5 juillet.
Avant de quitter Paris pour Saint-Moritz, mon premier dîner de « garçon » — ou de veuve — présidé par père… Suis-je assez correcte quand je m’en mêle !
Des intimes seulement, — et des meilleurs, — masculins et féminins. Parmi eux, mon « ami », bien entendu.
Une jolie table, fleurie capricieusement à ma fantaisie ! Une causerie à l’avenant où tous, nous lançons, pêle-mêle, des folies et des aperçus infiniment justes et sages, accommodés de toute sorte. Puis une orgie de musique, de très bonne musique.
Pour la première fois, — depuis si longtemps, que je ne trouve plus de date à préciser — je me sens gaie, je m’amuse aussi complètement qu’une gamine. Mon cœur et mon esprit ont soudain rajeuni, et oublieux de leur misère, par je ne sais quel miracle, ils se jettent sur le régal que leur offrent les minutes présentes. Ce soir, mon moral respire ; et cela me grise d’une allégresse imprévue.
Je suis ravie de tout, du visage que me renvoient les glaces ; de ma robe qui m’habille à souhait ; de ma cervelle qui se montre à la hauteur de ma figure et de ma robe… Bref, je suis aussi stupide qu’une bambine, transportée de plaisir pour une première soirée.
Mon ami, je m’en aperçois tout à coup, ne paraît pas fort apprécier ma transformation qui me le fait un peu négliger parce que… — c’est horrible à avouer ! — parce que je me suffis à moi-même, ce soir.
Un remords me rapproche de lui tandis que tous bavardent autour du piano, et, bien gentiment, je lui glisse avec un sourire de conciliation, tout chaud de bonnes intentions :
— Monsieur mon ami, pourquoi cette grave figure ?… Vous vous ennuyez ?… J’en serais si fâchée !… Je vous en prie, tâchez de vous amuser un peu, à mon exemple !
Mais à ma grande surprise, il ne me répond pas tout de suite.
Puis, devant la question que répètent mes yeux levés vers les siens, il réplique d’un accent un peu singulier, où il y a de l’impatience et une sorte de rudesse tendre :
— Vous avez raison, je m’ennuie… de mon amie que je ne vois pas ce soir !
Taquine, je riposte platement :
— Êtes-vous donc devenu aveugle ?
— Ah ! madame, dites plutôt trop clairvoyant !… Je ne me doutais pas à quel degré je peux être égoïste ! C’est vous qui me l’apprenez, à ma confusion très grande…
— Alors pour votre « punissement », comme dit petite Hélène, confessez comment vous péchez par égoïsme !
Je m’en doute bien. Mais une bizarre crise de coquetterie vient de s’abattre sur moi, y jetant l’absurde désir de l’entendre articuler… ce que je devine ; de le voir un peu, pour un instant, grisé par moi, l’ex-« petite Nuit d’amour », lui, si maître de sa volonté.
Je suis debout sous la lumière blonde que verse l’ampoule enfouie dans une fleur couleur d’or ; le reflet ruisselle sur la chair de mon visage, sur mes épaules nues sous le frôlement de la dentelle.
Et ma sagesse effarée constate l’apparition soudaine d’une frivole Viva, satisfaite de la certitude que ce reflet dore harmonieusement sa pâleur ; que la lumière tombée d’en haut est toujours seyante au regard ; que le parfum qui l’imprègne embaume autant qu’une brassée de fleurs fraîches.
Cette Viva que j’observe, stupéfaite, ma personnalité dédoublée, répète, mordillant un pétale nacré arraché aux roses de son corsage :
— Confessez-vous, monsieur mon ami. En quoi êtes-vous un égoïste ?
Un nouveau silence. Puis brusquement il jette :
— Vous voulez le savoir ?… Soit !… Eh bien ! je ne puis supporter de vous voir les griser tous…
D’un geste vif, il indique le groupe de mes hôtes, les masculins, j’imagine.
— … de les griser tous, de votre séduction dont vous usez trop bien !… Je vous en veux de votre gaieté, de votre éclat, qui vous font autre, un cruel petit feu follet, trop attirant, à qui il n’importe guère de mener les imprudents à leur perte.
J’ai un geste d’épaules. Mais je ne saurais dire si je suis amusée, contente ou agacée de cette sortie imprévue. Et je le regarde mi-fâchée, mi-malicieuse :
— Ah ! çà… où prenez-vous le droit de me faire ces mauvais compliments ? Soyez sans inquiétudes, monsieur l’austère censeur, il n’y a pas d’imprudents ici. Quant à ma gaîté, ah ! ne vous en irritez pas… C’est un éclair !… Et pour ce que durent les éclairs !
Nos yeux se rencontrent. Une seconde, nous nous taisons. A-t-il senti la goutte d’amertume tombée dans mon badinage ?
Il reprend, le ton changé, cette sorte de chaude douceur dans le regard qui pénètre mon cœur glacé :
— Mon amie, pardonnez-moi, puisque j’ai reconnu que j’étais un abominable égoïste ! Soyez gaie, comme il vous plaît, si cela vous paraît bon. Dispensez votre séduction sans souci de votre exigeant ami qui voudrait vous avoir à lui tout seul. C’est effrayant à quel point je déteste maintenant vous voir dans le monde !
Ce soir, quelle femme suis-je donc pour trouver une sorte de joie à l’entendre me parler ainsi ?
Du moins je ne lui en laisse rien voir, et, taquine de nouveau, je riposte :
— C’est que je vous ai donné de mauvaises habitudes à vous recevoir souvent, en mon « particulier »… Ah ! il est temps que je parte !
— Que vous partiez ?… C’est vrai, vous partez…
— Mais vous aussi !… Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez attendu en Dauphiné ?
Il pense sûrement à autre chose qu’à sa réponse qui tombe distraite :
— Très exact, oui, je vais quitter Paris. Votre départ est prochain ?
— Oh ! oui, heureusement ! Dans quinze jours, je serai dans l’Engadine, je l’espère bien !
— De quel ton ravi vous dites cela !
— Mais c’est que je suis, en effet, ravie de partir. Le Paris poussiéreux et brûlant m’est odieux. La chaleur m’épuise. Ce sera si bon de boire de l’air frais, perchée sur un sommet, devant un horizon de neiges et de glaciers !… Oh ! oui… je suis ravie de partir !… Voyager est un des rares plaisirs que je goûte encore ! Et un fervent voyageur comme vous ne peut en être étonné !
— Non, je ne m’en étonne pas !… Mais il est désagréable à mon amitié de penser que vous allez être ainsi toute seule… pour courir les routes…
Je me raidis devant la douceur oubliée, de voir un être avoir, si vraiment, souci de moi… Et je lance, un peu moqueuse :
— Tranquillisez-vous, ô mon craintif ami, je ne courrai pas les routes. Je pratiquerai les chemins de fer, les autos, les voitures… enfin tous les modes de locomotion qui me seront utiles… Et je ne serai pas seule !… J’emmène ma femme de chambre.
Mais il ne sourit pas de ma boutade et pose sur moi des yeux impatients et presque graves.
— Pourquoi êtes-vous si méchante, ce soir ?
— Je ne suis pas méchante… Mais… je n’aime pas qu’on ait l’air de me plaindre !… quand il n’y a pas lieu de le faire. Et puis, que votre sollicitude se rassure ! A Saint-Moritz, les Abriès vont venir me rejoindre ; et Marinette présente, ce ne sera pas la solitude autour de nous !… Pas assez, même à mon gré !… Ensuite, en septembre, j’irai m’installer chez père, dans la forêt de Rambouillet, où il a sa chasse. Et là, je resterai tard, très tard, le plus tard possible !
— C’est-à-dire ?…
— Jusqu’à la Toussaint, pour le moins.
— Alors… quand vous reviendrez vivre ici, je serai loin… bien loin !
Sans répondre, je continue à froisser des pétales de rose dont la senteur imprègne mes doigts. Mais la Viva qui s’amusait, disparaît aussi soudainement qu’elle avait surgi. Un étrange petit frisson m’a crispé le cœur. Parce que Jacques de Meillane a rappelé son départ ?… Mais je le savais bien qu’il ne pouvait m’être qu’un fugitif ami !
Bien souvent, je suis fantasque avec lui. Cependant, que vite je m’étais donc habituée à l’atmosphère vivifiante dont il m’a peu à peu enveloppée.
Et voici que je ne suis plus ni moqueuse, ni taquine, ni coquette… Bien sincère, je pense tout haut :
— Il est heureux que l’été vienne nous faire perdre la dangereuse habitude de nous voir trop souvent !
Il dresse la tête :
— Heureux ?
— Oui… car ma nature « lierre » m’attacherait de plus en plus à notre amitié. Et j’ai appris à redouter les arrachements brusques, pour mes racines qui, elles, sont des espèces de sensitives. Aussi, cet été, je compte bien les traiter par l’arrachement progressif…
— Alors quand nous nous reverrons…
J’interromps :
— Nous reverrons-nous ?… Vous partez pour le Dauphiné. Votre vie de famille va vous reprendre… Vous allez retrouver là-bas vos « idées de clocher »… Et vous ne serez pas long à vous étonner de tant d’attention donnée, un instant, à une étrangère rencontrée au passage, et qui continue sa vie sur une voie toute différente de la vôtre…
Il reste silencieux. Est-ce parce que, sur son violon, Sylvaire vient de commencer une mélopée sauvage et plaintive, si désespérément triste que j’ai l’impression d’un flot de douleur qui monte vers moi.
J’écoute immobile, près de Meillane dont la haute taille me domine. Et, tout à coup, j’entends sa voix dire très bas, de son accent de sincérité forte :
— La voie où vous marchez, je ne pourrai plus m’empêcher de vous y chercher, de loin comme de près.
Il s’arrête une seconde… Je n’ai pas bougé. Mais mon cœur bat à larges coups, et tout mon être attentif attend qu’il poursuive :
— Oui, peut-être, quand l’été aura passé, je ne serai plus en effet, qu’un étranger pour vous. Mais jamais, moi, je ne pourrai voir en vous une étrangère, — même si je ne retrouve plus l’amie qui m’a été donnée un moment…
Peut-être, il dit vrai… Et pourtant, alors que le violon sanglote sa plainte, je murmure, sceptique, de par mes désillusions sans nombre :
— Que pouvez-vous savoir ?… Le temps détruit tout… A quoi bon, d’ailleurs, regarder en avant ?
Puis, tous deux nous demeurons silencieux.
Jusqu’à la fin de la soirée, je crois vraiment que je l’ai fui… Pourquoi ?
9 juillet.
Encore une dépêche de Robert, cette fois pour m’annoncer son installation à New-York. Il me comble de son souvenir qui m’est plus facile à accepter que sa présence.
12 juillet.
Oui, j’adore voyager, surtout maintenant où ce m’est un bienfait qu’un intérêt quelconque, même la banalité ou la force brutale des faits matériels, m’arrache à moi-même. Et cependant, les départs, aux dernières heures, me précipitent dans un gouffre de tristesse ! Il sonne toujours une heure où, devant monhomedépouillé de son aspect familier, — tentures enlevées, meubles ensevelis sous les housses, bibelots, fleurs, portraits disparus ; devant les malles où mes robes s’allongent telles de petites mortes fragiles en leur dernier asile, il sonne fatalement une heure où je ne comprends plus du tout le désir qui m’a poussée hors de mon « chez moi » harmonieux. Pourquoi aller vers les logis inconnus où ma nervosité d’impressions devra s’acclimater, souffrira du désarroi des installations d’un jour, de l’atmosphère surchauffée des tables d’hôte, de la banalité des salons pareils à des halls d’attente.
Alors, je n’éprouve plus un atome de plaisir à entreprendre mes courses vagabondes… Si le réseau des circonstances ne m’enserrait, ne tendait derrière moi la barrière qui m’oblige à poursuivre en avant la route que j’ai choisie, sûrement, au dernier moment, le courage me manquerait pour partir. Si fort se ravive le sentiment de l’à quoi bon ?
Instruite par l’expérience, je laisse, impassible, monter la crise qui s’approche. Car après-demain soir, je pars. Mon gîte devient inhospitalier, en sa tenue d’été… Je ne le reconnais plus ; j’ai hâte de le fuir… Et pourtant qu’il m’est dur de le quitter ! Lui seul, je regrette de laisser derrière moi…
Car aux êtres, je manquerai si peu que la séparation m’en devient facile ! Père a ses distractions personnelles qui l’occupent largement. Mon petit papillon, jusqu’à son propre départ, est la proie des couturiers et modistes et elle donne tous ses loisirs sentimentaux au regret d’avoir dû quitter l’amie d’élection… A elle, non plus, mon absence ne pèsera guère. Un seul sentira, du moins un moment, la morsure de la séparation. Mais il a toute sorte de raisons pour guérir vite…
Ah ! je peux partir, vagabonder, bien libre, sur des routes étrangères, — comme je pourrais disparaître définitivement du monde… Avec aucun être, je n’ai plus d’attache ; nul cœur ne me retient…
13 juillet.
Hier soir un mot de Meillane, que je trouve en rentrant de dîner chez père.
Mon amie, puisqu’il me faut vous dire adieu, je voudrais que ce ne fût pas dans le salon plein de monde où tous veulent vous accaparer. Encore une fois, pardonnez-moi d’être un exigeant individu et soyez très bonne… accordez-moi un dernier instant pour moi tout seul. Qui sait, vous l’avez dit, si jamais nous nous retrouverons ainsi !
Mon amie, puisqu’il me faut vous dire adieu, je voudrais que ce ne fût pas dans le salon plein de monde où tous veulent vous accaparer. Encore une fois, pardonnez-moi d’être un exigeant individu et soyez très bonne… accordez-moi un dernier instant pour moi tout seul. Qui sait, vous l’avez dit, si jamais nous nous retrouverons ainsi !
J’ai répondu, ce matin, par unbleu:
A six heures, ce soir, votre amie sera rentrée, pour vous. Êtes-vous content, terrible exigeant… Ne prenez pas ce dernier qualificatif pour un reproche. Parce que je suis très franche, j’avoue qu’il me semble bon que quelqu’un tienne un peu à moi… Et je vous le confie… Vous l’avez bien mérité, mon ami…
A six heures, ce soir, votre amie sera rentrée, pour vous. Êtes-vous content, terrible exigeant… Ne prenez pas ce dernier qualificatif pour un reproche. Parce que je suis très franche, j’avoue qu’il me semble bon que quelqu’un tienne un peu à moi… Et je vous le confie… Vous l’avez bien mérité, mon ami…
Quand je suis rentrée, retardée par de fastidieuses courses de la dernière heure, il était là, m’attendant.
Sans ôter mon chapeau, je suis entrée dans le salon, tout assombri par une grosse pluie qui épandait un peu de fraîcheur dans l’air surchauffé.
J’ai coulé un regard vers la pendule. Elle marquait six heures et demie.
— Vous devez me trouver une personne bien mal élevée d’être aussi peu exacte à un rendez-vous…
— J’ai pensé seulement que les minutes qui fuyaient en votre absence étaient autant de minutes perdues !
Il dit cela très simplement, un fait indiscutable, sa pensée même. Et tout bas, je pense comme lui, depuis que je suis sous son regard. Cette présence qui m’était bienfaisante, il me reste si peu de moments à en sentir le réconfort ! Pourquoi en ai-je stupidement raccourci le nombre, occupée de choses indifférentes ?
Il me demande :
— C’est toujours demain que vous partez ?
— Oui, demain soir. C’est pourquoi je vous ai prié de me faire votre dernière visite cet après-midi ; demain, mon pauvre salon va être dévasté comme tout le reste de l’appartement, et puisque vous l’avez aimé, je ne veux pas que vous en emportiez une vilaine image. Il n’y a que ma chambre qui garde jusqu’au bout une mine confortable. Uniquement, quand je suis partie, les « profanateurs » y touchent… Mais il n’aurait pas été correct de vous y recevoir ! En dépit des apparences, j’ai encore un tantinet, le respect des convenances.
Je plaisante… Pourtant je n’en ai aucune envie… Mon cœur est lourd comme ce ciel d’orage où s’immobilisent de pesants nuages, gros d’éclairs et d’éclats de foudre.
Il n’a pas relevé mes dernières paroles. Son regard, dont la flamme me réchauffait, erre autour de lui.
— C’est vrai, j’ai beaucoup aimé cette pièce que vous avez faite si bien vôtre ! C’est là que, de loin, je vous retrouverai le mieux. Dites-moi… si je ne suis pas trop indiscret… est-ce ici que vous écrivez, pour vous-même ?…
— Non, dans ma chambre. Tenez…
Je me lève et, sans réfléchir, je me rapproche de la portière relevée.
— … tenez, d’ici, vous apercevez le coin qui est mon « cabinet d’écriture ».
Il s’est rapproché. Je vois son regard tomber sur ma petite table chargée de livres où, devant le buvard fermé, flambent les ciselures d’or de l’encrier. Mais aussi, près de la table il aperçoit ma chaise longue, l’écharpe que j’ai laissé tomber avant de sortir ; les coussins qui gardent l’empreinte creusée par mon coude…
Une seconde, ses yeux embrassent, je le sens, toute la pièce. Puis il fait un pas en arrière. Moi aussi. Pourquoi ai-je ce mouvement instinctif ? A d’autres hommes pourtant, j’ai laissé visiter ma chambre pour son aspect de pièce d’autrefois, pour les bibelots précieux que j’y ai, peu à peu, réunis avec des joies de collectionneur.
Me devine-t-il une fois de plus ? Très simplement, il me dit :
— Je vous remercie… beaucoup !… de m’avoir permis d’entrevoir votrehome… Les amis sont heureux de savoir où vivent leurs amis…
— Ainsi, quand vous serez au Canada, si vous vous souvenez encore de moi, vous saurez où aller trouver votre amie « d’un jour », comme on dit dans les romances.
Il m’arrête d’un geste impatient.
— Ne soyez pas moqueuse !… Ce n’est pas le jour… Ne me gâtez pas les derniers instants que j’ai à passer près de vous !
— Je n’ai pas envie du tout d’être moqueuse… J’ai le cœur bien trop sombre !… Tout ce qui finit est si mélancolique… Je trouve triste… très triste de vous dire adieu, mon ami…
— Non, pas adieu, au revoir !
Il a jeté les mots avec une sorte d’emportement impérieux. Un geste d’épaules m’échappe.
— A quoi bon se leurrer ?… ne pas voir les choses comme elles sont ?… C’est bien un adieu que nous nous disons aujourd’hui… Même quand, à l’automne, vous viendriez me faire quelques visites, ce ne serait plus comme maintenant…
— Pourquoi ?
— Parce qu’alors… c’est plus que probable… le courant qui nous a rapprochés quelques mois sera interrompu…
— Pour vous… peut-être…, mais, pour moi, non !
Il s’arrête… Quelque chose dans son accent m’a donné la sensation d’une vague qui, dressée haletante, se brise devant quelque mystérieuse digue.
— Je vous ai prévenu, dès le début, qu’il ne fallait pas tenir à moi !
— Oui, vous m’avez prévenu. Seulement il n’est pas de parole qui puisse m’empêcher de voir désormais en vous une amie… impossible à oublier !
Je durcis ma volonté pour dompter l’obscur frémissement de certaines fibres de mon cœur. Moi non plus, je ne l’oublierai pas !
Ah ! je l’avais bien prévue, ma folie de m’enliser dans la duperie d’une amitié qui doit être sans lendemain…
Heureusement, je pars !… Je vais me ressaisir. Je réapprendrai à vivre dans la glaciale solitude où mon cœur s’est engourdi, sous le froid qui le rend insensible… grâce au ciel !…
Et j’entends ma voix articuler, presque dure :
— Vous ferez comme moi !… Vous vous détacherez d’une amitié qui ne pouvait être que fugitive. Vous vous laisserez reprendre par une vie dont je serai absente… Parce que c’est la sagesse !
— Sincèrement… vous entendez,sincèrement, vous pensez que les choses vont se passer ainsi ?
Il est debout devant moi. Je vois ses yeux étinceler d’une sorte de colère. Plus que jamais, il a son grand air audacieux d’homme capable de briser n’importe quel obstacle.
Et je répète : — avec quelle conviction !
— Je pense sincèrement qu’ellesdoiventse passer ainsi…
— Votre ami n’était donc pour vous qu’un passant, bon tout au plus à vous distraire un moment ?… aussi facilement rejeté qu’un chiffon de votre toilette devenu inutile ! Ah ! ce que je vous ai offert… et donné ! méritait plus que le cas que vous en faites !
Je tressaille… atteinte par le reproche dont il ignore l’injustice, bouleversée par la violence passionnée de l’accent que jamais encore je ne lui avais entendu. Et la vérité me jette aux lèvres les mots que je ne voulais pas prononcer :
— Mais que savez-vous donc du prix que je donne à votre amitié ?…
— Rien… C’est vrai… Je n’en sais rien…
— Alors…
Ma voix n’est plus dure mais assourdie par les sanglots qui se brisent dans ma gorge :
— Alors… puisque nous nous séparons, je vais vous le dire… Ainsi, j’espère, vous vous souviendrez de moi sans colère, et vous ne me jugerez pas une coquette… ou pire encore, une ingrate ! De toute mon âme, à qui votre amitié, si souvent, a été bienfaisante, je vous remercie des heures très douces que je vous ai dues — des heures de musique, des heures de causerie… Je vous remercie surtout de m’avoir épargné… ce dont tant d’autres hommes m’ont abreuvée… Vous me comprenez, n’est-ce pas ?… Je vous remercie d’avoir vraiment été l’amique, jamais, je n’aurais espéré rencontrer…
Je lui ai tendu mes deux mains, qu’il prend… et garde dans les siennes, si étroitement serrées que leur étreinte semble m’arriver au cœur…
Ah ! que cet homme-là m’eût bien aimée !
Peut-être, comme j’avais rêvé l’amour…
Mais il vient trop tard ! Aussi, il est bon que je parte, — en attendant que lui parte à son tour, et s’en aille loin, très loin…
Je suis bien sincère en songeant cela. Mais une telle détresse m’envahit, avec la sensation ravivée de mon isolement, que j’ai peur d’être lâche devant lui ; et d’instinct, je prie :
— Maintenant, je vous ai dit ce que vous souhaitiez savoir… Laissez-moi… Allez-vous-en pour que je me comporte devant vous en personne correcte… non pas en bébé qui sanglote sans souci du public !
Je dis ces choses… Et dans l’instant même, je sens sur mes joues la brûlure de deux grosses larmes.
Je dégage mes mains restées prisonnières, et les passe sur mon visage. Il les ressaisit aussitôt ; et ses lèvres sèchent… lentement ! les larmes qui les ont mouillées…
Ah ! quel repos et quelle douceur ce serait de ne plus lutter pour retenir le masque qui m’étouffe ! d’avouer ma désespérance infinie, sûre de celui qui m’écoute !…
Mais je murmure simplement, appelant à l’aide tout mon orgueil, si puissant jusqu’alors à me défendre :
— Ne faites pas attention. Les départs me rendent toujours d’une nervosité stupide… et sans importance !
Délicatement, il caresse mes mains, ainsi que l’on fait aux enfants… Pourtant, il ne peut savoir que près de lui, en ce moment, c’est vrai, je ne suis qu’une pauvre enfant envahie par l’aveugle désir de reposer ma faiblesse contre sa force… D’écouter, la tête appuyée sur son épaule, sans penser, sans répondre, bercée par leur fraternelle caresse, les mots très doux qui engourdiraient ma peine.
Et l’âme lourde des larmes que je ne verse plus, les yeux voilés par les paupières protectrices, je l’écoute me dire :
— Amie, petite amie très chère, je ne puis rien pour vous ?
— Non… Rien… Personne ne peut rien. Ne parlons plus de moi, je vous en prie… je vous en supplie !… Dites-moi adieu…
— Non, pas adieu, au revoir…
Ah ! quelle volonté je lui sens de me retrouver !…
Et cette volonté, elle agit sur moi ainsi qu’un viatique ! Sans réfléchir, je cherche les prunelles où je pourrais découvrir tant de choses qu’il ne prononce pas… Tout haut il continue seulement :
— Si vous ne me le défendez pas… et encore, pour être loyal, je dois avouer que je ne serais pas sûr de vous obéir, j’irai retrouver quelques jours votre beau-frère Paul à Saint-Moritz. Il m’y a engagé… Ou plutôt…
Un sourire lui donne soudain un air d’extrême jeunesse.
— Je me suis arrangé pour qu’il m’y engage !
Un frémissement m’ébranle toute, si violent que j’ai peur et m’écrie :
— Ce n’est pas sage ! Ce n’est pas sage !… Plus je m’habituerai à être « gâtée » par votre amitié, plus ensuite je sentirai de tristesse quand j’en serai privée…
— Mais jamais vous n’en serez privée… que par votre volonté… qui, d’ailleurs, serait impuissante à me détacher ! Je crois bien que, malgré vous, je resterai votre ami…
Quelle conviction dans sa voix ! Il parle d’amitié… Ah ! est-ce encore de l’amitié !… Et pour combien de temps !…
Mais ce soir, je suis trop lasse pour réfléchir. Je n’éprouve plus que l’envie lâche de trouver près de lui un refuge… Et je ne résiste plus quand il me dit avec son chaud sourire :
— Alors c’est convenu, n’est-ce pas, j’irai vous faire une petite visite à Saint-Moritz ?… Ne dites pas non, je vous en supplie. Tout ce que je peux vous promettre, c’est d’attendre la date que vous m’indiquerez pour arriver… Mais en tout honneur, je vous préviens que je ne me sens pas beaucoup de patience pour attendre…
Si je suis sage, je n’écrirai pas…
Coire, 15 juillet.
Tout d’une traite, j’ai filé jusqu’à Coire, où je vais coucher, afin de faire, en plein jour, la sauvage montée de l’Albula.
Le crépuscule est tout rose. De ma chambre qui donne sur la grande place, je vois des cimes d’arbres ondulant sous un ciel nacré, où déjà brille une étoile ; j’aperçois des perspectives de petites vieilles rues, aux maisons basses, des passants qui circulent sans hâte, le visage calme. De rares voitures avancent, paisibles parmi les groupes que rassemble la belle fin de jour, lumineuse et chaude. Une brume, diaprée par le couchant, voile un peu les lointains du cirque de montagnes, à l’ombre desquelles s’épanouit la ville souriante. Tantôt, je me suis amusée à suivre au hasard le dédale des rues inconnues qui serpentent, étroites et proprettes, escaladent les belles pentes boisées, ou descendent vers la Plessur écumeuse avec une allure de petit torrent sur un lit de pierres luisantes.
J’adore m’en aller ainsi, au gré de mon caprice, dans une ville étrangère que je découvre avec des ravissements et des désillusions d’« explorateur »… Je m’y sens bien moins seule que dans mon Paris où, parmi tant d’êtres que je connais, je ne suis qu’une épave errante dont nul n’a souci.
En voyage, oh ! délice, j’oublie… Je ne suis plus qu’une insatiable curieuse, jamais lasse, que rien n’effraie ; un cerveau qui jouit ; des yeux avides de contempler… La solitude ne m’est plus un fruit amer, elle me devient un trésor, car elle me permet de vagabonder à ma guise, de m’arrêter, de partir, de rêvasser ainsi qu’il me plaît…
Et cette impression de pleine indépendance jette en moi une griserie dont je goûte la saveur d’autant plus que j’ai le souvenir d’odieux voyages, en compagnie de mon casanier mari qui ne concevait que Paris ; voyages où chaque occasion amenait le heurt de nos goûts, des natures trop différentes que l’amour ne fondait plus…
Ah ! que c’est exquis de voyager à sa guise !
Aussi, déjà le charme opère… Et je m’y abandonne toute, corps, âme, pensée ; consciente qu’il est excellent pour moi d’être loin de Paris, distraite de tout ce qui n’est pas l’imprévu du voyage.
Ainsi, je vais retrouver un bienfaisantje m’en fichisme, le seul état d’âme qui puisse désormais me convenir.
Tout à l’heure, avant de rentrer à l’hôtel, je me suis arrêtée un instant à mi-côte du sentier de chèvre que je redescendais. Et j’ai regardé la féerie du couchant se voiler derrière les crêtes, nimbées de flamme. Sous l’éblouissante lueur la ville était toute rose, alors que déjà les bois bleuissaient, saisis par le crépuscule. A peine, une rumeur lointaine montait des rues claires, allongées devant la montagne : aboi d’un chien, bruit vague de quelque voix ; roulement sourd des roues sur le pavé. Nul passant.
Mais près de moi, hélas ! arrêtés sur un banc voisin, des touristes ; une famille allemande qui m’observait, plutôt curieuse, surtout la fillette, — quatorze à quinze ans, — dont la lourde silhouette se couronnait d’un délicieux visage de petite vierge grave.
J’entendais les rudes sonorités de leur langue.
Je regardais, à mes pieds, ces demeures où vivaient des êtres qui tous m’étaient inconnus ; ces rues à travers lesquelles j’étais la passante étrangère qui traverse et ne revient pas.
Ah ! que Paris me semblait loin !… Et bien lointaine aussi, cette Viva que troublait si profondément, il y a deux jours, l’adieu d’un ami ; la Viva qui, toute la nuit, dans son wagon, avait aimé la senteur des œillets se fanant à son corsage, reçus à la dernière heure de cet ami…
Et curieusement, les yeux un peu sévères et un peu moqueurs, je la contemplais, cette Viva qui avait étémoiquelques heures et que je ne comprenais plus bien, gagnée par l’indifférente sérénité des choses.
Saint-Moritz, 18 juillet.
Et maintenant Saint-Moritz. Presque me voici installée dans monhomede passage. Car, tout de suite, je me suis évertuée à lui donner un air de « chez moi ». Quelques gravures, des photos qui me suivent partout, mes bibelots d’écriture et de toilette, des fleurs, mes livres, des voiles de broderie dispersés sur les meubles. Et ma chambre, le petit salon qui lui est adjoint, ne ressemblent vraiment plus trop à des pièces d’hôtel.
L’un et l’autre ouvrent sur un balcon-terrasse, d’où mes yeux suivent sans se lasser l’étincelant ruban de l’Inn, à travers les prairies, veloutées par l’herbe haute. Tout près, devant ma fenêtre, l’émeraude liquide du lac, sertie par la forêt des sapins qui, accrochés à la montagne, se dressent vers les sommets ensevelis sous la neige.
D’un précédent voyage, j’avais conservé le souvenir de cet hôtel, placé hors de la cohue dont le flot roule incessamment à travers la voie grimpante qui, du lac, escalade Saint-MoritzDorf. Il m’apparaissait comme une oasis, alors que pour suivre mon époux je devais gîter dans quelque somptueux caravansérail, bondé par la foule cosmopolite.
Ici, c’est un calme de terre promise dont je subis l’apaisement, de toute ma volonté. Les heures… — les heures du jour surtout… — fuient je ne sais comment, sans que je songe à en décider l’emploi, à en compter le nombre.
Résolument je me plonge dans une vie toute végétative. Je me grise de soleil. Je bois l’air vif qui a la saveur d’une eau glacée… Je me lasse en des courses vagabondes ou en des flâneries capricieuses dans le vieux Saint-Moritz qui m’amuse, avec son air de grand village envahi par la civilisation des villes.
Et ainsi faisant, je ne réfléchis pas ; je ne regarde pas vers l’avenir ; je ne me souviens pas… A peine, je pense. Je n’ai plus que des yeux et des muscles.
Quand Marinette arrivera dans une quinzaine, je rentrerai, bon gré mal gré, en mon personnage habituel.
J’espère qu’alors, la cure physique et morale que je m’impose aura triomphé de ma nervosité et de l’étrange lassitude qui peut-être en était tout simplement la cause. Ici, du moins, nulle conversation ne me vient fatiguer ou ennuyer. Je ne parle à personne, quoique, en cours de pérégrinations, mes curiosités de voyageuse me rendent très sociable.
Pas davantage, je ne pratique la correspondance. A peine, seulement, j’ai griffonné à père quelques lignes de bonne arrivée. Et je redoute le courrier, car j’ai peur de tout ce qui pourrait troubler la fragile quiétude où je veux m’engourdir, ainsi que dans un sommeil.
22 juillet.
C’est une lettre de mon époux qui, la première, est venue me joindre ici. Une lettre galamment troussée, ayant des allures de spirituelle chronique, où il me conte l’accueil très flatteur fait àla Danaïde, à son auteur et à l’interprète-étoile, dont le succès triomphal l’anime d’une joie orgueilleuse qui n’arrive point à se dissimuler.
Le tout, entremêlé de paroles d’intérêt quant à mes projets d’été ; et pour finir, la prière d’écrire de mes nouvelles à diverses adresses dont la liste m’est donnée.
J’ai rangé cette liste ; et, en personne bien élevée, j’enverrai à l’une ou l’autre destination quelques lignes de réponse. Peut-être, d’ailleurs, Robert ne pensera-t-il pas du tout à les y aller chercher ; et elles demeureront abandonnées en quelque poste restante. Il a tant d’autres choses en tête que la lointaine épouse laissée en France !
Je me demande quelle mine il doit faire, devant les succès, — non pas d’artiste, ceux-là, il en jouit !… — mais les succès de femme de Marcelle Huganne, lesquels me paraissent très vifs, si j’en juge d’après certains articles arrivés en même temps que la lettre, et, sans doute, envoyés par lui…
Ah ! la singulière mentalité que la sienne !
25 juillet.
Est-ce l’altitude, l’air trop vif ?… Que j’ai de peine à trouver le sommeil, si tard que j’aie veillé.
A Paris, pour distraire ma longue soirée, je ferais de la musique. Mais ici, dans ce logis qui appartient à tous, je reste silencieuse, bien entendu.
Alors, allongée dans monrocking-chair, sous les plis moelleux de mon peignoir de laine blanche, je prends un livre… Et, au bout d’un instant, je m’aperçois que mes yeux lisent des lignes sans en pénétrer le sens ; ou même que le livre est tombé sur mes genoux… que je regarde dans la nuit pour y chercher… quoi ?… Rien d’utile, Viva.
Aussitôt, je ferme le livre, irritée contre moi-même ; je saisis mon buvard, et je me mets à griffonner des feuillets où je jette ma pensée toute vive.
Ainsi ai-je fait ce soir. J’entends, un à un, se taire tous les bruits de l’hôtel. Et onze heures venant de sonner, il n’arrive plus à mon oreille qu’un bruissement de feuilles, et le chant de l’eau, soulevée par une brise si fraîche que je frissonne quand son souffle m’enveloppe.
Peu à peu, elle me glace le cœur.
Pas assez profondément !
Sous cette glace, je sens vivre les désirs vains qui grondent dans leur prison, pareils aux princesses captives de la légende cherchant la lumière, en désespérées. Mais je suis sans pitié. Je neveuxpas les entendre. Seulement, c’est difficile dans cet écrasant silence de la nuit !…
Combien sont plus sages que moi, parmi ces étrangers — Russes, Allemands, Italiens… — au milieu desquels le hasard m’a conduite ?
Indifférente, je les regarde vivre, ne leur demandant rien d’autre que de me distraire un moment par la révélation de leur personnalité.
Une seule famille française, qui « marque » très bien. Patriotiquement, je l’ai notée tout de suite avec satisfaction ; le père, sans doute, un homme d’une cinquantaine d’années qui a des yeux de penseur ; une femme assez jeune pour que j’hésite à la qualifier de mère ou de sœur, par rapport à la jeune fille qui ne la quitte guère. Entre elles deux, il y a une sorte de camaraderie charmante, nuancée de protection du côté de l’aînée, de déférence de la part de la jeune fille.
Ma table — dans la salle à manger, — n’est pas loin de la leur, et pour occuper la monotonie du repas, j’observe quand je ne lis pas. La jeune personne, d’ailleurs, m’a tout l’air d’en user discrètement de même à mon égard. Plusieurs fois, laissant de côté mon livre, j’ai surpris, arrêtés sur moi, de larges yeux d’un bleu violet, dont le regard limpide se détournait tout de suite, un peu confus, si joliment…
Depuis lors, sans avoir échangé une parole, nous sommes « en sympathie ». Cette créature très jeune, qui n’est de toute évidence, ni une futile petite fille, ni une demi-vierge, m’intéresse par tout ce que son visage révèle de vie intelligente, originale et profonde. Ce m’est un plaisir de suivre, sur les traits expressifs, le jeu vif de l’esprit. Elle a des yeux qui doivent toujours regarder la vérité en face, bravement, sans curiosités malsaines et pudeurs niaises, des yeux qui ne mentiraient pas… De même que les lèvres ne se prêteraient pas, j’en jurerais !… aux baisers qui déflorent.
Je suis sûre qu’en ce moment cette petite fille dort en paix. Que je l’envie !
26 juillet.
Une lettre de père. Un mot de Marinette bourré de « faits divers » et de tendres effusions, m’annonçant leur arrivée pour la fin de la semaine qui vient.
Des billets d’amis ou d’indifférents.
Rien d’autre.
27 juillet.
Hier, une haute silhouette masculine, une nuque très brune m’ont fait tressaillir si fort, que j’en suis demeurée stupéfaite. Est-ce donc que je pense voir venir l’ami auquel, résolument, je n’ai pas écrit ?…
Il me l’a dit : « Je ne me sens pas de patience pour attendre que vous me donniez la permission de venir… »
Demain, il y aura douze jours que je suis ici…
Pour la première fois, depuis mon arrivée, je viens de m’aventurer à descendre en mon jardin secret, dont je ne sais quel instinct me gardait éloignée. D’ailleurs, j’en ai seulement entr’ouvert la perte, arrêtée sur le seuil par une crainte imprévue de ce que j’y pourrais découvrir peut-être.
Mais à quoi bon cette lâcheté !
Je n’ignore pas que j’ai été folle de laisser un passant généreux entrer dans mon désert. Il y a fait jaillir un peu de verdure où m’abriter, quelques fleurs à respirer. Le tout, destiné à mourir.
Et maintenant que je suis hors de l’oasis, je trouvé dur de recommencer à piétiner sur ma route aride… Je le sais bien !
Et je le sais aussi, que nos causeries me manquent, comme la flamme claire de son regard, le timbre de sa voix ferme, l’atmosphère vivifiante qu’il créait autour de moi, et, surtout, l’étrange et bienfaisante impression de sécurité que m’apportait sa présence.
Oui, je m’étais trop bien habituée à la douceur d’être traitée par lui en amie d’élection. Et parce que les circonstances et ma volonté nous séparent, avant que la force des choses ne le fasse, je suis telle une altérée qui se voit enlever l’eau vive qui ranimait ses lèvres desséchées.
Tant pis pour moi ! Je ne suis pas une petite fille, il ne fallait pas être imprudente. Il y a quelques mois, je ne le connaissais pas. A l’automne, il va partir. Nous ne nous reverrons plus guère dans l’avenir… Si même nous nous revoyons.
Non, je n’écrirai pas. Ma solitude dans la vie ? C’est une habitude à reprendre. Voilà tout. Et je la reprends.
28 juillet.
Ce matin, j’ai croisé dans un sentier que je grimpais à l’aventure la jeune fille française, qui est la plus charmante de mes compagnes d’hôtel.
Elle descendait et s’est arrêtée à ma vue, puis rangée dans la bordure moussue du chemin, pour me laisser passer. Sous une grande capeline de paille, toute habillée de blanc, elle était adorablement fraîche, la blouse de linon échancrée sur la nuque, les bras nus depuis le coude ; dans les mains, un livre, comme chaque matin je lui en vois emporter quand elle passe sous mes fenêtres.
Ah ! la jolie vision de jeunesse qu’elle réalisait ainsi, svelte sous la jupe étroite, la taille souple et libre ! Elle m’a saluée, souriant un peu. Est-ce l’expression de droiture fière qui est si frappante sur ce jeune visage, brusquement j’ai pensé à Meillane… C’est une femme telle que celle-ci qui devrait devenir la sienne. Quel beau couple, ils formeraient moralement. Et physiquement aussi !
Je sais son nom, Marie-Reine Derieux. Elle est la fille du savant biologiste auquel je vois, à Saint-Moritz, la gaîté et l’ardeur d’un écolier en vacances qui aurait des yeux de penseur pour observer… La mère aussi est une créature absolument supérieure, capable d’assister son mari dans ses travaux, et, en même temps, une femme du monde exquise. J’avais beaucoup entendu parler d’elle déjà, sans l’avoir jamais rencontrée.
Je ne m’étonne plus qu’entre ces deux êtres, élevés dans une atmosphère de pensée, cette petite Marie-Reine soit ce qu’elle est.
30 juillet.
Où vais-je ?…
Si forte, j’ai l’impression d’être une petite chose frêle qu’emporte un mystérieux torrent, le torrent de la vie…
Et je ne lutte pas… J’ai trop lutté, sans doute, jadis. Ma faculté de résistance est épuisée. Maintenant, je me laisse entraîner, passive, si détachée de tout rêve, espoir, désir même, que j’en arrive à observer curieusement, comme s’il s’agissait d’une autre, le jeu des circonstances qui influent sur ma destinée.
Aujourd’hui, ma capricieuse humeur m’avait jetée vers Samaden que j’avais envie de revoir ; où le train m’a déposée avant de filer sur Pontresina.
Un ciel d’une idéale pureté. Pas même un flocon de nuage. Un infini bleu où palpitent les rafales d’un vent violent, tout parfumé d’une senteur d’herbe chaude, de foin coupé, de neige vierge, la neige immaculée de la Bernina dont les glaces étincellent en pleine lumière, marbrées d’ombres bleues, veinées par le sillon des crevasses.
Aussitôt hors du wagon, je laisse de côté les rues ensoleillées et m’en vais vers la montagne. Je grimpe sans but, pour le seul plaisir de grimper, vers un bouquet d’arbres que j’aperçois, dressé au-dessus des prairies qui s’élèvent en terrasses. A mesure que je monte, grisée d’air vif, les rafales m’enveloppent plus violentes, si rudes parfois que je m’arrête haletante, ma robe enroulée autour de moi, tandis que les longs pans de mon voile palpitent en ailes déployées. Et c’est une exquise sensation de vol !
Je ne sens plus nulle lassitude. Je vais vite, vite, dominant, peu à peu, la petite ville souriante dont les clochers se hérissent à mes pieds, les rues s’entre-croisent, striées d’ombre et de clarté.
Je vais, humant cette brise qui a, sur mes lèvres, le goût de l’eau glacée. J’atteins le bouquet de mélèzes.
Et soudain, c’est un calme prodigieux. Les tourbillons fous se brisent devant ce voile de feuilles.
A peine, un bruissement dans les branches pailletées de soleil ; une ondulation fuyante, sur l’herbe haute, d’un vert éclatant, moirée d’ombres transparentes, que broutent, sous les mélèzes, des vaches paresseuses, devant un chalet qui sent le bois frais. La sonnerie argentine de leurs cloches tinte dans l’air chaud. Loin, aussi loin que mes yeux puissent voir, des cimes fuient les unes derrière les autres, découpant leur profil de neige sur l’intense outremer.
Ah ! que je comprends le saint d’Assise et ses cantiques extasiés devant la splendeur des choses créées ! Si fort je la sens et j’en jouis que, passionnément, je me prends à répéter :
— Que c’est beau ! que c’est beau !
Sans m’apercevoir que je parle presque haut, que je ne suis pas seule, qu’un promeneur est allongé nonchalamment dans l’herbe, à quelques pas de moi, devant le même spectacle dont je m’enivre.
Mais une voix dit, derrière moi :
— Oui, vous avez raison, c’est beau, bien beau !
Oh ! cette voix !… Je me retourne, d’un sursaut éperdu.
Et je vois le promeneur debout, qui me salue avec un sourire, un regard, un accent où resplendit une allégresse triomphante. Je ne rêve pas ! Meillane est là, devant moi. Pourtant, je répète, avec l’impression que je dois me tromper :
— Vous ! Vous !… C’est vous ? Ici ?
Et sa voix joyeuse explique :
— Je suis arrivé à Samaden, il y a quelques heures seulement… Pour différentes raisons… qui me paraissaient très sages, j’y ai cherché un gîte. J’ai fait tout à l’heure mon installation, et en attendant un train pour Saint-Moritz, je suis monté ici, attiré par la mine engageante de ce bois de mélèzes.
— Comme moi…
Ses mains se sont tendues vers les miennes que je lui livre d’un élan dont je ne suis pas trop fière à cette heure !
Il les porte à ses lèvres lentement et les y garde sous un baiser long… si long !… comme le dernier jour, à Paris… Moi, je ne pense pas à les lui retirer… Une joie chante follement en tout mon être… Une joie née de la présence imprévue de mon ami, dans cette solitude vibrante de beauté… Née aussi de l’ivresse que je vois dans les yeux qui me regardent…
Et doucement, il me demande :
— Dites-moi, cela vous fait un peu plaisir que nous nous retrouvions ?
Ici, nous sommes si loin du monde que, pas une seconde, je n’ai l’idée de déguiser correctement la vérité !
— Oui, cela me semble bon, très bon !
Je parle presque bas, sans songer à lui enlever mes mains, toujours prisonnières. Peut-être, il ne s’aperçoit même plus qu’il les tient, tant il me contemple. Ah ! il ne voit plus le divin paysage ! Pour lui cacher tout l’horizon, il y a une frêle créature, dont, littéralement, il boit le regard… Et, en cette minute, je ne veux pas penser… chercher pourquoi il me contemple ainsi… Je ne sais ce que l’avenir prépare. Mais rien ne me fera oublier ni regretter la douceur de ces premiers instants… Et, en mon âme, je murmure ce que lui dit tout haut :
— Jamais je n’aurais osé espérer vous revoir ainsi, mon amie…
De quel accent il a prononcé les mots très simples « mon amie ». Ce quelque chose dans sa voix me fait tressaillir et jette en moi l’impression qu’un flot m’a saisie et m’emporte… Vers quelle rive ?
Alors, d’instinct, j’essaie de lui échapper, et j’interroge, en hâte, au hasard, pour reprendre terre :
— Qu’est-ce que vous avez fait depuis mon départ ?
— J’ai attendu le moment où je vous reverrais ! Sans vous, Paris me paraissait un désert. J’ai filé en Dauphiné. Mais là aussi, il m’a fallu un grand effort pour laisser fuir le temps et ne pas prendre, tout de suite, le chemin de l’Engadine… où mon amie ne m’appelait pas pourtant… Ce pourquoi, j’avais très peur d’être mal reçu.
— Mais je ne vous ai pas mal reçu.
Il ne répond pas aussitôt. De nouveau, il me regarde avec la même joie fervente.
— Non ! oh non ! Vous ne m’avez pas mal reçu !… Si vieux que je vive, je me souviendrai de vos yeux en cette première minute du revoir.
Nous sommes insensés de nous dire ces choses. Il risque peut-être tout son avenir. Et il est jeune… Si jeune !…
Moi je n’ai pas d’avenir… Alors ?… Ah ! oui, nous sommes insensés !
Il m’aurait rencontrée dans un salon d’hôtel, comme un monsieur en visite, que sûrement — à peu près sûrement, — nous n’aurions rien articulé de semblable… Mais si haut dans la montagne, hors du monde !…
Je me suis assise sur un arbre renversé ; la dentelle fine des mélèzes palpite au-dessus de nos têtes. Entre les branches, dans la pleine lumière, luit la neige qui nous envoie son souffle vierge, parfumé par la sauvage odeur de la terre, ivre de soleil.
Tout haut, je songe, essayant de me ressaisir :
— Marinette, les enfants et Paul arrivent dans deux jours.
— Déjà ! Oh ! déjà !
— De quel ton déçu vous dites cela !
— Je voudrais vous avoir ici à moi seul…
— Et de quel droit, je vous prie ?
— De mon droit d’ami… aussi exigeant que dévoué.
— Oui, bien exigeant, je le crains…
— Non… car je ne demande rien !
Presque gravement, il a parlé ; sa clairvoyance a-t-elle donc deviné l’affolement délicieux et terrible auquel j’essaie d’échapper et dont j’ai peur…
Une minute de silence. Il est allongé dans l’herbe à mes pieds. Ses yeux gris ne me quittent guère. Et redoutant ce silence, je demande :
— Quand je vous ai aperçu, y avait-il longtemps que vous étiez là, à m’entendre m’extasier ?
— Je vous ai vue monter toute menue, en bas du sentier, pareille à une petite fille… Et puis, vous avez grandi… un peu… un peu plus. Et j’ai commencé à penser que la petite fille devait être une jeune fille dont la silhouette, tout de suite, m’en rappelait une autre…
Malicieuse, je proteste :
— Oh ! ça ce n’est pas vrai !
— Vous savez bien que, toujours, je dis ce qui est vrai.
— Oui, vous avez raison… Alors vous regardiez la silhouette menue ?…
— Qui semblait avoir des ailes, de grandes ailes roses, dressées derrière elle, éperdument flottantes…
— Les pans de mon voile !… Ainsi, je ressemblais à un ange ?
— Un ange très terrestre, heureusement, madame ! Mais je ne pouvais m’imaginer ce bonheur que la jeune fille aux grandes ailes fût justementvous, vous l’amie très chère pour qui j’étais venu au fond de l’Engadine… Et puis, vous avez approché encore… Je vous ai reconnue, sans doute possible…
Il se tait brusquement et je ne réponds pas… Trop de choses nous sentons, qu’il ne faut pas dire !… Des secondes fuient…
Encore une fois, ma volonté fait un sage effort pour briser le charme dangereux. J’ébauche une question. Et nous parvenons à causer. Même, peu à peu, à très bien causer, comme des êtres sûrs l’un de l’autre, deux vrais amis que tout intéresse des jours où ils ont vécu séparés.
Trois semaines !… A nous entendre, on croirait plutôt trois années !… Jamais, à Paris, nous n’avons ainsi causé, avec cet abandon confiant qui m’est une nouveauté exquise que je savoure ardemment, après ma retraite de silence et de solitude. Ah ! quelle douceur, cette sollicitude dont il m’enveloppe !…
Et je lui confie tout à coup :
— Ne me trouvez pas une odieuse babillarde… Je me délie la langue ! Depuis quinze jours, je n’ai conversé avec âme qui vive !
— Comment, vous avez ainsi vécu toute seule avec vous-même, pauvre petite amie chère ! Mais ce devait être affreusement triste, une pareille existence !
Je lui lance avec une malice joyeuse :
— Merci pour moi-même !… Vous trouvez donc ma compagnie bien ennuyeuse ?
Il se met à rire :
— L’homme est fait pour la société de ses semblables. La femme, plus encore, affirment les autorités compétentes.
Et nous recommençons à bavarder, de tout et de rien… jusqu’au moment où je m’aperçois soudain que le soleil s’est enfoncé derrière les montagnes, qu’il fait frais, très frais. J’ai un frisson qu’il surprend :
— Oh ! vous avez froid !… Vite, il faut partir. Vous êtes si peu vêtue !
Et il enveloppe d’un œil inquiet ma blouse de linon, coupée d’entre-deux sous lesquels transparaît la peau.
— Vous êtes redevenue toute pâle, comme à Paris.
— Je suis laide ?…
— Non ! pas laide du tout… pas assez !… Mais vous avez perdu vos belles couleurs roses de l’arrivée !… Pourquoi n’avez-vous pas un châle ?… Un manteau ?…
— Je ne pensais pas rentrer si tard, monsieur mon ami…
— Alors, vite, redescendons… Vous vous réchaufferez en marchant et dans le train… Pourvu que vous ne soyez pas malade !
J’éclate de rire :
— Soyez sans crainte !… Je ne suis pas si fragile…
— Demain, j’irai voir comment vous êtes.
— Demain ?…
Je m’arrête.
— Demain, vous voulez venir ?… Ah ! peut-être, il serait plus sage d’en rester aux heures qui finissent en ce moment…
Il me regarde, indigné :
— Plus sage ?… Quelle erreur ! Il ne faut pas être sage inutilement… Je vous ai promis d’être un bon ami… Fiez-vous à moi…
Et j’ai cédé. Il est sincère… Mais…
Quand je suis rentrée à l’hôtel, très tard, ma jeune amie Marie-Reine, habillée pour le dîner, lisait sur la terrasse. Mon pas, tout près d’elle, lui a fait relever la tête. Un sourire a éclairé sa bouche et elle s’est exclamée :
— Ah ! quelle mine contente vous avez, madame ! Votre promenade a été agréable ?
— Oui, très agréable ! C’était une journée divine…
Et je passe, effrayée de ce que cette enfant pourrait lire en moi que personne ne doit savoir, que moi-même je dois ignorer.