—Tu vois, me dit-il, triomphant, ce brave homme de curé, pour une fois, avait raison. La nature est une mère pour nous.
Fort de cette expérience, je cueillis aux buissons des baies rouges qui étaient fort plaisantes à l'oeil, et j'eus de fortes coliques. Grand-père devait être un peu sorcier. Quand nous rapportions de notre chasse un plein mouchoir de ces cryptogames, tante Dine, méfiante, ne manquait pas de s'écrier:
—Encore ces horreurs!
Elle les triait avec soin et ne conservait que les notoirement comestibles, qu'elle excellait à faire sauter au beurre ou à préparer, en hors-d'oeuvre, au court-bouillon, relevés d'un filet de vinaigre. Ainsi accommodés, les petits bolets, frais, blancs et craquants, embaumaient la bouche. Maintenant que j'en ramassais, je m'étais mis à en manger.
De mes injurieuses baies je me rattrapai sur les airelles et les fraises que je cueillais parmi la mousse. J'aimais à les brouter dans la main pleine, comme les chèvres font du sel qu'on leur présente. Il est vrai qu'on m'avait défendu les crudités: la notion du devoir commençait de s'altérer en moi, et je préférais m'en tenir à la nature maternelle que vantait mon grand-père et qu'il suffit d'invoquer pour être servi à souhait. Grand-père la célébrait sans cesse. Il lui adressait des litanies de louanges. Cependant il se moquait du chapelet que récitait tante Dine et ma mère. Et il profitait de toutes les occasions pour me prêcher l'aversion des villes et la douceur des champs. Les cités, comme il disait, regorgeaient de gens féroces et cupides qui s'entre-tuaient pour une pièce de monnaie, tandis qu'au village tout le monde vivait heureux et paisible, et l'on s'aidait les uns les autres d'un coeur fraternel.
Un jour, nous fûmes invités par un paysan qui nous offrit sa tonnelle à demi défoncée pour y manger un de ces fromages blancs qu'on arrose avec la crème du lait. Un bol de fraises des bois accompagnait ce mets frugal et innocent. Nous en fîmes un mélange si savoureux que je fus incliné à croire aveuglément désormais au bonheur universel, pourvu, toutefois, que l'on consentit à abandonner les cités infectées de pestes et de lèpres. A la campagne, tous les hommes étaient bons, obligeants et libres par surcroît. Nous n'avions plus d'ennemis. Lesilsde tante Dine n'existaient que dans son imagination de vieille femme. Elle avait des idées étroites, elle ne s'élevait pas, comme grand-père, au-dessus des petits détails quotidiens. J'étais pacifique, j'étais béat, j'étais désarmé. Et je connaissais la fleur des plaisirs champêtres, dont je n'ai jamais perdu le goût.
—Bourrez-vous, nous persuada notre hôte familièrement. Le docteur m'a guéri d'un chaud et froid.
Nous devions à mon père cet accueil, mais nos préférions le supposer habituel, pour la vérification de nos théories. M'étant trop bourré en effet, j'eus, au retour, une indigestion, que grand-père aggrava par sa mauvaise humeur.
—Tu n'iras pas t'en vanter, me dit-il, quand je fus débarrassé.
Je compris ce que signifiait le conseil et résolus de garder prudemment un silence qui protégeait la fantaisie de nos excursions à venir. Nous rentrâmes en retard: l'inexactitude me paraissait d'une désinvolture élégante. Pourquoi dîner à une heure plutôt qu'à un autre ? Et même on peut ne pas dîner du tout, si l'on s'est rempli l'estomac de crème et de fromage blanc. Grand-père expliqua d'où nous venions et vanta en termes parfaits l'hospitalité paysanne.
—Ah! s'écria mon père, vous êtes tombés chez cette fripouille de Barbeau. Je crois bien que je l'ai tiré de la mort. Il vit surtout de braconnage et de contrebande, et il me doit encore sa note. J'aime autant qu'il ne me la paie pas. La couleur de son argent n'est pas nette.
J'estimai qu'il traitait bien sévèrement un homme si poli et si généreux. Nous retournâmes chez Barbeau, et nous y fûmes reçus par sa femme. C'était une vieille, noueuse et grise, aux yeux chassieux, qui ne trouva à nous offrir qu'une méchante croûte de gruyère, de quoi nous fûmes dépités. Elle se tut sur les occupations de son mari, mais, pour parler des belles places de ses fils, elle arrondit la bouche en cul de poule avant de nous en faire confidence. L'aîné était facteur à la ville, le second employé à la gare, et quant au troisième, oh! oh ! il gagnait des mille et des cents:
—Garçon d'hôtel à Paris, monsieur Rambert, garçon d'hôtel meublé. Il nous envoie de l'argent.
—Vilain métier, observa grand-père.
—Il n'y a pas de vilain métier, affirma la vieille. Le tout est de ramasser de la monnaie.
—Et comme ça, il ne vous en reste point?
—Bien sûr que non qu'il n'en reste point! Pour manger des châtaignes et boire du cidre, y a plus personne, monsieur Rambert. La terre, voyez-vous, je crache dessus.
Et la mégère, en effet, cracha sur le blé déjà haut et d'un vert décoloré prêt à se muer en or, qui touchait à sa masure. On eût dit qu'elle maudissait toute la campagne avoisinante.
Je ne pensais pas que ces épis, c'était la farine qu'on bénit avant de la pétrir, le pain dont mon père n'entamait pas une miche sans y tracer le signe de la croix. Je vis là surtout une geste malpropre, et du coup je laissai ma part de fromage que je rongeais sans plaisir.
—Allons-nous-en, me dit grand-père brusquement.
Le discours de la mère Barbeau le contrariait. Du moins, je n'eus pas mal au coeur cette fois-là.
A la suite de cette conversation, il abandonna pendant quelque temps la vie agricole et consentit à me conduire vers le lac que nous n'avions pas encore exploré. Il m'y conduisit sans enthousiasme.
—C'est une eau fermée, prononça-t-il avec mépris.
Il y avait donc des eaux ouvertes? Sans doute: il y avait la mer. Ce mot, jusqu'alors, ne m'avait pas frappé et je ne lui attribuais aucun sens. Lorsque la brume recouvrait la rive opposée, le lac semblait ne plus finir, et j'avais entendu dire autour de moi: c'est la mer. Je n'y avais pas pris garde. La dédaigneuse définition de grand-père me fit imaginer par contraste une immensité libre. Plus tard, quand j'ai vu enfin la mer, —c'était à Dieppe, du haut des falaises, —je n'ai pas eu de surprise: ce n'était qu'une eau ouverte.
—Veux-tu naviguer? me proposa grand-père un jour.
Si je le voulais! Je le désirais d'autant plus que cette expédition représentait en quelque sorte pour moi la vie individuelle substituée à la vie de famille. Mes parents m'avaient interdit les promenades en bateau à la suite de la chute qui avait provoqué ma pleurésie. Ils craignaient à la fois l'humidité et ma maladresse. J'étais, une fois de plus,l'enfant blond qui s'esquiva des bras de sa mère. Lademoiselle aux ailes d'orqui m'entraînait, c'était déjà mon bon plaisir.
Nous prîmes un canot et sortîmes du port. Grand-père, qui se servait des rames avec irrégularité, ce qui ne me rassurait guère, ne tarda pas à les lâcher et nous laissa dériver.
—Où allons-nous? demandai-je un peu inquiet.
—Je n'en sais rien.
L'incertitude ajoutait au mystère de l'eau. Je m'amusai à tremper mes mains en me penchant sur le rebord. La caresse froide que je recevais et le petit danger que je courais ou pensais courir me causaient une sensation mélangée, mais très excitante.
Que pouvaient signifier ces brefs éclairs d'argent qui s'allumaient à la surface pour s'éteindre aussitôt? Autour de leur étincelle morte un cercle naissait, qui s'élargissait en finissait par se perdre. C'étaient les poissons qui venaient respirer. L'un d'eux, plus rapproché, montra sa petite bouche et les écailles luisantes de sa tête. Je prenais contact avec un monde nouveau, le monde sous-marin.
Quand il soufflait un peu de vent, grand-père me faisait asseoir au fond du bateau, sur les planches qui étaient bien un peu mouillées. De là, comme je n'étais pas haut, je n'apercevais plus guère que le ciel. Je découvrais mieux sa coupole et la vibration continue de l'éther aux beaux jours. Immobile, tandis que grand-père rêvait, j'étais heureux. Je m'habituais à être heureux excessivement, sans savoir pourquoi, comme si l'existence n'avait pas de limites et pas de but.
Grand-père se liait aussi avec des pêcheurs qui posaient leurs filets.
—Ce sont de braves gens, m'assurait-il. Le lac, c'est comme la campagne. En retirant l'homme des cités, ça le rapproche de l'heureux état de nature.
Par eux, nous connûmes les moeurs de la truite, de la perche, du vorace brochet et de l'ombre-chevalier dont la chair est savoureuse à l'égal de la chair rose du saumon.
—Eh! eh! lui confia l'un de ces braves gens avec allégresse, tout mon ombre est retenu par l'hôtel Bellevue. On y bamboche le jour et la nuit. Parlez-moi de ces clients-là.
Ainsi j'étais initié à la vie de la terre et de l'eau. Grand-père commençait de s'intéresser à mes progrès dans l'amitié de la nature. Il tenait un disciple qu'il n'avait point cherché. Le premier, maintenant, je tournais le dos à la ville, franchissais les barrières, traversais les champs, sans aucun soin des cultures. Il me traitait en héritier, en infant digne d'être un de ces rois fainéants qui possèdent le monde. Et comme nous avions gravi péniblement, sous la chaleur de juillet, un monticule d'où l'on dominait la plaine, et la forêt et le lac, il se mit à rire du bon tour qu'il préparait:
—Tu sais, mon petit, on croit que je n'ai rien, et que je suis tout pareil aux claque-patins qui se tortillent sur les routes avec un baluchon dans le dos. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de propriétaire plus riche que moi, entends-tu.
Ce langage ne m'étonnait pas. J'avais perdu la notion du tien et du mien qui sépare la richesse de la pauvreté.
—Cette eau, ces bois, ces prés, continuait-il, tout cela est à moi.Je ne m'en occupe jamais, et c'est à moi tout de même.
Et, pour m'investir, me couronnant la tête de sa main, il acheva:
—C'est à moi, et je te le donne.
Ce fut un sacre gai et sans cérémonie. Tous les deux nous nous amusions de cette idée. Malgré nos rires, cependant, j'avais l'impression très nette que le monde m'appartenait en effet. D'un petit destin borné je ne voulais plus.
Comme nous redescendions de notre belvédère, nous croisâmes sur le chemin une jeune femme qui habitait une villa du voisinage. Elle portait une robe blanche, qui laissait nus les avant-bras et le cou, et sur la tête un chapeau orné de cerises rouges. Son ombrelle un peu penchée en arrière servait d'auréole ou de fond au visage qui était délicat et uni comme ces fleurs de magnolia dont j'aimais au jardin la nuance, l'odeur et la forme d'oiseaux blancs aux ailes déployées. Cependant je ne l'eusse pas remarquée, si grand-père ne s'était arrêté, cloué par l'admiration, et n'avait dit tout haut:
—Oh! ce qu'elle est belle!
Le visage clair s'empourpra. Mais la jeune femme sourit à cet hommage trop direct. Je la regardais alors, et tellement que je n'ai rien oublié de cette vision, pas même les cerises. Je faisais d'ailleurs mes réserves: elle me paraissait déjà âgée, peut-être trente ans. C'est un âge avancé aux yeux impitoyables d'un enfant. A cause de son teint de fleur, je pensais à l'aveu du Rossignol dont m'était venue, un jour que je lisais lesScènes de la vie des animaux, tant d'instable mélancolie:Je suis amoureux de la Rose… Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Et pour la première fois j'associai, non sans un secret pressentiment, une femme inconnue à l'amour plus inconnu encore.
A la suite de cette rencontre, grand-père m'emmena sur un coteau boisé où nous n'étions jamais allés, et qu'il m'avait représenté comme dénué d'agrément lorsque j'y voyais un but de promenade. Il fallait traverser une rivière avant d'en atteindre la base. Pendant la marche, il s'absorba en lui-même et ne m'adressa pas la parole. Au sommet, il s'orienta et se dirigea tout droit vers un pavillon à l'écart, proche une maison de ferme et dissimulé dans une clairière.
—C'est là, dit-il.
Je comprenais qu'il ne s'adressait pas à moi. Ce pavillon à un étage me parut dans un piteux état. Le toit manquait d'ardoise, une galerie circulaire pourrissait. On avait dû l'abandonner depuis longtemps. Grand-père se réjouit de cet aspect délabré et inhabitable, ce qui m'eût davantage étonné s'il ne m'avait pas accoutumé à ses bizarreries.
—Tant mieux, murmura-t-il: il n'y a personne.
Et, revenant vers la ferme, il avisa un vieillard qui se chauffait au soleil, sur un banc, et qui puisait avec une cuiller de bois dans un pot de soupe. Il engagea avec lui une interminable conversation qui m'ennuya et qui aboutit à un petit interrogatoire sur le pavillon.
—C'est bon à brûler, déclara le paysan.
—Autrefois, insinua grand-père, il y avait du monde.
—Autrefois, il y a bien des années.
Grand père eut l'air d'hésiter à continuer l'entretien, puis il reprit :
—Oui, il y a bien des années. Mais vous et moi, nous ne sommes pas de ce matin. Et dites-moi, vous ne vous souvenez pas d'une dame?
Je songeai aussitôt à la dame en blanc au chapeau de cerises et je l'évoquai dans cette clairière à la porte du pavillon. Déjà mon imagination travaillait sur un nouveau thème.
—Oh! moi, fit le vieux avant d'avaler la cuillerée qu'il tenait à la main, les femmes, je m'en f…
Les yeux de grand-père s'injectèrent de fureur, et je crus qu'il allait bousculer le bonhomme et son pot. Il leva la séance incontinent sans un mot de plus. Mais, en s'en allant, il me prit à témoin de la grâce du lieu:
—Tout de même, ici, comme c'est doux et sauvage! Les arbres n'ont pas changé. Il n'y a qu'eux.
Je n'ai jamais su l'aventure du pavillon. Mais, un jour que nous passions devant le château branlant du colonel, un autre souvenir, moins direct sans doute, lui revint à la mémoire, et, sans préparation, il me raconta:
—On l'appelait la belle Alix.
—Qui ça, grand-père?
—Elle a demeuré là. C'était sous l'Empire.
—Vous l'avez vue, grand-père?
—Oh! moi, non. C'est trop ancien. Je parle de l'Empereur premier. Ceux qui l'ont vue, c'étaient des vieux quand j'étais jeune. Ceux qui l'ont vue, rien qu'à dire son nom, éclataient d'orgueil.
Et ces brèves évocations disposaient pour moi un beau voile romanesque sur nos promenades qui étaientarrivéescomme des histoires.
Il ne s'étendit jamais sur l'une ou sur l'autre, comme je m'y attendais. Il ne supposait pas que je guettais ces moindres paroles-là pour en exagérer l'importance. Sauf la dame blanche au chapeau de cerises, qui ressemblait peut-être, qui ressemblait sans doute à quelque lointaine image de son passé, il saluait les femmes le plus honnêtement du monde et ne se permettait sur elles aucune réflexion. Quand je lus, quelques années plus tard, un soir de collège, le fameux passage del'Iliadesur les vieillards troyens disposés à pardonner à Hélène à cause de sa beauté, semblable à celle des déesses immortelles, tandis que mes camarades sommeillaient sur leur Homère, je me revoyais aux côtés de mon grand-père sur le chemin par où venait à nous la dame en blanc. Et, depuis lors, j'ai donné le nom d'Hélène à cette inconnue.
Grand-père, qui prenait goût à notre amitié, consentit à m'accueillir dans la chambre de la tour. Il ne s'y occupait d'ailleurs point de ma présence, tantôt m'enveloppant de la fumée de sa pipe, et tantôt jouant de son violon dont les sons se mêlaient pour moi à la forêt, au lac, aux retraites perdues que nous connaissions. Là je continuais ma vie libre du dehors. Les jours de mauvais temps, bien rares au cours de ce lumineux été prédit par Mathieu de la Drôme, je regardais la pluie tomber et l'horizon se désagréger, bercé et amolli par ce spectacle de l'inutilité des choses. Quand le couchant était pur, je voyais le soleil se projeter dans l'eau du lac en colonne de feu qui, peu à peu, se changeait en glaive, puis se réduisait à un point d'or, reflet de la petite étoile, posée sur l'épaule de la montagne, que le soleil était devenu une seconde avant de disparaître. Le soir, après dîner, j'obtenais la faveur de suivre les constellations dans le télescope. A cause de l'orientation de sa chambre précédente qui était tournée vers le sud, grand-père, je l'ai dit, ne connaissait qu'une moitié du ciel et se refusait à déchiffrer l'autre. C'est pourquoi je ne suis familier, la nuit, qu'avec Altaïr et Véga, Arcturus et l'Epi de la Vierge, qu'on aperçoit au sud en juillet. Il fallait me pencher pour distinguer Antarès au bord du toit. Les autres mois, tout se brouille à mes yeux, et de même si je fixe le nord.
La maison applaudissait à mon nouveau régime. Plus d'une fois mon père avait demandé à grand-père:
—Vraiment, le petit ne vous gêne pas?
—Oh! pas du tout, répondait invariablement grand-père.
Et mon père lui exprimait sa gratitude pour ma santé recouvrée. Tante Dine déclarait que je n'avais plus ma figure de papier mâché et me frottait les joues pour qu'elles devinssent plus rouges. Ma mère voyait dans l'affection de mon grand-père un gage de paix et de réconciliation. Pour moi, la vie s'était modifiée insensiblement. Le collège, les devoirs, l'émulation, la régularité, le travail, tout cela n'existait plus. Il n'y avait qu'à tourner le dos à la ville et à s'abandonner à la belle nature. Je sentais cela, que je ne saurais expliquer, à la fois nettement et confusément, confusément dans mon esprit et nettement pour la pratique.
Cependant, au retour de nos promenades, grand-père, assez souvent, se contentait de me ramener jusqu'au portail, puis s'esquivait du côté de la cité maudite.
Où donc s'en allait grand-père après m'avoir reconduit à la maison? Au café, et un jour, il m'y emmena.
Je ne savais pas au juste ce que c'était qu'un café, et j'en éprouvais une peur secrète. Mon père en parlait sur un ton méprisant qui ne souffrait aucune contradiction, aucune réserve. Quand il disait de quelqu'un:Il passe son temps au café, ou:C'est un pilier de café, ce quelqu'un-là était jugé et condamné: il ne valait même pas la corde pour le pendre. Je n'eusse pas imaginé que mon père y pénétrât. De grand-père, cette audace m'étonnait moins; j'avais remarqué déjà qu'en toutes choses il prenait le contre-pied des opinions de mon père.
Nous y entrâmes, au lieu de nos promener, un matin qu'il faisait très chaud, de sorte que se fut pour moi un petit scandale: nous manquions doublement à notre programme. Il s'intitulait en lettres d'or:Café des Navigateurs, et l'inscription était encadrée de queues de billard. Bien situé au bord du lac, il se composait d'une tonnelle d'où l'on voyait le port et d'une grande salle d'où l'on ne voyait rien. Nous choisîmes cette salle. A cause de ses banquettes rouges, de ses tables de marbre blanc et des glaces qui reflétaient le jour tant bien que mal, je l'estimai extrêmement luxueuse. Deux ou trois groupes causaient, fumaient, buvaient, et je fus immédiatement saisi à la gorge par une âcre odeur de tabac mêlée de parfum d'anisette. Si vif était l'attrait du lieu, qu'après avoir toussé, je trouvai ce mélange agréable. Nous rejoignîmes le groupe le plus bruyant, et l'on y accueillit avec des transports grand-père, qu'on appelait familièrement:le père Rambert.
—Père Rambert par ici! Père Rambert par là!
On l'installa sur la banquette, à la place du milieu, et l'on commença par lui demander des nouvelles de Mathieu de la Drôme. Grand-père répondit qu'il était au beau fixe, avec une tendance à monter, et que les vents favorables le maintiendraient vraisemblablement dans cette posture, de quoi chacun se réjouit à cause de la vigne; le vin serait fameux si Mathieu continuait à se bien tenir. Je compris enfin qu'il s'agissait du baromètre et que l'on consultait grand-père sur le temps, à cause de ses prophéties. Ces messieurs se servaient entre eux d'un langage convenu qu'il importait de mettre au point, ce qui, pour moi, compliquait la conversation. Personne ne s'occupait de ma présence, et je restais debout, vexé de cet oubli, lorsque je fus interpellé brusquement.
—Eh! le miochard, qu'est-ce que tu prends?
Ce surnom et ce tutoiement achevèrent de me déconcerter. Je me redressai, la figure hargneuse, mais pour tout le monde je fus baptiséle miochard. Grand-père, détaché, commanda avec majesté:
—Une verte.
—Au vin blanc? questionna quelqu'un.
—Je ne suis pas, comme vous, un sac à vin, riposta grand-père.
Cette réplique fut reçue avec enthousiasme. A la maison on raffinait sur la politesse à l'égard des hôtes, tandis que ces messieurs dépouillaient toute cérémonie dans leurs relations. Cependant la servante disposait devant grand-père un matériel qu'elle retirait pièce à pièce d'un plateau: un verre à pied haut et profond, une petite pelle de fer percée de trous, un sucrier, une carafe d'eau et, enfin, une bouteille dont je devinais pas le contenu. Le silence ce fit, et j'eus l'impression d'assister à un rite solennel que personne n'avait le droit de troubler. Décidément les habitudes étaient toutes renversées: on se traitait avec sans-gêne, mais l'on vénérait la boisson. Grand-père, sans se laisser impressionner par tous ces regards braqués sur lui, versa jusqu'au quart du verre le liquide de la mystérieuse bouteille, puis il disposa sur la pelle trouée mise en travers du récipient deux morceaux de sucre en équilibre, les arrosa d'eau goutte à goutte, jusqu'à ce qu'ils fondissent, après quoi il inclina brusquement la carafe. Une bonne odeur d'anis caressa mes narines. Le mélange s'épaississait à mesure que l'eau tombait, comme ces beaux nuages opaques qui bordent l'horizon avant la pluie, et prit enfin une couleur vert pâle que je n'avais point rencontrée dans nos promenades. Aussitôt l'on recommença de parler, l'opération était terminée.
Aumiochardon apporta, sur l'ordre de mon nouveau parrain, une grenadine avec un flacon d'eau de seltz. Le rite observé fut plus court et ne parvint pas à triompher de l'inattention générale. Laverterivale jouissait d'un crédit particulier. Une décharge dans le sirop qui s'ennuyait au fond du verre, et ma mixture monta, mousseuse, bouillonnante, tourbillonnante, d'un rose tendre, puis d'un rose doré après que les gaz furent dissipés. Ce qui me toucha le plus, ce fut la paille qu'on me remit pour boire à distance: il suffisait de pencher un peu la tête et d'aspirer.
J'étais initié, rien qu'en aspirant, à une forme supérieure de l'existence. Parfaitement heureux, je désirais en faire part à mes voisins. Ils suçaient des composés divers. La plupart montraient de bonnes figures rubicondes et des yeux un peu humides. Ils étaient tous parfaitement heureux. Pourquoi grand-père m'enseignait-il que dans les villes on ne l'était pas? Il n'y avait, pour l'être, qu'à entrer au café.
Parmi ces têtes que j'examinais à loisir et avec une entière sympathie, j'en remarquai une que je crus reconnaître. Elle appartenait au voisin de grand-père, celui-là même qu'il avait qualifié de sac à vin. Elle était piquée de taches de rousseur, qui, d'ailleurs, se distinguaient à peine de la peau injectée de sang. La chevelure, la barbe, les poils, de la même teinte rousse, l'envahissaient de partout et menaçaient jusqu'au nez qui, point central du spectacle, rutilait, magnifique. Malgré moi, je pensai à la gravure de ma Bible où l'on voit le prophète Elie enlevé sur un char de feu dans la gloire du soleil couchant, mais je repoussai cette comparaison comme inconvenante. Où donc avais-je déjà vu ce chef incandescent? Mes souvenirs se fixèrent peu à peu. Cela se passait chez nous: du cabinet de consultation sortit un homme, non pas fier et flambant comme celui du café, mais tout penaud, marmiteux, déconfit. C'était bien le même, pourtant: ce tas de poils hirsutes, ces taches de rousseur, je ne pouvais m'y tromper. Mon père le reconduisait et s'efforçait de le réconforter en lui tapant sur l'épaule:
—Gardez votre argent, mon ami. Vous êtes un peu de la maison. Vos parents et les miens se tutoyaient. Mais il faut cesser de boire, à tout prix. Si vous recommencez, vous êtes perdu. Promettez-moi de ne plus fourrer les pieds au café.
—Je vous le jure, docteur.
—Ne jurez pas, mais tenez bon.
—Si, si, je vous le jure. De ma vie, on ne me reverra dans les cabarets.
Cependant il était là, et il buvait, et il riait, et il se portait à merveille. Mon père exagérait la sévérité. Oubliant qu'il m'avait guéri, je le blâmai tout bas de l'effroi qu'il répandait et je lui découvris une certaine dureté de coeur. Pourquoi vouloir priver ce brave homme de son plaisir?
Mon rouge protégé répondait au nom de Cassenave, mais on le désignait de préférence sous un sobriquet symbolique: on l'appelait Verse-à- boire, ce qui pouvait servir à double fin. Tout de suite Verse-à-boire me captiva par les extraordinaires aventures qu'il avait courues et dont il composait des récits sans prétention. Il aurait pu figurer dans le recueil desTrois vieux marins, où son poids eût sans doute déterminé la chute de Jérémie offert au tigre en holocauste.
Dans sa jeunesse, ayant ouï vanter par les journaux l'oisiveté et la bonne chère qui sont attachées à l'état de moine, il résolut d'en tâter et frappa à la porte d'une capucinière, où promptement il dut rabattre de ses espérances. Réveillé la nuit par un frère barbare pour aller chanter l'office, nourri de légumes insuffisamment bouillis sur le fourneau d'un cuisinier pourvu d'un incurable coryza, il maigrissait et dépérissait. Son industrie seule le sauva d'un plus grand désastre. Quand les moines, rangés en cercle, étaient invités à se donner pieusement la discipline en récitant les psaumes de la pénitence, il enroulait par malice sa corde à celle de son collègue le plus proche, et pendant qu'ils les déroulaient sans hâte, expliquait- il, «le misererecoulait».
Cependant un prieur borné refusait de le garder et le restituait à la société civile. Il y nouait les plus brillantes relations et, pour en fournir la preuve, racontait que de belles dames, chaque soir, lui rendaient visite dans son modeste appartement. Elles descendaient du plafond, sans qu'on pût distinguer par quelle ouverture. A l'instant il n'y avait personne, et tout à coup elles étaient là, en crinoline et robes de soie, car elles en étaient restées aux modes du second Empire.
Loin de demeurer inactives, elles lui mettaient dans la main une coupe de dimensions raisonnables où, de leur bras incliné, elles vidaient —ziou—plusieurs bouteilles de champagne. Ceziouqui exprimait la descente du vin dans le verre, avait, sur ses lèvres, un son chantant et caressant. On croyait entendre sauter le bouchon et se précipiter la mousse.
Mais il donnait des détails biographiques plus surprenants encore. Une nuit, confondant son bougeoir avec le bec de gaz qui, de la rue, éclairait sa chambre, il s'était précipité par la fenêtre pour le souffler, et on l'avait ramassé, en chemise, un peu moulu, mais sain et sauf. Ne lui arrivait-il pas de se promener avec lui-même? La veille, précisément, il avait engagé avec son double une longue conversation très intéressante et ne l'avait quitté qu'aux abords de la ville en lui disant: «Au revoir.»
On l'écoutait sans l'interrompre, ou bien on lui donnait des signes d'approbation en le pressant de continuer. Comment ne me serais-je pas rendu à toutes ces merveilles qui ne rencontraient autour de moi aucune incrédulité?
J'ignorais la profession qu'exerçait Cassenave, car il tranchait sur tout avec compétence, et l'on pouvait supposer qu'il avait passé par les métiers les plus divers, tandis que je discernai bien vite que deux autres membres du groupe, Gallus et Mérinos, étaient des artistes de génie. Gallus, musicien, s'adressait spécialement à grand-père comme s'ils pouvaient seuls tous les deux, au milieu de l'imbécillité générale, se comprendre et fraterniser dans la musique. Ils affectaient de s'isoler et se contenaient d'ailleurs, pour leurs apartés, de quelques brèves indications algébriques: le courant aussitôt s'établissait et les voilà roulant des yeux blancs parce que l'un ou l'autre avait fait allusion à l'allegro de la symphonie enutmineur, à l'andante de la quatorzième sonate, ou au scherzo ensibémol du septième trio, qu'ils appelaient en se pressant les mains, comme pour se féliciter, le divin trio de l'archiduc Rodolphe. On ne les dérangeait point dans leur exaltation qu'un chiffre suffisait à déchaîner, et même on les considérait avec respect. De temps à autre, quelqu'un interrogeait Gallus, non sans une certaine crainte d'être pris en pitié pour n'avoir pas employé les termes exacts:
—Et votre drame lyrique sur laMort de l'Olympe?
—Il avance, répondait imperturbablement le compositeur.
—Où en êtes-vous?
—Toujours au prélude. Je ne suis pas pressé. Une vie est à peine suffisante pour achever un tel ouvrage, et je n'y travaille que depuis une dizaine d'années.
Ce devait être un opéra prodigieux pour exiger tant d'efforts. Du reste, rien qu'à regarder Glus, on devinait qu'il succombait sous le poids d'une si vaste entreprise. Son corps était chétif, malingre, rabougri comme un poirier que mon père avait ordonné d'arracher de la cour. Une mèche barrait son front orageux. La chevelure qu'il négligeait laissait échapper force pellicules dès qu'il passait la main. Il portait, malgré la saison, un veston de velours noir et il nouait autour du col une énorme lavallière violette. Les taches y étaient innombrables. Toute la benzine de ma tante n'eût pas suffi au nettoyage. Mais je me figurais qu'un artiste ne peut pas être habillé comme tout le monde, sans quoi on eût été exposé à ne pas le reconnaître. Ce petit homme malpropre, qui paraissait paisible, soufflait brusquement la tempête. Alors il traînait dans la boue, par la peau du cou, jusqu'à ce qu'ils fussent barbouillés d'ordures, d'abominables criminels tels que les nommés Ambroise Thomas et Gounod, coupables d'avoir soustrait frauduleusement l'admiration des foules et corrompu irrémédiablement le goût public. Il accusait aussi les bourgeois de la ville, dont il énumérait les complots et les trahisons. Je me rendais compte que le terme de bourgeois était par lui-même flétrissant et je tremblais d'en être un, et pareillement mon père. Seul, grand-père, rebelle au classement, devait être épargné. Cependant Glus, de son métier, je l'ai su depuis, était vérificateur des poids et mesures. La société enfin reçut à son tour un blâme sévère; mais qu'elle le méritât, je ne l'ignorais plus à la suite de mes promenades. En sorte que mes nouveaux amis du café, que j'imaginais plus heureux même que les paysans avec leurs fromages blancs et leur crème de lait, étaient, en réalité, des persécutés, des martyrs.
Comment garder le moindre doute à cet égard devant l'injustice qui frappait le second artiste, Mérinos? Etait-ce son nom ou son surnom? A la vérité, je ne l'ai jamais su. Le surnom s'appliquait à miracle à cette face de mouton, longue et pleine ensemble, rose comme les joues d'un enfant qui tète, et couronnée de cheveux bouclés. Il ressemblait vaguement à Mariette notre cuisinière, mais l'aspect de celle-ci était plus martial. Or, ces apparences plutôt avenantes étaient mensongères. Mérinos avait l'âme ravagée, et je saisis des allusions aux passions extraordinaires qu'il avait traversées. Les passions, pour moi, c'était de montrer un visage lugubre et des yeux pleins de larmes. C'est vrai qu'il était luisant et jovial, et l'on ne pouvait découvrir la moindre trace d'humidité dans ses yeux à fleur de tête, tandis qu'on en découvrait sans peine sous les cils de Cassenave, de Glus et de presque tous les autres. Ainsi mon observation enfantine demeurait- elle en défaut. Mérinos, comme Glus, avait longtemps vécu à Paris, dans le quartier mystérieux de Montmartre, dont tous deux parlaient comme de la terre promise. Il était peintre de portraits, mais il avait renoncé à la peinture. Lui-même en donnait des raisons probantes :
—Vous comprenez: les gens d'aujourd'hui affichent des prétentions saugrenues. Ils exigent de la ressemblance. Comme si la ressemblance avait jamais compté pour un artiste!
—C'est évident, ratifia le choeur.
Aussitôt je songeai à la collection d'ancêtres qui remplissait le salon et qui était de la mauvaise peinture. Sûrement ils devaient être ressemblants.
Ainsi écarté de la gloire par la sottise des bourgeois, Mérinos ne cessait pas pour autant de fournir des preuves de son génie. Il portait toujours sur lui du papier teinté et un fusain. Tout en causant et fumant, il écrasait son fusain au hasard, puis rejoignait au moyen de quelques traits les taches qu'il avait obtenues. Chose curieuse, cela représentait, quand on considérait ces chefs-d'oeuvre avec patience et bienveillance, des visages de travers, esquissés à peine, que le groupe qualifiait à l'envi de tourmentés, de pervers, de troublants. Quelques amateurs de la ville —il y en avait tout de même —en achetaient à prix d'or, les déclarant prodigieux, et une dame enthousiaste et délirante visitait régulièrement —personne ne l'ignorait —l'atelier de Mérinos qui était, paraît-il, un taudis, pour y recueillir humblement les moindres ébauches, même en se traînant sur le plancher pour les chercher sous les meubles. J'admirais de confiance, moi aussi.
Un jour que grand-père, à la maison, célébrait cet artiste méconnu, il s'attira de mon père cette réponse:
—Oui, c'est la grande tromperie des oeuvres inachevées. Je n'aime pour ma part ni les échafaudages, ni les ruines.
Qu'entendait-il par là? J'en connus simplement qu'il était incapable de goûter comme nous l'art du Café des Navigateurs.
Il convient de maintenir une certaine distance entre ces deux incompris et Galurin qui n'était qu'un ancien photographe déchu. Celui-ci ne m'était pas plus étranger que Cassenave. On l'employait de-ci de-là, à domicile, pour les besognes supplémentaires et, notamment, comme extra pour servir à table. Comme il déplorait devant nous cette servitude, grand-père lui rappela que Jean-Jacques l'avait subie. L'exemple de Jean-Jacques parut consoler sa fierté récalcitrante. Mais qui pouvait bien être ce Jean-Jacques?
Chez nous on avait renoncé à utiliser les bons offices de Galurin à la suite d'un grand dîner où il reçut la charge des vins. On lui avait recommandé de les annoncer. Triomphalement il ouvrit la porte de la salle à manger, éleva la bouteille en l'air et cria d'une voix de stentor:
—J'annonce le Moulin-à-vent.
Sa nouvelle fut accueillie par un fou rire qui le vexa, car il était fort susceptible. Il quitta la serviette pour devenir porteur de contraintes, titre coercitif un peu obscur et qui semble honorifique. Pour augmenter ses ressources, il consentait à distribuer en ville les billets de faire part quand un mariage ou un enterrement l'exigeait. Une veille d'importantes funérailles, il s'oublia au Café des Navigateurs, et tout le paquet de lettres de deuil demeura sur la banquette. Quand il s'en aperçut, il était trop tard pour entreprendre sa tournée. Adoptant aussitôt la mesure radicale que les circonstances commandaient, il courut noyer le tas compromettant dans les eaux du lac. A la suite de cette immersion, le mort s'en alla presque seul s'emparer de son dernier gîte. Jamais on ne vit de si piteuses obsèques, et il y eut beaucoup de froissements parmi les parents et amis qui n'avaient pas été convoqués et s'empressèrent d'admettre qu'on les avait omis sciemment et méchamment.
Galurin maudissait la société qui l'obligeait à de vils commerces et dont il transmettait les contraintes d'une façon fantaisiste et intermittente. Par surcroît, il réclamait le partage des biens, car il ne possédait rien en propre.
Mais celui qui éteignait tous les autres dès qu'il s'emparait de la tribune, celui qui excellait à imposer les contours arrondis de la forme oratoire aux plaintes désordonnées de Glus et de Mérinos et aux révoltes incohérentes de Galurin, c'était Martinod. Martinod, le plus jeune de tous, avait le don exceptionnel de la gravité. Naturellement solennel, il portait une longue barbe et ne riait jamais. On le voyait très bien sur un mausolée, annonçant le jugement dernier dans un buccin. L'ennui qui émanait de toute sa personne le recouvrait du prestige des pompes funèbres dont le sérieux est indéniable. Au commencement, ce Martinod me déplaisait; il ne regardait jamais en face, et je le soupçonnais de ténébreux desseins. Mais j'avais subi, comme tout le monde, la séduction de sa parole. Il débutait sur un ton pleurard qui apitoyait. On l'aurait cru échappé des plus récentes catastrophes. Quel mendiant il eût fait et que de pièces de cinquante centimes il eût extraites des mains les plus crochues! Puis la voix s'affermissait, ouvrant les coeurs et les cerveaux, et de la bouche intarissable sortaient les plus sonores harmonies. Il annonçait les temps futurs, un âge d'or qui réaliserait l'égalité, celle de la fortune et celle du bonheur. Rien ne serait à personne, et tout serait à tous. J'éprouvais quelque honte à ne pas très bien comprendre, parce que, dans notre groupe, tous comprenaient et approuvaient. Et même, aux tables voisines, on s'arrêtait de jouer et de boire pour l'écouter mieux. Le spectacle qu'il dépeignait était d'une admirable simplicité : les hommes en habits de fête célébraient la nature et s'embrassaient comme des frères. Emerveillé, je le comparais à ma boîte à musique dont la ritournelle faisait tourner une danseuse sur le couvercle.
D'autres fois, sombre, irrité et vindicatif, Martinod accablait la société contemporaine de ses sarcasmes et de ses menaces, si elle ne consentait pas à s'amener immédiatement selon ses conseils. Au nom de la liberté, il mettait l'Europe entière à feu et à sang. J'étais épouvanté, mais, au retour, grand-père me rassurait:
—Il était de mauvaise humeur aujourd'hui. Demain le monde ira mieux.
Ainsi l'humanité nouvelle et colorée que je fréquentais m'apparaissait bien différente de celle où j'avais jusqu'alors vécu en famille ou au collège. Quand nous rentrions, j'avais les joues enluminées: on croyait que c'était le bon air de la campagne. Grand-père n'avait pas eu besoin de me recommander le silence sur nos séances au Café des Navigateurs. Un instinct sûr m'avertissait de n'en point parler à la maison. C'était un secret entre lui et moi. Nous étions complices.
—Tu as de la chance, m'assuraient mes frères aînés qui s'apprêtaient à affronter les redoutables épreuves du baccalauréat et qui, malgré la pénible chaleur de juillet, s'escrimaient du matin au soir sur leurs manuels, pour toi point de collège, point d'examens, pas d'échec possible.
—Et pas de piano, achevait Louise qui, montrant des dispositions pour la musique, était vouée à d'innombrables exercices de doigté.
Jusqu'au petit Jacques qui, rebelle aux premières leçons de lecture et d'écriture, expliquait à son inséparable Nicole que, lorsqu'il serait grand, il ferait comme François.
—Et que fait-il, François?
—Rien.
Je voyais venir le mois d'août sans l'impatience que son prochain retour me communiquait chaque année, et même j'en recevais quelque égoïste regret. Avec les vacances, je perdrais la supériorité que ma convalescence m'attribuait et je rentrerais dans la vie commune. Ou plutôt je pensais y rentrer, mesurant assez mal moi-même le fossé qui s'était creusé entre le petit garçon que j'étais hier et celui que j'étais devenu. Quelqu'un l'avait mesuré avant moi.
Je me trouvais fort occupé entre mes promenades et mes stations au Café des Navigateurs, où grand-père, qui ne pouvait plus se passer de ma compagnie, m'emmenait régulièrement. Bien que je fusse peu porté à observer les faits et gestes des miens, je surprenais de nouveau à la maison un état d'inquiétude et ces conciliabules secrets qui me rappelaient le temps où se débattait le sort du domaine.
La voix de mon père s'entendait à distance, même lorsqu'il la retenait et croyait parler bas:
—Nous ne leur laisserons pas de fortune, disait-il. Ne négligeons rien dans leur éducation. Il faut les armer pour la vie.
Nous armer? Pourquoi nous armer? Il n'y avait rien de plus facile que la vie. J'avais renoncé aux épées de bois, aux biographies héroïques, aux récits d'épopée. Il me suffisait de quelques outils pour gratter la terre qui fournit abondamment aux hommes tout ce dont ils ont besoin. On récolte le nécessaire, on se nourrit de fromage blanc, de crème de lait et de fraises des bois, et l'on écoute Martinod qui prêche la paix universelle et annonce l'âge d'or. Que ce programme était simple! Dès lors, à quoi bon des armes?
Et ma mère répondait à mon père:
—Tu as raison. Nous ne devons rien négliger. Leur fortune, ce sera leur foi et leur union.
Loin d'être touché par ces déclarations de principes, j'imaginais le petit rire dont les accueillerait grand-père et, en me peignant, le matin, devant la glace, je dressais mon visage à prendre des expressions moqueuses.
Dans les conversations que je surprenais sans le vouloir, revenaient les noms des collèges ou lycées de Paris qui préparaient plus spécialement les jeunes gens aux grandes écoles, Stanislas ou la rue des Postes, Louis-le-Grand ou Saint-Louis. Mes parents préféraient un établissement religieux, en quoi tante Dine les approuvait violemment :
—Pas d'école sans Dieu, affirma-t-elle. Tous les coquins sortent des lycées.
—Oh! oh! protesta grand-père que cette véhémence divertissait, j'en suis bien sorti.
Mais il reçut son paquet sans retard:
—Tu ne vaux déjà pas si cher.
Pour atténuer la rigueur de sa riposte, elle ajouta, il est vrai:
—Au moins, depuis que tu promènes le petit, tu es devenu bon à quelque chose.
Mon père, comme s'il cherchait toutes les occasions de rapprochement, transforma en éloge cette constatation bourrue:
—Oui, François vous devra la santé. Et toutes ces belles promenades où vous le conduisez l'attacheront davantage au pays où il vivra et qu'il connaîtra mieux.
Or, je me sentais parfaitement détaché de mon pays et même de la maison. Ce que j'aimais, c'était la terre, la terre vaste et innommée, et non pas tel ou tel lieu, et surtout la terre libre de culture, la terre sauvage des bois, des taillis, des retraites perdues et, à la rigueur, des pâturages, tout ce qui n'est pas labouré et ensemencé. Sur les hommes j'admettais le nouvel évangile de grand-père qui les cataloguait en paysans et citadins. A la campagne les braves gens, tandis que les villes étaient habitées par de méchants individus et notamment des bourgeois qui persécutent les hommes de génie, tels que mes amis du café. Et dans les villes, il y avait des collèges où l'on vous mettait en esclavage.
Le regard de ma mère, pendant que je me livrais à ces réflexions, se posa sur moi, et je crus qu'elle voyait mes pensées, car je rougis. C'est la preuve que je n'ignorais pas ma secrète indépendance.
—Il s'est bien fortifié, dit-elle. Ne pourrait-il pas reprendre tout doucement sa classe? On l'installerait au jardin. Il respirerait le bon air et cependant ne demeurerait pas inactif. L'oisiveté n'est jamais bien bonne.
Je fus stupéfait d'entendre ma mère émettre une si menaçante proposition, ma mère si attentive à écarter de moi toute fatigue, si experte à me soigner, si minutieuse dans sa surveillance. Décidément les rôles étaient renversés: mon père avait paru prendre ombrage de mes sorties avec grand-père, et voilà que maintenant il ne se contentait pas de les autoriser, il les encourageait:
—Non, non, déclara-t-il, une pleurésie est un mal trop grave. Il risquerait encore de pâlir et de s'étioler. Vois comme il a belle mine.
Et, en aparté, il ajouta:
—Mon père est si content de son petit compagnon. Depuis qu'il en a la charge, il est tout changé et rajeuni. N'as-tu pas remarqué?
Ma mère, qui d'habitude l'approuvait, ne manifesta pas son sentiment. Je devinai qu'elle s'inquiétait à mon sujet, mais pourquoi? Ne se réjouissait-elle pas de ma gaieté et de mes joues pleines et roses? Grand-père ne tentait nullement de m'accaparer: il m'emmenait et rendait service de la sorte, et par surcroît, en route, il m'instruisait de mille détails sur les arbres, les champignons, la botanique: sa science était bien plus intéressante que l'histoire, la géographie ou le catéchisme que m'enseignaient mes professeurs. Cette inquiétude, une fois que mon instinct éveillé m'en eut averti, je ne cessai plus de m'apercevoir qu'elle me suivait comme une ombre. Au fond, elle me flattait. Même petit, on aime à inspirer de la crainte aux personnes qui nous aiment: c'est un avantage qu'on prend sur elles, on a déjà l'impression d'être un homme et de comprendre la vie autrement qu'une faible femme.
Un jour ma mère causait dans sa chambre avec tante Dine. Je n'entendis que la réponse de celle-ci qui ne savait rien dissimuler:
—Allons donc! ma pauvre Valentine, tu ne vas pas te mettre martel en tête pour ce garçonnet de rien du tout. Il est sage comme une image. D'abord, je sais bien de quoi ils parlent tous deux ensemble. C'est des choses de la campagne, le bonheur des champs, la paix de la terre, la bonté des bêtes. Un tas de calembredaines, quoi! mais c'est comme les cataplasmes, ça ne fait pas de mal.
Je n'hésitai pas à croire qu'il s'agissait de moi, et je ne fus pas fâché de jouer mon rôle, car on s'agitait beaucoup autour de mes frères aînés qui, bacheliers, prendraient à la rentrée des classes le chemin de Paris, Bernard pour se préparer à Saint-Cyr, et Etienne, qui n'avait pas encore seize ans, pour terminer ses cours et s'orienter du côté des mathématiques, à moins qu'il ne persistât dans son désir de séminaire. Tante Dine se fâchait contre le prix exorbitant de la pension et du trousseau, et nous vantait d'une voix émue le mérite de nos parents qui ne reculaient devant aucun sacrifice financier pour achever notre éducation.
—Ah! ah! ricanait grand-père, ces grands établissements religieux ne s'ouvrent pas pour rien. On y saigne les clients aux quatre veines pour l'amour de Dieu.
Enfin il était convenu que Louise irait passer deux ou trois années au couvent des dames de la Retraite à Lyon. Elle y deviendrait plus sérieuse, et, quand elle sortirait, elle serait une jeune fille accomplie, comme Mélanie alors dans toute la fleur de sa jeunesse, Mélanie qui, jadis, m'invitait à chanter les vêpres devant une armoire ou à poursuivre, un verre d'eau à la main, Oui-oui l'ivrogne, et dont la persistante piété présageait une vocation qu'elle affirmait petite et qu'elle taisait maintenant, sauf peut-être à ma mère.
Ainsi, l'avenir de la famille réclamait, pour s'organiser, bien des réflexions et des décisions. Nous y restions, grand-père et moi, fort étrangers. Le portail franchi, nous ne regardions pas en arrière, ou bien mon compagnon se moquait:
—Et pour toi, petit, qu'est-ce qui se mijote? Veux-tu toujours entrer à l'école de l'adversité?
On m'avait beaucoup plaisanté sur ce chapitre, ce qui ne me divertissait guère. J'avais renoncé à tout projet et ne songeais pas, comme mes frères, à conquérir quelque situation brillante. Il me suffisait de ces propriétés dont on jouit sans jamais s'en occuper, à la mode de grand-père, le lac, la forêt, la montagne, sans compter les étoiles pendant les belles nuits de juillet. Je ne sais même si je ne leur préférais pas les banquettes rouges du Café des Navigateurs, où j'avais l'impression d'être un homme en assistant à l'échange de propos exceptionnels touchant la peinture, la musique et la politique.
Cependant, je ne cessais pas de sentir peser sur moi le regard de ma mère. Pour ne pas me l'avouer, je prenais des allures de liberté. Avec lesScènes de la vie des animaux, j'improvisais des ressemblances blessantes pour toutes les personnes de nos relations; je tournais en ridicule les choses et les gens, et j'affectais même, vis-à-vis de mes frères et soeurs, un ton dégagé, destiné à leur montrer que j'étais fixé sur la vie et n'avais plus rien à apprendre. Par un bizarre phénomène, à mesure que l'on m'initiait à la simplicité des moeurs rurales et à la bienfaisance de la nature, je vois bien maintenant que je devenais plus compliqué. Et toujours, à travers mes attitudes nouvelles, comme s'il cherchait mon coeur, ce regard me suivait.
Maman nous fit peur un jour que nous la croisâmes. Elle se rendait à l'église pour le salut du soir, et nous au café pour notre plaisir. Elle quittait si rarement la maison que nous ne songions pas à la rencontrer. Le nez au vent, nous reniflions d'avance l'odeur spéciale de tabac et d'anis qui nous attendait. Cette femme qui venait à nous, si modeste, si grave qu'on ne songeait pas à la regarder, nous n'y prêtâmes pas attention. Nous fûmes bien surpris quand elle nous aborda et nous demanda:
—Où allez-vous?
Que répondrait grand-père? Nous avions affiché bien haut notre dédain de cette ville que nous traversions allégrement. Livrerait-il le secret que je savais si bien garder? Il ne fut pas embarrassé le moins du monde:
—Acheter le journal, ma fille.
Lui non plus n'avouait pas nos visites au Café des Navigateurs. Ma mère nous laissa continuer notre route. Quand elle eut tourné à gauche dans la direction de l'église, grand-père se réjouit de la bonne farce qu'il avait jouée. Cependant elle n'avait pas voulu paraître douter d'une réponse qui ne l'avait pas trompée. Je le sais, parce que je la vis rougir du mensonge que nous avions commis.
Une autre circonstance devait révéler directement sa clairvoyance et ses alarmes.
Un dimanche matin, comme je franchissais la porte de la maison avec grand-père, elle nous recommanda de rentrer bien exactement pour l'heure de la messe. Elle m'y conduirait elle-même, bien qu'elle eût déjà rempli ce devoir à la pointe du jour, comme elle en avait l'habitude. Nous fûmes abordés au retour par Glus et Mérinos, couple aimable et altéré qui nous entraîna, malgré nous, à l'apéritif. Nous ne resterions que deux ou trois minutes, tout au plus, et nous étions en avance. Mais nous tombâmes sur Martinod qui pérorait avec une verve abondante. Toutes les tables l'écoutaient, le buvaient, l'applaudissaient. Une atmosphère d'enthousiasme l'environnait, et la fumée des pipes montait comme l'encens autour de lui: il décrivait avec des détails si pittoresques et si colorés l'ère prochaine de la Nature et de la Raison que l'on vivait par avance dans ces temps glorieux. Quelle fête, celle d'une humanité généreuse qui renonçait aux divisions de castes, de classes, de peuples, aux frontières et aux guerres, aux gouvernements et aux lois et partageait fraternellement les richesses de la terre! L'orateur transfiguré déchirait les voiles de l'avenir et montrait le soleil futur comme l'ostensoir d'or à la procession. Ce fut si beau que nous en oubliâmes la messe. Lorsque, rassasiés d'éloquence, nous nous décidâmes à rentrer, l'heure de la dernière était passée.
A la grille, grand-père, dégrisé, commença de manifester quelque trouble. Moi, je n'éprouvais pas de remords. Une autre responsabilité couvrait la mienne. Pourtant, quand j'aperçus, derrière la persienne à demi close, l'ombre qui s'inquiétait si vite des absents, je me sentis moins fier et j'eus conscience d'une mauvaise action. Ma mère descendit à notre rencontre. Nous la trouvâmes déjà sur le pas de la porte, et si pâle que nous ne pouvions plus nous méprendre sur l'importance de notre retard. Sa voix livrait son anxiété quand elle s'informa:
—Que vous est-il donc arrivé?
—Mais rien du tout, répliqua grand-père.
—Alors, pourquoi avoir fait manquer la messe à cet enfant?
—Ah! nous avons oublié l'heure.
Grand-père, cette fois, se grattait le sourcil et s'excusait comme un coupable. Les yeux de ma mère se voilèrent immédiatement. Un instant plus tôt ils étaient limpides. Leur rayon qui traversait cette humidité soudaine m'atteignit. Atténué par la brume des larmes, il ne pouvait pas être bien redoutable, il n'aurait pas dû me pénétrer, et je n'en ai pas oublié la puissance. Les confesseurs de la foi devaient fixer les bourreaux avec ces yeux-là. Leur flamme divine, je crois bien l'avoir vue.
Si petit que je fusse, je compris que ma mère tremblait de respect filial. Une obligation plus impérieuse la contraignait à parler, et elle parla:
—Nous ne vous avons pas confié cet enfant, mon père, pour le soustraire à ses devoirs religieux. Pour son âme et pour nous, vous ne deviez pas l'oublier.
Elle avait parlé avec fermeté et douceur ensemble, et de l'effort qu'elle avait fait son visage déjà pâle à notre arrivée était devenu si blanc que pas une goutte de sang n'y demeurait.
…Plus tard, bien plus tard, j'étais un jeune homme, et je me préparais à partir pour un rendez-vous. La femme que j'aimais —pour combien de temps? —avait promis sa trahison à mon plaisir, mais je ne songeais qu'à sa beauté. Ma mère entra dans ma chambre. Elle n'osait pas me parler; comme autrefois elle tremblait et d'un autre respect qui était le respect d'elle-même. Je ne savais pas où elle voulait en venir, et j'éprouvais de la gêne d'être ainsi retenu. Elle me posa la main sur l'épaule:
—François, me dit-elle, écoute-moi, il ne faut jamais prendre ce qui est à autrui.
Je protestai de mes intentions et je secouai, en partant, cette importune parole qui me rejoignit sur la route et m'accompagna. Par quel avertissement de sa tendresse ma mère avait-elle deviné où j'allais? Elle me regardait avec ces mêmes yeux voilés d'un peu de brume. C'était déjà presque une vieille femme à cause du malheur bien plutôt qu'à cause des années. Et dans cet amour léger, vers lequel je courais en chantant, j'aperçus distinctement la faute…
Grand-père ne tenta pas de se défendre. Il n'appela pas à son aide le petit rire sec qui lui servait si commodément à se débarrasser de ses adversaires sans argumenter. Après avoir murmuré assez piteusement: « Oh! mon Dieu, la belle affaire!» il chercha à gagner l'escalier pour monter à sa tour. Là, du moins, il serait à l'abri de tous reproches. Mon père, qui descendait, se trouva lui barrer la route. Le conflit était imminent. Et, par la pente naturelle de mon enfantine logique, voici que je me rappelais ce retour de la procession qui m'avait révélé pour la première fois le même antagonisme: mes parents, tout vibrants de la cérémonie que grand-père compara à la fête du soleil, et mon enthousiasme fauché. Mais j'étais disposé à prendre ce souvenir à la légère: sans m'en douter, j'avais changé de camp.
Grand-père, quand il entendit les pas sur les marches, me parut plus gêné. Il ne pouvait éviter la rencontre. Or, elle se passa le plus tranquillement du monde. On causa du bon temps, de la promenade, des récoltes. Par générosité, par déférence, pour éviter une scène de famille ou pour épargner un ennui à mon père, ma mère garda le secret sur notre retard.
Mais elle ne me vit plus sortir avec grand-père sans poser sur moi ce regard dont je sens encore l'angoisse. Par une ingénieuse combinaison, elle nous adjoignit Louise ou même la petite Nicole qui trottinait derrière nous et dont les jambes de sept ans avaient peine à nous suivre. Nous partions en bande, et grand-père se montrait fort mécontent de ces nouvelles recrues:
—Je ne vais pas, marmonnait-il, traîner après moi toute la smala. Je ne suis pas une bonne d'enfants.
—Allons donc, répliquait tante Dine, de si jolies jeunesses, tu es trop heureux de t'exhiber dans leur compagnie.
Cependant j'estimais comme lui que la présence de mes soeurs nous gâtait nos courses. Avec les femmes, on ne peut plus causer de rien, elles ne comprennent pas les choses de la terre, et elles se fâchent dès qu'il s'agit de religion. Je n'étais pas éloigné, moi qui avais montré tant de ferveur en premier communiant, de penser que ma mère exagérait l'importance de notre office manqué. Je me croyais libre parce que j'avais l'esprit fermé à tout enseignement qui ne me venait pas de grand-père. Libre, chacun pouvait agir à sa guise. Nous n'empêchions pas les autres d'aller à la messe, et même à la grand'messe, et aux vêpres pardessus le marché.
Les vacances achevèrent de déranger nos tête-à-tête. Après les vacances, ce serait la rentrée, et je reprendrais ma place parmi les petits collégiens de mon âge sans même savoir que ces trois mois écoulés m'avaient changé le coeur.
Après cette longue convalescence, je retournai, en effet, au collège. C'était un vieux collège où de bons religieux distribuaient une instruction émoussée. On y pouvait travailler quand les camarades n'y mettaient pas trop directement obstacle, mais il était plus commode de s'y livrer à des industries clandestines, telles que l'élevage des mouches et des hannetons, la caricature, les lectures défendues et même les explorations dans les corridors. La surveillance n'y dépassait pas l'instruction. Jamais l'idée ne m'était venue de considérer comme une prison ce bâtiment tout percé de portes et de fenêtres, où l'on entrait et d'où l'on sortait à volonté sous l'oeil paterne d'un nouveau portier uniquement occupé de ses fleurs et d'une tortue dont il observait les moeurs. Mais j'étais né au sentiment de la liberté, et partant à la notion de l'esclavage. Je m'exerçai donc à me trouver malheureux.
Les jours de sortie, je reprenais mes promenades avec grand-père. Notre complicité, d'elle-même, s'établit. Si l'un ou l'autre de mes frères et soeurs nous était adjoint, nous n'échangions que des propos rassurants. Quand nous étions seuls, nous nous exaltions sur le bonheur des champs et sur la fraternité des hommes, à quoi, seule, la propriété, avec toutes ses clôtures, s'opposait. J'apprenais que l'argent est la cause de tous les maux, qu'il convient de le mépriser et supprimer, et que les seuls biens nécessaires ne coûtent rien, à savoir la santé, le soleil, l'air pur et la musique des oiseaux, et tout le plaisir des yeux. Mes professeurs, plus soucieux de latin que de philanthropie, négligeaient de me l'enseigner autrement que par leur exemple auquel je ne prêtais pas attention. Plus de villes, plus d'armées (et Bernard qui préparait Saint-Cyr et qu'on avait oublié d'informer de ces vérités!), plus de juges, plus de procès perdus, plus de maisons. J'estimais que grand-père allait tout de même un peu loin. Plus de maisons? et la nôtre? la nôtre qu'on avait réparée et toute remise à neuf. Peu m'importaient les autres, pourvu qu'on l'épargnât.
—Mais non, petit nigaud, les peuples de pasteurs dormaient à la belle étoile. C'est plus hygiénique.
Abraham, quand il s'en allait dans la terre de Chanaan, devait dormir à la belle étoile, et de même les bergers que nous avions rencontrés menant leurs moutons à la montagne.
Nous revînmes aussi en pèlerinage au pavillon que je devais appeler le pavillon d'Hélène, et l'on nous revit ensemble, de temps à autre, au Café des Navigateurs, de sorte que je ne perdis pas entièrement contact avec mes amis.
J'entrais dans ma quatorzième année, je crois, à moins que ce ne fût un peu plus tard, lorsque la ville fut le théâtre de grands événements. Par le moyen des élections, on entreprit le siège de la mairie, et le cirque Marinetti installa sa tente et ses roulottes sur la place du Marché. Je ne sais lequel de ces deux faits inégaux eut pour moi le plus d'importance.
A la maison, avec les préoccupations nouvelles de notre avenir, le ton de la conversation devenait plus grave. Plus d'une fois je surpris mon père et ma mère qui s'entretenaient mystérieusement de la majorité de Mélanie:
—Le moment approche, disait mon père. J'ai promis. Je tiendrai ma promesse. Mais ce sera dur.
Et ma mère de répondre:
—Dieu le veut. Il nous donnera la force nécessaire.
Cependant elle montrait, moins que mon père, de la tristesse quand elle parlait de ma soeur. De quelle promesse s'agissait-il et qu'est- ce que Dieu voulait? Je me souvenais bien de la gravure de la Bible qui représentait le sacrifice d'Isaac, mais, depuis la messe manquée, j'étais moins crédule aux exigences de Dieu.
Mélanie fréquentait l'église, visitait les pauvres et répandait de l'eau sur sa brosse le matin afin d'aplatir plus vite ses cheveux blonds qui bouclaient naturellement et refusaient de se réduire en bandeaux. Je savais ces détails par tante Dine, qui ne cessait de répéter:
—Cette enfant est un ange.
On ne pouvait plus se disputer avec elle. Mes parents ne lui donnaient plus d'ordres; ils s'adressaient à elle avec douceur, comme s'ils la consultaient. Moi-même, sans savoir pourquoi, je n'osais pas la brusquer et, m'accoutumant peu à peu au respect, je me détachais d'elle et ne recherchais plus sa compagnie.
Les autres aînés ne reparaissaient qu'aux vacances. Louise, de son pensionnat de Lyon, écrivait de tendres lettres que je trouvais un peu niaises, parce qu'il y était souvent question de cérémonies religieuses et des visites de la supérieure ou du passage de quelque missionnaire. Bernard, brièvement, racontait sa vie à Saint-Cyr, où il venait d'entrer. Et Etienne multipliait des allusions obscures à ses projets qui s'accordaient avec ceux de Mélanie. Je ne pouvais m'abaisser jusqu'à jouer avec mes cadets, la délicate Nicole qui ne cessait de déranger ma mère pendant qu'elle écrivait aux absents, et le tumultueux Jacquot pour qui j'eusse volontiers rétabli les fortes disciplines dont je ne me souciais plus pour moi-même. Je les traitais de mon haut: ils ne pouvaient me comprendre. De sorte que mon véritable camarade, c'était grand-père.
Deux ou trois fois, mon père, choqué de mes silences ou de mes airs sucrés, s'en plaignit dans ces conseils de famille dont les enfants ne manquent guère d'attraper des bribes:
—Cet enfant est un cachottier.
Ma mère, toujours un peu inquiète à mon égard, ne protestait pas; mais tante Dine, prête aux excuses, affirmait d'un ton doctoral que je m'épanouirais sous peu. Loin d'être reconnaissant à cette inébranlable alliée, je me moquais de son fanatisme pour bien afficher la supériorité de mon intelligence.
Le cirque et les élections troublèrent donc la ville en même temps. Chaque jour, en traversant la place du Marché, je m'intéressais au lent dressage de la tente et à la pose des gradins, préliminaires des représentations. A la maison, on causait plus volontiers de l'avenir du pays. Je n'étais pas aussi étranger qu'on pouvait le croire à la politique. Mes opinions seulement étaient incertaines. Je savais que certains jours, tels que le 4 septembre et le 16 mai, étaient des anniversaires inégalement célébrés, qu'on avait expulsé tous les religieux, sauf les nôtres, et qu'il y avait une expédition en Chine. Cette expédition, par hasard, ne rencontrait que des critiques.
—Qu'on laisse donc ces gens-là tranquilles! réclamait grand-père.
Et mon père de hocher la tête:
—On oublie le passé. Un peuple vaincu ne doit pas disperser ses forces.
Je n'ignorais pas qu'il avait pris part à la guerre, —pour celle-ci on disait simplement: la guerre, —et je l'imaginais très bien à la tête d'une armée, tandis que grand-père avait dû toujours préférer son violon et son télescope aux sabre, fusils, pistolets et autres engins meurtriers. Le Café des Navigateurs avait beau mépriser tout entier la gloire militaire, elle gardait encore pour moi son prestige. Cependant, je ne comprenais pas très bien comment le garde-français et le grenadier du salon avaient pu mourir l'un pour le Roi, l'autre pour l'Empereur, et mériter néanmoins les mêmes éloges, alors que les partisans de l'Empereur échangeaient des injures avec ceux du Roi.
—Pour les soldats, m'expliqua mon père, il n'y a que la France. Il n'est pas de plus belle mort.
Grand-père, qui assistait à la scène, déclara que la plus belle, à son avis, c'était de mourir pour la liberté. Mais il n'insista pas et je vis qu'il avait fâché mon père, malgré le silence qui suivit.
Cette idée le tarabustait, car il y revint lors de notre prochaine sortie et m'entretint, avec plus d'exaltation qu'à son ordinaire, d'une époque resplendissante qu'il avait connu et auprès de laquelle la nôtre n'était que ténèbres. La nôtre me semblait supportable avec les promenades et le café. On avait alors, une seconde fois, délivré la liberté, comme sous la Révolution, et quand la liberté est délivrée, une ère de paix et de concorde universelle commence. Déjà les citoyens d'un même élan fraternel, travaillaient en commun dans de vastes ateliers nationaux. Une rémunération modeste, mais égale pour tous, pour les faibles et pour les forts, pour les malingres et les robustes, apportait à chacun le contentement du pain quotidien désormais garanti.
—C'est, dis-je, ce que réclame M. Martinod.
—Martinod a raison, reprit mon compagnon, mais réussira-t-il où nous avons échoué?
—Vous avez échoué, grand-père?
—Nous avons échoué dans le sang des journées de Juin.
Nous avons échoué dans le sang des journées de Juin…Le sens de ces mots pouvait m'échapper: ils faisaient une musique pareille à un roulement de tambour. Autrefois, il y avait trois ou quatre ans, je m'étais excité sur d'autres paroles mystérieuses telles que la plainte du Merle blanc:J'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois, et encore celle du Rossignol:Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Maintenant, j'en trouvais la mélancolie un peu fade, et je leur préférais ce nouveau rythme douloureux et guerrier. Touché au coeur, je réclamai la suite, comme pour les histoires de tante Dine quand j'étais petit:
—Et alors, qu'est-il arrivé?
—Un tyran.
Ah! cette fois, j'étais fixé. Un tyran, un hospodar, quoi! l'hospodar de tante Dine, le fameux homme habillé de rouge qui commandait avec de grands cris.
—Quel tyran? m'informai-je pour être complètement renseigné.
—Badinguet. Napoléon III. D'ailleurs, tous les empereurs et tous les rois sont des tyrans.
Non, décidément, je ne comprenais plus. La lueur de vérité que j'entrevoyais s'éteignait. Mon père, à table ou dans les conversations qu'il avait avec nous, ne manquait pas de nous enseigner le respect et l'amour pour la longue suite de rois qui avaient gouverné la France, et que presque toute la mauvaise peinture du salon, sauf le grenadier et les derniers portraits, avait servis. Il parlait de la puissance des nations aussi souvent que grand-père de leur bonheur. Le grand Napoléon, dont tous les collégiens connaissent l'épopée, avait ruiné le pays, mais tout de même, c'était le plus grand génie des temps modernes. Quant à Napoléon le petit, nous lui devions la défaite et l'amoindrissement. Chose curieuse: ces événements dont il était question à la maison ne me paraissaient avoir aucun lien avec ceux qui figuraient dans mon manuel d'histoire. On ne reconnaît pas dans les plantes d'herbier celles qui poussent dans les champs. Or, quand mon père célébrait les rois, jamais grand-père ne soulevait une objection. Il n'approuvait ni ne désapprouvait. Et voici qu'il me déclarait d'un ton péremptoire que tous les rois étaient des tyrans. Pourquoi se taisait-il à table quand il était si sûr de son opinion? Sans doute ne voulait-il contrecarrer personne, afin de ne pas soulever de disputes, et, dès lors, je m'expliquai son effacement par sa délicatesse, ce qui m'incitait à lui donner raison.