Le rétablissement.—La seconde lettre.—Un danger inattendu.—Le mirage du bonheur.
Le lendemain, Hélène s'éveilla de très bonne heure. Un sommeil calme et réparateur avait rétabli ses forces et elle se sentait toute ragaillardie. Se levant avec précaution, elle s'approcha du lit de son père et le considéra quelques instants avec tendresse; puis elle s'assit sans bruit à l'entrée de la grotte, pour respirer l'air frais du matin.
Bientôt, elle entendit derrière elle un bruit léger et vit que son père, à son tour, se soulevait sur son séant et se mettait à écouter. Le silence absolu qui régnait dans la caverne fit apparaître sur sa physionomie une expression d'inquiétude et Hélène s'empressa de lui adresser la parole. Alors, selon l'habitude qu'il avait prise pendant la maladie d'Hélène, il se dirigea d'un pas assuré vers l'entrée, et s'assit à côté d'elle.
Hélène, toute joyeuse, lui dit son intention de se remettre à l'ouvrage, et l'accabla de questions sur ce qu'il jugeait le plus pressé.
Le vieillard écoutait, un sourire sur les lèvres, son gai babil; il lui donna quelques conseils utiles et pour le reste s'en remit à l'intelligence et à la raison de la fillette.
Les forces d'Hélène se rétablissaient très vite: il lui semblait qu'elle avait tout à fait changé depuis sa maladie. Elle se sentait plus forte qu'auparavant et s'étonnait elle-même de la facilité avec laquelle elle exécutait maintenant ses travaux.
Au bout de quelques jours, elle résolut de se rendre sur la plage. Comme elle se sentait assez vigoureuse, son père la laissa partir.
Tout prenait un nouvel aspect aux yeux d'Hélène. Elle se mit à errer dans la vallée, en écoutant, rêveuse, le gai gazouillement des oiseaux qui voltigeaient avec insouciance autour d'elle, et en contemplant avec amour la surface miroitante du lac limpide, qui reflétait les cimes des palmiers luxuriants:
«Est-il possible que la maladie m'ait changée à ce point?» pensa-t-elle en se livrant tout entière au ravissement qui la transportait.
Son regard s'arrêta sur le figuier grandiose de l'autre côté du lac. Elle se souvint de la feuille de palmier, sur laquelle elle avait écrit le soir où elle était descendue pour la première fois dans la vallée, et un désir la prit de relire cette lettre.
A pas rapides, elle se dirigea vers le figuier, souleva la pierre et creusant le sable, en tira la feuille qu'elle relut. En ce moment, de la rive opposée du lac, arrivèrent jusqu'à elle les doux sons de la flûte. Il semblait que son père aveugle eût trouvé l'expression mélodique de ses jeunes rêves, et un désir insurmontable d'épancher ses sentiments l'envahit. Elle prit une nouvelle feuille de palmier et écrivit:
Un coffre avec toutes sortes de vêtements se trouvait à proximité du navire.
Un coffre avec toutes sortes de vêtements se trouvait à proximité du navire.
«Autour de moi tout respire l'allégresse et le bonheur! Dans les arbres, à côté de leurs nids, voltigent les hôtes de ce royaume verdoyant. Comme ils sont heureux! Leur vie se passe sans chagrin ni douleur. Pourquoi donc cette peine qui me serre le cœur? Mon père chéri n'est-il pas avec moi? Ne suis-je pas sa joie unique comme son unique soutien? Pourquoi donc m'abandonner à de vaines rêveries? En mon âme, malgré moi, surgit tout un monde de rêves. Dans chaque son qui me parvient de l'autre rive, j'entends les idées et les sentiments de mon père bien-aimé. Mais aussi la nostalgie de la patrie… O ma mère adorée, te reverrai-je jamais?…
Hélène jeta loin d'elle la feuille de palmier et fondit en larmes amères. Plus que jamais elle ressentait la tristesse de son isolement.
Pourtant les larmes la soulagèrent. Elle se calma et se dirigea vers la plage. C'était le moment de la marée basse, et Hélène résolut de faire une petite promenade sur le banc de sable, afin d'examiner l'endroit où était le navire brisé.
Elle arriva bientôt jusqu'au navire dont il ne restait plus que le fond profondément enfoncé sur le rocher. A proximité gisaient quantité d'objets, à moitié ensablés. Parmi eux, se trouvait un coffre avec toute sorte de vêtements.
Hélène se mit à retirer du coffre les objets qui lui paraissaient nécessaires et à les déposer sur le banc de sable. Elle était si préoccupée de sa besogne, qu'elle ne s'aperçut pas que la marée avait commencé à monter. Le bruit croissant des flots attira pourtant son attention, et elle reconnut avec terreur que ces flots menaçants s'avançaient de plus en plus, et en mugissant inondaient le banc de sable qu'ils avaient quitté, il y avait quelques heures à peine. De toutes parts la mer écumait et bouillonnait. Les vagues grimpaient avec furie sur le banc de sable, comme pour engloutir la jeune fille imprudente.
Hélène se mit à courir vers le rivage, mais le flux montait avec une telle rapidité et une telle violence qu'il l'eut bientôt atteinte et dépassée. Entourée de tous les côtés, elle ne perdit cependant pas la tête. Quoique l'eau lui arrivât jusqu'aux genoux, elle courait bravement en avant, s'efforçant de ne pas perdre de vue le vrai chemin.
Lorsqu'elle eut atteint heureusement le rivage, elle jeta un regard en arrière sur la mer mugissante et elle frissonna. Au-dessus du banc qu'elle avait parcouru naguère sans même mouiller ses pieds, écumaient et grondaient les flots menaçants.
En partant, elle s'arrêta devant la cataracte, pour jeter encore un coup d'œil sur la mer, et tout à coup elle remarqua, à la limite de l'horizon, une petite tache blanche.
—Qu'est-ce que je vois? s'écria-t-elle dans un élan de joie, un navire!
Ravie, elle demeura sur place, sans avoir la force de détacher son regard de la tache blanche, et tout un monde d'espérances envahit son âme. Elle fixa, avec une attention soutenue, ce point blanc; mais n'y apercevant aucun changement, elle se hâta de revenir auprès de son père, pour lui communiquer la nouvelle merveilleuse.
«Je reviendrai à l'instant même, se dit-elle. Puis, on apercevra bien du navire le pavillon qui flotte sur la montagne.»
Elle traversa rapidement la vallée, laissa de côté le lac et arriva, tout essoufflée, auprès de la grotte, où elle avait laissé son père.
Mais à peine y eût-elle jeté un regard qu'elle s'arrêta, terrifiée. Le vieillard était étendu par terre, la tête penchée sur le Robinson, et une pâleur mortelle couvrait ses traits. Hélène se précipita vers lui, et lui saisit la main: elle était froide.
Une épouvante indicible s'empara de la jeune fille, et un terrible pressentiment s'insinua dans son âme. Ses jambes se dérobèrent sous elle, elle perdit connaissance et tomba sur la poitrine de son père.