28 mars.

Depuis quelque temps, une idée m’est venue, et j’ai beau lui hausser les épaules en plein visage, lui montrer que je la trouve absurde, elle reste là et s’implante chez moi, si bien que je n’ai plus en tête autre chose.

Mais c’est si fou que, pour l’écrire, je ferme ma porte à trois verrous et que je tourne deux pages blanches, afin de mettre bien à part cette imagination ridicule.

A force de réfléchir à ma dernière aventure, de repenser à la violente façon dont j’ai traité mon pauvre saint, à ma colère, à ce qui en est résulté, au jour enfin où M. de Civreuse a pénétré à Erlange, je me suis demandé,… je me suis dit qu’il était possible ;… enfin il m’est entré dans l’idée que peut-être saint Joseph avait exaucé mes prières malgré tout, et que M. de Civreuse était le sauveur et le héros attendu.

Je sais bien qu’il ne venait pas à Erlange, qu’il ne pensait pas à moi, et qu’à présent encore ses façons ne sont rien moins que galantes… Mais cette coïncidence pourtant !

Je demande de l’aide, et voilà que tout à coup, dans ma vie murée, pénètre un homme jeune, original et intéressant, sinon aimable, et tout à fait du bois dont on fait les héros ! N’est-ce pas un coup du ciel, en vérité ! La maussaderie et la fureur de ma tante m’en sont de sûrs garants, et ses assauts journaliers me montrent qu’elle pense comme moi que le libérateur de Colette est arrivé.

Quand je me fonds en excuses devant ma pauvre statue, que j’ai reprise, il me semble que son œil me sourit comme jadis et qu’elle me dit : « Tu vois bien que tu désespérais trop vite, et que je ne te trompais pas du tout ! » Puis, l’instant d’après, je me répète que je suis folle, et la figure glaciale de M. de Civreuse me revient en mémoire. Il se soucie de moi juste autant que de mon chien, et il est aisé de voir qu’il s’exaspère de l’arrêt qui l’attache ici.

Et pourtant si c’est écrit, il faudra bien qu’il y vienne, et même qu’il soit très content d’être endommagé comme le voilà, par-dessus le marché, car enfin sans cela il passait outre !

Son aspect ressemble-t-il tout à fait à l’idéal de mes songes d’été ? je ne me rappelle plus, car à présent, quand je cherche à évoquer l’image de mon beau ténébreux, c’est la figure de M. Pierre qui vient devant mes yeux, et je ne remonte point aux premières pages de mon cahier pour voir si je me trompe oui ou non, puisque je le trouve bien ainsi.

Son front, qu’on voit mal maintenant, est grand et large évidemment, ses cheveux sont châtains, coupés ras et dressés en brosse, son nez courbé est plutôt trop long, je crois ; sa bouche est toujours serrée, et sa barbe enfin n’est pas tout à fait une barbe, mais pas rien qu’une moustache non plus, et je voudrais bien lui demander comment elle s’appelle au juste.

Quant à la nuance de son œil, de ses yeux plutôt, car je suppose que l’autre est tout pareil à celui que je connais, elle est singulière : ce n’est pas bleu, ce n’est pas gris, et rien n’y ressemble davantage que l’eau des sources où je me mirais l’an dernier. Tout s’y trouve, jusqu’à l’ombre des nuages qu’on croirait y voir passer de temps en temps, car la couleur en varie suivant ses émotions, et le ton pâlit ou se fonce à tout instant.

Son teint est brun, sauf depuis une raie qui coupe le front et d’où la peau est restée blanche jusqu’aux cheveux, ce qui paraît tout drôle. On croirait qu’on a peint la figure d’une même nuance jusque-là et que, la couleur étant venue à manquer tout à coup, on a laissé le reste tel quel.

Son caractère, par exemple, est brusque, peu aimable, et il a l’air d’un homme si accoutumé à faire ses propres volontés, que celles des autres ne doivent plus compter beaucoup.

Je me figurais bien un tyran aussi tyran pour tout le monde, mais je le voyais s’adoucissant davantage à mon aspect…

D’ailleurs, quand j’ai bien rêvé ainsi, toute la folie qu’il y a à s’attacher à pareille idée me revient. Jamais prince Charmant se fit-il moins charmant pour séduire la dame de ses pensées ? et ne suis-je pas forcée de m’apercevoir que M. de Civreuse ne ressemble actuellement qu’à un dogue enchaîné, un dogue savant, très bien élevé, très au courant des belles manières, mais qui ne s’amuse pas du tout dans sa niche, c’est visible.

Et puis enfin, moi-même m’accommoderais-je de cette humeur sévère ? On dirait que, par un charme spécial, tout ce que je fais et tout ce que je dis est précisément le contraire de ce que je devrais dire ou faire, et je procure au sourcil de mon interlocuteur le plaisir d’une incessante gymnastique, tant il s’élève souvent dans les vifs étonnements que je lui cause. Or ce n’est pas pour être blâmée constamment qu’on attend depuis dix-huit ans sa liberté et un brin de joie…

Et pourtant la mère Lancien paraissait bien sûre de son affaire en me promettant le succès, et elle a tant vu de choses, et moi si peu !…

PIERRE A JACQUES

« Ah ! mon ami, que je t’attendais bien là, et que ta dernière lettre te ressemble donc !

» Tu t’enflammes, tu t’agites, tu bâtis tout un roman dans le vide, et tu me l’envoies en train express, en me demandant si tu n’es pas en retard et si tes félicitations arriveront avant ou après la cérémonie.

» Cet accident qui m’abat sur la grand’route, ce vieux château où on me transporte évanoui, cette jeune fille qui me veille nuit et jour, arrosant mon lit de ses pleurs, tout ça te grise et te transporte ; tu me vois épris, fou d’amour, agenouillé aux pieds de ma belle, autant qu’homme qui a la patte cassée peut s’agenouiller, bénissant les chemins impraticables, parce que cette solitude à deux est une joie, aimant mes misères, parce qu’elles m’ont donné l’accès d’Erlange, et l’hiver, parce qu’il fait notre nid d’aigle imprenable et inaccessible aux jaloux et aux curieux.

» Eh ! mon pauvre Jacques ! je n’ai pas ton tempérament de bois sec, ni ton envolée d’imagination, et tu dois te rappeler qu’autrefois déjà, quand nous allions dans le monde tous les deux ensemble, j’avais des cheveux blancs à côté de ta tête folle et de la fougue de tes caprices.

» Tandis que toi, comme un gourmand, dévorais dans une soirée une et jusqu’à deux passions, t’éprenant parfois si violemment de tes danseuses qu’après le cotillon tu allais jusqu’à rêver mariage, c’est à peine si je donnais mon cœur une fois la semaine. Et encore m’est-il arrivé d’un dimanche à l’autre, et parfois durant toute une quinzaine, de le sentir sans pulsations.

» Et tu veux, maintenant que je me suis brouillé avec le genre humain tout entier, avec les gentils camarades du boulevard comme avec les aimables mondaines, quand j’ai de tout par-dessus les deux yeux, que j’aille tomber amoureux comme un écolier et me charger d’une chaîne au moment où je secoue mes épaules avec bonheur !… Non ! non ! et, si tu veux la place, Jacques, foi de Civreuse, je te cède tout sans regrets, le lit à colonnes, la gouttière de plâtre, et la petite blonde par-dessus le marché !

» As-tu donc oublié déjà, mon pauvre ami, les deux années qui viennent de s’écouler ? Oui, évidemment, puisqu’elles n’ont été de ta part qu’un long dévouement, et que tu as dû, avec ta délicatesse farouche, t’imputer à crime de t’en souvenir. Seulement, pour moi, il n’en est pas de même, car il y a certaines choses dont l’amertume vous reste aux lèvres, quoi qu’on fasse pour la chasser, et mes expériences ont été de ce nombre.

» J’étais si niais, vois-tu, si absurdement confiant, si convaincu de tout ce qu’on me disait ! J’avais trente amis intimes, et je les croyais tous solides, tous dévoués et sincères.

» Dans vingt maisons de Paris, on m’ouvrait à grands battants les portes de l’intimité, et moi, qui m’y croyais reçu en souvenir de ma mère, j’y allais et j’y agissais comme si c’était sa main elle-même qui m’y eût présenté, sans l’ombre d’une arrière-pensée, et le seul évidemment qui n’eût pas d’arrière-pensée.

» Pauvre sot qui n’oubliais qu’une chose : c’étaient ces trois cent mille livres de rente bien solides, bien indépendantes, que je tenais à ma libre disposition dans mes deux mains d’orphelin, et qui prenais pour moi, comme une bête, toutes les prévenances qui ne s’adressaient qu’à elles !

» Puis, un matin, la ruine brusquement, tu te rappelles ? Mon banquier, un ami aussi, celui-là, versant tous mes capitaux dans des affaires si peu avouables qu’il n’avait point osé me consulter pour les y engloutir, et partant finalement avec tout ce qui restait pour édifier une nouvelle fortune dans la libre Amérique, et aussitôt, presque du même coup, ma nouvelle position se dessinant.

» C’est lent, le télégraphe, auprès des nouvelles qui se colportent de bouche en bouche ! Quatre heures après ma ruine, j’étais redevenu Pierre comme devant : chacun le savait, et au bout de huit jours j’étais oublié ! Les événements se tassent si vite à Paris ! A la suite de mon affaire, il y avait eu la chute d’un ministère, un divorce prononcé à huis clos, dont tous les journaux avaient crié le fort et le faible à son de trompe, et tu penses si la vague qui m’avait englouti était au large !

» Mes intimités de famille se fermèrent avec ensemble. A quoi bon inviter un homme qui n’est plus un prétendant possible ? Et je m’aperçus seulement alors que, dans chacun de ces cercles choisis, la fille de la maison avait invariablement entre dix-huit et vingt ans.

» Quant à mes amis, vois-tu, Jacques, ils furent tous parfaits ! Pas un qui ne traversât jusqu’à deux fois une rue ou un boulevard pour venir me serrer la main en me voyant de l’autre côté de la chaussée, pas un qui ne me témoignât sa sympathie.

»  — Ce pauvre Civreuse, quelle guigne !

»  — Quelle canaille que ce D*** : il est affiché, tu sais ? Et, à propos, fais-tu ta vente à l’hôtel Drouot ? La saison est excellente : c’est une chance, ça !

»  — Quel plongeon, mon pauvre cher ! Ma parole, c’est à dégoûter de faire des placements ailleurs que dans sa paillasse !

» C’était gentil, tout ça, et ça m’allait droit au cœur. Mais, au bout de la quinzaine, ma vente était faite, mon entresol loué, je n’avais plus mes lundis, tu sais, mes réceptions à table ouverte, et je ne soupais plus au café Anglais ; de plus, enfin, j’avais passé la Seine !…

» Poursuit-on une aiguille dans une botte de foin, et un homme qui se loge au Jardin des Plantes ? De bonne foi, non ! et en moins de deux semaines, j’avais cette paix absolue, rêvée par bien des souffrances, mais qui, dans une grande ville où on a vécu heureux, s’appelle l’isolement plutôt que le repos.

» Mon histoire aurait pu finir là, et il ne resterait qu’à mettre un point, sauf à ouvrir une parenthèse sur la lutte avec la misère, si pour mon bonheur, en plus de mes trente amis intimes, je n’en avais eu encore un autre, un trente et unième que je n’avais jamais confondu dans le tas, d’ailleurs.

» Plus malin que les autres, celui-là découvrit ma retraite ; une fois dans la place, il ouvrit bravement ma caisse, et, la trouvant vide comme il s’y attendait, passa mon bras sous le sien et m’emmena chez lui, où il me contraignit à partager sa vie pendant deux années entières !

» Et c’est que le tout n’était pas encore de l’offrir, ami Jacques, permets-moi de te le dire une fois en face, puisque j’en ai l’occasion, c’était de le faire de telle façon que j’aie accepté d’emblée, et que j’aie vécu chez toi en parasite durant tout ce temps, sans l’ombre d’une arrière-pensée.

» Ne te récrie pas, c’était bien en parasite, car tu sais comme moi ce qu’est le salaire du travail des gens qui en cherchent parce qu’ils en ont besoin, et qui en cherchent du jour au lendemain, sans avoir passé par cette filière administrative qui fait la gloire de notre France.

» Qu’est-ce que j’ai gagné au juste, je ne me le rappelle pas ; mais si j’ai payé, bon an mal an, durant ces jours de peine, le quart du loyer de notre appartement et mon blanchisseur, c’est qu’on m’a fait des concessions, j’en suis certain !

» Quel état embrasser, en effet ? J’étais peintre à entrer sans conteste au Salon, quand je n’étais qu’un amateur ; mais je devenais barbouilleur à ne plus tirer cinquante francs d’une toile de six mètres dès qu’on soupçonnait que je la vendais pour m’en servir ! et, quant à la musique, il n’en faut pas parler ! Guitariste, c’était charmant sous les balcons, mais comme professeur, il ne m’aurait manqué que des élèves !…

» Il me restait le choix entre le surnumérariat aux finances, — trois ans d’espérances et de rêves ambitieux qu’on fait en songeant aux appointements de quinze cents francs qui couronnent ce petit noviciat, — la diplomatie et les consulats, — sans la possibilité de m’acheter les bottes vernies et les gants frais qui sont le nerf de la guerre là-dedans ; ou enfin le journalisme !

» A part cela, quand on a refusé de clouer son nom comme enseigne sur la porte d’un tripoteur d’affaires, dis-moi un peu comment un galant homme peut trouver à s’occuper dans Paris ?

» Aussi pensais-je à émigrer, et, sans toi, y a-t-il fort à croire que j’aurais suivi mon coquin d’homme à travers les mers. Mais tu étais là, et je suis resté, le cœur un peu froissé déjà, je t’avouerai, par tout ce que j’avais vu, mais loin d’imaginer le revirement subit qui m’attendait encore et l’étude morale qui allait me permettre de compléter la bête humaine sur le vif.

» Mon Dieu, je n’aurais eu qu’à ouvrir une des pages de La Rochefoucauld, j’aurais vu tout ça imprimé à l’avance. Mais qui est-ce qui croit La Rochefoucauld, avant d’avoir éprouvé par lui-même ce que son amère sagesse dénonce ?

» Bref, je n’ai pas à te rappeler le dénouement de comédie qui me réveilla un beau matin. Le tour de roue était complet, et la Fortune me rapportait d’une main ce qu’elle m’avait pris de l’autre. Mon vieux fripon, plus riche que jamais, était mort intestat et sans enfants, et ses lacs de pétrole, revendiqués vigoureusement par toutes ses dupes, allaient nous rendre à chacun nos droits. Nos créances étaient bonnes, et on nous servit jusqu’aux intérêts de la somme : les économies bien involontaires que nous avions faites depuis deux ans !…

» Trois jours après, Jacques, tu te rappelles ? les félicitations et les cartes pleuvaient chez nous, et de nouveau j’étais en possession de tous mes excellents compagnons. Il ne tenait qu’à moi de croire à un mauvais rêve, en vérité. Je m’éveillais, et tout ce que j’avais cru perdu rentrait à la fois par la même porte : l’or et l’amitié.

» Pour cette fois, c’était trop ! Un peu de patience, et je m’y serais trompé, peut-être. Mais, du jour au lendemain, cette vie qu’on voulait reprendre au point précis où elle était restée : ce déjeuner accepté deux ans avant et qu’on me réclamait ; cette valse, vieille de deux hivers, jaunie sur un carnet, et qu’on voulait me rappeler ! c’était vil et c’était grotesque à la fois, si bien que j’en riais, le cœur soulevé.

» Me dérober seulement, c’était trop peu. On m’avait fait désabusé, méchant et cynique, et avec un plaisir mauvais j’entrai dans toutes les combinaisons, je caressai tous les espoirs, je courtisai toutes les ambitions, pour faire la déception plus sensible le jour où je briserais d’un coup toutes les ficelles des pantins que je tenais dans ma main.

» Puis ulcéré, lassé, séparé forcément de toi par la maladie de ton oncle et l’hiver de réclusion qu’elle te préparait, trouvant faibles tous les mots qui expriment la haine du genre humain, je m’en fus possédé du désir d’entendre mentir en chinois, en arabe et en hindoustani, comme je l’avais entendu faire en français, afin de m’assurer du moins que mon pays n’était ni en avance ni en retard sur ses contemporains.

» Et c’est le moment que tu choisis pour me prêcher l’amour, la paix du ménage et la douce confiance qui en charme les heures !…

» Mon pauvre Jacques, tu es un grand fou, et mademoiselle d’Erlange, ne fût-elle pas pire que les autres femmes, ce qui n’est pas certain, est du moins semblable à elles toutes, ce qui est assez pour me faire fuir.

» Les preuves par lesquelles tu veux me convaincre de délit amoureux m’ont fait passer un bon moment, pourtant.

»  — Tu es sans cesse avec elle, me dis-tu ; tu lui parles, tu la regardes, tu la traites de blonde fée : allons, Pierre, avoue que tu es pris !

» Pour n’être pas avec elle, ai-je donc des jambes qui me permettent de m’enfuir, voyons ? Veux-tu que je lui parle en détournant la tête, et vas-tu voir dans les plaisantes fantaisies de mon premier réveil autre chose que les enjolivements ordinaires des voyageurs qui racontent leurs aventures ?

» Quant à être blonde, mon ami, je n’y peux rien, elle est blonde, et je te l’ai dit tout droit sans penser à mal… Ceci me ramène à tes plaintes au sujet de mademoiselle d’Erlange : — Tu me forces à la rêver, me dis-tu ; à part ses cheveux, pas un indice, et tu t’attardes aux tapisseries, aux tours croulantes, aux fariboles enfin ! J’ai le cadre, je le sais par cœur, même. Mets-y le Greuze, je t’en prie !

» Le voici, et sincère d’une sincérité que mes yeux nullement prévenus, comme tu vois, peuvent te garantir absolue.

» Mademoiselle Colette est plutôt petite, ou du moins, sans l’être en réalité, elle le paraît. Cela tient-il à la finesse invraisemblable de sa taille, à sa tête, qui, comme celle des statues grecques, est menue, ou à la prestesse et à la multiplicité de ses mouvements ? on ne sait pas. Mais il est certain que debout, dans ses rares instants d’immobilité, elle monte droit et haut comme un bouleau qui s’élance, et que je la regarde alors tout surpris. Où a-t-elle pris cette coudée de plus ?

» Puis, quelque idée lui passe dans l’esprit, elle part à droite ou à gauche de son pas glissé, et ce n’est plus qu’un elfe échappé de bon matin du logis et qui rend visite à des humains. Or, tu le sais, mon ami, les elfes n’ont ni taille ni âge.

» Le nez est court, fin et un peu gamin, l’ovale est joli, plein comme un beau fruit, et le teint ambré.

» Ne lis pas jaune, nous ne sommes pas au Cambodge, c’est une peau transparente, sous laquelle luit perpétuellement un rayon de soleil. Le front est grand, la bouche bien faite, et quant aux yeux, je te dirais bien volontiers qu’ils sont superbes, si tu devais le prendre comme il faut ; mais tu le prendras mal, et tu verras des flammes et des élans de passion où il n’y aura qu’un signalement de passeport consciencieux, car un passeport lui-même les remarquerait, j’en réponds, et même les émargerait tout courant aux « signes particuliers », tant ils ressemblent peu à ce qu’on voit communément.

» Grands, superbement fendus, — autant sauter le pas ce soir, car je te connais, demain tu réclamerais, — ces yeux sont d’un noir profond, intense, et d’où sort un éclair incessant.

» La paupière baissée, c’est le calme d’un enfant qui dort ; relevée, c’est fulgurant, et on croirait qu’une lumière intérieure éclaire cet iris qui flambe.

» Le diamant noir existe-t-il ? Je n’en sais rien, quoiqu’on en parle souvent ; mais je crois que je me le figure assez bien maintenant.

» Le trait distinctif du regard est une mobilité d’expression dont rien ne peut rendre la variété, et la vivacité générale se retrouve là. A la lettre, on y voit courir les idées, et c’est bien un peu traître, ces grands yeux qui pensent ainsi à livre ouvert.

» Les cils retroussés se baissent rarement et avec un battement large comme le coup d’aile d’un oiseau qui plane, car la lumière n’éblouit pas ce regard-là, et le soleil et lui se fixent en camarades.

» Les sourcils sont nets et fins. C’est un coup de pinceau pour lequel on ne s’est pas repris à deux fois.

» Enfin, comme complément à ce mélange de grâce et de malice, figure-toi du côté gauche, au-dessus de la lèvre, une toute petite fossette venue on ne sait d’où, qui se creuse à tout propos et hors propos, relevant seulement un coin de la bouche, de sorte qu’elle ne rit que d’un côté à la fois et comme en contrebande, ce qui lui donne une expression de gaieté inexprimable.

» Je ne te dirai pas que mademoiselle Colette a des pieds et des mains d’enfant, parce que je trouve la comparaison absurde. Vois-tu, pour terminer un corps élancé de jeune fille, ces deux gros pieds rebondis, aussi larges que longs, et ces petites pattes pleines de trous qu’ont les marmots ; cela fait frémir ! Mais les d’Erlange sont de bonne race, et on s’en aperçoit.

» Somme toute, c’est une figure originale, remarquable sous beaucoup de rapports, devant laquelle tu jetterais des cris d’admiration, à qui tu dédierais un sonnet chaque soir, et dont un peintre s’emparerait avec délices, sauf à ne pas pouvoir la rendre telle qu’elle est. Je ne lui en demanderai pas moins quelque jour la permission de m’y essayer, et ma première aventure de voyage aura la première page de mon album.

» Eh bien ! alors ? dis-tu… Eh bien ! est-on forcé d’aimer tout ce qui est beau ? Je te la détaille en artiste, comme je te décrirai dans trois mois des palais, des fleurs de lotus et des almées, si toutefois les almées existent autre part que dans les ballets de théâtres ; mais si tu vas imaginer un nouveau roman à chaque nouveau visage que je te présente, j’en serai réduit à t’écrire en style nègre. « Bon petit voyageur, bien arrivé. Fait jolie traversée. Lui pas mal de mer. Trouvé belle case pour se loger. Embrasse petit frère blanc. »

» Il faut voir le monde comme il est, mon ami ; personne n’y vaut grand’chose, quand je nous ai mis hors de page toi et moi, et nous méritons mieux que ces poupées affolées d’équipages, de diamants et de toilettes que nous connaissons. Aussi ai-je fait vœu de célibat depuis longtemps, en ton nom comme au mien ; nous nous suffirons à nous deux. Signe le contrat et ne rêve plus bleu.

» Quant à tes conseils délicats au sujet de mademoiselle Colette, sois tranquille, moraliste ; si je suis de bronze, elle est de cristal ; et je ne sache pas d’ailleurs que mon aspect soit pour enflammer actuellement. Et puis, que veux-tu qu’une créature qui rit ainsi tout le long du jour puisse connaître au sentiment ? Ce n’est pas une femme, c’est une clochette toujours en branle, et on jurerait que la vie que nous menons est la plus divertissante qui soit.

» Tu sais ce qu’elle est en réalité pourtant, et tout à l’heure, pendant que mademoiselle d’Erlange sautillait dans la chambre, se livrant au petit branle-bas qui lui est habituel, essuyant des porcelaines et des bibelots, que je suivais de l’œil dans ses doigts avec la mélancolie qu’on éprouve en regardant des condamnés à mort, et l’écoutant chantonner sans relâche, je n’ai pu m’empêcher de la questionner là-dessus.

»  — Mon Dieu, lui ai-je demandé, qu’elle est donc la chose qui peut vous égayer à ce point, et qu’est-ce qui vous met toujours ainsi le rire aux lèvres ?

»  — Mais ma bonne humeur ! m’a-t-elle répondu. Est-ce que ça vous ennuie ?

»  — Non pas ! Seulement vous m’étonnez, voilà tout.

»  — Il est certain que ça ne vous ressemble guère ! a-t-elle riposté vivement. Et, s’il m’est permis d’interroger à mon tour, qu’est-ce qui fait donc que vous ne riez jamais, vous, en revanche ?

»  — La souffrance, quant à présent, répondis-je d’abord sèchement.

» Puis, comme j’étais honteux de ce mensonge flagrant, et surtout du mouvement de dépit qui me portait à ce rappel très peu noble du passé, j’ai continué :

»  — Mais, en général, je suppose que c’est une humeur contraire à la vôtre.

» Elle a relevé ses yeux, qui s’étaient voilés d’un coup vif, et, souriant de nouveau, elle a dit :

»  — La mauvaise, alors ?

»  — Mon Dieu, oui, la mauvaise sans doute, au moins pour tous ceux qui regardent le rire comme le signe assuré d’un aimable naturel, et non pas comme une grimace ou une simple contorsion de famille, donnant raison aux gens qui affirment que nous descendons du singe.

»  — Du singe !…

» Elle s’est reculée avec un geste effaré, embrassant d’un coup d’œil rapide ses mains et toute sa personne…

»  — Je n’avais jamais entendu dire ça ! Est-ce que c’est possible ? Est-ce que c’est vrai, Monsieur ? Comment l’a-t-on su ?

» Puis, comme elle me voyait secouer la tête :

»  — Non, oh ! que j’en suis aise, a-t-elle continué avant que j’aie pu placer un mot, car ce serait drôle, mais si dégoûtant… Voyez-vous ce qu’on éprouverait en rencontrant un babouin en cage et en se disant qu’il faut le vénérer comme un aïeul ! C’est bien assez de penser qu’on lui ressemble quand on rit.

» Elle a couru à une glace, si haut placée qu’elle monte sur une table pour s’y voir, et regardant sa fossette se creuser :

»  — Ma foi, c’est bien possible que ce ne soit qu’une contorsion après tout, a-t-elle dit avec philosophie ; mais c’est si bon quand même.

» Et elle s’est reprise à rire de plus belle, comme preuve de ce qu’elle avançait, en sautant à terre, d’un bond de gazelle, sans bruit et sans effort.

» Sa crédulité, comme tu le vois, est, comme sa gaieté, le fait d’une véritable enfant, et elle est restée pendant un instant encore toute à son accès de joie ; puis, comme je demeurais toujours sérieux, elle s’est assise, s’est calmée et a repris plus bas :

»  — Peut-être, quand on est beaucoup plus vieux, beaucoup plus sage, enfin, n’aime-t-on plus ça, en effet ; mais je n’en suis pas encore là !…

» Ah çà ! Jacques ! me prend-elle pour un patriarche, et t’es-tu aperçu depuis peu que j’aie grisonné et baissé à ce point ?

» Enfin, cela va te tranquilliser du moins, et te montrer qu’il n’y a pas péril en la demeure.

» Pour moi, c’est une tête folle, je te l’ai dit, et quant à elle, en revanche, voici qu’elle veut bien me considérer comme tellement sage et respectable qu’un peu plus elle me confondrait avec son grand-père le babouin. Nous voilà bien à l’abri tous les deux.

» Sur ce, frère Jacques, n’invente plus de romans et dors sans rêver ; ma petite-fille et moi te souhaitons le bonsoir.

» Mais surveille-toi, mon camarade ; tu vois comme ça vous prend un beau matin sans qu’on y songe.

» Vous qui êtes si vieux… si vieux !…

» On découvre mon front ce soir. Quelle mine va faire ma cicatrice ? J’y songe un peu, je t’avouerai.

» Si la balafre est honorable, je m’en arrange ; mais si le trou rond et massif sent son coup de bâton ou de piédestal, je somme mademoiselle Colette et son exécuteur des hautes œuvres d’en redécoudre un peu ! Que diable ! on a son amour-propre, si vieux bonhomme qu’on soit ! »


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