CHAPITRE XXI

Espoir déçu.—Un triste pressentiment.—La mort du père.

La faible voix du vieillard, qui l'appelait par son nom, finit par faire revenir à elle la jeune fille. Elle reprit ses sens, se leva, et jetant un regard autour d'elle, se ressouvint de son sinistre pressentiment. En apercevant son père, elle s'élança vers lui et se mit à lui embrasser les mains et la tête.

Mais elle reconnut bientôt que la faiblesse de son père était bien plus grande qu'elle ne le croyait. Il ne pouvait même pas se soulever sans son secours, et il avait dû tomber de faiblesse pendant l'absence de sa fille.

—Hélène, murmura-t-il, emmène-moi dans la grotte la plus obscure. La lumière me fait mal aux yeux.

—Oh, père, tu as, avant tout, besoin de repos, objecta avec sollicitude la jeune fille. Je vais tout de suite voiler l'entrée avec quelque chose, afin que la lumière ne t'importune pas. Et sais-tu? je viens d'apercevoir une voile en mer.

—Une voile! s'écria presque le vieillard.

Et il se leva brusquement, mais retomba tout aussitôt, épuisé.

—Ne te trompes-tu pas?

—Il m'a semblé que c'était une voile, quoique je n'en sois pas absolument sûre.

—Hélène, couvre-moi la tête et retourne au plus vite sur le rivage.

—Mais comment te laisser là tout seul? demanda Hélène avec inquiétude.

—Je veux me reposer, fit son père. Va, mon enfant.

Hélène recouvrit le visage de son père et se mit à courir vers la cataracte, d'où s'ouvrait une vue sur la mer.

Ses regards glissaient avec une inquiétude mêlée d'un espoir secret sur la plaine immense des eaux, à la recherche de la tache blanche. Mais hélas! partout ils ne rencontraient que le flot uniforme, qui roulait dans le lointain infini. Avec une affliction profonde, elle contemplait l'horizon, en essuyant les larmes qui troublaient sa vue. Mais ce fut en vain. La mer était vide jusqu'au plus loin de la vaste étendue où se perdaient ses regards fatigués.

La fillette réprima ses sanglots et, l'âme accablée par son espoir déçu, revint auprès de son père.

En s'approchant de la grotte, elle entendit la faible voix du vieillard.

—Je comprends, mon enfant, à ta démarche, que tu t'étais trompée.

Pour toute réponse, Hélène soupira profondément.

—Tu vas m'emmener hors d'ici! continua le vieillard.

—Pourquoi donc, père, ne veux-tu pas rester là? Je tâcherai de boucher l'entrée de manière que la lumière ne t'incommode pas!

—Non, non, mon enfant! Je veux que tu m'emmènes dans un endroit solitaire et obscur, loin de la vallée, du lac et de tous ces sites riants, dont tu m'as tant parlé. Je sens que j'ai besoin de respirer un peu l'air des montagnes. Penses-tu que je pourrai gravir la montagne où tu as trouvé le monument de la mère du Français?

—Le chemin qui y mène n'est pas trop rude, répondit Hélène, étonnée par ce désir de son père; mais le site est si triste, entre les cyprès sombres et les rochers nus!

—Bien, ma petite, je vais me reposer d'abord, puis tu me conduiras là-bas.

Le vieillard se coucha et commença à sommeiller. Avec une tristesse indicible, Hélène considérait son père dont la physionomie pâle et fatiguée attestait la souffrance.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé, que le vieillard s'éveilla et se leva lentement.

—Il est temps, ma fille, allons! fit-il en s'appuyant sur le bras de sa fille.

Cette insistance de son père surprenait grandement la jeune fille, mais elle se soumit en silence à sa volonté.

Ils sortirent de la caverne et se dirigèrent lentement vers la montagne. Chemin faisant, le vieillard fit porter la conversation sur la patrie lointaine, il parla de la compagne de sa vie et de ses autres proches. Puis il conseilla à sa fille de ne pas perdre l'espoir. Il était convaincu qu'un navire devait aborder dans un prochain avenir.

Lorsqu'ils firent halte un moment pour se reposer, il se mit à parler de l'éternité et de l'immortalité de l'âme humaine. Jamais encore Hélène ne l'avait entendu prononcer des discours semblables, et c'est pourquoi ils lui firent une impression très douloureuse.

Elle avait peine à contenir ses larmes. Un sentiment vague lui disait qu'elle devait s'attendre à une grande douleur.

Ils gravirent la montagne et s'arrêtèrent à l'ombre des cyprès.

Sur la prière de son père, elle lui décrivit l'endroit où ils se trouvaient, puis elle lui proposa de se reposer sous ces arbres séculaires avant de se remettre en marche pour revenir à la maison. Elle ramassa à cet effet, vivement, un tas de feuilles sèches et de mousse et le recouvrit de la couverture qu'elle avait emportée avec elle.

—Mon enfant, lui dit le vieillard d'une voix faible et tremblante, en se laissant tomber sur la couchette ainsi préparée, j'ai choisi à dessein cet endroit. Ma dernière heure est arrivée. C'est la couche funèbre de ton père que tu as arrangée avec tant de sollicitude!

Hélène poussa un cri et, terrifiée, se précipita vers le vieillard; les larmes ruisselaient sur ses joues. Elle lui avait pris les mains et le suppliait de ne pas l'abandonner.

—Soumettons-nous à la volonté du sort, fit-il avec un profond soupir, en posant sa main sur la tête de sa fille.

Hélène resta agenouillée près du corps de son père.

Hélène resta agenouillée près du corps de son père.

Des sanglots s'échappèrent de la poitrine d'Hélène. Elle comprit que son père allait la quitter pour toujours, et qu'en choisissant cet endroit, il lui donnait un dernier témoignage de son amour et de sa prévoyance.

—Recueille toutes tes forces, mon enfant, continua le vieillard, et écoute ma dernière volonté. Demeure auprès de moi, tant qu'il me restera encore un souffle de vie. Puis, ferme-moi les yeux, voile-moi le visage et recouvre ma tombe avec de la mousse qui se trouve ici en grande quantité. Puis, après m'avoir rendu ce dernier service, va-t'en d'ici. Dans ce moment suprême, je te défends de ne plus jamais t'approcher de ce lieu. Mais quand tu seras de l'autre côté de la montagne ou dans la vallée près du lac, et que ton regard s'arrêtera par hasard sur ces cyprès, rappelle-toi que ton père t'a bénie dans son dernier soupir.

A ces dernières paroles, prononcées d'une voix à peine intelligible, la tête du vieillard se pencha défaillante sur son chevet. Hélène sanglotait: ses larmes amères tombaient sur la main de son père qui devenait de plus en plus froide.

—Je… te… bénis… mon… enfant!… murmura-t-il faiblement.

Et il rendit le dernier soupir.

Hélène demeura pétrifiée d'épouvante. Agenouillée, elle regarda longtemps, sans comprendre, le corps inanimé de son père. Revenue à elle, elle tendit avec désespoir ses mains vers le ciel, en le suppliant de mettre fin à sa vie.

Longtemps, la malheureuse jeune fille resta plongée dans sa douleur profonde et inconsolable. Le soleil se cachait déjà derrière les montagnes. Alors seulement elle pensa à la dernière volonté du défunt.

Après avoir recouvert d'une couche épaisse de mousse les restes sacrés de son père, elle quitta, le cœur brisé, ce lieu si triste, mais si cher pour elle.

Chancelante, les yeux remplis de larmes, elle descendit dans la vallée qu'enveloppaient déjà des ténèbres épaisses. Devant cette nuit obscure, il lui semblait que toute sa vie future et solitaire se passerait dans des ténèbres semblables.


Back to IndexNext