IV

Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l'acquisition desGirouettes. Je m'informai de lui dans le pays. Beaucoup de cultivateurs l'avaient vu autrefois.

—Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!

—Il a ici un beau domaine?

—Eh! pardi! c'est selon…

—Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher…

—Cher? c'est comme on l'entend; les années sont «traîtres»… Et son fils à m'sieu Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?…

C'était à moi de répondre. J'interrogeais un autre:

—M'sieu Quinqueton? un homme qui avait le cœur sur la main;… de l'amour-propre, par exemple!

—Il a du bien?

—Il en a.

—Mais il paraît qu'il n'y met plus les pieds?

—Ça, c'est la pure vérité.

—Comment expliquez-vous?…

—Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!… J'avons seulement pas été deux ans à l'école…

A un autre!

—M'sieu Quinqueton, oh! oh!… Fallait le voir du temps du phylloxera: il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché! en a-t-il planté!… Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en voilà! sous prétexte que l'«américain» allait décupler la récolte!

—Et le résultat de l'«américain» a été trompeur?

—Il a été trompeur et il ne l'a pas été…

—Mais dans le cas de monsieur Quinqueton?

—Eh! pardi, le cas de monsieur Quinqueton est pareil aux autres, allez…

—Le pays n'est pas endetté?

—Endetté? c'est-il donc qu'il l'est, endetté, m'sieu Quinqueton, que vous voulez dire?

—Ce n'est pas moi qui le prétends.

—C'est des on-dit! rapport à ce qu'il se cache. On ne le voit plus. Il était faraud! Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l'eau qui lui montait à la vue; il vous regardait au travers d'une ondée, parole d'honneur! Tenez! quand il disait comme ça: «C'est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!» y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.

—Dites-moi, les affaires de monsieur Quinqueton sont mauvaises?

—Oh! oh! c'est selon…

—On m'a dit que son bien était hypothéqué.

—Oh! alors, si on vous l'a dit, vous en savez autant que ceux-là qui vous l'ont dit… Et moi, donc, à cette heure, voilà que j'en sais aussi long comme vous…

Je fus pris du remords de n'avoir pas conservé de relations avec ce pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage? Aussitôt mon retour à Paris, j'envoyai une lettre de faire part au juge de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat desGirouettes, ce qui eût été l'aveu que je connaissais ses déboires.

Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d'un énigmatique assemblage de mots dont l'un était pour le moins étrange. Sous le nom de M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait écrit:

«Heureux et fier de tout ce qui peut lui rappelerTRISTAN DE MÉLISANDE, adresse ses compliments au jeune couple.»

«Heureux et fier de tout ce qui peut lui rappelerTRISTAN DE MÉLISANDE, adresse ses compliments au jeune couple.»

Je me livrai à des supputations afin d'établir approximativement l'âge que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l'hypothèse de la sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d'ailleurs, un notaire aussi méticuleux que maître Camus ne m'eût point dit «juge de paix» si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire.

«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil n'avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du pouvoir d'évoquer un Tristan de Mélisande?… Je demandai à ma femme si elle n'avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande… Elle n'en avait point, mais elle eut une inspiration:

—C'est un nom plus beau que nature, dit-elle; c'est quelque pseudonyme; le fils de votre monsieur Quinqueton doit écrire…

—Bravo! ça y est!… Tristan de Mélisande enveloppe d'arabesques gracieuses l'humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux pseudonyme et un métier d'imagination sont la conséquence logique des embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de Seringapatam!

Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de l'acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa en suspens notre dernière hypothèse.

Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton», et ne faisait aucune allusion à Tristan de Mélisande. Prosper m'appelait: «Mon vieux Francis», me complimentait de l'heureux événement que son papa venait de lui apprendre, puis s'égayait au souvenir de nos jeunes années et m'appelait «sa vieille branche», puis m'entretenait «d'une large entreprise de vulgarisation» qu'il avait faite récemment, qui lui avait coûté les «yeux de la tête», puis s'assombrissait et confessait qu'il avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis entonnait un hymne en l'honneur de l'esprit positif et ordonné qu'il m'avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une «brillante situation», puis me priait de lui envoyer cent francs.

En post-scriptum: «Motus à papa!»

Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma lettre de faire part. Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu'il y fût contraint par la nécessité. Ma femme, qui s'intéressait à son voisin de campagne, fut touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l'énigme du «Tristan de Mélisande». Nous délibérâmes: enverrai-je le secours demandé, ou irai-je moi-même à l'adresse indiquée par Prosper: «53, rue Hégésippe-Moreau»? Voyons!… Prosper devait avoir passé trente-cinq ans… garçon… Paris… embarras d'argent prolongés, sans doute, depuis le premier emprunt de son père—affaire Quinqueton (Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne:—j'allais tomber dans un faux ménage, sous les toits, avec enfants, c'était probable. Peut-être Prosper préférait-il que je ne connusse pas de si près sa misère… Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n'était pas venu, honteux sans doute d'être mis comme un pauvre.

—Allez toujours jusque chez le concierge, après tout!

—Et puis, qui est-ce qui m'empêcherait de demander: «Vous n'auriez pas ici, par hasard, un monsieur Tristan de…»

Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une forte odeur d'ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à l'entrée, un tapis à l'escalier.

Je préparais mon: «Vous n'auriez pas ici, par hasard, un monsieur Tristan de…» mais un instinct plus profond que nos volontés guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:

—Monsieur Prosper Quinqueton, s'il vous plaît?

Une voix du Midi, joyeuse, résonna.

—Hé! à l'entresol-edonc-que!

—A l'entresol! Ah! très bien… Mais, dites-moi, madame, croyez-vous que je puisse le déranger?

—Hé! pourquoi donc-que?

—C'est que je ne connais pas ses habitudes… Est-ce qu'il est seul?

—Méoui!

Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s'offrait à mon service. Je crus devoir en profiter pour glisser une question:

—Et monsieur Tristan de Mélisande?…

La face de la concierge s'arrondit comme une lune; dans cette lune, une autre s'ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu'à la luette. Et il sortit de là, comme un jet d'air comprimé:

—Céle méme!

Je fis l'étonné. La concierge riait de tout son cœur; quand elle put articuler à nouveau, elle dit:

—Cédéfanntésies!

Je pressai, à l'entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle une sonnerie électrique. Un pas d'homme se fit entendre. Mon cœur palpitait un peu, je l'avoue, à l'idée de retrouver tout à coup mon camarade Prosper, que je n'avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la vérité j'avais aussi une crainte, que venaient de m'inspirer la maison d'aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l'entresol au lieu de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante.

Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu'il me rappelât le jeune Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son papa et d'aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des palmes académiques.

Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s'écria, me prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m'appelait: «mon pauvre Francis!… ah! mon pauvre vieux! ah! sacré bougre!» Il me scrutait le poil et l'habit. «Ah! mon pauvre ami!… Mais c'est que tu n'as pas changé, non!»

—Cependant tu ne me reconnaissais pas.

—Depuis le temps!

—Comment va ton père?

—Papa? très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n'est plus de la classe!…

—Et toi?

—Eh bien!… moi…

—Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta situation?

Il eut la physionomie d'un aveugle à qui l'on parle de la lumière. Je compris qu'il n'avait jamais eu de situation.

—Voilà, dit-il. Mon père m'a toujours fait une petite pension, même convenable. Je reconnais que j'ai été des privilégiés du sort. Il m'a dit, en m'envoyant à Paris: «J'ai confiance en toi; travaille, tu arriveras. Je ne veux pas t'influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien; je sais ce que c'est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que, Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t'aider; mais il ne faut pas compter sur la fortune… Va, débrouille-toi, en attendant, avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père: «Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté,—eh bien! ce jour-là, je serai content de toi.»

—Et qu'as-tu fait, une fois à Paris?

—Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!

—On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!…

—Tu ne crois pas si bien dire! J'allais tous les mois à Vendôme. Dans le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah çà! qu'est-ce que j'ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j'avais fait? Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu'il n'y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les camarades qu'on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c'est bien le moins! le soir, petite noce inévitable si l'on veut se conserver quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans dire; puis réflexion sur ce que l'on fera. Bonne résolution: j'écrirai demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et un Tel; coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d'Un Tel et d'Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l'intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L'un d'eux raté: c'était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui m'obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de quarante-huit heures… Et voilà!…

—Les mois s'écoulent…

—Et les années!… un ouragan qui passe!

—Tout de même, tu t'aiguillais bien, je suppose, vers une direction déterminée?

—Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait que c'était le droit; aujourd'hui c'est le journalisme.

—Tristan de Mélisande!…

—Tu as vu mon pseudonyme?

—Heu… heu…

—Tu m'obligerais, si tu l'as vu, en me disant dans quel endroit… Oh! ce n'est pas pour moi! C'est pour mon père. Quand un journal parle de moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est si heureux! Ne ris pas, c'est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c'est à Vendôme que je suis célèbre!… Mais, au fait, qui t'a dit que Tristan…?

—C'est ton père… un mot sur une carte.

—Tu vois! il ne peut pas se tenir d'apprendre à tout le monde que son fils a un nom dans la presse. Je m'aperçois que c'est par sa carte seulement que tu connais mon pseudonyme.

—Je lis si peu!

—Ah! mon pauvre vieux, qu'on a de mal à se répandre!… Ils sont là un tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c'est le canon qu'il faudrait pour les déloger!

—Et qu'est-ce qu'a publié ce Tristan de Mélisande?

—Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible. Publier est un monopole. Ils m'amusent avec leur «publier». Publier, c'est avoir un journal, un éditeur. Si j'avais publié, mon cher, je serais célèbre: j'ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre civilisation!… Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu veux que j'inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?… Publier!… non, mon vieux, non, tant qu'un monsieur qui détient la place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n'est pas crevé, et qu'on ne s'est pas assis dans son fauteuil en jouant des poings…

—Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une certaine compétence?…

—Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar qui connaissait les mœurs de la République! J'ajouterai: «et des relations», ce qui facilite la montée à l'assaut.

—Tu t'es fait des relations?

—Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était tout baba. Il est venu ici, il faut te dire, pendant l'Exposition. Le nombre de personnes auxquelles je l'ai présenté, fabuleux! Des directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des cabots, et des actrices, des danseuses célèbres, des gens du monde, même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je n'aurais pas cru ça, je te l'avoue. J'ai passé ma vie à Vendôme au milieu de gens distingués, mais je n'avais pas compté que je serrerais la main à tant «d'illustrations». Je l'avais fait habiller, coiffer, chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit tant pour cent: il était superbe. Tous les soirs au théâtre, à l'œil, comme de juste, et aux répétitions générales; et des coups de chapeau, et des clins d'œil, et des poignées de mains!… «Qui est-ce?—C'est Un Tel!—Tu le connais?—Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le bouquet: au quatorze juillet, pendant qu'il était là, j'ai eu les palmes.

—Le couronnement d'une carrière, pour beaucoup.

—Alors, devant cela, qu'est-ce que tu veux qu'il dise, papa?

—Pauvre papa!

—Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le vieillard Siméon, sonNunc dimittis, et s'en est allé à Vendôme, où il repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.

—Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon avec qui j'ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à madame Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu y étais allé.

—Tout est illusion.

—Non! pas ton état présent.

—Mon état présent? Mais ne va pas t'imaginer!… Mon cher, je suis tout simplement à la veille d'obtenir la plus belle situation. Il va se créer à Paris…

—Ah! ce n'est pas créé!

—Toi aussi, tu es bien resté le même!… Eh bien! non, ce n'est pas créé. Mais il n'y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées sur la confiance en un état de choses qui n'est pas, mais qui sera par le fait même qu'on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un journal…

—Passons.

—Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l'autorité, bref, l'assiette au beurre, change de mains… Une génération chasse l'autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes; ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons… Et, à ce propos, puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d'amitié en te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux souscripteurs…

—Je te remercie, Prosper.

—Nous n'acceptons pas le premier venu!… Eh bien, mon ami, dans cette grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et, tu m'entends bien, je me considère commey étant déjà assis, et les pieds dans ma chancelière…

—Sinon les coudes au guichet de la caisse!…

—Tu es dur. Évidemment je n'en suis pas à passer à la caisse; et c'est ce qui te prouve le sérieux de l'affaire; il ne s'agit pas pour ces messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous laquelle se présente l'entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n'ai pas pu frapper à cette porte avant d'en avoir acquis régulièrement tous les droits, sans quoi je n'aurais pas pris la liberté de solliciter de ta vieille amitié la petite avance…

—N'en parlons pas.

—Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu'il m'est interdit de m'adresser à mon père. Écoute-moi; c'est une petite histoire. Papa m'avait donné dix ans au maximum pour me débrouiller à Paris. Ce n'est pas lui qui m'aurait jamais fait observer que la dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de l'ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme… c'était après l'Exposition… mon pauvre papa était si glorieux d'exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de compliments!… comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne sais quelle mouche m'a piqué; spontanément, sans la moindre préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à son oreille, et je lui susurre la phrase que j'avais sur la langue depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n'a pas soufflé mot, tant ça l'a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu'il se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin d'emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de triomphe!…» Le coup avait porté. Puis il m'a dit, plus simplement, une minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n'ai pas regretté mon mouvement.

—En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?

—D'expédients de toutes sortes… J'ai toujours eu une belle écriture; je passe une partie de la nuit en copies… J'ai été typographe… J'ai été contrôleur dans un petit théâtre… J'ai eu un emploi aux Pompes… Mon ruban m'est avantageux.

—Tu as dû perdre bien des amis?

—Je m'en suis fait d'autres: il y a une certaine commisération, chez les gens de lettres, pour les pauvres bougres…

—Mais tes amis influents?

—Toutes les fois que j'ai obtenu un semblant de secours ou de place, c'est à de presque aussi gueux que moi que je l'ai dû.

—Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer…

—Si mon père venait à Paris!… Qu'il soit témoin de ma déchéance, non! non! J'aime mieux m'imposer des sacrifices et sauvegarder les apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de cesleitmotivqu'il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, mon garçon!…» Je dois citer un nom; j'en cite un, ou deux, ou davantage!

—Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?

—C'est mon bonheur et c'est mon supplice. Lorsque j'ai eu un emploi, la difficulté était de m'absenter, et j'en ai perdu plusieurs pour avoir manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j'y vais. Y demeurer, toutefois, m'est interdit, sous peine de culbuter le château de cartes où ma réputation est assise. Te l'avouerai-je? Tu vas te moquer de moi, mais tant pis! J'ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour l'homme sans mérite, la bonne odeur de l'encens; et quelque chose de mes intimes convoitises en est satisfait. C'est peut-être odieux, ce que je t'avoue là, ou ridicule; mais je n'en suis pas à ça près…

—Et qui voit-on encore à Vendôme?

—Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.

—Autant que je m'en souvienne, le père Potu n'était pas un bonhomme à s'en laisser conter?

—Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t'assure. La seconde fille est fort intelligente…

—Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?

—Mon père, depuis longtemps, semble s'en désintéresser.

—Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m'employer à chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?

—Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution pratique, elle est toute trouvée: c'est celle dont j'ai eu l'honneur de t'entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à quatre cent mille exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j'ai sollicité de ta complaisance… Que dis-je? remboursé au centuple! Si tu veux bien abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme arriéré, et profiter de l'avantage tout amical que je t'offre de couvrir la première émission…

—Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d'y songer. Mais, dis-moi, ton père n'est pas engagé dans l'affaire du journal?

—Papa est un terrien: il ne croit qu'à la vigne et au blé. Mais je ne désespère pas de le convertir à l'évidence. Ah! il est clair que si j'apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père; que si je t'amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d'autant!…

—Eh bien! adieu, Prosper.

—Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!…


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