Le collége des druides ne tarda pas à s’alarmer de ces oracles voyageurs, nécessairement sujets à se contredire entre eux.
Comme il avait autrefois institué un seul arbreofficiel, il ne reconnut qu’à certains chevaux, élevés sous ses yeux dans les enceintes sacrées, le don spécial de fournir des présages authentiques.
Ces chevaux, à la robe blanche et immaculée, nourris aux frais du trésor public, n’étaient soumis à aucun travail, à aucune des entraves de la selle et du licou. Fiers et indomptés, la crinière au vent, ils erraient en toute liberté à travers les hautes futaies. Grâce à leurs mouvements plus libres, par conséquent plus sûrs au point de vue de la pronostication, ces chevaux-prophètes, qui faisaient presque partie du clergé druidique, jouirent longtemps dans tous les pays celtes d’une autorité incontestable, qui, un beau jour cependant, se trouva contestée.
D’autres êtres animés leur firent concurrence, et ces adversaires des chevaux, le dirai-je? ce furent les femmes. Les femmes se trouvèrent douées tout à coup, au plus haut degré, du don de seconde vue, d’inspiration, d’intuition, de divination.
Forcés par le sentiment public de se prononcer, les druides admirent chez elles (c’est Tacite qui nous l’apprend) quelque chose de plus instinctif, de plus divin que chez les hommes, et même que chez les chevaux. Leur organisation facilement impressionnable les prédisposant au don de prophétie: «c’est qu’en effet les femmes agissent plus volontiers par un instinct naturel et irréfléchi que par prudence et par raison.»
Cette dernière et malséante explication n’est pasde Tacite, ni de moi, grand Dieu! Elle appartient en propre à M. Simon Pelloutier, déjà nommé. Que chacun réponde de ses œuvres.
Les druides firent pour les femmes ce qu’ils avaient fait pour les chevaux, ce qu’ils avaient fait pour le gui et pour les arbres. Ils ne reconnurent pour vraies prophétesses que celles qui déjà subissaient le plus près d’eux possible les influences du chêne sacré: c’est-à-dire leurs épouses et leurs filles.
Le système de la centralisation des pouvoirs ne date pas d’hier.
Il y eut alors des druidesses comme il y avait des druides. Les druides tenaient école de jeunes gens; là le maître disait à ses disciples le mouvement des astres, la forme et l’étendue de la terre, les diverses productions de la nature, l’histoire des ancêtres, reproduite, sous forme de poëmes, par les bardes; ils leur apprenaient tout, excepté à lire et à écrire. La mémoire y suffisait. De leur côté, les druidesses ouvrirent des écoles de jeunes filles; elles enseignèrent à celles-ci le chant, la couture, les pratiques du culte, la connaissance des simples, et même la poésie; leur faisant apprendre par cœur des vers spécialement composéspour elles. Ces vers, d’un lyrisme douteux, nous devons le penser, les initiaient à l’art de faire le pain, de préparer la bière, et autres petits détails de cuisine et de ménage.
Les druidesses exerçaient aussi la médecine. Cette triple prérogative de femmes-docteurs, d’institutrices, de prophétesses, finit par les rehausser à tel point dans l’esprit de la nation que les prêtres de Teut, forcés d’abandonner leurs sanctuaires, ne craignaient point de leur en confier la garde. Dans de certaines cérémonies, elles présidaient même de droit.
Qu’une d’elles se signalât par la fréquence, la lucidité, la sûreté de ses inspirations, comme dans leur temps les célèbres Aurinia, Velléda, Ganna, que les empereurs romains ne dédaignaient pas de faire consulter par ambassadeurs, alors le collége orgueilleux des druides, courbant le front, l’installait à sa tête. Durant cette dictature féminine, arbitre des destinées de la nation, elle décidait de la paix ou de la guerre, pressait ou retenait le mouvement des armées.
César raconte qu’ayant demandé à des prisonniers germains pourquoi Arioviste, leur chef, n’avait pas encore osé lui présenter la bataille, il lui fut répondu que les druidesses, après avoir examiné les remous et les tourbillons du Rhin, avaient déclaré qu’il ne devait point engager l’action avant l’époque de la nouvelle lune.
Comme on le pense bien, l’interrogateur profitade l’avis, et la nouvelle lune ne s’était levée que pour voir les Germains en déroute complète.
Mais le Rhin n’a pas encore rendu d’oracles, et le temps n’est pas venu où Ganna, Velléda, Aurinia daigneront accorder audience aux ambassadeurs de Rome.
Nous avons voulu seulement tracer en quelques lignes le développement futur de cette nouvelle institution des druidesses, dont nous ne parlerons guère plus qu’à son déclin.
Déjà, cependant, leur pouvoir et leur crédit naissants croissaient de jour en jour. Les Teutons étaient-ils enfin satisfaits?... Non. Malgré l’habileté de leurs devins et de leurs druidesses, ils trouvèrent que le chêne sacré par les frémissements de son feuillage, les chevaux par leurs tressaillements, leurs bonds désordonnés, leurs hennissements plus ou moins prolongés et stridents, n’offraient ni des signes révélateurs assez sûrs ni un spectacle assez émouvant. Il leur parut bon, il leur parut convenable de consulter les animaux, non plus dans leurs manifestations extérieures, mais jusque dans leurs entrailles palpitantes, ce qui ne pouvait manquer de donner aux cérémonies religieuses un aspect plus sérieux, certain ragoût de meurtre, capable du moins d’éveiller l’attention d’un peuple guerrier.
Les druides cédèrent encore, mais presque découragés. Qu’était-elle devenue cette grande religion philosophique, se contentant de la prière et de la méditation, et qu’ils avaient cru, un peu à la légère il est vrai, pouvoir acclimater au milieu de ces barbares?
Au pied du chêne, jusque-là pur de sang, ils consentirent à immoler les animaux nuisibles d’abord, des loups, des lynx, des ours; vinrent ensuite les animaux utiles, nourriciers de l’homme, les brebis, les génisses, puis, enfin, jusqu’à son compagnon de guerre, le cheval.
Les chevaux immaculés, entourés jusqu’alors d’une si haute considération superstitieuse, ne furent même pas épargnés.
Et à chacun des degrés de cette échelle sanglante, toujours résistant, toujours débordés, les druides laissaient échapper une dernière concession, espérant par là retenir encore quelque temps un pouvoir qu’ils sentaient près de défaillir entre leurs mains.
Exaltés par le succès, les progressistes en vinrent à demander pourquoi la plus digne offrande à faire à Dieu ne serait pas le sang d’un homme? L’homme, parmi les êtres créés, n’était-il pas le plus noble, le plus parfait? Peut-être, poussant l’argument plus loin encore, espéraient-ils prouver que parmi les hommes, les plus agréables à Dieu, les plus dignes d’être choisis, c’étaient les druides eux-mêmes. Mais il ne faut pas demander trop à la fois. Cette suprême conséquence d’un même principe, ils la tenaient en réserve, n’exigeant pour l’heure qu’une victime vulgaire, la première venue, pourvu que ce fût un homme.
Certes, devant cette requête abominable, devant cet assassinat proposé au nom du ciel, les héritiers, les descendants de ces sages pontifes qui avaient détruit les premières et inoffensives superstitions des anciens Celtes, se voilant la face, reculant d’horreur, retrouvant leur vieille énergie, allaient faire parler à la fois le ciel et les enfers, le chêne sacré, les devins, les druidesses, les chevaux immaculés, en appeler à la nation tout entière, et lancer l’anathème sur la tête des infâmes pétitionnaires: il n’en fut rien. Au contraire, ils se hâtèrent de légitimer par leur saint acquiescement cette immolation sauvage. On aurait pu les soupçonner même d’en avoir, en dessous main, inspiré l’horrible pensée.
O prêtres hypocrites, philosophes menteurs, tigresdéguisés en pasteurs de peuples!... Calmons ces emportements. En agissant ainsi, peut-être obéissaient-ils moins à un instinct de cruauté qu’à une haute pensée de politique, et même de philanthropie, oui, de philanthropie: expliquons-nous.
Chez les Celtes alors la vie de l’homme était comptée pour peu de chose; on la prodiguait dans les batailles, on la prodiguait dans les duels. Les Gaulois, à l’époque de leurs grandes assemblées nationales, pour forcer les électeurs à l’exactitude, avaient pour coutume de mettre à mort le dernier arrivé; celui-là payait pour tous les retardataires. Je ne proposerais pas de rétablir un pareil usage aujourd’hui; mais enfin, c’était un moyen, moyen infaillible, économique, et qui, sans frais, remplaçait avantageusement les jetons de présence.
De leur côté, les Teutons, non dans leurs assemblées électorales, mais à la guerre, vainqueurs impitoyables, se faisaient un jeu de massacrer tous leurs prisonniers.
Ces massacres cessèrent dès que les druides se furent fait un monopole des sacrifices humains.
Devenu sanguinaire, le bon Ésus réclamait les captifs, comme victimes expiatoires réservées à son autel; malheur à qui aurait osé frapper à son détriment! Celui-là, les enceintes sacrées se fermaient devant lui; déclaré impie, sacrilége, il cessait d’être compté au nombre des citoyens, et risquait même de remplacer le mort qui, par sa faute, manquait à l’holocauste.
Les choses ainsi réglées, quand les prisonniers lui avaient été livrés sains et saufs, le grand prêtre choisissait ceux qui devaient être égorgés, se contentant parfois d’un seul. C’était le plus souvent un des chefs ennemis; on l’immolait avec son cheval de guerre, pour rehausser la pompe cérémoniale, et aussi pour que la quantité du sang versé fît passer sur le petit nombre des victimes.
Après avoir scrupuleusement interrogé les flancs entr’ouverts du cheval et du cavalier, le sacrificateur, la barbe et les vêtements souillés de sang, levant vers le ciel une main rougie à la même source, terrible, suant le meurtre, respirant le carnage, déclarait son dieu satisfait: son dieu en avait assez; et l’on réservait le reste des captifs pour un autre jour, qui ne devait pas venir.
Un nouvel emploi venait donc d’être créé, celui de sacrificateur. Dans la Germanie, comme dans la Gaule, des deux côtés du Rhin, les druides se le réservèrent: dans d’autres pays de la Celtique, chez les Scandinaves, chez les Scythes, ce triste emploi, des femmes mêmes l’exercèrent; l’Iphigénie en Tauride est là pour l’attester.
Quoi qu’il en soit de cette sanglante innovation, elle profita aux prisonniers; mais ceux qui en tirèrent encore le meilleur bénéfice, ce furent les druides. Leur pouvoir, fortement ébranlé, secousse par secousse, se raffermit tout à coup. L’opposition n’avait tenu compte ni de leurs remontrances ni de leurs prières, elle s’arrêta devant leur couteau.
De ce moment date laSECONDE ÉPOQUE DES DRUIDES.
Le couteau druidique joua un long rôle, dans lequel il ne me convient pas de le suivre. César avait conquis et pacifié les Gaules; les successeurs d’Auguste lançaient leurs décrets impériaux contre tous les druides, sacrificateurs d’hommes, que ce même couteau continuait de se lever sur la Germanie.
III
Visite a la terre des aïeux.—Les deux rives du Rhin.—Pierres druidiques.—La noce et l’enterrement.—Culte nocturne.—Un vitrier demi-dieu.—Le duel de société.—Une compatriote d’Aspasie.—Boudoir d’une dame celte.—Récit du barde.—Teutons et Titans.—Tremblement de terre.
Visite a la terre des aïeux.—Les deux rives du Rhin.—Pierres druidiques.—La noce et l’enterrement.—Culte nocturne.—Un vitrier demi-dieu.—Le duel de société.—Une compatriote d’Aspasie.—Boudoir d’une dame celte.—Récit du barde.—Teutons et Titans.—Tremblement de terre.
Quiconque a déjà voyagé avec moi doit le savoir, je suis sujet à m’égarer en route, ou du moins à prendreLE CHEMIN DES ÉCOLIERS. Il me plaît aujourd’hui de détourner mes yeux et mes pas de cette enceinte sacrée des druides, transformée en abattoir, et où la main qui bénit est aussi la main qui égorge.
J’ai besoin de respirer un air moins chargé des parfums ou plutôt des fétidités du sacrifice. Là-haut, sur cette colline, dont un soleil couchant éclaire les cimes blondes, je respirerai plus à l’aise.
M’y voici.
Devant moi, le Rhin étale ses deux rives, que ne relie encore aucun pont, pas même un bac, essayant de les rapprocher l’une de l’autre.
Des deux côtés, sous d’épais massifs d’osiers et de roseaux gigantesques, dans ses criques vaseuses, le Rhin abrite une multitude de petites barques sournoises, barques de pêcheurs inoffensifs dans le jour, mais qui, réunies le soir, s’emplissent de pillards et de corsaires allant à la proie sur la rive opposée et s’aventurant même au besoin jusqu’à la mer du Nord. Pour le moment, rien ne bouge; les pêcheurs sont rentrés, les corsaires ne sont pas encore sortis. Je porte mes regards plus loin.
Sur la rive gauche campent les Celtes gaulois, aux yeux bleus, à la peau blanche, à la chevelure dorée et ondoyante. Presque nus, ils semblent avoir pour principal vêtement ce haut bouclier, presque de la longueur de leur corps, à l’ombre duquel ils marchent, à l’ombre duquel ils dorment, et qui les garantit tout aussi bien des traits du soleil que de ceux de l’ennemi. Tout à coup, je les entends, la bouche collée contre un des bords de ce même bouclier, pousser des cris aigus, répétés au loin, de distance en distance, le long du fleuve. A ces cris, qui leurservent de télégraphie sans doute, répond le bruit strident des trompettes.
Quels sont ces autres soldats aux cheveux noirs, au teint de bronze? Symétriquement alignés, ils s’avancent couverts de cuirasses brillantes et portant des bannières surmontées d’un aigle d’or aux ailes demi-éployées. Après dix ans de combats, César est donc parvenu à se rendre maître des Gaules jusqu’à la frontière du Rhin? Je n’en saurais douter; à leur vue, les Gaulois abaissent le fer de leur lance en signe de bon accord, et laissent passer.
Une fois près du rivage, la petite phalange romaine s’arrête; sous sa protection, quelques hommes, vêtus d’une simple tunique, sans autres armes que des tablettes, un style et des cordeaux pour mesurer le terrain, se mettent en devoir de dresser un plan, le plan d’une ville ou d’un fort....
Sentinelles de la Germanie, prenez garde à vous!
Du haut de ma colline, embrassant un étroit horizon sur la rive droite, je vois divers groupes d’hommes disséminés dans les bois ou dans la plaine, travailler sous la surveillance d’un druide; celui-ci je le reconnais à sa longue robe et à la branche feuillue qu’il tient à la main; les uns fouillent la terre pour déraciner les arbres qui la stérilisent en l’obscurcissant; les autres la sillonnent du soc de la charrue. Ces travailleurs, dans leurs mouvements, semblent tous atteints d’une même gêne, dont, de si loin, je ne puis apprécier la cause.
Pour y réfléchir plus à l’aise je cherche où m’asseoir. A mi-côte j’entrevois un petit banc de pierre.A mesure que je l’approche, l’objet grandit et s’élève bientôt de telle sorte qu’il me faudrait une échelle pour prendre possession de mon siége.
Ce siége prétendu, c’est un monument, un monument druidique composé de deux roches verticales, reliées à leur sommet par une roche horizontale.
En France, en Angleterre, en Allemagne, il existe encore de cespierres levées, dolmens ou menhyrs; les pierres levées étonnaient déjà Alexandre de Macédoine dans sa traversée de la Scythie. En Bretagne, à Carnac, quelques-unes, d’une seule pièce, se dressent solitaires au bord de la route, comme pour raconter au voyageur l’histoire du passé, ou s’alignent devant lui, innombrables, dessinant sur le sol des cercles peut-être emblématiques. Mais le voyageur ne comprend plus leur langage. Était-ce l’autel, était-ce le dieu, ou simplement la borne posée sur une tombe? Dans le premier cas, Carnac serait un Olympe; dans le second, un cimetière.
Je tournais autour de la triple pierre pour mieux en prendre connaissance, quand j’aperçus près de moi un troupeau de brebis, puis un berger.
Le berger, couvert d’une saie en lambeaux, avait les pieds enveloppés de bandelettes de cuir; sur son front une blessure, qui n’avait pas eu le temps de se cicatriser, mi-béante encore, ajoutait à son air farouche. Son regard flamboyait en se portant tour à tour et sur la pierre druidique et sur un autre objet, jusqu’alors échappé à ma vue. C’était la garde d’une épée implantée en terre.
Cette poignée d’épée, cette roche superposée sur son double appui, était-ce là de nouvelles concessions des druides?
D’après leurs idées spiritualistes, Dieu ne pouvant se revêtir d’une forme visible semblable à la nôtre, ils l’avaient figuré tant bien que mal par un symbole. Ainsi les sacrifices humains ne leur suffisaient déjà plus pour maintenir leur doctrine!
Tandis que j’examinais avec une curiosité croissante cet étrange gardeur de moutons, une jeune fille, grande et belle, les épaules et les pieds nus, dans cette même partie de la colline, gardait aussi son troupeau, tout en s’occupant à recueillir des plantes médicinales. Près de s’éloigner, elle offrit au berger de panser sa plaie; il refusa d’un air hautain: en se retirant, souriante, elle lui jeta une fleur au visage.
Cette fleur, il ne la ramassa pas; cette jolie fille, il ne salua son départ que d’un regard de dédain.
Ah! plus de doute, ce malheureux, comme les abatteurs d’arbres, comme les laboureurs de la plaine, est au nombre des prisonniers de guerre sauvés par les druides et utilisés par eux. Ses cheveux rasés, sa blessure saignante, le carcan qu’il porte à son cou en témoignent assez clairement. S’il n’a pas répondu à l’avance, à la fois empreinte de pitié et de coquetterie de la ramasseuse d’herbes, c’est que celle-ci n’a éveillé en lui qu’un souvenir douloureux: sa fiancée absente ou sa femme qu’il ne reverra plus! Si son regard s’est tourné terrible et fulgurant vers la pierre druidique et vers la tête d’épée, ne serait-ce pas que l’une et l’autre marquent des lieux de sacrifice? Là il se croit destiné à mourir peut-être?... Qui sait? peut-être aussi le guerrier de sa tribu, déjà immolé, était-il son meilleur ami, son frère?...
Mais je me suis réfugié ici pour échapper à des idées pénibles de sang et de meurtres; cherchons ailleurs nos distractions.
Plus bas, aux derniers replis du coteau, se montrent quelques cabanes ou plutôt quelques toitures aplaties, écrasées, à peine exhaussées de terre. Sont-ce là des maisons, des étables ou des caves?
Sur la rive gauche, Gaulois et Romains ont disparu derrière une brume du fleuve. Sur la rive droite, laboureurs ou bûcherons, les captifs, appuyés sur leur cognée ou sur leur charrue, semblent demander au soleil si la journée n’est pas bientôt finie.
Le vent fraîchit; le pâtre rassemble son troupeau et, toujours sombre, gagne le sentier de la colline qui s’abaisse vers le village.
Je le suis, sans savoir quelle force inconnue m’entraîne de ce côté.
Quelque druide magicien me tient-il si bien sous le charme que, sans oublier qui je suis, d’où je viens, ni quel siècle m’a vu naître, j’assiste ainsi, invisible pour tous, à ces scènes étranges, depuis longtemps effacées, et que, parmi les vivants, il n’aura été donné qu’à moi, à moi seul, de contempler de près? Essayons de mettre à profit cette bonne fortune si rare, même par le temps qui court.
Ce village rez terre où me voici parvenu est occupé par une colonie de Francs-Saliens, déjà échelonnés le long du Rhin. L’œil fixé sur la rive gauloise, ils se préoccupent pour le moment bien plus de l’invasion des Romains en Germanie que de leur propre invasion dans les Gaules.
Un vif sentiment d’intérêt vient tout à coup de naître en moi. Qui d’entre nous, Français du dix-neuvième siècle, peut dire que le sang de ses veines n’a pas circulé jadis dans celles de ces terribles hommes du Nord, Francs ou Gaulois? Nous sommes tous originaires de la rive gauche ou de la rive droite, même des deux rives, qui se sont rapprochées enfin, par la guerre d’abord, par la fraternité ensuite, comme certains écoliers tapageurs ne se sentent pris d’affection l’un pour l’autre qu’après de bonnes gourmades données ou reçues.
C’est donc d’une visite à nos grands ancêtres paternels (car les Francs nous ont laissé leur nom)qu’il s’agit aujourd’hui pour moi. On pourrait s’émouvoir à moins.
Les cahutes du village que je parcours (si tant est que ce soit un village), séparées entre elles par des pacages, par des cultures, débordent au loin dans la plaine, comme isolées les unes des autres. Là viendront peut-être un jour s’asseoir ou Cologne ou Mayence, sans occuper plus d’espace, même avec leurs faubourgs.
Des vergers, enclos d’ajoncs et tout peuplés de pommiers en fleurs; des bois de sapins, sombres et noirs; des mares, dont les eaux verdâtres sont contenues à grand’peine par un léger épaulement de terre, bordent la route, obstruée çà et là par une roche vive qui court à fleur de sol, ou par des arbres abattus et à peine ébranchés. Dans les pâtis, on entend le reniflement des buffles, encore essoufflés de leur travail de la charrue; le hennissement des chevaux se répète d’un bout à l’autre du pays et va en décroissant à mesure que le soleil se rapproche de l’horizon; de maigres génisses, aux longues cornes en spirale, passent de temps à autre leur tête au-dessus de la clôture des vergers pour tondre d’un dernier coup de dent les pousses tendres des ajoncs, et de petits bœufs de race inférieure, regagnant leur gîte en même temps que les moutons, se contentent comme eux de brouter l’herbe du chemin, tandis que des bandes de porcs se roulent dans les fanges des bas côtés.
Le paysage tient à la fois de la Bretagne et de laNormandie; mais à ce paysage les chaumières manquent. Pour rencontrer une habitation humaine il faut s’exhausser au-dessus des enclos de haies et abaisser ses yeux vers la terre.
A l’entre-croisement d’une route, les claquements d’un fouet se font entendre: porcs, moutons et petits bœufs sont chassés pour livrer passage à une sorte de procession d’hommes et de femmes, tous graves, silencieux, recueillis, presque consternés.
C’est une noce.
Deux jeunes époux viennent de faire bénir leur mariage devant le chêne sacré. Vêtue de noir, une couronne de feuillage sombre sur la tête, la mariée marche au milieu des siens, courbée en deux comme sous le poids de pensées accablantes. Une matrone, placée à sa gauche, lui met sous les yeux une nappe blanche; c’est un linceul; le linceul dans lequel elle sera ensevelie un jour. A sa droite, un druide entonne un chant, au rhythme solennel, où sont longuement énumérés tous les tourments, toutes les angoisses qui l’attendent dans son ménage:
«Sur toi, jeune épouse, sur toi seule retombe dès ce jour le fardeau de la communauté;
«Tu veilleras au fourneau, à la provision de vivres et de bois, à la préparation de la lampe et des torches de résine;
«Tu laveras le linge à la fontaine et confectionneras les vêtements;
«Tu prendras soin de la vache, même du cheval, si ton maître l’exige;
«Toujours pleine de respect, tu le serviras, debout, à l’heure de ses repas;
«S’il lui plaît de prendre d’autres épouses, tu accueilleras tes nouvelles compagnes avec aménité;
«Si besoin est, tu prêteras même ton sein à leurs enfants, toujours par soumission à la volonté du karl (du maître);
«S’il s’emporte contre toi, s’il te frappe, tu adresseras tes prières à Ésus, le dieu unique, sans accuser ton mari toutefois, les torts ne pouvant être de son côté;
«S’il témoigne du désir de t’emmener à la guerre, tu l’y suivras, pour porter ses bagages, entretenir ses armes en bon état et veiller sur lui en cas de blessures ou de maladie;«Le bonheur est dans l’accomplissement du devoir: sois heureuse, ma fille.»
A l’audition de ce menaçant épithalame, assez semblable à celui que les ménétriers bretons du Croisic et du bourg de Batz adressent encore aujourd’hui aux nouvelles mariées, à la vue de ce linceul, de ces vêtements de deuil et de tout ce funèbre cortége nuptial, je me sentais profondément attristé, lorsque des rumeurs de bon présage, des cris, des acclamations de joie se firent entendre.
Un autre cortége coupait en sens inverse le carrefour. Dans celui-ci toutes les figures souriaient et s’épanouissaient....
C’était un enterrement.
Il en était ainsi chez nos pères; ils se réjouissaient devant la mort, qui affranchit l’hommede tous ses maux; ils n’avaient que des pleurs à lui donner quand il poursuivait son temps d’épreuves.
Cependant, au crépuscule du soir la nuit a succédé. De petites lumières, semblables à des feux follets, errent à travers les bois et les campagnes, en prenant des routes diverses. Ce sont les dévots qui, un flambeau ou une lanterne à la main, se rendent aux lieux consacrés par le culte public, ou par leurs croyances particulières.
Les uns, et c’est le plus grand nombre, se dirigent vers la forêt de chênes, où se tiennent les druides; les autres, masquant de leur mieux la lumière de leur lanterne, vont, deci delà, vers les taillis de sapins et de hêtres, ou vers le fleuve, ou vers la colline, naguère blonde, maintenant d’un brun foncé. Qu’y vont-ils faire? Adresser leurs hommages au Rhin, aux sources, à tous les cours d’eau, aux arbres, aux pierres druidiques ou aux têtes d’épée. Quelle religion a pu échapper au schisme!
Schismatiques ou non, les Celtes, germains ou gaulois, ont toujours professé une religion essentiellement nocturne; ils divisent l’année en mois lunaires, et ces mois, non par le nombre des jours mais par celui des nuits. Et ils ont été véhémentement soupçonnés d’adorer le soleil! Et j’ai failli partager cette erreur! Comme il est bon de tout voir par soi-même!
Plus curieux, pour le moment, d’observations de mœurs que de mythologie, je poursuis mes premières investigations; n’est-il pas nécessaire, d’ailleurs, de connaître la vie des gens pour être à même d’apprécier justement les objets de leur culte?
En même temps que ces diverses lumières, semblables à des étoiles filantes, sillonnent la surface du pays, certaines lueurs, s’immobilisant, paraissent fixées au sol. Ce sont les lucarnes éclairées des habitations. Ces habitations, je les ai déjà qualifiées d’étables ou de caves; à l’exception de quelques-unes, je maintiens le mot.
Creusées dans la terre, humides, obscures, elles ont leur faîtage à fleur de sol et revêtu de plaques de gazon ou d’un chaume aride rongé de mousse; un couvercle plutôt qu’une toiture. On y descend par une sorte de porteà tabatière, engagée à niveau dans cette toiture même. Le jour n’y pénètre que par cette porte ouverte; par conséquent les ténèbres y règnent pendant toute la saison des pluies et des neiges, c’est-à-dire les trois quarts de l’année; les ténèbres! ces fléaux de la joie, de la santé, de l’imagination, de tout bien-être humain; et quel moyen de les conjurer: pas de fenêtres, pas de vitraux! O divin Apollon!
Toi dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute:
Toi dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute:
Toi dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute:
Certes, que de toi, la brillante personnification du soleil, de la lumière, on ait fait un dieu de premier ordre, je suis loin d’y trouver à redire; mais, avec non moins de raison, peut-être, de ce bienfaiteur mystérieux qui inventa les fenêtres, les vitres, du premier vitrier enfin, il eût été convenable de faire un demi-dieu; et il est resté un simple mortel, et l’on n’a pas même retenu son nom!Les hauts emplois ne sont pas mieux distribués dans le ciel que sur la terre!
A défaut de la fenêtre, c’est par la lucarne que mon œil plonge au milieu d’une de ces masures souterraines. L’aspect est loin d’en être aussi misérable que je l’avais pensé. J’y vois des murs tapissés de nattes, une aire salpêtrée; près de la lampe fumeuse qui descend de la poutre du plafond, pendent, accrochés, un quartier de cerf, des paniers remplis de provisions, des instruments de pêche et de chasse, filets et traquenards; puis, des guirlandes d’herbes médicinales, comme à la boutique d’un herboriste; et parmi ces bouquets de plantes, comme de droit, le gui tient la place d’honneur.
Dans un autre de ces sous-sols, le luxe même semble s’être introduit. Incrustées de cailloux duRhin, aux couleurs nuancées, les parois y étalent des faisceaux d’armes luisantes: l’angon à crochets, la framée, les haches de silex ou de fer, les casse-tête à pointes aiguës, s’y marient agréablement à des boucliers, à de larges carquois en cuir, à de longues flèches, empennées d’un bout, dentelées de l’autre. On croirait que pour compléter et pour adoucir en même temps l’éclat de ces panoplies quelque peu menaçantes, la dame du logis y a entremêlé les bijoux de son écrin celtique: il n’en est rien. Ces chaînes d’or, ces colliers, où s’enchâssent l’onyx et les rubis, les guerriers d’un certain rang ont pour habitude de les étaler sur leur poitrine dans les combats, aussi bien comme objets de parure que comme armes défensives. Au dire d’un historien sérieux, très-sérieux, même un peu gourmé, c’est à cet usage de nos pères les Francs que nous devons aujourd’hui les hausse-cols de nos officiers. Qui le croirait? moi, moi-même, j’ai porté cet insigne barbare en qualité de lieutenant dans la garde nationale de la banlieue de Paris!... Quant aux nattes de paille, ici on les foule aux pieds; elles servent de tapis, non de tapisserie.
L’appartement, profond et spacieux, dont, à travers la lucarne, je n’aperçois qu’une des pièces principales, cloisonné, divisé dans sa longueur et dans sa largeur, s’ouvre de différents côtés sur d’autres chambres, ou d’autres caveaux, comme on voudra l’entendre. Évidemment, je suis devant le palais d’un des chefs du pays.
Un des chefs du pays.
Un des chefs du pays.
Un des chefs du pays.
Dans la première habitation visitée par moi, j’avais trouvé les gens à table, buvant la cervoise dans des cornes de bœufs sauvages, et causant affaires: car chez nos grands ancêtres, comme chez nous, on ne traitait bien les affaires qu’à table. On avait parlé d’échanges de béliers, d’association pour une grande pêche, d’un coup de main à tenter sur la rive gauloise, et un peu aussi des élections prochaines: le régime municipal et même constitutionnel, Montesquieu l’affirme, étant déjà connu et pratiqué en Germanie.
Dans la seconde habitation, celle aux panoplies, on ne parlait ni d’élections ni de pêche, mais on y était de même à table; on n’y buvait pas seulement la cervoise dansla corne des braves, mais aussi l’hydromel et l’hypocras dans des tasses de cuir, ou dans des crânes humains, blancs comme ivoire, soudés d’argent et naturellement façonnés en coupes. Dieu merci, cet usage, les Francs ne nous l’ont pas laissé.
Ce soir-là, on y fêtait la bienvenue d’un jeune guerrier, déjà connu par ses hauts faits et appartenant à une peuplade voisine et amie.
Le repas achevé, et quel repas! (je me garderai de le décrire, le récit seul serait capable de donner une indigestion), on songea à prolonger l’amusement de l’hôte illustre. Comment s’y prendre? Les petites demoiselles franques ne cultivaient point encore le piano, et le noble jeu de billard attendait son inventeur. On mit en avant des énigmes à deviner.L’exercice ne parut lui en plaire que médiocrement. Au jeu des cailloux, sorte de jeu d’osselets, il fut pris de somnolence. Les devoirs de l’hospitalité exigeaient qu’on redoublât d’efforts pour distraire le noble étranger, Chérusque ou Marcoman. On lui proposale mouchoir. Il redressa subitement la tête.
Le jeu du mouchoir, fort goûté alors, était une espèce de duel de société. Deux adversaires bénévoles, sans autre motif que le désir de s’amuser un instant et de complaire à la compagnie, saisissaient de leur main gauche l’extrémité d’un mouchoir, et de la droite un couteau, couteau de table, couteau de chasse ou de cuisine, peu importait, pourvu que l’instrument fût aigu et bien affilé. Ah! c’est que nos bons aïeux ne connaissaient ni les armes courtoises ni les fleurets mouchetés! Imbus de cette étrange idée que combattre un contre un, ou mille contre mille, est ici-bas le bonheur suprême, ils se faisaient volontiers un divertissement de se couper la gorge, même avec leur meilleur ami.
La galerie s’était formée autour des assaillants. Après que ceux-ci eurent juré par le cercle de leur bouclier, par l’épaule de leur cheval et par la pointe de leur couteau que nulle animosité ne les excitait l’un contre l’autre, à un signal donné, le jeu commença. Quelque temps je vis le mouchoir se tendre, se replier, puis opérer un vif mouvement de rotation; déjà de légères entailles entamaient la peau des deux lutteurs; le sang coulait le longde leurs bras; mais pour si peu les témoins affriandés ne songeaient guère à interrompre le divertissement.
Tout à coup, j’entendis un joyeux hourra trois fois répété; le bienvenu, le bien choyé, l’hôte de la maison, venait de tomber à la renverse, le couteau de son adversaire en pleine poitrine. Il était mort.
On n’avait trouvé que ce moyen de lui faire passer la soirée agréablement. O hospitalité du bon vieux temps!
Ce joli jeu du mouchoir, quelque peu modifié, s’est conservé dans certaines contrées du Nord. Le mouchoir s’est enroulé sur la lame pour en diminuer la longueur. Dans les cabarets de la Hollande on dit ce jeu utile à la santé; un coup de couteau a la chance de sauver de l’apoplexie; il équivaut à une saignée.
Je m’étais enfui. Pendant une heure, j’errai au hasard, jetant un regard ahuri à travers quelques lucarnes, au fond desquelles j’entrevoyais des hommes, des femmes, des bœufs, des chevaux étendus pêle-mêle sur une même litière. Encore un souvenir de la Bretagne!
Au milieu d’un de ces bouges, je crus reconnaître la jeune fille de la colline; l’attitude du repos donnait à ses membres souples et délicats un charme particulier; sous les éclairs crépitants de la lampe, elle revêtait l’idéale beauté d’une nymphe endormie.
C’était une jeune Ionienne, une compatriote d’Aspasie; capturée enfant, elle avait traversé vingt marchés d’esclaves, toujours, en dépit d’un sort contraire, se développant dans sa grâce et dans son éclat. Sur les bords de l’Ilyssus, on lui eût dressé des autels; sur les bords du Rhin, elle gardait un troupeau de cochons.
Ce n’était pas la seule de son sexe qui dût m’apparaître durant cette nuit fantastique.
Bientôt, les sons d’un fifre aigu, mêlés à des vibrations de harpe, attirent mon attention. Je me dirige de ce côté.
Dans une petite chambre enguirlandée de fleurs, une jeune femme procédait à sa toilette. J’aurais dû fuir encore.... par pudeur, par convenance cettefois.... Mais un historien consciencieux doit tout braver pour arriver à la connaissance de la vérité exacte. N’était-ce donc rien que de pouvoir,de visu, révéler au monde moderne ce qu’était le boudoir d’une dame celte?
Celle-ci, à demi dévêtue, assise sur un escabeau, les cheveux flottants, tenait devant elle une plaque de métal poli, qui lui servait de miroir. Une vieille, sa mère ou sa servante, je ne sais au juste (cependant il me semblait que l’une et l’autre, comme ma jolie gardeuse de porcs, avaient déjà frappé mon regard une première fois; où? j’aurais été bien embarrassé de le dire); la vieille donc avait empoigné dans toute leur épaisseur les cheveux de lajeune, qui lui emplissaient les mains; elle les enduisait d’un mélange de suif, de cendres et de chaux, et, grâce à cet affreux philocome, les beaux cheveux passaient graduellement du blond cendré au roux le plus ardent, exigence d’une mode que je n’ai point à juger ici, mais simplement à enregistrer. Après les lui avoir lavés, peignés, lissés à plusieurs reprises, elle lui frotta les épaules et le cou de beurre fondu et lui lava le visage et les bras avec de l’écume de bière.
Ces petits soins de propreté achevés, elle plaça devant la jeune dame une légère collation, vite servie et vite consommée; et tandis qu’elle procédait ainsi à sa toilette, tandis qu’elle achevait ce festin de passereau, dans la salle voisine on prolongeait outre mesure un repas de cyclopes; les voix y retentissaient pleines et véhémentes; tout le monde y parlait à la fois, et avec un tel vacarme qu’à peine pouvait-on encore percevoir par intervalles le son du fifre; car c’était de cette salle, invisible pour moi, que les notes criardes de l’instrument étaient arrivées jusqu’à mon oreille.
Prévoyant la fin de l’orgie, la matrone se hâta de compléter son œuvre; ouvrant un coffre de bois, elle en tira une paire de jolis brodequins rouges, dont elle chaussa la jeune femme; jeta par-dessus sa robe blanche une écharpe de pourpre, retenue à l’épaule gauche par une longue épine de prunellier; elle lui cercla la tête d’une mince bandelette écarlate, lui passa des bracelets et des colliers de petitesbaies, semblables par la forme et la couleur à des grains de corail; enfin, comme dernier agrément, elle lui maquilla les joues au moyen d’un cosmétique où la brique, je le suppose, entrait pour une bonne part.
Quand la jeune lionne franque se vit ainsi ponceau, pourpre, garance, écarlate, rouge des pieds à la tête, elle poussa un cri de triomphe, surtout lorsque, suivi de ses convives, son mari entra dans sa chambre et parut émerveillé, ébloui à la vue de la charmante épouse qu’il venait d’acheter.
Acheter une femme, c’était déjà l’expression, expression longtemps conservée en Allemagne,Ein weib kaufen. Il faut dire qu’alors la fiancée n’apportait pas de dot; tout au contraire, c’était l’épouseur qui payait une certaine redevance à la famille de la promise. Nous devons beaucoup de nos usages à nos pères Celtes; quant à celui-ci, nous n’avons pas jugé à propos de le conserver.
Ce mari qui avait maintenant le sourire dans les yeux, sur les lèvres, sans doute aussi dans le cœur, je le reconnus aussitôt; c’était le Sire de la noce, celui que, deux heures auparavant, j’avais rencontré si grave, si solennel, si morose.
Selon les prescriptions du druide, la nouvelle mariée l’a d’abord servi à table, humblement et debout comme les autres esclaves de la maison; puis, vers le milieu du repas, elle s’est retirée pour substituer à sa toilette de jeune fille celle de lajeune femme, de la jeune femme qui a le droit de suivre la mode et d’arborer le rouge jusque dans ses cheveux.
Maintenant, le maître, elle le reçoitchez elle; là elle est maîtresse et maîtresse elle doit rester. Il en était ainsi parmi les Francs; malgré l’antienne du barde, malgré les rigides conditions du mariage, les femmes finissaient presque toujours par devenir souveraines au logis; usage qui, mieux que celui de la fille sans dot, a pu traverser le Rhin.
De compte fait, dans mon excursion nocturne au pays des aïeux, je venais d’assister, en qualité de témoin seulement, il est vrai, à trois repas successifs: repas d’affaires, repas hospitalier, repas de noces. Insuffisant pour la complète satisfaction de mon appétit, cela pouvait aider du moins à le faire naître. Je songeais donc à battre en retraite pour chercher un gîte et un souper, lorsque le barde-druide, qui n’a pas dédaigné de s’asseoir à la table nuptiale, comme font nos bons curés de village, s’avance solennellement au milieu de la chambre, en tirant quelques accords d’une sorte de harpe, faite d’un arc fortement courbé et comptant trois cordes au lieu d’une seule.