 août.

Deux fois la mer phosphorescente, et avec des vagues assez fortes.

Je ne l’avais jamais vue nulle part, et c’est charmant. Une eau où serait tombée la lune, et qui la remue en tous sens.

Prises dans un verre, les petites bêtes qui causent tout cet éclat brillent encore un instant; puis on n’a plus rien, qu’un liquide trouble, et de vilains animaux gris tombés au fond.

On gâte donc tout en fermant la main dessus.

2 septembre.

La fureur est aux cerfs-volants dans ce moment. C’est une rage, une passion.

On ne voit en l’air que poissons, papillons, oiseaux, démesurés, de toutes les couleurs les plus violentes, traînant leurs queues en papier...

Par terre des gens à quatre pattes occupés à démêler leur ficelle dans laquelle on se prend les pieds, et qu’ils rebobinent en gémissant, parce qu’ils perdent le meilleur coup de vent!...

Sans se connaître, sans se parler, on suit les cerfs-volants rivaux. On prend parti. Le dernier fait est extravagant. Pas un enfant ne pourrait le lancer, et ce sont d’ailleurs les hommes, pères ou amis, dans leur désœuvrement, qui construisent, qui enluminent, et qui courent éperdument.

Il y a dans cet endroit restreint une sorte de courant de sympathie, de sociabilité au moins, tout à fait inconnu ailleurs, et nous nous amusons tous de la mode.

Inutile de dire que c’est la seule, du reste, qu’on suive sérieusement ici. Pas l’ombre de toilette.

Le matin on met sa robe, le lendemain on la remet; et puis voilà. Ça repose.

8 septembre.

Nous avons été hier à Carolle, «la petite Suisse», comme on dit ici.

Bien petite en effet, et où il faudrait couper les gens en quatre pour en faire des habitants proportionnés au pays.

Un joli vallon boisé, qu’on descend et qu’on remonte. Une falaise très élevée, quand on revient par la plage. De gros rochers en bas. Une certaine sauvagerie.

Mais ce qu’il y a de mieux, et dont personne ne vous parle, c’est un abri de douanier, sur le chemin de la falaise, et d’où la vue est merveilleuse.

Je me figurais ce recoin, par une des tempêtes d’hiver, et l’homme dedans; et les autres, ceux assez hardis pour tenter quelque chose par là, et avoir rendu nécessaire qu’on gardât de pareils endroits... Quelles gens ce doit être!...

9 septembre.

Encore une fête d’un de nos cinq patrons, saint Scubilion, je crois, et un panégyrique, qui nous les remet tous en mémoire!... Mais je suis réconciliée avec eux.

Depuis que j’ai lu, je ne sais où, qu’il arrivait que saint François de Sales trichât au jeu, qu’il s’en excusait en disant que l’argent était pour les pauvres, ce qui était vrai, car il leur donnait tout ce qu’il gagnait, mais que la passion était si forte qu’il recommençait le lendemain, les grandes vertus me font moins peur.

Puisqu’elles ont connu d’aussi petites misères que nous, je pense qu’elles nous seront indulgentes.

15 septembre.

Nous quittons Saint-Pair tout à l’heure.

Mon pauvre père a déjà trop sacrifié de sa chasse en Sologne. Il faut partir.

Je m’en vais sans peine ni joie.

Ces six semaines m’ont-elles fait du bien?... Nem’a-t-on pas laissée trop libre, et mes va-et-vient solitaires n’entretenaient-ils pas ma peine?... La mer n’est-elle pas la plus énervante et la plus mauvaise des compagnes?... Je lis tout ça dans les yeux soucieux qui m’interrogent tendrement.

Hélas! ce ne sont pas les choses qui sont gaies ou tristes.

Nous y trouvons ce que nous y mettons, et la façon dont nous les voyons s’emporte partout avec soi.

—VAS-Y, toi... disait la femme.

—Non, toi. Tu parleras mieux...

Et tout d’un coup, sans répliquer, elle était partie en courant.

Trente pas dans le corridor sombre. Six marches à descendre pour se trouver au niveau des mansardes du devant; celles qui donnaient sur la rue, et avaient de vraies fenêtres, et, en face de la porte, son hésitation peureuse la reprit.

Puis, au fond de cette obscurité laissée derrière elle, on entendit la toux de l’enfant, et, le doigt crispé par l’angoisse, elle frappa deux coups de suite.

Dans la chambre où elle entrait, sans même attendre de réponse, un singulier spectacle l’accueillit.

Debout sur une chaise, posée au milieu de la pièce, un jeune homme s’efforçait de mirer l’ensemble de sa personne dans une toute petite glace placée très haut. Manœuvre délicate, à laquelle il tentait de suppléer à force d’adresse.

Mais de quelque façon qu’il s’y prît: en se baissant, en se reculant; en se dressant de toute sa vigueur sur la pointe de ses pieds, il n’y avait jamais dans le cadre doré qu’une tranche de son individu, présenté successivement à ses yeux, comme une image déroulée, sans qu’il lui fût possible d’en apprécier l’harmonie générale.

Insensible au bruit extérieur comme à l’inanité de ses essais, il avait laissé sa porte s’ouvrir et se refermer sans l’entendre, ni suspendre un moment sa chimérique tentative, et c’était seulement après le passage éclatant de son plastron, quand sa figure barbue et riante, toute tendue par ses efforts, était revenue se refléter dans la glace, qu’il avait aperçu deux yeux derrière les siens. Deux yeux qui le suivaient ardemment; sans sourire, sans pensée, d’un regard à la fois si tenace et si absentque Philippe s’était retourné, nerveusement impressionné, anxieux de ce qu’il allait voir.

Mais la femme, debout à ses pieds, n’avait rien que de fort réel, et l’attitude de son corps, autant que la timidité de sa figure, levée vers lui, démentait la volonté de ses yeux; lui laissant toute son incertitude de suppliante.

Un instant il l’examina, toujours très grave sur son perchoir, puis il sauta sur ses pieds et sa question se croisa avec ce que l’inconnue balbutiait elle-même.

—Vous demandez?...

—C’est pour le petit.

—Pour... le... petit?

Entre son frémissement à elle, et sa voix à lui, répétant avec lenteur en interrogation ces trois mêmes mots, quelle distance!

Et de nouveau, reprise de découragement, elle retomba dans le silence épeuré de son entrée, faute de mots, pour la difficulté matérielle de s’exprimer.

Avec ce nœud dans la gorge, comment expliquerce malaise de l’enfant, incertain depuis quelques jours, aggravé tout d’un coup ce soir-là, d’une façon terrible. L’étouffement, la fièvre qui augmentait. Cette plainte continue qui jetait le père hors de la chambre, les deux mains sur les oreilles pour ne plus entendre. Leur impuissance devant ce mal, qu’ils voyaient bien sans le comprendre. Les courses chez les médecins, les cruelles courses sans résultats, parce que les uns disaient: «demain», parlaient de l’hôpital; parce que d’autres étaient sortis. Chaque retour après ces déboires. Puis dès qu’ils étaient rassis tous les deux, le père et la mère, contre le lit, l’horreur de leur inaction en regardant la souffrance grandir, pendant que l’heure marchait toujours, les entraînait dans la nuit, et rendait tout secours plus improbable, avec chaque minute qui passait. Les tortures de cette soirée enfin, jusqu’à l’instant où ce dernier espoir l’avait redressée sur ses pieds, et l’amenait en courant près de lui «le petit médecin» comme on l’appelait dans ce corridor des mansardes, qui était là et qui les sauverait...

Pareille angoisse pouvait-elle déchirer un cœur humain, sans que le cri en jaillit directement, se passant de cette langue séchée, qui restait morte au fond de la bouche?

Et les yeux de la pauvre créature tournaient autour de cette chambre, cherchant une aide dans les choses, pendant que Philippe, qui comprenait peu à peu ce qu’on attendait de lui, passait avec mélancolie une même revue de son logis.

Chambre quelconque d’étudiant, précédée des cent trente-sept marches des six étages qu’elle dominait. Large de cinq pas. Longue de sept.

Un lit de fer, des chaises de paille, une cuvette sur un rayonnage, une caisse, jadis pleine de livres, muée depuis ingénieusement en armoire, la meublaient sobrement.

Objets essentiels et frustes, bientôt jetés dans l’oubli d’ailleurs, quand l’œil du visiteur parvenait jusqu’aux murs. La jeunesse, la gaieté, la vraie personnalité de cet endroit.

Dessins et pochades, art mystique et fantaisies outrées, placardés, peints ou charbonnés sur levert tendre de la muraille, s’épanouissaient dans un pêle-mêle, qui faisait le plus grand honneur à la variété d’esprit de leur heureux propriétaire, si ce n’était pas simplement au nombre énorme de ses amis.

Sentences rimées. Comptes affolés de fin de mois aux insolubles additions. Récits dramatiques, soudain coupés, comme le plus astucieux feuilleton. Adresses données. Rendez-vous pris. Communications par voie d’affiche; rébus, refrains du jour, se pressaient là, envahissant peu à peu jusqu’aux prairies des paysages, et aux bonshommes des grandes peintures. Étonnant l’œil, fouettant l’esprit; laissant comme un son prolongé des folies et des dires, dont ils étaient les traces et les témoins.

Pourtant ce n’était pas de ces murs prestigieux que la chambrette recevait ce soir-là son caractère principal; et pas davantage sur eux que se fixait l’œil soucieux de Philippe.

Un souffle mondain emplissait tout le petit réduit, avec un désordre et un mouvement de toilette, impossibles à méconnaître, malgré la modestie de leurs éléments, et pour lesquels on avait utilisé les moindres et les plus diverses ressources du ménage.

Miroir, brosses, flacons, avaient envahi la grande table, où les livres ne servaient plus que de haussoirs ou d’appuyoirs.

Au pied du lit, tout prêts à mettre, le chapeau et le paletot.

Des gants blancs, sur des notes de cours, qu’ils fermaient symboliquement.

Un petit cornet de papier, qui sentait bon le poivre et l’œillet, pour avoir contenu la fleur mise à présent sur l’habit, coiffait gentiment l’encrier, et, bien en vue, hors de son enveloppe moirée, une carte d’invitation. Soit qu’elle fût nécessaire pour entrer où allait Philippe, soit qu’elle lui représentât seulement, comme à Cendrillon, sa pantoufle, l’histoire et l’espoir de sa soirée.

Premier bal. Premier habit surtout, acquis par le jeune homme, ainsi que ses accessoires obligés, au prix de plus d’une privation.

Source de rêve, d’attente, d’émotion vraie,d’enfantillage, et aussi de cette fierté joyeuse que donne chaque nouvelle étape de la vie, tant qu’on les monte. Et c’était un tel moment que choisissait cette créature!... Et tous les gens du voisinage allaient venir le chercher comme ça, pour chacune de leurs misères, avant qu’il eût même fini sa première année de médecine?...

Les yeux des deux singuliers interlocuteurs, chacun ayant achevé sa revue circulaire, se rencontrèrent à cet instant, et une véritable fureur saisit Philippe en retrouvant là sa solliciteuse, passive et suppliante.

Allait-elle rester toute la nuit, immobile à cette place, et comment la faire sortir?

Mais avant qu’il eût trouvé le mot sec qui congédie, la main de la femme s’était abattue sur la sienne, en désespoir de tout autre argument, pendant qu’elle murmurait de sa voix blanche:

—Venez le voir.

La résistance matérielle du jeune homme arrêta sa marche vers la porte, et elle éleva un peu le ton pour répéter plus haut:

—Le voir seulement...

Puis il s’était senti la suivre dans l’obscurité.

Brièvement, sans ralentir son allure, elle indiquait les obstacles qui se présentaient: marches à monter, passages resserrés; coupant, sans même les entendre, les protestations de Philippe.

Là-bas la lueur de sa lampe, fusant par sa porte entr’ouverte, rayait la nuit du corridor d’une ligne claire. Mais la rapidité de la course la diminuait si promptement, qu’à peine si Philippe la distinguait en tournant la tête à présent, et une puérile colère l’animait à se voir emmené quand même, par cette volonté taciturne.

Sur les vitres des tabatières un bruit s’entendait, doux et continu. La neige devait tomber.

Comment s’en irait-il maintenant? Trouverait-il dans toutes ses poches de quoi payer une voiture? Et s’il n’y réussissait pas, s’oserait-il présenter avec ses chaussures pleines de boue?

Son attention se surexcitait à suivre ce froissement soyeux, rempli de menaces pour lui, etqu’il était prêt à juger le seul malheur suspendu en ce moment sur cette maison.

Qu’est-ce que ça lui faisait à lui cette femme et son malade?

Il voulait partir, voilà tout, et il le marmottait furieusement, cynique, exaspéré, incrédule surtout.

Assez semblable à un passant qui côtoierait une rivière où se noie quelqu’un, et qui poursuit tranquillement sa promenade, occupé de ses plus petites affaires, jusqu’au moment où il aperçoit le débat de l’homme dans l’eau. Plus excusable en somme, même dans son égoïsme conscient, qu’il ne peut sembler, tellement l’intensité du désir que nous portons en nous, et l’importance qu’il a prise alors à nos yeux, est chose fermée et immesurable pour d’autres.

Seule excuse souvent au mal commis, et seul élément en même temps qu’aucun esprit ne puisse apprécier.

Philippe, d’ailleurs, n’en pensait point si long. Il rageait de la pure et vive colère d’un individuqu’on entraîne où il ne veut pas aller, et qui cherche sournoisement comment il va s’échapper.

Puis il avait senti qu’on lui lâchait la main. Une porte s’était ouverte. La femme avait passé devant lui, le bousculant sans y prendre garde, et, brusquement, toute cette angoisse qui palpitait autour de lui depuis un quart d’heure, sans l’attendrir, était entrée dans son cœur, matériellement, comme un coup reçu dans la poitrine.

Le regard du père, fouillant l’ombre; le geste de la mère, montrant Philippe derrière elle; l’indifférence du petit être, près de qui s’agitaient tant de douleurs, l’avaient pénétré à la fois.

Songer à ce qu’il représentait d’attente et d’espoir, pour ces gens, ce que lui prêtait de force et de puissance cette science qu’on lui supposait, et rien que cette différence de condition entre eux et lui, qui donne, quand elle ne butte pas tout d’abord, une confiance instinctive en des habitudes, des connaissances, une autorité qui vous sont inconnues.

Ce même toit qui les abritait, qui semblait les lier tous; ce mot de voisins, dont les pauvresgens font entre eux quelque chose de si large et de si vraiment fraternel.

Tout cela éclatait à ses oreilles. Une honte horrible le saisissait, avec une ardeur de dévouement, avide de s’employer.

Il voyait son noyé maintenant, et n’entendait pas le laisser couler. Aussi, fermant promptement la porte, Philippe s’approcha-t-il du lit, avant d’avoir dit un seul mot, et, penché sur lui, commença l’examen de l’enfant. D’un geste il avait demandé la lumière que le père tenait en silence, s’efforçant qu’elle restât droite. Mais sa main tremblait et remuait la lampe malgré lui, et il semblait qu’une âme d’angoisse agitât la flamme elle-même.

A cette lueur mouvante, Philippe palpait le petit, le questionnant avec douceur, effrayé de ce qu’il entrevoyait, pendant que la pauvre mère le regardait sans comprendre, émerveillée de cette bonté, de ce charme soudains, et déjà reprise à l’espoir.

Sans répondre d’une autre façon que par sesgémissements, le petit Jean se dégageait, s’efforçant de repousser ces mains, qui le fatiguaient en le remuant.

Seulement, quand un étouffement survenait, serrant sa gorge brusquement, il ouvrait ses yeux tout grands, avec ce regard de prière que vous jettent les enfants malades, dont l’expression est insoutenable.

Surprise de cette souffrance, que rien ne leur fait comprendre. Surprise encore bien plus grande de voir demeurer vain, un appel éperdu à l’aide. Confiance, et douloureuse attente, qu’on sait ne pouvoir apaiser. C’est là quelque chose d’horrible à rencontrer, et qui faisait involontairement retourner la tête du jeune homme, chaque fois que ses yeux bleus s’ouvraient de cette façon violente, s’attachant à lui.

L’examen de la gorge surtout avait été douloureux.

A force de prière ou d’autorité, la petite bouche souffrante s’entr’ouvrait bien un peu. Mais tout de suite, en arrière, une contraction se produisait,et l’enfant se rejetait sur son lit, pleurant et étouffant.

La grave conviction de Philippe était faite du reste.

Non grâce à sa courte science, mais par une récente expérience du même mal, suivi sur une de ses petites sœurs; et il frissonnait à se rappeler la promptitude de sa marche, les alternatives traversées là-bas, malgré les soins donnés à la fillette, jusqu’à l’heure où le sérum sauveur avait été apporté.

A quelle période était ici ce mal dont il ne savait que la gravité, sans presque connaître aucune de ses phases?

Qu’avait-il pu déterminer de ravages chez ce petit être de misère? Quel parti immédiat fallait-il prendre?

Le sentiment de sa responsabilité, cette nécessité absolue d’agir vite, l’étourdissaient comme un vertige.

Rouler l’enfant dans ses couvertures, le mettre dans une voiture, et le conduire à quelque hôpital où il réussirait bien à le faire admettre sur-le-champ?

Mais dans ce froid, cette neige et ce vent, quels risques ne lui faisait-il pas courir?

Aller lui-même se procurer ce qu’il fallait pour une injection qu’il tenterait assez facilement?—Et pendant son absence, que deviendrait l’enfant, si un étouffement plus violent que ceux dont Philippe était témoin en ce moment, l’étreignait trop longuement?

Non, lui devait rester là. Le père irait chercher ce qui lui était nécessaire.

Aussitôt son parti pris, avec une décision et un sang-froid qui ne devaient plus se démentir durant cette lourde nuit, Philippe prit ses dispositions.

Un instant après, la légère bourse de l’étudiant aux doigts, l’homme filait sous la neige.

Les voitures, rares et très pressées, fuyaient dans la bourrasque blanche, comme si elles espéraient arriver dans un endroit qui fût meilleur, et sa voix les hélait vainement.

Dix fois il tenta, sans succès, d’arrêter au moins l’une d’elles pour expliquer à ces cochers, dont on ne voyait que le dos ployé, ce qu’il voulait; pensant qu’il l’attendrirait. Pas un ne le regardait même. Alors, ne se fiant qu’à ses jambes, aiguillonné par l’image qui ne quittait pas ses yeux: le petit lit où pleurait l’enfant, malgré sa lassitude horrible, il reprit sa course de pauvre bête fatiguée.

Quelques mots écrits par Philippe devaient lui faire remettre, lui avait dit le jeune homme, un instrument dans un étui, et une fiole, haute comme la main, où tenait tout ce qui restait d’espoir, pour le petit. Et il allait.

Pendant ce temps, un bras passé fermement autour des épaules de l’enfant, l’autre main armée d’un crayon noué au bout d’un tampon d’ouate, Philippe nettoyait la gorge encombrée.

Il avait trouvé chez lui, non ce qui convenait le mieux peut-être; mais un désinfectant suffisant pour aider à ce premier débarras, et sans nul espoir de maîtriser de cette façon le mal rapide, il comptait du moins maintenir la respiration possible.

Les gémissements du pauvre petit se mêlaient de toux et de larmes, et quand, à force de se débattre, il parvenait à s’échapper une minute, de la main qui le torturait, ses cris, en éclatant, projetaient en même temps sur Philippe toute l’horrible matière, que le pinceau venait de détacher de sa gorge.

La mère debout, tremblante et muette, l’essuyait d’un geste rapide, sans voix pour l’excuse qu’elle essayait de murmurer, ne se doutant pas, la malheureuse, que c’était bien pis que malpropre ce que l’enfant crachait ainsi sur ce beau garçon vigoureux; et la cruelle tentative recommençait.

Philippe le laissait reposer; un peu de minutes passaient encore; puis l’impitoyable nettoyage et la lutte d’angoisse reprenaient ensemble.

Maintenant c’était fini. Ils ne faisaient plus rien qu’attendre tous les trois. Attendre le père qui semblait bien long, et aurait dû être là à présent, certainement.

Le petit Jean pelotonné, à moitié disparu sous son oreiller, sommeillait en se plaignant, s’efforçant encore de se cacher, même en dormant.

Les yeux ardents de la femme, jamais immobiles, allaient d’un mouvement incessant du lit jusqu’à Philippe et de Philippe sur le lit, modifiant leur expression de douleur ou de prière avec la même rapidité.

Lui se taisait, plein d’angoisse. Il lui semblait que le Destin, oubliant un instant ces gens, l’avait mis là à sa place. Que c’était de lui tout seul qu’ils dépendaient pour cette nuit.

Les terribles responsabilités de la carrière qu’il s’était choisie lui apparaissaient formidables. Il voyait se multiplier toutes les mères et toutes les femmes qui le regardaient dans sa vie, comme celle-là le regardait, et il sentait le cœur lui manquer.

Quand la voix de l’enfant se taisait, on entendait sur les vitres ce même froissement soyeux, plus lourd et plus continu, qui, deux heures auparavant, avait tant tourmenté Philippe.

La neige s’épaississait toujours. De là le retard de l’homme, sans doute. Comme cela se prolongeait pourtant! Encore un peu de cette attente et tout deviendrait inutile.

Ce silence prodigieux qui succède au bruit de Paris dès que les voitures roulent sur cette couche molle, accentuait singulièrement l’angoisse haletant dans la mansarde.

Elle semblait éloignée de tout, solitaire, sans espoir. On ne sentait plus alentour ni ville ni humains. Rien qu’eux trois, et la mort pas loin.

Un bruit de pas dans le corridor rompit l’horrible malaise qui paralysait Philippe.

Il courut à la porte. C’était bien le père qui rentrait, les vêtements ruisselants d’eau froide, le visage et les mains mouillés de sueur, avec dans la poche de sa veste la seringue et le tube que le jeune homme prit d’un seul geste, se hâtant de tout préparer, sans entendre ce que la pauvre voix bredouillante du malheureux essayait d’expliquer sur sa course, son retard et l’état de la rue.

Son corps tremblait si fort qu’il communiquait son mouvement à la chaise où il était tombé, et qu’ils avaient l’air, elle et lui, secoués de quelque fièvre terrible ou d’une terreur fantastique.

Très réveillé tout d’un coup, avec la confuse certitude que quelque nouvelle torture se préparait pour lui, le petit Jean suivait peureusement tout ce que faisait Philippe, les yeux mi-clos, pour qu’on ne vît pas qu’il regardait. Et sans bruit, par retraits prudents, il s’enfonçait encore dans son lit, le corps coulé à demi dans la ruelle, les deux bras solidement passés dans les barreaux en bois qui l’entouraient comme la cage d’un petit poussin véritable, prêt à une lutte, de toute sa force, pour ne pas subir encore ce qu’on lui avait fait tout à l’heure. De sorte qu’au moment où Philippe, qui s’approchait très doucement, sa seringue chargée dans la main, comptant sur le sommeil de l’enfant pour faire la piqûre sans presque qu’il s’en aperçût, était arrivé près du lit, de furieuses clameurs avaient éclaté, pendant que le petit corps, tendu par les pieds et par les bras, commençait à se tordre, se mouvant avec une rapidité et un désordre si changeants qu’il était impossible d’en atteindre sûrement la moindre partie.

—Jean!... Jean!... suppliait la mère impuissante à arrêter ces membres agiles que la peur rendait fous et forts.

—Ce n’est rien. Je ne te ferai pas mal, protestait vainement Philippe. Je ne t’ouvrirai pas la bouche. C’est là, sur le ventre, que je vais mettre mon remède, et tu seras guéri demain. Crois-moi... crois-moi, mon petit homme.

Mais le petit homme avait trop de présentes raisons de douter de ce bourreau, comme des supplications de sa mère, pour se fier à ce qu’on lui disait, bien plus certain d’échapper à ce pinceau cruel, qu’on cachait sans doute quelque part, tant qu’il continuerait ses cris et ses sauts furieux.

—Je vais vous le tenir, moi, fit l’homme qui intervint et tenta de se mettre debout.

Mais son tremblement qui persistait l’en empêcha.

Il avait sous les genoux comme une coupure qui le fit retomber assis, aussi lourdement que si ses jambes venaient réellement de se détacher.

—Poussez ma chaise, dit-il alors. Les bras sont bons.

Mais il vit qu’il se trompait en essayant de se tirer lui-même.

Ce qu’il aurait pu à son arrivée, dans la surexcitation de son extrême effort physique, lui était impossible à présent dans la détente commencée.

De grosses larmes lui vinrent aux yeux, et se tournant vers l’enfant qui criait toujours follement:

—Toi, Jean, lui dit-il à son tour, toi qui veux être soldat, tu n’es pas plus brave que ça? Et quand ce seront les Prussiens? Et quand tu te battras avec eux?...

Mais avant cette bataille future, il en sentait une autre, le pauvre homme, si proche et terrible à livrer, que sa voix tomba tout à coup.

Philippe, à sa place d’ailleurs, chapitrait déjà son irascible malade, essayant de son éloquence.

Tenter une piqûre délicate à faire en maîtrisant l’enfant d’une main, pendant qu’il opérerait de l’autre, comme il avait agi précédemment pour les nettoyages, où un mouvement inattendu était sans danger, n’était plus possible ici. Il restait lapersuasion, dût-on perdre un peu de ce précieux temps dont la dépense était si grave.

—Écoute, mon petit Jean, fit-il donc doucement en s’asseyant près du lit. N’aie pas peur. J’ai les deux mains vides. Regarde? Je ne te ferai rien maintenant. Je veux te raconter une histoire. Tu veux être soldat, vraiment?

Las de ses cris, surpris de ce ton, le petit restait immobile, considérant ces mains ouvertes que le jeune homme levait en parlant, et qui lui promettaient la paix.

Et comme Philippe le pressait, renouvelant sa question:

—Oui, avec un grand chapeau, et un sabre qui fasse du bruit, répondit-il gravement.

—Soldat, un vrai soldat de France, reprit Philippe en insistant. Un qui marche toujours devant? Qui n’a pas peur? Qui n’a pas froid? Qui ne grogne pas quand il manque la soupe?...

Tout étonné, machinalement, le petit hochait la tête à chacune des questions de son bizarre docteur.

—Alors, écoute une histoire.

«Il y avait une fois un soldat, comme celui que je te dis là. Si brave, si bon, qui s’était battu tant de fois, qu’on connaissait son nom partout. Pas rien qu’en France. Dans tout le monde.

«Chaque fois que, dans une bataille, il y avait un endroit terrible, il y courait, passait le premier, au milieu des balles, des boulets, des cris, des sabres qu’on levait. Et ses soldats, qu’il conduisait, et qui adoraient sa bravoure, le suivaient où il voulait, en se disant: «Où il passera, nous passerons bien.» Et un peu de l’armée française entrait comme ça, au plus fort de l’armée ennemie; et comme le reste suivait, c’était nous qui avions la victoire.

«Alors, après la bataille, on donnait au brave officier une médaille, une décoration; qui étaient comme si on avait écrit sur lui ce qu’il avait fait de beau, et que tout le monde le lise; ou bien encore un galon à mettre au bas de ses manches. Et il était devenu lieutenant, commandant, colonel; et d’être appelés seulement «les zouaves de Canrobert» rendait ses hommes fiers comme des rois.

«Puis il était parti ailleurs, où les Français refaisaient la guerre, et il avait recommencé à se battre, à recevoir des blessures; à gagner des batailles; à rendre courageux et décidés tous les soldats qui l’approchaient; à en faire ce qu’il voulait.

«Alors on l’avait nommé général, maréchal. Tout ce qu’on peut devenir de plus. Et depuis les autres pays, on s’était mis aussi à lui envoyer des décorations et des honneurs, parce que, quand on est si brave, même les ennemis vous admirent.

«Enfin, au bout de tout, hélas! pendant sa dernière guerre, où il s’était défendu pourtant aussi fort que jamais, la France avait été si malheureuse, qu’il ne s’en était pas consolé, et que pendant tout le reste de sa vie, il pensait aux petits Français, qui viendraient après lui, qui pourraient recommencer cette guerre-là, et la gagner cette fois.

«Seulement, les petits Français, quand ils sont malades comme toi, feraient de très vilains soldats, si on n’avait pas trouvé un remède, pour les guérir. Un bien singulier remède, mais qui réussit toujours.

«On prend un peu de sang à un bon cheval qui se laisse faire. On le met comme je t’ai dit, là, sur le ventre du malade, et le petit peut grandir.

«Or, sais-tu bien, toi, d’où vient le sang que je t’apporte?

«Pour aller dans tant d’endroits, à tant de guerres et de batailles, ce grand soldat, dont je te parle, avait un cheval, comme tu penses. Un beau cheval qu’il aimait bien et qu’il avait toujours gardé, même quand, lui, était devenu trop vieux pour pouvoir monter dessus.

«Mais voilà, qu’il n’y a pas longtemps, une des blessures du maréchal s’est rouverte tout d’un coup, comme elle était le jour où une balle la lui avait faite. Et il est mort.

«Le beau cheval est resté, et les enfants du maréchal l’auraient bien gardé toujours. Mais ils ont voulu faire une chose qui aurait touché leur père, plus encore que de voir aimer et choyer son vieil ami. Et, se rappelant sa grande tendresse pour les petits Français de l’avenir, ils ont envoyé son cheval dans la maison où s’apprête le remèdemerveilleux pour qu’il guérisse beaucoup d’enfants, tout le temps qu’il vivra encore, et prépare beaucoup de soldats!...»

** *

Fasciné, redevenu tranquille, le petit Jean écoutait; ses yeux bleus—vrai bleu de Gaulois—ouverts bien larges, devant l’histoire magnifique, qu’il voyait vivre, comme les enfants voient les choses.

—Et toi, cria-t-il à Philippe, tu seras soldat aussi?...

Et le jeune homme, oubliant à qui il parlait, ému lui-même, grisé de belles choses et d’émotion, repris par son rêve d’enthousiasme, répondit, comme si le petit le comprenait:

—Non! moi je ferai meilleur encore. Je soignerai. Je guérirai; je garderai tous ceux qu’on aime...

Chacun poursuivant sa chimère, ils se turent tous deux un moment. Le petit gagnant sa bataille. Le grand, plus difficile encore.

La générosité dans ce qu’elle a de plus pur, deplus héroïque, de plus exalté, palpitant autour d’eux. Puis Philippe s’était repris, et se penchant sur le lit:

—A présent, veux-tu mon remède? avait-il demandé à l’enfant.

Et Jean, embrouillant tout, mais repoussant lui-même sa couverture, avait répondu vivement:

—Mets-moi du sang du maréchal!...

. . . . . . . . . .

Le lendemain, Philippe, frissonnant, s’était réveillé sur sa chaise, les reins brisés et la tête vague.

Quelle nuit que celle qui finissait! Et après la demi-heure d’accalmie, si heureusement gagnée, que de peines et de soins encore, jusqu’à ce que le petit s’endormît!

Par la fenêtre, dans le toit, le jour entrait, blanc et très clair.

Étendu, en face de lui, Philippe voyait son habit, recouvert maternellement par un gros linge bien propre. Dans un verre rempli d’eau, l’œillet trempait sa tige menue.

Sur ses épaules, un châle orange, épinglé sous son menton, lui tenait chaud comme il pouvait.

Sur ses genoux et sur ses pieds, tous les vêtements du logis.

Assis côte à côte, et tournés de manière à voir, à la fois, le lit de l’enfant et l’étudiant, les parents, la main dans la main, les regardaient dormir tous les deux, en retenant mouvements et souffles.

De son premier geste conscient, Philippe prit la main du petit.

Le pouls avait baissé déjà. La peau meilleure, se détendait. Elle cédait un peu sous le doigt.

Son sourire le dit aussitôt, aux yeux qui l’interrogeaient dans une silencieuse ardeur. Puis comme les pauvres êtres tendaient leurs mains vers lui, montrant qu’ils n’osaient pas se lever, et s’embrassaient en pleurant, Philippe avait regardé son châle orange, les jambes de paralytique miséreux; toute sa silhouette attendrissante et ridicule: la tête adorable du petit Jean, éclairée par ce jour neigeux, et sans essayer de le cacher, il avait fait comme les pauvres gens.

—BLANDINE, vous ne suivrez pas la chasse à cheval aujourd’hui.

—Je vous demande pardon, je la suivrai.

—Ce n’est pas une question que je vous pose.

—C’est une réponse que je vous fais.

—Je viens de dire qu’on ne selle pasLaly.

—Je m’arrangerai pour une fois d’Éclat, si ça peut vous être agréable.

—Pas plus d’Éclatque de tout autre. Vous ne monterez pas cet après-midi.

—Alors je resterai chez moi!...

—Vous dites des enfantillages!... Ne pouvez-vous suivre en voiture?

—Pourquoi pas en chaise à porteurs ou dans les ambulances urbaines?...

—Je ne vois pas ce que la voiture...

—Non! vous ne «voyez» pas, vous qui galoperez où la fantaisie vous poussera, qui sauterez les plus beaux obstacles, et passerez les plus grands fossés, rien que parce que ce seront les plus grands; qui mènerez le train tout le temps, qui serez là, à l’arrivée, au départ, au milieu, et dans les coins encore si ça vous plaît; dans les bandes qui causent et qui traînent!... ce que c’est de s’encaisser dans un landau, entre les coussins, les fourrures et les édredons de madame de Lorne; les malaises et les flacons de madame de Croix-Romain; et les histoires du vieux La Feuillade, qui conte les chasses du roi Henri!...—Il a chassé au vol, cet homme,—pour s’en aller sur une grande bête de route, numéroter les bornes comme un cantonnier, entendre les voix, par hasard, sans pouvoir jamais les suivre, les sonneries... quand ça se trouve, et arriver enfin, la bête servie depuis une demi-heure, et chacun retombé à plat, ou animé par un spectacle qu’on n’a pas vu, et dont les détails insipides pleuvent sur vous à l’instant!

—Vous prendrez la charrette anglaise, vousconduirez vous-même, et vous pourrez passer partout.

—Y compris taillis et sentiers, avec une de ces dames que je serai forcée d’emmener, qui se trouvera une poltronne, et qui criera que je lui romps les os!...

—Pourquoi n’iriez-vous pas toute seule?

—Comme ce serait gracieux pour elles! Une place vide près de moi, et Tomy par derrière, pour les barrières et pour le fleurt!...

—Pour me faire plaisir, Blandine!...

—Non! ne demandez pas ça comme ça. Rien de plus irritant que cette formule!... On vous prive d’un plaisir; on vous propose un sacrifice, et comme on sent que c’est insupportable ce qu’on veut, on ajoute: «Pour me faire plaisir!» de façon que c’est la victime qui prend un air de bourreau, un air de sans-cœur, si elle refuse ce qu’on implore d’elle si gentiment! «Pour me faire plaisir!» Ça vous fera plaisir alors, que je reste seule et que je m’assomme?...

—Vous savez bien...

—Non! je ne sais pas.

—Ma petite Blandine!...

—Et moi je vous dirai: «Mon petit Luc!... Mon cher petit Luc!...» et nous verrons lequel des deux sera le plus petit et le plus gentil!...

—Je comprendrais tout ce que vous dites s’il n’y avait pas de raisons sérieuses!...

—C’est que, justement, je n’en vois point.

—En vérité, vous rendriez fou!... Oui ou non, vous êtes-vous trouvée mal hier en descendant de cheval? Êtes-vous restée dix minutes sur les peaux d’ours du vestibule, avant de reprendre connaissance? Avez-vous convenu après que c’était la fatigue de votre longue course de la journée? et pensez-vous que, cela étant, ce soit raisonnable de recommencer aujourd’hui?...

—Je ne me suis pas trouvée mal en descendant de cheval, vu que j’ai traversé seule toute la cour, et monté toutes les marches du perron. En entrant dans le vestibule, j’ai vu que les murs bougeaient. J’ai demandé à M. de Mortreix, qui marchait à côté de moi:

«—Pensez-vous que l’antichambre tourne?...

«Il m’a regardée, et m’a répondu en mettant son bras derrière mes épaules:

«—Non, l’antichambre ne tourne pas; mais vous allez vous trouver mal, il faut vous étendre à plat...» Et il m’a allongée sur les peaux que vous dites. On s’est approché, on a crié, j’ai senti de l’eau des carmes sur ma langue; du vinaigre dans mes cheveux; de l’eau de Hongrie dans mes oreilles; et tous les flacons de ces dames sous mon nez, mélangés à tourner un cœur de roche.

«—Vous êtes arrivé, vous m’avez prise et portée jusqu’ici. J’étais parfaitement bien; mais verte comme une pelouse. Vous, fâché comme d’une sottise. C’était de peur; c’était très gentil, et je me suis laissé gronder:

«—Ça m’arrivait-il souvent?...

«—Qu’est-ce que je pouvais avoir eu?...

«—C’était la fatigue du cheval!...—moi qui suis montée à huit ans!

«—Je n’ai pas voulu vous contredire; puis je surveillais ma pelouse, que j’avais une peurterrible de voir rester de ce ton printemps. Comme «ça» ne m’était jamais arrivé, j’étais aussi perplexe que vous, sur les suites de l’aventure. Je n’ai donc «convenu» de rien; et si, au lieu de dîner et de danser après aussi gaiement que nous l’avons fait, vous aviez repris votre interrogatoire, je vous aurais trouvé cent raisons qui valaient la vôtre!...

—Dites-les maintenant.

—C’est ridicule, à quoi bon? Quand je vous aurai raconté que j’avais reçu le matin une amazone que j’attendais, et dont le corsage était trop juste; que j’avais décidé de la mettre, et qu’on me l’a boutonnée en prenant mon crochet à bottines; que j’avais fumé à déjeuner une cigarette, et bu sur monchampagne-cocktailune tasse de lait; que dans les garnitures de la table, Louis avait mis des fleurs à odeur; que je me suis pincé le doigt—vous pouvez voir, il est tout bleu—au moment où nous descendions, et que j’ai promené tout ça de deux heures à sept heures et demie; ça vous retirera-t-il de l’esprit l’idée que vous croyez vraie, pas parce qu’elle l’est, mais parce que c’est la vôtre?...

—Enfin, puisqu’il y a eu fatigue—mettons pour une cause quelconque—avouez qu’il est plus raisonnable de vous ménager aujourd’hui.

—Mais qui est-ce qui l’est, raisonnable? Pourquoi serais-je raisonnable? Est-ce qu’on l’est à vingt ans, quand on se porte bien et qu’on s’amuse? C’est la vertu des gens qui ne peuvent plus rien faire!...

—Alors, il faut que je le sois pour vous!...

—Ce qui signifie?...

—Que puisque vous ne voulez qu’on vous dise ni «Ma petite Blandine», ni «Faites ça pour moi», ni le faire de vous-même, je vous dirai simplement: Je ne «veux» pas que vous montiez et vous ne monterez pas aujourd’hui.

—Ne me dites pas ce mot-là, Luc!

—Pourquoi ne vous le dirais-je pas?

—Parce que j’en avais envie tout à l’heure, de cette chasse, pas très, pas tant que je le disais. Mais si vous saviez maintenant!... C’est de la fureur, de la crispation!... Vous ne pouvez pas comprendre, vous les hommes, ce que c’est devantune volonté ou un désir véhéments que d’entendre tout à coup ce mot-là, dit sur ce ton-là qui fait mur et qui vous arrête!...

«—C’est à se casser la tête dessus. Ce «plus fort» qu’on sent près de soi, qui a le droit et qui en abuse!...

«C’est le mot qui donne envie de vous braver et de faire des sottises, de vous détester et de vous battre, et d’être très forte pour vous faire mal.

«Le «Je veux» de tendresse, nous le disons et on l’écoute. Mais l’autre, celui qu’on dit pour les choses graves et les choses désagréables, quand on s’aime et quand on ne s’aime plus, c’est méchant et lâche de s’en servir, puisque vous savez bien qu’il réussira!...

«Pas de raisons; pas d’explications...

—Oh! Blandine!...

—Je «veux», voilà tout. C’est brutal!...

Et comme Luc de Versoix protestait d’un geste effaré devant la véhémence de sa femme, elle avait repris, toujours plus violemment:

—Oui! c’est brutal!... Et maintenant, allez-vous-en! Vous avez clos la discussion. Vous êtes le maître, vous l’avez dit. Je ne monterai pas à cheval; mais je n’irai pas en voiture non plus, et je ne paraîtrai pas de la journée! Le repos sera complet comme ça.

—Vous ne ferez pas cette sottise!...

—Et qui donc m’en empêcherait?...

—Songez à ce qu’on penserait.

—Oh! non! je vous jure que je n’y songe pas!...

—Mais que dirai-je, moi, à tout ce monde?...

—Ce que vous voudrez, ce qu’il vous plaira. Je n’ai pas réuni trente personnes chez moi, pour les héberger et les amuser, pour qu’elles me fassent encore la loi! Dites-leur que je suis malade... Dites-leur que je suis morte!... Et je serais enchantée que ça soit vrai!...

Et bondissant de son fauteuil, avec une agilité qui enlevait toute probabilité à ce vœu macabre, Blandine avait disparu, laissant son mari dans sa chambre, où avait eu lieu la discussion, pour s’enfermer dans son petit salon.

Un instant, Luc était demeuré perplexe et immobile, prêt à la rejoindre et à céder. Puis, furieux à son tour, par réflexion, il était entré dans son cabinet de toilette, s’était laissé équiper avec une mine farouche et, sans avoir prononcé un mot, avait rejoint ses hôtes en bas.

Un tumulte de questions, d’exclamations intéressées et attendries était venu jusqu’à Blandine, au moment où son mari avait paru seul; puis un grand piétinement de chevaux, le bruit des voitures qui s’avançaient à leur tour, s’arrêtaient devant le perron et s’éloignaient au trot; puis plus rien, dans tout le château, que le tapage de la colère de Blandine, qu’elle entendait gronder comme un bruit matériel; une marée montante dans ses oreilles et dans son front.

C’était la dixième fois depuis le matin que cette discussion se renouvelait entre elle et Luc.

Plaisante d’abord, tendre et câline ensuite, pour finir par cette violence et cet éclat inattendus; et la jeune femme demeurait aussi saisie du dénouement que si elle n’y eût pas contribué.

Comment en étaient-ils arrivés là?

Regret véritable de manquer cette chasse; esprit de contradiction aiguisé par la lutte; habitude omnipotente qu’on lui cédât toujours; il y avait de tout ça, dans son cas à elle. Craintes sincères seulement, et impatience développée peu à peu chez Luc...

Mariés depuis un an, c’était sinon le premier choc, du moins la première querelle survenue entre eux; et il avait fallu la présence d’étrangers talonnant le jeune mari, l’agacement et la responsabilité de son rôle de maître de maison, pour qu’elle se terminât ainsi.

Libre de son temps, et de sa présence, il eût patienté, temporisé, et plus probablement cédé; soit qu’il eût emmené Blandine, soit qu’il eût renoncé à chasser lui-même.

Mais la possibilité que le maître de la maison, qui était en même temps le maître de l’équipage, se dispensât de paraître ce jour-là?

Seulement, dans son exaspération, Blandine ne voulait tenir compte de rien que de cette volonté rigoureuse, tout à coup exprimée; de ce grand etjoyeux tapage du départ, du silence qui venait de lui succéder, et d’elle, dans ce grand château muet, où elle se faisait l’effet d’une abandonnée et d’une victime.

Laissée!... Il l’avait laissée... Il était vraiment parti!... Et c’était surtout l’impuissance de sa fureur qui l’exaspérait.

Entre les deux verrous qu’elle venait de pousser elle-même sur ses deux portes, elle se promenait de long en large, avec toute la rage d’une prisonnière véritable. Prisonnière en effet par l’impossibilité où elle était de rien tenter maintenant...

Les projets et les volontés les plus absurdes lui traversaient l’esprit tour à tour.

Elle allait s’habiller, faire seller son cheval et rejoindre la chasse.

La présence de leurs hôtes lui garantissait un accueil correct de son mari. Ensuite... Eh bien! ensuite, ils s’arrangeraient, elle et lui!...

Ou... mieux encore! Après une visite faite chez quelque voisine éloignée, elle se laisserait retenir à dîner de façon qu’à sa rentrée, ce serait Luc quià son tour trouverait la maison vide... qui la croirait partie peut-être!... Ou...

Dans le premier quart d’heure, follement, furieusement, elle avait imaginé toutes les vengeances qu’elle pouvait tirer de cet acte intempestif d’autorité; toutes les sottises à faire, sur lesquelles elle raffinait avec jubilation, et ce n’était que la vivacité de ce roulement d’idées, qui l’avait empêchée de passer à l’exécution de quelqu’une d’elles. Puis la réaction des larmes était venue, et ensevelie maintenant dans les coussins soyeux d’une énorme bergère, elle pleurait sans se lasser.

Son petit mouchoir à dentelles, cent fois mouillé, ne se lassait pas plus qu’elle. Froissé, menu, compatissant, il volait d’un œil à l’autre; et c’était le plus délicieux chagrin du monde que celui de cette jolie créature, pelotonnée dans cette soie à fleurs, pleurant avec l’abandon, la violence et la grâce des larmes d’enfant qu’un mot suffit à sécher, mais qui jaillissent en attendant, comme si rien ne devait les arrêter.

Avec ses pleurs, la vivacité combative de sonhumeur s’écoulait, mais non l’amertume de son esprit, et comme entre deux soupirs l’offense repassait pour la millième fois en flèche dans sa pensée, elle s’était levée tout d’un coup, et d’un ton grave et distinct:

—Alors, ils sauront cela aussi..., avait-elle formulé nettement.

Et tout aussitôt, sans doute pour se mettre en mesure de «les» informer de ce qu’ils devaient savoir, elle avait traversé le salon.

Près de la fenêtre, dans un faible retrait du mur, se trouvait un petit secrétaire dont les cuivres rares et les bois divers, foncés par le temps, brillaient doucement.

Un fauteuil léger à portée de la main; des fleurs sur une table; une statuette sur une console; tous les jolis riens du coin favori, celui dans lequel on vit, où l’on va s’asseoir instinctivement dès qu’on entre dans la pièce.

Arrivée là, d’un coup d’œil prudent, Blandine avait regardé autour d’elle, comme si sa solitude et ses portes closes ne suffisaient plus pour cequ’elle allait découvrir, et, la clef prise dans l’abri mystérieux d’une triple boîte, elle avait ouvert le meuble.


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