7 mars.

N’était la garde jalouse que Benoîte monte autour de moi, je repartirais pour mon trou, car, sur ma parole, tout est préférable à la vie que je mène ici !…

De mon aventure il ne m’est rien resté, pas un éternuement, et je n’y ai gagné que de n’avoir plus le droit de passer le seuil de la porte sans que mon chien me tire par ma robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive en courant et me fasse rentrer d’autorité.

J’ai pris tout à l’heure le livre des princesses d’autrefois, mais je me suis aperçue que je le savais par cœur, car, sans tourner la première page, j’ai continué la phrase que je lisais, et je pense qu’il me faudra bien quelques semaines pour l’oublier suffisamment… Le calendrier que je m’étais fait pour avoir à effacer une date chaque soir devenait trop lent : j’en ai récrit un autre pour toutes les heures de la journée, et cependant, quoique l’occupation soit douze fois plus fréquente, je me surprends encore à pousser l’aiguille de la pendule pour avancer la joie de mettre mon trait de plume sur l’heure que j’enterre !…

Aussi cela ne peut-il pas durer comme ça !… Les chemins ne seront pas toujours impraticables, et je trouverai bien alors une façon de remplir mon temps, dussé-je courir le pays avec une balle de colporteur sur le dos !

J’y ai songé ; j’ai même songé à mon bagage. Mais tout est si dévasté ici ! A peine ai-je trouvé à glaner dix vieilles robes de soie dans les armoires et dans un coffre quelques bouts de dentelle emmêlés. Qu’en feraient nos montagnardes ?…

Un métier dont je rêve, c’est celui des servantes d’auberge du village ! Toujours voir du monde ! toujours remuer ! toujours parler ! Le broc en main et le rire aux lèvres du matin au soir ! voilà une vie qui vaut la peine de vivre !… Seulement, m’engagerait-on là-bas ?… C’est ce que je ne sais pas.

En attendant, la tristesse m’amollit. J’en viens à des concessions, à des compromis ; je me surprends à sacrifier quelque chose sur la couleur de mon idéal, ce type si ferme jusqu’ici dans mon esprit, et il m’est arrivé de rêver d’une tête blonde avec de gros yeux bleus, un air bon enfant, une barbe naissante et une petite taille courte, pour peu qu’elle trouvât moyen de me tirer d’ici !…

L’isolement rend faible, et je commence à comprendre les gens à qui on fait renier leurs convictions les plus établies par la torture… La mienne paraît légère au premier dire ! Mais, à la longue !… A la longue, en vérité, je crois qu’elle me ferait passer par l’anneau d’une bague si je pensais lui échapper de cette façon !


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