Décidément, écrire a du bon, et je prends goût plus que je ne l’aurais imaginé au cahier de Jean Nicolas.
Quand je suis devant lui, la plume en main, j’oublie tout le reste, et il me semble que je compte mes peines à quelque âme compatissante. Je me figure que j’ai près de moi un sourd-muet, que l’ardoise et la craie sont les compléments obligés de notre intimité, et je griffonne, je griffonne !…
Loin de lui, j’emmagasine soigneusement toutes les idées qui me viennent, et quand, rentrée dans ma chambre, je me mets à lui parler, je m’aperçois qu’une chose en entraîne une autre, et qu’après lui avoir dit ceci, il faut encore ajouter cela, sous peine qu’il ne comprenne plus rien à mes affaires !
Alors, il me faut remonter de plus en plus, tourner les pages, arroser ma bouteille, et l’oie du sacrifice doit préparer de nouveaux holocaustes, pour peu que le temps actuel dure encore quelques jours !
J’en étais donc restée à mon désespoir des premiers jours et aux paroles par lesquelles ma tante m’avait accueillie dans le parloir, et dont quelques mots m’avaient frappée particulièrement :
— Puisque vous n’avez pas trouvé à vous établir convenablement pendant ces deux années, m’avait-elle dit…
Était-ce donc pour chercher un mari qu’elle m’avait envoyée au couvent, et s’imaginait-elle qu’on poussait la sollicitude là-bas jusqu’à nous réunir, le jeudi et le dimanche, avec des jeunes gens de bonne maison et d’âge approprié, qui causaient avec nous en nous renvoyant nos volants et nos balles ?
La naïveté eût été grande, et je ne voyais pas bien ce sentiment trouvant abri et nourriture sous le front d’une telle femme ; mais la chose valait pourtant d’être éclaircie, et, malgré le temps que cette idée avait mis à faire son chemin dans mon esprit, malgré surtout la peur bien sentie et un peu lâche que j’ai éprouvée auprès de ma tante depuis l’âge du maillot, je me suis décidée à l’interroger il y a deux mois environ.
De la très courte explication que nous avons eue à ce sujet date ma complète connaissance de son caractère, ainsi que les quelques aperçus que j’ai recueillis sur sa vie passée, dont elle ne parle jamais, n’y trouvant apparemment aucun doux souvenir à évoquer. Cette entre-bâillure fortuite m’a permis en outre d’apercevoir pas mal de choses concernant l’avenir qu’elle me réserve et qu’elle prépare à sa façon dans un sens qui contrarie absolument tous mes plans personnels. Je ne m’en tourmente guère d’ailleurs, et la laisse à ses arrangements, me sentant très bien de force à les sauter à pieds joints, le cas échéant.
Aurore-Raymonde-Edmée d’Épine ne s’est jamais connue autrement que laide, à quelque époque de son existence qu’elle veuille prendre ; et j’ai beau en la regardant me la figurer sans rides, sans moustaches, sans couperose, sans tout ce que l’âge lui a donné, enfin, il y a là des traits auxquels le temps n’a rien pu ajouter ni rien changer, malgré toute sa puissance.
Benoîte d’ailleurs en témoigne, et elle certifie cette laideur fabuleuse comme légendaire dès le berceau, alors que ce poupon en langes et en bonnet ruché trouvait déjà moyen de ne ressembler à nul autre !… Le plus triste, c’est que là ne se bornait pas la disgrâce, et que le caractère et l’humeur qui animaient ce visage dépassaient en déplaisance tout ce que celui-ci pouvait montrer ou promettre.
Cette morosité chagrine venait-elle du sentiment de tant de laideur, ou cette laideur, au contraire, ne prenait-elle pas son principal désagrément dans cette habituelle et maussade expression ?… Nul n’aurait pu le dire au juste, et c’était exactement le pendant de la question du mauvais estomac et des mauvaises dents. « Lequel a gâté l’autre ? » se demandait-on volontiers en la voyant… Mais il était avéré que tous les deux l’étaient également.
Et pourtant, si valable que fût l’excuse de cette humiliation, la loi n’est pas formelle à cet égard, et on a vu des laides aimables. La Belle et la Bête en font foi, et les contemporains de ma tante affirmaient, m’a raconté Benoîte, avoir plus souvent encore été rebutés par les choses désagréables qu’elle leur disait que par la très vilaine bouche qu’elle ouvrait pour cela ; car parents, amis et étrangers y passaient indistinctement, et on peut croire si ce nom symbolique d’Épine, qui était le sien, fournissait des jeux de mots et des comparaisons appropriés à la jeunesse d’alors.
On conçoit aisément d’après cela que la créature qui unissait à des degrés si extrêmes tant de défauts divers n’ait eu qu’un printemps sans grâce. Elle éloignait instinctivement, et ma mère, plus jeune de quelques années, était mariée depuis longtemps quand ma tante attendait encore l’être assez courageux pour l’arracher à son célibat. De cet espoir non réalisé et qui est resté tenace jusqu’au delà de ce qui était possible, une amertume et une humiliation intolérables lui sont toujours demeurées, et une rancune pleine de colère est le sentiment suprême qui survit dans son cœur.
Les morts et les temps ont passé, mais son dépit est toujours là, et je dois ajouter qu’elle entretient et cultive sa verdeur avec un soin qu’elle n’a jamais dépensé pour personne. C’est son chat, sa perruche, son bichon, l’animal favori de sa vie solitaire, et je ne verrais nul inconvénient à l’occupation, peu évangélique pourtant, qui remplit tous ses jours, si le petit tigre qu’elle nourrit ainsi n’avait dents et ongles et ne s’en servait à l’occasion.
Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce ressentiment, si amèrement profond, au lieu de se tourner, comme il l’aurait dû normalement, contre les auteurs du mal, s’est jeté tout entier sur les femmes plus heureuses qu’elle qui ont su fixer ces êtres enviés, et jusque sur celles qu’elle pressent capables de le faire un jour à leur tour !
A-t-elle pensé que dans le péché il fallait regarder la cause plus que l’effet, et trouve-t-elle le polisson qui prend un fruit moins coupable que la pomme ou la pêche qui le tentent par leur insolente beauté ? ou plutôt encore, cette indulgence n’est-elle pas le dernier vestige d’une faiblesse et d’une partialité bien mal récompensées jadis ? Je ne sais, n’ayant jamais fait que subir les effets de ce bizarre système de compensation.
A ce titre pourtant, sa rancune serait un éloge ; mais il y a tel compliment dont la persistance et la forme surtout ne sont point enviables, et je crois que ma mère, d’après ce que je devine de son existence, aurait volontiers acheté un peu de paix du sacrifice de beaucoup de ses charmes.
Cette horreur si puissante chez ma tante s’étend d’ailleurs à toutes les classes de la société, aussi bien qu’à tous les âges.
Le bruit d’une noce montant du village jusqu’ici la met hors d’elle, et dans ses rares sorties, si le hasard place sur sa route un couple de promis ou de jeunes époux un peu tendres, il est à croire qu’ils n’oublient plus après cela le regard qui les a suivis.
Ce qu’elle voudrait, somme toute, c’est que son sort et son ennui fussent le sort et l’ennui communs, et, très logique en cela, elle a des tendresses et des soins caractéristiques pour les laides, les disgraciées, les oubliées, toutes celles qui promettent à son amour-propre des compagnes d’infortune.
Qu’une d’elles se marie pourtant, et le charme est aussitôt rompu !…
Telle est ma tante, et telles sont les causes singulières de la vie que je mène auprès d’elle.
Quelle catastrophe m’a livrée tout enfant à ce cœur si peu tendre, je ne le sais qu’à moitié, et je crois que la mort de mon père, arrivée brusquement, est le mal dont ma pauvre mère est morte elle-même peu de temps après.
De la famille, ma tante Aurore restait seule (je dis Aurore, car, par une amère ironie, c’est celui de ses trois noms qui a prévalu), et la garde de l’orpheline lui revenait de droit ; mais de la façon dont elle portait la charge, le poids devait lui en être léger, et je crois qu’elle se bornait à m’ignorer jusqu’à l’heure où, je ne sais par quel réveil, elle s’avisa que l’ennemie traditionnelle était entrée chez elle en ma personne, et que, par une transformation assez naturelle, la fillette se ferait femme quelque jour. Si ce ne fut pas uniquement cette idée qui détermina notre brusque départ pour Erlange, au moins la raison véritable et celle-là durent-elles éclore bien près l’une de l’autre, car j’avais à peine dix ans quand elle me transplanta soudainement dans ce milieu agreste, où tout me charma, bien entendu.
Là s’écoula la phase nébuleuse de mon âge ingrat, phase suivie par ma tante avec un œil que je voudrais qualifier de bienveillant, mais où je crains plutôt qu’une curiosité inquiète n’ait dominé. Que sortirait-il, en effet, de ce teint brouillé, de ces yeux bistrés, de ces pieds et de ces mains qui ne s’arrêtaient pas de grandir ?… Le doute était permis !…
Par malheur, il en sortit ce que j’ai dit, et le jour où j’eus secoué ma dernière écaille, ma tante me conduisit droit au couvent.
Ma pauvre mère, qui prévoyait sans doute l’avenir, avait exigé de sa sœur la promesse que, pendant deux années au moins de mon temps de jeune fille, je vivrais à Paris, et c’est la façon ingénieuse dont celle-ci a trouvé moyen d’exécuter cet ordre d’outre-tombe sans sortir de ses propres voies. Pour rien au monde elle n’aurait voulu manquer à sa parole, j’en suis persuadée, mais elle l’a habillée de ce froc, sans le plus léger scrupule, et il demeure convenu que j’ai vu de Paris tout ce qui se voit !
Le temps révolu, elle est venue m’arracher à mes mondanités, et elle a ramené à Erlange cette nièce dont nul n’a voulu et qui, avec la grâce de Dieu, marchera peut-être sur ses traces.
Étant donné cela, on juge si ma proposition de ne plus quitter le couvent devait lui agréer !… Religieuse, mais c’était la solution consolatrice qui ne devait froisser aucune des papilles toujours hérissées de son chatouilleux amour-propre !
Ce n’est point un mari, le voile ! et fille et religieuse se touchent de bien près quand on effeuille les marguerites, sans compter que tout le monde peut prétendre à ce sort au même titre. Moins exigeant que les hommes, le couvent ne regarde pas à la qualité des minois qu’il enterre, et j’ai certainement agité le cœur de ma tante, pendant ces vingt-quatre heures, plus que je n’y avais encore réussi depuis ma naissance…
Mais, pendant l’intervalle, ma vocation trop fragile s’était fondue comme on sait, et force a été à mademoiselle d’Épine de garder mes dix-huit ans à ses côtés. Voisinage qui paraît lui peser si fort que je ne peux pas m’empêcher de me figurer que, par un arrière-mirage diabolique, sa pensée la ramène, en nous voyant ensemble, au souvenir des freluquets d’autrefois — ces trop grands amateurs de bons mots — pour lui représenter le parti qu’ils auraient su tirer de ce rapprochement, et la façon dont ils auraient fait fleurir, dans leur langage imagé, un bouton frais sur les rameaux piquants, trop célèbres jadis !…
Si ce ne sont pas là rigoureusement les termes dont elle s’est servie en me parlant, car peu de gens se donneraient eux-mêmes les étrivières avec cette franchise d’allures, le sens en est scrupuleusement gardé, et je suis certaine que, tant avec mes propres souvenirs qu’avec ceux de Benoîte, et avec l’aide de ce que ma tante m’a dit elle-même, j’ai reconstitué son personnage dans le passé, le présent et même, hélas ! dans le futur !…
Depuis lors, la vie a repris ici son cours ou plutôt sa stagnation habituelle, et ma tante se fait un devoir de verser régulièrement sur ma tête des paroles qui sonnent comme de petites pelletées de terre, et avec lesquelles elle espère arriver à me prouver que Colette est défunte et ne réclame plus en ce monde que la grâce d’unDe profundis.
Je la laisse aller !… Mais, vive Dieu ! comme disait le plus charmant de nos rois, qu’elle y prenne garde, car je ne suis pas encore morte, et je compte bien le lui prouver quelque jour.