Tandis que le meurtrier demeure pétrifié à la vue de cette lame restée sanglante, il court chez le bourgmestre lui tout conter; une descente de justice a lieu; on trouve le vigneron tenant encore à la main l’instrument de son crime; il est pendu, et Nixcobt rit de plus belle.
Une nuit, un notaire de Badenheim, près Mayence, entendit, pendant son sommeil, une voix lui dire: «Jean Harnich, le grand Nichus fait la cour à ta femme, passée Ondine il y a trois mois; elle refuse de l’écouter. Il te prie de le renseigner sur le moyen de lui plaire.»
Le notaire crut à un mauvais rêve, poussa un soupir en pensant à la défunte, et se rendormit. Mais une main glacée, se posant sur sa poitrine, le réveilla aussitôt:
«Jean Harnich, reprit la voix, parle, parle vite et sois sincère, ou tu ne dormiras plus.»
Jean Harnich résiste encore, se débat, mais il voit dans son alcôve, sous la lueur d’une flamme rouge, briller des dents vertes et des pommettes écailleuses. Sous l’impression de la peur, il dit ce qu’il sait.
«Merci!» lui crie Nixcobt avec un nouvel éclat de rire retentissant.
On composerait un in-folio de toutes les lugubres joyeusetés de ce messager des morts; mais assez sur lui. D’ailleurs, Nixcobt a perdu tout crédit aujourd’hui. On a cessé de le voir glisser nuitamment à travers les rues des villes et les sentiers des vignobles.
Combien d’histoires intéressantes, combien de lieds et de ballades sur les Nixes, sur les Ondines ne pourrions-nous pas rapporter encore: il y a les Ondines des fleuves et des lacs; il y a même celles de la mer; en Allemagne, elles pullulent jusque dans les plus modestes courants d’eau.
Avant-hier, je me suis promené le long du Rhin;hier, le long de la Moselle. Ce matin, dirigeant ma course au hasard, j’ai rencontré un ruisseau, une petite rigole qui m’appelait par son doux murmure. Je l’ai suivie, je l’ai suivie pendant deux heures. Pour le moment, je n’avais rien de mieux à faire.
Ma petite rigole, à peine à quelques pas de sa source, enfant encore, s’agitait sous l’herbe de droite et de gauche, et semblait marcher à quatre pattes comme tous les enfants. Plus loin, je la rencontrai jeune fille; elle s’était développée, agrandie; courant çà et là, insouciante, capricieuse, elle bondissait follement entre des rochers, emportant les fleurs qui croissaient le long de son rivage, sans doute pour s’en faire un bouquet. Plus loin encore, j’assistai à son mariage avec un gros ruisseau descendu de la montagne; la voilà jeune femme; avec gravité elle traverse la plaine, comme une sage rivière qui déjà porte bateau et se prépare à rejoindre sa sœur aînée, la Moselle.... Bientôt je la traversai sur un pont; sur ce même pont, quatre soldats prussiens étaient attentivement occupés à regarder couler l’eau, sans doute pour épier le passage de quelque Ondine furtive. Quant à moi, j’ai eu beau te suivre pas à pas depuis ta naissance, petite rivière inconnue, ce matin, le long de tes rives, sous tes bordures d’aunes et de saules, pas plus qu’hier et qu’avant-hier en inspectant la Moselle et le Rhin dans leurs anses isolées, dans leurs îles solitaires, nulle part je n’ai entrevu l’ombre d’une Nymphe, d’une Nixe, d’une Ondine!...
Qu’en dois-je conclure?
Devant le tribunal de la police correctionnelle, un voleur, mis en présence de deux témoins de son vol, disait:
«Ces deux-là prétendent m’avoir vu, mais moi, je pourrais en citer vingt autres qui attesteraient ne m’avoir point vu!
—Qu’est-ce que cela prouve?» lui répliqua le président de la sixième chambre.
Moi, je n’ai point vu. Qu’est-ce que cela prouve? comme a dit le sage magistrat.
XIII
Esprits familiers.—Le Butzemann.—La bonne dame Hollé.—Les Kobolds.—Un Kobold au service d’une cuisinière.—Zotterais et Petites Dames blanches.—Les Killecroffs, fils du diable.—Anges blancs.—Les désirs satisfaits, fable.
Esprits familiers.—Le Butzemann.—La bonne dame Hollé.—Les Kobolds.—Un Kobold au service d’une cuisinière.—Zotterais et Petites Dames blanches.—Les Killecroffs, fils du diable.—Anges blancs.—Les désirs satisfaits, fable.
En France, où le scepticisme a pénétré partout, on ne semble guère se douter des services que peuvent rendre à une bonne ménagère, du dommage que peuvent causer, si on les irrite, des bons conseils que donnent à l’occasion certains esprits, visibles ou invisibles, recherchant volontiers la société de l’homme, gîtant sous son toit, et, en de certaines circonstances, faisant même partie de sa famille, dans le sens le plus rigoureux du mot.
Ces lutins, peu connus chez nous, fréquentent cependant aussi bien la partie française que la partie allemande de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, et parfois nos cuisinières d’Alsace ou nos cochers de Lorraine en ont amené quelques-uns à Paris.
Passons rapidement en revue, non tous, mais les plus authentiques entre ces esprits familiers.
Le soir est venu, la nuit est noire, les maîtres sont déjà couchés. Une servante, sa chandelle à la main et bâillant à cœur joie, visite tous les coins et recoins de la maison, remettant chaque chose à sa place. Tout à coup une porte s’ouvre ou se ferme violemment devant elle, sa lumière s’éteint!... Quelque fenêtre sera restée ouverte, direz-vous; c’est une bourrasque de vent...
Non! c’est leButzemann!
De bons vivants, rassemblés dans la salle haute du Gasthaus, y célèbrent la fête de la grosse grappe, en souvenir du divin Dionysius. La nuit les retrouve encore le verre à la main, chantant, buvant.... Silence! Les chants et les cris cessent; les verres restent suspendus au milieu d’un toste; les paupières alourdies, les jambes titubantes se redressent et s’affermissent. Chacun regagne précipitamment son logis. Par trois fois un être velu, difforme, estvenu se heurter à la croisée en battant des ailes. C’est une chauve-souris, direz-vous.
Non! c’est leButzemann!
Autour du large poêle de faïence, la famille est rassemblée, bravant gaiement le froid hiver. Les hommes fument, un pot de bière devant eux; les femmes tricotent, en causant du mariage prochain de la fille aînée.... Malheur! au fond de l’âtre, quel bruit, quelle lumière! Les charbons et les étincelles ont rejailli jusque sur la robe de la fiancée. Qu’y a-t-il donc? c’est un nœud dans le bois, peut-être un marron oublié dans les cendres et qui éclate? direz-vous encore.
Non! c’est leButzemann!
Le Butzemann, l’esprit prophétique de la famille, vous signale un danger, vous met en garde contre un désastre prochain. N’entreprenez pas un voyage, ne vous mariez pas, si par un signe manifeste le Butzemann est venu jeter sonvetoau milieu de vos apprêts de noce ou de départ. La difficulté est de bien distinguer entre le Butzemann, le coup de vent, la chauve-souris ou le marron-pétard.
Il n’en est point ainsi de dame Hollé (Frau Holla), dont on reconnaît la présence à des indices certains. Elle s’est imposé la tâche de surveiller les filles du peuple dans leurs travaux. Mais pourquoi cette bonne fée du travail, au lieu d’habiter quelque ville industrielle, quelque belle campagne luxuriante où se fasse sentir l’activité du labour, du fanage, du rouissage, où les rouets grondent en tournant sous le pied des fileuses, où les échos aboient en répétant les coups de battoir des lavandières, a-t-elle fixé sa demeure dans un marais tourbeux, en compagnie de Follets perfides et de Nixes de bas étage?
On n’a jamais osé secouer assez rudement ce mystère pour en faire tomber la vérité.
Les uns ont laissé entrevoir timidement que la bonne dame Hollé, de si petite condition aujourd’hui, et ne figurant plus guère que parmi les esprits familiers, avait été autrefois un haut et puissant personnage; mais ils se sont tus sur ses gloires passées, comme il arrive pour une pauvre portière qui a eu des malheurs.
Les autres, plus hardis ou plus savants, ont reconnu en elle la déesse Frigg, l’épouse d’Odin. Chère dame Hollé, quelle déchéance! Ce que c’est que de nous!
Une fois la croix arborée sur les rives du Rhin et du Danube, Frigg, sous le nom d’Hertha (la Terre-Mère), s’était réfugiée dans une île de l’Océan, où elle vivait invisible et solitaire au milieu d’un bois consacré, presque toujours envahi par la vague marine.
Un prêtre, dévoué à l’ancien culte, savait seul l’heure et l’instant où la déesse daignerait de nouveau se montrer aux hommes. L’instant venu, de l’île marécageuse il tirait un char enveloppé de voiles; Hertha y montait, et pendant quelques jours parcourait le monde, répandant autour d’elle lesbienfaits et les consolations; alors, toutes les guerres étaient suspendues; non-seulement l’épée rentrait au fourreau, mais ce qui était fer, arme offensive ou même défensive, et jusqu’au soc de la charrue, tout devait être soigneusement enfermé. Hertha conviait le monde à la paix et au repos.
Maintenant, voyons en quoi la dame Hollé ou Holla rappelle la bonne déesse.
A certaines époques de l’année, vers la Noël surtout, dame Hollé quitte son marais pour faire sa tournée d’inspection. Les ouvrières en linge, les filandières, les brodeuses, les blanchisseuses reçoivent tour à tour sa visite. Si, le matin, en se mettant à son rouet ou à sa broderie, Anna trouve sa quenouille, Catherine son métier salis de fange; si Berthe, la couturière, aperçoit une déchirure là où la veille elle avait fait une reprise; si, au lavoir, l’eau est devenue huileuse ou noirâtre, soyez-en convaincu, dame Hollé a passé par là; dame Hollé a châtié la paresse ou la négligence des mauvaises travailleuses.
Est-elle satisfaite, au contraire, le ruban de la quenouille se pare d’une jolie fleur des étangs, iris, nénufar ou glaïeul; sur le métier à broder ou sur l’œuvre de couture, une petite aiguille d’or est implantée, et l’amas de linge bien blanchi, bien plissé, se couronne d’un beau morceau de savon parfumé qui embaume la maison.
Parfois la bonneFrau Hollapénètre mystérieusement dans la mansarde où la fièvre, causée parl’excès du travail, retient alitée quelque pauvre ouvrière. Elle-même achève l’ouvrage commencé, et ne part qu’après avoir déposé quelques florins au chevet de la malade endormie.
Bénie sois-tu, bonne dame Hollé! Eusses-tu jamais été déesse de premier ordre, crois-moi, tu n’as pas à rougir de ta condition présente! Seulement, on se demande avec terreur comment la noble Frigg, la toute-puissante Hertha en est-elle arrivée à n’être plus aujourd’hui que la patronne des blanchisseuses et des couturières? Comment cette île de l’Océan, avec son bois consacré, est-elle devenue un marais vaseux, fétide, mal fréquenté?... Une seule réponse reste à faire; Frigg a eu des malheurs.
Mais les filandières, les couturières, les brodeuses et les blanchisseuses n’attirent pas seules la bienveillante attention de ce monde surnaturel.
«Dans certains pays, disent les frères Grimm, chaque paysan, sa femme ou ses fils, ont à leur service un lutin qui leur sert de valet; il porte l’eau à la cuisine, coupe le bois et va chercher la bière.»Pendant ce temps le patron n’a qu’à se reposer et à le regarder faire.
Ce lutin, c’est évidemment celui que les anciens nommaientGenius loci.
De tous, le plus célèbre aujourd’hui en Allemagne, le plus étrange, celui qui a donné lieu aux histoires les plus singulières, sans contredit, c’est leKobold.
Pendant la nuit, le Kobold met tout en ordre dans la cuisine; il nettoie les verres, les assiettes, les casseroles, donne la chasse aux araignées et aux souris. Pour tant de bons soins, il ne demande qu’un peu de nourriture préparée exprès pour lui, car il ne se permettrait pas de se faire sa part sur le dîner des maîtres.
Quoique attaché spécialement au service de la cuisinière, le Kobold tient avant tout à la maison. Si la cuisinière reçoit son congé, si les maîtres déménagent, il n’en reste pas moins au logis, prêt à offrir ses services aux nouveaux occupants. Dans le premier cas, la servante qui part dit à celle qui la remplace:
«Ne négligez pas de mettre un peu de panade sur la huche pour le Kobold, sans quoi il vous jouera de malins tours; prenez-y garde, il n’est pas toujours d’humeur accommodante.»
Si le Kobold, ou, à défaut du Kobold, si le chat mange la panade, la nouvelle cuisinière ne manque pas de se dire:
«Chim est venu, je prévois que nous vivrons ensemble en bonne intelligence.»
Chim a-t-il laissé la panade intacte ou à peine entamée, elle s’inquiète:
«Peut-être l’aime-t-il avec un jaune d’œuf? peut-être n’y ai-je pas mis assez de beurre?»
Presque toujours invisible, le Kobold se laisse cependant volontiers aller à la causerie.
Que sont donc ces êtres étranges, les serviteurs de nos serviteurs, plus fidèles que ceux-ci à la maison où ils se sont une fois installés? ces êtres qui généralement ne font que le bien et craignent de se montrer, et qui, chose effrayante à penser! à l’extrémité inférieure de leurs reins portent une petite queue figurant une lame de couteau?
Martin Luther lui-même se charge de nous répondre dans un de sesPropos de table.
«Depuis plusieurs années, dit-il, une servante avait un esprit familier qui s’asseyait près d’elle au foyer, où elle lui avait fait une petite place, et ils conversaient ensemble durant les longues soirées d’hiver. Un jour elle demanda à Heinzchen (Chim, Himschen et Kurd Chimgen, telles sont les dénominations que les cuisinières allemandes ou alsaciennes donnent ordinairement à leur Kobold), de se laisser voir sous sa forme véritable. Heinzchen refusa d’abord d’y consentir, mais enfin, cédant à ses instances, il lui dit de descendre à la cave où il se montrerait à elle. La servante prit un flambeau, descendit à la cave, et là, dans un tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait dans son sang. Plusieurs années auparavant, la malheureuse était accouchée d’un enfant qu’elle avait égorgé et caché dans un tonneau.»
Vous le voyez, notre lutin du foyer se transforme en un personnage de drame; Trilby devient tout à coup le spectre de Banquo.
D’après la croyance générale, les Kobolds appartiennent pour le moins autant à l’humanité qu’au monde des esprits; ils conservent la taille et la figure des enfants, et ce couteau, qui trop souvent leursert d’appendice caudal, n’est autre que l’instrument avec lequel ils ont été mis à mort.
Il existe une foule de lutins tapageurs qui bouleversent tout dans les maisons, privent de sommeil et de repos à les rendre fous les gens qu’ils ont pris en grippe. C’est bien injustement, selon moi, qu’on les a mis au nombre des Kobolds. Ceux-ci sont presque toujours doux et inoffensifs; s’ils s’emportent parfois, c’est à la manière des enfants; ils cassent, ils brisent, mais se laissent facilement apaiser à la vue d’une friandise, d’une panade à l’œuf et au beurre, par exemple.
LesZotteraiset lesPetites Dames blanches, par leurs habitudes, se rapprocheraient beaucoup plus des Kobolds. Serviables et peu exigeants, les Zotterais fréquentent les écuries comme les Kobolds les cuisines, étrillant les chevaux, les pansant même quand ils sont blessés, et tenant tout en bon ordre dans le râtelier comme dans la sellerie.
Plus délicates dans leur choix et dans leurs instincts, les Petites Dames blanches recherchent surtout les chevaux de race, les chevaux arabes ou turcs, ce qui a donné lieu de penser qu’elles étaient originaires de l’Orient.
Pénétrant dans les écuries des riches, tandis que dorment les palefreniers, elles allument une mince bougie, qu’elles portent toujours avec elles, et procèdent à leur besogne.
Au matin, quand le cocher vient faire sa ronde, s’il trouve une goutte de cire sur la robe de l’alezan ou de l’isabelle:
«Vous n’avez pas eu grand mal aujourd’hui, vous autres, après vos bêtes, dit-il aux palefreniers, la petite dame a passé par ici.»
Les Zotterais, eux, simplement d’origine germanique, sans regarder à la race, et sans bougie de cire, prennent soin des chevaux de labour et de messagerie. Plus grands travailleurs que les autres, plus exposés aux salissures et aux accidents, ils n’en viennent pas moins à leurs fins, mais non sans fatigue; aussi exigent-ils qu’à la crinière du cheval un nœud soit fait, où ils puissent se suspendre et se reposer. Pas un paysan n’y manque sur le Rhin comme sur la Meuse, et j’ai moi-même vérifié leur prévoyante attention à cet égard.
Autrefois les Zotterais protégeaient les troupeaux de moutons contre la tique et contre l’emmêlure, comme le prouve leur nom, qui vient dezotte(flocon de laine). Alors tout donne lieu de le penser, d’après les habitudes de ce petit monde bienveillant, les toisons étaient plus blanches et mieux peignées qu’aujourd’hui, mais les éleveurs eurent cette malheureuse idée (par avarice peut-être) de faire tondre leurs troupeaux sans laisser aux béliers et aux brebis une mèche pendante, avec le nœud indispensable. Irrités de cet oubli, qui ressemblait à de l’ingratitude, les Zotterais abandonnèrent les moutons pour les chevaux. D’ailleurs ils ne vivaient pas en bonne intelligence avec les chiens des bergers.
Il nous reste à parler du plus important, du plus extraordinaire des esprits familiers, et que nous ne pouvons nous dispenser de comprendre dans cette catégorie, puisqu’il ne représente rien moins que le fils de la famille, l’enfant de la maison lui-même. C’est leKillecroffousuppositus.
Ce dernier nom lui vient de ce que ce soi-disant fils de la maison n’est en effet qu’un enfantsupposé, un enfant mis à la place de l’héritier légitime.
Cet enfant légitime qui l’a enlevé de son berceaupour lui substituer un Killecroff et de celui-ci quel est le vrai père?
A cette double question une même réponse: «Le Diable!»
Nous avons évité jusqu’à présent de toucher aux choses de la sorcellerie; par malheur, elles n’appartiennent pas plus aux bords du Rhin qu’aux bords de la Seine ou de la Tamise; mais les Killecroffs, ces fils du Diable, censément conçus au milieu des orgies du sabbat, ont eu sur la terre leur existence réelle;suppositiou non, ils ont joué leur rôle dans le monde et même laissé une postérité parfois illustre.
De même que le roi suédois Vilkins et le roi des Francs Mérovée se glorifiaient d’avoir pour père un dieu aquatique, l’illustre famille de Haro, celle des Jagellons se vantaient de descendre du Diable, sans doute par les Killecroffs, et portaient dans leurs armes quelque emblème de l’enfer.
A quoi peut-on reconnaître le véritable Killecroff, que, bien à tort, on a mis d’abord au rang des Kobolds?
Dès son début dans le monde, le Killecroff excite l’étonnement, parfois l’admiration de ses prétendus parents; il tette de si grand appétit qu’à sa nourrice il faut adjoindre deux chèvres et une vache, comme au célèbre Gargantua; on le sèvre, nouvelle surprise! Il avale la soupe à pleine soupière, «comme pourraient faire deux paysans et deux batteurs en grange,» nous dit en propres termes
un homme célèbre. Il grandit, tout est tapage autour de lui, il excite les querelles non-seulement entre les domestiques, mais entre ses parents. Arrive-t-il un événement fâcheux, il éclate de rire; vienne pour la famille un jour de fête, il pousse des cris de détresse. Dans l’appartement, du matin au soir, il court, il galope, à cheval sur un bâton ou sur une broche, escaladant les tables, les meubles, brisant tout sur son passage, se brisant un peu lui-même, agaçant les chiens, les chats de la maison, même le perroquet sur son perchoir; les faisant piailler, miauler, hurler; courant à l’écurie, il enfonce une aiguille dans la croupe du cheval pour le voir gambader, riposte aux ruades, fait sauter les portes et les serrures à coups de bûches; dans le jardin, jouant le rôle d’ouragan, il détruit, il renverse, il arrache tout; dans la basse-cour, il tord le cou aux poules et marche sur les petits poulets; dans la cuisine, il soulève volontiers les couvercles des casseroles, assaisonnant à nouveau les mets à sa fantaisie, avec du sel, du poivre, de la cendre, du poussier, de l’huile, du vinaigre, de la moutarde, du sable ou de la sciure de bois, et ne s’éloigne qu’après avoir tourné le robinet des fontaines.
S’il arrive un visiteur, il en prend possession; au salon, il se place entre ses jambes, lui marche sur les pieds, lui défait les boutons de son gilet, les cordons de ses souliers, les boucles de ses jarretières; il se démène, il le presse, le broie, le torture; il le pince, l’égratigne. Cependant sur cette légère observation de sa mère qu’il peut devenir incommode pour monsieur, en fils soumis, il laisse monsieur tranquille, après lui avoir toutefois rompu la chaîne de sa montre, pris sa canne et enlevé ses lunettes; la canne, il la laisse, par mégarde, tomber dans le puits; les lunettes, il ne sait plus ce qu’il en a fait. Et quand le pauvre monsieur, ahuri, crispé, agacé, hébété, se retire, il trébuche du haut en bas de l’escalier, grâce à un bout de corde tendu par son petit ami le Killecroff.
Les Killecroffs sont généralement adorés de leurs parents. Par bonheur, ils vivent peu.
L’homme célèbre, déjà cité, déclarait au prince d’Anhalt que, s’il était souverain comme lui, il se hasarderait à devenir homicide en pareil cas, et ferait jeter dans la Moldau tous ces fils du Diable!
Cet homme célèbre, qui croyait si fort aux Killecroffs, qui croyait de même au Butzemann, aux Kobolds, aux Nixes et aux Ondines, qui voyait un diable dans chaque mouche qui venait boire son encre ou se percher sur son nez, c’est encore maître Martin Luther.
Le grand réformateur en combattant les superstitions des papistes me semble s’être peu préoccupé de se guérir des siennes.
Mais parmi ces illusions au milieu desquelles il semblait se complaire, il en est une, une charmante cette fois, née de la religion chrétienne elle-même et que je ne puis, il me semble, passer sous silence en parlant des esprits familiers.
Il s’agit des Anges gardiens.
Un savant et spirituel académicien, M. Alfred Maury, dans son beau livre dela Magie et l’Astrologie, nous apprend que, d’après la doctrine égyptienne, une étoile particulière indiquait la venue au monde de chaque homme, et pour l’attestation du fait, il nous renvoie à Horapollon, dans sonTraitédes hiéroglyphes. Nous préférons de beaucoup nous en rapporter à M. Alfred Maury, qui ajoute: «Cette croyance existe encore chez les populations rurales de certaines contrées occidentales, et notamment en Allemagne.»
Il est possible que, dans diverses contrées de l’Allemagne, chacun ait encore foi en son étoile; nous le croyons, puisqu’il nous le dit, mais dans presque toutes l’étoile a été remplacée par l’ange gardien, l’ange blanc, comme on l’appelle, personnage bien plus séduisant, et autrement intime et sympathique. L’Ange blanc est mieux que legenius loci, il est legenius personalis.
Sans entamer une dissertation à propos des Anges gardiens, aujourd’hui quelque peu reniés par l’Église, nous nous empressons de rapporter ici, comme complément à ce chapitre sur les esprits familiers, une légende, sous forme d’apologue, ou un apologue sous forme de légende, que nous avons été assez heureux pour recueillir nous-même d’une jolie bouche véridique.
«.... Une forme blanche apparut aux yeux de la jeune fille comme elle s’éveillait.
«Je suis ton Ange gardien.
—Alors les vœux que je formerai, tu les exauceras?
—Je les porterai aux pieds de Dieu. Compte sur mes bons offices. Quels vœux formes-tu?
—Ange blanc, toujours manier le fuseau me fatigue, m’ennuie, et mes doigts se durcissent à telpoint qu’hier, à la fête, mon danseur aurait pu croire tenir dans sa main une main de bois.
—Ton danseur, n’est-ce pas ce beau cavalier de la Hesse? Hier, ne t’a-t-il pas dit qu’il aimait tes yeux bleus et tes cheveux blonds, et que, si tu voulais le suivre, il te ferait baronne?
—Ange blanc, fais que je sois baronne.»
Le soir de ce même jour, un jeune paysan vint trouver la mère de Louise et lui demanda sa fille en mariage. La mère la lui accorda.
«Ange blanc, délivre-moi de ce rustaud; je veux être baronne.»
Mais la mère, qui était veuve, avait de la volonté pour deux; l’Ange blanc ne reparaissait plus; Louise dut céder, et continua de tourner le fuseau.
Un jour, son mari, épuisé par le travail, car c’était un rude travailleur, tomba gravement malade. Louise avait revu le cavalier.
«Ange blanc, il m’aime toujours; il a juré de m’épouser si je deviens veuve....» Elle n’osa achever. Son mari recouvra complétement la santé. L’Ange blanc faisait toujours la sourde oreille. Elle perdit l’espérance d’être jamais baronne.
Quelques années plus tard, Louise était mère de deux beaux enfants; elle aimait son mari, dont le travail lui avait donné l’aisance, et en songeant à lui et à leurs deux marmots, son fuseau lui semblait doux aux doigts.
Un soir qu’elle sommeillait à peine, ayant sa main dans la main de son mari, couché à ses côtés, et à son sein le dernier venu de ses chers petits, la forme blanche réapparut, et elle entendit une douce voix murmurer à son oreille. C’était celle de l’Ange blanc.
Que lui disait-il? Il lui contait la fable que voici:
«Un petit barbillon frétillait dans l’eau claire, et regardait avec envie une jolie fauvette à tête noire qui, après avoir tracé des cercles dans l’air, se balançait doucement sur la branche d’un saule, tout au bord de la rivière.
«Oh! disait le petit barbillon, quelle heureuse créature est cet oiseau! Il peut s’élever vers le ciel, et aller au-devant du soleil pour se chauffer à ses rayons. Que n’en puis-je faire autant!»
«De son côté: «Oh! l’heureux petit poisson! disait la fauvette en le regardant; du moins l’élément qu’il habite le supporte; il n’a qu’à se laisser glisser. Que j’aimerais pouvoir m’ébattre au milieu de ces eaux si transparentes et si fraîches!»
«Un milan fondit alors sur le petit poisson, en même temps qu’un méchant écolier d’un coup de pierre atteignait la fauvette; tombée dans ces eaux si transparentes et si fraîches, celle-ci put s’y ébattre avant que de mourir, tandis que le petit barbillon, transporté dans les airs, allait se chauffer au soleil. Leurs vœux étaient exaucés.»
«Louise, continua la douce voix, notre devoir à nous autres Anges gardiens est bien plus souvent de contrarier vos désirs que de les satisfaire.»
C’était la moralité de sa fable.
Louise pressa un peu plus fort la main de son mari, baisa son dernier né, et dit: «Merci, Ange blanc!»
En vérité, je suis heureux de penser que parmi les esprits familiers de l’Allemagne s’il existe des Killecroffs, il s’y rencontre aussi des Anges blancs.
XIV
Les géants et les nains.—Duel d’Éphesim et de Grommelund.—Nains de cour et petits Nains.—Les fils d’Ymer.—Les moissonneurs invisibles.—Histoire du nain Kreiss et du géant Quadragant.—Comment les géants se mirent au service des nains.
Les géants et les nains.—Duel d’Éphesim et de Grommelund.—Nains de cour et petits Nains.—Les fils d’Ymer.—Les moissonneurs invisibles.—Histoire du nain Kreiss et du géant Quadragant.—Comment les géants se mirent au service des nains.
Si la tradition légendaire n’est que la vibration lointaine de la cloche de l’histoire, où irons-nous chercher les traces de l’existence des géants? Est-ce dans l’Edda ou dans les livres saints eux-mêmes? Plus tard, les grands ossements fossiles des mammouths, des mastodontes et autres animaux antédiluviens ne firent qu’en ressusciter le souvenir.Le livre d’Énoch nous apprend que des anges, au nombre de deux cents, épris des filles de la terre, étaient descendus sur la montagne d’Hermon pour se rapprocher d’elles. Des principaux entre ces anges, il nous donne même les noms; c’étaient Urakabaramiel, Sanyaza, Tamiel, Akibiel. Pourquoi la crédulité des peuples n’aurait-elle pas admis que les diables, qui sont des anges déchus, aient agi de même à l’égard de la postérité d’Ève? Des amours entre les diables et les femmes sont nés les Killecroffs, comme nous venons de le voir; des hymens entre les femmes et les anges était sortie la race des géants. Les femmes devaient mettre en combustion le ciel, la terre et les enfers.
L’Allemagne, entrée la dernière parmi les nations de l’Europe dans l’unité catholique, et qui la première en devait sortir par la réforme, persista plus longtemps que les autres dans sa foi aux géants. Le droit de libre examen en pourrait bien être cause.
Le géant Einheer vivait du temps de Charlemagne et servait même sous ses ordres. Des siècles plus tard, il y avait des géants burgraves le long du Rhin, comme le prouve l’histoire si connue de cette jeune et naïve géante qui, n’étant jamais sortie du château de son père, de sa première excursion faite aux champs, lui rapporta dans son tablier un laboureur avec sa charrue attelée de deux chevaux qu’elle avait ramassés en route, traitant homme et bêtes de petits animaux très-curieux à voir.
La race des géants allant en s’amoindrissant, on n’en rencontra bientôt plus que dans les hautes montagnes, dans les forêts profondes et dans les romans de chevalerie; puis ils disparurent.
Toutefois il en existe, dit-on, comme spécimen, un couple, homme et femme, conservés vivants par art magique, dans un endroit isolé du Harz.
Les géants avaient d’abord inspiré une terreur universelle. On bénissait le dieu Thor, quand, armé de sa massue de fer, il les pourchassait à outrance à travers la forêt Hercynienne. En les connaissant mieux, on les redouta moins. Rarement cruels, ils ne se nourrissaient de chair humaine que dans les cas extrêmes, et le plus souvent se montraient accommodants, même un peu simples, comme il arrive à la plupart des hommes qui prennent trop de développement, soit en long soit en large. A l’appui decette dernière opinion, l’anecdote suivante circule en Allemagne.
Un ancien duc de Bavière avait à sa cour un nain nommé Éphesim et un géant nommé Grommelund. Le géant s’étant moqué du nain, celui-ci le menaça d’un soufflet. Grommelund, après avoir ri du propos, le défia d’accomplir sa menace; Éphesim releva le défi, et le duc, présent à la querelle, ordonna que le champ clos s’ouvrît immédiatement.
On s’attendait à faire comme le géant, à rire du pygmée, qui ne pouvait guère réussir que par escalade, car il avait au plus deux pieds de haut; il n’en fut rien.
Le nain tourne d’abord autour de son adversaire comme pour prendre mesure; le bonhomme de géant, debout, immobile, le regarde faire, riant encore à se tenir les côtes; mais tandis qu’il se tient les côtes, le pygmée lui dénoue lestement les cordons de ses souliers, puis le harcèle en lui pinçant les mollets.
Grommelund chatouillé rit plus fort que jamais, fait quelques pas, s’embarrasse dans ses cordons, manque de trébucher, et, avec une présence d’esprit bien dignede ceux de sa race, s’arrête et se courbe pour les rattacher.
Éphesim a prévu la faute; il profite du moment, et, sur la joue du colosse applique un soufflet qui, quoique parti d’une petite main, résonne assez fort pour que le bruit en parvienne jusqu’aux oreilles du duc et des seigneurs de sa cour, lesquels applaudissent bruyamment à l’adresse d’Éphesim.
Humilié, bafoué, vaincu, le pauvre géant, dit-on, déserta la ville et se réfugia dans les montagnes où il mourut de sa honte.
Le peuple commençait donc à avoir assez mauvaise opinion des géants, lorsque le bruit se répandit que la plupart d’entre eux s’étaient mis au service des nains, non des nains de cour, mais des petits nains, auprès desquels ceux-ci sont eux-mêmes des géants.
Les petits nains, nommés tour à tour, dans les divers récits,Wichtelmœnner,Metallarii,Homunculi, pullulaient autrefois dans toutes les contrées montagneuses du Nord. En Bretagne on les connaîtencore sous les noms deCouribes, dePaulpiquets, deCornicouets; mais comme ils sont laids et portés au mal avant tout, j’ai tout lieu de penser qu’ils ne sont pas de la même espèce que nos bons petits nains qu’on voit le soir apparaître au pied des chênes ou dans les vieilles ruines, sortant par milliers de toutes les fissures de la terre ou des crevasses des anciens monuments, sautillant, grouillant et disparaissant au premier bruit.
Il existe diverses opinions touchant leur origine. Une seule est digne de toute croyance, par cela même qu’elle se trouve dans l’Edda.
Selon la bible scandinave, lorsque Odin eut tué le géant Ymer, son corps en putréfaction produisit une quantité innombrable de petits vers. En vertu de l’ordre naturel déjà établi pour les insectes, ces petits vers se transformèrent en chrysalides, et de ces chrysalides sortirent de petits hommes, semblables, à quelques différences près, aux hommes de la grande espèce créés par Odin.
Comme nous, ils sont soumis aux infirmités de l’âge, aux maladies, à la mort; comme nous, ils sont parfois susceptibles de raisonner avec justesse. Habiles métallurgistes, ils s’occupent dans les mines où déjà nous les avons entrevus; l’imagination ne leur fait pas défaut, ni même la piété.
Quel culte professent-ils?
Depuis longtemps, on l’assure, la plupart, convertis au christianisme, en auraient ressenti lesinfluences bienfaisantes beaucoup mieux que nous, car ils ne se font point la guerre entre eux, et tous les auteurs, toutes les traditions s’accordent à les montrer doux et serviables, s’aimant les uns les autres, bienveillants, laborieux et tout à fait pacifiques de leur nature; aussi les appelle-t-on lePeuple paisible.
«Anciennement, dit Wyss, les hommes habitaient les vallées; autour de leurs habitations se tenait, dans les cavités des roches, le petit peuple nain, vivant avec eux en fort bonne intelligence, et les aidant même dans leur travail des champs. C’était leur divertissement de faire ainsi le bien, car d’ordinaire ils se livraient à leurs occupations de mineurs dans la montagne, fouillant la terre pour en extraire les parcelles d’or et d’argent qu’elle renferme.»
Parfois, les cultivateurs, arrivant pour sarcler ou pour planter, trouvaient leur besogne faite, et, cachés derrière les broussailles, les nains, témoins de leur ébahissement, éclataient de rire.
Il arriva qu’un jour, de grand matin, en passant devant une pièce de blé, des paysans virent que les épis, sur une longue rangée, tombaient d’eux-mêmes, très-nettement sciés à la base, et d’eux-mêmes aussi semblaient se former en javelles. Ils se doutèrent bien que c’étaient les petits nains qui travaillaient ainsi à la sourdine, mais des travailleurs, ils n’en virent pas un.
Les nains, comme toutes ces races mystérieuses,jouissaient de la faculté de pouvoir se rendre invisibles à volonté. Il leur suffisait pour cela d’abattre sur leurs oreilles un petit capuchon faisant partie de leurs vêtements. Nos campagnards, s’apercevant bientôt que les blés ainsi fauchés n’étaient pas suffisamment mûrs, entrèrent dans une violente colère contre ces complaisants maladroits, et, s’armant de ramées, ils frappèrent à gauche et à droite sur ces invisibles moissonneurs, espérant en atteindre quelques-uns au hasard. En effet, quelques petits cris de douleur retentirent dans le sillon, et les premières lignes des épis restés debout s’agitant tumultueusement, témoignèrent assez d’une fuite en désordre.
Plusieurs nains, décapuchonnés par le contact des rameaux, apparurent aux yeux de leurs agresseurs. Ceux-ci, toujours furieux, s’apprêtaient à les frapper à coups plus sûrs, quand un orage se déclara, et la grêle, en tombant, hacha menu la moisson future, à l’exception des épis déjà étendus sur la terre.
Les méchants paysans comprenant alors que c’était en prévision de l’orage que le peuple paisible s’était ainsi mis à la besogne, se repentirent de leur brutalité; mais, les nains irrités de leur ingratitude, ne reparurent plus dans le canton. Il en fut de même dans bien d’autres pays.
Maintenant, disons comment, par leur persévérance, par leur adresse, et surtout par le génie audacieux d’un des leurs, ces petits êtres, hautstout au plus de quelques pouces, étaient parvenus à soumettre les géants.
On raconte, sans fixer la date, que, dans les temps anciens, un maître géant, ayant sans doute besoin d’une badine soit pour battre ses habits, soit pour se donner un maintien de fashionable devant les dames géantes, arracha un jour un jeune chêne dans les racines duquel nichait toute une peuplade de nos mirmidons.
A la vue de ce fourmillement de petits hommes, qui, tout en désarroi, couraient, perdant la tête, virevoustant, se culbutant pour regagner le fond de leur petite taupinière, le géant demeura d’abord la bouche béante; puis, par passe-temps de grand seigneur, du bout de son pied il en écrasa quelques douzaines.