Le printemps.—Peur mal fondée.—La caverne du vieux bouc.—Une grotte enchantée.—Le coton.
Trois semaines plus tard environ, Hélène s'aperçut que les accalmies devenaient plus fréquentes et plus longues. Toute la nature semblait revivre. Elle comprit que la saison pluvieuse touchait à sa fin.
Au bout de quelques jours encore, en mettant le pied dehors, elle vit au-dessus d'elle un ciel presque sans nuages et un soleil éclatant de printemps. L'air était embaumé. Hélène promenait ses regards tout autour et n'en croyait presque pas ses yeux. Elle voyait revenir dans toute sa splendeur le printemps, qu'elle aimait si fort dans sa patrie. Toute la terre était gazonnée d'une herbe fraîche et diaprée de fleurs de toutes les couleurs.
En s'approchant du lac, où elle allait chercher de l'eau, elle s'arrêta frappée de surprise. Il semblait que tous les habitants de cette île déserte s'y fussent donné rendez-vous à cette heure matinale. Des milliers de perroquets, de colibris chatoyants et d'autres oiseaux, d'innombrables singes de toutes sortes s'étaient réunis sur le bord du lac pour se rafraîchir à son eau limpide. Un bruit confus semblait flotter dans l'air, un bruit fait de tous ces cris, de tous ces chants, de tous ces bourdonnements. D'énormes papillons de toutes les nuances passaient en tournoyant au-dessus d'elle. Sur le lac nageaient joyeusement, plongeant et criant, des oiseaux aquatiques, parmi lesquels, lents et majestueux, glissaient les cygnes avec leurs nichées. Ravie, Hélène contemplait ce monde bouillonnant de vie. «Petit ami» restait immobile à ses côtés et examinait avec des regards avides cette société si nombreuse.
Hélène donna un coup d'œil à la forêt; là aussi, elle se vit plongée dans un torrent de parfums. Au milieu de la verdure éclatante des arbres et des arbrisseaux, étincelaient toutes sortes de fleurs variées. Des perroquets multicolores grimpaient sur les branches en poussant des cris joyeux. Les colibris folâtraient dans l'air et voletaient d'une branche à une autre. Les oiseaux gazouillaient, les insectes bruissaient, les singes en liesse hurlaient. Il semblait que non seulement la forêt même, mais tous ses habitants sortaient d'un long sommeil et se ruaient joyeusement à une nouvelle existence. Depuis longtemps Hélène s'enivrait du parfum des plantes et du chant des oiseaux, quand tout à coup au-dessus d'elle retentit la voix sonore d'un perroquet:
«Les petites chèvres veulent manger!—Petit perroquet a faim!»
Hélène aperçut son «Joli», qui, se balançant sur une branche, lui rappelait les devoirs qu'elle avait oubliés. En effet elle était tellement absorbée par la contemplation de la nature que, contre son habitude, elle était sortie de la maison sans avoir donné à manger à ses amis.
Elle appela le perroquet, et quand il se fut perché sur son épaule, elle se hâta de revenir chez elle. Ses chèvres avaient l'air de l'attendre. Hélène caressa les gentils animaux, leur donna du fourrage et reprit ses occupations habituelles.
Avec l'arrivée du printemps, elle pouvait de nouveau, sans craindre la pluie ou la tempête, errer des journées entières dans la forêt, se promener au bord de la mer et monter à son observatoire favori, où flottait, comme auparavant, son pavillon bleu.
Munie de sa longue-vue, Hélène gravit de nouveau la haute montagne d'où elle était descendue si souvent avec une douloureuse déception. La jeune fille s'y rendait maintenant plutôt par habitude que dans l'espérance d'apercevoir la voile désirée.
Elle examina l'horizon: comme toujours son œil n'y découvrit pas la moindre tache. Après avoir assujetti la perche qui supportait le pavillon et que les dernières pluies avaient un peu inclinée, elle s'en fut sur la plage. Au-dessus du banc de sable si familier pour elle tournoyaient des oiseaux de mer; alarmés par «Petit ami» qui les poursuivait, ils remplissaient la plage de leurs cris perçants.
Hélène porta ses pas vers la vallée. En passant devant un énorme rocher, elle vit avec surprise que «Petit ami» s'était arrêté et, comme s'il eût trouvé des traces quelconques, se jetait, en grondant sourdement, dans les buissons épais qui croissaient au bas du rocher. Il continuait à aboyer de loin, et comme du fond d'un souterrain. Hélène rappela à plusieurs reprises son chien, qui finit par débucher des buissons et accourut vers elle. Mais au bout d'un instant, il disparut de nouveau et on l'entendit encore aboyer au loin.
«Qu'est-ce que cela peut bien être? se dit la jeune fille alarmée. Il y a là assurément quelque être vivant, autrement «Petit ami» ne gronderait pas pendant si longtemps. Avec cela il n'aboie pas d'un air fâché, mais juste comme le jour où le petit chevreau tomba du rocher.»
Hélène écarta doucement les buissons et vit devant elle une entrée de caverne. Après être restée perplexe un instant, elle ramassa des branches sèches et, non sans appréhension, entra en rampant dans la grotte où régnaient d'épaisses ténèbres. Quelque part, non loin d'elle, elle entendait gronder «Petit ami». Elle tira rapidement de sa poche le caillou et le briquet et se préparait déjà à l'allumer, quand tout à coup elle vit deux yeux énormes briller dans l'obscurité et perçut aussitôt un soupir profond et un gémissement plaintif. Hélène tressaillit et faillit laisser tomber, de frayeur, le fagot et le briquet, mais elle surmonta sa peur et se mit à battre le briquet.
En ce moment, au fond de la caverne s'exhala encore un gémissement profond suivi d'un murmure inintelligible.
—Qui est là? s'écria Hélène, remplie de terreur, convaincue qu'un homme s'était réfugié dans la grotte.
Elle répéta sa question. Mais le même silence profond continuait à régner, troublé uniquement par les grondements de «Petit ami».
Malgré la présence d'un défenseur aussi sûr, une sueur froide inonda le front de la jeune fille.
«Est-il possible qu'un sauvage se soit abrité ici? pensa-t-elle. Mais que signifie ce gémissement? Il est probablement blessé!»
Le fagot s'enflamma et Hélène aperçut avec surprise, dans un angle de la caverne, un énorme vieux bouc. Il était étendu par terre et, accablé de vieillesse, luttait évidemment contre la mort. A la vue de la jeune fille et de la flamme, il voulut se relever, mais ses forces le trahirent et il retomba de nouveau, épuisé. «Petit ami» se tenait auprès de lui et ne le quittait pas des yeux. Hélène eut pitié du pauvre animal, qui mourait probablement de faim et de soif. Elle sortit rapidement et, revenant tout aussi vite dans la caverne avec de l'eau et quelques bottes d'herbe, posa le tout devant l'animal. Le pauvre bouc mourait en effet de soif, et il se mit à boire avidement l'eau qu'elle avait apportée. En jetant un regard autour d'elle, Hélène reconnut qu'elle se trouvait dans une petite caverne. Mais elle aperçut, dans un coin éloigné, une autre ouverture étroite, à hauteur d'homme à peu près, qui évidemment donnait dans une seconde caverne. Là un spectacle merveilleux s'offrit aux yeux de la jeune fille. La grotte était vaste et haute. La voûte et ses parois scintillaient comme si elles eussent été recouvertes de pierres précieuses, et la lumière de la torche s'y reflétait en milliers de feux irisés. Hélène demeurait en extase. Jamais elle n'avait vu une telle splendeur. Le plafond de la voûte était comme poli et le plancher parsemé d'un sable brillant et sec. Nulle part on n'apercevait la moindre trace d'animaux ou d'insectes vénéneux. Tout était là extraordinairement sec et propre.
Cette grotte si vaste avait tellement charmé Hélène qu'elle eut regret de ne pouvoir venir demeurer là. Son inconvénient principal consistait en ce que la lumière du jour ne pouvait y pénétrer. Mais en cas de danger, cette grotte pouvait parfaitement lui servir de refuge.
Après s'être assurée que le pauvre bouc avait suffisamment de fourrage et d'eau, Hélène se rendit chez elle, avec l'intention d'en rapporter une provision fraîche le soir.
Mais lorsqu'elle revint dans la caverne, le vieux bouc n'existait plus. Elle le traîna au dehors et, après avoir creusé une fosse non loin de là, enfouit l'animal.
Quelques semaines se passèrent, durant lesquelles Hélène s'occupait activement de son ménage et de ses animaux. Lorsqu'elle avait du temps libre, elle se rendait dans la forêt ou sur la plage, ou bien gravissait la montagne. Dans l'une de ces promenades, elle cueillit des graines d'une plante, à laquelle elle n'avait pas d'abord prêté d'attention. Ayant examiné attentivement les flocons de duvet blanc qui recouvraient ces graines, elle reconnut le cotonnier.
Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie. Son linge était en fort mauvais état par suite des blanchissages fréquents, et plus d'une fois elle avait songé avec inquiétude aux moyens de le remplacer, quand il serait complètement usé. Avec quelle reconnaissance elle pensa à sa chère mère qui lui avait appris à filer!
Sans plus attendre, elle résolut de tenter un essai le jour même et cueillit à cet effet plusieurs branches de cotonnier. Le soir, à la lueur de la lampe, elle enleva le duvet qui recouvrait les graines, l'éplucha, le peigna et se mit à le filer à l'aide d'un petit bâton pointu qui lui tenait lieu de fuseau. Comme ce travail lui était familier, elle parvint à fabriquer des fils minces, égaux et solides. Elle résolut de consacrer à cette besogne une heure par jour et d'employer la future saison pluvieuse à la confection de son linge.