Sans doute, pour l’Allemagne chrétienne ce fut là plus tard moins une affaire de conscience qu’un aliment à l’imagination; mais dans ce bon pays, à la fois croyant et rêveur, où les paroles des poëtes sont paroles d’évangile, l’imagination domine facilement la conscience, et la recherche de la petite fleur bleue en égara plus d’un, même parmi les doctes, dans des sentiers quasi-sataniques. D’ailleurs il est dans l’essence de l’esprit allemand, toujours tourné vers l’idéalité, son pôle magnétique, d’opposer au culte officiel un autre culte plus intime, plus mystérieux.
Il en était ainsi au quatorzième et au quinzième siècle; il en est encore ainsi au dix-neuvième, surtout parmi le peuple des campagnes, qui, durant son passage à travers les temps de sorcellerie, où Tybilinus dominait presque exclusivement, a complétement modifié ses croyances païennes, et transporté son Olympe sur le Broken, la montagne du Sabbat.
Voyons maintenant ce que sont devenus, parmi les habitants des bords du Rhin, leurs anciens dieux et demi-dieux de toutes les paroisses.
XI
Esprits élémentaires de l’air, du feu et de la terre.—Des Sylphes, de leurs divertissements et de leurs usages domestiques.—La petite reine Mab.—Les Follets.—Elfes clairs et Elfes noirs.—Véritable cause du somnambulisme naturel.—La fiancée du vent.—Le Feu-Grisou.—Maître Hœmmerling.—Le dernier Gnome.
Esprits élémentaires de l’air, du feu et de la terre.—Des Sylphes, de leurs divertissements et de leurs usages domestiques.—La petite reine Mab.—Les Follets.—Elfes clairs et Elfes noirs.—Véritable cause du somnambulisme naturel.—La fiancée du vent.—Le Feu-Grisou.—Maître Hœmmerling.—Le dernier Gnome.
Répétons-le, si nous ne l’avons pas dit encore assez clairement, en Allemagne, les mœurs, les coutumes, les croyances, les choses du préjugé, comme celles de l’art et de la science même, ont un commencement et n’ont pas de fin. Dans cette vieilleterre du mysticisme et de la philosophie, tout s’implante à jamais, tout s’y perpétue, comme les chênes séculaires de l’antique Hercynie; le vieil arbre abattu, à défaut de sa tige, y verdit encore çà et là par ses rejets et ses surgeons. Le druidisme lui-même s’y est perpétué. Nous l’avons vu combattre contre les dieux de Rome; il a combattu de même contre le christianisme avec Witikind; il se cachait dans les rangs des premiers iconoclastes ou briseurs d’images; au milieu de cette vaste contrée, soumise enfin, et dévouée tout entière au catholicisme, on a pu le voir ressusciter tout à coup aux premières lueurs de la Réforme. Luther fut encore un druide.
Grâce à cette ténacité de croyances, dans ce bienheureux sol prolifique, tout ce qui semble avoir disparu n’a fait que se modifier, tout ce qui est mort ressuscite sous une forme ou sous une autre.
Prouvons-le.
De tous ces dieux déjà mentionnés par nous, ceux qu’on aurait pu croire à jamais oubliés, balayés par le vent, qu’ils avaient eu la prétention de suppléer, ou retombés dans la poussière à laquelle ils paraissaient faire concurrence, c’étaient, certes, ces petits dieux microscopiques dont nous avons parlé tout d’abord.
Il n’en était rien. Ne représentaient-ils pas de fait les esprits élémentaires par excellence? et le culte des éléments persista en dépit des autres cultes qui le frappaient de réprobation.
Seulement, ces dieux atomes, quoique restés bienpetits, bien petits, s’étaient, relativement à leur ténuité première, développés d’une manière considérable; ils avaient même pris une forme et un corps, un corps visible, une forme non dépourvue de grâces.
Ils étaient devenus les Alps ou Alfs, connus plus tard sous leur dénomination orientale de Sylphes.
Il arrivait autrefois que le voyageur attardé, le paysan ou le bûcheron revenant d’une noce vers la tombée de la nuit, avaient cette chance heureuse de rencontrer dans une clairière du bois ou sur les bords d’un ruisseau, une troupe de lutins s’ébattant au milieu des clartés crépusculaires.
C’étaient les Sylphes, ce petit peuple de l’air,qui volaient par essaims, faisant leur nid d’une fleur ou de quelques brins de mousse au pied d’un genêt, ne sortant que le soir pour aller se visiter réciproquement et remplir leurs devoirs de société et de bon voisinage.
Si le voyageur, le bûcheron ou le paysan avait doucement marché sur le sable du ruisseau ou dans un sentier herbeux qui amortit le bruit de ses pas, s’il s’était arrêté à temps pour bien voir sans être vu, alors il pouvait assister à leurs divers exercices, et, témoin ignoré, pénétrer les secrets de leur vie intime.
Avez-vous, lecteur, dans leRoméode Shakspeare, entendu Mercutio raconter la venue de la petite reine Mab?
O then, I see, queen Mab hath been with you.
O then, I see, queen Mab hath been with you.
O then, I see, queen Mab hath been with you.
«Son char est fait d’une coquille de noisette finement évidée; les longues pattes d’un faucheux ont fourni les rayons de ses roues; le manche de son fouet est un os de grillon, et son postillon un petit moucheron vêtu de gris.»
Eh bien, le paysan, le bûcheron ou le voyageur jouissait d’un spectacle non moins curieux.
Parmi nos Sylphes, les uns, suspendant un fil de la Vierge entre deux brins d’herbe, se livraient au plaisir de l’escarpolette ou se faisaient un hamac d’une toile d’araignée; les autres dansaient en tourbillonnant dans l’air avec un harmonieux bruissement d’ailes qui, pour eux, servait d’orchestre à cebal aérien. Non loin de là, les petites dames sylphides, en bonnes ménagères, lavaient leur linge dans un rayon de la lune ou préparaient le repas commun.
C’était un léger mélange du miel extrait du nectaire des fleurs, quelques gouttes de lait recueillies sur les hautes herbes touchées en passant par les mamelles pendantes des génisses, quelques perles de cette précieuse rosée sécrétée par les plantes aromatiques, le tout servant d’assaisonnement à des œufs de papillon, et battu en neige.
Si, durant le repas, d’épaisses ténèbres enveloppaient tout à coup les convives, d’autres lutins, les Follets, aux ailes de feu, venaient prendre place à leur table hospitalière, payant leur écot par la clarté qu’ils répandaient autour d’eux.
La principale occupation de ceux-ci consistait à marcher devant le voyageur égaré, afin de le remettre dans sa route.
Tels étaient alors les esprits inoffensifs de l’air et du feu. Tout a bien changé de ce côté: depuis que des méchants ont fait courir le bruit qu’ils ne sont que le produit d’une combustion de gaz hydrogène ou de la présence du phosphore tenu en dissolution dans les terrains humides, les Feux-Follets, prenant les hommes en haine, ne se montrent plus aux voyageurs que pour les entraîner dans les ravines et les marécages.
Quant aux Sylphes (Alps ou Alfs), soit que de mauvais propos aient été de même tenus sur eux,
La danse des Elfes.
La danse des Elfes.
La danse des Elfes.
soit que le chimiste Liébig, dans sonTraité sur la composition de l’air, ait étourdiment nié leur existence parce qu’il n’avait trouvé ni Sylphes ni Sylphides au fond de son appareil, subissant unetroisième transformation, ils sont devenus les Elfes perfides, également ennemis des hommes.
Les Elfes aujourd’hui se divisent en deux classes, toutes deux redoutables.
Nymphes errantes à travers les prairies et les bois, comme les Willis des Slaves, les Elfes clairs (Liosalfar) guettent les jeunes gens sans expérience et les associent à leurs danses sans fin, à la suite desquelles, le souffle leur manquant, ils tombent le plus souvent pour ne plus se relever. Les traditions allemandes sont pleines de leurs méfaits. La place où se sont circonscrites ces rondes diaboliques s’argente sous leurs pas. C’est à ces cercles argentés que les bergers reconnaissent leurs traces, dont ils ont hâte de s’éloigner ainsi que leurs troupeaux.
Les Elfes noirs (Schwartzalfar) personnifient le cauchemar et le somnambulisme, le somnambulisme naturel, bien entendu.
Pendant ce dernier état, c’est l’Elfe noir qui dirige les mouvements du dormeur, qui vit en lui, qui pense et agit pour lui, qui le fait grimper sur les meubles et même sur les toits; qui lui fait garder son équilibre, à moins que.... Pauvre dormeur, prends garde! les Elfes noirs sont traîtres et cruels; il pourrait bien passer par la tête de celui qui te possède l’idée bouffonne de te jeter du haut en bas.
Les Alfs, devenus les Elfes, n’étaient pas les seuls esprits de l’air, on le comprend: vu leur nature frêle et délicate, par manque de souffle ils n’auraient pu suffire à enfler la voile des vaisseaux ou à pourchasser les nuages d’un horizon à l’autre.
Chez les Celtes, tous les magiciens avaient eu les vents et la tempête à leur disposition; aujourd’hui encore en Norwége, en Laponie, certains hommes vous vendent, à prix débattu, le vent qui vous convient pour accomplir heureusement votre traversée; en Allemagne, le peuple reconnut le vent comme puissance élémentaire; il ne le divinisa pas, comme avaient fait les Grecs et les Romains avec toute cette famille essoufflée d’Éole, d’Eurus, deBorée et de Favonius, mais il en fit un personnage doué de volonté, agissant par lui-même. Les poëtes aidèrent à donner de l’importance àmonsieur le Vent.
Il me tombe sous la main une ballade qui mettra le lecteur à même d’en juger:
«Greth, la jolie meunière, était courtisée par le fils du roi. Son père, le meunier, sachant que les fils de rois n’épousent guère, lui avait choisi pour mari un jeune marchand de farine de Rotterdam.
«Le Hollandais s’était déjà mis en route par le Rhin; le soir même il devait arriver pour faire sa demande. Greth appela à son aide monsieur le Vent, qui entra aussitôt par sa fenêtre, non sans briser quelques carreaux.
«Que me veux-tu?
«—Un homme, malgré moi, va venir pour être mon mari; il s’approche dans sa barque à voiles; fais en sorte qu’il ne puisse toucher à Bingen.»
«Le Vent souffla, souffla si bien que la barque, au lieu de continuer de tenir le cap sur Bingen, navigua en arrière jusqu’à Rotterdam. A Rotterdam elle ne put même jeter ses amarres; reculant toujours, elle s’engagea dans la mer du Nord, où peut-être encore aujourd’hui le Hollandais est en train de courir des bordées.
«Mais avant de souffler, le Vent avait posé ses conditions auxquelles la belle meunière avait souscrit sans même les entendre, tant, sous l’influencede son visiteur, les meubles, les portes, les cloisons faisaient vacarme autour d’elle. Et c’est ainsi que la pauvre Greth se trouva être la fiancée du Vent, ce qui la contrista fort, car plus d’espoir pour elle d’épouser jamais le fils du roi.
«Cependant, avec sa belle fiancée, le Vent se montrait galant à sa manière. Chaque matin, quand elle ouvrait sa fenêtre, il lui jetait de beaux bouquets arrachés par lui dans les jardins voisins.
«Quelque jeune garçon du village qu’elle avait dédaigné passait-il devant elle sans la saluer, monsieur le Vent lui enlevait son chapeau, qu’il faisait tournoyer en l’air à des hauteurs si considérables, que volontiers il n’apparaissait bientôt plus que de la grosseur d’une alouette. Trop heureux que, du même coup, avec le chapeau, il ne lui enlevât pas la tête.
«Un jour (on peut supposer que ce jour-là monsieur le Vent dormait), le fils du roi entra au moulin, pénétra sans obstacle dans la chambre de Greth, et tout d’abord voulut l’embrasser; Greth le laissa faire. Mais, de nouveau, sans qu’au dehors rien ne bougeât, les portes et les cloisons se démenèrent, battant à qui mieux mieux; les meubles, les tables, les chaises exécutèrent une danse désordonnée.
«Greth elle-même se mit à tournoyer d’une manière effrayante; ses cheveux, tout à coup dénoués, épars, ruisselants, agités, tourbillonnaient comme elle avec des bruissements, des sifflements sinistres.Épouvanté à la vue de cette tempête à huis clos, le prince s’écria:
«Ah! maudite, tu es la fiancée du Vent!»
«Et au même instant une rafale épouvantable emporta le fils du roi, la meunière et le moulin, dont on n’entendit plus parler depuis. Peut-être avaient-ils été rejoindre le Hollandais qui courait toujours ses bordées dans la mer du Nord, ou le chapeau qui poursuivait sa route à travers les nuages.»
La tradition ne nous dit pas si c’est après cet événement que monsieur le Vent épousa madame la Pluie.
Voilà pour les esprits de l’air. Quant à ceux du feu, bien entendu ils n’étaient pas représentés seulement par les Follets; il y avait aussi les Salamandres, trop connues pour qu’il soit nécessaire d’en parler ici; de même des Feux-Saint-Elme, proches parents des Feux-Follets; mais nous nous arrêterons un instant devant le redoutable Feu-Grisou, l’effroi des mineurs, en nous étonnant du rôle presque insignifiant joué par lui dans la Mythologie populaire de l’Allemagne, malgré les nombreuses victimes qu’il a faites dans tous ces pays de montagnes, et particulièrement dans le Harz.
Cette foudre souterraine, plus meurtrière que celle d’en haut, les peuples du Rhin l’ont simplement personnifiée sous la figure d’un moine de haute taille, qu’ils nomment maître Hœmmerling.
Maître Hœmmerling visite les mines de temps entemps avec les allures pacifiques d’un amateur ou plutôt d’un inspecteur qui en prendrait à son aise; cependant, surtout le vendredi, il est parfois sujet à des colères subites. Qu’un ouvrier manie le pic avec maladresse, qu’il soit insolent envers son chef ou son chef trop dur, trop exigeant envers lui, rapide comme l’éclair il ira de l’un à l’autre, tandis qu’ils ont le corps à moitié hors de la fosse, et, rapprochant subitement ses longues jambes, il leur broiera la tête entre ses deux genoux, sans plus de façons que n’en met une bonne mère de famille à écraser entre les ongles de ses deux pouces l’insecte nuisible qui s’attaque à son enfant bien-aimé.
Nous voilà quittes envers les esprits élémentaires de l’air et du feu; mais tandis qu’à la suite de maître Hœmmerling, nous nous trouvons engagés dans les profondeurs des montagnes, pourquoi, sans désemparer, ne dirions-nous pas un mot des Gnomes, ces esprits de la terre?
A travers la couche d’air épaisse qui remplit ces immenses cavernes, voyez-vous pendre de haut en bas de gigantesques stalactites tout imprégnées de fer; ce sont les colonnes de ces palais souterrains; autour des stalactites, des eaux dormantes et plombées figurent de petits lacs dont les bords sont comme cerclés de rouille; çà et là, dans des fonds vaseux, encombrés de minerais et de scories de toute espèce, croissent de noirs roseaux en forme de couleuvres: comme les couleuvres, ils se replient sur eux-mêmes, promenant de côté et d’autre leur tête,à l’extrémité de laquelle brille un œil de diamant. Ces sombres profondeurs semblent se peupler d’êtres fantastiques; près d’un amas de pépites d’or, dans une pose immobile, se tient un griffon, gardien vigilant et silencieux; autres gardiens des trésors enfouis dans ce monde des métaux et des pierres précieuses, une bande de chiens noirs rôde incessamment le long de ces voûtes; sur les pentes, de petits nains, pareils à des grillons, sautillant comme des pois sur le crible du vanneur, ramassent de droite et de gauche des paillettes d’or abandonnées à leur discrétion; d’énormes grenouilles y sont aussi placées en sentinelles; puis enfin, au plus profond de ces abîmes se meuvent les rois de cet empire, au corps ramassé, aux membres trapus, à la tête monstrueuse; ce sont les Gnomes.
Mais aux Gnomes on ne croit plus guère; les ouvriers mineurs, qui chaque jour auraient dû se trouver en rapport avec eux, ont nié leur existence, et insensiblement ils sont passés à l’état d’êtres fabuleux.
Il m’a été raconté cependant que, pas plus tard que l’année dernière, une jolie paysanne des environs de Hombourg fut vue certain soir à la danse, portant au doigt un gros rubis. Elle prétendait l’avoir reçu d’un esprit de la terre qui lui était apparu à l’entrée des mines du Taunus.
Après informations prises par les commères, convaincue de n’avoir eu de rencontre réelle qu’avec un Gnome anglais, voyageant pour sa santé et courtisant les jolies filles pour sa satisfaction, elle fut chassée du pays.
C’est le dernier Gnome dont on ait entendu parler dans cette partie de l’Allemagne.
XII
Esprits élémentaires des eaux.—Pétrarque à Cologne.—Jugement de Dieu par l’eau.—Des Nixes et des Ondines.—Une permission de dix heures.—L’Ondine au pied blanc.—Toc, toc! hâtez-vous!—Horribles mystères du Rhin.—La cour du grand Nichus.—Nixcobt, le messager des morts.—Ses joyeux tours.—Je me mets à la recherche d’une Ondine.
Esprits élémentaires des eaux.—Pétrarque à Cologne.—Jugement de Dieu par l’eau.—Des Nixes et des Ondines.—Une permission de dix heures.—L’Ondine au pied blanc.—Toc, toc! hâtez-vous!—Horribles mystères du Rhin.—La cour du grand Nichus.—Nixcobt, le messager des morts.—Ses joyeux tours.—Je me mets à la recherche d’une Ondine.
«En quittant Aix-la-Chapelle, je m’étais arrêté à Cologne, sur la rive gauche du Rhin, toute couverte alors de plusieurs rangs de femmes, troupe innombrable et charmante.... Couronnées de fleurs ou d’herbes aromatiques, les manches relevées au-dessus du coude, elles plongeaient dans le fleuve leurs mains blanches et leurs bras potelés, en murmurant je ne sais quelles paroles mystérieuses que je ne pouvais comprendre.
«J’interrogeai. On me répondit que c’était l’ancien usage du pays. Grâce à ces ablutions, accompagnées de certaines prières, le fleuve emportait avec lui, au courant de ses flots rapides, tous les maux qui, sans cela, vous auraient atteints dans l’année. A quoi, en souriant, je répondis: «Bienheureux les peuples du Rhin, puisque le bon fleuve entraîne vers les contrées lointaines toutes leurs misères! Jamais ni le Pô ni le Tibre ne réussiraient si bien à nous débarrasser des nôtres!»
Ainsi s’exprime Pétrarque dans une de ses lettres familières datée de la veille de la Saint-Jean.
Cette lettre, précieuse autant par sa date que par son contenu, témoigne irréfutablement qu’au quatorzième siècle, dans ce même jour où s’allument les feux de joie en l’honneur des fêtes du solstice, obstinés vestiges de l’ancien culte du feu, le Rhin avait sa part égale dans les hommages populaires.
Par malheur, les chrétiens finirent par en appeler aux éléments, soit de l’eau, soit du feu, comme à une autorité judiciaire.
Ce principe admis que les éléments étant des substances pures devaient naturellement rejeter loin d’eux tout objet impur, dans l’ordalie par l’eau on vous déshabillait, et après vous avoir préalablement lié en croix les mains et les pieds, c’est-à-dire la main droite attachée au pied gauche et la main gauche au pied droit, on vous jetait dans une rivière, dans un cours d’eau quelconque, pourvu qu’il fût profond; surnagiez-vous, déclaré coupable, on vous brûlait vif; plongiez-vous, persistiez-vous à rester au fond de l’eau, on vous reconnaissait innocent, mais vous étiez noyé.
Tel était, selon Henri Heine, le résultat infaillible de cette justice du moyen âge, et le moyen âge en Allemagne, c’était hier.
Il y avait aussi l’épreuve par le pain et le fromage (exorcismus panis hordeacei,vel casei,ad probationem veri), mais le pain et le fromage ne sont pas des éléments. Revenons aux esprits élémentaires des eaux.
Dans le grand mouvement de réaction religieuse qui se fit après Charlemagne, tous les dieux mythologiques des fleuves et des rivières n’avaient pas manqué de se reconstituer, ou à peu près, dans leurs anciens emplois. Le grand Nix ou Nichus, à qui était échu le gouvernement de tous les fleuves de l’Allemagne, n’était rien autre que le ci-devant Niord, un dieu considérable, espèce de Neptune scandinave. Cette importante découverte appartient en propre au savant Mallet-Dupan.
Sans doute ce dieu Niord, à la suite de la déroute d’Argentoratum, était tombé dans le Rhin. On l’y croyait noyé; il n’avait fait que chercher un refuge dans ses cavités les plus profondes, les plus insondables. De là, malgré les décrets des conciles, en dépit de l’anathème chrétien qui atteignait également tous les esprits élémentaires, le grand Nichusavait appelé à lui les divinités subalternes des sources, des étangs, des lacs, des rivières, aussi bien les nymphes du rivage que les monstres difformes, écailleux, qui grouillaient dans les bas-fonds du Rhin; il s’en était fait une escorte, un peuple, une armée. Avec cette armée, il avait envahi les rivages du Necker, du Mein, de la Moselle, de la Meuse, ses puissants tributaires, et maintenait par la terreur les habitants du littoral. Plus d’une fois on l’avait vu pousser ses ravages bien avant dans les plaines, renverser les églises à peine édifiées, et noyer dans ses eaux les déserteurs du culte d’Odin.
Niord était un dieu méchant et d’un affreux caractère. Il avait soumis au joug le plus fantasque, le plus cruel, ses sujets de toutes les classes, et fait du Rhin un enfer des eaux.
C’est dans ce royaume humide et sombre du grand Nichus que nous allons aborder, en tenant moins compte, nous le déclarons, de ses dignitaires que de ses plus humbles sujets ou sujettes, c’est-à-dire les Nixes, les Ondins et les Ondines, race de démons anathématisés, qui, à eux seuls, composent presque toute cette population sous-fluviatile.
Quoi! pauvre Lore, belle fée du Lorelei, vous qui avez préféré la mort au supplice, assez friand d’ordinaire à celles de votre sexe, de rendre tous les hommes amoureux de vous, ne seriez-vous donc aujourd’hui qu’un démon, une puissance malfaisante[1]? Non; de ce côté, l’opinion publique a résisté aux déclarations de l’Église. Pour les Nixes comme pour les Elfes, on admet généralement deux espèces distinctes: les Nixes proprement dites, anciennes divinités païennes, dont on ne saurait trop se méfier, et les Nixes femmes, presque toujours inoffensives, parfois secourables.
[1]Voir le Chemin des Écolierslibrairie de L. Hachette et Cie.
[1]Voir le Chemin des Écolierslibrairie de L. Hachette et Cie.
A celles-ci nous continuerons de donner ce doux nom: les Ondines.
Les Nixes de la première catégorie prennent volontiers toutes sortes de déguisements pour arriver à leurs fins. On en voit rôder aux abords du fleuve, dans les endroits isolés; quelques-unes ont paru dans les villes du littoral, où elles se faisaient passer pour des étrangères de distinction, ou pour des artistes, généralement de première force sur la harpe. Elles y ont noué des intrigues amoureuses fatales aux galants. D’autres se sont montrées dans les fêtes villageoises, se mêlant à la danse avec une ardeur telle que leurs valseurs, enivrés, entraînés par elles, saisis de vertige, perdant la tête, croyant toujours entendre le bruit des harpes ou des violons, aux trompeurs accords de notes fascinatrices,abordaient la rive du Rhin, et ne reprenaient un instant leurs sens qu’en disparaissant sous les flots.
N’oublions pas un fait essentiel. Pour se préserver de l’approche de ces fées maudites, il suffit de porter sur soi un brin de marrube ou d’origan. Que ceux qui projettent de visiter les bords du Rhin se tiennent pour avertis. Avant de prendre leur passe-port, ils doivent se présenter d’abord chez l’herboriste.
La Nixe à la harpe.
La Nixe à la harpe.
La Nixe à la harpe.
La seconde classe des Nixes, la seule intéressante, les Ondines, sont, autant que j’ai pu me rendre compte de leur nature ambiguë, les âmes errantes des pauvres filles qui, par désespoir d’amour, se jettent dans le Rhin; et trop souvent le pauvre amour allemand, à bout de courage, va demander asile au suicide.
D’après les renseignements un peu confus puisés dans mes auteurs ou dans mes entretiens intimes avec la famille Rosahl, les Ondines, nées mortelles, bien inférieures en puissance aux Nixes véritables, vivent sous l’eau le même temps qu’elles auraient vécu sur la terre, si, volontairement, elles n’avaient pas abrégé leur existence. C’est là pour elles une résurrection conditionnelle, un purgatoire anticipé où trop souvent elles expient, sinon la faute de leur amour, du moins celle de leur mort.
Dans les abîmes du fleuve, au fond de ces grottes toujours submergées, se tient un tribunal secret présidé par le grandNichusqui les soumet à sa discipline impitoyable, comme le prouvent surabondamment une foule d’histoires sinistres, entre autres celle des trois Ondines de Sinzheim, rapportée par les frères Grimm à la date de 1806.
Trois jeunes filles d’une merveilleuse beauté, trois sœurs, se montraient chaque soir à la veillée d’Epfenbach, près de Sinzheim, et prenaient place parmi les fileuses de lin. Elles apportaient des chansons nouvelles et de jolis contes inconnus au pays. D’où venaient-elles? On l’ignorait sans oser s’en enquérir, dans la crainte de paraître se tenir endéfiance à leur égard. Elles étaient la joie de ces réunions; mais aussitôt que sonnaient dix heures, elles se levaient, et ni prières ni supplications ne pouvaient les faire demeurer un moment de plus.
Il arriva qu’un jour le fils du maître d’école, amoureux de l’une d’elles, pour mettre obstacle à leur départ, s’avisa de retarder l’horloge de bois qui devait sonner l’heure de la retraite.
Le lendemain, des gens du village côtoyant le lac de Sinzheim entendirent des gémissements sous l’eau, dont trois larges taches de sang vinrent rougir la surface. Depuis ce temps, on ne revit plus les trois sœurs à la veillée, et le fils du maître d’école ne fit plus que dépérir. Il mourut peu de temps après.
Dans ces trois sœurs, douces, aimables, laborieuses, rien n’accusait la fréquentation de l’esprit des ténèbres. On se rappela seulement que le bas de leur robe était souvent mouillé à l’ourlet, le seul signe auquel on puisse reconnaître les Ondines, tant, du reste, elles sont semblables aux autres jeunes filles, et l’on déplora bien amèrement la sévérité du grand Nichus.
Touchant la permission de dix heures, nos lois militaires elles-mêmes sont moins rigoureuses que les siennes.
On s’abuserait cependant en pensant que toutes les Ondines ont la douceur et la résignation de celles-ci. Aigries par le souvenir de leur abandon, il en est qui ne songent qu’à se venger, et par là semblent participer un peu à la nature des Nixes, ou plutôt, pourquoi ne pas le dire avec franchise? restent fidèles à leurs instincts de femmes.
Comme preuve à l’appui, voici un petit drame complet que Mlle Marguerite Rosahl a extrait, à mon intention, du volumineux recueil de Busching.
Le comte Herman de Filsen, dont les domaines s’étendaient sur la rive droite du Rhin, entre Osler-Spey et Braubach, allait se marier avec la riche héritière du château de Rheins, rive gauche. Déjà son messager, chargé des lettres de convocation, s’était mis en route; mais, en route, la crue subite d’un ruisseau lui avait barré le passage. En essayant de le franchir, son cheval s’était abattu et noyé. Sans perdre courage, le messager poursuivit sonchemin pédestrement. Partout il rencontra le ruisseau devenu torrent, et le torrent le serrait de près, décrivant des courbes, des zigzags, des cataractes, toujours lui interceptant les voies de communication et les sentiers praticables.
S’aidant d’un bâton, sautant de roche en roche, le pauvre homme, perdant un peu la tête, ne se dirigeant plus qu’au hasard, se trouva devant le Rhin, où le torrent, grondant tout à coup derrière lui, semblait le pousser de tous ses efforts.
Par bonheur pour lui, un bateau flottait près de la rive; il le détacha, s’empara de la rame, regagna Filsen et dit au comte:
«Monseigneur, une Nixe s’est opposée à mon voyage.»
Le comte ne croyait pas aux Nixes. Il dépêcha un autre messager. A celui-ci comme à celui-là advint pareille mésaventure.
Le jour du mariage était fixé; le comte passa outre, quitte à ne se présenter à l’autel qu’avec un maigre cortége.
Un matin, quand il traversa le fleuve de la rive droite à la rive gauche pour rejoindre sa fiancée, une tempête subite se déclara. Il crut voir sortir des flots une figure pâle, qui, pesant sur l’avant de la barque, essayait de l’entraîner au fond du gouffre. Devenu taciturne, il appela à lui son majordome, et le chargea de s’enquérir de ce qu’était devenue une certaine fille du voisinage, Gottlieb de Braubach.
«Je l’ai rencontrée il y a quelques jours à lachapelle de Saint-Marc, dit le majordome, et lui ai même offert de l’eau bénite. Gottlieb s’est informée près de moi de votre prochain mariage, monseigneur. Elle était bien portante et d’assez belle humeur.
—Va la trouver sur-le-champ, dit le comte, et rapporte-moi de ses nouvelles.»
Pendant le repas des noces, Herman de Filsen paraissait joyeux et galant près de la nouvelle comtesse, mais il suait à grosses gouttes des efforts qu’il faisait pour le paraître, quand un petit pied de femme, blanc et menu, se dessina à ses yeux, à ses yeux seuls, au plafond de la salle du festin.
La sueur se glaça sur son front. Se levant brusquement, il courut se réfugier dans le salon, où safemme, sa mère, ses convives, le croyant atteint d’un mal subit, le suivirent tout en désarroi.
Dans le salon, une draperie se souleva, et une main blanche, toujours visible à lui seul, en sortit, son doigt indicateur recourbé en signe d’appel.
Naguère, sans y ajouter foi, Herman a entendu conter que ce petit pied blanc, cette main blanche annoncent la présence de l’Ondine et une catastrophe inévitable.
Il croit maintenant.
L’évêque qui venait de le marier avait assisté au repas. Herman va droit à lui, s’agenouille et se confesse à voix haute d’avoir abusé de la confiance d’une jeune fille, belle et sage entre toutes, de l’avoir détournée de ses devoirs et abandonnée. Gottlieb a demandé au fleuve l’oubli de ses maux, et maintenant elle songe à se venger.
«Bénissez-moi, mon père, car je vais mourir.»
Avant de prononcer les paroles de l’absolution, l’évêque exige qu’il abjure d’abord sa croyance impie à ces êtres surnaturels déniés par l’Église.
«Puis-je ne pas croire à ce que je vois.... La voici!... pâle, comme je l’ai vue ce matin à la tête de la barque.... Ses cheveux, entremêlés d’herbes vertes, sont épars sur ses épaules; elle me regarde avec un sourire larmoyant....
—Visions! reprend l’évêque; votre regard vous abuse.
—Mais alors ce n’est pas seulement le regard qui me trompe, car j’entends sa voix.... elle m’appelle.... Pardon, Gottlieb!...
—Délire! piéges du démon! Et qui vous dit que cette fille ait cessé de vivre, et par un crime?... Grâce à Dieu, mieux inspirée, Gottlieb est venue me trouver comme pénitente; aujourd’hui elle habite un couvent.»
Dans ce moment l’assemblée, grandement émue de cette scène, en fut distraite par l’arrivée du majordome, qui, l’air effaré, s’approcha de la comtesse douairière, la mère du comte, et lui parla bas à l’oreille. Celle-ci ne put retenir un cri:
«Morte! répéta-t-elle.
—Oui, elle est morte, et moi je vais mourir!» cria Herman avec un geste de désespoir.
La jeune épouse, offensée de ces aveux d’un autre amour, s’était d’abord tenue à l’écart; ne consultant que son cœur, elle essaya de lutter contre cette rivale invisible, et, les bras tendus, elle se rapprocha de son mari; mais il la repoussa rudement.
L’évêque commença ses exorcismes.
Tandis qu’il exorcisait:
«Que me veux-tu, Gottlieb? disait le comte; fais-moi grâce, et nous prierons pour toi. Tu pleures et tu m’embrasses tour à tour, mais tes baisers ne me sont qu’amertume, puisqu’à une autre j’ai donné mon nom, puisqu’une autre est ma....»
Il n’acheva pas. Poussant un râle aigu, il venait de tomber de tout son long sur le parquet, et à son cou on voyait le sillon gonflé et bleuâtre de l’étranglement.
Cette histoire de l’Ondine au pied blanc, à la main blanche, circule encore aujourd’hui dans toute l’Allemagne; seulement, pour les uns, le héros se nomme Herman de Filsen, pour les autres Pierre de Staufenberg.
Ainsi qu’il a ses Ondines, le fleuve a ses Ondins et ses Nixs mâles, ces derniers grands ravisseurs de femmes, grands destructeurs d’enfants, et l’épouvante des villes rhénanes.
Au milieu de la nuit, par un temps de bourrasque, un homme, enveloppé d’un manteau sombre, se présente au logis d’une accoucheuse.
«Toc, toc! hâtez-vous!... ma femme a besoin de votre aide!... Venez vite!»
L’accoucheuse le suit en s’étonnant qu’il la conduise sur les bords du Rhin, et de ne pas voir de bateau pour le passage.
«Entrez, entrez hardiment,» dit l’homme au manteau en désignant à la matrone un sentier qui de lui-même se creuse sous les eaux.
L’un menaçant, l’autre tremblant de peur, ils arrivent dans une grotte sous-fluviale. Là, sur une couche de roseaux, l’accoucheuse trouve une femme criant et se tordant au milieu des préliminaires de la maternité.
Elle entre aussitôt en fonctions, et le mari emporte le marmot, laissant imprudemment les deux femmes ensemble.
«Mon mari est un Nix, un monstre, un démon! dit aussitôt l’accouchée à l’accoucheuse; il m’a enlevée comme je lavais un matin mon linge au bord du rivage; depuis ce temps il me détient ici malgré moi. L’enfant que vous venez de mettre au monde, il est en train de le manger peut-être, mais à coup sûr il le tuera comme il vous tuera vous-même si vous ne lui gardez le secret.»
Il faut le croire, cette première sage-femme fut discrète, puisque mille autres de sa profession y ont été prises après elle.
Dans tous mes auteurs, j’ai retrouvé, à des dates différentes, cette même histoire du Nix et de l’accoucheuse, et de la fille enlevée, et du nouveau-né mis à mort par son père.
«C’est chose effroyable que le diable ait le pouvoir d’engendrer des enfants comme font les Nixs!» s’écrie à ce sujet Martin Luther.
De cet empire humide et ténébreux des Nixs et des Ondins, le maître, le despote, leWassermanpar excellence, nous l’avons dit, c’est le grand Nichus. L’autorité qu’il exerce ne se borne pas aux droits de haute et basse justice; sa volonté, réglée sur ses appétits désordonnés, est la loi suprême pour tous; les Nixs mâles composent sa cour; pour son harem, il choisit les plus belles mortes que le suicide lui envoie. Entre ce Sardanapale au teint verdâtre et ses odalisques de morgue se passent, dit-on, des scènes de débauche monstrueuse qui donneraient à croire, si l’on n’avait déjà reconnu en lui Niord, le dieu scandinave, que le grand Nichus n’est autre qu’un de ces anciens empereurs romains divinisés, dont Pétrone a tracé l’histoire galante avec de la boue et du sang.
Son principal agent et le factotum de la communauté,Nixcobt, dit le messager des morts, chargé d’entretenir les relations entre les habitants du fleuve et ceux du littoral, est peut-être le personnage le plus excentrique de la Mythologie du Rhin.
Lorsque l’aube va poindre, lorsque la sommité des hautes montagnes seule commence à s’éclairer d’une lueur douteuse, on a vu parfois une espèce d’homme court, trapu, horriblement grotesque, raser dans l’ombre les maisons de la ville, ou descendre le long des coteaux, entre les rangs pressés des ceps de vigne, qu’il dépasse à peine en hauteur. Sa tête effrayante tourne sur son cou grêle comme sur un pivot, lui permettant ainsi, sans ralentir sa marche, de tout inspecter autour de lui. Ses épaules nues, ses coudes, ses genoux et la partie saillante de ses pommettes sont couverts d’écailles de poisson; de petites nageoires se soulèvent par intervalle sous la cheville de ses pieds; son œil rond et glauque est marqué au centre d’un point rouge lumineux; ses dents et sa chevelure sont vertes, et sa bouche, largement fendue, contournée comme celle d’un barbillon, se contracte sous un immobile sourire qui vous glace de terreur. C’est lui, c’est Nixcobt.
Le jour venu, de retour au fleuve, il s’enquiert si sa funèbre population ne s’est pas augmentée de quelques victimes, volontaires ou non. Il prend leur signalement, dresse leur nouvel état civil, apprend par eux les causes déterminantes de leur brusque passage d’un monde dans l’autre, leur offrant ses bons offices pour les remettre en communication avec les parents ou les amis qu’ils ont laissés derrière eux, ignorants de leur sort ou inconsolables de leur perte.
Puis il égaye le grand Nichus de toutes ces histoires, et des bons tours joués par lui, pendant ses visites nocturnes, aux villageois comme aux citadins des deux rives.
Ces bons tours du joyeux Nixcobt, aujourd’hui encore, servent d’aliment aux récits des fileuses durant les longues veillées d’hiver, où le bruit demi-ronflant du rouet leur est un agréable accompagnement.
Nixcobt se rend un jour chez le percepteur des tailles de la petite ville de.... Il le trouve consterné; sa femme a quitté la maison conjugale; il ne sait ce qu’elle est devenue. Pour le consoler, Nixcobt lui annonce qu’elle est morte, morte noyée, et comme preuve, il lui remet une lettre recueillie par lui dans la poche de la défunte.
C’est la lettre de congé d’un amant.
Le mari, qui commençait à pleurer, essuie ses larmes, entre en fureur et regarde ses enfants d’un air farouche. Nixcobt rit et se rend chez un autre.
Cet autre, honnête vigneron du Rheingau, la veille, dans un moment de vivacité, a tué son ami et l’a ensuite jeté dans le Rhin ainsi que le couteau qui a servi au meurtre. Ce couteau, Nixcobt le lui présente, car il se charge volontiers de faire retrouver les objets perdus.