Chapter 10

18 septembre.

Depuis des mois, des années, je m’habillais pour satisfaire mon propre goût. Maintenant, c’est pourluique je cherche ce qui m’est le plus seyant… De même que je m’applique à faire incomparablement beaux et doux, autant qu’il est en mon pouvoir, les fugitifs moments qui nous sont accordés.

Je veux qu’il emporte mon image, élégante, lumineuse, exempte d’une ombre même de déchéance.

Je veux qu’il ne me voie ni souffrante, ni faible, ni fatiguée même. Aussi je surveille avec une attention anxieuse l’altération de mes traits, et j’ai des raffinements de coquetterie pour dissimuler de mon mieux mon amaigrissement, ma pâleur. Sur mes joues qui devenaient pareilles à la cire, j’ai mis hier un peu de poudre rose ; très peu…

Et il y a été pris, mon ami cher. Une exclamation joyeuse lui est échappée quand il m’a aperçue ainsi, fraîche sous mon voile, comme j’arrêtais ma charrette anglaise au rond-point où, déjà, il m’attendait.

— Quelle bonne mine vous avez aujourd’hui, petite chérie ! Et cela vous va si bien !…

J’avais réussi. Mais de le voir si confiant et si heureux, un sanglot m’a serré la gorge. Et une minute je me suis tue, pendant que, sautée à terre, je demeurais entre ses bras qui m’enveloppaient étroitement, comme j’aime ! Car ainsi j’ai la stupide illusion d’être défendue par son étreinte, contre la douleur qui approche de moi.

C’est seulement quand j’ai senti mes yeux redevenus bien secs que j’ai relevé les paupières où mon émotion s’était abritée… Et j’ai pu parler…

Oh ! être à lui toute ! Aller vers l’abîme, les yeux clos, entre ses bras, sous ses lèvres, et m’anéantir ainsi…

Avec le sentiment que l’adieu approche — si vite !… — une fièvre s’insinue en nous qui s’avive à chacune de nos rencontres ; une fièvre faite de la soif inapaisée que nous avons de confondre nos deux êtres…

Lui apporte une fierté délicate et généreuse à m’aimer, à m’adorer !… sans demander rien. Je le sais… Surtout, je le sens !

Et il y a des minutes, maintenant, où je me demande pourquoi lui refuser, pourquoi me refuser une ivresse qui sera sans lendemain ?

Sauvagement, je me prends à appeler la rafale merveilleuse qui emporte les êtres hors du monde… A vouloir les délices folles où je perdrai l’épouvante, la notion même de l’avenir, de l’anéantissement possible, et tout proche peut-être.

Puisque j’ai donné le meilleur de moi, pensée, cœur, à quoi bon garder farouchement mon corps qui, bientôt, ne sera plus qu’une loque brisée par le mal, dont lui-même, mon aimé, n’aurait plus le désir ? Ma pauvre petite guenille humaine ! combien elle m’inspire de tendresse et de pitié, quand je songe à l’horrible travail qui s’accomplit obscurément en elle !

Et cependant, je résiste au désir qui gronde et supplie… Pourquoi ?

Quels vieux instincts, à moi légués par ma pure maman, arrêtent l’élan de mon être qui, affolé par le spectre de la destruction, cherche éperdument la brûlante source de vie ?

Est-ce donc que je subis l’influence de mon éducation première ?… que j’obéis à l’orgueil qui m’impose de partir — si je dois partir — sans avoir failli, sans être descendue au niveau de l’homme à qui je suis liée, des femmes qui se sont livrées à lui ?

Parce que je redoute le jugement que mon bien-aimé lui-même pourrait alors porter sur moi ?…

Parce que je ne veux pas lui offrir un corps où, peut-être, la mort a planté ses griffes ?…

Ah ! que de liens m’emprisonnent, entre lesquels je me débats, frémissante, révoltée. Et que, pourtant, je ne brise pas !

20 septembre.

Aujourd’hui, j’étais seule à l’Hersandrie, avec les enfants — ô jouissance bien rare !… — la nouvelle série des invités n’arrivant que demain.

Père, retour de Paris, m’a trouvée allongée dans unrocking chair, sous les sapins, ayant l’air de lire. Je ne puis guère lire maintenant… J’ai trop à penser…

Je ne l’avais pas entendu venir, tant mon esprit s’était enfui loin, hors du présent ! Et j’ai sursauté, sentant tout à coup sa main sur mes cheveux.

— Eh bien comment va l’enfant, aujourd’hui ?

Mes lèvres ont frôlé la main caressante, ainsi que je faisais quand j’étais une petite, en adoration devant père.

— L’enfant jouit du calme de cet après-midi.

— Parfait !… repose-toi bien, ma chérie. Tu as raison de ne pas même lire…

A cette remarque seulement, je me suis aperçue que la revue était tombée sur mes genoux.

Père s’est assis et aspire l’air tiède, un peu humide, qui sent la forêt… Un instant ni l’un ni l’autre nous ne parlons. Je suis lasse, si lasse !… du fardeau que je porte !… Lui, semble réfléchir.

Mais il tourne soudain la tête vers moi qui, distraite, ne surveillais pas mon attitude pour dissimuler la faiblesse qui m’abat… Et j’ai un battement de cœur, l’entendant tout à coup me demander :

— Viva, es-tu souffrante ?

— Mais non, père.

Et je dis vrai. Ce n’est pas souffrante que je suis…

— Alors, pourquoi parais-tu si fatiguée ?… Pourquoi, de jour en jour, deviens-tu plus fluette ?… Si tu continues à t’affiner ainsi, ma Viva, tu finiras par ressembler tout à fait à une petite ombre. Il faut te soigner et devenir, coûte que coûte, une grosse dame.

Il plaisante, mais il n’y a pas de gaîté dans son accent. Malgré mes efforts, le tourment s’est insinué en lui ; et ni affaires ni plaisirs ne l’en peuvent plus distraire, je le devine. J’essaie d’être gaie :

— Père, renonces-y tout de suite, jamais je ne deviendrai la grosse dame que tu souhaites et que tu n’aimerais pas du tout à me voir, avoue-le… Tu sais bien que je suis une femme de la petite espèce.

— Oui… oui… évidemment. Mais peut-être aussi as-tu quelque préoccupation ? Le retour de Robert ?…

Je hausse les épaules malgré moi.

— J’aimerais certes mieux qu’il ne revînt pas… Mais c’est l’impossible… Alors j’accepte sa venue comme un mal inévitable. D’ailleurs, nous nous verrons si peu à l’avenir !

Je m’arrête. A quoi bon, déjà, parler d’un divorce que… les circonstances rendront peut-être inutile ?

Le regard perspicace de père a cherché le mien qui erre sur les belles pelouses veloutées. Je sens qu’il scrute mon visage.

Après un silence, il reprend :

— Il m’a semblé, Viva, t’apercevoir hier, à Paris, avec Meillane ?

— C’est possible… Je suis, en effet, sortie avec lui…

Père ne répond pas et mordille sa moustache.

Immobile dans mon fauteuil, la tête renversée sur le dossier, j’attends, indifférente, des paroles que je pressens. Tout m’est si égal, de ce qu’on peut penser et dire ! Dans quelques semaines, je serai hors du monde.

Je ne tourne même pas la tête quand la voix de père s’élève de nouveau :

— Écoute, Viva, tu sais, par expérience, combien je respecte ta liberté d’action. Mais je dois cependant te dire quelque chose… Tu m’inquiètes, ma petite fille chérie.

— En quoi, père ?

— Parce que… parce que je crains que tu ne te laisses, en ce moment, entraîner dans une aventure sans issue… du moins, sans issue satisfaisante… Et si le mal n’est déjà fait, je te crie : « Casse-cou !… »

— Père, parle franchement, et je te répondrai de même.

Il se lève, fait quelques pas de long en large, la tête penchée… Puis il se rapproche de mon fauteuil. Sa main, impérieuse un peu, comme celle de Jacques, se pose sur mon front.

— Ma petite fille, prends garde, tu vas faire jaser… tu fais déjà peut-être jaser sur toi, à propos de Meillane.

— Parce que je sors avec lui, comme je suis sortie maintes fois avec tant d’autres ?… Jamais alors, père, tu n’en as pris souci !

— Ceux dont tu parles ne ressemblaient pas à Meillane et tu ne les prisais pas… comme lui.

— C’est vrai, je l’estime infiniment. Et, c’est vrai aussi, je ne m’en cache pas.

— Oui, pas assez, mon enfant.

— Pourquoi m’en cacherais-je ? Il n’y a rien là que je ne puisse avouer… Pour éviter des bavardages oiseux ?… Cela m’est si étranger, ce que les gens peuvent dire ou supposer ! Je pense, d’ailleurs, que j’ai tout droit d’agir avec autant d’indépendance que mon mari.

— Oui, humainement parlant, selon la stricte justice, tu en as le droit… C’est très exact ! Mais ce droit, Viva, j’avoue qu’il me serait très… pénible de te voir en user… malgré mon ardent désir de te savoir heureuse ! D’ailleurs, telle que je te connais, tu ne pourrais pas être longtemps heureuse, obligée de dissimuler ton bonheur.

— Père, écoute-moi et crois-moi… Je n’ai rien… entends-tu ?… rien à cacher.

Cette fois, je le regarde en face. Je vois alors passer dans ses yeux un tel éclair de joie que j’en suis saisie. Une seconde, il a semblé un être qui vient d’échapper à un abîme. Jamais je n’aurais imaginé que père pût, à ce point, redouter de me trouver pareille à tant d’autres qu’il n’a jamais condamnées, même plus, qu’il a approuvées plus d’une fois. Ah ! quel mystère dans nos jugements !

Et je continue :

— Jacques de Meillane n’a été pour moi qu’un ami… mais un ami comme jamais je n’aurais imaginé en pouvoir rencontrer. Et pour cela, je l’aime… Oh ! de toute mon âme, avec ce qu’elle enferme de meilleur !…

Ah ! enfin, enfin ! il y a quelqu’un devant qui je peux proclamer l’amour qui aura été ma suprême joie !

Père me contemple avec une sorte d’effroi :

— Tu aimes Meillane !… Toi si désabusée ?…

— Sait-on jamais comment un miracle se fait ?… Oui, père, je l’aime… Si bien des… obstacles ne nous séparaient, à cette heure, je deviendrais sa femme. Et ce serait pour moi le paradis même !… Mais je ne serai pas sa maîtresse.

Entre les dents, père murmure :

— Quelle femme peut être sûre de cela, quand elle aime !

— Dans quelques semaines, père, il sera parti. Si j’avais voulu être à lui, bien facilement et bien souvent, j’en aurais eu l’occasion cet été… Mais je ne le voulais pas… Je ne le veux pas.

Père ne peut pas deviner ce qui me donne, si forte, la certitude de ne pas faillir…

De nouveau, à pas lents, il s’est repris à marcher devant moi. Tout à coup, il se rapproche et son regard, d’ordinaire vif et un peu dur, se pose sur moi, plein d’une pitié tendre :

— Ma pauvre petite fille, tu n’avais pas besoin de cette épreuve-là encore ! Je ne m’étonne plus maintenant que tu deviennes l’ombre de toi-même !

— Une épreuve… d’être aimée comme je le suis par un homme comme celui-là ? Oh ! non, ce n’est pas une épreuve ! C’est un bonheur que je n’aurais pas même osé rêver !… Père, tu es le seul être au monde qui connaît maintenant mon cher secret. Laisse-moi, sans crainte, jouir des derniers jours qui nous restent… Et fie-toi à nous !…

Malgré ma volonté, ma voix tremble, tant j’ai d’angoisse dans le cœur. Père se penche et prend ma tête entre ses deux mains :

— Ma pauvre chérie, sois pleinement heureuse comme tu l’entends…

Et il me laisse, préoccupé par notre conversation, je le devine.

Je le regarde s’éloigner ; puis, songeuse, je demeure immobile, les yeux perdus dans l’infini de ce ciel de septembre, gris sous la brume. Et je tressaille soudain, sentant des larmes mouiller mes mains allongées sur mes genoux…

24 septembre.

A un carrefour isolé, dans la forêt, nous nous retrouvons, après que j’ai laissé ma voiture chez quelque garde. Là, enfin, nous sommes bien seuls !… Et les premières minutes sont divines…

Je suis trop lasse maintenant pour marcher longtemps. Mais je lutte du moins tant que je puis, pour qu’il ne s’en doute pas.

Il en arrive à me croire tout simplement mauvaise marcheuse ; et nous allons d’un pas très lent, à travers les belles allées silencieuses cuivrées par l’automne, son bras ferme me soutenant.

Il me dit ses projets pournous… Et j’écoute, serrée contre lui comme une enfant fatiguée… Si l’on nous voyait ainsi, que n’imaginerait-on pas sans hésiter ?

Oh ! la vanité des apparences ! Quand on l’a éprouvée, quelle indulgence on apporte à juger !

Hier, il m’a dit, sentant mon pas devenir incertain :

— Viva, mon amour, il me semble que l’automne vous rend bien fragile ! Cet été, à Samaden, vous étiez comme un petit oiseau que ses ailes emportent, quand vous grimpiez vers le bosquet de mélèzes !

Oui, j’ai été l’ardente créature qui, grisée d’air et de lumière, montait, avide d’aller toujours plus haut !… Et ainsi, je ne serai plus jamais… jamais !… Quel glas… si horrible à entendre que, dans un élan de désespoir, je me suis serrée plus encore contre lui… Je lui ai tendu ma bouche pour qu’il y apporte, l’oubli… Et j’ai oublié…

Mais, trop vite, sa voix m’a réveillée, murmurant :

— Viva, vous exigez trop de moi !… Vous me rendez fou et vous voulez que je reste sage ! Je ne suis pas un saint… mais un pauvre homme qui adore…

Oh ! quelle tentation a bondi en mon être de ne plus lutter contre nous-mêmes !

Et cependant, je me suis écartée de sa poitrine et j’ai dit :

— C’est vrai. J’ai tort !… Pardonnez-moi, bien-aimé.

24 septembre.

Mauvaise matinée. Une dépêche de Robert, arrivé au Havre. Et le départ de mes deux « petits », que Marinette est venue me reprendre… J’en ai le cœur lourd de regrets et de larmes.

25 septembre.

A la fin de l’après-midi, le curé de Saint-Léger s’est présenté pour une quête. J’étais seule, sur ma chaise longue, des livres près de moi, mon ouvrage tombé sur mes genoux ; car je songeais à tant de choses que nous avions dites ce matin,luiet moi, pendant notre promenade dans la forêt, — souvenirs, pensées, projets, espoirs qui mêlent étroitement nos deux vies…

La visite imprévue m’a rejetée sur terre. Je me suis correctement redressée ; et j’ai voulu faire approcher mon visiteur de la flambée que j’avais fait allumer, avide de lumière, par cette journée noyée dans une pluie fine.

Mais il a refusé, dissimulant sous sa soutane ses lourdes chaussures boueuses.

Il avait un air d’homme très intimidé. Pour le mettre à l’aise, après qu’il m’avait gauchement présenté sa requête, je lui ai parlé de sa cure, du bien qu’il espérait y faire.

Et aussitôt son embarras a disparu. J’ai retrouvé l’apôtre qui, en chaire, un dimanche, enseignait la puissance du sacrifice, l’apôtre qui, sûrement, pratique ce qu’il enseigne.

Sans doute, il a senti avec quel intérêt j’écoutais la révélation très simple de son effort pour réveiller le zèle de son petit peuple, indifférent, en la majorité, sinon hostile. Peu à peu, il s’est pris à me dire ce qu’il souhaiterait faire en ce pays où il est encore « l’étranger ». Et, en parlant, il avait la même conviction fervente qui m’avait frappée déjà. De toute son âme, il se donne à ces inconnus ; je l’ai senti à sa réponse quand je lui ai demandé :

— Alors, monsieur le curé, vous n’êtes pas effrayé de la tâche que vous entreprenez ?

— Effrayé, madame ?… Comment pourrais-je l’être quand, avec moi, j’ai la grâce de Dieu ? C’est notre mission de gagner les âmes, d’en gagner beaucoup, d’en gagner toujours plus !

Sans réfléchir, j’ai murmuré pour moi-même :

— Gagner à quoi… et à qui ?…

Mais il m’avait entendue. J’ai constaté son imperceptible sursaut :

— Gagner à qui ?… Mais à Dieu, madame, qui, sans se lasser, les appelle pour leur bonheur.

Ah ! si ce Dieu avait pu s’emparer de mon âme, quelle délivrance de la lui abandonner !

J’ai regardé avec envie le prêtre, paisible en sa foi, et une question m’est échappée :

— Oh ! monsieur le curé, comment faites-vous pour croire ainsi ?

Il m’a enveloppée d’un regard effaré, ne comprenant pas bien ; dans son maigre visage, le regard m’interrogeait, attentif :

— Croire à quoi, madame ?

— Mais à tout ce que vous enseignez aux petits et aux grands qui viennent à vous ! Je vous en supplie, monsieur le curé, ne vous choquez pas de mes questions dont je m’excuse et répondez-moi, par charité, pensant que vous faites du bien.

— Je vous écoute, madame.

— Ces mystères, cette religion que vous enseignez, vous l’avez étudiée beaucoup et elle vous paraît… sincèrement, en conscience… elle vous paraît la vérité même ?

— Oui, madame. Elle m’apparaît évidente comme la vie elle-même.

— Malgré ses… étrangetés, ses obscurités, ses… invraisemblances qui choquent la simple raison ?

— Madame, je sais que mon humble cerveau est incapable de concevoir l’infini ; même des intelligences très supérieures en seraient incapables ! Mais la conscience incomplète que j’en possède suffit déjà à me donner une certitude qui est, en mon âme, aussi forte que le sentiment même de la vie… comme je viens de vous le dire… Et cette certitude, comment l’aurais-je si je ne la devais à l’Être divin qui m’a créé et m’a marqué de son empreinte ? Ne le sentez-vous pas, madame ?

Ses yeux limpides, très graves et très bons, se posent sur les miens. Je sens une âme interroger la mienne…

Et la mienne s’ouvre brusquement :

— Non, monsieur le curé, je n’ai pas votre foi et j’en porte durement… ah ! oui, bien durement la peine en ce moment ! Lorsque j’étais toute jeune, j’ai été une ardente petite chrétienne. Je croyais sans un doute, sans réfléchir… comme les petits, comme les sages, comme ceux qui savent… la foi du charbonnier ! Et puis, j’ai été absorbée par ce qui alors était pour moi le bonheur… J’ai vécu dans une atmosphère de scepticisme… si étrangère à toute idée religieuse !… Ensuite, j’ai souffert beaucoup, beaucoup supplié !… vous savez, comme on supplie quand on souffre et qu’on crie, désespéré, vers qui peut vous soutenir… Mais le chagrin ne s’est pas éloigné. Au contraire, il s’est appesanti, tellement cruel que le désespoir a tué ma foi. Et j’ai vécu sans plus rien espérer, devenue étrangère à ce Dieu qui m’abandonnait. Aujourd’hui encore, j’ai besoin de secours, d’espérance, de foi, et je ne trouve rien !…

Ma voix, que j’entendais lente et sourde, se brise tout à coup. Le prêtre, qui m’a écoutée, murmure :

— Pauvre enfant !

Puis un silence tombe dans le salon où crépitent les flammes du beau feu clair. Mes yeux songeurs contemplent, à travers les vitres, la svelte silhouette d’un sapin qui se dresse sous le vent et la pluie ; et une seconde, il me semble voir en lui mon image, dans la tourmente des mauvais jours…

Une question me ramène :

— Madame, est-ce qu’il y a des points de doctrine qui vous arrêtent ?… Je pourrais alors essayer de dissiper vos doutes !…

Je tourne la tête vers qui m’interroge avec un intérêt compatissant :

— Oh ! monsieur le curé, je ne connais rien à la théologie et ne me mêlerais pas de juger et de discuter ce que j’ignore. Mais je souffre d’avoir perdu le sens de la vie spirituelle… de ne plus voir en la religion qu’une très belle illusion, une consolante légende, à laquelle, en la sincérité de mon esprit, je sens que je ne crois plus… malgré mon désir d’y croire… Et pourtant, je traverse des heures où j’aurais tant besoin de trouver un viatique hors du monde !… Monsieur le curé, que faut-il faire ?…

Il ne répond pas aussitôt. Il pense. Puis, doucement, après un moment, il prononce :

— Ce qu’il faut ?… Prier, comme si vous croyiez, madame ; appeler Dieu de toute l’ardeur de votre âme qui le cherche… Et il vous entendra, car il a promis : « Venez à moi, vous tous qui êtes accablés, et je vous soulagerai. »

Dans le recueillement de la pièce que le crépuscule envahit, les paroles tombent comme une promesse de force et de paix. Le mysticisme de cet homme est bienfaisant à ma détresse ; et j’implore :

— Monsieur le curé, vous qui savez prier, priez pour moi !

26 septembre.

Les journaux annoncent le retour de Robert à Paris, où ma lettre l’attendait. Que va-t-il dire et faire ? Je suis trop lasse pour m’en inquiéter… « Rien ne m’est plus », comme disait une illustre désespérée… Rien que cette idée : « Mon ami part dans quinze jours. »

Seule je vais être pour subir l’épreuve !… Lui dire la vérité et qu’il reste ?… Ah ! si j’étais libre, je crois que j’aurais la lâcheté de le faire ; et j’envie les femmes qui aiment hautement, devant tous, même un amant !… Moi, je n’ai pas d’amant !… Mais un fiancé, comme les jeunes filles ; — un fiancé que personne ne doit connaître…

29 septembre.

C’était un bienfaisant jour de repos, sans visiteurs, père chassant ces jours-ci en Sologne. J’avais essayé de faire de la musique, mais la force m’a vite manqué ; et j’ai dû retourner à ma chaise longue, où je me reposais quand un coup de cloche à la grille m’a fait tressaillir follement, avec l’absurde pensée que c’était Jacques qui venait me surprendre.

De loin, à travers les massifs, j’entrevoyais une silhouette masculine. Mais ce n’était pas la sienne…

Après quelques minutes, un léger heurt à la porte… Puis les tentures s’écartent ; et, devant le domestique qui s’efface, je vois entrer, non pas mon bien-aimé… mais celui qui de nom est encore mon mari. Oui, c’est Robert !…

D’un brusque élan je suis debout :

— Comment, vous, Robert ! Ici ?

— Pourquoi non ?… J’arrive après une absence assez longue pour qu’il soit, je crois, tout naturel que je vienne voir ma femme.

Sa main cherche la mienne qui se lève d’instinct et qu’il porte à ses lèvres. Je me suis rassise, brisée par l’émotion. Lui, reste debout. Une seconde, en silence, nous nous regardons. L’océan l’a bronzé, et le visage est amaigri un peu ; sa blessure ou la vie, vie d’amour, vie d’orgueil. Mais ses traits ont ainsi quelque chose de plus mâle, il est toujours beau.

Je ne sais quel visage je lui offre ; le choc de sa soudaine arrivée a, sans doute, accentué l’altération de ma figure, car, après m’avoir contemplée avec une surprise qu’il ne peut dissimuler, il s’exclame :

— Est-ce que vous avez été souffrante depuis mon départ, Viva ? Je vous retrouve si fluette, si blanche !

— Tout bonnement, peut-être, vous êtes maintenant habitué aux beautés américaines… Non, je n’ai pas été souffrante.

— Alors, vous avez moralement passé un mauvais été ?

Il me vient un léger sourire dont il ne peut savoir l’ironie.

— Oh ! non, j’ai passé un excellent été ; un des plus reposants que j’aie connus depuis longtemps !

Ironique à son tour, il s’incline un peu.

— Je vous remercie.

— Vous n’avez pas à me remercier. Je vous dis simplement ce qui est…

— Et puis-je, du moins, vous demander ce qui vous a si bien reposée ? — en admettant que vous êtes reposée… Car votre mine dit tout le contraire !

— Ce qui m’a fait du bien ? La jouissance de la liberté qui m’a semblée à ce point bienfaisante que, désormais, je ne saurais plus m’en passer.

Il a un brusque tressaillement. Mais il se domine tout de suite et s’assoit.

— N’étiez-vous pas libre déjà, autant que femme peut l’être ? Qu’est-ce que toutes ces phrases vaines !

— Des phrases ? Oh ! non, tout uniment la vérité. N’avez-vous donc pas reçu la lettre que je vous ai adressée à Paris, avant votre arrivée ?

Il incline la tête.

— Je l’ai reçue et… méditée même.

— Alors, je ne comprends pas du tout de quoi vous vous étonnez et pourquoi vous êtes ici.

Un éclair traverse les yeux de Robert.

— Pourquoi ?… Parce que j’ai tenu cette lettre pour ce qu’elle était…

— C’est-à-dire ?

— Une boutade à laquelle ni vous ni moi nous ne pouvions attacher d’importance.

Nos deux regards, soudain, se bravent, avec une force passionnée.

— Vous avez tort, Robert. Ce que je vous ai écrit est ma résolution. Je vous le répète : je ne reprendrai pas la vie que j’ai menée depuis trois ans… ni mon ridicule personnage d’épouse trompée… Donc, la séparation s’impose. Cet été, vous m’avez fourni encore une raison plus que suffisante pour obtenir mon divorce !

Il a pâli et me regarde aussi stupéfait que si je venais de proférer soudain des paroles insensées.

— Viva, vous ne parlez pas sérieusement !

— Si… encore une fois… très sérieusement !

Il se lève d’un geste violent, se rapproche et saisit mes deux mains.

— Allons donc ! Allons donc !… C’est l’impossible que vous demandez ! Quand on a été les époux… les amants que nous avons été, on ne se sépare jamais !

Avec tout ce qui me reste de force, je dégage mes mains.

— Le temps dont vous parlez est mort ! Je suis maintenant une autre femme. Si je me souviens de la Viva d’autrefois, c’est seulement pour la prendre en pitié, pour la plaindre !…

— Vous avez été heureuse pourtant !…

— D’un si misérable bonheur !… J’en jouissais parce que je ne savais pas alors qu’il en existait d’autre…

— Et maintenant, vous en connaissez un autre ?

— Oui… Aujourd’hui, j’ai compris quel bonheur aurait pu être le mien…

— Qui vous l’a appris ?… Votre amant ?…

Pour la première fois, depuis que nos vies sont séparées, il articule pareille accusation. Et j’en suis stupéfaite, à ce point que l’insulte ne m’atteint pas.

Ah ! c’est ma revanche, de pouvoir répondre sans baisser les yeux :

— Je n’ai pas d’amant.

— Mensonge !… Et je puis vous dire le nom de cet homme…

— Dites.

Je le sais, le nom qu’il va prononcer. Père m’a prévenue.

— Tout Paris le connaît. C’est Jacques de Meillane.

Instinctivement, je dresse la tête ; et de toute ma hauteur, je prononce :

— M. de Meillane n’est pas mon amant. Ni lui ni un autre. Il ne m’a pasplud’avoir un amant. C’est pourquoi je puis dire — et c’est la vérité absolue… — que vous êtes le seul auquel j’ai appartenu… jusqu’ici !

Je sens que, dominé par mon accent, il ne met pas en doute ma parole. Mais mon dernier mot le fait bondir. Violemment, je répète :

— Jusqu’ici ! Alors vous imaginez que, vous sachant mon bien, j’accepterai de vous perdre ?…

— Je ne suis plus votre bien depuis longtemps !… Mais si vous prétendiez continuer à me retenir près de vous, il ne fallait pas me laisser cet été… Il ne fallait pas, là-bas, oublier qu’en France une femme portait votre nom… Il ne fallait pas afficher le peu de souci que vous aviez d’elle, en vous battant aux yeux de tous pour votre maîtresse…

Il se dérobe et martèle avec emportement :

— Et vous prétendez me faire admettre que de telles raisons… auxquelles si facilement je pourrais répondre, déterminent votre conduite imprévue à mon égard ? Quelle naïveté me croyez-vous, Viva ? Vous si franche, dites donc ce qui est vrai. Vous réclamez le divorce pour épouser l’homme que vous prétendez, malgré les apparences, n’être pas votre amant !

De nouveau, je ne bronche pas devant l’insulte qu’il me lance, les dents serrées par la colère, exaspéré de se heurter à ma résolution qu’il commence à sentir inflexible.

Mais cette discussion m’épuise ; et lentement, la voix assourdie, je réponds :

— Vous vous trompez encore… Je ne pense pas que, même libre, j’épouse jamais M. de Meillane.

Soudain calmé, il me jette un coup d’œil effaré ; car il ne peut se méprendre à mon accent.

— Alors, pourquoi un divorce inutile ?… Que voulez-vous ?

— La séparation de nos deux existences, établie devant tous, pour ne plus être exposée à des équivoques blessantes…

— Un scandale enfin !

— Oh ! non ! Vous et moi ferons de notre mieux pour que tout se passe sans bruit. Les avoués savent très bien arranger ces sortes d’affaires discrètement, quand les clients y tiennent. Comme tout Paris est au courant de notre situation respective, la chose n’étonnera personne et sera sûrement considérée comme toute naturelle.

Il ne me répond pas cette fois. Sa main nerveuse tourmente sa barbe, du geste que je connais bien. Ainsi qu’il me l’a déclaré en toute candeur, il avait pris ma décision imprévue pour une boutade, et l’évidence du contraire le bouleverse.

Inconscient toujours, il s’approche, suppliant, la voix caressante :

— Vous ne sentez donc pas, Viva, combien je revenais avide de vous retrouver ?… Pas une femme n’est dans ma vie ce que vous êtes !… Est-ce que jamais je pourrais me passer de votre présence ?

Et il est sincère !…

— Vous vous en passiez bien en Amérique, pourtant.

— Là-bas… j’étais en voyage, distrait, occupé de mille soucis… Et puis, je savais que je vous retrouverais… m’attendant…

Entre mes lèvres closes, je marmotte involontairement, si peu que j’aie envie de rire :

— Comme Pénélope !

Il est trop absorbé par sa propre pensée pour prendre garde à mon interruption, et poursuit, avec une sorte d’emportement :

— Ne plus vous avoir près de moi ! vous laisser partir ! consentir au mal que vous voulez me faire ainsi… C’est fou, la supposition même que je me prêterais à un pareil caprice…

— Vous n’avez cependant pas la prétention de me garder de force ?

Il a un sursaut, me regarde ; puis, sourdement :

— Ah ! comme vous m’en voulez, Viva !… Et comme vous avez bien trouvé votre vengeance !…

Je secoue la tête :

— Ma vengeance ?… Ah ! je ne songe guère à me venger !… Une dernière fois, écoutez… Votre absence m’a rendue à moi-même ; et je ne pourrais plus supporter la vie mensongère que nous avons eue l’un près de l’autre, pendant trois années. Ce qui est faux ne peut jamais durer, Robert. Pour vous, comme pour moi, il est plus digne que notre séparation soit nettement établie. Non, je ne vous en veux pas… Avec les années, j’ai appris qu’il fallait accepter les êtres tels qu’ils sont. Maintenant, je ne m’irrite même plus contre vous… Nous sommes trop loin l’un de l’autre…

Ma voix est tombée si calme et si grave que j’en suis saisie. Quelque chose de définitif a passé entre nous.

Si léger soit-il, Robert doit en avoir l’intuition, car il n’insiste plus. Presque tout bas, il articule :

— Vous êtes dure, Viva ! Mais en somme… c’est la justice… Vous avez raison… Et vous êtes dans votre droit.

Un silence lourd de tant de choses qu’il est inutile de dire !… Ah ! c’est bien vrai, je ne lui en veux pas… Même plus, devant son désarroi, j’éprouve l’espèce de regret que l’on ressent d’avoir troublé l’insouciance d’un enfant.

Et par certains côtés, ce maître illustre est un enfant… Un cruel enfant gâté !

Il regarde, assombri, vers la forêt lointaine que, sûrement, il ne voit pas. Des minutes passent où je sens grandir le désir douloureux que cet entretien soit fini ! Mais je me tais ; et c’est lui qui reprend :

— Votre résolution inattendue m’est trop pénible, Viva, pour que je puisse l’accepter ainsi. Je vous supplie de… de réfléchir encore…

— J’ai bien réfléchi, Robert.

— Et votre père vous approuve ?

— Père ne sait rien encore.

Je vois s’éclairer les yeux de Robert et je devine que l’espoir lui revient. Jamais je n’aurais soupçonné qu’il pût lutter ainsi pour me retenir. Il lutte… pour lui ? pour le monde ?…

Peu m’importe.

En cette minute, père lui apparaît comme un allié naturel.

Et je ne lui enlève pas son illusion. Qui sait quand et comment nous nous reverrons ! je lui ai dit ce qu’il devait connaître.

Alors il est mieux de ne pas nous séparer en ennemis…

N’a-t-il pas été la folie de mes vingt ans ?

Et je rattache le masque qui m’a rendu possible notre vie commune pendant les trois dernières années. Il suit aussitôt mon exemple. Et sans plus d’allusions au grave sujet, revenus au ton habituel de nos conversations, ainsi que des étrangers courtois, nous causons, un moment encore, des souvenirs artistiques qu’il rapporte de son séjour outre-mer.

2 octobre.

Et les jours passent, les jours fuient, les jours me dévorent.

Jacques, que nous nous voyons peu !… Que nous nous voyons mal, l’un et l’autre garrottés par les entraves que nous essayons de ne pas briser afin que nulle éclaboussure n’atteigne notre amour !

Il part chez sa mère pour une grande semaine… Et après… Après, ce sera l’adieu.

Hier, comme il allait me quitter, je n’ai pas su arrêter un cri d’angoisse :

— Oh ! Jacques, il me semble que je ne pourrai me résigner à vous laisser partir !

Il a attiré ma tête entre ses deux mains, ses yeux dans les miens.

— Voulez-vous que je reste, mon amour ? Si vous saviez quelle tentation j’ai de me libérer, même par une démission, pour demeurer près de vous !

Je me suis ressaisie :

— Ah ! ne faites pas cela !… Ne faites pas cela, surtout ! je vous en supplie…

S’il restait… il saurait ! Il faut bien que je le laisse partir…

Impérieusement, il réplique :

— Pourquoi ne le ferais-je pas ?

— Ce serait insensé… Jamais… nous n’arriverions… à rester sages autant qu’il le faut… Et…

Je parviens à sourire et achève, plaisantant :

— Et quel gâchis !…

— Merci bien ! fait-il si drôlement que je me mets à rire pour de bon.

Est-il possible qu’il y ait encore des minutes où je puisse rire !

Ce soudain éclat de gaîté lui cause un évident plaisir. Il riposte avec la vivacité joyeuse qui lui était familière quand je l’ai connu et qui devient rare, depuis plusieurs semaines :

— Si vous vous moquez de moi, madame, gare à vous ! Pour me venger, je vous emporte, envers et contre tous, au Canada, sans rien attendre !

— Et puis quand nous débarquerons, on nous déclareraundesirableet on me renverra en France ! Vous savez, les autorités du Canada ne badinent pas avec les amoureux ! Il vaut mieux, Jacques chéri, que je recouvre d’abord toute seule ma liberté… Ensuite, vous viendrez me chercher.

Je m’arrête, car ma voix s’altère.

Une seconde de silence et j’arrive à me dominer pour finir :

— D’ailleurs, si je ne trouve pas le courage de supporter votre absence, je vous l’écrirai… Et, charitablement, vous viendrez à mon secours, n’est-ce pas ?… Ou encore j’irai vous faire une petite visite… bien correcte…

Il se penche et m’étreint d’un geste jaloux.

— C’est cela, vous viendrez, mon amour chéri. Mais vous ne repartirez pas ! Quand je vous tiendrai… je vous garderai !…

4 octobre.

A cette heure, c’est lui qui est parti !

Obstinément, j’avais espéré que sa mère reviendrait à Paris, pour ses derniers jours en France. Ainsi, nous n’aurions pas perdu une parcelle du temps qui nous est mesuré.

Mais elle a été souffrante, et des difficultés matérielles l’ont retenue en Dauphiné.

Il est parti et j’ai tressailli de joie et de souffrance à pénétrer ce qu’était, pour cet énergique, le regret de me laisser. C’est divin d’être ainsi aimée ! Mais que ce bonheur se paye ! Le premier départ de mon ami m’a fait mesurer ce qu’allait être l’autre, le vrai !

Quand il reviendra, à peine nous aurons encore quelques jours, car il s’embarque le 17. En me disant adieu, il m’a murmuré, de ce ton suppliant qui me bouleverse, si différent de son accent ordinaire, ferme et vif :

— Mienne chérie, laissez-moi rester en France, près de vous !

— C’est impossible, mon Jacques, vous le savez bien !… Pour le moment, il faut nous séparer…

Alors, il se tait. La nécessité que j’évoque, il la reconnaît comme moi ; — non pour les mêmes raisons ! Lui pense que son éloignement vaut mieux tandis que se prépare mon divorce. Moi je songe que je suis à bout de force et ne pourrai plus longtemps dissimuler que je suis broyée. Déjà il me devient difficile de tromper l’inquiétude que je vois s’aviver en lui, malgré mon effort pour lui persuader que toutes les émotions de ces dernières semaines, le souci de l’avenir, causent l’altération, devenue trop évidente, de ma santé.

Pendant la semaine qu’il va passer en Dauphiné, au dernier moment, je verrai enfin le chirurgien. Avant qu’il me quitte, il faut que je sache.

Ah ! si j’allais recevoir l’assurance que mes craintes étaient folles, que je vais me remettre vite de mon mal insignifiant !…

Après tout, c’est bien possible. Pourquoi alors, au plus profond de mon âme, suis-je hantée par une impitoyable crainte qu’aucun raisonnement ne peut vaincre ? J’ai, si forte, l’impression que la nuit vient pour moi… Et désespérément, je me débats, épouvantée devant l’ombre qui va me saisir… Ah ! que je suis loin de prononcer les mots que demandait le prêtre : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Mieux que votre créature, vous savez ce qui est son bien… »

Jacques voulait parler à sa mère de notre cher secret. Je l’ai supplié de le lui taire encore. A quoi bon la préoccuper par la perspective d’un mariage qui ne se fera, sans doute, jamais ?

Et c’est atroce, cette impression de voir fuir le bonheur qui était tout proche !

J’ai dit à Jacques :

— Ne troublez pas les derniers jours que vous avez à passer avec votre mère, puisque je ne suis pas libre encore. Songez à ce qu’elle éprouvera, vous voyant désireux d’épouser une femme divorcée…

— Ma Viva chérie, elle vous aimera et elle comprendra…

Et dans sa voix, il y avait une telle certitude, forte et tendre, qu’une seconde, sa foi m’a fait oublier tout, et je lui ai murmuré :

— Jacques, si vous jugez mieux que votre mère sache dès maintenant, parlez-lui. Faites comme vous préférez, mon bien-aimé.


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