4 mars.

Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours plus fort et mon thermomètre a encore baissé ! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce parce qu’en le reprenant ce matin à la fenêtre, après avoir déjeuné, il a effleuré l’épaule de ma tante ? Je ne sais plus, mais je songe à brûler mes chaises pour augmenter le feu de ma cheminée !

Pour comble de malheur, les souvenirs des mois passés que j’avais évoqués depuis trois jours ont dû s’échapper de ma chambre comme un vol de chauves-souris ou de corneilles de mauvais augure, car l’aggravation d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer autrement, et jamais ses prévisions d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.

Isolement et pauvreté, car il paraît que je suis pauvre ; murailles de pierre et murailles d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare du reste des humains avec une joie qu’elle ne parvient pas à cacher ; et quand elle découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses longues tablettes où la carie met des points de dominos, il me passe entre les deux épaules un souvenir d’ogresse que je ne domine pas.

Tout n’est pas ombre cependant dans ses prévisions ; elle a des mots charmants quand elle me trace le tableau de nos deux vies se prolongeant indéfiniment ainsi, et s’achevant toujours ensemble, et j’ai besoin, dans ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder la fenêtre et de m’assurer qu’on n’y a point encore mis de ces barreaux qui empêchent les petits oiseaux de s’envoler, quand ils n’ont plus ni courage ni force quitte à mourir faute de grain sur la grande route.

Elle a bu à l’âcre source de la déception ; bon gré mal gré, elle entend que je m’y abreuve à mon tour ! Et si le sort ne se charge pas de l’exécution, elle se réserve de me tourner de ses propres mains le gobelet de quassia amara où toute tisane devient amère… Sans doute, les planètes qui ont tracé mon horoscope lui semblent trop indulgentes, car elle se prometin pettod’en effacer toutes les lignes d’or, afin de réduire ma destinée bien juste au cadre de la sienne.

Mon Dieu ! les bonnes gens de la Révolution n’en demandaient pas davantage, après tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement que leur misère devînt la misère commune, et pour être plus sûrs que personne ne dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient le rôti… Mais de là à penser qu’une demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet phrygien, il y avait un monde !…

En attendant, je me remeuble. Un hasard fortuit m’a révélé ce que je soupçonnais depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils les plus douillets et mes armoires les moins délabrées ornent aujourd’hui la chambre de ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la porte en était restée battante, et un de ces coups de vent qui éparpillent les branches de nos arbres comme des fétus sous le battoir l’a ouverte au moment où je passais.

C’est un petit palais.

Ma tante a dû consacrer les deux années de mon absence à ouater son nid, tant il semble moelleux ; seulement, elle l’a fait avec la laine d’autrui, comme un oiseau pillard, et je ne cherche plus les tapisseries de la salle à manger ni les rares coussins du salon : je sais qu’elle leur a fait un sort !…

Dans ces conditions, la délicatesse m’a paru hors de propos ; aussi, me suis-je mise à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé la force de mes bras doublés de ceux de Benoîte : quatre bras qui en valent six ! Et mes murs se repeuplent.

En revanche, les pièces intermédiaires se vident, et de l’aile gauche à l’aile droite, ce n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine en se guidant sur le feu de nos campements des deux extrémités. La salle à manger reste le seul terrain commun ; aussi en ai-je respecté la vaisselle plate et toutes les chaises !… Les sièges, d’ailleurs, ne me manquent plus, et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.

Mes trois canapés, par exemple, sont tous pareils. Du chêne sculpté, fouillé comme par des grignotements de souris, tant les détails des reliefs en sont menus, et comme couverture de grandes tapisseries vertes, où des belles dames et des chevaliers bardés de fer se débitent des fadeurs dans un jardin dont les allées montent à pic.

Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent souvent la cime des arbres, et toutes les figures sont vues de profil, les faces exigeant sans doute un travail trop difficile pour être brodées ; mais l’ensemble n’en est pas moins gai…

Je les ai rangés chacun dans un panneau, et ma chambre est si longue à traverser, qu’en arrivant près de l’un, j’ai oublié comment était l’autre. Depuis le premier, je devrais voir lever le soleil ; du second, je fais face au couchant, et du troisième, je verrais la lune, si la lune se voyait encore ; mais aujourd’hui, de tous les trois, je n’ai vu que tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder un quatrième pour m’en aller pleurer dessus.

Mes tables ne se comptent plus ; c’est ce que ma tante aime le moins, et le choix en était innombrable. Il y en a de rondes, de carrées, de toutes les formes et de toutes les couleurs, et « Un » qui a pris, j’en ai peur, quelque chose de mes désirs errants, essaye sa niche sous chacune d’elles successivement. Entre les pieds des plus petites, sa bonne grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec des bonds de colère quand il se sent pris, en faisant voler les petits tiroirs et en aboyant comme un fou. Mais il me reviendra bientôt, je le sais, et je retrouverai le tapis dont mes pieds n’ont jamais eu plus besoin ; sans cela, mon chien mériterait-il le nom que je lui ai donné depuis mon retour, et qui signifie tant de choses dans son unique syllabe ?

Autrefois, pendant toute sa petite enfance, je l’appelais Pataud, un nom sans prétention que je lui avais choisi à cause de sa grâce un peu lourde et de sa grosse tête ; mais je me connais mieux en individus aujourd’hui, et quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout de quelques jours j’ai fait le compte des amis qui me restaient, qui pensaient encore à moi et qui me le prouvaient… en tout et pour tout, il y en avait un, un seul, et c’était lui !… De là son nom…

Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai complété par six prie-Dieu trouvés d’un bloc, qui ont des colonnes torses en chêne noir et des coussins en velours cramoisi à glands d’or, où les genoux ont marqué leur trace. Je m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant l’histoire et les pensées de ceux qui les ont faits ; mais je ne sens qu’une affreuse odeur de poussière, d’où sortent des papillons qui volent d’un air effaré, encore lourds de leur interminable gourmandise !…

Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination première, est placé à l’écart, et des autres, ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me manquait : des chaises basses, des chauffeuses, des rêveuses… qui ne se distinguent d’ailleurs entre elles que par les noms que je leur donne, mais qui me procurent l’illusion que je pourrais asseoir douze personnes à la fois… si elles venaient.

Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher de me distraire. Quand elle me voit au dernier point de la mélancolie, elle emploie son grand moyen, et elle me dit tout bas en guignant la porte pour se préserver des surprises :

— Veux-tu faire des crêpes, ma Colette ?

Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec la pâte et mes doigts avec le beurre, et je m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend ma place.

Parfois aussi elle essaye de me mettre entre les mains son tricot, une chausse interminable dont je compte les mailles sans me déranger, mais je n’aime pas plus à travailler qu’à cuisiner, et la bonne vieille en vient à recommencer ses contes de nourrice pour me faire rire. « Il y avait une fois un roi et une reine… » Mais, pour Dieu ! où donc sont-ils, ce roi et cette reine ; et puisqu’ils n’avaient pas d’enfants, que ne m’ont-ils pas adoptée pour fille ?…


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