IV

Il se prépare à charmer la société par le récit d’un de ces longs poëmes mystérieux contenant les annales de la Celtique. Je suspends mon départ.

On l’a dit, et l’on a eu raison de le dire, l’histoire de nos ancêtres gaulois ou germains devrait être pour nous un curieux sujet d’études; mais vainement des hommes courageux ont tenté de relever le vieux chêne, de l’ébrancher, pour y faire pénétrer l’air et le jour; les oiseaux qui chantaient sous son feuillage n’ont pas laissé trace de leurs chants, et à peine si quelques échos des enceintes sacrées sont parvenus jusqu’à nous.

O bonheur! ô gloire inattendue, inespérée! Ce que n’ont pu tant d’érudits, tant d’historiens armés de patience et de résolution, cuirassés de latin, de grec et de sanscrit, je le ferai, moi, moi, l’homme que vous savez! Grâce au récit du barde, je vais pouvoir combler cette lacune si regrettable; le premier, le seul dans le monde de l’histoire, je porterai le flambeau au milieu de ces impénétrables ténèbres!

Le barde commença. Attentif, retenant mon haleine, je demeurai l’oreille tendue, faisant un appel suppliant à ma mémoire, d’ailleurs assez vaillante.

Dans un exorde pompeux, il dit d’abord l’arrivée des Celtes sur la terre d’Europe; la venue des druides, propagateurs de la religion vraie; il dit comment une nombreuse colonie de Francs Saliens, de Gaulois, sous le nom collectif de Pélasges, tousfils de Teut, ou Teutons, avait d’abord été à Dodone planter le chêne sacré. Sur ce point, j’étais déjà renseigné; il aborde ensuite la fondation d’Athènes, due aux Teutons aussi bien qu’aux Grecs de Cécrops; il raconte comment lorsque ceux-ci, corrompus par les écarts de leur imagination, voulurent dresser des autels à Saturne, à Jupiter, à tous ces faux dieux empruntés à l’Égypte et à la Phénicie, au nom de la raison humaine outragée, les Teutons se soulevèrent en proclamant le Dieu unique et en brisant des simulacres menteurs. De là cette terrible lutte, si célèbre encore, des dieux de l’Olympe grec contre lesTeutons, ouTitans....

Je ne respirais plus. Quoi! ces géants redoutables, même à Jupiter, ces hommes colosses, qui entassaient Ossa sur Pélion ou Pélion sur Ossa, ils étaient Celtes! C’étaient nos ancêtres à tous!

O Titans, mes frères, avec quels transports j’écoutais les saintes paroles du barde, pour vous les répéter et m’enorgueillir avec vous de notre glorieuse origine!

Par une grâce spéciale, je comprenais parfaitement les vers germano-celtiques du bon druide. Cependant le poëme se déroulait interminable; je commençais à me défier de ma mémoire. Les siècles succédaient aux siècles, les événements aux événements, serrés et nombreux comme les grains dans un sac de blé. La tension trop continue de monesprit commençait à me donner le vertige. Les plus illustres entre les héros gaulois ou germains ne passaient plus devant moi que sous forme d’ombres chinoises; Sigovèse et Bellovèse, les neveux du grand roi Ambigat; Brennus, Belgius et Lutharius, fils ou gendres de l’autre grand roi Cambaule, se mirent bientôt à tourner dans ma tête, en se donnant la main et en exécutant une ronde bretonne au bruit d’un instrument breton. Arioviste jouait dubiniou. Puis, aux sons du biniou, du fifre aigu et de la harpe druidique, se mêla un terrible bruit de cloches sonnant à grande volée; on eût dit du bourdon de Notre-Dame; les airs étaient ébranlés; puis, tout à coup la terre elle-même trembla; un éboulement général se fit autour de moi; le druide, les gens de la noce, la lucarne, la maison, le hameau, les arbres, la colline, le Rhin et ses rivages, le ciel et les étoiles, tout disparut en même temps, et je me réveillai dans mon fauteuil, au milieu de mes pauvres livres épars, qui, de mes genoux, venaient de crouler à mes pieds.

La cloche du dîner sonnait encore.

IV

Invasion des dieux de Rome en Germanie.—Drusus et la druidesse.—Ogmius, l’hercule gaulois.—Grande découverte philologique au sujet deTeutatès.—Transformations de toutes sortes.—Irmensul.—Le Rhin divinisé.—Les dieux franchissent le fleuve.—Druides de la troisième époque.

Invasion des dieux de Rome en Germanie.—Drusus et la druidesse.—Ogmius, l’hercule gaulois.—Grande découverte philologique au sujet deTeutatès.—Transformations de toutes sortes.—Irmensul.—Le Rhin divinisé.—Les dieux franchissent le fleuve.—Druides de la troisième époque.

La transformation hardie des Teutons en Titans, je ne l’ai pas rêvée, croyez-le bien; j’en ai été informé officiellement par un de mes auteurs les plus doctes et les plus recommandables. Ces messieurs les savants ont quelquefois bien de l’esprit.

Suivant le même, la taille des Celtes étant fort élevée en comparaison de celle des Grecs, avait naturellement inspiré à ceux-ci l’idée de les métamorphoser en géants. Dans les environs d’Athènes, les Celtes-Pélasges, pasteurs guerriers, comme tous ceux de leur race, faisaient paître d’ordinaire leurs troupeaux sur les hautes montagnes; ces montagnes,on leur en fit troubler lestatu quotraditionnel; ils les entassèrent les unes sur les autres pour escalader le ciel. Folles imaginations de poëtes! direz-vous; d’accord! Mais à la suite de ces premiers poëtes, Hésiode et Homère sont venus qui ont donné au nuage vaporeux toute la solidité du roc; et sur ce roc, une nouvelle religion, une nouvelle civilisation se sont assises.

Aujourd’hui, l’heure est venue où ces mêmes dieux de la Grèce, devenus ceux de Rome, vont poursuivre les Titans, ou Teutons, jusqu’au fond de la Germanie.

César, on le sait, après avoir soumis la Gaule, avait rapidement traversé le Rhin, plutôt pour faire une simple reconnaissance sur la rive opposée que pour s’y établir. Son successeur pénétra plus avant dans le pays. Drusus, fils adoptif et lieutenant d’Auguste, atteignait jusqu’aux bords de l’Elbe, pourchassant les Francs, les Teutons, les Bourguignons, les Chérusques, les Marcomans, tous ces enfants d’une même famille, vaincus, mis en fuite, mais sans demander grâce.... Tout à coup, au moment où il s’apprête à franchir le fleuve, de la profondeur des bois sort, non une nouvelle armée de barbares, hérissée de fer, brandissant l’angon et la framée, mais une femme, grande et fière, frémissante, les cheveux flottants sur ses épaules nues, et le front couronné d’un simple rameau de chêne.

Lui barrant le passage et le doigt étendu, d’une voix impérieuse elle ordonne à Drusus de retourneren arrière, et de rentrer dans son camp pour y mourir.

C’était une druidesse, douée au plus haut degré du don de prophétie, on doit le croire, car avant d’avoir regagné sa tente, le général romain tombe de cheval et meurt.

Toutes les druidesses, cependant, ne parvenaient pas à faire rétrograder les envahisseurs d’un gesteet d’un mot; tous les généraux romains ne se tuaient pas en tombant de cheval. Après soixante-cinq ans, mêlés de revers et de succès, plus de ceux-ci que de ceux-là, le génie de Rome l’emporta et devait l’emporter; le monde ne marchait-il pas à sa suite? Mais à sa suite aussi marchaient ses dieux, qui, malgré leur nombre, ou plutôt à cause de leur nombre, trouvaient aux bords du Rhin une résistance plus vive, plus prolongée encore que ses soldats.

Rome avait une magnifique mission à remplir. Son but glorieux était de reconstituer l’unité des grandes familles humaines, de les améliorer par le rapprochement, par la fraternité. Pour atteindre à ce but, la guerre avait été son instrument principal; la religion, son moyen subsidiaire, l’arme qu’elle tenait cachée, mais dont elle ne se servait pas moins pour assurer la durée de ses conquêtes.

Par malheur la corruption, une corruption effroyable, se manifestait parmi ses dieux aussi bien que parmi ses grands citoyens. Sur l’échelle double de la civilisation, on monte échelon par échelon; parvenu au faîte, comme le mouvement est la nécessité, l’élément même du progrès, le moment vient où, forcé d’aller, d’aller toujours devant soi, il faut descendre, descendre encore, jusqu’à ce qu’on soit tombé dans la dégradation sensuelle, dans la barbarie savante, raffinée, voluptueuse.... le bas de l’échelle.

Rome avait commencé par dresser des autels à toutes les vertus; aujourd’hui, ses dieux ne personnifiaient que des vices. Le moyen, je vous le demande, d’en proposer l’adoption, d’en faire la présentation en règle à ces hommes grossiers, chez qui la prostitution, l’adultère, le vol, étaient à peine connus de nom; chez qui une femme réclamant l’hospitalité d’unkarl, pouvait tranquillement reposer sous son toit, partager même sa couche, sans craindre la médisance, s’il avait placé son épée entre elle et lui; chez qui l’usage des serrures et des coffres-forts n’était pas né et n’avait pu naître. Pour mettre en sûreté leurs objets les plus précieux, ne leur suffisait-il pas de les suspendre en plein champ, aux branches d’un arbre consacré, sinon de les déposer sur la plate-forme d’une pierre druidique, ou dessous, à leur choix? Cela fait, ils pouvaient dormir tranquilles, et pas besoin n’était d’y mettre une sentinelle en faction.

Déjà, du temps de César, les Romains, dans des circonstances semblables, usaient, pour sortir d’embarras, d’une supercherie assez ingénieuse vis-à-visdes Gaulois. Ils avaient feint de retrouver leurs dieux, leurs propres dieux, établis dans le pays depuis longues années. Ainsi, dans la vieille Gaule existait une statue élevée par les Étrusques à un certainOgmius, ou plutôtOgma. Le Grec Lucien en a fait mention en ces termes:

«C’est un vieillard décrépit; sa peau est noire; cette figure d’homme ne laisse pas que de porter l’équipage d’Hercule, la peau du lion, la massue. Je crus d’abord, ajoute Lucien, que les Celtes avaient inventé cette figure grotesque pour se moquer des dieux de la Grèce; mais ce soi-disant Hercule, déjà d’une haute antiquité, traîne après soi unegrande multitude d’hommes, qu’il tient tous attachés par les oreilles avec des chaînes d’or qui lui descendent de la bouche.»

Cet Ogmius était évidemment la personnification du druidisme lui-même;Ogma, en langue celtique, signifie tout à la fois la science et l’éloquence. Où trouver de l’hercule là dedans? Les Romains ne s’obstinèrent pas moins à lui en maintenir le nom.

Ils ne s’en tinrent point là.

Entendant de tous côtés, au milieu des hommages du peuple conquis, résonner le nom deTeutatès, dans ledit personnage de Teutatès ils se hâtèrent de reconnaître leur dieu Mercure. C’était bien lui! C’était Mercure, le fils de Jupiter et de la nymphe Maïa! Analogie complète, ressemblance frappante! Il n’y avait point à s’y méprendre un instant!

O mes braves Romains, je ne vous en veux plus aujourd’hui de l’ennui que vous m’avez causé au collége; de ce côté j’ai tout oublié, tout!... Mais quelle sotte idée vous est venue de vouloir, bon gré mal gré, impatroniser votre Mercure, le dieu de l’éloquence, si l’on veut, mais avant tout le complaisant des amours de Jupiter, le dieu du commerce et des voleurs, dans un pays où le commerce, l’amour et les voleurs n’avaient pas cours. Se ralliant à l’opinion romaine, certains écrivains modernes ont été assez habiles pour prouver qu’entre ce Mercure exceptionnel et Teutatès existaient en effet de grands liens de parenté; eh bien, moi, ici, hautement, je leur donne un démenti! De nouveau, la philologie va venir à mon aide pour les réfuter. Ce matin, en me rasant, j’ai fait, même sans le secours du docteur Rosahl, une découverte philologique de la plus haute importance, à laquelle le public ne peut manquer de prendre un vif intérêt, l’Académie des inscriptions et belles-lettres aussi, je n’en doute pas.

Le motTeut(mon lecteur ne peut l’ignorer maintenant) signifieDieu;Tat, en celtique alors, et aujourd’hui encore en langage breton (je le tiens d’une vieille servante bretonne qui m’a élevé), a pour traduction exacte le motpère; ajoutez la terminaisonÈs, diminutif d’Esus,le Seigneur; rassemblez les trois monosyllabes, et vous avezTeut-Tat-Ès,DIEU, PÈREetSEIGNEUR.

Où retrouvez-vous, messieurs les historiens à lamanière de Panurge, qui n’avez fait que sauter les uns après les autres, un Mercure quelconque dans Teutatès, la grande divinité des druides? Mais il vous a été plus commode de vous en rapporter aux dires intéressés des écrivains de Rome. N’eussent-ils pas voulu vous tromper, ne pouvaient-ils se tromper eux-mêmes? Ignorez-vous que Plutarque, le consciencieux Plutarque, après avoir, en Judée, assisté à la fête des Tabernacles, écrivait que les Juifs adoraient le dieu Bacchus? Soyez sincères, vous l’ignoriez, n’est-ce pas?... Eh bien, je l’ignorais de même il y a dix minutes; c’est le docteur Rosahl qui vient de me l’apprendre. Le cher docteur est enchanté de ma découverte duTeut-Tat-Ès; selon lui, jamais grande question étymologique ne fut posée plus nettement et plus nettement élucidée. Il m’a conseillé d’écrire à ce sujet une notice qu’il se chargeait de communiquer à des savants de ses amis, m’engageant toutefois à ne pas faire mention, comme autorité, de ma vieille servante bretonne; mais je suis de ceux-là qui se font un cas de conscience de toujours citer leurs auteurs.

Maintenant, puisque j’ai nommé Panurge, revenons à nos moutons, ou, mieux, à nos Teutons.

En Germanie, durant la conquête romaine, ce même système d’interprétation, essayé dans les Gaules, continua. Le chêne sacré devint un Jupiter, représenté symboliquement; les pierres druidiques figurèrent tantôt Apollon, tantôt Diane, ou des dieuxde second ordre, des nymphes, le dieu Terme, tout ce qu’on voulut. Mais de ces métamorphoses, faites un peu à la hâte, s’ensuivit un singulier quiproquo.

Les vainqueurs avaient rencontré sur les bords du Weser un haut monolithe, simplement taillé à la hache par les rudes et naïfs sculpteurs du pays. Il avait nomIrmensul. Tout autant que le Teutatès gaulois, à de certaines époques, Irmensul attirait autour de lui un grand concours de peuples. Connaissant l’esprit guerrier des indigènes, les Romains n’hésitèrent pas à en faire un dieu Mars. En cette qualité, eux-mêmes lui rendirent les plus grands honneurs, lui consacrant leurs armes et lui offrant des sacrifices propitiatoires.

Or, qu’était donc cet Irmensul?

Lorsque, sous le règne d’Auguste, son général Varus avait envahi la Germanie à la tête de trois légions, Arminius le Chérusque (le Brunswickois, comme nous dirions aujourd’hui) l’avait surpris, enveloppé dans les marais de Teutenburg, sur les bords du Weser. Tout ce qui était romain ou allié des Romains, tout ce qui portait la livrée romaine, avait péri par l’épée. Pendant huit jours le Weser, dans ses flots ensanglantés, avait roulé trente mille cadavres.

A l’annonce de ce désastre, Auguste crut la Gaule perdue, l’Italie menacée, Rome elle-même en péril. Fou de douleur, un mois durant, on le vit se réveiller la nuit, saisi d’épouvante, et parcourir sonpalais en criant éperdu: «Varus! Varus! rends-moi mes légions!»

Eh bien, l’Irmensul n’était autre que la colonne triomphale élevée à la mémoire d’Arminius le Chérusque.Irmenest le même nom qu’HermanouArmin(Arminius), etsulsignifiecolonne. Voilà ce que les Romains ignoraient, et ce qu’ils avaient tort d’ignorer, sans quoi ils n’auraient pas commis cette immense bévue de se prosterner devant le grand exterminateur des trois légions de Varus. Décidément, ils n’entendaient rien au celtique ni au tudesque!

Ne nous étonnons pas trop cependant de voir les soldats du peuple-roi transformer les pierres en dieux, comme Deucalion les avait transformées en hommes. Avant Homère, et longtemps après lui, Jupiter, en Séleucie, était modestement représenté par un fragment de roche; Cybèle, par une pierrenoire. A Chypre, la Vénus de Paphos n’était autre qu’une pyramide triangulaire ou quadrangulaire; je ne saurais dire au juste quel rôle jouaient les angles dans ce corps aux saillies aiguës et qui devait s’assouplir bientôt sous les contours les plus merveilleux. Les poëtes étaient venus d’abord, qui avaient chanté Cybèle, la bonne déesse; Jupiter, l’omnipotent; Vénus, âme du monde et reine de la beauté. A leur voix et d’après leurs inspirations les artistes avaient promené leur ciseau sur ces pierres et sur ces pyramides; ils en avaient fait sortir le maître des dieux, armé de sa foudre, la belle Cythérée, mieux armée encore de toutes les grâces de la femme.... Poëtes et sculpteurs, vous avez tout bouleversé en fait de religion! C’est vous qui avez ôté au culte son austérité primitive! misérables tailleurs de pierres, imprudents numérateurs de syllabes sonores, c’est vous qui avez substitué le symbolisme à la vérité!... Cependant, je ne vous maudis pas; quoique je me sois fait l’avocat des druides de la première époque, je suis loin de rester insensible aux charmes de l’art et de la poésie; d’ailleurs, moi, mythologue, ai-je le droit de jeter l’anathème sur ceux-là qui ont été les vrais créateurs de la Mythologie?

Tandis que les vainqueurs des Teutons, croyant user d’habileté, entassaient méprises sur méprises, et trébuchaient au milieu de leurs propres traquenards, les vrais dieux de Rome, déjà acceptés par la Gaule, se tenaient sur les bords du Rhin, impatients de voir la Germanie leur élever à son tour des temples et des statues. Mais le Rhin, le sourcil hérissé, leur barrait impitoyablement le passage.

Un peu rancunier par nature, le vieux fleuve pouvait-il oublier qu’autrefois, dans les fêtes triomphales de Germanicus, il avait, ô honte! figuré, chargé de chaînes, en qualité de fleuve vaincu, et que les prolétaires et les gamins de Rome, après avoir insulté à sa défaite, lui avaient jeté au visage la boue du Tibre!

Le souvenir de son humiliation passée entretenait sa colère présente; sa colère décuplait ses forces. En vain, à diverses reprises, les Olympiens avaient tenté de le franchir sur différents points, ils le retrouvaient, depuis les Alpes jusqu’à la mer du Nord, agité, furieux, grondant, menaçant dans tous ses flots, écumant sur tous ses rivages.

Pour le gagner à la cause de l’Empire, on le fitroi; le roi des fleuves de la Germanie. Qu’était-ce qu’un roi de plus ou de moins pour un peuple qui faisait ou défaisait les rois à volonté?

Flatté dans son orgueil, le Rhin parut s’adoucir.

Il avait déjà laissé passer Jupiter, le prenant peut-être pour Ésus; après informations et sur leur brevet de moralité, il laissa de même la route libre devant Apollon, Minerve, Diane et quelques autres divinités supérieures et bien famées; mais à la vue de Bacchus, sa colère le reprit. Quoi! gorgés seulement de bière, les Germains n’étaient-ils pas assezemportés, assez querelleurs? Devait-il consentir à ce que le vin excitât encore leurs passions tapageuses? Il était roi; il devait garantir ses peuples d’un pareil fléau.

Les divinités, déjà admises, plaidèrent la cause du fils de Sémélé; il resta inexorable. Cependant, lorsque l’empereur Probus eut fait planter de vignes une partie du Rheingau, charmé de cette nouvelle décoration ajoutée à ses rives, ayant déjà, peut-être, mordu lui-même à la grappe, sa rigueur se détendit. Il consentit à ce que Bacchus traversât d’une rive à l’autre, mais seulement à l’époque des vendanges.

Une fois admis, Bacchus servit d’introducteur à cette foule de dieux libertins et de déesses tant soit peu compromises de Rome et de la Grèce. Le Rhin s’émut de nouveau; de nouveau on l’apaisa par des caresses, par des honneurs inattendus.

Il était roi, on le fit dieu.

LePater Rhenuscommença à prendre en grande estime ses anciens ennemis. Voyant sa rive gauloise comme sa rive germaine adopter les coutumes et la religion des vainqueurs, il abandonna complétement la police de ses rivages, et aida lui-même à faire tout passer. Une fois installé, Jupiter appela à lui ses corybantes; Bacchus, ses bacchantes et ses égipans; Diane, ses nymphes chasseresses; Vénus, son entourage de prêtresses lascives; lesDryades et les Hamadryades, les Naïades et les Tritons, les Faunes et les Sylvains arrivèrent à leur tour. Ce fut un envahissement.

Cependant, la grave Germanie se sentait troublée au plus profond de ses habitudes austères par cette irruption générale de dieux frivoles et suspects. Si la jeunesse, déjà quelque peu romanisée, commençait à s’éprendre de cette poétique personnification de toutes les forces de la nature, les vieillards, les chefs, les druides surtout, et derrière eux le peuplepresque unanime, se demandaient tout bas ce que signifiait cet engouement subit, cette dévotion vertigineuse pour des pantins célestes?

Mais nul n’osait agir; déchus de leur sauvage énergie d’autrefois, affaiblis, rompus, brisés par la durée même de leur résistance, les Teutons, devenus pusillanimes, après s’être présentés ostensiblement devant les temples païens, dans la crainte de se compromettre aux yeux du vainqueur, pour l’acquit de leur conscience, gagnaient ensuite quelque partie ténébreuse de la forêt, où l’œil inquiet, l’esprit troublé, ils offraient au chêne sacré leurs hommages fervents, mais souvent interrompus par des tressaillements de peur.

Les dieux de Rome allaient bientôt se trouver en face d’adversaires plus redoutables.

Au delà même de la Germanie, telle que les géographes la décrivent et la bornent, existaient une foule de nations, échelonnées sur un territoire immense, jusqu’aux bords de la mer Caspienne. Les Romains n’avaient sondé qu’avec inquiétude ces profondeurs inconnues, d’où sortaient incessamment d’innombrables essaims de soldats, auxquels ils ne savaient donner encore que le nom vague et collectif d’Hyperboréens. C’étaient les Huns, les Scythes, les Goths, les Slaves (Polonais, Danois, Suédois, Russes, Norvégiens), races de pirates et de pillards; ceux-ci, sous le nom de Cimbres et se ralliant aux Teutons, avaient déjà fait irruption dans les Gaules et jusqu’en Italie, ne s’arrêtant que devant l’épée de Marius; ceux-là devaient bientôt franchir les Pyrénées et s’abattre sur l’Espagne. Parmi tous, plus puissants que tous, dominaient les Scandinaves, soldats intrépides, grands écumeurs de la mer du Nord, qui devaient couvrir de leurs barques conquérantes les eaux du Rhin et faire pleurer Charlemagne en prévision de l’avenir!

Oui, un jour, ces corsaires indomptables aborderont jusqu’à la Loire, jusqu’à la Seine; ils assiégeront notre vieux Paris, puis, par la suite des temps, grâce à la politique adroite de notre roi Charles,dit le Simple, devenus chrétiens ou à peu près, sous le nom de Normands, ils s’établiront dans une des plus belles provinces de la France. On les verra alors féconder le sol au lieu de le ravager, boire du cidre au lieu de bière, se livrer paisiblement à la culture des procès et des bestiaux, et porter des bonnets de coton, après avoir aidé toutefois à la destruction de Rome et conquis deux fois l’Angleterre.

Les Scandinaves, d’origine celtique, comme les Gaulois et les Germains, à la fois nomades et sédentaires, plus barbares qu’incultes, bâtissaient des villes et même des temples, dans lesquels ils adoraient Odin le Borgne. Si la moisson avait manqué, si les premières chaleurs du printemps éveillaient en eux des idées de vagabondage et de guerre, ils s’élançaient dans leurs barques ou sur leurs chevaux, et les nations dans la stupeur, tour à tour regardaient à l’horizon, et prêtaient l’oreille le long des fleuves, pour savoir si ce grand ouragan du Nord, cet ouragan de fer, de feu, de sang et de larmes, allait leur venir par terre ou par mer.

A force de traverser la Germanie dans tous les sens, de gré ou de force, quelques-unes, ou plutôt quelques débris de ces bandes, s’étaient fixés sur différents points du territoire, surtout dans les îles du Mein, du Wéser et du Necker. Leurs prêtres attiraient au culte d’Odin toutes les populations voisines. Qu’importait à celles-ci Odin ou Teut? C’était un autre nom désignant pour elles un même dieu, le dieu unique des Celtes.

L’influence de ces nouveaux druides de la troisième époque ne laissa pas cependant que de soulever quelque résistance; les prêtres germains les accusaient d’être excessifs dans la pratique de leur culte sanguinaire, et d’avoir donné pour compagnon à leur Odin un certain dieu Thor, grand pourfendeur de géants, qui altérait nécessairement la doctrine commune, dont l’unité formait la base.

Un schisme était près d’éclater dans l’Église druidique, lorsque l’arrivée des dieux de Rome rapprocha simultanément les deux parties adverses. On s’adoucit, on se concerta, on conspira. Les druides scandinaves, se départant de la prudente retenue observée par eux jusqu’alors, déclarèrent que pour triompher de l’Olympe romain, Odin n’avait pas seulement pour aide tout-puissant son fils Thor, mais qu’il pouvait faire montre d’une escorte de dieux pour le moins aussi imposante par le nombre que celle de Jupiter lui-même.

Les druides germains se voilèrent la face; mais le peuple, mais tout le vieux parti opposé à Jupiter le dépravé et à Vénus l’impudique acclamèrent la proposition. Quelles que fussent, sous le rapport des victimes à offrir à ces nouvelles divinités, les cruelles exigences des prêtres scandinaves, le culte de la terreur leur parut préférable à celui des voluptés dégradantes. Ils reconnurent Odin et son fils Thor, et appelèrent les autres de tous leurs vœux.

Les druides germains cédèrent, espérant peut-être

Les nations prêtaient l’oreille pour savoir si ce grand ouragan de Nord. (Page 103.)

Les nations prêtaient l’oreille pour savoir si ce grand ouragan de Nord. (Page 103.)

Les nations prêtaient l’oreille pour savoir si ce grand ouragan de Nord. (Page 103.)

que les deux polythéismes, une fois aux prises, se détruiraient l’un par l’autre.

LePater Rhenus, pris d’une égale affection pour tous les dieux ses confrères, sans y entendre malice, et en bon homme qu’il était, à travers la mer du Nord, alla jusque dans les plus froides régions hyperboréennes chercher les dieux nouvellement élus.

Les deux partis étaient en présence.

Il est de notre devoir de faire connaître dans son ensemble la curieuse théogonie des Scandinaves. Maintenant, et jusqu’à la fin de ce récit, légendes et traditions mythologiques, nous n’aurons plus qu’à nous baisser pour en prendre.

V

Le monde avant et depuis Odin.—Naissance d’Ymer.—Les Géants de la Gelée.—Une bûche fendue en deux.—Le premier homme et la première femme.—Le frêne Ygdrasil et sa ménagerie.—Les trois joyaux de Thor.—L’épée enchantée de Freyr.—Un souvenir de la garde nationale de Belleville.—Histoire de Kvasir et des deux nains.—Miel et sang.—Invocation.

Le monde avant et depuis Odin.—Naissance d’Ymer.—Les Géants de la Gelée.—Une bûche fendue en deux.—Le premier homme et la première femme.—Le frêne Ygdrasil et sa ménagerie.—Les trois joyaux de Thor.—L’épée enchantée de Freyr.—Un souvenir de la garde nationale de Belleville.—Histoire de Kvasir et des deux nains.—Miel et sang.—Invocation.

Le monde n’est pas né.

Un brouillard épais, qu’aucune clarté ne colore, qu’aucune limite ne contient, remplit l’espace.

Après un long temps de ténèbres, de silence et d’immobilité, une éclaircie, à peine sensible, se fait, vague et douteuse; quelque chose s’agite confusément dans cette nuit. Le géant Ymer vient de naître spontanément du mélange et de l’assimilationde ces vapeurs resserrées, concrétées par un froid subit et intense.

A cette époque, nos savants ne discutaient pas encore sur les créations spontanées; de celle-ci il ne fut mention dans pas une académie.

Ymer, le seul habitant, le Robinson de ce monde ténébreux, s’irrita de son isolement. Devinant le secret de sa naissance, il rassembla, il entassa ces nuages de vapeur les uns sur les autres, leur donna une forme semblable à la sienne, et de nouveau le vent du Nord vint les solidifier. Géant, il créa des géants; il créa aussi des montagnes, sans doute pour servir de siéges à ses géants, car la plus haute d’entre elles ne leur allait pas à la ceinture; non que ces montagnes fussent moins élevées que celles d’aujourd’hui, mais les fils d’Ymer étaient d’une telle taille qu’ils n’auraient pu, sans se courber un peu, s’appuyer du coude sur la cime culminante du Chimboraço; et, chose incroyable, Ymer surpassait en hauteur non-seulement chacun de ses fils, mais tous ses fils ensemble, montés, sur les épaules les uns des autres. Quand il s’étendait de son long, les Alpes pouvaient lui servir d’oreiller tandis que ses pieds s’appuyaient au Caucase.

A pareille besogne, il dut nécessairement employer une grande partie de la matière fournie par ce chaos de brumes; ce qui restait de substance gazeuse, ébranlé par le vide, perdant l’équilibre, retomba dans la profondeur des vallées, et forma l’Océan.

Quelques animaux commencèrent bientôt à se

Le géant Ymer vient de naître. (Page 113.)

Le géant Ymer vient de naître. (Page 113.)

Le géant Ymer vient de naître. (Page 113.)

mouvoir dans les eaux et sur les rivages de cette mer immense, sphinx, dragons, hydres, serpents, griffons, kraken, léviathans, créations inférieures, mais proportionnées toutefois aux dimensions de ce monde colossal, de ce monde des infiniment grands, et devant se relier par quelques points à ces familles antédiluviennes des mammouths, des ptérodactyles, des ichthyosaures et des plésiosaures, dont un beau matin Cuvier a retrouvé quelques échantillons dans les carrières de Montmartre, près Paris.

Dieu de première race, créateur sans précédents, Ymer manquait nécessairement de cette habileté, de ce savoir-faire qu’une longue expérience peut seule donner. Ainsi, chose étrange, mystère inexplicable, ce monde où la vie avait commencé, quoique affranchi de son brouillard originel, restait encore un monde de ténèbres. Quelques phosphorescences de la mer, quelques échappées de la lumière électrique, boréale, zodiacale, éclairaient seules d’une lueur rapide ces grands corps glissant dans l’ombre, ces monstrueux reptiles, un instant éblouis, se replongeant au plus profond des ondes, qu’ils agitaient comme sous une tempête.

Ce devait être surtout un curieux spectacle, il le faut avouer, que de voir à travers des plaines et des rivages sans limite, sous un ciel sans rayons, cesGéants de la Gelée(ainsi les nomma-t-on), errants à travers les ténèbres, se chercher à tâtons d’un bout du monde à l’autre; ce qui pour eux, il est vrai, n’était que l’affaire de quelques enjambées,et attendre, s’ils voulaient jouir du plaisir de se contempler face à face, le hasard, la bonne fortune d’une fugitive clarté crépusculaire.

A ce spectacle, il ne manquait qu’une chose, des spectateurs.

Cela ne pouvait ainsi durer. Avec un nouveau dieu, un nouveau monde se fit. Ce dieu, bien différent du premier, était la lumière elle-même, condensée librement à l’extrémité méridionale du ciel, loin de la terre habitée par les géants.

Un beau jour (jour désastreux pour eux cependant), ceux-ci s’aperçurent qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages se coloraient peu à peu de rose, de violet, de pourpre; et ils se réjouirent. Tout à coup, un globe de feu parut, et ils s’épouvantèrent. C’était Odin, Odin suivi de sa céleste famille, composée de douze divinités principales....

Mais non! non! je me rétracte! je me révolte! On ne peut toucher aux vieilles mythologies sans se cogner contre un système astronomique. Les astronomistes trouvent sept dieux principaux dans la théogonie scandinave lorsqu’il leur faut les transformer en planètes, et douze quand il s’agit des signes du zodiaque. C’est vraiment mythologuer trop à son aise. Ne dirait-on pas que les premiers hommes sont tous nés avec un télescope et un quart de Davis en poche, et qu’ils ont bâti un observatoire avant de songer à se construire des cahutes?

Heureusement, j’ai le choix de ma route.

Des historiens, dignes de foi, ont reconnu qu’Odin,selon la méthode indiquée par Cicéron, avait habité la terre avant que d’habiter le ciel. C’était un conquérant illustre, grand tueur d’hommes, un de ces fléaux de Dieu qui s’appesantissent sur les peuples pour les broyer. Nécessairement, après sa mort les peuples le déifièrent.

Je ne vois rien là d’astronomique.

Maintenant je rentre dans mon rôle, en le représentant tel que ses druides, ses skaldes et ses adorateurs l’ont fait.

Il arriva donc des pays du midi, de l’Orient sans doute, traînant à sa suite le soleil, indispensable auxiliaire quand il s’agissait de reconstituer ce monde glacial et ténébreux. «Car il fut un temps, dit l’Edda, cette bible des Scandinaves, où le soleil, la lune et les étoiles ne savaient pas quelle place ils devaient occuper. Ce fut alors que les dieux s’assemblèrent et convinrent du poste qu’il était bon de leur assigner.»

L’installation des astres, une fois convenue, à l’instar de tous les Hercules de l’Égypte et de la Grèce, Odin, pour payer sa bienvenue, commença par purger la terre de tous les monstres qui l’avaient envahie. Ymer, le premier, succomba sous ses coups: puis, après lui, tous les autres géants de la gelée, race malfaisante,» ajoute l’Edda. Malfaisante envers qui? je le demande. Était-ce envers les griffons, les serpents et les kraken?...

Malheur aux vaincus! c’était déjà la devise du plus fort, et le monde était né à peine.

Parmi les géants de la gelée un seul échappa au carnage. Il était marié probablement, car sa race, par la suite, se multiplia au point d’inquiéter lesAses; c’est-à-dire Odin, et les autres dieux ses compagnons.

Après les géants vint le tour des animaux terrestres ou marins, presque aussi redoutables qu’eux. A ce désastre universel, deux monstres seuls

Après les géants vint le tour des animaux terrestres ou marins. (Page 120.)

Après les géants vint le tour des animaux terrestres ou marins. (Page 120.)

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survécurent: le loup Fenris, aux mâchoires formidables, capables de broyer des montagnes, même d’entailler le soleil; et le serpent Iormoungandour, le grand serpent de mer par excellence. Tous deux devaient un jour aider les géants de la gelée à tirer vengeance de leur défaite.

Pensant n’avoir plus rien à craindre pour le moment, Odin remonta dans l’espace lumineux, y jouissant en paix de sa gloire, au milieu des délices de la Valhalla.

Un matin qu’il en était descendu pour savoir comment tout se comportait sur la terre, depuis qu’il l’avait réorganisée, il vit avec plaisir que sa nouvelle création prenait figure. L’herbe poussait dansles plaines, sur la pente des collines, même sous les flots des fleuves et de la mer; des arbres isolés, ceux-ci en flèches, ceux-là en pyramides, découpaient l’horizon d’une façon pittoresque, et en rompaient la monotonie; quelques-uns, réunis par groupes sur la montagne, légèrement agités par un souffle d’air, semblaient converser tout bas entre eux, tandis que la foule des autres se déroulant à perte de vue, immobiles, remplissaient les vallées, comme une armée qui se tient au repos tandis que ses chefs délibèrent.

Derrière le rideau des forêts, cerfs, élans, aurochs, bondissaient par troupeaux, avançant parfois leurs élégantes ramures ou leurs fronts touffus à l’entrée des clairières; des chèvres cabriolaient sur les rochers, et jusqu’au bord des précipices; des oiseaux chantaient sous les taillis, se balançaient mollement sur la branche flexible des osiers, ou tout à coup fendaient l’air d’une aile rapide; les poissons glissaient silencieusement sous la surface des eaux, qu’ils argentaient et diapraient tour à tour; les papillons et les insectes volaient ou bourdonnaient autour des fleurs.


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