31 juillet.
A quoi me sert de fermer les yeux, ainsi qu’une enfant terrifiée ? L’ombre n’empêche pas la vérité de se dresser.
Je l’aime… je ne puis plus me leurrer.
Je l’aime, pourquoi ?… Qu’a-t-il de plus que les autres qui jamais n’avaient pu m’émouvoir, depuis que mon cœur a été mis en lambeaux…
Je l’aime… Les lambeaux ont été rapprochés par un magicien dont je ne soupçonnais pas le pouvoir. Je l’aime !…
Et les yeux éblouis, les mains serrées devant le vertige, je répète : « Où vais-je ?… Où vais-je ?… »
Ainsi qu’il l’avait dit, tantôt, il est venu. J’étais à écrire dans mon petit salon. J’ai reconnu son pas d’être dominateur, son pas vif, pressé, résolu…
Il était impatient d’arriver près de moi… Et je le reçois, moqueuse et insouciante… tandis qu’en mon cœur ressuscité palpite le désir fou de me glisser entre ses bras, qui me garderaient de tout mal ; de mettre ma tête sur sa poitrine, mon visage sous sa bouche ; d’en sentir la caresse sur mes cheveux, sur mes paupières, sur mes lèvres…
C’est pourtant vrai que je souhaite cela, moi, la farouche Viva… Je l’ai compris quand il est entré…
Mais cette folie, je ne l’ai pas trahie ! Elle est mon secret, effrayant et divin.
Que faire ?…, Partir ? ou lui demander, à lui, de me laisser ?… Ce serait peut-être la guérison ? Mais en aurai-je jamais le courage, même consciente que je m’en vais vers la douleur, fatalement, si je ne me défends contre le mal d’aimer ?
Est-ce qu’une créature glacée fuit, de sa pleine volonté, la flamme qui la ranime ?
Ah ! je le sais bien que je ne partirai pas !… Et que je ne vous demanderai pas de partir, ô mon ami, qui ne serez que mon « ami… », mon ami très cher. Oui, restez, si vous pouvez me faire le sacrifice de ne pas espérer ce que je ne vous donnerai pas, résolue à n’être plus le bien de personne…
Peut-être vous en souffrirez… parce que vous êtes homme ! Et les meilleurs veulenttout, de l’être cher… Et, en ce moment, je vous suis chère, si chère ! je le sens délicieusement… Mais, moi aussi, je souffrirai quand vous me quitterez… Plus durement que vous, peut-être encore, car ce sera en mon cœur que vous avez arraché de sa tombe, et qui devra, vous parti, retrouver l’horreur de la mort.
3 août.
Voici les Abriès arrivés et installés déjà ; non pas en mon calme domaine, mais à l’abri d’un palace fourmillant d’hôtesselect. Paul est épanoui, les petits sont adorables et Marinette délicieusement jolie, chic à l’avenant, semble leur grande sœur, et trace, dans le Tout Saint-Moritz, un sillage de Parisienne infiniment élégante, dont les remous sont très amusants à observer. Ils atteignent jusqu’aux excursionnistes convaincus, tannés par le soleil et la neige, aux allures de vagabonds, qui, pour la regarder, oublient un instant glaciers, guides, piolets.
Cette présence est pour moi une diversion forcée. Peut-être elle va me guérir, si j’essaie résolument d’échapper au mal…
Mais pour guérir, il faudrait le vouloir ! Il faudrait ne pas nous voir sans cesse, rapprochés plus encore par sa camaraderie avec Paul qui mêle sa vie à la nôtre. Il faudrait que nous n’ayons pas, tous deux, cette même résolution, silencieuse et inflexible, de ne perdre pas une parcelle du peu de jours qui nous sont donnés. Car le 19, il doit être de retour dans le Dauphiné, où l’anniversaire de sa mère rassemble tous les enfants.
Ah ! devant cette certitude, je ferme les yeux sur l’avenir. J’étouffe tout conseil de prudence. Confiante en mon ami, je vis dans le seul présent, comme dans un songe enchanté, oublieuse du réveil certain. Sans résistance, je me laisse gâter avec une délicatesse tendre, un souci de mon plaisir, de mon repos, qui me fait bondir le cœur d’une joie inconnue. Jamais personne n’a été ainsi pour moi, même ceux qui m’ont le plus choyée. Et, jadis, dans l’amour de Robert, il n’y eut rien de pareil ! Car c’était pour lui qu’il m’aimait…
6 août.
Les douces matinées que je passe !
Je vais retrouver les enfants qui jouent dans une prairie écartée sous la garde d’Agnès… Et lui vient me rejoindre… Nous nous asseyons sur quelque roche moussue, et nous causons, — ou même nous nous taisons… — tout en regardant les petits, qu’un élan câlin ou le caprice du jeu fait bondir vers nous.
Ce matin, en arrivant, je trouve Agnès courroucée contre Hélène qui se tient devant elle, la mine penaude, ses menottes croisées derrière son dos, — attitude de son père tout à fait comique chez elle. Guy, lui aussi, darde sur la petite des regards indignés.
J’interroge :
— Que se passe-t-il donc, Agnès ?
Et aussitôt ; dans son charabia mi-français, mi-anglais, elle explique, sévère :
—Ce petit fille, il est très méchant.Il a mordu un baby de l’hôtel, jusqu’à faire saigner le doigt de lui…
A mon tour, je jette un coup d’œil gros de reproche sur la coupable qui baisse le nez de plus en plus, avec une adorable mine de confusion, l’ombre des cils voilant l’éclair des prunelles. A peine, j’entrevois la petite bouche que contracte l’envie de pleurer. Et je m’écrie, la voix sévère :
— Quelle vilaine fille tu es, Hélène, d’avoir mordu ce baby ! C’est si méchant ! Pourquoi as-tu fait cela ?
Cette fois, elle relève à demi sa délicieuse frimousse, et d’un air tout ensemble contrit et révolté, elle murmure piteusement :
— J’avais faim !
7 août.
Hier, Marinette m’a dit :
— Comme l’Engadine te réussit, Viva !… tu es jolie… jolie !
Et Paul a appuyé, la tête dressée hors de son journal :
— Ça c’est vrai… Vous avez des yeux et une bouche à ensorceler un saint !
J’ai ri, haussant les épaules.
— Oh ! si mon charme opère seulement sur les saints, je suis à peu près sûre de ne pas faire beaucoup de ravages à Saint-Moritz…
— Non, non… pas « seulement » sur les saints, m’est avis… Gare aux pauvres hommes !
— Paul, mon grand, vous êtes stupide !
Dieu ! Quelle hypocrisie dans cette exclamation ! Depuis des années, aucun compliment ne m’avait fait pareillement tressaillir de plaisir…
Pour mon ami s’est réveillée ma coquetterie d’antan. Pour lui, je désire que ma forme fragile, que mon visage, que mes robes même soient séduisantes… Je crois vraiment — à ma confusion grande, je le constate !… — que je m’en préoccupe autant que Marinette elle-même. Et c’est bien moi, la dédaigneuse, qui en suis là ?…
Pour lui, encore, j’ai oublié ma répugnance à faire de la musique dans ce milieu d’étrangers ; et tantôt, au cœur de l’après-midi, quand tous à peu près étaient en promenade, j’ai chanté ; chanté tout ce qu’il m’a demandé. J’ai été récompensée, d’ailleurs ; nous avons passé une heure exquise. Ce après quoi revenus dans la prose, nous avons fait le goûter le plus gai du monde, avec un entrain d’écoliers qui ont bien rempli leur tâche.
8 août.
Encore un jour fini.
Je ne cherche pas à savoir ce qu’il pense de « nous » et il ne m’interroge pas. Même, j’arrive à oublier sa clairvoyance, à l’abri du voile dont un reste d’instinctive raison garde enveloppée la Viva nouvelle, apparue en moi.
Si maître de lui-même, il semble avancer dans le chemin dangereux où nous sommes engagés, que je le suis, ne songeant plus, —presque plus !— au vertige possible !
9 août.
Je refuse toute invitation et laisse Marinette exercer sa séduction « ravageante » à travers les excursions, pique-niques, thés, parties de tennis, de golf…
Elle est si habituée à ma sauvagerie, qu’elle ne s’étonne pas du soin que j’apporte à me dérober aux trop nombreuses « connaissances » retrouvées ici.
Tout au plus, quand elle en a le loisir, quand ses flirts, ou le regret de MmeValprince ne l’absorbent pas, elle me taquine sur les promenades que je fais ouvertement avec Meillane, qui, en qualité d’ami de Paul, ne nous quitte guère. A peu près chaque soir, nous dînons ensemble, ou nous nous retrouvons dans l’un ou l’autre de nos hôtels respectifs.
Lundi, Paul, mis en fuite par un « thé » en société qui ne l’amusait pas, a demandé à nous accompagner.
Quand mon ami est venu me prendre, il a trouvé le bon Paul qui fumait devant le perron, attendant que je fusse prête. De ma fenêtre, j’ai vu sa mine, à l’annonce de ce compagnon de promenade ; et distraite une seconde de ma propre déception, je me suis mise à rire derrière mon rideau, tant il avait l’air exaspéré contre Paul, qui, bien innocent, s’exclamait sur son plaisir d’aller, avec nous, revoir l’hospice de la Bernina.
C’est vrai que cette excursion à trois a été odieuse de banalité… une promenade perdue !…
Et les jours fuient si vite ! Ils me semblent une eau lumineuse, qui filtre entre mes doigts, serrés en vain pour la retenir.
Une dernière semaine… Et puis ce sera le réveil… Lui aussi ne peut l’oublier. A combien de choses je le sens !
10 août.
Est-ce déjà le réveil ! Tout à l’heure, j’ouvre un journal et j’y vois une dépêche de New-York, annonçant que le maître Robert Doraine a provoqué en duel au pistolet le millionnaire Hugh Manfield, lequel affichait cependant une enthousiaste admiration pour la belle interprète dela Danaïde. Robert est atteint à l’épaule. Le millionnaire a la poitrine traversée d’une balle.
L’aventure fait grand tapage, vu les personnalités en jeu, mondaine et artistique, et elle est contée avec des commentaires et des sous-entendus qui ont amené un flot de sang à mes joues décolorées par la révélation imprévue. Vraiment, le maître Robert Doraine oublie un peu trop qu’en Europe il a laissé une femme qui porte son nom ! Sa vie n’étant pas en péril, aucune pitié n’adoucit la révolte qui m’ébranle tout entière, — la même que s’il m’avait souffletée devant tous.
2 heures.
Il a jugé à propos de télégraphier la nouvelle à Paul, avec prière de m’avertir.
Aussi, mon dévoué beau-frère est-il apparu, il y a une heure, à l’hôtel, plutôt embarrassé de sa mission, et inquiet de la façon dont j’accueillerais l’événement, qui, croyait-il, m’était encore inconnu.
Parce que j’avais les nerfs en déroute, j’ai bousculé ses précautions oratoires par un bref :
— Voyons, Paul, expliquez-vous, je vous prie… Qu’y a-t-il ?
Et sûrement, en cette minute, j’avais des yeux d’orage et ma bouche volontaire, la bouche de père, au commandement de laquelle toujours on obéit…
Alors, désorienté par mon accent, si différent de celui que j’ai à l’ordinaire avec lui, il m’a, en quelques mots, raconté ce que je savais déjà : le duel à propos dela Danaïde, dont Robert sort le bras fracassé. Pas d’autre blessure n’est mentionnée.
Je l’écoute, crispée jusqu’à l’insensibilité, les yeux attachés sur une branche d’arbre mouvante, sous la brise, devant ma fenêtre. Une pensée, obscurément, erre obstinée dans mon cerveau, — lueur qui éclaire des abîmes : « Que cette balle eût dévié, et peut-être, à cette heure, je serais veuve… libre… »
C’est horrible de songer cela ! Pourtant, je ne suis pas cruelle… Il aurait besoin de mes soins, que je les lui donnerais sans effort… comme à un étranger. Et jamais je ne ferais l’ébauche même d’un geste pour abréger sa vie d’une seconde, si elle dépendait de moi… Il me semble, du moins…
Je raidis toute ma volonté pour ne pas penser, pour ne rien sentir… Et je m’aperçois que Paul me considère ahuri, inquiet de mon calme inexplicable pour lui. Dans son désarroi, il me dit d’un ton encourageant :
— Vous voyez, Viva, qu’il n’y a pas lieu de vous tourmenter.
— Me tourmenter ?… Oh ! Paul, vous n’imaginez pas que moi, épouse délaissée, trahie au su de tous, je puisse « me tourmenter » au sujet de votre beau-frère blessé par sa faute et pour sa maîtresse !
— Mais il ne vous dit pas pour quelle raison il s’est battu ! riposte Paul naïvement.
— Cette raison-là… Paul, vous le savez aussi, s’appelle Marcelle Huganne. Le richissime Manfield aura voulu la lui enlever et il a tiré sur le maraudeur !… En ces conditions, avouez-le, je ne puis lui accorder que l’intérêt distant éveillé par toute créature blessée… rien de plus !
— Oui… oui… Vous avez raison.
Paul est trop loyal pour ne pas le reconnaître. Et il se tait. Moi aussi. Mon âme est un chaos où souffle un vent de tempête.
Je demande tout à coup :
— Marinette sait ?…
— Je lui ai dit la chose, avec ménagement. Vous savez, elle adore son frère… Je viens de télégraphier pour demander plus de détails et offrir d’aller là-bas si Robert redoute d’être seul…
Durement, j’interromps :
— Il n’est pas seul… Soyez sans inquiétude, Huganne veille sur lui…
— Mais s’ils sont brouillés, je…
— Le duel les aura réconciliés. Les femmes, surtout celles de ce monde-là, sont toujours flattées qu’on aventure sa vie en leur honneur !
Paul n’insiste pas. Mais, affectueusement, il me convie à venir passer l’après-midi avec eux… « pour me distraire ! »
— Avec vous seuls ?
— Je n’ose vous l’affirmer… Jamais nous ne sommes seuls. Marinette a toujours du monde !
— Alors, mon ami, je vous remercie beaucoup de votre amicale demande, mais je resterai ici… Aujourd’hui particulièrement, je préfère ne voir personne.
— Oui, je comprends, je comprends bien.
Et entre haut et bas, dans ses moustaches, je l’entends marmotter.
— Diable de garçon !… Pauvre petite femme !…
Mais, bien entendu, je ne relève pas ce discret jugement. Il me suffit de sentir la chaleur de sa sympathie dans le baiser qu’il dépose sur ma main. J’interroge seulement encore :
— Les petits joueront à leur place accoutumée avec Agnès ?
— Oui, je suppose.
— J’irai les retrouver… Ce sera pour moi la meilleure société…
La meilleure, oui, sûrement… Il me sera bon d’entendre leur rire, leurs propos menus, de sentir leurs lèvres caressantes…
Mais… mais… c’est une autre présence qu’appelle mon cœur bouleversé qui ne sait plus où se prendre et cependant, orgueilleux, n’accepterait pas une parole de pitié ; même de lui, surtout de lui…
Je voudrais le réconfort de sa chaude amitié.
Mais il lui faudrait, en silence, laisser passer la tourmente qu’il doit ignorer. Aujourd’hui, j’ai la sensibilité à vif ; et même le frôlement d’une sympathie exprimée serait douloureux sur ma plaie.
Sait-il déjà ce que le premier venu peut savoir ?… A-t-il appris, lui aussi, par quelque journal ?… ou Paul lui a-t-il dit ?…
Je viens de regarder les feuilles françaises de ce matin. Presque toutes reproduisent l’entrefilet venu d’Amérique ; certaines y ajoutent des réflexions qui enveniment ce petit scandale mondain.
Les éclaboussures en jaillissent autour de moi mais non jusqu’à moi qui, durement, ai attaché mon masque impénétrable à toutes les curiosités.
8 heures.
Comme je rentrais, avant le dîner, avec les petits, j’ai croisé Meillane. J’avais mes deux mains prises par Guy et Hélène ; Agnès était sur mes talons. Nous avons échangé un simple « bonjour », tout à fait quelconque. Mais la certitude est tout de suite entrée en moi : « Il sait. » Son regard n’avait pas, rencontrant le mien, l’expression coutumière… Avec l’acuité de mes nerfs surexcités, j’y ai discerné une attention anxieuse, grave et compatissante.
Mais comme je demeurais impassible, le visage fermé, figée dans la crainte d’un mot qui me ferait mal, il m’a dit simplement, comme si rien ne fût arrivé :
— Je suis allé pour vous demander une tasse de thé, tantôt, à l’heure du goûter. Mais vous étiez partie !
— J’avais été rejoindre les enfants…
— Oui… c’est ce que je vois… Et ils vous ont accaparée ! Ce sont de petits gourmands… Je voudrais bien avoir été à leur place.
Il caresse la joue ronde d’Hélène qui lui rit du fond de sa capote fleurie. Guy tient ma robe avec un air de ne pas permettre que je m’échappe pour marcher près du nouveau venu.
Et pour la première fois depuis le matin, mon âme douloureuse se détend un peu. Ces trois êtres me donnent de la tendresse, chacun à sa mesure…
Mais Paul nous rejoint. Et je rentre, les laissant tous.
11 août.
Nouvelle dépêche. La cause du duel ? Une discussion d’ordre artistique, après un souper trop arrosé de champagne.
Robert remercie Paul de sa proposition d’aller le trouver. Mais il affirme que le voyage est inutile ; sa blessure est sans gravité et ne demande que du temps pour guérir. Il nous prie tous de ne pas prendre la peine de venir, car il est parfaitement soigné dans la maison de santé où il s’est fait conduire et où il est très entouré. Je suis, en particulier, invitée — en termes affectueux ! — à ne pas m’imposer l’inutile fatigue d’un tel voyage.
Sommes-nous assez désunis ! Autant, certes, que si la loi y avait passé.
Et elle y passera. Cette fois, mon orgueil s’est cabré. L’insulte publique de ce duel a cinglé ma dédaigneuse indifférence.
Quand Robert est parti, j’ai eu, je me souviens, la prescience qu’elle était finie, la comédie de notre vie conjugale, et qu’à son retour, elle ne recommencerait pas. Maintenant, ce m’est une certitude. J’ai compris aujourd’hui que je ne supporterais plus une existence près de lui, que, seul, mon incommensurable détachement m’avait fait accepter.
Si, pour obtenir notre séparation, il faut les révélations auxquelles, jusqu’ici, je me suis farouchement refusée, tant pis !… Je m’y soumets, si, à ce seul prix, je puis n’avoir plus rien de commun avec l’homme qui a fait de moi la solitaire, la désenchantée, la vivante épave que je suis aujourd’hui.
Oh ! oui, maintenant, je la veux, la séparation !… Et non pas seulement pour la volupté d’être libre, pour échapper à l’équivoque frôlement de nos deux existences… Mais pour ma dignité de femme. Trop longtemps, j’ai eu, devant le monde, un misérable personnage d’épouse complaisante ou aveugle. Bien peu, sans doute, ont deviné « d’épouse méprisante ». Ah ! comment ai-je pu m’y prêter trois années !
12 août.
Ce matin, autre dépêche rassurante, à mon adresse. Je l’ai lue comme s’il se fût agi de n’importe quel étranger. Tant mieux si son état lui paraît satisfaisant ; s’il est soigné à merveille et à son gré… Cette histoire ne me touche plus en rien.
Devant la résolution qui, impérieusement, s’est imposée comme la nécessité même, j’ai retrouvé un calme tel, que je m’étonne presque du torrent d’émotion qui m’a ébranlée toute, parce que mon ex-mari a joué sa vie pour garder une maîtresse très chère.
Je veux oublier ces dernières journées, retrouver l’ardente douceur des autres, reprendre ma vie où elle s’est arrêtée quand, par hasard, j’ai ouvert le journal qui m’a appris… Je veux… ah ! comme je veux !… sans me soucier de l’avenir, jouir des derniers jours où mon ami sera près de moi. Et depuis hier, je ne l’ai pas vu. Est-ce discrétion ?… Est-ce mon air, l’autre soir, qui l’a écarté ?… Est-ce… Quoi ?… Je ne sais…
Mais lundi, dans cinq jours, il doit partir. Et je voudrais tant recevoir, de lui, encore un peu de joie…
13 août.
Aujourd’hui encore, il a été invisible. Je l’ai rencontré comme je revenais d’une course avec Marinette. Il nous a dit avoir passé la journée à Pontresina en compagnie d’un ami anglais, arrivé depuis peu à Saint-Moritz ; et il s’est dérobé quand Marinette lui a demandé s’il viendrait à l’hôtel, ce soir.
Moi, je n’ai rien dit. Je ne devais même pas avoir l’air d’écouter ; je regardais, indifférente, le défilé des passants… Et tout bas, en mon cœur, je me demandais ce qu’il avait, les traits durcis par je ne sais quelle préoccupation, par je ne sais quoi de résolu, de presque inflexible. Avec moi, il était tellement autre, correct jusqu’à paraître cérémonieux.
Je n’ai pas semblé m’en apercevoir. Mais après quelques phrases banales, sur un bref adieu, je les ai quittés, Marinette et lui.
14 août.
Il m’évite, je n’en puis plus douter. Et les heures passent. Et il va repartir… Et je vais retrouver l’isolement… Et si nous nous séparons ainsi, ce sera bien fini notre belle amitié… Qu’a-t-il ?…
M’en veut-il de l’avoir laissé à l’écart pendant les mauvaises journées que je viens de vivre ? Il ne sait pas, c’est vrai, que toute épreuve réveille ma sauvagerie. Même enfant, je prétendais porter seule, en silence, ma peine ou mon mal, dans une farouche crainte de la pitié.
Son attitude nouvelle ressuscite l’orgueil qui m’enveloppe sous un impénétrable voile. Dans les rares instants où le hasard nous a rapprochés, depuis hier, j’ai été, je le sentais, railleuse, agressive, alors qu’en mon cœur je le suppliais de ne pas me faire mal, de redevenir ce qu’il était…
J’apprendrais qu’il est parti, sous un prétexte, sans même me dire adieu, je n’en serais pas surprise !…
15 août.
J’avais refusé de dîner chez Marinette qui, tout à fait rassurée sur le sort de Robert, avait, ce soir, cercle « intime »… Or, j’ai expérimenté comment elle conçoit l’intimité ; et, en ce moment, j’ai une terreur presque maladive du monde et de sa curiosité à mon endroit.
Je regagnais l’hôtel par le chemin du lac, l’âme si meurtrie que même l’apaisante douceur du crépuscule n’avait plus sur elle sa puissance de baume. Ah ! quelle angoisse cachait mon air de promeneuse, alors que j’avançais, lente, sous les arbres, les yeux errants sur le lac d’eau sombre.
Brusquement, à un détour, je me suis trouvée face à face aveclui, Meillane, qui venait en sens contraire.
Tous deux, nous nous sommes arrêtés, sans un mot, sans même nous tendre la main ; je me le rappelle maintenant. Mais nos regards s’étaient jetés l’un vers l’autre. Un silence de quelques secondes.
Puis, une exclamation a jailli de mes lèvres qui tremblaient, avant que ma volonté les eût closes :
— Nous ne sommes donc plus amis ?
— Qui peut vous faire croire cela, madame ? Oh ! je suis toujours à vous, bien à vous !
Il s’est arrêté ; mais il continuait à me regarder avec une expression que j’ignorais dans ses yeux, une sorte de sévérité âpre et ardente, — tant d’amertume aussi !…
Et ainsi, il ressemblait si peu au Meillane de Samaden, que la terreur du « jamais plus » m’a mordu le cœur. Alors, sans me comprendre, lui que j’avais cru mon ami, il m’abandonnait à l’heure même où j’aurais eu tant besoin de le trouver ?… Il ne le devinait pas, lui si clairvoyant !
Ma peine a été si forte que j’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je me suis détournée vite, me reprenant à marcher.
Il m’a suivie. Mais il se taisait comme moi qui avançais lentement, écrasée par une lassitude découragée. Je devais avoir le visage dur que me donne une souffrance que je ne veux pas avouer.
Nous avons ainsi fait quelques pas dans l’allée presque déserte, où nous croisions de rares promeneurs. Puis, tout à coup, dans une irrésistible soif d’atteindre sa pensée qui se dérobait, j’ai interrogé brusquement :
— Vous avez appris que, là-bas, mon mari s’est battu parce qu’un Yankee prétendait lui disputer sa maîtresse ?
— Oui, j’ai appris ce duel…
Son accent est bref. De nouveau, il se tait. Et c’est moi qui continue :
— Vous avez appris… Et vous me méprisez d’accueillir sans plus de colère la nouvelle injure qui m’est faite ?
Il ne répond pas aussitôt et je devine que, me sentant toute frémissante, il hésite sur les mots qu’il peut me dire.
Mais j’insiste. Cette barrière de silence entre nous m’est devenue intolérable.
— Vous ne me répondez pas ; pourquoi ?… Je veux savoir… Même si c’est du mal de moi que vous pensez !
— Penser du mal de vous, madame ? De quel droit me permettrais-je de blâmer ou d’approuver… quand j’ignore ?… Vous seule pouvez être juge de la conduite à tenir en cette circonstance.
Il a parlé presque gravement, avec la même réserve froide qu’il aurait montrée à une étrangère dont les faits et gestes ne peuvent en rien le toucher.
Pourtant ce qu’il vient de dire, c’est, j’en ai la certitude, la conclusion d’une ardente discussion soutenue avec lui-même. Rebelle à tous les compromis, son intransigeante droiture n’admet pas mon attitude désintéressée, devant l’acte de mon « mari ». Aussi, il n’a pas eu un geste même de protestation quand je lui ai dit qu’il me méprisait !… Et je jette, vibrante d’amertume :
— Vous ne me jugez pas, soit ! Mais vous répudiez une amie dont les chroniques médisantes racontent la dernière mésaventure, ces jours-ci ! Et, tout bas, vous pensez qu’après tout, je recueille ce à quoi je me suis exposée en acceptant une situation… que vous connaissez, comme tout Paris !… et que vous condamnez !
— Dites plutôt que je ne comprends pas comment vous, vous si vraie, vous avez pu l’admettre ! Pour quelles raisons ?… Ah ! que de fois je les ai cherchées, ces raisons, en arrivant à me demander si, tout simplement, elles ne se résumaient pas en une seule…
Dans sa voix gronde une violence passionnée. Il est disparu, le Meillane « lointain » qui, tout à l’heure, m’a abordée ! Je répète :
— En une seule ? laquelle ?… Dites, j’ai le droit de savoir, puisque je suis en jeu ?
— Vous voulez savoir ?… Eh bien, la vérité, la voici… et pardon si je vous offense. A force de chercher à déchiffrer l’énigme que vous êtes, j’en suis venu à me demander si, en dépit des apparences contraires, vous n’étiez pas de ces femmes qui aiment toujours, malgré tout, l’homme à qui elles se sont données… Et depuis deux jours, la question me hante de nouveau. Et je vous fuis… tant je redoute que vous m’apportiez la certitude qui me serait un supplice…
Je le regarde ; un éclair doit flamber dans mes yeux :
— Quelle certitude ?… Que j’aime encore Robert ?… Comment ! vous avez pu supposer cela ? Oh ! pour quelle créature m’avez-vous prise ? Et comment avez-vous pu, me croyant capable de cette bassesse, m’appeler votre amie ?… Jamais je n’aurais imaginé que vous m’estimiez si peu !…
Il m’arrête avec une autorité frémissante :
— Ne dites pas de pareilles folies !… Je vous l’ai prouvé, à un point… que moi seul, je connais, il est vrai…, quel respect j’ai de vous !
Il a raison. Jamais il ne m’a dit un mot qui me rappelât que j’étais une femme que nul ne protège. Ce qu’il a pu souhaiter de moi — car il est homme… — il a eu la délicatesse généreuse de ne pas me le laisser entendre.
Et ma révolte s’apaise. Je sens mourir ma résolution, obstinée de silence. Il l’a bien gagné, de savoir le premier ce à quoi je suis résolue pour l’avenir.
Une lente aspiration d’air dans ma poitrine haletante, et je reprends :
— Vous avez raison de ne pas me mépriser, car je ne l’ai pas mérité, dans le passé… Et dans l’avenir, même les apparences ne seront plus contre moi…
— Quoi ?… Que voulez-vous dire ?
— Une chose très simple, ceci… Quand vous serez au Canada, vous apprendrez un jour, le plus prochain possible, que je ne dépends plus que de moi-même… Que la loi, à son tour, nous a séparés, Robert Doraines et moi.
J’entends une exclamation sourde déchirer ses lèvres :
— Vous voulez le divorce ?
— Séparation, divorce… Peu m’importe. Je veux n’être plus jugée… comme vous m’avez jugée !… Je veux le droit de vivre, loin d’un homme qui ne m’est plus rien !…
— Pourquoi ?…
L’étrange question… L’étrange accent de cette voix, qui fait un cri de la question.
— Pourquoi ?… Parce que je n’ai plus le courage… ou laveulerie, de supporter la vie à laquelle le découragement, un découragement infini ! m’a fait consentir depuis trois années… Puisque je n’attends plus rien de l’avenir, qu’est-ce que cela me faisait, de vivre là où ailleurs, du moment que le pacte de notre séparation était bien tenu de la part de Robert ?… Mais maintenant je ne pourrais plus !… Il a eu tort de partir… J’ai réfléchi, beaucoup réfléchi… J’ai connu le bienfait de l’indépendance absolue qui, pour ma dignité, doit être désormais la mienne. Et la solution fausse que nous avions adoptée me paraît si avilissante, que je ne comprends plus comment j’ai pu l’accepter… Quand Robert reviendra, je lui dirai tout cela !
J’ai parlé comme on se délivre d’un fardeau, tout d’un trait, saisie d’une soif de crier ce qui est la vérité ; autant pour moi que pour celui qui m’écoute, je le sens, de tout son être, sa tête hautaine un peu courbée.
Il réfléchit… Oh ! comme il réfléchit !… et je murmure, mes yeux cherchant les siens, troublée par son silence :
— J’ai raison, n’est-ce pas, mon ami ?
Il tressaille. Presque bas, il prononce :
— Ce n’est pas à moi de vous dire que vous faites bien…
Il a ce même étrange accent, jamais entendu dans sa voix ferme, et que je ne cherche pas à m’expliquer… Mais les yeux ont le regard des meilleurs jours, le regard qui m’a ressuscitée… Et je sens sourdre, en mon cœur, la source vive d’une joie qui m’envahit, comme monte la mer. Je me remets à marcher, lui à mon côté. Avec une confiance d’enfant qui se sent très chère, je prie :
— Alors, si je fais bien, ne me montrez plus une figure sévère. Redevenez l’ami que vous étiez ! Laissons tomber derrière nous les choses cruelles !… Il reste si peu de jours avant votre départ ! Faites-les moi très doux, je vous en supplie. Il faut que j’y puise de la force pour après… quand je serai seule à supporter…
Du même ton bas et vibrant, il murmure :
— Ma chère, très chère petite amie, si vous avez un peu besoin de moi, est-ce que jamais j’aurai le courage de vous quitter !
— Il le faudra bien…
Je m’arrête court, car ma voix s’altère. Mes nerfs ont eu trop de secousses depuis quelques jours !
Je suis lasse, oh ! que je suis lasse ! Je voudrais me reposer dans ce silence, devant ce lac paisible, sous le large ciel couleur de mauve et d’or, blottie contre le cœur qui veille sur moi… Et oublier passé, avenir, tout, oh ! tout ce qui n’est pas la douceur de me sentir protégée !
Mais c’est impossible, cela.
D’ailleurs, pour m’obliger à la correction, voici que je suis revenue devant mon logis où nous a conduits notre marche inconsciente. Des groupes sont là, sur la terrasse, dans le parc, qui nous voient, nous observent, tirent leurs déductions.
Et cette attention que je devine, rappelle aussitôt ma réserve en déroute. Je redeviens une dame très correcte. Je tends la main à Meillane, d’un geste d’adieu.
— Petite amie chère, vous ne voulez pas que nous nous quittions déjà !
Je souris de son accent indigné.
— Il est très tard !… Entendez-vous sonner la cloche du dîner ?
— Qu’est-ce que cela vous fait ?… Vous avez si faim ?
Cette fois, je ris tout à fait du contraste entre cette prosaïque question et nos précédentes paroles.
— Non ! je n’ai pas si faim !… Un peu seulement parce que je suis contente que vous ne soyez plus fâché après moi ! Mais demain, nous nous retrouverons !
— Bien entendu !… Car nous avons encore beaucoup de choses à dire…
De nouveau, l’accent qui m’étonne.
— Demain, je veux votre journée… Laissez-moi vous emmener hors d’ici… où vous aimerez… A la Maloja ?… Voulez-vous ?
Oh ! la tentation ! Mon cœur a un sursaut d’allégresse et de désir si violent, que je reste silencieuse, effrayée de ce désir et de cette allégresse. Il serait fou de consentir… Et pour tant de raisons ! Mais d’ordinaire, je ne me préoccupe pas ainsi de la convenance de mes actes…
Il lit mon hésitation dans les prunelles troublées que je lève vers lui. Et avec un singulier mélange de volonté et de prière tendre, il insiste :
— Ne dites pas non, mon amie…, pour notre dernière promenade, sans doute.
La dernière, c’est probable, oui. Pourquoi alors tant de vaine prudence ! J’aurai bien le temps d’être sage !
Et mes incertitudes ne sont plus que des feuilles mortes qui tombent. Et je dis « oui ».
16 août, minuit.
Y a-t-il sous ce toit qui nous abrite, tous passants dans la montagne, une autre créature qui, ce soir, ait contemplé la nuit avec les yeux extasiés qui sont les miens ?
Ai-je rêvé ?… Ou bien est-ce dans une réalité divine que le bonheur m’a tout à coup montré son visage oublié ?
Ai-je rêvé que, fidèle à la promesse qui m’avait été arrachée, j’étais ce matin, à l’heure convenue, devant la voiture de poste qui devait nous emporter à la Maloja ? Car un réveil de mon expérience me faisant redouter la douceur du long tête-à-tête dans l’intimité d’une voiture, j’avais exigé que nous prenions la « poste » de Chiavenna où nous étions en société nombreuse.
A son tour, il avait cédé… mais retenu les places qui nous mettaient hors de la bande des touristes italiens, allemands, anglais qu’emmenait la pittoresque voiture ; pareille à quelque berline du siècle passé, avec sa caisse couleur de paille et ses coussins de velours pourpre.
Et dans l’éblouissant matin que le soleil sablait d’or, nous sommes partis, ébranlant les vieux pavés du pas de nos quatre chevaux dont les grelots sonnaient, dans l’air vibrant de clarté.
Nous avons dévalé la côte qui descend vers le lac. Nous avons laissé, derrière nous, sa fluide émeraude où les arbres allongeaient leurs ombres, et pris la route qui s’ouvrait comme un chemin de lumière, sur la rive de l’Inn, bondissante sous l’écume, à travers des plaines de velours.
Alors le rêve m’a envahie. Du plus profond de mon cœur, ainsi que d’un abîme, est montée la volonté souveraine de m’enfermer dans le présent qui m’apportait une béatitude inouïe et faisait de moi — pour quelques heures ! — ce que, jamais plus, je n’aurais cru pouvoir être, une femme heureuse. Oui, follement heureuse parce qu’elle oubliait !…
De tous les êtres, un seul existait pour moi, qui lui aussi, en ce matin radieux, appartenait tout entier à une créature unique.
Oh ! comme la certitude m’en pénétrait, sans que nous eussions prononcé un mot qui en effleurât même, le secret ! En ce premier moment, le sentiment de sa présence me suffisait ; et aussi la pensée que, pendant des heures, nous allions être seuls, parmi des inconnus, dont j’entendais, ravie, le langage étranger. Car ces mots que je ne comprenais pas avivaient ma conscience d’être bien isolée avec mon ami. Aussi, quels trésors de sympathie je déversais sur le vieux couple allemand et sur le jeune couple italien — très amoureux !… — sur trois Anglaises, fraîches et garçonnières qu’accompagnaient de robustes jeunes hommes qui lançaient joyeusement la fumée de l’inévitable pipe à travers l’atmosphère de cristal bleu. Ma lassitude, que la nuit, à peu près sans sommeil, n’avait pu dissiper, se laissait bercer par la course rapide des chevaux, par la brise qui fouettait mon visage, par la changeante vision du décor merveilleux. Avec les prairies, les forêts de sapins, déchirées sur des vallées souriantes. Des lacs verts, des lacs bleus, d’une limpidité prodigieuse, à peine ridés d’ondulations nonchalantes, pailletés d’aigrettes qui scintillent sur le reflet sombre de la montagne boisée, sur le reflet d’argent des crêtes de neige.
Nous parlons très peu. Mon ami, je le crois bien, se tait pour respecter le silence extasié où je m’absorbe, reposée par le sentiment qu’il est près de moi.
Si une instinctive correction ne m’arrêtait, je glisserais, comme font les enfants, ma main dans les siennes pour sentir sa présence, plus fort encore. Mais, de vieille date, les convenances m’ont disciplinée ; et seulement, je tourne, par instant, la tête vers lui, pour qu’il soit bien sûr que je ne l’oublie pas. Alors je rencontre ses yeux attentifs, songeurs, un peu graves… mais où je lis tout ce que je souhaite pour demeurer la créature enivrée qui se laisse emporter dans une sensation de rêve.
Confusément, en mon âme, telles des ombres sur un écran lumineux, des figures passent, lointaines : père, Marinette, ma petite fille d’autrefois, mes amis parisiens, même mon cruel époux ; et, errant parmi tous, une mince jeune femme aux yeux moqueurs et tristes, au sourire sceptique qui, sous un air de spectatrice indifférente ou curieuse, promène un cœur désespérément triste.
Je la connais bien, cette jeune dame désenchantée. C’est la vraie Viva… Celle qui était hier. Celle qui sera demain.
Mais aujourd’hui, je n’ai rien de commun avec elle. Pour quelques heures, je suis une heureuse qui, jalousement, garde contre les fantômes son fragile bonheur.
A Sils Maria, un arrêt m’arrache à ma songerie. Encore une fois, je me tourne vers lui, un peu confuse de m’être ainsi laissé absorber par mon rêve, dont il est l’âme. Et avec un sourire qui demande grâce, je prie :
— Ne me trouvez pas bien impolie de causer si peu ! Mais mon « moral » est un convalescent, au sortir d’une crise… Et, vous savez, les convalescents sont des égoïstes, ils ne songent tout d’abord, paresseusement, qu’au bien-être de retrouver la saveur de la vie…
— Je sais… Je sais… Ne vous préoccupez pas de moi qui suis, ce matin, un mortel privilégié…
Lui aussi…
— … Et soyez comme il vous est bon, ma précieuse petite convalescente… Pour parler comme vous ! Car vous n’avez pas du tout une mine de convalescente !… Vous avez l’air d’une gamine très fraîche…
— C’est la brise !
— Ah bien, alors, madame, que votre coquetterie rende grâce à la brise.
Quelle vivacité joyeuse il y a dans sa voix et… d’affection dans les yeux qui me contemplent !
— Vous n’avez pas trop chaud ?… Vous êtes bien ?
— Oh ! oui, si bien !… Cette lumière est idéale ! C’est celle de Samaden…
— Ah ! Samaden !… Le bois de mélèzes où je vous ai retrouvée !
Je murmure, songeant :
— Je voudrais encore être à ce jour-là !
— Pourquoi ?
— Parce que c’était un commencement. Le commencement du bon rêve. Maintenant c’est la fin !
— Ne parlez pas de « fin »… Entre nous, c’est un mot qui ne peut plus exister.
Ce qu’il dit là est si vrai ! Oui, la vie va nous séparer. Mais le lien, le cher lien ne se brisera pas, tissu par ce qu’il y a vraiment de meilleur en nous.
Un des premiers soirs où nous ayonsbiencausé, il m’a dit, parlant de sa mère : « Même de loin, nous sommes unis. » Je la comprends maintenant cette parole qui, alors, m’avait paru un peu vaine. Même séparés, nous resterons sûrs l’un de l’autre, avec le bienfaisant orgueil d’avoir pu n’être que desamis!
Et cette certitude me pénètre d’une joie telle, que le charme du silence rompu, je me prends à causer, gaie comme jamais, certes, il ne m’a encore vue, après qu’une exclamation — combien sincère ! — m’est échappée :
— C’est délicieux, que vous m’ayez emmenée… je devrais direenlevée, ce matin !
— Vous êtes contente de votre promenade, petite amie chère ?
— Oh ! oui, si contente !… Et vous n’imaginez pas combien il y a de temps que j’ai pu rien dire de pareil !…
D’un geste rapide, il saisit ma main, la porte à ses lèvres et la laisse retomber. Tout cela si spontané que nous en sommes stupéfaits l’un et l’autre, et nous nous mettons à rire.
— Vous allez me compromettre, monsieur mon ami !
Mais il ne se trouble pas et secoue sa tête volontaire :
— Non !… Personne ne songe à nous. Tous sont occupés d’eux-mêmes !
— Parfait, alors !
Et jusqu’à la Maloja, nous sommes gais autant que le groupe des jeunes Anglaises et desboys, dont les rires fatiguent le vieux ménage allemand et troublent les amoureux italiens.
Pourtant je n’ai plus vingt ans comme ces gamines ; et je n’ignore pas que ce jour doit demeurer unique…
Les chevaux s’arrêtent. C’est la Maloja, la Maloja sauvage ; les cimes écrasantes qui se hérissent les unes derrière les autres et enserrent l’horizon ; les bois accrochés à leurs pentes ; la route, toute blanche du soleil de midi qui s’enfonce, vers l’Italie, dans le noir défilé des sapins.
Autour de nous s’ébroue la foule des touristes, assaillis par les guides, par les portiers des quelques hôtels, qui distribuent leurs menus.
Mon Dieu, est-ce que, dans cette réalité, je vais me réveiller ?
Mon ami doit penser comme moi ; sans conviction, il me demande :
— Désirez-vous déjeuner maintenant ?
— Oh ! non !… Je vous en supplie, fuyons tous ces gens… Allons où nous pourrons mieux savourer cette beauté !
— Venez alors, mon amie.
Et nous partons vite, par un sentier qui, à travers les pins, coupe la nappe rose des bruyères.
Mais, brusquement, nous sommes devenus graves. Nous ne causons plus. Il y a trop de silence autour de nous… Dans cette solitude, allons-nous pouvoir taire encore ce qu’il ne faut pas dire ?…
Dans un éclair, je conçois la folie de cette promenade solitaire avec l’homme qui m’a réveillé le cœur ; et sous ma capeline fleurie, je penche la tête, comme s’il était trop lourd, — lourd de quoi ?… — le regard dont je me sens enveloppée par celui qui marche, sans parler, derrière moi.
Soudain, je m’arrête court. Devant nous, c’est l’abîme, défendu par un parapet de bois ; c’est le ravin gigantesque où s’engouffre un chaos d’arbres et de roches… Tout autour, les cimes géantes, fuyant à l’infini, marbres d’ombres de velours, leurs déchirures ouvertes sur des lointains de pastel.
Et puis le silence. Un silence formidable ; mais aussi un silence vivant, où vibrent des bruissements d’insectes, des vols d’oiseaux, la houle de la brise dans les sapins, le craquement sec des branches incendiées par le soleil… Et sur mon visage, le souffle qui sent l’herbe brûlante, la résine, la neige, les fleurs sauvages…
Il m’a rejointe avec une exclamation :
— Oh ! prenez garde, ne vous penchez pas ainsi !
J’entends ma voix prononcer presque bas :
— Ne craignez rien. Jamais je n’ai le vertige…
— Soit !… Mais vous me faites peur. Donnez-moi la main.
J’obéis sans tourner la tête vers lui. Loin devant moi, je regarde.
Je regarde, non pas seulement avec mes yeux, mais avec mon âme, avec tout ce qu’elle enferme de plus profond, tout ce qui frémit en elle d’amertume, de regret désespéré, de passion vaine…
— Oh ! vous pleurez !… Pourquoi, mon amour ?
« Mon amour »… Tout mon être tressaille. Mais je ne suis pas surprise. Je le savais bien que j’étais son amour…
Sans un mouvement, je laisse la brise emporter les larmes qui ont roulé sur mes joues.
— Cette beauté me fait mal ! Elle me donne, trop forte, la soif des bonheurs impossibles…
— Moi aussi, j’ai soif de bonheur… Mais… peut-être suis-je bien audacieux, le bonheur que je rêve ne me paraît pas impossible à atteindre…
Je ne bouge pas. Sur le parapet de bois, je vois trembler ma main libre, où les bagues flambent au soleil.
Et la voix ardente continue :
— Viva, mon bonheur, c’est vous… Il me fautvous… Viva, vous le savez, que je vous aime ?
Lentement, j’incline la tête.
Cela aussi, je le savais… Mais après ?… Comment m’aime-t-il et qu’attend-il de moi ?… Ce que souhaitaient les autres qui m’ont fait entendre la litanie d’amour ?
Encore une seconde de silence… Et il finit :
— Viva, il faut que vous soyez ma femme.
Sa femme ! Oh ! mon cher ami, c’est sans mensonge, sans mystère qu’il me voudrait à lui !
Un torrent de joie jaillit en moi, qui bondit pour m’emporter. Où ?… Mais la prisonnière que je suis sent tout de suite la chaîne.
— Je ne suis pas libre !
— Pas encore !… Mais vous allez le devenir, mon cher amour. Hier, vous m’avez dit que vous le vouliez… Et c’est pourquoi, maintenant, j’ai le droit de vous supplier de vous confier à moi pour l’avenir…
Un cri me monte du cœur :
— Pour l’avenir ?… Est-ce que je puis avoir encore un avenir ?… Mon ami, ô mon ami, c’est insensé, ce que vous voulez là !… Et c’est l’impossible !
— L’impossible ? pourquoi ?… Vous m’appelez votre ami, c’est que vous me donnez de la foi et de l’affection. Et moi, je vous aime tant, Viva, que vous finirez bien par me donner aussi de l’amour !
Une seconde, mes paupières s’abaissent sur des yeux de créature éblouie… Au plus intime de mon âme, je regarde…
Puis, tout haut, je songe, lentement, la voix brisée par les coups haletants de mon cœur :
— Mon ami, vous m’êtes cher comme personne au monde ne l’était plus… comme jamais je n’aurais imaginé que quelqu’un pût l’être encore… Mais… mais je ne veux pas, je nepeuxpas recommencer la vie que vous souhaitez, vous qui êtes jeune…
Il m’interrompt d’une exclamation de moquerie tendre :
— Plus vieux que vous, madame.
Mais je secoue la tête, sans sourire.
— Non, pas plus vieux, car vous n’avez pas connu des années pareilles à celles que j’ai traversées… Elles comptent double, triple, celles-là ! Peut-être, oui, mon visage est jeune encore. Mais mon cœur ne l’est plus. Trop d’empreintes douloureuses l’ont marqué à vif.
— Mon amour, il faut m’accorder la joie de les effacer. Peu à peu, vous oublierez et vous guérirez… Et je vous le jure, j’arriverai à faire de vous une femme heureuse !
Une femme heureuse !… En cette minute, je le suis divinement… Mais pour combien de temps ! Un obscur instinct me clame sans pitié que ce bonheur inouï sera un éclair…
Et des mots me viennent, imposés par je ne sais quelle puissance supérieure à ma volonté qui s’élance vers le bonheur réapparu…
— Restez mon ami… Aimez-moi beaucoup… très fort… toujours. Mais n’amenez pas dans votre vie la créature désabusée que je suis. Ce n’est pas une femme comme moi qu’il vous faut, mais une jeune fille, unevraiejeune fille…
Je m’arrête. Lointain, dans mon souvenir, a passé le visage de cette exquise Marie-Reine dont la jeunesse m’a frôlée un instant.
Puis, la vision s’efface, car la voix chère me répond :
— Viva, aucune jeune fille ne pourrait être ce que vous êtes pour moi. Ne le sentez-vous pas, ma bien-aimée ?… Je vous veux telle que je vous ai connue.
— C’est-à-dire… comment ?…
Il sourit et m’attire doucement, ma main toujours serrée dans la sienne :
— C’est-à-dire… douloureuse… sceptique… tendre… rieuse quelquefois… capricieuse souvent… et toujours attirante à donner le vertige aux plus solides ! Viva chérie, j’accepte les souvenirs, les meurtrissures, les empreintes que garde votre pauvre cœur… Viva, petite adorée, ayez confiance… J’essaierai de vous donner tant de bonheur que vous ne vous rappellerez plus le passé… Vous serez une Viva nouvelle, la mienne, ma Viva… Dites, vous voulez bien me permettre de tenter cela ?…
— Ah ! je ne sais plus ce que je veux, ce que je crains, ce qui doit être… Je ne sais plus qu’une chose. C’est qu’à moi, l’isolée, un cœur est venu qui ne me trahirait jamais, qui m’offre le repos, la chaleur, la lumière ; qui m’offre un trésor sans prix, l’amour rêvé jadis par ma jeunesse.
Et vaincue, — pour un jour, du moins, — je me laisse envelopper par le bras qui m’attire. Du mouvement qu’appelait ma faiblesse, j’appuie, apaisée, ma tête sur la virile épaule ; et mon regard se lève vers ce visage où les yeux me contemplent avec une passion grave et fervente. Il se penche ; dans ses prunelles, j’aperçois, à travers une brume humide, mon image toute petite…
— Viva adorée, donnez-moi ici le baiser de nos fiançailles…
Je tressaille… Voici des années que des lèvres n’ont touché les miennes. L’onde du souvenir monte en mon cœur et fuit… Un frisson secoue tout mon être… Mais je ne me défends pas… Et la caresse frôle mes paupières, mes joues, puis descend… Et les lèvres tendres, fermes, ardentes, se posent sur ma bouche, en un baiser profond, pareil à un sceau…
… Un bruit de voix tout à coup nous ramène à la notion du réel. Des promeneurs viennent. Nous nous écartons d’un élan si vif qu’aussitôt nous nous regardons en riant. Mon visage est brûlant ; mais lui est pâle, avec des prunelles où flambe une lueur.
Et je lui glisse, malicieuse :
— Vous aviez dit un baiser et…
— Et vous croyez qu’il y en a eu plusieurs ?
— Je n’ai pas compté…
Les promeneurs surgissent ; ce sont les jeunes Anglaises de ce matin avec leur escorte deboys.
Peu nous importe. Nous sommes très corrects, des touristes qui contemplent le paysage. Ils saluent. Nous aussi. Leurs voix trop timbrées sonnent joyeusement, en éclats qui nous mettent en fuite. Et revenu sur terre, mon ami me dit, un peu confus :
— Il doit être affreusement tard… Petite Viva, vous devez mourir de faim. Pardonnez-moi et… venez déjeuner.
Déjeuner, soit. Qu’est-ce que cela me fait, d’aller ici ou là, emmenée par lui ?…
Nous avons déjeuné tous les deux seuls, en vrais amoureux, sous la pergola désertée par les touristes cosmopolites qui avaient — les charmantes gens ! — terminé leur repas et arpentaient les sentiers que brûlait maintenant le soleil, haut en plein ciel.
Ensuite, une après-midi merveilleuse. Sans y prendre garde, nous avons laissé passer les « postes » pour le retour. Et, très difficilement, mon ami découvre la voiture qui ramène une Viva nouvelle ; dans le beau crépuscule violet, nacré de rose et d’or… Une Viva qui ose regarder vers l’avenir avec une foi victorieuse ; son scepticisme vaincu par les mots qui sonnent en son cœur comme une promesse : « Ayez confiance, mon amour. »