27 mars.

Benoîte a parlé, M. Pierre sait tout ! Mon Dieu, que dire, et de quel air me présenter ? Voilà les mots que je me suis répété incessamment hier, sans jamais trouver que faire.

D’un côté, certainement, je n’étais pas fâchée que ce fût avoué. Les situations mal définies m’ont toujours été odieuses, et je me rappelle le temps où, étant petite fille, je demandais à ma tante « deux claques tout de suite », plutôt que la punition qu’elle me réservait pour le soir. Puisque cette fois encore j’étais sous le coup d’un blâme, je n’étais pas fâchée de savoir promptement ce qu’il allait être. Mais la façon de me présenter, le mot par lequel j’allais débuter ? C’était toujours ce qui ne me venait pas, ou du moins ce qui m’échappait, dès que j’approchais de la porte fatale.

Dix fois dans l’après-midi, j’en suis venue si près que je tournais à demi la serrure ; puis, toujours prise de peur au dernier moment, je me sauvais avant d’avoir achevé mon geste. Il semblait en vérité que toutes mes idées restaient entassées dans la bibliothèque, dont j’ai fait ma retraite et ma chambre depuis quelque temps, car aussitôt que je m’y trouvais, les mots m’arrivaient en foule, je gesticulais avec noblesse, et les phrases les plus propres à émouvoir un cœur hautain se pressaient sur mes lèvres. J’avançais ainsi jusqu’à un divan où je supposais M. de Civreuse étendu, afin que la répétition fût complète, et saisissant le coin d’un coussin comme je me proposais de le faire pour sa main :

— Monsieur, disais-je d’une voie émue, pardonnez-moi, je vous en supplie ! J’ai fait une folie dont le remords me restera toujours, et à laquelle je ne peux pas encore penser sans terreur ; mais voyez combien je suis malheureuse, et dites-moi, je vous en prie, que vous ne m’en voulez pas trop ! Jusque-là, je sais que je ne pourrais pas m’adresser une bonne parole, et je hais de ne point vivre en paix avec moi-même, car les reproches que je me fais sont bien plus durs que tous ceux que vous pourriez imaginer !

Le coussin attirait ma main à lui, baisait courtoisement le bout de mes ongles et me donnait l’absolution sans trop se faire prier. Là-dessus, je repartais pénétrée de mon sujet ; mais, en passant ma porte, mon discours se troublait déjà ; à la traversée de l’antichambre il m’en échappait une moitié, et l’autre s’égrenait dans le reste du trajet, si bien que j’arrivais les mains vides à l’endroit décisif…

C’est alors que je revenais d’un bond et, par un sortilège inexplicable, sur mon passage, mes idées se retrouvaient d’elles-mêmes se relevant des dalles, sortant des boiseries et rentrant toutes à leur place, de façon qu’en arrivant auprès du divan symbolique, j’avais reconquis mon aisance, et j’étais de nouveau en mesure de l’attendrir par d’autres propos analogues aux premiers, mais toujours plus persuasifs.

Il fallait en finir pourtant ; le jour baissait, et je ne pouvais pas condamner M. de Civreuse à l’obscurité, faute d’oser entrer pour lui apporter sa lampe. Il était évident que, tant que je réfléchirais ainsi, je repasserais par ces mêmes alternatives ridicules, et il ne me restait qu’à me prendre moi-même en traître.

C’est alors que, tête baissée, comme un objet qu’on lance, j’ai franchi la porte et, d’un trait, je suis arrivée près du lit, me fiant à mon étoile pour trouver ce mot heureux du début qui m’était si nécessaire et qui allait venir cette fois, je crois.

Mais M. de Civreuse, après m’avoir saluée, s’était mis à regarder derrière moi dans le fond de la chambre avec une persistance tellement singulière, se penchant pour mieux voir, dardant obstinément son œil sur la porte que, malgré ma préoccupation, je me retournai, saisie de l’idée que je traînais avec ma robe quelque objet inattendu ou burlesque. Il n’y avait rien du tout, et, comme je le regardais toute surprise :

— Je vous croyais poursuivie, Mademoiselle, me dit-il tranquillement.

Puis il renfonça sa tête dans son oreiller avec un geste de soulagement, laissant retomber sa paupière d’un air détaché, et si fort à son aise, si peu préparé aux explications émues que je lui réservais, que plus d’une audace en aurait perdu courage comme moi, je crois. Debout, immobile, avec la perplexité évidente de mon regard, mes lèvres qui commençaient toujours des mots sans jamais les finir, et ma lampe que je ne songeais pas à poser, j’étais en pleine gaucherie, et j’aurais donné beaucoup à qui m’eût assuré quelque chose de la superbe attitude de M. de Civreuse, ou tout au moins le placement naturel de mes bras et de mes pieds, dont la conduite ne m’avait jamais paru si difficile.

Quant à lui, il s’appuyait en arrière avec des nonchalances majestueuses d’empereur romain, n’ayant nul mouvement maladroit à craindre dans sa commode situation et jouissant insolemment de tous ses avantages.

Cela ne devait pas durer longtemps ainsi, sous peine d’arriver au ridicule, et, d’ailleurs, cette froideur provocante agissait sur moi comme un coup de fouet. Puisqu’il ne voulait pas m’aider, ma foi, tant pis ! j’allais parler tout droit au petit bonheur, et lui expliquer les choses sans plus de façons.

Et ce fut aussitôt fait que dit. J’avançai d’un pas encore et, mettant la lumière sur la table :

— Monsieur, commençai-je rapidement, voici votre lampe, — c’était tout ce que j’avais trouvé de plus original comme début, — et je vous prie de croire à tous mes regrets pour le déplorable accident dont vous souffrez encore ; mais, en vérité, ce n’est pas ma faute !

— Mon Dieu, je ne crois pas qu’on puisse m’en accuser non plus, fit-il tranquillement en relevant le front et en me regardant.

— Je ne dis pas, balbutiai-je, perdant contenance.

Et comme il hochait la tête d’un air qui signifiait : « Allons, c’est bien heureux ! » je repris en m’interrompant vivement :

— C’est-à-dire que je sais bien que c’est ma faute, en réalité ; mais ce que j’entends, c’est que je ne l’ai pas fait exprès.

— Mademoiselle, je le crois, répondit-il avec son sourire railleur.

— Car enfin, continuai-je en m’animant, comment pouvais-je savoir qu’il y avait quelqu’un là ? C’est tout à fait à nous, ce chemin, et personne n’y passe habituellement.

— Mais c’est certain, répliqua-t-il avec le même flegme ; c’est moi qui me suis rencontré là absolument hors de propos, et dès lors que je me trouvais chez vous, vous étiez complètement dans votre droit. Les seigneurs n’ont-ils pas haute et basse main sur leurs terres, et chacun enfin n’a-t-il pas la liberté de vider ses querelles à sa façon et sans crier gare ? C’est affaire à ceux qui passent de lever la tête et de parer les coups !

— Ah ! Monsieur, m’écriai-je alors, au comble de l’indignation, vous me faites dire des sottises que vous savez bien que je ne pense pas, et vous répondez bien méchamment au pardon que je vous demande !…

Et, comme je sentais que les larmes me gagnaient malgré tous mes efforts, j’allais me sauver quand il m’arrêta du geste et me dit, en oubliant cette fois son insupportable froideur :

— Mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon maintenant. Je suis un animal, et je voudrais me battre pour avoir fait pleurer la garde-malade dévouée qui veille si bien sur moi ! M’excusez-vous ?

Mais autre chose est de faire couler des larmes ou de les arrêter. Je souriais, je répondais : « Oui, oui, » avec ma tête ; mais c’était commencé et il fallait que ça eût son cours, et j’avais beau mordre mes lèvres, enfoncer sur mes yeux mon mouchoir, bien serré en petit tampon, y mettre la meilleure volonté du monde enfin, je ressemblais à une fontaine.

De temps en temps, M. de Civreuse répétait ses excuses, et, ma foi, tout au fond du cœur, je n’étais pas fâchée de voir enfin dans ce grand œil glacial un peu d’anxiété et d’embarras. Après tout le trouble qu’il m’avait causé depuis quinze jours, c’était de bonne guerre. Pourtant je n’y ai mis nulle malice, je me suis calmée dès que je l’ai pu, car je voyais combien cette attente le gênait, et, tous les deux, nous avons repris ensemble, dès que j’ai eu retrouvé ma voix :

— Alors vous ne m’en voulez pas ?

— Vous me pardonnez vraiment, alors ?

Je lui ai tendu la main, reprenant le fil de mon programme où je l’avais laissé ; seulement il s’est contenté de la serrer tout doucement, et il a ajouté en riant, mais cette fois sans noirceur :

— Amnistie complète enfin, même pour lui, n’est-ce pas ?

Et il me montrait du doigt la malheureuse statue de mon saint Joseph, qui se retrouve par je ne sais quel prodige dans un des coins de la chambre.

J’ai rougi jusqu’aux yeux, augmentant ainsi la chaleur de ma figure, que je sentais déjà brûlante, et où je devinais mon nez tout gonflé et déplorablement luisant ; et, comme je ne répondais rien, M. de Civreuse a eu peur que je ne me remisse à pleurer, et il s’est dépêché d’ajouter :

— Mais soyez tranquille, Mademoiselle ; je ne sais rien de la nature de vos griefs, je ne connais que la punition sans ses causes.

— Je le pense bien, lui ai-je répondu, car il aurait fallu lire à travers mon front pour cela. Je n’en ai rien dit à personne.

Il n’a pas insisté, et je suis partie pour aller mouiller mes yeux.

Le docteur, qui sort d’ici, est enchanté du front de son blessé. Il dit que le mal disparaît avec la rapidité d’un miracle ; mais, quant au genou, il m’a avoué en confidence qu’il ne voit aucun mieux jusqu’à présent, et que le temps et une immobilité absolue sont les seules choses qui peuvent assurer une guérison complète. Fasse le ciel que M. de Civreuse consente à avaler de bonne grâce ces deux amères médecines !

Quant à moi, c’est avec un soulagement que je ne peux pas dire que je reste à présent auprès de mon malade. Il n’y a plus d’explication pénible à redouter entre nous, et encore que son humeur n’en soit pas sensiblement adoucie, cela me met du moins beaucoup plus à l’aise.

Pour lui, il reste un peu sombre, toujours froid, et avec cette tendance à l’ironie qui se fait jour à tout propos.

— Je suis né grognon, voyez-vous, me disait-il tout à l’heure, et, comme personne n’a songé à tirer cette mauvaise herbe en mon printemps, c’est maintenant un petit chêne dont moi-même je ne fais plus façon.

— Et vos amis, qu’est-ce qu’ils en disent ? lui ai-je demandé.

— Mais ils s’en accommodent généralement, ou bien quand ils sont las, ils élaguent un peu.

— Ma foi, ils sont bien bons, n’ai-je pu m’empêcher de répliquer ; à leur place, je chercherais un autre ombrage que ce petit chêne, il ne me semble pas sûr !…

Il a froncé le sourcil. C’est sa manière quand il n’est pas content, et qu’il ne veut pourtant rien dire, et j’ai découvert que cela signifie en propres termes : « Allez vous promener ! » Alors j’y ai été, et j’y suis encore.

En fin de compte, je suis comme ses amis, je trouve qu’il y a singulièrement à élaguer parmi les branches de ce chêne-là, et qu’il a poussé tortu, quoique vigoureux.

PIERRE A JACQUES

« Mon ami, connais-tu un argument à la fois plus banal et plus irrésistible que les larmes ? C’est vieux comme le péché, tout le monde en use, tout le monde aussi connaît la simplicité du procédé, et cependant tout le monde s’y attendrit encore malgré soi. Ève a obtenu son premier pardon et scellé sa première réconciliation de ce liquide bienfaisant, et mademoiselle d’Erlange, — soit dit sans comparaison, — a si bien fait tout à l’heure que non seulement la paix est signée entre nous, mais encore que c’est moi-même qui ai demandé grâce.

» Imagines-tu un rôle tout ensemble plus ridicule et plus gênant que celui d’un homme qui fait pleurer une femme, quand cette femme lui est tout à fait étrangère ? Les yeux dans son mouchoir, la voix inégale, ses explications coupées de gros soupirs et qui vous arrivent par fragments, il semble en vérité qu’on soit un bourreau, et on ne sait quelle contenance est bonne à prendre. La regarder, c’est indiscret. Détourner la tête, c’est cynique ; on a l’air de dire : « Je m’en moque ! » et il ne reste qu’à jurer qu’on est le plus grand des misérables, et à solliciter humblement son pardon.

» Puis, je ne sais si tu sens ainsi, mais toute chose mal connue et rarement éprouvée impressionne davantage. Qu’on me parle d’entailles ou de bras cassés, je sais ce que c’est, j’en ai eu. Mais ces pleurs, ce flot pressé, impétueux, ininterrompu, cela ressemble si peu aux larmes que j’ai jamais versées, larmes rares et toujours cachées, que je les regardais avec cette vague frayeur de l’inconnu, me demandant quand et comment ils allaient finir, ce que mademoiselle d’Erlange éprouverait ensuite, et si elle ne risquait pas de se fondre ainsi tout entière comme une naïade alimentant quelque source vive ! Aussi étais-je prêt à toutes les capitulations, et me suis-je tenu comme heureux de troquer grief contre grief, et de lui donner mon entier pardon en échange de celui que je recevais d’elle.

» Il n’y a que ce pauvre saint avec qui elle ne veut pas entendre parler d’accommodement ! J’ai tenté de me porter médiateur, mais les faits ont dû être bien graves, car elle est restée froide, et je ne veux pas compromettre une paix si fraîche encore et si chèrement achetée par un zèle intempestif.

» Et moi qui faisais tant d’état de l’entrevue, qui me voyais si maître de cette tête folle dans mon juste courroux, qui arrangeais si bien dans mon esprit toutes les vérités que je voulais lui dire et qu’il serait heureux cependant qu’elle entendît une fois ! Tu ris, traître ! c’est bien hors de propos, je t’assure, et jamais je ne fus moins disposé à te faire raison !… Notre paix d’ailleurs n’est encore qu’une paix armée. L’entente est faite sur un point, sur un point seulement. Nous ne reparlerons plus désormais de la raison qui nous procure l’avantage de ce tête-à-tête d’un mois auquel je ne peux pas songer sans frémir ; mais, à côté de cela, les causes de dissentiment ne nous manqueront pas, je crois.

» Figure-toi toutes les oppositions du monde : le blanc et le noir, l’eau et le feu, deux chevaux perpétuellement lancés au galop et qui tournent chacun dans un sens, de façon à se heurter régulièrement à chaque tour de cirque avec les horions que tu devines, et tu nous verras dans la grande salle boisée où je me recolle comme le plus vulgaire des objets d’étagère ficelé soigneusement jusqu’à sécheresse parfaite.

» Et encore, non, tiens, ma définition est mauvaise. Ne lis pas opposition absolue, car elle me ressemble, mon cher, et c’est là ce qui m’en est odieux, je te l’ai dit déjà ! On l’a habillée d’une robe, ornée d’une cheveluread hocà laquelle je n’aurais pu prétendre qu’à l’époque belliqueuse des Mérovingiens, dotée d’une prime fleur de candeur et de naïveté qui évidemment n’est plus mon partage, et, à part cela, nous sommes frères jumeaux. Or, pour une femme, tu me l’accorderas, il y a meilleur modèle à prendre que ton ami, et elle gagnerait assurément en grâce et en charme tant ce qu’elle perdrait en similitude. Entre tous les genres, le genre « bon garçon » est celui qui m’a toujours déplu davantage. Je l’aimerais mieux rêveuse, coquette, prude, sujette aux vapeurs, tout ce que tu voudras, enfin, qui me permît d’étudier la variété sur le vif pendant ma réclusion plutôt qu’avec cette assurance joviale et capricieuse qui se traduit par leshake handclassique qu’ont importé chez nous les mains nerveuses et les coudes pointus des filles d’Albion, et qui est la chose que je leur pardonne le moins, après leur laideur, toutefois ! Tout à l’heure, au milieu de ses larmes, elle était plus femme déjà. Ce qui n’est point pour dire que, pendant ce moment-là, je m’amusais beaucoup plus, ni que j’étais alors précisément à mon aise ; mais j’aime le respect des vieux usages, et je veux les jeunes filles timides, soumises, un peu poltronnes au besoin, un peu idéalistes, d’une octave plus haut que nous enfin, comme l’écart entre les voix masculines et féminines !

» Après cela, je ne m’en distrairai que mieux peut-être. Je partais en quête de pays nouveaux, de types étranges, d’individus originaux à étudier, et on prétend que ce que les Français connaissent le moins, c’est la France ! Étudions la France, mon ami, puisque nous y voici, et reçois les notes du voyageur avec la même bienveillance que si elles t’arrivaient des bords sacrés du Gange ou des sommets non moins sacrés de l’Himalaya. Elles auront du moins le mérite de plus de fraîcheur qu’après ce long trajet, et quand on pense à toutes les jolies choses que Bernardin de Saint-Pierre savait découvrir sur une seule feuille de fraisier, il faudrait que je fusse un grand maladroit pour n’en pas faire autant dans un arpent et plus qui m’entoure.

» Mais me voici loin de mon affaire, je broutille aux considérations philosophiques comme un simple baudet au milieu du chemin, et l’équipage dans lequel je te conduis en cahote un peu, je crois. Tu veux l’histoire, n’est-ce pas ? Nous en étions restés aux larmes de mademoiselle d’Erlange, il me semble, et je gage que tu te figures bonnement que d’un seul mot j’allais les arrêter, comme je dois confesser que je les avais fait jaillir. Je m’excusais, c’était fini, et encore nous n’en étions qu’en plus parfait accord par la suite.

» Oh ! mon ami ! Dieu te garde de provoquer jamais une crise dont tu ne peux plus te voir maître au bout d’un instant, car c’est terrible ! On se sent petit devant un torrent débordé, dit-on, parce que c’est quelque chose d’impossible à maîtriser qui vous côtoie… Que me diras-tu donc des larmes d’une jeune fille ! Endigue-t-on davantage cela ? Je me faisais doux, je me faisais humble ; en vérité, je devenais plat, et le flot coulait toujours pourtant, et c’était merveille de voir toujours ce même petit mouchoir, large comme la paume de ma main, tourné, retourné, pétri en tout sens, et suffisant encore à la besogne ! Plié, il remplissait juste le creux d’un œil, si bien qu’il fallait les tamponner l’un après l’autre ; mais c’était fait d’un mouvement si prompt qu’on ne s’apercevait presque plus qu’il fût dédoublé, et, malgré la gêne que je ressentais, je ne pouvais pas m’empêcher de suivre curieusement cette admirable dextérité.

» Je dois dire cependant que mademoiselle d’Erlange n’a point abusé de la situation ; elle s’est calmée aussitôt qu’elle l’a pu, m’a tendu la main sans rancune, je crois, et, à ma prière, s’est assise près de moi, au lieu de se sauver comme elle en avait manifestement l’intention.

» Il me restait à réparer, et le quart d’heure de Rabelais de ma maladresse devait se solder par beaucoup d’amabilités, je le sentais. Il me fallait faire des frais, causer, la distraire, ôter enfin à ma brutalité tout ce qu’elle avait de trop violent, et… je ne m’en suis pas trop mal tiré, je pense !

» Au commencement, de gros soupirs entrecoupaient ses paroles, de vrais soupirs d’enfant en détresse, et une larme qui reparaissait de temps en temps au bord des cils rappelait l’intervention du fameux mouchoir ; mais, peu à peu, elle s’est animée, si bien même qu’au bout d’un instant je la suivais avec peine.

» Parler semble pour elle un plaisir extrême ; elle le fait avec vivacité, sans grande suite, et comme s’il s’agissait simplement d’un exercice hygiénique pour sa langue. Les questions, les réflexions, les faits se précipitent dans un curieux pêle-mêle ; elle prend ses idées à même le tas, sans trier, et les jette comme on lance du grain à des moineaux : « Hop ! hop ! attrape qui peut ! » Je gage bien que la parabole du semeur de l’Évangile ne l’a pas fait rêver souvent, et que ce qui se perd de grain aux broussailles du chemin ou sur les roches arides est le plus mince de ses soucis !

» Ne crois pas pourtant qu’il s’agisse d’une bavarde vulgaire : son intarissable animation est plutôt une surabondance de vie, si je ne me trompe, et elle dépense sa force là, faute de pouvoir l’employer suffisamment ailleurs, quoiqu’elle y prenne déjà peine pourtant, je t’assure ! Tout en causant, elle va et vient, lutine son chien, arrange et dérange le feu vingt fois dans une heure, si bien qu’elle l’éteint à moitié et remplit la chambre de fumée. Elle ouvre alors les fenêtres en s’excusant, et rétablit un bûcher dont les flammes lèchent l’entablement de la cheminée, et qu’il faut arroser d’un seau d’eau pour nous garder d’un plus grand malheur.

» Assise, elle ramène successivement ses deux pieds sous elle, à la turque, — comme son café, — et balance son buste en parlant de la manière la plus inquiétante pour son équilibre, qu’elle conserve cependant d’une façon merveilleuse, il faut lui rendre justice, et je soufflais à la suivre de l’œil.

»  — Je vous trouve fiévreux, me disait peu après mon docteur ; que se passe-t-il ? Est-ce que nous vous aurions nourri trop tôt, et faut-il nous remettre à vous doser un bouillon de malade ?

»  — Dosez-moi plutôt ce feu follet ! avais-je envie de lui répondre.

» Mais, à tout prendre, vois-tu, Jacques, quatorze heures de solitude par jour, c’est beaucoup quand on est pris par la patte : ne médisons pas trop des intermèdes.

» Notre conversation, très variée, m’a mis un peu au courant de ce qui nous entoure, choses et gens.

» Le château dont je t’ai parlé, trop pompeusement peut-être, n’est pas décidément tout ce que j’en attendais, et, comme les décors de théâtre, derrière la façade qu’il montre au public, il cache plus d’une déception. Sa splendeur date de Louis XIII et sa décadence de la Révolution ; ce qui prouve, te dirait M. Prud’homme, que le bonheur sur cette terre dure plus que le malheur, contrairement à tout ce qu’on affirme à ce sujet, et ce qui signifie, je crois, tout bonnement, que cent ans est la limite extrême pendant laquelle des pierres consentent à tenir debout sans que personne les y aide. Quoi qu’il en soit, il a disparu déjà du noble bâtiment une aile tout entière, un clocheton et deux tourelles.

» Elles ont croulé d’ailleurs sans violence, en tourelles de bonne compagnie, comme des gens trop las d’être debout, et qui s’assoient à terre faute de mieux. Puis le lierre qu’elles avaient entraîné s’est remis à verdoyer, les herbes folles et les giroflées, voyant qu’on ne songeait pas à déblayer, ont commencé à fleurir, et, l’an d’après, les oiseaux y ont niché, trouvant l’abri sûr et le parterre odorant.

» Histoire de vieux murs, me diras-tu. Je connais ta ruine sans que tu me la décrives : elles se ressemblent toutes, ces décadences de châteaux !

» Et la façon dont les propriétaires agissent en pareil cas se ressemble-t-elle aussi partout ? Et crois-tu que tu as vu beaucoup d’endroits où on fasse ce qu’on fait à Erlange dans ces circonstances-là ?…

» Quand les lézardes se multiplient par trop, que leur entre-bâillure prend l’air sinistre de gens qui poussent leur dernier soupir, et que les pierres hochent décidément les jours de grand vent, chacun rassemble ses affaires personnelles, ou réunit tout ce qui se manie sans trop de peine, et philosophiquement on transporte son bagage et soi-même dans une autre partie plus hospitalière et qui tienne encore debout.

» Puis le premier ouragan a raison du radeau qu’on vient ainsi d’abandonner, il s’abat et devient le palais des hiboux et des fouines, pendant que les émigrants refont leur nid à côté, s’accommodant des nouveaux espaces, découvrant des avantages ou des misères, et pas plus émus qu’une tribu de Gaulois qui a décampé du matin pour changer de cieux et de gibier !

» On a déjà quitté ainsi successivement la tour du Sud pour la tour du Nord et l’aile droite pour le centre, et si le centre fléchit à son tour, — mon Dieu, avec ces neiges qui l’écrasent, il faut s’attendre à tout ! — il restera encore l’aile gauche remise à neuf plus récemment, puis une tour, deux tours même, je crois, une chapelle et les communs.

» En voilà pour assurer le loyer des petits enfants de mademoiselle d’Erlange et, à plus forte raison, la vie de cette tante mystérieuse, insaisissable, qui est encore une inconnue pour moi, et que je me prends parfois à croire un simple mythe.

» Tout cela est certainement le dernier mot de la philosophie, si ce n’est pas de la démence, et pourtant c’est textuel. Mademoiselle d’Erlange paraît même considérer la chose comme très simple. On dirait, à l’entendre, qu’elle parle du changement le plus insignifiant, comme l’obligation de se déplacer dans un jardin quand le soleil vient vous chercher à l’ombre d’un massif, ou quelque chose d’analogue.

»  — Dame, puisque ça tombait, qu’auriez-vous fait ? m’a-t-elle dit en me voyant ouvrir de grands yeux ; vous seriez resté, vous ?

»  — Non, mais j’aurais restauré, lui ai-je répondu.

»  — Avec qui ? Avec Benoîte et moi comme maçons et Françoise pour nous gâcher le plâtre avec ses sabots ?

»  — Qui est Françoise ?

»  — Ma jument, une bonne vieille bête qui butte pour rentrer dans son écurie et que je vous montrerai quelque jour. C’est ma troisième affection.

»  — Mais ne trouvez-vous pas, pourtant, n’ai-je pu m’empêcher de reprendre, que c’est une pitié de laisser crouler ainsi une belle habitation, et madame votre tante ne le sent-elle pas ?

»  — Peuh ! a-t-elle repris en haussant les épaules et en riant ironiquement, ma tante sait bien que le dernier pan de mur d’Erlange lui survivra, et, puisqu’elle est assurée d’un abri jusqu’à la fin de ses jours, qu’est-ce que vous voulez « qu’après » lui fasse ?

» Je n’ai pas osé insister : la question devenait trop personnelle, et nous en sommes revenus aux généralités. Très joyeusement, ma jeune interlocutrice m’a raconté comment elle avait meublé sa chambre, tirant de chacune des pièces ce qui y restait, et allant jusqu’à faire main basse sur les prie-Dieu de la chapelle.

» Ainsi s’explique cette profusion monacale et bizarre de stalles de religieux qui m’avait frappé à mon premier réveil.

» Elle appelle ça « ses chaises volantes », et, tout en parlant, elle les tirait l’une après l’autre jusque devant mon lit pour me les faire voir.

»  — Elles sont toutes pareilles, ce n’est pas varié, n’est-ce pas ? disait-elle en les tournant, mais c’est mignon à côté de mes canapés. Avez-vous vu les personnages de mes canapés ?

» Et elle s’attelait pour en tirer un jusqu’à moi, le roulant d’un bout à l’autre de la chambre avec un affreux vacarme, et le ramenant contre le mur avec la même rapidité.

» D’après tout ce que j’ai compris, le château est donc aussi désolé à l’intérieur qu’à l’extérieur, et je m’étonnais en me demandant quelle est la bande de pillards qui l’a ainsi dévasté. L’insouciance et l’incurie n’y auraient pas suffi, et le temps n’emporte pas un mobilier sur son dos à lui tout seul sans que la misère l’y aide quelque peu. Cette idée me tourmentait, car ma présence, dans ce cas, pouvait être une lourde charge pour mes hôtesses, et je me promettais de m’en ouvrir au docteur, quand mademoiselle d’Erlange a pris le taureau par les cornes, lisant miraculeusement derrière mon front ce qui m’occupait et le traduisant aussitôt avec clarté.

»  — Vous voilà tout soucieux, Monsieur, parce que vous nous trouvez moins riches que vous ne l’imaginiez d’abord ! s’est-elle écriée. Mais rassurez-vous ! s’il ne pousse point à Erlange les quelques tables et chaises nécessaires pour nous remeubler, nous y avons tous les légumes de la Saint-Jean, sans compter poules et canards, et comme ma tante qui tient fort à son pauvre moi, trouve toujours moyen de ne point pâtir, il faut bien supposer qu’elle n’est pas arrivée au fond de son bas de laine, et que la disette ne nous menace pas encore. Puis, en définitive, dites-vous que vous auriez mauvaise grâce à vous tourmenter de cela, car ce n’est assurément pas votre faute si vous êtes ici aujourd’hui, et il est assez d’usage en tous lieux qu’on héberge ses prisonniers.

» Cette franche explication m’a mis à l’aise, et je n’ai plus fait que m’excuser d’avoir dépossédé mademoiselle d’Erlange de sa chambre, lui demandant en grâce de la reprendre et de me faire transporter ailleurs. Mais elle a refusé, m’a répondu « qu’ailleurs » ici était un mot prétentieux, et que, du reste, elle tenait à me voir demeurer sur le lieu même du délit pour en faire une sorte de chapelle expiatoire.

» Tout ceci m’a fait comprendre plus d’une étrangeté qui m’avait frappé dès le début dans les inégalités de mon service de table, et je m’explique l’assemblage de cette porcelaine de Sèvres, du grand verre de Venise où mon vin me semble de l’or liquide, de l’argenterie massive que je n’aime pas à voir mademoiselle d’Erlange manier trop près de moi, mêlées à la serviette de grosse toile bise et à ce couteau à treize sous qui complètent mon couvert.

» Hier, je m’escrimais avec, déchirant ma viande comme un jeune chien, me servant successivement du dos et du tranchant sans plus de succès, et tout près de m’impatienter.

»  — Il coupe mal, n’est-ce pas ? m’a dit mademoiselle d’Erlange, qui me regardait faire avec jubilation, et vous êtes tout en colère !… Attendez, j’ai quelque chose qui fera votre affaire.

» Elle a couru à un tiroir et m’a rapporté triomphalement un petit poignard enfermé dans une gaine d’ivoire très fouillé, qu’elle a sorti d’un geste en faisant jaillir un éclair bleu, et avec une vivacité qui m’a fait frémir.

»  — Voilà, m’a-t-elle dit, il taille comme un ange : je m’en sers toujours pour mes plumes. Le voulez-vous ?

» Ainsi se compose mon couvert, mon ami, et tu as à présent une idée assez exacte de mon abri, comme du personnel de mon entourage : la tante-fantôme, mon docteur, Benoîte, Un, et enfin mademoiselle Colette, car tel est le nom de mademoiselle d’Erlange, qui a bien voulu m’en faire part elle-même, ainsi que des réflexions qu’il lui suggérait.

»  — Un drôle de nom, n’est-ce pas ? disait-elle : Col… Colette… Pourquoi pas Collerette ? Qu’est-ce que ça veut dire, et d’où ça peut-il venir ?

»  — Mais de la sainte du calendrier, je suppose…

»  — C’est probable ! je n’y ai jamais songé ! Je croyais qu’on avait imaginé ça pour moi. Mais vous la connaissez donc, sainte Colette ? Peut-être l’avez-vous priée contre les rages de dent ? Il paraît que c’est souverain et qu’on est certain de la guérison en s’adressant à elle !…

»  — Je vous avouerai que non ! ai-je répondu ; d’une part, mes dents se sont tirées d’affaire toutes seules jusqu’à présent, et, de l’autre, votre insuccès me dégoûterait à tout jamais des neuvaines, car je n’aurais pas la fatuité de croire que je pourrais réussir là où vous avez échoué si complètement.

» Elle a rougi jusqu’à l’extrémité de ses doigts en détournant la tête ; mais, au bout d’un instant, elle a repris plus bas :

»  — Oh ! c’est que moi je demandais du très difficile ; c’est pour ça !

» Elle avait peur, évidemment, de me décourager par son insuccès et de m’induire en tentation ou en révolte, et moitié pour sa candeur, moitié parce que je craignais de l’avoir froissée, j’ai ajouté en manière de conclusion :

»  — Il est certain qu’il ne faut jamais désespérer de rien, et peut-être ce que vous souhaitez est-il beaucoup plus près de vous que vous ne le pensez !…

» Quant à sainte Colette, je ne crois que faiblement à ses vertus, voilà la vérité ; mais si tu entendais parler d’une de ses célestes compagnes qui présidât au reboutement des fractures, mets-lui un cierge, mon ami, car je n’avance pas, malheureusement. »


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