18 août.
Le rêve est fini.
C’est bien vrai. Il m’a quittée.
Pourquoi l’ai-je laissé partir ? Jamais plus, peut-être, nous ne retrouverons des jours pareils à ces derniers que nous venons de vivre… Où j’ai été vraiment sa Viva ; celle que son souverain amour a créée ; qui se livre à lui avec une confiance absolue, avec un cœur nouveau que nul n’a possédé, qu’il a délivré des doutes, des craintes, des souvenirs mauvais… Et pourtant un cœur qui sait… Comme savent la pensée, l’âme de femme que je lui apporte, tels qu’il les veut, ayant connu tant des saveurs, des parfums, des poisons de l’arbre de vie.
Près de lui, j’oubliais cette science dangereuse, purifiée par la source où il me faisait boire. Ah ! quel gouffre entre mon ivresse affolée de jeune épouse et le sentiment si profond, presque grave que, recueillie, j’enferme en moi aujourd’hui, comme les croyants gardent leur Dieu.
Mais il est parti.
Une seconde, j’ai eu la tentation lâche de le retenir. Un cri involontaire m’est venu hier, quand, à son adieu, j’ai eu la sensation de l’irrévocable.
— Oh ! pourquoi partez-vous ? Pourquoi me laissez-vous ?
— Mon amour, c’est pour quelques jours seulement.
— Que sait-on jamais !
D’un geste violent, il m’a saisie entre ses bras.
— Viva, que voulez-vous dire ? Est-ce que, moi parti, vous allez vous reprendre ? Est-ce que vous ne m’avez pas promis d’être mienne ?
— Si… Oh ! si !… A jamais, cher, je suis à vous. Mais tant de choses sont entre nous…
— Nous les écarterons… N’ayez pas peur, ma bien-aimée.
Je restais serrée contre lui comme un bébé qui a peur, raidissant ma volonté pour ne pas supplier encore :
— Restez… Oh ! restez…
Heureusement, j’ai pu ne rien dire… C’eût été mal de le retenir, sachant que sa mère le désire près d’elle, — lui, un passant, en France, — au jour d’anniversaire qui réunit tous ses enfants. Un obscur remords fût né entre nous ; chez moi, de mon égoïsme ; chez lui, de sa faiblesse…
Il est parti. J’essaie d’être brave en me répétant — à satiété ! — que dans quinze jours, nous nous retrouverons. Je vais quitter Saint-Moritz à la fin de la semaine prochaine. Je repasserai par Paris — où il sera — avant d’aller m’installer chez père pour septembre et octobre. Là, je suis si libre, que j’arriverai bien à profiter de son dernier mois en France.
Je me dis tout cela… Et parce que je ne sens plus son amour m’envelopper étroitement, mon âme est glacée… Un être dépouillé du vêtement qui lui tenait chaud !
19 août.
Marinette ne s’est doutée de rien. Tous les grelots qui tintent joyeusement dans sa jeune vie font, autour d’elle, trop de bruit pour ne pas la distraire. Et puis, à mon égard, elle n’est plus guère, ma petite enfant d’autrefois, qu’une fugitive visiteuse qui s’arrête avec des mots affectueux — souvent bien quelconques — quand elle sent le besoin de retrouver ma tendresse… O mon petit papillon chéri, vous ne soupçonnez donc jamais tout le bien que vous pourriez faire au cœur de votre « grande » ?
Ce matin, elle est entrée dans ma chambre avec une dépêche décachetée, m’a chaudement embrassée, s’est prise à fourrager parmi mes bibelots, sur la table à écrire. Puis son délicieux visage très rose, elle m’a confié, et ses yeux m’observaient, un peu chercheurs :
— Je viens de recevoir des nouvelles de Bob. Il a dicté une lettre à sa garde, me dit-il. Nous allons l’avoir. Son bras se remet. Il est bien soigné.
— Par la Danaïde…
— Il ne le dit pas… Mais je pense qu’elle vient le voir… c’est bien le moins ! Tu ne trouves pas ?… Puisque c’est par sa faute qu’il a été blessé…
— Évidemment, elle lui doit bien cela !
Ma voix est paisible. Pourtant un choc m’avait atteinte quand Marinette avait prononcé le nom de Robert. Brutalement, je retrouvais la chaîne, un moment oubliée. C’est pourtant vrai qu’aux yeux du monde, j’ai un mari… Et je me considérais comme une fiancée ! Un peu d’ironie avait dû se glisser dans mon accent, car Marinette qui joue avec des bagues, coule vers moi un coup d’œil semi-inquiet.
— Tu lui en veux beaucoup, à ce pauvre Robert ?
— Non, je ne lui en veux pas du tout !
Elle ne peut savoir à quel point je dis vrai ! Lui en vouloir, parce qu’il m’a donné le courage de recouvrer mon indépendance ? Oh ! non, je ne lui en veux pas !
Un instant de silence. Mes yeux suivent les frissons de l’eau verte, sous ma fenêtre.
Marinette s’est levée et, devant la glace, tourmente les cheveux fous qui moussent autour de son front. Puis elle revient vers moi, petit tourbillon parfumé, et me jette ses bras autour du cou. Les lèvres fraîches caressent mon visage de baisers légers.
— Tu es un amour, Viva. Ah ! si tu voulais, comme tu empêcherais bien Bob d’aller attraper des coups de pistolet… bêtement ! pour défendre ou garder une Danaïde !
Encore une minute de silence. Par delà le lac étincelant, mes yeux, ceux de l’âme, aperçoivent les cimes de la Maloja…
— Oui… Mais je ne le veux pas… Je ne le veux plus. J’ai essayé autrefois ! Il y a longtemps… longtemps ! La Viva qui l’a tenté en ces jours lointains n’existe plus du tout. Celle d’aujourd’hui, petite Marinette, ne désire plus que sa liberté, sa liberté complète !
Encore un coup d’œil, un brin embarrassé, de Marinette. Puis, bien innocemment, j’en jugerais, elle s’exclame :
— Tu vas t’ennuyer sans Meillane. Vous étiez si amis ! Paul, le sage Paul, prétend que ça vaut mieux qu’il soit parti, car tu aurais fini par être compromise. Il m’a bien amusée avec sa réflexion !
Ici, je juge prudent d’entraîner Marinette hors de ce délicat terrain ; et j’interroge, sûre du succès de ma diversion :
— As-tu des nouvelles de ton amie Valprince ?
L’effet est instantané.
— Oui, ce matin même. Une lettre délicieuse !
Robert, sa fâcheuse aventure, Meillane, moi, nous nous évaporons littéralement du cerveau de Marinette. Et malgré mes dénégations, il me faut entendre différents passages de ladite lettre.
— Tu vois quelle femme exquise elle est !… Comme toi !
— Plus que moi, certes !
— Autrement, voilà tout…
Je n’insiste pas et bientôt Marinette me quitte pour une petite flânerie avant le déjeuner.
Je reste à songer. Devant ma fenêtre, j’entends jouer les enfants sous la garde d’Agnès ; et jusqu’à moi montent la voix d’oiselet d’Hélène, le timbre plus masculin de Guy.
Pourquoi Marinette m’a-t-elle si bien rappelé que je suis toujours en puissance de mari ? Que de mois vont passer avant que je sois délivrée ! Et d’autres mois encore, avant que je puisse être emportée, devenue son bien, par l’être qui m’a conquise sur moi-même !
Le divorce, je l’obtiendrai… Mais quand ? Attendre, il faut attendre… Et l’avenir, c’est la colline de sable qui s’écroule quand on croit l’avoir gravie.
21 août.
Luiprésent, j’ai pu m’enclore dans le monde enchanté qu’il m’avait ouvert.
Mais maintenant qu’il est loin, je regarde hors de l’éden ; et tout de suite, le vol troublant de mes pensées recommence ; leurs ombres glissent sur mon ciel.
Hélas ! il n’est plus là pour les écarter !
Quand je lis sa chère causerie quotidienne, si vivante qu’elle m’apporte — quelques minutes… — l’illusion de présence, alors la confiance m’apaise, et j’espère… Mais après !… Après, je réfléchis.
Ce matin, il m’écrit :
« Sitôt votre retour à Paris, vous commencerez, n’est-ce pas, mon cher amour, les démarches qui vous libéreront et vous donneront à moi, afin que je puisse enfin vous montrer ce que c’est, une femme adorée. »
Me libérer !… oui.
Et ensuite ?… Ensuite, un jour, il m’emmènera devant un monsieur qui, en vertu des conventions sociales, me conférera le droit de vivre en épouse, légalement, auprès de l’homme que j’aime. Et puis ce sera tout. Cérémonie si puérile et absurde, que je me demande pourquoi m’y prêter et attendre, pour être à lui, la vaine permission octroyée par la loi…
La lecture de sa lettre achevée, il m’arrive de fermer les yeux afin de le mieux voir en mon âme… Est-ce bien moi la moqueuse, la désenchantée, la sceptique qui, avide, recueille ainsi l’onde du bonheur venue jusqu’à elle !
Que de chemin parcouru depuis le soir où il est entré dans ma loge, visiteur inconnu, posant sur moi son vif regard ; où je l’ai accueilli indifférente, sans nulle intuition que c’était ma destinée qui entrait…
Maintenant, j’ai presque peine à retrouver son visage de nos premières rencontres ; un peu froid, un peu impérieux, son allure declubmantrès correct, l’ironie gamine et gaie de son sourire, l’éclat de ses yeux, alors sans caresses.
Ce Meillane-là, c’est celui de tout le monde. Non pas celui que je connais maintenant… Celui de la Maloja !…
Oh ! la Maloja !… Entrerai-je jamais dans le paradis qu’il m’a montré ce jour-là ?… Tant de mois doivent passer encore, avant qu’il ait le droit de m’y emporter ! Et dans cinq semaines, il sera parti…
Il ne sera pas là pour me soutenir dans les heures mauvaises qui vont venir, où il me faudra lutter ; et pour vaincre, dévoiler ma misère d’épouse, revivre les jours torturés d’autrefois…
Quelle femme serai-je après cette épreuve ?
Aurai-je la force de recommencer ma vie, avec un cœur nouveau, oubliant l’amoureuse que je fus jadis pour un autre qui m’a laissé la terreur et le dégoût de l’amour ?…
Oh ! le triste don que je vous accorderai, mon ami, en me confiant à vous, toute meurtrie du mal que l’autre m’a fait !
Que j’ai peur de moi !… Que j’ai peur pour vous !
Là-bas, quand vous serez bien loin, soustrait à l’enchantement par votre nouvelle existence, si vous alliez regretter votre généreuse folie ?
Oui, folie !… Oui, généreuse, oh ! combien !… Ne protestez pas, mon chéri. Car ce n’est pas l’égoïste recherche de votre plaisir qui vous a rendu… ce que vous avez été pour moi, depuis qu’une volonté inconnue nous a rapprochés.
Telle je suis, c’est vrai, je vous ai plu. Mais vous n’avez pas imité tous ceux qui rôdaient autour de mon isolement… Votre promesse d’être seulement « mon ami », vous l’avez bien tenue ! Plus qu’à vous-même, vous avez pensé à moi, ayant pitié de la détresse de mon cœur que vous aviez devinée et essayiez de consoler…
Et pour un homme épris comme, peu à peu, vous le deveniez, c’était très difficile ce rôle que vous acceptiez, justement parce que votre amie vous était très chère — plus que vous-même.
O mon bien-aimé, comment vous remercierai-je assez d’une telle preuve de votre tendresse ! Vous ne soupçonnez pas à quel point je suis fière que vous soyez ainsi. Grâce à vous, je sais maintenant combien il est délicieux d’estimer autant qu’on aime. C’est une joie que je ne connaissais pas !
Mais qu’ai-je à vous offrir pour tout ce que je reçois de vous ? Mon cœur, mes caresses — et mon cruel passé de femme.
24 août.
Hier soir, je pensais ànous, incapable de m’endormir. Une étrange idée, tout à coup, a déchiré le sombre tissu de ma rêverie. Une idée qui m’a secouée d’un sursaut de révolte. Une idée sortie de quelles profondeurs ? « Justement parce que j’aime mon ami du meilleur de mon âme, je devrais me refuser à lui, car je vais lui apporter difficultés et tourments de toute sorte… »
Cela est si évident que ma révolte s’est brisée… Je ne m’illusionne pas ; il lui faudra renverser combien d’obstacles pour faire accepter aux siens, à sa mère, son mariage avec une femme divorcée qui, même pour sa carrière, peut devenir une entrave !
Dans le monde auquel j’appartiens, le divorce est un acte très simple, naturel et logique. Mais dans le sien, fidèle aux principes d’antan, ce n’est qu’un mot. Pour ces gens d’autre race, aucune puissance humaine ne peut délier la femme du serment conjugal. Ma mystique maman aurait pensé ainsi…
Peut-être, moins difficilement, ils admettraient que je devienne sa maîtresse ; la faute alors n’est pas irréparable.
Sûrement, — et je le conçois !… — sa mère a rêvé pour lui une épouse d’autre sorte qu’une femme déflorée par la vie. Certes, je suis ce que l’on appelle couramment une honnête femme. Mais de cette honnêteté, je n’ai pas le droit de me faire gloire ! Si je me suis farouchement gardée depuis notre séparation avec Robert, ce n’est pas souci de la vertu, comme disent les gens sages ; c’est que mes souvenirs suffisaient à écarter l’ombre même de la tentation. Le mariage, tel que je l’ai connu, m’a donné un culte de nonne pour la chasteté. J’en suis sortie avec une soif éperdue de pureté pour mon corps, autant que pour mon cœur. Et ma solitude a été vraiment une eau lustrale, si bienfaisante que, dès lors, d’instinct, j’ai fui tout ce qui ressemblait même à l’ombre d’une souillure…
Mais ce n’est pas de la vertu, cela, puisqu’il n’y a eu dans ma sagesse, ni effort, ni lutte, ni tentation. Je le sais bien que j’ai refusé mon corps, mes lèvres même, simplement parce que les livrer m’aurait fait horreur. Et l’impression est si vivace en moi que, même delui, jusqu’alors… j’aime par-dessus tout la caresse des mots…
Et puis encore, sa mère, il l’a dit devant moi, est une chrétienne fervente. Alors comment, dans sa conscience de catholique, acceptera-t-elle que son fils, son unique fils, vive pour l’amour d’une femme en rébellion avec la loi formelle de sa religion ?… A cause de moi, ils se feront souffrir l’un l’autre, eux en ce moment si unis… Car elle ne sait rien encore, sur ma prière… A quoi bon parler maintenant d’un avenir trop lointain ?
Chez lui, les croyances ont été emportées par le flot. Et puis, il me veut si fort que, pour aller à moi, il les écarterait comme un fétu de paille. Mais… mais ne garde-t-il pas, peut-être à son insu, l’empreinte des enseignements auxquels nos mères ont cru, dociles, et n’éprouvera-t-il pas, je ne sais quel subtil regret d’être contraint de les transgresser ?
Est-ce que moi-même qui me jugeais une affranchie, je ne découvre pas ceci, dont je suis stupéfaite : ce sera pour moi une barrière à franchir, ce divorce qui me sépare de l’Église, à laquelle, pourtant, je me croyais devenue étrangère.
Oh ! le voile noir sur mon ciel ! Jacques, il faudrait votre présence pour l’écarter…
25 août.
Ce matin, Marinette est arrivée dans ma chambre, tandis que, les épaules nues, je finissais de m’habiller, ayant changé de blouse. Et elle s’est exclamée :
— Oh ! Viva, tu es de plus en plus mince ! Sûrement, tu as maigri Est-ce que tu es souffrante ?
— Non, pas du tout, chérie.
— Et puis, tu n’as plus la belle mine de la semaine dernière !
J’ai eu peur de quelque rapprochement avec le séjour de Meillane. Je l’ai embrassée et l’ai distraite par une question ; ce qui n’a pas été difficile. Elle est habituée à ce que, dans nos causeries, nous parlions toujours d’elle, jamais de moi.
Ce que j’ai ?… sans doute, je réfléchis trop !
Elle s’est mise à me raconter, avec une gaminerie spirituelle, toute sorte de menus propos sur les uns et les autres. Je l’écoutais vaguement, indifférente à ces petites histoires qui l’occupaient très fort. Mais ce m’était un bien de respirer sa jeunesse, ainsi qu’un bouquet de roses toutes fraîches.
Elle était dans ses jours de câlinerie tendre. Et elle a prié, au moment de partir :
— Viva, tu vas être gentille, ne pas faire la sauvage, et tu viendras, avec nous, goûter tantôt. Tous te réclament.
Et j’ai promis, pour échapper à ma pensée. Mes souvenirs me brisent.
Maintenant, j’ai peur des longues courses solitaires que j’adorais.
Autant que je puis, je reste avec mes deux petits, me laissant accaparer par leur naïve tendresse qui m’apaise. Mais j’en suis venue à compter les jours qui me restent à passer avant celui où je pourrai me réfugier auprès delui!
29 août.
Tantôt, une découverte dont je demeure bouleversée.
Je m’habillais. J’ai voulu rattacher le ruban qui serrait les dentelles sur ma poitrine. Il avait glissé contre la peau. Comme je cherchais à en saisir l’extrémité, mes doigts ont frôlé ma gorge nue… Et brusquement, j’ai oublié ruban, dentelle, tout… tout ce qui n’était pas un point, une invisible grosseur que ma main venait de rencontrer pour la première fois.
Le cœur soudain battant très vite, j’ai palpé… Sous la peau, qui a toujours sa pâleur nacrée, il y avait, certainement, quelque chose d’étrange, de mystérieux, — non point douloureux.
Devant la glace, dans la pleine lumière, j’ai observé mes deux seins. Ils sont pareils, fermes, ronds… La chair rosée à peine, sur le réseau léger des veines…
Qu’est-ce que j’ai ?… Quel mal inconnu dont l’œuvre jusqu’ici aurait été de me rendre plus mince encore ?…
Des secondes, des minutes, que sais-je ? ont coulé tandis que, obstinément, je considérais ma chair dévoilée, cherchant à en découvrir le secret. Comme la vie y circulait, ardente ! Mes doigts la trouvaient tiède, toute parfumée dans la dentelle ; comme jadis, aux heures où des lèvres gourmandes la brûlaient de caresses…
Alors… quoi ?
Le claquement sec de mon store, battu par la brise, m’a fait relever la tête.
Dans la glace, je me suis aperçue avec un visage de cire, des lèvres graves, de grands yeux de créature épouvantée. Et j’ai eu l’impression d’avoir entrevu un abîme.
A Paris, immédiatement, j’aurais recouru à mon docteur, afin d’avoir une explication… Ici, je ne puis qu’attendre mon très prochain retour en France, et écrire à quelque spécialiste sûr, pour demander un rendez-vous.
Devant cette évidence, je me suis raidie contre mon affolement, bien résolue à en garder le secret.
30 août.
Donc, je n’ai rien dit à Marinette qui s’agiterait de ma révélation, sans m’apporter aucune assistance, physique ou morale. Et puisque je ne peux rien savoir avant quelques jours, j’emploie toute ma volonté à oublier l’inquiétude qui s’est attachée à moi, rude comme un cilice.
Peut-être, après tout, n’ai-je rien qui justifie mon anxiété ? Que de fois, j’ai entendu raconter des histoires analogues à la mienne ; des diagnostics faux de médecins, des erreurs de femmes désemparées qui, pour un bobo, se croyaient perdues !
31 août.
J’ai écrit, afin de m’informer si le spécialiste qui a soigné plusieurs femmes que je connais pourrait me recevoir à mon passage à Paris, demandant que la réponse me soit envoyée chez moi, au Cours-la-Reine.
Car, dans quatre jours, je pars. Les Abriès me précèdent. Ils reviennent des lacs italiens et voulaient m’y entraîner. Ils ignorent le double aimant qui m’attire à Paris.
Marinette exulte ; parce que, à Lugano, elle va retrouver sonâme-sœur. Les Valprince y séjournent, en effet, pour quelques semaines ; et Paul, bien entendu, s’est empressé de satisfaire au désir de Marinette de les aller rejoindre un moment. Ma petite sœur en éprouve une allégresse qui, s’unissant à la liquidation de ses flirts à Saint-Moritz, l’absorbe bien trop pour que j’aie à faire grand effort afin de lui dissimuler ma préoccupation. Il lui suffit pour le moment de trouver en moi la fidèle confidente, à qui elle peut tout dire, et elle m’en témoigne son plaisir avec des mots tendres de petite fille dont je connais maintenant la valeur et qui, cependant, me sont encore doux à entendre.
O Marinette chérie, tu ne sais pas ton bonheur de pouvoir n’être qu’un délicieux papillon, voletant dans la joie !
1erseptembre.
Demain, je pars.
Tous ces jours-ci, j’ai fait le pèlerinage des endroits que j’ai le plus aimés. Mais je ne suis retournée ni à Samaden, ni à la Maloja que je veux conserver, en mon souvenir, comme des visions d’un séjour enchanté où je ne rentrerai qu’aveclui… Si j’y rentre jamais…
Je prends congé des êtres dont l’existence a côtoyé la mienne pendant les semaines qui s’achèvent et que, pour la plupart, je ne reverrai jamais… « Partir, c’est mourir un peu… »
Voici le dernier soir où je regarde, sous la lune étincelante, à travers les vitres, car il fait froid, le beau paysage qui m’est devenu un ami, tant j’ai songé, mon regard errant sur ses lointains, aussi bien dans l’éveil rose du matin que sous le bleu crépuscule.
Que de fois, aussi, j’entendrai la houle du vent à travers les sapins, le bruit frais de l’eau ; l’éclat des jeunes voix, au tennis ; le rire de mes « petits » quand ils venaient jouer sous ma fenêtre…
Et avec quelle mélancolie je regretterai cette musique des sons qui me furent doux…
Ah ! que je supporte donc mal les départs !
Petit pays, perché comme une aire au creux de vos montagnes, par combien de fibres je vous demeurerai attachée !… Cela me fait grand’peine de vous dire adieu…
Oh ! oui, partir, c’est mourir un peu…
2 septembre.
Le train file. Une course vertigineuse d’express. Paris, maintenant, est bien proche… Et je m’aperçois que je ne voudrais pas encore arriver !… J’ai peur de ce que je vais y trouver… Peur de la révélation qui m’attend peut-être. Peur — l’aurais-je jamais cru ? — peur de le revoir, mon ami chéri. Si lui, si moi, nous allions être autres… Si l’enchantement n’était plus…
Alors, pour me dérober à trop de questions inquiètes, je me suis mise à écrire, lasse de la nuit passée sans parvenir à sombrer dans la bienfaisante mort du sommeil. Pourtant, bien résolue à dormir, je m’étais allongée sur ma couchette ; ayant pu être seule dans ma cellule de voyageuse, ma femme de chambre installée dans un compartiment voisin.
Mais, en vain, je suis demeurée immobile ainsi qu’une enfant très sage, m’appliquant à ne pas penser ni à écouter le bruit du train trépidant. Le repos n’est pas venu. J’ai dû subir ce silence de la nuit où l’esprit acquiert une terrible clairvoyance.
Enfin l’aube s’est montrée ! Mes yeux qui songeaient, larges ouverts, l’ont vue apparaître ; laiteuse tout d’abord, puis grise sous la brume de chaleur que le soleil ne pouvait vaincre.
Alors, les fantômes ont reculé. Mais ils m’avaient brisée. Passive, j’ai regardé fuir les villages où la vie se réveillait ; où dans les chemins, déserts encore, marchait parfois, toute menue, la silhouette d’un travailleur matinal. Sous les arbres jaunissants, des cours d’eau paisibles luisaient. Dans les prairies, des vaches paissaient déjà, leurs têtes lourdes relevées un instant au bruyant éclair du train. Par la vitre abaissée, je sentais venir sur mon visage un souffle tiède, un peu humide, qui soulevait mes cheveux ; et quand je renversais à demi la tête je ne voyais plus que l’infini gris de ce ciel de septembre, doucement mélancolique.
Et puis, tout à coup, un choc du train m’a fait heurter ma poitrine, du côté où est l’invisible mal. Je me suis souvenue…
Et pour fuir la hantise ravivée, j’ai sauté hors de ma couchette ; et, activement, je me suis appliquée à réparer de mon mieux les traces de cette nuit d’insomnie. L’eau froide m’a été bienfaisante ; a ramené une onde presque rose sur la peau pâlie, effacé un peu le cerne des yeux. Mes cheveux lissés, tordus sous ma toque soigneusement remise, mon voile ombrant le tout, j’ai constaté que je pourrais affronter le regard de mon ami… s’il me faisait cette surprise de venir m’accueillir à la descente du train, quoique je me sois bien gardée de lui indiquer l’heure de mon arrivée.
Mais mon stupide cœur, trop sensible à toutes les nuances, voudrait qu’il se fût informé et qu’il fût là.
Est-ce ridicule, s’il n’y est pas, une bouffée de froid, je le sens, me gèlera un instant ? Je sais si bien qu’il me trouverait, moi, l’attendant.
2 septembre, 4 heures.
Il y était.
Quand tout à coup, dans la foule des visages tendus vers les assistants, j’ai aperçu sa tête brune, des larmes de plaisir me sont montées aux yeux. Je suis si nerveuse en ce moment !
Malgré la cohue, tout de suite, il avait découvert ma personne menue.
J’ai surpris dans ses yeux un éclair qui m’a fait tressaillir toute. Sa main m’a saisie et attirée hors de la foule, et j’ai attendu les mots dont j’avais soif :
— Ma chérie, ma chérie, ma précieuse petite… Enfin vous voilà !… Mon amour, c’est exquis de vous retrouver !
Oui, c’était exquis… Même au milieu de ces étrangers, même dans ce vilain décor, banal et bruyant ! Vraiment, quelques secondes, nous avons été aussi seuls qu’à la Maloja, devant les montagnes géantes…
Heureusement pour « ma considération » j’ai repris conscience, — grâce au passage d’un chariot de malles ! — que Céline, ma camériste, m’attendait à quelques pas, discrète et curieuse, flanquée de mon sac de voyage.
Bien vite, j’ai pris, pour tantôt, rendez-vous avec mon ami, afin que nous dînions ensemble. Et je l’ai congédié sagement. D’autant que, tout de même, j’avais peur de n’être pas très bonne à voir…
Aussi, revenue dans mon gîte, ravie de me sentirat home, je me suis jetée sur mon lit, derrière mes persiennes closes.
Et, cette fois, vaincue par la fatigue, les nerfs détendus par la joie de l’avoir revu, j’ai dormi plusieurs heures, de ce sommeil sans rêve qui est un baume.
Quand, à la fin de l’après-midi, je vais sortir de chez moi, rafraîchie par le bain, reposée par la longue sieste, habillée avec un soin… d’amoureuse, je serai plus tranquille que ce matin pour rencontrer les yeux de mon ami…
3 septembre.
Peut-être le jour qui commence me tient en réserve une épreuve nouvelle, — à trois heures et demie, j’ai rendez-vous avec le docteur… Mais, du moins, hier m’a donné une soirée de rêve.
Je l’ai retrouvé,lui, à l’extrémité du Cours-la-Reine, comme nous l’avions convenu. Et une auto nous a emportés, d’une allure de vol, vers le petit pays peu fréquenté, sur le bord de la Seine, où nous avions chance de n’être importunés par aucune fâcheuse rencontre. C’était un peu fou, tout de même… mais tant pis… C’était si bon !…
Comme là-bas, à Saint-Moritz, l’inoubliable jour, le couchant était d’or empourpré. Mais sa lumière ne ruisselait plus sur la montagne. Elle errait sur nos douces plaines de l’Ile-de-France, sur l’ondulation paisible de ses collines que voilait la brume, sur l’eau couleur de jade.
Et puis surtout, c’était lui près de moi, si follement heureux, que tout ce qui n’était pas son amour, scrupules, inquiétudes, terreur de demain, tout s’est évanoui de mon cerveau… Pleinement, j’ai voulu jouir de mon trésor… Peut-être pour le dernier soir…
Il faisait nuit, quand nous avons pensé à venir croquer le dîner commandé. Ainsi qu’à la Maloja, nous étions seuls, sur une petite terrasse où la brise détachait des feuilles jaunies qui tombaient avec un bruit de soie froissée. Mon ami s’est excusé de l’insuffisance possible de la cuisine. Je me rappelle que je me suis mise à rire de ses craintes.
Je suis si peu gourmande !… Et puis, je ne pensais guère à ce qu’il voulait me faire grignoter… Nous avions tant à dire, depuis quinze jours que nous étions séparés…
Et, tellement j’étais prise par le sortilège de l’heure présente que, sans effort, j’oubliais mon mal et son départ si prochain…
Après le dîner, un moment, nous avons marché le long du fleuve. Puis nous avons pris une route qui montait entre les arbres, vers le haut du coteau. Mon bras était glissé sous le sien et nous avancions lentement, très lentement… De me sentir ainsi toute seule dans la nuit avec lui, la notion du réel m’échappait ! J’allais, bercée par les noms qu’il aime à donner : « Viva chérie… Petite mienne adorée… Mon amour »…
La route a tourné. Nous étions en haut de la côte. Un souffle plus frais a frôlé ma figure. A nos pieds, dans le creux de la vallée, le sombre ruban de l’eau fuyait, veiné par des sillons de clarté.
Et par delà, c’était la plaine, les silhouettes d’arbres, le lointain confus des bois sous un immense ciel, paisible infiniment.
Vague, le souvenir m’a effleurée de la Maloja éblouissante dans la splendeur de midi. N’était-ce pas meilleur, cette ombre qui nous rapprochait plus encore ?
J’étais serrée contre lui, ma tête sur sa poitrine ; ses baisers caressaient mes cheveux, mes paupières, mais aussi ils brûlaient ma bouche qui s’entr’ouvrait, devenue avide :
Tout bas, son visage penché sur le mien, je l’ai entendu me murmurer :
— Viva, mon amour, je voudrais t’avoir toute à moi…
Haletante, je suis restée silencieuse. Une bizarre image surgissait soudain en mon cerveau, montée de quelle mystérieuse profondeur ? Robert, là-bas, au delà de l’Océan… La Danaïde entre ses bras, comme moi dans ceux de Jacques… Cette femme et moi, toutes deux, nous appartenons, de fait ou de désir, à l’homme qui nous est cher. Et je la jugeais de si haut…
— Viva j’ai faim de toi !…
Quelle prière dans l’accent, d’ordinaire si ferme !… Cette voix basse, brisée, où le désir jette éperdument son appel, je la reconnaissais… Jadis, tant de fois, je l’ai entendue… et écoutée.
Est-ce pour cela qu’en cette minute quelque chose en moi a dit « Non »… Quelque chose me retenait qui m’a fait murmurer :
— Oh ! pas maintenant !… Pas encore, bien-aimé.
J’ai senti se desserrer l’étreinte qui m’enveloppait ; et la voix sourde a dit :
— Alors, chérie, ne me tentez pas ainsi !… Je vous aime trop pour être sûr de ma sagesse…
Mais je ne voulais pas m’éloigner de lui… J’étais si bien dans ses bras, blottie dans son amour. Et, à mon tour, j’ai supplié :
— Jacques, ne me repoussez pas !… Je suis tellement à vous, mon ami chéri… Votre petite chose… Ce soir, laissez-moi être seulement votre enfant… Gardez-moi entre vos bras.
L’étreinte a recommencé forte, douce, tendre. Mes prunelles, alors ont cherché, à travers la nuit, les siennes qui me contemplaient avec le regard que toute mon âme appelait… Mes lèvres tremblantes ont murmuré passionnément :
— Je vous adore, Jacques, mon Jacques !
Des secondes… — ou des minutes… — ont coulé, d’une mortelle douceur. Immobile sur sa poitrine, son bras serrant mes épaules, sa bouche sur mon visage, je sentais, insouciante, monter la vague formidable où sombre toute conscience des êtres, des devoirs, des lois, des choses… Lointaine, pareille à une lueur qui s’éteint, errait à peine encore dans mon souvenir, la pensée que le flot allait m’emporter et je m’abandonnais ainsi… Mais je n’avais plus la force de tenter même l’ébauche d’un mouvement pour échapper…
Quel sursaut suprême de ma volonté qui défaillait m’a tout à coup violemment arrachée de ses bras ?… Comment ?… Pourquoi ?… Je ne sais pas… Mais vite, vite, je me suis enfuie, descendant la route.
J’ai entendu son appel frémissant :
— Viva ! Viva ! Pourquoi partez-vous ?
Je ne me suis pas arrêtée…
Seulement, en quelques minutes, il m’avait rejointe. Ses mains ont saisi mes poignets d’un geste de maître, vif à me les briser.
— Oh ! Viva, Viva, pourquoi vous enfuir ainsi ?… Me croyez-vous un voleur, qui prendrait de force ce qu’on lui refuse ?…
Ses yeux étincelaient. Une révolte indignée martelait ses paroles.
Je l’ai regardée avec toute mon âme :
— J’avais peur denous, mon bien-aimé !… Je ne veux pas être votre maîtresse… Je ne veux pas ! Oh ! je ne veux pas !…
Sa main a cessé d’être rude sur mes poignets. Il a répété tout bas :
— Non, je ne vous aurais pas prise malgré vous, mon amour… Mais devant la tentation, vous dites vrai, qui peut être sûr de sa volonté… Je me croyais très fort… Et je suis aussi faible que le premier venu… Bien-aimée, pardonnez-moi !
Et de nouveau, j’ai dit :
— Je vous adore, Jacques… C’est pour cela que je me suis enfuie…
Il a caché son visage dans mes mains. Peut-être alors, il a senti qu’elles brûlaient, tant il les avait serrées. Il a relevé la tête, une ondée de sang sur sa figure pâlie.
— Je vous ai blessée, chérie. Quelle brute j’ai été !… Venez, allons vite retrouver le monde, qui nous gardera contre nous-mêmes… Ah ! je vous aime trop !…
Nous sommes redescendus sans un mot de plus, jusqu’au petit hôtel où la voiture attendait. Et elle nous a ramenés à travers la belle nuit divinement calme, qui apaisait notre fièvre. Oh ! le cher retour, où, même en nos silences, nous étions unis comme jamais davantage nous ne pourrons l’être de cœur…; ma main si étroitement dans la sienne que je sentais le rythme du sang dans ses artères.
Avant d’arriver au Cours-la-Reine, il m’a quittée, avec ce souci de ma réputation dont je riais, jadis, insouciante de l’opinion du monde et que je recueille maintenant comme une délicate preuve de son amour.
Il m’avait demandé de lui donner encore mon après-midi tantôt… J’ai prétexté beaucoup de courses à faire, puisque demain je pars pour l’Hersandrie, où père m’attend. Il est convenu qu’il viendra me dire adieu à l’heure du thé.
A cette heure-là, je saurai si je dois, ou non, m’inquiéter de l’avenir pour ma fragile petite guenille. J’aurai vu le docteur. En rentrant, hier soir, grisée des heures que je venais de passer, j’ai trouvé la lettre qui me fixait l’heure du rendez-vous. Ç’a été le brutal réveil !…
Mon Dieu, je voudrais tant que cet homme me donnât la certitude que je n’ai rien qui puisse m’inquiéter !…
Et pourquoi non ?… Pourquoi cette folle crainte qui me hante ?…
3 septembre, 9 heures du soir.
Comme hier, la nuit est d’une merveilleuse sérénité.
Comme hier, je suis une femme aimée, une femme qui aime…
Pourtant, j’ai l’affreuse sensation de me mouvoir dans un cauchemar !…
Je l’ai vu ce docteur ; et ce qu’il n’a pas consenti à me révéler, je le devine à son silence même ; et j’en suis écrasée !
A trois heures et demie, comme il était convenu, j’entrais dans le salon où je devais attendre quelques minutes. Pour fuir l’anxiété qui me crispait les nerfs, je me suis appliquée à l’examen de cette pièce étrangère. Elle était souriante sous ses tentures d’été, des voiles de Gênes qui recouvraient les panneaux. Sur la cheminée, une nymphe de marbre avait un joli corps très jeune ; et à ses pieds, un peu plus loin, un cadre enserrait un portrait de femme, un portrait de parade, aigrette dans les cheveux, épaules nues, visage quelconque.
Qu’ai-je encore remarqué en ces instants où tout mon esprit se tendait vers les choses extérieures ?… Un exquis pastel d’enfant que soutenait un chevalet, sur le piano à queue… Le coloris chaud des glaïeuls qui dressaient leurs tiges sur une table chargée de journaux et de revues. Quelques fils brisés dans le filet du coussin où s’appuyait ma main. Les rayures du store que gonflait la brise brûlante.
Mais, brusquement, j’ai cessé mon étude machinale. Devant moi, une porte venait de s’ouvrir. Sous la portière soulevée, apparaissait mon juge. Il avait une longue figure froide, des yeux très clairs qui devaient impitoyablement démêler la vérité. Leur regard donnait une sensation d’acier et a éveillé en moi un mouvement rétractile.
Cependant, je me suis levée et j’ai fait quelques pas vers lui, tandis qu’il me saluait, demandant :
— Madame Doraines ?…
— Oui, docteur, c’est moi.
J’ai eu l’intuition d’une surprise en lui, parce que j’étais seule… C’est vrai, en pareille circonstance, rarement une femme vient seule ! Elle a d’ordinaire, pour l’accompagner, un mari, une mère ou quelque amie. Je n’y avais pas même songé, habituée maintenant à ne compter que sur moi.
Sans une parole, d’ailleurs, il a écarté la portière, s’effaçant pour me laisser passer ; et je suis entrée dans son cabinet, austère surtout au sortir du salon, si gai dans le décor des voiles de Gênes.
Pourtant, dans ce cabinet, la lumière entrait largement, les stores relevés.
Il m’a indiqué un fauteuil. Ses yeux ont questionné.
Alors, un peu vite d’abord, j’ai dit ce qui m’amenait ; et j’entendais ma voix très ferme, à peine assourdie par l’angoisse qui m’étreignait le cœur.
Dans les minutes décisives, la sensibilité s’abolit en moi. Je ne suis plus qu’une créature d’action.
Immobile, les deux mains appuyées sur les bras de son fauteuil, le docteur écoutait, sans m’interrompre. Mais ses yeux ne quittaient point mon visage, où je sentais monter une petite flamme, car mon sang courait vite…
Quand je me suis tue, il m’a simplement répondu :
— Il faut que je vous voie. Voulez-vous, madame, prendre la peine d’enlever votre corsage ?
De nouveau, la sensation rétractile a secoué mes nerfs. Et, de nouveau, je me suis raidie.
J’ai enlevé mes gants, détaché les agrafes, dénoué les rubans, écarté les dentelles.
Debout devant son bureau, où il feuilletait des papiers, le docteur attendait.
Dans un vieux miroir étroit et haut, je me suis aperçue, les épaules nues comme pour le bal. Leur ligne était souple encore, sans angles, ni duretés, malgré leur amaigrissement qui m’apparaissait plus évident encore, sous la clarté crue du grand jour. La chair avait toujours le même nacré sous le filet des veines…
J’ai appelé…
— Docteur, je suis à vous.
Il s’est rapproché. Il a commencé l’examen…
Moi aussi, je l’observais, le cerveau vide ; ma curiosité même, disparue dans le sentiment de la certitude proche. De toute ma volonté, je m’appliquais à dompter les sursauts fous de mon cœur. Je regardais le visage que l’impassibilité masquait et dont, cependant, mon esprit surexcité semblait soulever le masque. Étaient-ce mes nerfs tendus à l’excès qui me donnaient cette prescience ?
Enfin ! il a relevé la tête et ramené la dentelle sur le sein malade.
— Eh bien ? docteur.
Un imperceptible silence que ma pensée a noté.
— Eh bien, madame, il faudrait vous faire enlever ce bobo qui devrait être déjà opéré.
Une seconde, j’ai eu la sensation que mon cœur cessait de battre. Puis je me suis prise à rattacher ma blouse.
— Docteur, il y a trois semaines, j’ignorais complètement l’existence de ce mal.
— Oui, mais maintenant vous savez. Il faut agir… Et agir le plus tôt possible. Est-il besoin que je vous indique un bon chirurgien ?
Toute ma chair a bondi dans une révolte aveugle.
Autour de moi, un cercle de douleur se serrait. Me livrer à une opération ! Perdre les dernières semaines oùilva être là !… Pendant ces semaines, n’être plus qu’une misérable malade !… Cela m’est apparu monstrueusement impossible…
Ah ! si notre rêve ne doit demeurer qu’un rêve, au moins qu’aucune laide image ne vienne le troubler !
Et tout haut, j’ai articulé, presque agressive, je le sentais :
— Je ne puis m’occuper de ma santé avant un mois d’ici.
Les sourcils se sont un peu contractés, et j’ai vu flamber un éclair dans le regard d’acier. Cette homme ne doit pas être habitué à entendre discuter ses jugements. Presque rude, il a riposté :
— Alors, pourquoi êtes-vous venue me consulter aujourd’hui ?
— Parce que… je le confie à votre discrétion professionnelle… de votre arrêt dépend pour moi une grave question d’avenir, une très grave. Selon que vous m’assurerez, ou non, la guérison, j’agirai dans un sens ou dans un autre. Et c’est pourquoi je vous demande de me dire, en toute conscience, la vérité qu’ilfautque je connaisse. Je crois que je suis prête à l’accepter…
Je m’arrête une seconde… Puis je continue :
— D’abord, je désire savoir ceci : ce que j’ai, est-ce sûrement et simplement un « bobo », comme vous dites… Ou bien, suis-je atteinte d’une façon sérieuse ?
Encore un silence que je perçois par tout mon être. Je sens à n’en pouvoir douter que cet homme hésite sur ce qu’il va me dire. Mes yeux doivent l’interroger avec une autorité impérieuse.
— Puisque vous voulez la vérité…
Comment m’étais-je imaginé, bien convaincue, que j’étais prête à tout entendre ? Lorsque la voix froide a prononcé « puisque vous voulez la vérité », en monmoile plus secret, un instinct a crié :
— Non ! ne me dites rien qui me désespère. Trompez-moi plutôt… par pitié !
Mais il n’a pas entendu cette supplication de ma pauvre petite bête humaine et il a continué, me donnant une sensation de scalpel qui entrerait dans la chair :
— Je ne vous cache pas que toute affection de cette nature pouvant avoir des conséquences regrettables, mon simple devoir me commande de vous adresser, sans retard, à un chirurgien.
— Qui me guérira ?…
— Qui, sûrement fera tout ce qu’il faudra pour cela…
— Et votre conviction est qu’il peut réussir ? Dites… Il faut que je sache…Il faut…
Sévère et brusque, il a répliqué :
— Je ne suis pas chirurgien… Un professionnel jugera mieux que moi s’il peut vous délivrer radicalement… ou rendre seulement le mal inoffensif.
— En somme, quel est ce mal ?
Encore un imperceptible silence.
— Une sorte de petite tumeur dont, vous le comprenez bien, il faut vous débarrasser au plus vite pour en éviter le développement, qui amènerait des désordres dans l’organisme.
J’ai incliné la tête sans répondre. Il me semblait qu’un poids terrible s’abattait sur moi, m’écrasant. En cette seconde, dans mon souvenir, j’ai vu se dresser le brun visage qui m’est devenu si cher… A cette heure, si mon ami pensait à moi, il me voyait absorbée par des courses, arpentant les galeries poudreuses de quelque magasin…
S’il avait su !… Mais il ne saura pas. Personne ne saura que moi ; du moins, tant qu’il sera en France… Après… Oh ! après, qu’est-ce que cela me fait ce qui m’arrivera !…
Je ne sais quel visage j’avais, à réfléchir ainsi… Brusquement, j’ai été arrachée à moi-même par la voix brève du docteur :
— A quoi songez-vous ? madame. J’espère que vous prenez la sage résolution d’écouter mon avis et de vous en aller, bien vite, vous faire soigner, comme il convient.
J’ai secoué la tête :
— Docteur, seule, lacertitudede la guérison obtenue en me faisant traiter tout de suite pourrait me décider au sacrifice des quelques semaines… — peut-être les dernières ! — de vie heureuse qui me seront accordées. Cette certitude, pouvez-vous me la donner ?
Il n’a pas répondu aussitôt. L’ombre d’une hésitation voilait ses yeux. Sa main, d’un geste impatient, tourmentait une revue ouverte sur son bureau.
— Vous me demandez l’impossible, madame, le secret de la nature, le secret de Dieu ! Je ne puis, moi, vous apporter qu’une espérance réalisable, si vous agissez comme la plus élémentaire raison l’exige.
La raison ! Un geste d’indifférence m’a échappé. Dans ses yeux alors, j’ai vu luire, de nouveau, l’éclair impatient :
— Il n’y a donc personne près de vous qui ait qualité pour vous obliger à vous soigner… ainsi qu’il est nécessaire ? Vous êtes mariée, n’est-ce pas ? Je vous demande pardon de cette question. Mais vous le savez, les médecins sont des confesseurs.
— Oui, je suis mariée. Vous auriez voulu parler à mon mari ?
— Je l’aurais prié d’user de son influence, ou de son autorité, pour vous déterminer à vous soigner tout de suite.
« L’autorité, l’influence » de mon mari !
Je ne sais ce qu’a pu trahir ma physionomie. Le docteur n’a pas insisté et m’a seulement demandé :
— Avez-vous des enfants ?
— Non, je suis libre de toute attache… qui compte. Ma vie n’appartient qu’à moi. Je peux en disposer comme il me convient.
Presque sévèrement, il m’a interrompue :
— Mais vous ne tenez pas, j’imagine, à l’abréger ?
Était-ce donc si grave ce que j’avais ?… J’ai regardé le docteur avec des yeux qui devaient être, en cette minute, aussi pénétrants que les siens.
— Comprenez-moi, docteur. Je ne suis pas une enfant, ni une femme déraisonnable, comme vous semblez le croire. Je ferai tout ce qu’il faut, si je suis certaine que… que mes jours ne sont pas comptés, par suite de ce mal imprévu… Sinon, ainsi que je vous l’ai dit, je ne sacrifierai pas les dernières semaines qui me soient laissées pour vivre à ma guise… Cette certitude, docteur, je vous le répète, pouvez-vous me la donner ?
Mes yeux ne quittaient pas les siens. Vraiment, de toute ma volonté, j’exigeais une réponse.
Il a dû le sentir. Après une seconde de silence, avec une autorité lente, il a prononcé :
— En conscience, madame…
Encore un imperceptible arrêt. Puis, il répète :
— En conscience, je ne puis vous donner la certitude que vous souhaitez… puisque je ne suis pas absolument compétent. Je rappelle votre attention sur ce point, afin de ne vous tromper ni dans un sens, ni dans un autre.
Il ajoutait cela… par compassion. Une terrible intuition me l’affirmait, à mesure qu’il parlait. J’étais certaine qu’ilsavaitet ne voulait pas me dire… Je n’ai pas bougé. Toute ma sensibilité semblait morte. Et j’ai seulement articulé une dernière question :
— Soit, docteur, il vous est impossible de me répondre nettement comme je l’aurais désiré. Mais dites-moi ceci, et avec la même conscience : estimez-vous que je compromets l’avenir en attendant un mois pour me soumettre à l’opération que vous jugez indispensable ?
Il a passé la main sur son front ; puis cette main s’est abattue sur le bras de son fauteuil. Il réfléchissait :
— Ce retard que vous réclamez si… impérieusement, a-t-il pour vous une importance… capitale ?
— Oui !… Oh oui !…
Je me suis arrêtée court, sentant que mon cœur avait crié ce « oui ». Et une flamme a couru sur ma pâleur. Le regard aigu du docteur m’enveloppait. Aussi clairement que s’il avait parlé, j’ai deviné qu’il pensait : « Cette petite femme, qui tient son mari pour un étranger, doit avoir un amant ; et elle veut profiter avec lui d’un mois de liberté… »
Mais que me faisait son jugement ?
J’attendais l’arrêt qui se précisait derrière ce front impénétrable :
— Eh bien ? docteur…
— Eh bien, madame, si vous le souhaitez… par-dessus tout !… attendez… Mais souvenez-vous que c’est à vos risques et périls, et contre mon avis radical.
Mes épaules ont eu un geste d’insouciance.
— Je le sais… Vous m’avez bien avertie ! Donc si j’attends, il n’en sera sans doute rien de plus pour l’avenir ?
Avec une espèce de gravité, il a prononcé :
— Je ne le pense pas…
— C’est bien. Je vous remercie, docteur.
Je me suis levée. Je n’avais plus rien à demander. Plus rien ! A quoi bon ? Il ne m’aurait pas éclairée davantage. Au plus profond de moi-même, une évidence s’imposait : cet homme, qui ne voulait pas me tromper, ne m’avait apporté aucune affirmation réconfortante pour l’avenir.
Mes yeux ont erré sur la pièce austère où j’avais l’impression que je venais de subir une condamnation. J’ai interrogé :
— Dois-je revenir ? docteur.
— Ce serait inutile, quant à présent. Demain, dans huit jours, je vous dirais ce que je vous ai dit aujourd’hui : si vous n’avez pas, je vous le répète encore une dernière fois, en insistant, si vous n’avez pas, pour attendre, une de ces raisons qui priment les exigences de la raison, voyez tout de suite le chirurgien qui vous soignera comme vous devez l’être…
J’ai incliné lentement la tête. Nos yeux se croisaient, interrogateurs et attentifs.
— Merci encore, docteur. Je vais réfléchir… Et je ferai ce qui me paraîtra le meilleur.
Il a entr’ouvert la bouche, comme pour ajouter quelque chose. Mais il s’est tu, et m’accompagnant au seuil de son cabinet, il a soulevé la portière. Alors — d’un accent singulier, où dominait une sorte de bonté autoritaire, il m’a dit :
— Adieu, madame. Soyez sage… autant que vous êtes vaillante.
Je suis sortie ; comme sort une dame en visite. Sur le seuil, nos yeux se sont encore rencontrés. Qu’y avait-il, au fond des miens ?… Un désespoir glacé, sans pleurs ni cris. Dans les siens, — était-ce une aberration de mon esprit surmené ? — il m’a semblé trouver une espèce de sympathie compatissante. Peut-être, après tout, si habitué fût-il à voir souffrir, il avait pitié de la pauvre chose, fragile et menacée, que je sais être maintenant.
Mais ni l’un ni l’autre, nous n’avons rien dit de plus. Ce que nos bouches n’articulaient pas, nos pensées, silencieusement, se l’avouaient en cette dernière minute. Ah ! il y a des intuitions qui ne trompent pas !
J’ai descendu l’escalier lentement. Oh ! oui, lentement… Mes pieds, d’ordinaire si légers, semblaient devenus lourds infiniment ; c’est qu’ils soutenaient une créature écrasée. Tout bas, je murmurais : « Mon amour, mon pauvre amour, vous m’êtes cher plus que ma vie… »
Et mon cœur était broyé par une douleur que jamais encore je n’avais connue.
Sous la grand’porte, je me suis arrêtée, éblouie. Une nappe de soleil ruisselait sur la chaussée poudreuse. Au-dessus de ma tête, le ciel était de ce bleu ardoisé des jours d’orage. Des voitures, des passants, circulaient. Devant moi, coulait le torrent de la vie… Et je le regardais, me demandant combien de temps encore il allait m’emporter !
La question est montée à mon cerveau du plus profond de mon être… Et je ne sais quelle horrible conviction m’a étreinte que, pour moi, la vie était close. Pas une fois, le docteur ne m’avait dit : « Soyez sans inquiétude, vous n’avez rien à craindre. » Au contraire, il avait apporté une insistance obstinée, lourde de sous-entendus, à me recommander un traitement immédiat…
Et tandis que je songeais ainsi, ouvrant d’un geste machinal mon ombrelle, pour m’aventurer dans la rue sans ombre, un souvenir, tout à coup, a surgi des brumes de ma mémoire. L’anecdote racontée chez Marinette, par le docteur Valprince. La fraîche jeune femme venue pour le consulter, nullement inquiète et que, tout de suite, il avait reconnue atteinte d’un mal qu’on ne guérit pas.
Un frisson m’a secouée. Oh ! Dieu, pourquoi est-ce que je me rappelais cela ? Avais-je là cette réponse inutilement demandée au docteur Vigan ?… Une épouvante me saisissait. Dans cette rue ensoleillée, je me sentais aussi perdue qu’au milieu des ténèbres. Alors, vite, je suis partie pour regagner ma maison. Ainsi une bête blessée va se cacher dans son trou. J’ai traversé mon appartement désert, où les volets étaient clos, les meubles et les tentures disparus sous les voiles d’été, où mon pas heurtait les parquets sans tapis. J’ai gagné ma chambre, moins inhospitalière, là, il y avait des fleurs, des livres, mes bibelots familiers. J’ai écarté les persiennes ; il me semblait que j’étouffais. Le soleil avait disparu ; et les nuées d’orage plombaient le ciel obscurci. J’ai rejeté mon chapeau, mes gants, et je me suis abattue dans une bergère, les mains serrées, broyée par l’angoisse. Et déjà pourtant, essayant d’instinct, tant il y a de ressort dans mon être, de remonter la pente de l’abîme, vers lequel je me voyais précipitée…
Mais en même temps ; je sentais que je ne pouvais pas lutter… que je voulais l’impossible. Mon esprit se débattait dans le vide avec sa coutumière force de résistance… A quoi se fût-il rattaché ? Mon impression était plus forte que tout raisonnement. Et puis, c’était horrible, ce dégoût de mon propre corps, qui m’envahissait, à l’idée du mal vivant en moi comme un animal méchant, agrippé sur une proie.
Un coup à ma porte m’a arrachée au cauchemar.
La voix de Céline a annoncé :
— M. de Meillane.
— C’est bien. J’y vais.
J’avais dit : « J’y vais. » Et je ne bougeais pas, cependant, effrayée de le voir, lui, mon bien-aimé, à qui je ne veux dire rien.
Mon orgueil et mon amour se refusent à lui avouer ma déchéance. En ce moment, je ne supporterais pas de l’en voir instruit. Mes dernières semaines de bonheur avec lui, je les veux ! Après, quand il sera parti, je subirai toutes les horreurs que l’on m’imposera… Mais il ne faut pas qu’il sache !
Je me suis levée, toute ma volonté tendue pour me dominer. J’ai lissé mes cheveux, mis un peu de poudre sur ma figure décomposée.
Et je suis entrée dans le petit salon où nous avons passé des heures si douces…
— Viva chérie, je vous dérange, j’arrive trop tôt ! Mais je me suis trouvé libre de meilleure heure que je ne pensais ; et j’avais tellement besoin de vous voir que…
Il s’est interrompu. Tous mes efforts étaient vains pour lui cacher l’altération de mon visage, pour sourire, pour lui apporter un regard où il trouverait seulement mon amour…
Il a jeté une sourde exclamation et m’a attirée, mes deux mains enveloppées dans les siennes :
— Viva, qu’y a-t-il ?… Que vous est-il arrivé ?
Oh ! la tendresse de cette voix inquiète après l’agonie de la solitude !
Toute mon énergie s’est soudain brisée. Et, sans réfléchir, d’un élan de petite fille, je me suis jetée sur sa poitrine et prise à sangloter avec tout le désespoir qui, depuis une heure, s’amassait en moi.
Lui, presque impératif d’abord, répétait :
— Viva, mon amour, qu’avez-vous ?… dites-moi !… je vous en supplie…
Puis, sans doute, il a senti que ce qu’il me fallait dans cette tempête de douleur, ce n’était pas des questions, mais de la tendresse… Sans un mot, il m’a emmenée vers le canapé, me gardant contre lui, la tête sur son épaule. Et dans la détente de mes nerfs, je suis restée ainsi, secouée de sanglots, contre le cœur qui m’aimait, souffrait de ma souffrance, plus encore que moi-même ; serrée contre lui, comme si ses bras eussent été le seul refuge que je pouvais rencontrer ! Sur mes cheveux, je sentais le frôlement de sa main apaisante, et sur mon visage la caresse très douce de son regard, de ses lèvres. J’entendais sa voix me murmurer les mots que personne ne m’a dits depuis des années…
J’étais si épuisée qu’une seconde, la tentation m’a effleurée de lui livrer mon secret. C’est qu’il m’apparaissait si lourd à porter, ce secret d’inquiétude ! Mais alors, c’en était fait de la joie de nos derniers jours ! Et je me suis tue, puisque son amour ne peut rien… rien, pour moi…
J’ai murmuré seulement, les paupières closes, pour être sûre qu’il n’y lirait pas :
— Jacques, j’ai reçu tantôt une très pénible révélation que je dois être seule à connaître… en ce moment…
— Au sujet de votre mari ?
Les mots sûrement lui avaient échappé, avant que sa volonté les eût arrêtés.
— Non, pas au sujet de mon mari. Plus tard, vous saurez, mon ami, mon ami unique… Aujourd’hui, laissez-moi pleurer un instant… Ensuite, vous m’aiderez à oublier jusqu’au jour où je pourrai vous dire ce qui m’a… bouleversée. Vous ne m’en voulez pas, n’est-ce pas, de mon silence ?… Oh ! Jacques, ne soyez pas fâché contre moi !
— Être fâché contre vous ! mon pauvre amour. Quelle folle idée ! ma précieuse petite chérie… Vous parlerez quand vous voudrez, quand vous jugerez devoir le faire… Calmez-vous, mon aimée…
Oui, je me calmais. Le sceau s’appuyait sur ma bouche. Je me suis redressée. J’ai glissé les doigts dans mes cheveux tout froissés, et tamponné mon mouchoir sur mes yeux brûlants. J’ai dit, avec une ombre de sourire :
— Jacques, ne me regardez pas, je dois être affreuse !…
A tout prix, maintenant, je veux qu’il ne me voie plus que jolie, afin de lui laisser un bon souvenir…
Il a un peu souri, lui aussi, mais sans gaîté ; et je devinais la question anxieuse qui palpitait en lui, à laquelle je m’interdisais de répondre.
— Allons, cela va mieux, puisque la coquetterie reparaît !
Devant la glace, je promenais la houpette de ma boîte de poudre sur mes joues meurtries par les larmes.
— Viva chérie, voulez-vous que j’envoie un télégramme pour me décommander au dîner qui me privait d’être avec vous ce soir. Et je vous emmènerai… comme hier. Tant pis pour les affaires ! Qu’est-ce auprès de vous ? petite aimée.
Mais je n’ai pas consenti, autant pour lui que pour moi qui étais à bout de force. Seulement, j’ai accepté qu’il reste jusqu’à la dernière minute. Il a dû arriver tellement en retard que j’ai été saisie de confusion quand j’ai vu l’heure, lui parti enfin ! — parce que, dans un éclair de sagesse, je l’avais renvoyé…
Mais comme nous avions doucement causé ! Il faisait des projets d’avenir que j’écoutais, bercée par ces promesses de bonheur auxquelles je ne croyais plus. Et pourtant, sa chaude confiance engourdissait un peu ma détresse. Par instant, je me rappelais, comme un cauchemar dont j’étais réveillée, ma visite chez le docteur… Je me disais que je m’étais affolée à tort ; que, plus calme, j’allais le comprendre…
Nous avons combiné — comme deux amants… que nous ne sommes pas… que nous ne serons pas ! — des moyens pour nous voir, pendant ces quelques semaines que j’ai gardées « au péril de ma santé », dirait le docteur, pour les lui donner.
Car demain, je pars à l’Hersandrie, chez père, où il sera sûrement invité pour la chasse, mais ne pourra me faire que des visites bien trop officielles, à notre gré. Alors, je reviendrai à Paris, puisque heureusement Le Perray n’en est pas loin… Et aussi, nous aurons la forêt pour nous retrouver, bien seuls, quand il n’ira pas jusqu’à l’Hersandrie, afin d’éviter les commentaires…
Mon aimé, comment, sans vous, vais-je supporter l’existence, avec la pensée qui me dévore, de l’avenir menaçant… Oh ! que j’ai peur de la nuit qui vient ! A combien de choses cruelles je vais songer !