XV

Comme il était naturellement curieux, il songea ensuite à étudier leurs mœurs. Le moment était mal choisi, il le faut avouer. Ce n’est pas dans une ville prise d’assaut et mise à sac, qu’on peut à loisir observer leshabitudes et les usages coutumiers de ses citoyens. Mais, on le sait déjà, les géants sont un peu bêtes.

Celui-ci, dont je n’ai pu savoir le véritable nom, et que, pour la commodité du récit, je nommerai Quadragant (Quadragant était un peu géant, est-il dit dans Amadis des Gaules; le nôtre l’était beaucoup; il avait trente pieds de haut), notre Quadragant donc s’étendit de tout son long, la face tournée vers la profonde excavation laissée par le chêne. Il entendit un sourd bourdonnement sous la terre; toutefois, il n’aperçut plus rien.

Il patienta, et, à force de patienter, il s’endormit, en se retournant sur le dos, ce qui était sa manière habituelle de dormir.

Après quelques heures d’un bon sommeil, solide et lourd, comme celui de tous les géants, il se réveilla. S’apercevant alors que le soleil avait fait comme lui, qu’il s’était couché, à cette idée que l’heure du souper était venue, il poussa un long et profond soupir de satisfaction, et, rejeté violemment dehors par le souffle puissant de sa poitrine, quelque chose lui sortit de la bouche.

Ce quelque chose, c’était un nain; et ce nain, le plus hardi, le plus intelligent de tous les nains, on le nommait Kreiss.

Mais pour bien faire comprendre comment Kreiss se trouvait dans la bouche de Quadragant, laquelle bouche n’avait pu être pour lui qu’un logis accidentel, disons d’abord ce qui s’était passé pendant le sommeil de celui-ci.

Leur arbre renversé, leur peuplade mise en déroute, les petits nains, à travers les interstices et les crevasses du sol, avaient gagné une longue galerie souterraine creusée autrefois par leurs pères, et, poussant des cris de détresse, assez semblables aux cris des grillons, ils étaient arrivés dans les ruines d’un vieux burg, toutes peuplées de petites gens de leur espèce, et où se tenait d’ordinaire le conseil général des nains.

Kreiss, arrivé depuis la veille, en députation, avec plusieurs de ses frères, ouvrit immédiatement cet avis que, avant tout, il fallait songer à rendre aux morts les honneurs de la sépulture, après quoi on devrait s’occuper immédiatement de boucher lestrous et crevasses produits par l’arrachement de l’arbre, de combler même l’excavation qu’il avait laissée, sans quoi les pluies survenant pouvaient inonder la grande galerie et les priver pour longtemps de leur plus sûr moyen de viabilité.

La double motion de Kreiss adoptée par acclamation, tous, munis de pieux et de fascines, se mirent aussitôt en marche au nombre de plus de dix mille.

Ils croyaient le géant parti; ils le trouvèrent étendu de tout son long sur la terre, et ronflant à pleines narines. Leur premier mouvement fut de fuir; Kreiss les retint. Une idée audacieuse lui était venue; c’était de le faire prisonnier. N’étaient-ils pas munis de cordes et de pieux? N’étaient-ils pas puissants par leur nombre? On se mit à l’œuvre sans désemparer, et, en moins d’une heure, le meurtrier, hors d’état de faire un mouvement, cloué à ce sol qu’il venait d’ensanglanter....

«Plaît-il?... Oui, monsieur, sans aucun doute vous avez raison; ceci ressemble fort au moyen employé contre Gulliver dans l’île de Lilliput. Qu’y pouvons-nous? Au surplus, nous vous ferons observer que de tout temps les petits nains ont existé en Allemagne; s’il a plu à Jonathan Swift de les transporter dans ses pays imaginaires, qui cela regarde-t-il et qui peut être accusé de plagiat, je vous le demande?

Passons donc rapidement sur ce détail qui nous importe peu; là n’est pas notre sujet.

La besogne achevée, quand l’excitation causée par le travail, quand l’enthousiasme du premier élan amortis, on se demanda ce qu’on allait faire de ce grand captif, les fronts se rembrunirent.

Les nains sont de bonnes gens qui ont horreur du sang. D’ailleurs, il était plus difficile encore de faire disparaître Quadragant que de le tuer. Cependant, si on ne le tuait pas, aussitôt réveillé, il allait crier à l’aide! au secours! ce qui ne manquerait pas d’attirer de ce côté les autres géants. Devenus furieux devant un pareil affront fait à un des leurs, ceux-ci, pour se venger, n’auraient plus d’autre souci que de renverser tous les chênes, et de poursuivre la race des nains jusque dans les entrailles de la terre.

Tandis que ces observations, un peu tardives, circulaient d’un groupe à l’autre, Kreiss demeurait silencieux et rêveur, une main au coude et l’autre au front.

Cependant, des simples propos on passait aux murmures, et des murmures aux menaces. Il fallait au plus tôt défaire ce qu’on avait fait: effacer toute trace de cette ridicule entreprise; rendre au géant sa liberté, comme on la lui avait ôtée, c’est-à-dire sans qu’il s’en doutât; et s’il venait à s’éveiller pendant l’opération, eh bien, on lui livrerait les auteurs de ce fatal projet comme victimes expiatoires.

Ah! c’est que, quelque petits soient-ils, les nains sont des hommes, et il ne fait pas bon de s’attaquer aux géants!

Le découragement, la démoralisation étaient au comble. Calme au milieu de toute cette agitation, Kreiss rêvait toujours, sans paraître se soucier des invectives à son adresse et des petits poings crispés qu’on brandissait vers lui; mais dès que quelques-uns font mine de vouloir délier le prisonnier, tout à coup, détachant les mains de son coude et de son front, faisant face à ses insulteurs:

«Je reconnais mes torts, dit-il, et c’est à moi de les expier. Partez! mes sept frères et moi nous suffirons à la délivrance du géant. S’il s’éveille, il ne s’en prendra qu’à nous. Allez!»

Les ci-devant conspirateurs ne se le firent pas dire deux fois, et, sans même songer à enterrer leurs morts, ils détalèrent sans tambour ni trompette. Aux dernières clartés du jour on pouvait les voir tous trotter confusément entre les hautes herbes et sous les coupoles des champignons de la route, éveillant en sursaut les phalènes et les scarabées, s’en servant même comme de montures pour regagner plus promptement les ruines de leur vieux burg.

Resté avec ses frères: «Maintenant à nous seuls l’honneur de l’entreprise! leur dit Kreiss; loin de renoncer à mon projet, je prétends lui donner un complément qui couvrira notre race d’une gloire éternelle.»

Outre leur habileté comme métallurgistes, les nains sont très-experts en charpenterie.

C’est à eux que les bonnes gens du Rheingau attribuent aujourd’hui encore la solidité des vieilles mines, dont les nains habitaient les parties basses et qu’ils ont, disent-ils, si bien étayées que le temps n’y peut plus rien. Ainsi que tous les gros hommes, Quadragant dormait la bouche ouverte; dans cette bouche, large et spacieuse comme l’entrée d’un caveau, Kreiss, armé d’un long épieu, pointu aux deux extrémités, se glissa audacieusement, ayant soin de n’appuyer d’abord ses pieds mignons qu’aux échancrures des dents, qui formaient là comme une double rangée de créneaux parallèles. Il s’en aida pour parcourir le gouffre d’une extrémité à l’autre,sans troubler le repos du dormeur par un chatouillement inopportun. A tout hasard cependant Kreiss tenait son épieu d’une main ferme, prêt à le redresser entre les deux mâchoires pour les empêcher de se refermer.

Ses frères, alors occupés à confectionner des poutres, des chevilles et des chevrons, les lui passaient au fur et à mesure que besoin était. Un d’eux vint même l’aider dans sa besogne.

Entre la double rangée des dents, ils fixèrent de forts madriers reliés entre eux par des solives. L’ouvrage n’avança pas sans peine; dans la bouche du géant il faisait noir comme dans un four; comme dans un four aussi on y éprouvait une chaleur intolérable. De plus, Quadragant avait dîné ce jour-là d’un chevreuil et de quelques lièvres, et comme en fin gourmet il n’aimait la venaison que faisandée,les parfums de son haleine ajoutaient une incommodité de plus à la chaleur et à l’obscurité du lieu.

Le frère de Kreiss, tout à coup pris de nausées, sortit précipitamment et alla rejoindre les autres, qui continuaient leur œuvre de charpenterie, tout en surveillant le captif.

Quadragant était alors occupé militairement, au dedans comme au dehors, par les huit frères nains.

On avait fait passer une lanterne à Kreiss; il la suspendit à l’une des poutres transversales, et, seul, poursuivit résolûment sa tâche, non sans se boucher le nez de temps à autre.

C’est au moment où, sa besogne achevée, il se disposait à sortir de ce gouffre humide, suintant, empesté, que le soupir du géant qui s’éveillait l’enleva de place, comme fait un vent d’orage d’une feuille de frêne, et, ainsi que nous l’avonsdit, le lança tout étourdi dans l’espace, d’où il retomba sur la poitrine du colosse.

Après s’être remis de la secousse, convaincu par une rapide inspection que les liens qui retenaient son captif étaient assez solides pour l’empêcher de bouger, de la poitrine de Quadragant, Kreiss chemina, le long du cou, jusqu’à son oreille, à l’aide de laquelle, se hissant, il escalada le menton, après avoir traversé sa joue dans toute sa largeur. Sa position prise sur cette éminence maxillaire, redressant sa petite taille, enflant sa petite voix:

«Meurtrier de nos frères, lui cria-t-il, tu es mon prisonnier, et tu vas mourir; recommande ton âme à Dieu!»

Le géant abaissa, en l’orientant, son regard du côté où venait la voix frêle qui s’adressait à lui. Il ne vit rien d’abord qu’un faible jet de lumière rayonnant à l’extrémité de son nez, mais son nez lui cachait entièrement l’orateur.

Kreiss fit alors quelques pas du menton vers la bouche de Quadragant, et celui-ci aperçut une sorte de petit homme, couvert d’un manteau fait d’une peau de souris, dans laquelle il se drapait fièrement, comme Hercule dans la peau du lion néméen.

Il tenait à la main, non une massue, mais une lanterne de pierre à jésus, renfermant pour tout luminaire un ver luisant.

Grâce à cette lueur phosphorescente, qui semblait envelopper Kreiss d’une auréole, Quadragant put l’examiner à loisir, et il se demanda comment cet embryon lui était sorti de la bouche et comment lui, Quadragant, avait pu devenir son prisonnier.

Au regard dédaigneux que lui jeta son ennemi, Kreiss devina quelles idées le préoccupaient: «Tu ne te crois pas notre captif, reprit-il, eh bien, lève-toi et marche.»

Quadragant essaya de faire un mouvement et s’aperçut alors qu’il était fixé à la terre par des cordages, par des chaînons, par chacun des cheveux de sa tête, par chacun des poils de son corps. Il voulut apostropher l’homoncule, l’immobilité tétanique de ses mâchoires suffit à lui révéler la vérité.

«Quant à ton genre de mort, poursuivit Kreiss, si les loups et les vautours ne s’en mêlent bientôt, la faim y suffira.»

A cette pensée qu’il courait risque de mourir de faim, le genre de mort qu’il avait toujours le plus appréhendé, le pauvre Quadragant se mit à pleurer, et deux ruisseaux de larmes, après avoir coulé le long de ses joues, contournant la commissure des lèvres, débordèrent sur son menton.

Kreiss fut forcé de faire quelques pas en arrière pour éviter le double courant.

Quoique ferme dans ses résolutions, il était naturellement bénin. Tant et de si grosses larmes finirent par l’émouvoir; mais sa pitié même le fitpersévérer dans la résolution de rendre sa vengeance non moins grande qu’utile.

«Écoute-moi bien, géant; tu peux racheter ta vie.»

Les larmes de Quadragant s’arrêtèrent. Dans cette vie qu’on lui offrait, il entrevit d’abord l’espérance d’un bon souper prochain, et si ses mâchoires n’avaient été paralysées par la charpenterie de Kreiss, sa large face se fût épanouie dans un sourire.

«Mais cette vie et cette liberté que nous te rendrons, poursuivit le nain, tu les consacreras au service de notre peuple décimé par toi, entends-tu? tu seras, comprends-le bien, moins encore notre protecteur que notre serviteur; tous les travaux que nous t’ordonnerons dans l’intérêt de notre sûreté comme dans celui de notre bien-être tu les accompliras sans réflexion; et tout d’abord tu relèveras ce chêne qui ombrageait et cachait lesdemeures des petits nains de ce canton; tu l’arroseras chaque jour jusqu’à ce qu’il ait repris sa force. Maintenant, par un signe de tes yeux, dis si tu acceptes mes conditions.»

Quadragant ouvrit et ferma vivement les yeux à dix reprises différentes.

Kreiss décrivit avec sa lanterne comme des signaux télégraphiques; ses frères, toujours au nombre de sept, comme lui vêtus de peaux de souris ou de mulots, portant comme lui une lanterne habitée par une luciole, grimpèrent à leur tour sur la face du géant, qui alors parut illuminée.

Trois d’entre eux se placèrent sur son front, deux autres près de chaque œil. Ces deux derniers tenaient à la main, en guise de poignard, une longue épine de prunellier.

Kreiss, demeuré à sa même place, reprit, en s’adressant au géant: «Si, ta voix redevenue libre, tu pousses un cri pour appeler à ton aide, nous te crèverons les yeux sans miséricorde: te voilà averti.»

Armé de son épieu à deux pointes, il rentra dans la bouche de Quadragant et détacha une des poutres transversales qui formaient la clef de voûte. D’un coup de sa langue, le patient acheva la démolition de l’édifice; puis, après un soupir de soulagement, rapprochant ses formidables mâchoires, il broya sous ses dents les poutres, les chevrons, comme il eût fait d’un paquet d’allumettes, et ingurgita le tout en à-compte sur son souper; après quoi, il prêta ce serment qui, pour messieurs les géants, équivalait à celui que les dieux de la Grèce prêtaient en invoquant le Styx.

«Par la terre qui est ma mère, par les montagnes qui sont ses os, par les bois et les forêts qui sont sa chevelure, par les ruisseaux, les rivières et les fleuves qui sont le sang de ses veines, moi, le géant Quadragant, je me déclare l’esclave des nains.»

Au soleil levant, Quadragant était debout, portant ses nouveaux maîtres entre ses doigts entrelacés en forme de berceau. En moins de cinq minutes, il arriva, d’après leurs indications, devant la vieille forteresse en ruines, où tenaient conseilnon-seulement les fugitifs de la journée, mais avec eux les principaux députés des nains de cette partie de la Germanie.

Lorsque les gens de garde annoncèrent à ceux-ci l’arrivée du géant, croyant leur dernière heure venue, tous firent un mouvement pour battre en retraite jusque sous les fondations mêmes du vieil édifice. Kreiss, qui s’était fait mettre à terre devant les caveaux du burg, fit alors son entrée dans la salle des séances, et, comme tous les triomphateurs, affectant l’air le plus modeste, il leur annonça que le géant était leur esclave.

Tombant aussitôt à ses pieds, ils voulurent le proclamer empereur des nains.

Instruit par une expérience récente, Kreiss se garda bien de prendre au sérieux ce nouvel accès d’enthousiasme.

A partir de ce jour, le géant quitta son nom de Quadragant pour prendre celui dePutskuchen, qui alors signifiaitl’ami des nains, et qui, dans le langage moderne, se traduit simplement paromelette soufflée.

Tout alla bien d’abord; cependant, au bout de trois années, Putskuchen était devenu triste et morose; Putskuchen ne faisait plus que quelques repas par jour; Putskuchen se fanait dans sa fleur; Putskuchen était amoureux; amoureux d’une jeune géante, qui lui

Kreiss fit son entrée.... (Page 328).

Kreiss fit son entrée.... (Page 328).

Kreiss fit son entrée.... (Page 328).

reprochait de s’être mis au service des homoncules, qui lui reprochait surtout d’être pauvre. Le malheureux dépérissait de jour en jour; l’Omelette soufflée s’était aplatie; Putskuchen n’était plus qu’un échalas de trente pieds de haut.

Kreiss l’avait pris en grande affection; après avoir obtenu l’assentiment des autres chefs, il mit à sa disposition un amas considérable de paillettes d’or recueillies par les nains dans les montagnes environnantes. C’était là de quoi acheter trois femmes au lieu d’une.

Le fait à peine ébruité, tous les géants pères de famille le voulurent pour gendre, et, voyant de quelle façon le peuple nain récompensait ses serviteurs, ce fut à qui, parmi eux, se ferait l’homme-lige d’une peuplade.

C’est ainsi que, grâce à Kreiss, on vit les géants entrer au service des nains, et reconnaître leur supériorité.

Des sceptiques ont avancé qu’il n’y avait dans cette histoire qu’un symbole. Selon eux, ce géant attaché à la terre et muselé par des nains, c’était le peuple, le peuple toujours courbé, toujours soumis malgré sa force; les nains qui habitaient sous le chêne (l’arbre sacré de tous les peuples d’origine celtique), c’était le clergé. Fi des vilaines gens qui d’une tradition font un apologue et de notre ami Kreiss un druide!

Les nains, réconciliés avec les hommes, firent exécuter par leurs géants des travaux de viabilité,des ponts, des routes, dont plus tard on attribua la construction aux Romains.

La croyance aux petits nains existe encore aujourd’hui dans la plupart des pays du nord. Ils peuplent par myriades les souterrains et les rochers de la Westphalie, de la Suède et de la Norvége, où ils travaillent à amasser des trésors.

XV

Des enchanteurs et des enchantés.—Voyage d’Asa-Thor et de ses compagnons.—L’hôtellerie aux cinq corridors.—Skrymner.—Un gant perdu et retrouvé.—Arrivée à la grande ville d’Utgard.—Lutte du dieu Thor contre la nourrice du roi.—Frédéric Barberousse au Kisfhauser.—Teutonia! Teutonia!—Ce que sont devenus les anciens dieux.—Vénus et le bon chevalier Tannhauser.—Jupiter dans l’île aux lapins.—Un dieu de nos jours.

Des enchanteurs et des enchantés.—Voyage d’Asa-Thor et de ses compagnons.—L’hôtellerie aux cinq corridors.—Skrymner.—Un gant perdu et retrouvé.—Arrivée à la grande ville d’Utgard.—Lutte du dieu Thor contre la nourrice du roi.—Frédéric Barberousse au Kisfhauser.—Teutonia! Teutonia!—Ce que sont devenus les anciens dieux.—Vénus et le bon chevalier Tannhauser.—Jupiter dans l’île aux lapins.—Un dieu de nos jours.

Écoutez!... voici du plus merveilleux encore! Mais, nécessité fâcheuse, il nous va falloir revenirsur les géants; des géants nous avons largement usé, depuis Ymer jusqu’à Quadragant, et l’on se fatigue, même des meilleures choses. Cependant que le lecteur se rassure; cette fois, nos géants ne sont pas absolument des géants, ou du moins ce sont des géants d’une espèce toute particulière.... Au lieu de nous perdre dans les réticences et les divagations, entamons franchement notre histoire.

C’était à l’époque où les dieux scandinaves trônaient dans toute leur puissance.

Curieux de voir certaines contrées dont on lui avait fait des récits incroyables, un jour, le dieu Thor se mit en route, accompagné de Raska, de Tialff et de Loki. Laissant derrière eux la Suède et la Norvége, ils arrivent sur le bord de la mer, qu’ils traversent à la nage. Qu’est-ce que cela pour des gens de cette sorte? Sur le rivage opposé, ils trouvent une vaste plaine, et comme la nuit était proche, et que le besoin de repos se faisait sentir pour eux, ils cherchent un gîte. Dans la plaine immense et déserte, un seul s’offre à leurs regards; c’est une grande maison, informe, abandonnée, plus large que haute, et d’un aspect tout singulier. On n’y voit ni portes, ni fenêtres, ni toitures; les brumes du soir il est vrai pouvaient leur masquer une partie du bâtiment. Engagés dans un vestibule carré, aplati, au fond duquel s’ouvrent cinq longs corridors, chacun de nos voyageurs enfile le sien au hasard, à tâtons, cherchant une chambre, un lit; n’en trouvant pas, ils prennent le parti de s’étendre à terre, le dos contre la muraille.

Du reste, la muraille, comme le plancher, avaient une certaine élasticité; un torchis de paille ou de mousse les recouvrait sans doute, et leur donnait le moelleux d’un feutre, un peu rude et grossier, voilà tout. On pouvait dormir là commodément et chaudement. Nos gens y dormirent.

Le matin venu, Thor, se frottant les yeux, s’étirant les bras, alla faire un tour dans la campagne pour se dégourdir les jambes et secouer les dernières atteintes du sommeil. A travers les nuages blancs qui couvraient encore la sommité des hautes collines, il crut voir une grosse tête ébouriffée, puis, au milieu de cette tête, deux yeux lui apparurent. Il supposa d’abord que cette grosse tête et ces deux grands yeux tout brillants n’étaient autres qu’un rocher couvert de broussailles, et deux flaques d’eau illuminées par les rayons du soleil levant: cependant la grosse tête ébouriffée s’agitait, s’abaissait vers la terre, se tournait tantôt d’un côté tantôt de l’autre. Les nuages s’étant dissipés, Thor s’aperçut qu’il avait devant lui un géant, mais un géant de telle taille que ceux auxquels il donnait la chasse d’ordinaire ne lui auraient pas été au genou.

Le géant s’avançait vers lui, toujours regardant çà et là, et toujours les yeux fixés au sol, comme à la recherche d’un objet égaré.

Thor, que la vue d’un géant mettait facilement en colère, alla droit à sa rencontre et d’un ton d’arrogance:

«Que fais-tu là? qui es-tu? ton nom?

—Je me nomme Skrymner, lui répondit l’autre, ne le savais-tu pas? Quant à moi, je n’ai pas besoin de t’adresser semblable question; tu es le dieu Thor, un de ces dieux de petite taille qui demeurent avec Odin sur le chêne Ygdrasil. As-tu trouvé mon gant?... j’ai perdu mon gant, oui.... hier, ajouta-t-il de l’air le plus indifférent du monde, et comme préoccupé seulement de sa recherche.

—Je n’ai rien trouvé de pareil, lui répondit Thor, toujours de méchante humeur, et regrettant de n’avoir point son marteau sous la main.

—Et tu voyages seul ainsi? reprit Skrymner.

—J’ai trois compagnons.

—Je ne les aperçois pas.

—Tous trois reposent encore dans cette maison où nous avons gîté cette nuit.»

Et, du doigt, il indiqua la maison qui leur avait servi d’hôtellerie.

Skrymner fit un mouvement de surprise et de joie: «Mon gant! s’écria-t-il, c’est mon gant! le voilà retrouvé!» Il courut ramasser cette prétendue maison aux cinq corridors, l’enleva, non sans l’avoir secouée doucement en la rapprochant de terre, preuve qu’il n’était pas dépourvu de tout sentiment humain.

Loki, Tialff et Raska roulèrent sur l’herbe, un peu effrayés de l’ascension, suivie d’une culbute, qu’ils venaient de faire. Une fois remis de leur émotion, et surtout de leur surprise en apprenantqu’ils avaient passé la nuit dans un gant, ils songèrent à poursuivre leur voyage.

Le pays leur étant inconnu, Skrymner s’offrit à les guider et se chargea même de porter leurs bagages. Tant de complaisance et de courtoisie bannirent du cœur de Thor, qui maintenant avait son marteau, toute idée agressive à son égard.

A la première halte, comme ils s’apprêtaient à déjeuner, le géant les quitta, après leur avoir toutefois indiqué le chemin à suivre; mais il fut impossible à Thor d’ouvrir la valise aux provisions, tant les cordes et les chaînettes qui la fermaient se trouvaient emmêlées. Ils durent se remettre en route sans avoir procédé à leur repas du matin, ce qui pour des voyageurs, et même pour des dieux, est toujours chose de fâcheux augure.

Au bout de quelques heures, la plaine restant déserte et aride, et la faim les tourmentant, ils prêtèrent l’oreille, espérant entendre le vagissement d’une vache ou le hurlement d’un ours, bien résolus à dîner soit de l’un soit de l’autre; mais les bourdonnements d’un orage, le roulement de la foudre furent tout ce qu’ils entendirent.

Irrité que quelqu’un se permît de tonner sans attendre son ordre, à lui, le dieu du tonnerre, Thor s’élança en avant. Se dirigeant au bruit, il arriva dans un défilé rocheux, ombragé de quelques chênes, où il trouva Skrymner qui, renversé sur le dos entre deux collines, dormait en ronflant d’une manière formidable. Ce ronflement avait suffi pourfaire supposer à nos voyageurs l’existence d’un orage.

«Sans doute, se dit Thor, ce misérable digère maintenant les provisions qu’il nous a volées; pour cacher son vol, c’est lui qui a embrouillé les nœuds de notre valise; mais il me le payera cher! D’ailleurs, ne m’a-t-il pas traité de dieu de petite taille!»

Ce disant, il prit son marteau et le lança sur la tête du géant endormi, qui, sans autrement bouger, passa la main devant son front, comme si une feuille tombée des arbres l’eût chatouillé en le frôlant.

Thor se rapprocha de lui et de nouveau le frappa derrière la tête, droit au cervelet, que les géants ont très-développé.

Cette fois, le dormeur ouvrit un œil, le referma, et après s’être légèrement gratté du bout de l’ongle à l’endroit contus, il se rendormit.

Naturellement brutal, surtout à jeun, Thor était tombé dans une colère rouge à la suite de son inexplicable impuissance. Bien décidé à en finir une fois pour toutes avec son immobile adversaire, il se revêtit de sa ceinture de vaillance, qui avait le don de doubler ses forces, saisit son marteau à deux mains, le dirigea avec une telle violence d’impulsion vers la figure du géant qu’il s’enfonça jusqu’au manche dans une de ses joues; et Thor eut beaucoup de peine à le faire revenir à lui.

Pour le coup, Skrymner se réveille tout à fait, ouvre les deux yeux, porte sa main à sa joue, se plaignant qu’on ne puisse dormir en repos dans cet endroit, et qu’une mouche vient de le piquer.

Apercevant alors près de lui son assaillant, d’un air plein de bonhomie il lui demande comment il se trouve là, et s’il s’est égaré. Les autres voyageurs arrivent; Skrymner leur propose de les conduire dans la ville d’Utgard, leur y promettant bon gîte, bonne table, bon accueil, la satisfaction complète non-seulement de leurs besoins, mais de leurs fantaisies.

Thor ne sait plus quoi penser. Ahuri, confondu, il marche sur les pas de son guide, sans autre idée en tête que de prendre une éclatante revanche de toutes ses humiliations.

La ville d’Utgard a des dimensions incroyables; les murs d’enceinte, les maisons, les arbres, les meubles, tout y est géant. Nos voyageurs pourraient passer volontiers entre les jambes des enfants qu’ils rencontrent, comme nous autres gens de Paris nous passerions sous l’arc de triomphe de l’Étoile. Vous le voyez, maintenant nous ne sommes plus à Lilliput; nous voici avec Gulliver dans l’île des Géants. Gulliver pourrait bien être né d’une tradition scandinave.

Le roi reçoit Thor et les siens en riant de leur petite taille et leur fait offrir des siéges trois fois plus hauts qu’eux. Après une foule d’aventures où nos hommes, c’est-à-dire nos dieux, ne cessent dejouer le mauvais rôle, Thor furieux défie les géants à la lutte corps à corps. Le roi lui propose de lutter contre sa nourrice, une vieille édentée. Thor, qui a besoin de passer sa colère sur quelqu’un, accepte, bien résolu de jeter par la fenêtre la nourrice de Sa Majesté. A grand’peine, il parvient à la soulever un instant de terre, mais lui-même, affaibli par l’effort, tombe sur un genou.

Le lendemain, les quatre compagnons en avaient assez des voyages. Skrymner les reconduisit, avec sa courtoisie ordinaire, hors de la ville. En se séparant d’eux, il prit le dieu Thor à part: «Jusqu’à présent, lui dit-il, vous ne savez de moi que mon nom; ce n’est point assez; je suis Skrymner l’enchanteur. N’ayez donc souci des événements de la journée d’hier. Par trois fois vous avez cru me frapper de votre marteau, il n’atteignait que les rocs impénétrables au pied desquels je dormais, en simulacre seulement; quant à la nourrice, en la soulevant de terre vous avez donné là un témoignage de vigueur dont je n’aurais pas cru capable même le dieu Thor, car la vieille édentée n’était autre que la Mort, oui, la Mort, que j’avais contrainte à venir se mêler à nos jeux; le reste, prestiges, illusions! Je voulais éprouver si la puissance de l’art magique était égale à celle des dieux. Bon voyage, Asa-Thor!»

Plus furieux que jamais, Thor voulut se jeter sur lui. Le faux géant venait de s’envoler sous la forme d’un petit oiseau; Thor se retourna vers la villed’Utgard, pour la détruire de fond en comble; elle achevait de s’évanouir en fumée.

Eh bien, je vous avais promis des contes de ma Mère-Grand’, ai-je tenu parole? Et ne pensez pas que celui-ci je l’aie puisé à des sources douteuses; vous le retrouverez, avec tous ses développements, dans les chapitres 23, 24, 25 et 26 du livre sacré de l’Edda.

Sur les enchanteurs, sur les magiciens, j’aurais beaucoup à dire; mais la route se prolonge encore devant moi, et je suis pressé d’arriver. Puis, qui ne connaît les prouesses des Merlin et des Maugis?

Dans toutes les anciennes traditions du Nord, se trouvent sans cesse des récits merveilleux d’enchantements, d’apparitions; ici et là, métamorphoses de rochers en palais, de bêtes en hommes, d’hommes en bêtes, poétique fantasmagorie, élément épique de nos anciens romans de chevalerie comme des poëmes de l’Arioste et du Tasse.

Chez tous les peuples, la poésie épique dut toucher à la religion, et par elle au merveilleux; n’a-t-elle pas été pratiquée d’abord dans les temples et pour les temples? Ainsi, aux Indes, le Mahabarata; en Grèce, les Cycles d’Hercule et d’Orphée. Il en devait être ainsi de ces longs poëmes des bardes gaulois ou germains et des skaldes scandinaves, chefs-d’œuvre inconnus, à jamais regrettables.

Mais ce qui appartient plus essentiellement à l’Allemagne que ses enchanteurs, ce sont ses enchantés, autrement dit sesDORMANTS. Là, on la retrouveavec ses grandes idées patriotiques, avec ses grandes expériences toujours déçues, toujours persistantes; là, ce ne sont pas seulement ses vieilles croyances qui se sont obstinées à rester debout, ce sont ses vieilles affections. Arminius, Siegfrid (le héros des Nibelungen), Théodoric, Charlemagne, Witikind, Frédéric Barberousse, Guillaume Tell, Charles-Quint, ses héros, ses amis, ses gloires de toutes les époques, elle n’a point souffert qu’ils se séparassent complétement d’elle et de ses destinées futures; ils ne sont point morts, elle ne l’a pas voulu; ils dorment; Witikind sous le Siegburg, en Westphalie; Charlemagne, dans les souterrains du château vieux de Nuremberg. Là, malgré tout ce qu’on en peut penser à Aix-la-Chapelle, entouré de ses pairs il repose majestueusement, prêt à se réveiller quand Dieu lui indiquera que le moment est venu.

Quant à Frédéric Barberousse, il dort au Kisfhauser, dans les monts de porphyre et de granit de la Thuringe; ainsi des autres, et ne niez pas! on les y a vus!

Peu d’années après sa disparition du monde, Frédéric, lorsque les sons de quelque instrument montaient de la plaine, apparaissait sur une des cimes de sa montagne. Connaissant son goût pour la musique, les sociétés philharmoniques ou chorales d’Erfurt et des autres villes viennent encore parfois lui donner des aubades.

On dit qu’un soir, comme l’horloge de Tilleda sonnait minuit, des musiciens, montés sur le Kisfhauser, virent la montagne s’ouvrir devant eux; des femmes, couvertes de pierreries et portant des flambeaux, leur apparurent. Elles firent un signe; ils les suivirent, sans cesser de jouer de leurs instruments, et arrivèrent ainsi devant l’Empereur. Celui-ci leur fit servir un bon repas, et quand ils se disposaient à prendre congé de lui, les belles dames de la cour, après les avoir reconduits, toujours leurs flambeaux à la main, remirent à chacun d’eux un rameau de peuplier. Nos musiciens avaient espéré mieux de la générosité de Frédéric. Parvenus au bas de la montagne, de dépit, ces rameaux, ils les jetèrent au milieu de la route. Un seul garda le sien, et, rentré chez lui, l’accola dévotieusement à la branche de buis bénit qui décorait la tête de son lit. Alors, ô miracle! chacune des feuilles du peuplier se changea en un ducat d’or. Instruits du fait, les autres coururent à la recherche de leurs rameaux; ils ne les retrouvèrent plus.

Une autre fois, un pâtre (d’autres disent un ouvrier mineur) rencontra sur le Kisfhauser un moine à barbe blanche, qui, sans plus de façon, comme s’il se fût agi d’une visite à faire au métayer voisin, lui dit de venir sur le champ avec lui auprès de l’empereur Frédéric Barberousse, qui avait à lui parler. Le pâtre resta d’abord interdit, puis il se mit à trembler de tous ses membres. Après l’avoir rassuré, le moine le conduisit dans un petit vallon ténébreux, et, frappant la terre de sa baguette, il cria par trois fois: «Ouvrez! ouvrez! ouvrez!»Sous les pieds du moine et du pâtre, un grand bruit se fit entendre; la terre sembla osciller, puis se fendit tout à coup. Ils se trouvèrent dans une vaste galerie, au milieu de laquelle brûlait une lampe. A l’extrémité se trouvait une porte d’airain, à double battant. Le moine (c’était un magicien sans doute) frappa trois fois la porte de sa baguette en répétant: «Ouvrez! ouvrez! ouvrez!» et la porte d’airain tourna sur ses gonds, avec un bruit semblable à celui qu’avait rendu la terre auparavant.

Ils étaient dans une grotte dont la voûte et les parois noircies à la fumée d’une immense quantité de torches semblaient recouvertes de tentures de deuil. On eût dit d’une chapelle ardente, sans cercueil ni catafalque toutefois. Le pâtre s’était remis à trembler; le moine répéta son cri d’appel, en frappant à une porte d’argent qui leur faisait face. La porte d’argent s’ouvrit comme venait de s’ouvrir la porte d’airain.

Dans une chambre magnifique, éclairée d’un demi-jour, sans qu’on pût deviner d’où venait la lumière, ils virent l’empereur Frédéric, «assis sur un trône d’or, une couronne d’or sur la tête; à leur entrée, il s’inclina doucement en fronçant ses épais sourcils. Sa longue barbe rouge avait poussé au travers de la table placée devant lui, et tombait jusqu’à ses pieds.»

Se tournant, non sans quelque effort pénible, vers le pâtre, il lui parla assez longtemps sur divers sujets, en lui recommandant de redire ses paroles à ceux d’en bas. Sa voix chevrotait; mais elle redevenait sonore et vibrante dès qu’il était question de la gloire de l’Allemagne; ensuite, il lui dit:

«Les corbeaux volent-ils encore au-dessus de la montagne?

—Oui, répondit le pâtre.

—De grands arbres morts pendent-ils comme autrefois au-dessus des abîmes du Kisfhauser?

—Qui pourrait les en arracher, si ce n’est la tempête?

—Nul ne t’a parlé de la réapparition de la vieille femme?

—Non.

—C’est bien; j’ai encore un siècle à dormir ici.»

Il fit signe au pâtre de se retirer, et se rendormit en murmurant un nom de femme qui lui mourut entre les lèvres.

C’est que parmi ces grandsdormantsde l’Allemagne figure aussi une femme, une femme d’une existence moins réelle que symbolique; qu’importe? Voici ce que dit sur elle la tradition.

Lorsque Witikind fut battu par Charlemagne à Engter, une pauvre vieille, ne pouvant le suivre dans sa fuite, poussait des cris lamentables, qui ajoutaient à la terreur de l’armée fugitive. Si, sur l’ordre répété de Witikind, les soldats s’arrêtèrent un instant au milieu de la panique, ce fut pour amonceler sur la vieille une masse de sable et de rochers. Ils necroyaient pas la tuer eu l’enterrant ainsi toute vive; leur chef avait dit: «Elle reviendra!»

Cette vieille qui doit revenir, c’est Teutonia; et c’est son nom que Frédéric Barberousse balbutiait en reprenant son sommeil séculaire.

Quand la vieille femme d’Engter sera parvenue à se débarrasser de ce linceul de sable et de pierre qui pèse sur elle, alors, alors seulement le grand jour sera venu. Les héros, jusqu’à présent captifs dans leurs montagnes, dans leurs grottes souterraines, secoueront la torpeur de l’enchantement; ils reparaîtront au milieu des peuples; les grands arbres desséchés reverdiront pour témoigner de leur retour par un miracle; le cri de: Teutonia! Teutonia! résonnera dans les vallées, et les oiseaux eux-mêmes le répéteront!

On assure que lorsque viendra ce jour tant souhaité, l’Allemagne, débarrassée de toutes ses entraves, n’aura plus qu’une seule croyance, une seule loi, un seul cœur; elle sera glorieuse et libre, une et indivisible! Attendons que les oiseaux nous le disent pour y croire.

Il n’y avait pas que Teutonia et des empereurs parmi les dormants. On cite une paysanne des environs de Mayence qui, faisant route pour retourner chez elle, épuisée de fatigue et redoutant le grand soleil, entra dans une maison isolée, jetée à sa gauche au milieu d’une pépinière de petits arbres nouvellement plantés. C’était la demeure d’un savant magicien. Elle lui demanda la permission des’y reposer un instant. Comme il était alors dans ses grands calculs de grimoire, il se contenta de lui répondre par un hochement de tête et lui indiqua de l’œil un banc placé dans le coin le plus reculé de la grande pièce. Elle s’y assit, mais de la hanche seulement, ne se trouvant pas suffisamment autorisée; et à chaque instant, elle se levait à demi, demandant à son hôte si elle ne lui était pas importune, et qu’elle aimerait mieux sortir sur-le-champ, malgré la chaleur et la fatigue, que d’être la mal-venue chez lui, le priant, du reste, de ne pas se déranger pour elle et de faire comme si elle n’y était pas; et une foule d’autres propos de cette force.

Irrité de son bavardage, le magicien se retourna brusquement vers elle et la regarda avec fixité entre les deux yeux. Elle s’endormit aussitôt. (Il était déjà question de magnétisme à cette époque, mais seulement de magnétisme magique.) Quand notre villageoise s’éveilla elle se trouva seule; l’hôte s’était absenté. A son grand regret, elle se vit contrainte de partir sans le remercier de son hospitalité, plutôt dix fois qu’une, ce qui était dans ses habitudes, et sans lui faire ses excuses de s’être ainsi laissée aller au sommeil, malgré l’honneur de sa société.

En s’éloignant de la maison, elle s’étonna d’abord de voir, au lieu de la pépinière de petits arbres, s’élever autour d’elle de grands chênes, de grands sapins; mais peut-être avait-elle suivi pour sortir une autre issue que pour entrer.

Elle arriva enfin dans son village, où bien d’autres surprises l’attendaient. Parmi toutes les bonnes gens qu’elle rencontra sur son chemin, ou qui se tenaient sur le pas de leurs portes, elle n’en reconnut pas un; longtemps en vain elle chercha sa maison, et quand elle l’eut trouvée, elle était habitée par des étrangers, qui, malgré ses réclamations, la jetèrent dehors, après l’avoir traitée de folle.

Un procès s’ensuivit, dont le résultat fut de prouver qu’au lieu de dormir une heure sur la banquette, ainsi qu’elle le croyait, elle y avait dormi cent ans, ce qui nécessairement avait donné aux petits arbres de la pépinière le temps de pousser, et à sa maison celui de changer de maîtres. Les étrangers qui l’habitaient alors, et qui l’avaient si lestement mise à la porte, n’étaient rien moins que ses arrière-petits-enfants.

J’aime à croire que l’affaire s’arrangea.

Par cette même persistance qui les distingue, les Allemands, pour ne rien perdre, ont conservé tant qu’ils ont pu leurs anciens dieux comme leurs anciens héros, toujours au moyen non de l’embaumement, mais de l’enchantement. Remarquons cependant, à l’avantage des dieux, que ceux-ci n’étaient pas soumis à la condition du sommeil indéfini. Ils ne figuraient point au nombre des dormants, ainsi que Charlemagne, Witikind, Frédéric 1er, Guillaume Tell, ou la villageoise des environs de Mayence; ils habitaient bien quelques cantonsisolés, qu’il leur était interdit de franchir; mais ils agissaient du moins, ils y vivaient de leur ancienne vie, ou à peu près.

Il n’y a pas longtemps que des bûcherons de la Schwarzwald assuraient avoir vu Asa-Thor, à défaut de géants à abattre, lancer son marteau contre les grands arbres, qu’il brisait, qu’il déracinait; de même pour les meutes chasseresses de Diane, dont les aboiements lointains troublaient pendant la nuit le repos des honnêtes villageois de la Bohême. Qui n’a entendu parler des amours de la vieille Vénus, non avec son ancien galant classique, le dieu Mars, mais avec le bon chevalier Tannhauser? Il en a été question dernièrement, même à Paris. Il n’est pas jusqu’à Jupiter, qui, s’il faut en croire M. Henri Heine, n’ait été retrouvé récemment dans une des îles de la Norvége.


Back to IndexNext