Chapter 9

5 septembre.

Père m’attendait à la descente du train. Quand j’ai sauté du wagon, les deux mains dans les siennes qu’il me tendait, il s’est exclamé :

— Viva, ma chérie, c’est de Suisse que tu rapportes cette pauvre mine ?…

J’ai vite prétexté, comme s’il pouvait deviner la vérité :

— C’est que j’ai mal dormi cette nuit… Aussi, je ne suis pas remise de mon autre nuit, en chemin de fer, pour revenir de Suisse… Et puis, hier, à Paris, ma journée a été très occupée.

Père n’insiste pas. Mais ses yeux vifs scrutent encore une fois mon visage qui garde, malgré mes soins, l’empreinte de la rude secousse d’hier. Et dans son regard, il y a la tendresse qu’à son enfant seule, il donne ainsi.

— Bon, bon, madame. Tout cela est très juste. Mais maintenant, il faut vous reposer à l’Hersandrie chez votre vieux papa qui est ravi de vous retrouver, petite.

Et c’est vrai cela. Il a l’air si content que j’en éprouve une joie douloureuse ; car l’idée brûle mon cerveau du coup qui, un jour ou l’autre, le frappera, quand il apprendra…

Pas encore maintenant ! Lui aussi aura son dernier mois de sécurité. Et dans un élan, je glisse mon bras sous le sien ; tandis que, dans la gare du Perray, nous attendons que mes bagages soient installés dans l’auto. Brusquement, il demande, et sa main tape, de petits coups caressants, ma main restée sur son bras :

— As-tu des nouvelles de ton mari ? Quand revient-il ?

Mon mari !… C’est vrai, j’ai un mari…

— J’ai trouvé une lettre de lui, à Paris, en arrivant. Son bras est à peu près remis… Il va de succès en succès… et paraît avoir l’intention de rentrer en France vers le 15 septembre.

— Tu seras encore ici… Et j’imagine qu’il n’y viendra pas.

Que de sous-entendus dans la voix de père ; et que de résolutions dans mon cerveau, qui s’affirment, inflexibles…

— Non, sans doute, il ne viendra pas. Moins nous sommes ensemble, plus cela est agréable.

Simple remarque indifférente. Maintenant, une autre Viva existe que celle qui a si follement gaspillé, jadis, les richesses de son jeune amour…

Père ne répond pas. Nous montons dans l’auto qui s’ébranle et nous emporte d’une allure folle.

En éclair, nous traversons la plaine du Perray. Et puis, c’est la forêt, la forêt de mon enfance,maforêt, que l’automne poudre d’or roux. C’est une senteur de verdure, humide un peu. C’est le parfum sauvage des pins dont la lueur du couchant rougit les fûts violets. Oh ! qu’il fait bon ! qu’il fait bon !… Que je voudrais quelui, mon ami, fût là, près de moi !… Après-demain seulement, je le verrai.

Mon Dieu, est-ce que je ne puis plus me passer de lui ?… Et, dans moins d’un mois, il sera parti ! Ah ! je perds toutes les minutes où nous sommes séparés ! Le quitter dans quelques semaines ! Et peut-être avec un adieu sans revoir… M’en aller dans le grand inconnu seule comme j’ai vécu… Oh ! Jacques, Jacques, mon bien-aimé, défends-moi, ne me laisse pas partir !…

J’ai sans doute, trahi par un mouvement cette révolte éperdue qui, soudain, a bondi en moi ; car père qui devait m’observer, surpris de mon silence, m’enveloppe d’un coup d’œil attentif.

— Tu as froid ?

— Oh ! non, père. Je trouve délicieuse cette course à travers la forêt.

La brise qui fouette mes joues a dû y ramener une onde rose car un sourire éclaire les yeux de père… Et nous nous reprenons à causer. Il m’indique les hôtes conviés pour l’ouverture de la chasse, dimanche. Marinette, son mari et les poussins ; plusieurs ménages qu’il a choisis parmi ceux qu’il me sait agréable de rencontrer ; puis le clan des chasseurs, au nombre desquels Voulemont, Rouvray et Meillane (!). Pour mon ami, il éprouve une évidente sympathie. Quelques mots rapides, dont je connais la valeur chez lui, m’en instruisent ; et j’en éprouve une ardente douceur. Ah ! en lui, je trouverai un allié, s’il le faut… S’il m’est permis de goûter au fruit merveilleux du bonheur qui m’est tout à coup apparu…

6 septembre.

La maison de mon enfance ! Avec quelle ivresse poignante je l’ai retrouvée !… Aujourd’hui, j’y suis seule. Père est allé à Paris. Il devait rentrer à la fin de l’après-midi. Mais une dépêche est arrivée, m’annonçant qu’il était retenu et ne reviendrait que demain, dans la matinée. Le soir, apparaîtront pour dîner tous les invités.

Faut-il que l’épreuve de mercredi m’ait bouleversée ! J’en suis, en ce moment, à désirer la venue de ces visiteurs qui m’aideront à fuir la hantise de l’avenir dont je n’arrive pas à me délivrer. Aujourd’hui, pourtant, je ne suis pas trop mal parvenue à ne pas penser, grâce à de prosaïques occupations de maîtresse de maison. Car dès que je suis à l’Hersandrie, père se décharge sur moi de tous les soins d’organisation. Je me suis donc appliquée à être la parfaite ménagère qui prépare l’installation de ses hôtes. Ah ! il y a une chambre surtout que j’ai soignée ! où demain, moi-même, je porterai les fleurs…

Ce matin, pour m’aider à être vaillante, est venue la chère lettre quotidienne. J’ai eu l’enfantillage de la glisser dans mon corsage même, pour qu’elle frôle l’endroit maudit, dans ma poitrine. Et je l’ai lue et relue pendant la course que j’ai voulu faire à travers les belles allées de la forêt où l’herbe pousse drue entre les bruyères pourprées. Là, j’ai retrouvé des lambeaux de ma vie, accrochés aux fougères roussies par l’été, errant dans la senteur des sapins, de la mousse fraîche, dans les lointains pâles sur lesquels, tant de fois, mes yeux se sont posés.

Même jour, 10 heures du soir.

Quand j’ai eu bien trotté tout l’après-midi, d’un bout à l’autre de notre vaste demeure, je me suis aperçue que j’étais très lasse. Alors, je me suis laissée tomber sur une chaise basse, devant ma fenêtre grande ouverte, aspirant, avide, l’odeur de la forêt que le vent m’apportait.

C’est ainsi que m’a découverte, en venant chercher un ordre, notre vieille Françoise, la fidèle femme de chambre de père, qui m’a vue toute petite, me traite comme si j’étais son nourrisson, me morigène et m’adore à sa manière, un peu bougonne.

Elle m’a trouvée oisive, les yeux agrandis par un cerne, et s’est exclamée :

— Madame Viva, vous vous êtes trop fatiguée ! Monsieur ne serait pas content…

— Je me repose maintenant, Françoise.

— Il est bien temps, ma chère fille. Vous avez une figure pâlotte… Ah ! comme vous ressemblez à votre maman, ainsi… Vous ne vous la rappelez pas, la pauvre madame.

— Oh ! si, Françoise, très bien.

Ma voix est lente. Mes yeux errent sur l’horizon velouté de la forêt que dore le couchant. Oh ! oui, j’ai toujours, vivant en mon souvenir, le mince visage couleur d’ivoire, les grands yeux mélancoliques… Et je demande, obéissant à un obscur instinct :

— Françoise, quelle était donc la maladie qui a emporté maman ? J’étais très jeune alors… On ne me l’a pas dit…

C’est vrai pourtant, jamais je n’ai su… Jamais je n’avais pensé à m’informer.

— Sa maladie ? Ma chère fille, je ne pourrais pas vous en dire le nom. Elle avait toujours été délicate depuis votre naissance. Les médecins racontaient qu’elle avait un mal intérieur. Ils ont voulu lui faire une opération et elle y est restée, la pauvre madame !

Françoise s’arrête un peu. Tout en parlant, elle range le plateau du thé, pour l’emporter.

— C’est vrai qu’aussi, le mal était peut-être dans la famille… On disait, comme ça, que sa sœur plus jeune avait eu la même maladie… Mais je ne sais pas… Je n’étais pas encore au service de Madame dans ce temps-là.

Et Françoise s’interrompt parce qu’elle entend le valet de chambre qui a besoin de ses ordres.

Je la laisse sortir et je demeure immobile devant la fenêtre ouverte ; mes yeux qui ne voient pas errent sur le lointain bleu de la forêt dont la ligne ondule à l’horizon. Je cherche dans mes souvenirs… Je fouille dans le passé avec un regard qui interroge un abîme.

Ah ! cette phrase : « Le mal est dans la famille… sa plus jeune sœur aussi a eu la même maladie… » Voici que, tout à coup, elle ressuscite en ma mémoire un vieux, vieux souvenir, bien oublié… Je suis une très petite fille à qui l’on ne prend pas garde ; j’ai l’air absorbé par une poupée que je berce… et j’écoute ma jeune tante dire à maman d’une voix basse qui sanglote :

— J’ai arraché la vérité au docteur, je suis perdue. L’opération me prolongera mais ne me sauvera pas…

Mon Dieu, pourquoi est-ce que je me souviens de cela ?… Ah ! je ne veux plus penser, ni chercher, ni craindre… Je veux seulement sentir que je suis encore vivante… Que mon visage, mes yeux, mes lèvres peuvent encore appeler l’amour… Que mon corps est encore désirable, en dépit de la morsure du mal… Que mon cœur si longtemps glacé a retrouvé la flamme et veut aimer jusqu’à s’y consumer…

Ah ! demain, quand lui sera ici, j’arriverai bien à oublier.

7 septembre.

Marinette est arrivée ce matin, avec les petits et Agnès, devançant son mari qui ne viendra que ce soir, avec le gros des invités.

Plus que jamais, elle avait un éclat de rayon de soleil. Elle était si rieuse, si fraîche, si incroyablement jeune, qu’elle semblait la sœur aînée de ses poussins.

Après le déjeuner, tandis que père s’affairait avec ses gardes-chasses elle est apparue sous les arbres, où ma lassitude se reposait, les deux petits trottant à sa suite, toute mince en robe et souliers blancs, portant avec soin deux cages, une minuscule et une très grande, qu’elle a posées sur la table près de moi, reculant mes livres d’un geste preste.

J’ai demandé, intriguée :

— Qu’est-ce que tu vas faire avec ces cages. Il me semble que ce matin, déjà, en descendant de voiture, tu avais cette petite cage en main, toi, la chic Marinette !

Elle a eu son rire de fillette.

— Cette maison abrite un ménage deCapucinsque j’ai acheté hier, en traversant Paris. Ils m’ont tentée au passage ! Seulement ces amours étaient si à l’étroit dans leur cage que, ce matin, à Saint-Léger, je leur ai acheté une plus vaste demeure. Maintenant, il faut que je les y installe. Guy, donne-moi le grain.

Il lui tend le sac, très intéressé. Hélène, aussi, regarde sage dans la crainte d’être renvoyée à Agnès, ses menottes dans les poches de son tablier, sa petite bouche ouverte par l’attention.

Et Marinette s’agite avec des exclamations diverses, plaisir, agacement, inquiétude, devant le vol effaré des oiseaux que sa main affole.

Enfin l’installation est accomplie. Les enfants ont été renvoyés près d’Agnès.

Pour la première fois, depuis l’arrivée de Marinette, nous sommes seules… Et, tout à coup, je me souviens de ses retours d’autrefois, au temps où elle était, pour moi, une enfant caressante, dont la chaude tendresse me donnait l’illusion d’être une mère… Aujourd’hui, elle ne devine certes rien de ma soif stupide de recevoir d’elle l’affection qui bercerait ma détresse qu’elle ne pressent guère. Ce matin, avec son baiser d’arrivée, elle s’est exclamée :

— Comment vas-tu, chérie, un peu fatiguée ? Tu n’as pas si bonne mine qu’à Saint-Moritz !

Mais elle n’a d’ailleurs pas attendu ma réponse quelconque, car elle surveillait la descente de sa caisse à chapeaux. Maintenant, très attentive, elle contemple ses oiseaux et leur prodigue des appellations câlines. Ils l’absorbent bien plus que sa grande sœur !…

Je demande :

— Et ton amie ?… Que devient-elle ?… As-tu été contente de votre séjour à Lugano ?

— Oh ! oui… oh ! oui… Du moins, en général !

Instantanément, Marinette se détourne de ses oiseaux et vient se camper sur un pliant bas, près de moi. Elle appuie ses mains croisées sur mes genoux ; et, fidèle à sa douce confiance, entame les récits que j’écoute avec une complaisance de mère, amusée et indulgente. A travers le même prisme, elle contemple l’idole qui apporte, à se laisser adorer, une grâce condescendante un brin, provoquant chez sa bénévole petite admiratrice des alternatives d’allégresse ou de déception ; selon que, très absorbée par sa vie mondaine, elle répond plus ou moins, au culte qui lui est voué, qui la charme mais ne doit point entraver sa liberté d’action. Tout de même, elle sera déçue le jour où Marinette blasée cessera de voleter autour d’elle.

Je persiste à croire que, pour le bien de Paul, il est à souhaiter que notre oiselet continue à chanter pour MmeValprince… Ce qui ne nuit en rien à son plaisir d’opérer des ravages dans le monde masculin. Tout est dans l’ordre…

7 septembre, 1 heure du matin.

Je le savais bien !… Sa présence a accompli le miracle. J’ai pu être gaie ! Même, je l’ai été sincèrement ! Il y a eu des instants, assez nombreux, où j’oubliais… Tous autour de moi, étaient de si joyeuse humeur, dans l’atmosphère accueillante du vaste hall somptueusement éclairé et fleuri, que leur entrain soulevait mon fardeau. Une griserie bienfaisante m’envahissait, en retrouvant les vives conversations coutumières ; les paradoxes de Voulemont ; les emballements de Rouvray ; l’humour à froid de Francis Alcott et l’humour à chaud, très à chaud, de sa femme ; l’ironie spirituelle et sceptique, vite mordante, de père qui, dans son personnage d’hôte, avait tout à fait une allure de fermier général du temps jadis.

En mon cœur, c’était un délice de voir, à toute minute, le cher visage dont les yeux ne me quittaient guère !

Avec quel soin, pour lui, je m’étais appliquée à ressusciter la Viva des meilleurs jours, — visage et toilette… — Et vraiment, j’avais dû réussir, si j’en crois le coup d’œil de père, sévère connaisseur, certaine exclamation de Marinette, jolie à souhait, les sourires de mes amies, les regards des hommes…

Luim’a murmuré, dans une brève seconde d’aparté, avec un sourire qui m’a jeté au cœur une bouffée de joie :

— Mon amour, c’est exquis… et terrible… de vous voir si jolie… Et d’être contraint de demeurer un monsieur correct !

Taquine, comme aux jours joyeux, j’ai riposté :

— Heureusement !…

Et puis, Voulemont se rapprochant, nous avons parlé de Saint-Moritz.

Au commencement, cela me semblait presque comique de l’entendre m’appeler solennellement « madame ». Mais, peu à peu, je sentais un énervement monter en moi, de jouir si peu et si mal de sa présence, lui, à un bout du hall, mot occupée de tous les hôtes de père.

Ce que nous étions corrects ! J’en suis encore dans l’admiration !

Toujours l’influence du miracle, j’ai chanté comme tous me le demandaient. Mais j’ai chanté pour lui seul. J’ai pu le lui dire quand il s’est rapproché, sous prétexte de m’aider à chercher une partition. Alors il a pris sa place favorite, debout près du piano, appuyé au mur, devant moi… Et j’ai chanté tout ce qu’il préfère. Ma voix, par bonheur, est faite d’un métal si solide que même les émotions de ces derniers jours ne l’ont pas sensiblement altérée. Et puis, c’était surtout avec mon âme que je chantais, avec tout ce qu’elle enferme à cette heure, de passion, d’inquiétude, de douleur, de regrets fous.

Il le sentait bien, ses yeux rivés sur moi, aussi pâle que je devais l’être moi-même.

Quand je me suis tue, épuisée, Marinette s’est jetée à mon cou :

— Viva, que tu as donc bien chanté ! Tu ne te doutes pas à quel point tu viens d’être « Nuit d’amour » !

Ah ! si, je m’en doute…

Jacques avait entendu. Il s’est penché un peu et m’a murmuré :

— Merci, Mienne adorée.

Cette chasse est odieuse, qui, demain, va l’emmener toute la journée. Et impossible de s’y dérober !

8 septembre.

Tandis que les chasseurs arpentaient la forêt depuis l’aube, les voitures ont transporté le clan féminin — qui en était désireux… — à Saint-Léger, le village le plus voisin de l’Hersandrie, pour la messe dominicale.

Soumise au devoir d’exemple dont j’ai souci, à l’égard des enfants et des simples, — j’appelle ainsi le petit peuple qui vit autour de moi, en ce pays, — je suis du nombre des fidèles. Et vrai ! j’y ai un brin de mérite, car ce m’est un supplice d’entendre l’office clamé par les braves chantres du cru. Plus facilement encore, je supportais les sermons ou lectures du vieux curé. Il est mort au printemps et je ne connais pas son successeur. Pour la première fois, je l’aperçois. Un homme d’une quarantaine d’années ; une figure d’ascète, des yeux limpides dans un maigre visage de paysan, dont les lignes sévères se sont adoucies quand il a commencé à parler, l’obligation du prône lui faisant quitter l’autel pour la chaire.

Je suppose que, depuis quelques dimanches, il paraphrase lePater, car, aujourd’hui, il en prend pour texte une parole qui semble amenée par de précédentes instructions :Que votre volonté soit faite.

Et, appuyé sur ce texte, il prétend nous amener à reconnaître qu’à tous, des sacrifices étant demandés, un jour ou l’autre, seul, un généreuxfiatpeut nous en adoucir l’amertume ou la souffrance…

Ah ! que ces choses semblent adressées à la désespérée que je suis ! Aussi, j’écoute sans que mon esprit ait tentation d’aller vagabonder au loin. Ce prêtre de campagne n’est pas un orateur, la voix est sourde, l’expression un peu gauche. Mais quelle sincérité, quelle conviction, quelle sérénité compatissante dans l’accent !

Pourtant, sa théorie de la soumission volontaire fait bondir mon cœur. Est-ce qu’il me serait possible d’accepter l’horrible sacrifice qui se présente ? Est-ce que je puis m’incliner, docilement, devant l’épreuve qui vient me prendre, sinon ma vie, du moins le bonheur ressuscité pour moi ?…

Je ne suis pas une créature passive, glacée dans l’obéissance à d’incompréhensibles décrets… Je ne suis pas une sainte éprise de la souffrance. Je ne suis qu’une pauvre femme dont les trente ans veulent encore la vie… veulent la revanche des jours mauvais… veulent de nouveau l’enchantement de l’amour dont la flamme l’illumine, éblouissante.

Consentir à disparaître ainsi, toute jeune, — comme tant d’autres disparaissent, c’est vrai !… — ayant au cerveau, au cœur, aux lèvres, la soif inapaisée de sentir et de connaître, d’épuiser le fruit de la vie dont j’ai retrouvé la saveur !… C’est insensé, c’est hors nature de demander cela !

Et tandis que j’écoute, très correcte, les mains serrées sur mes genoux, je voudrais fuir l’inexorable voix qui, avec tant de ferveur, prêche le sacrifice, l’acceptation…

Jamais, je n’ai accepté la souffrance ni la peine. Je les ai subies, comme on subit l’Inévitable, après l’aveugle rébellion de la première heure, — frémissante, avec l’orgueil de ne pas me plaindre Tout ce que je pouvais, c’était de me raidir et de chercher l’oubli…

Mais dire, comme peut-être des croyants parmi les meilleurs le disent, dans la sincérité de leur âme : « Que votre volonté soit faite ! Je veux ce que vous voulez, ô Dieu qui m’avez donné les jours et me les reprenez, sans qu’il me soit possible de comprendre pourquoi j’ai reçu le don…, pourquoi il m’est enlevé… »

Je suis incapable d’un pareil sacrifice…

Fait à qui ?… Au Dieu pur esprit que m’a révélé le catéchisme, appris jadis quand j’étais petite fille… Souverain mystérieux, que chacun conçoit selon son idéal… Car nulle créature humaine ne peut dire ce qu’il est.

Pas plus que nous, ils ne savent, — quel que soit leur culte, — ceux qui s’appellent ses prêtres, enseignent en son nom, nous demandent le sacrifice en son nom, nous bercent en son nom de merveilleuses promesses…

Et c’est horrible, cet inconnu !

Pourtant, certains ont une foi absolue en ces promesses. Ils en vivent. Ils adorent l’invisible Maître — qu’ils appellent leur Père. Là-bas, au Carmel, l’exquise grande amie de ma jeunesse est divinement heureuse du renoncement accepté par amour de ce Dieu intangible qui, pour elle, est une réalité vivante.

Moi, je me débats dans la nuit, pour avoir voulu âprement le bonheur terrestre… Pour en avoir fait mon univers quand j’ai cru le posséder. Pour m’être absorbée dans ma souffrance de le perdre. Pour m’être follement jetée vers lui, quand, une fois encore, il m’a versé son philtre. Le mystérieux Consolateur dont, autrefois, on me promettait l’appui qui jamais ne manque… je ne le trouve pas !

Machinalement, tandis que j’écoute, j’ouvre le petit livre de prières qui m’est un souvenir de mère, uneImitation. Et mes yeux, distraits, tombent sur ces mots :La grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre…

« Les choses de la terre… » Oui, c’est vrai, aux choses de la terre, j’ai surtout appartenu. En dehors des créatures, j’ai passionnément aimé l’art, la belle nature, insensible et vivante, les fêtes de l’esprit… Ce n’était pas suffisant.

Il fallait voir, chercher plus haut, sortir de soi… Se dépenser — un peu tout au moins — pour le bien des êtres, indifférents, étrangers même. Avoir le désir de valoir moralement… L’essayer, en s’élevant d’abord au-dessus des petites misères, des tentations, des blessures de l’existence quotidienne…

N’être l’esclave ni du bonheur ni de la souffrance… Monter vers la mystérieuse source vive…

Depuis combien d’années je l’ai oublié, ce souci de la valeur morale que j’ai connu autrefois quand près de moi, rayonnait l’âme de ma grande amie… Qu’il est loin ce temps !

Si profonde est mon étrange et soudaine méditation que le prêtre descendu de la chaire, retourné à l’autel, je n’ai même pas entendu les odieux chantres recommencer leurs prières tonitruantes. Une sonnerie me fait tressaillir. C’est l’Élévation. Je regarde autour de moi. Je vois Marinette qui s’agenouille en arrangeant un pli de son voile ; et Guy qui se lève, enchanté de remuer, sa petite figure dressée vers les vitraux dont les images le distraient.

La clochette tinte encore. Comme les fidèles, je courbe la tête ; et mon âme troublée se prend à supplier : « O Dieu que je ne connais plus, ayez pitié de moi, venez à moi qui souffre seule !… »

9 septembre.

Une lettre de Robert.

Il se prépare à s’embarquer. Il sera à Paris vers le 20 et — oh ! inconscience que j’avais oubliée — il se réjouit de me revoir ! me parle de ses projets d’hiver de notre réinstallation… Quant au duel, à ses causes et suites, il n’en est pas plus question que si jamais rien de pareil n’avait existé.

Et je vais répondre, moi, par une lettre qu’il trouvera à son arrivée, où je lui dirai la très simple vérité… Que je n’ai plus le courage de mener la vie commune et le prie de faire le nécessaire, afin que l’un et l’autre soyons libres de droit, ainsi que nous le sommes déjà de fait.

Consentira-t-il tout de suite ? Tel que je le connais, j’en doute.

Justement, hier, Jacques m’a demandé, tout à coup, quand je verrais l’avocat pour préparer mon procès.

Mon procès… Peut-être ne serai-je plus vivante au jour où il pourrait commencer ! J’ai serré mes lèvres pour ne pas prononcer des mots irréparables ; puis, j’ai répondu, très naturelle, qu’en ce moment, le Palais étant en congé, il me fallait attendre un peu, bon gré mal gré…

— Quand vous ne serez plus là, mon Jacques, je m’occuperai des odieuses choses !…

S’il avait su à quoi je pensais, en parlant d’odieuses choses !…

— … Mais il nous reste si peu de jours à passer l’un près de l’autre qu’il ne faut pas en gaspiller une parcelle, mon ami chéri…

Nous étions seuls, par hasard, dans une allée écartée du parc, mon bras glissé sous le sien. Il a porté mes doigts sous ses lèvres et a répliqué, avec une pointe de malice :

— Vous saurez bien vous débrouiller devant les hommes de loi, madame ?

— Oui, très bien, monsieur le sceptique. Et puis, père m’aidera, s’il est nécessaire.

— Bien alors, mon amour, je suis tranquille !

Il avait l’air de plaisanter. Mais je le connais bien maintenant. Il est étonné, et inquiet un peu, de me voir tant de lenteur à agir. Pour le rassurer, je lui ai raconté que j’avais écrit à Robert…

10 septembre.

Marinette a reçu une invitation qui l’a amenée, ce matin, dans ma chambre, rouge de plaisir. Les Valprince lui demandent de venir — Paul compris — faire connaissance de leur propriété de Touraine où ils sont réinstallés, retour de Lugano.

Elle a interrogé, avec une jolie moue d’envie :

— Crois-tu, Viva, que ce ne serait pas indiscret d’accepter ?

— Indiscret ?… Pourquoi ?… Oh ! non, autant que je puis juger d’après tes récits…

Paul a consenti. Ils vont donc partir en Touraine, au début de la semaine prochaine. Marinette voulait conduire les enfants chez sa belle-mère. J’ai réclamé qu’on me les laisse pendant ces quelques jours. Il me reste peut-être si peu à les voir, ces petits, que j’ai aimés comme s’ils étaient miens…

Père, apprenant que Marinette allait me quitter, m’a dit :

— J’ai peur que tu ne t’ennuies dans notre forêt, ma petite fille. Tu n’es pas gaie, cet été. Invite qui te plaira pour te tenir compagnie.

Mais j’ai protesté :

— Oh ! père, tes hôtes du dimanche me suffisent bien ! Je suis un peu lasse et la solitude me repose.

— Comme tu voudras, enfant. Fais ce que tu préfères !

A peine, je me l’avoue à moi-même, tout ce que je puis, c’est de recevoir du samedi au mardi. Quand partent les invités de père, je suis à bout de forces ; et il me faut bien quelques jours pour me reprendre, afin de continuer à remplir mon rôle…

Et puis encore, il me faut la liberté de le voir,lui, soit à Paris, soit ici ; qu’il vienne en visiteur officiel, ou que j’aille le retrouver, dans la forêt, au rond-point convenu, auquel j’arrive dans la charrette anglaise que je conduis moi-même.

Mais comme elles sont comptées, nos pauvres rencontres ! Ah ! les misérables jours qui fuient sans nous rapprocher ! Si vite, octobre avance ! De la brume d’automne, je le vois déjà sortir, inflexible, amenant le jour de l’inexorable départ.

12 septembre.

Cet après-midi, à Paris, où j’étais venue, pourlui, j’ai rencontré ma petite amie de Saint-Moritz, Marie-Reine Derieux.

L’auto m’amenait chez moi, un peu avant l’heure où j’attendais Jacques, quand, descendant de voiture, je l’ai aperçue qui arrivait de son pas vif, si joliment rythmé, seule, en vertu de l’indépendance que lui accorde la confiance de sa mère.

Me reconnaissant, elle s’est arrêtée court, l’air si ravie que, sans réfléchir, après les paroles de bienvenue, j’ai dit :

— Si vous n’êtes pas trop pressée, voulez-vous monter un instant me faire une petite visite, en fermant les yeux sur un appartement en toilette d’été ?

Elle a accepté aussitôt, avec son aisance de fille du vrai monde, à qui beaucoup d’initiative a été laissée.

Jacques ne pouvait venir qu’après quatre heures ; et la demie de trois heures n’avait pas encore sonné. J’avais un moment pour cette enfant dont la jeunesse m’était une clarté de soleil. Elle arrivait de Florence, où elle a séjourné près de trois semaines, après une quinzaine à Venise. Elle connaissait les coins de ville, les paysages, les tableaux que j’ai aimés. Ame et cerveau, elle était encore toute vibrante d’admirations, de sympathies, et aussi d’antipathies, dont j’ai beaucoup éprouvé ; et, tour à tour, ardente et humoriste toujours sincère en ses impressions, elle me les confiait avec un abandon jeune qui me la révélait bien telle que je l’avais entrevue à Saint-Moritz : exquise petite Ève, très pure, vraie fille de notre temps par sa culture intellectuelle et par le regard bien ouvert qu’elle pose sur la vie.

Nous bavardions comme de « vieilles amies ». Un coup de timbre nous a interrompues. Et Jacques est apparu.

Sur le seuil du petit salon, il s’est arrêté, saisi à la vue de cette visiteuse inconnue. Car je ne crois pas qu’il ait jamais aperçu Marie-Reine à Saint-Moritz, d’où elle est partie peu de jours après son arrivée.

J’ai présenté. Jacques avait tout de suite repris son grand air de diplomate, déçu, je le sentais, par cette visite étrangère qui nous enlevait quelques-uns de nos pauvres instants.

Mon regard les a enveloppés d’un même coup d’œil, debout l’un près de l’autre, très jeunes tous les deux… Lui, mon Dieu !… autant qu’elle… C’était bien là le couple, qu’une fois ma pensée avait entrevu ; la même allure discrètement élégante de gens d’une éducation raffinée ; des êtres de même race morale, vrais, dont la volonté est droite et sûre, l’intelligence large, l’âme trop généreuse pour faiblir jamais dans la laideur ou la lâcheté.

Ainsi que dans une lueur d’éclair, j’ai eu conscience de ces choses, et la conclusion en a jailli : « Voilà la femme qu’il lui faudrait ! »

Une fibre très douloureuse s’est crispée en moi… Et, cependant, parce que ma petite amie s’apprêtait à prendre congé, je l’ai arrêtée :

— Attendez encore un instant. Vous allez goûter avec moi. Le thé est apporté tout de suite. Monsieur de Meillane, voulez-vous sonner pour le demander ?

Il a obéi, ne comprenant plus rien à ma conduite, je le voyais.

Et nous avons goûté tous les trois, très « gentiment » ; car mon ami, bon gré, mal gré, subissait le charme de cette enfant délicieuse dont la jeune personnalité l’étonnait.

J’ai surpris dans ses yeux une sympathie approbative quand, à sa demande sur ses distractions dans le petit pays du Finistère où elle part pour six semaines, elle m’a répliqué, rieuse :

— Mes distractions ?… Oh ! madame, elles sont si variées que les journées me paraissent trop brèves… A Saint-Jean-du-Doigt, où père a sa maison, je trouve une vraie famille de « petits », à peu près tous ceux du pays. Je fais la classe, je joue, je pouponne… C’est déjà très occupant !… Puis j’ai la musique ; je « commets » force aquarelles ; nous lisons beaucoup ; je monte à cheval, je vais en mer ; je relaie maman comme secrétaire pour mon père. Vous ne trouvez pas, madame, que c’est exquis une pareille existence ?… Je suis sûre que vous l’adoreriez !

— Je le crois aussi ! Quel dommage que je ne puisse en essayer…

— Madame, venez un peu à Saint-Jean-du-Doigt…

— Il est trop tard, petite amie.

Elle se levait. Je l’ai reconduite… Quand je suis rentrée, Jacques était debout dans le salon. Il m’a tendu les bras, avec un « Enfin, vous voilà seule !… » tel que mon cœur en a bondi de bonheur.

Il m’a attirée sur le canapé qui est notre place favorite et m’a murmuré, tendre et fâché un peu :

— Méchante ! qui invite des amies quand je dois la venir voir…

— Je ne l’ai pas invitée… C’est le hasard qui a tout fait.

— Le hasard qui l’a retenue à goûter, n’est-ce pas, madame ?

— Non… Là, le hasard n’était pour rien !… Non… Jacques chéri, savez-vous ce que je pensais, voyant Marie-Reine près de vous ?… Que c’était une fiancée comme celle-là qui devrait être la vôtre !

Il a sursauté et a plongé ses yeux dans les miens, cherchant si je plaisantais.

— Bon Dieu ! Est-ce que c’était une présentation, ce thé soi-disant improvisé ?… Petite chérie, ne savez-vous pas que je suis pourvu ? Que personne au monde ne vaut la fiancée qui s’est promise à moi ?…

— Mais… mais si cette fiancée vous manquait, mon Jacques, il faudrait la remplacer… la remplacer par une autre… que j’aimerais ressemblant à ma petite amie Marie-Reine.

J’ai vu luire un éclair dans son regard qui m’a interrogée, attentif.

— Qu’est-ce que ces réflexions folles… madame ? Alors, vous ignorez encore que personne… vous entendez Mienne… personne ne pourrait vous remplacer. Dans ma vie, vous serez l’Unique…

Et il y avait tant de force dans son accent, devenu grave soudain, que, de nouveau, la joie poignante m’a fait tressaillir, que j’ai appris à connaître par lui… C’est doux divinement, d’être ainsi aimée, et gâtée… — surtout quand on a subi les affres de la solitude…

Aussi, lui présent, j’oublie que je marche peut-être vers le gouffre. J’oublie qu’il va partir… Je suis toute dans les minutes précieuses qui m’appartiennent encore.

Il accomplit ce prodige de ressusciter l’espoir. Il me rend le goût des causeries toutes frémissantes de pensées remuées, mon ancienne avidité pour les choses de l’esprit, l’amour que j’ai eu pour la musique. Près de lui, même, je peux encore être gaie !

14 septembre.

Une idée m’est venue cette nuit, tandis que, les yeux larges ouverts, je songeais… comme je songe désespérément des heures entières, sans pouvoir trouver l’oubli du sommeil. Telle que je me montre à lui… et je suis comme je sens… je l’attache à moi, chaque jour davantage. Je lui laisse espérer un avenir auquel je ne crois plus…

Alors, c’est misérablement égoïste d’aviver un sentiment qui sera pour lui une source de souffrance…, s’il lui faut me regretter, un jour plus ou moins prochain… Puisque je l’aide, — j’ai déjà pensé cela à Saint-Moritz… — je devrais le détacher de moi…

Et je nepeuxpas consentir à un pareil sacrifice !… Il est au-dessus de mes forces !

C’est vrai, pour lui, en ce moment, — avec sa mère, — j’emplis le monde. Mais les hommes oublient, même les meilleurs, même les plus épris… Pourquoi troubler la fragile ivresse de notre présent qui meurt ?… Là-bas, loin de moi, dans un milieu nouveau, distrait par cette vie de la pensée, si intense chez lui ; par ses curiosités de voyageur, par la société de femmes d’une autre race, parmi lesquelles, sûrement, certaines seront aussi séduisantes que moi et lui offriront peut-être le lien que je n’ai pas voulu nouer entre nous, — le plus fort de tous… alors, sa jeunesse d’homme subira l’action dissolvante de l’éloignement, soit que je… disparaisse tout à coup, ou demeure seulement une créature dont l’échéance est plus ou moins proche, — fatalement.

Mon bien-aimé, quelle indignation — et vous auriez peut-être raison ! — si vous soupçonniez que je pense ces choses !

Mais un tel détachement m’envahit, depuis que j’ai l’impression, qui m’enserre comme un cilice, d’être une condamnée, séparée déjà des vivants qui ont l’avenir !

J’ai beau essayer de me raisonner, en me prouvant que le docteur Vigan, en somme, ne m’a rien dit qui justifie absolument la crainte entrée en moi ; et qui est amenée par quoi ?… Par le souvenir du diagnostic porté sur une inconnue par le docteur Valprince ?… Parce que je ne puis oublier la destinée de ma jeune tante et de ma mère ?… Rien ne prouve que ce qui a été pour les autres, soit aussi pour moi… Par ma faiblesse grandissante ?

Peut-être déjà j’irais mieux si j’avais obéi à ce médecin et m’étais soignée tout de suite ? Mais alors, c’était renoncer à mes derniers jours de joie…

Il y a des minutes où je me dis que c’est fou, ce que j’ai fait là ! Pourtant, puisque le docteur Vigan m’a affirmé que mon retard ne modifierait pas l’avenir… Bientôt, d’ailleurs, j’aurai tout loisir pour me soigner !

Ce soir, dans le salon, après le dîner, la causerie était très animée entre les hôtes de père, juste assez nombreux pour que chacun puisse, à son gré, trouver son plaisir.

Mais il n’y avait pas là celui dont la force me soutient par l’influence de quelque fluide magnétique.

Aussi, je les écoutais tous, muette au fond de ma bergère, essayant de ne pas paraître trop détachée de tous les propos qui voletaient autour de moi. Car je redoute la perspicacité aimante du regard de père. Très souvent, depuis que je suis à l’Hersandrie, je le rencontre, ou le devine, ce regard que traverse une surprise inquiète. Père soupçonne qu’en moi il y a quelque chose de changé. Quoi ?… Trop discret pour m’interroger, puisque je demeure silencieuse, il cherche, m’observant avec une tendresse qui se révèle par ses gâteries, par la sollicitude de quelques questions brèves sur ma santé.

Pour l’en remercier, je redeviens caressante avec lui comme aux jours de ma toute jeunesse ; j’essaie d’être encore, un moment, « sa petite Joie », ainsi qu’il m’appelait autrefois. Je m’applique à faire à ses hôtes une souriante figure, heureuse que Marinette m’aide, en devenant d’instinct le centre attractif. Hélas ! lundi, elle me quitte pour aller trouver son amie chère.

Mais ce soir, encore, elle était là et distillait son grisant parfum. Elle était amusante à regarder, campée sur le bras d’un fauteuil, ses pieds fins allongés sur le tapis, toutes les lignes de son corps souple trahies par la robe étroite ; son profil à la Greuze, levé vers Rouvray, très allumé ainsi que les autres hommes campés autour d’elle…

Quelle insouciance heureuse émanait d’elle qui ignore l’épreuve…

Tout à coup, je l’ai enviée… Et je me suis sentie loin, si loin d’elle, ma « petite », à qui j’avais trop livré de mon cœur pour ne pas être déçue. C’était imprudent. Il faut très peu demander aux êtres que nous aimons.

Marinette, la pauvre petite, me donne vraiment, aujourd’hui, tout ce qu’elle est capable de m’offrir ; et, restée seule, je regretterai bien fort l’animation de sa jeune vie, les câlineries de son affection, la drôlerie et l’abandon de ses confidences, ses saillies qui me distrayaient de mon tourment, qu’elle partira sans avoir soupçonné…

Quand elle saura, — surtout si je disparais, — elle me pleurera éperdument. Et puis, elle se fera consoler par l’amie nouvelle que son imagination pare de toutes les grâces.

Tant mieux, après tout. Pourquoi ce désir égoïste de laisser de la tristesse derrière soi ?… C’est si peu, un être de moins…

Je regardais Marinette, je les regardais tous autour de moi… Et il me semblait les voir, comme on aperçoit les gens se mouvoir et parler, à travers une glace sans tain, qui en sépare. Tous se révélaient si confiants dans leur foi en l’avenir…

Que mon pressentiment se réalise, ceux qui étaient là, parleront quelques jours, au plus, de moi pour me plaindre. De même, dans le monde, les hommes qui m’ont désirée parce que j’étais seule, les femmes qui m’ont recherchée, jalousée, ou même méprisée parce que je n’avais pas gardé mon brillant époux. Robert, après le premier moment de stupeur devant le dénouement imprévu, savourera sa liberté… Père et Jacques, eux, souffriront… Et puis, le temps leur apportera l’apaisement. Non pas l’oubli. Pour eux, je resterai un précieux petit fantôme enseveli dans leur cœur.

Je songeais, si loin de tous, que j’ai tressailli à une question de Rouvray :

— N’est-ce pas, madame, que vous voudrez bien poser, dans le tableau que je prépare en vue d’arracher les classiques à leur torpeur ?

Sans réfléchir, j’ai dit :

— Peut-être, alors, serai-je partie pour quelque grand voyage.

Tous se sont exclamés, curieux. Et Marinette, se penchant, avec un baiser, m’a jeté :

— Viva chérie, tu ne parlerais pas autrement, si tu étais en partance pour un monde meilleur !…

Je n’ai pas répondu, et me suis levée pour organiser une table de bridge.

17 septembre.

Afin de sauvegarder toutes les apparences, — à cause de père… — je reçois, de même que Jacques, mais pas le même jour !… les amis masculins qui, à Paris, étaient des familiers.

Ainsi, aujourd’hui, Voulemont a surgi en auto, à l’heure du thé. Je me suis appliquée à deviser avec lui sur le ton habituel de nos causeries. Mais il me connaît trop bien pour que, en tête à tête, je puisse le tromper…

Tout à coup, notre thé fini, après un silence, dont je n’avais même pas eu conscience, il a interrogé, plantant dans mon regard ses terribles yeux d’observateur :

— Ma petite amie, qu’est-ce que vous avez !… Est-ce l’amour ?… Est-ce le chagrin ? Il y a des deux dans votre regard ! Et vous commencez à inquiéter très fort ma vieille affection…

Son accent était si sincère qu’une subite émotion m’a étreinte une seconde, et le cri de tout mon être m’est venu aux lèvres :

— Tout simplement, mon bon ami, je suis une femme dont la vie s’achève… Et ce n’est pas un moment… gai !…

Aussitôt, j’ai regretté mes paroles imprudentes. Mais il ne pouvait en pénétrer le sens obscur et a haussé les épaules :

— Quelle absurdité vous dites là, madame Viva ! Le jour où vous le voudrez, vous recommencerez votre existence, vous le savez bien !

— Oui… mais je ne le veux… ni ne le pourrais… dans le sens où vous me l’offrez !

Il dardait toujours sur moi ses yeux noirs qui ont appris à déchiffrer les visages de femme… Et je l’ai entendu marmotter sous sa moustache :

— Qu’est-ce qu’elle a ?… Mais qu’a-t-elle donc ?…

Puis, tout haut, il s’exclame :

— Est-ce que par hasard, vous seriez devenue, cet été, une neurasthénique, dégoûtée de la vie ?

— Parce qu’elle a fait mon lot bien décevant ? Oh ! non !… Jamais, vous entendez bien, Voulemont, jamais ! je ne l’ai plus… sauvagement aimée !… je n’ai plus désiré l’étreindre, en être enveloppée, sentir ses battements fort, fort, fort !

— Alors… alors… Je ne comprends plus…

— C’est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Dites-vous, tout simplement, que je traverse une crise dont je sortirai… d’une façon ou d’une autre !… Et merci de votre sympathie.

Il se lève, vient à moi, prend mes deux mains dans les siennes.

— Vous savez, n’est-ce pas, petite amie, à quel point elle est chaude, et profonde, et dévouée, ma sympathie ! Si je puis quelque chose pour vous, usez de moi, je vous en serai bien reconnaissant !

— Ah ! Voulemont, je voudrais bien pouvoir user de votre amitié ! Mais ni vous, ni personne, ni moi, nous ne pouvons rien en ce moment à ce qui est… Il me faut tâcher de m’accommoder en brave du présent. Lui seul m’appartient !

Je me tais. Lui aussi songe ; pensif, il m’observe. Que m’importe ?… Je sais maintenant que je ne trahirai pas mon secret malgré la misérable tentation qui me torture quelquefois de crier ma détresse à une âme humaine. Mais le sceau crispe mes lèvres l’une contre l’autre. Silencieuse, je contemple le parc embrumé par une pluie fine, douce comme le ciel mélancolique.

Et une soudaine question me vient brusquement :

— Est-ce qu’il vous est arrivé quelquefois, aux heures… vous savez, où l’on se juge ?… de penser qu’il est triste d’avoir passé, dans l’existence, à la façon d’un bibelot de luxe… — je parle pour moi !… — si inutile, que le bibelot brisé, à personne, il ne fera défaut…

— Quelle misanthropie !… Mais, petite madame, vous oubliez que les bibelots de luxe donnent de la joie à ceux qui en admirent la beauté, et les regrettent très fort, je vous assure, si le mauvais sort les brise…

— Jouissance égoïste !… Par conséquent de mince valeur. Jamais, comme maintenant, je n’ai compris quel viatique ce doit être, quand on regarde derrière soi, de pouvoir se dire : « J’ai rempli la bonne tâche, envers les autres et envers moi-même. » Vous n’imaginez pas de quelle humilité je me sens envahie quand je constate combien j’ai vécu pour moi !

— Nous en sommes tous là, ô censeur austère !

— Mais non… mais non… pas tous. Il y en a qui savent sortir d’eux-mêmes par le cœur, par le cerveau… qui, tout entiers, se donnent à une œuvre.

Flegmatique et taquin, Voulemont continue :

— Par exemple, les anarchistes, acharnés à la destruction de l’abominable société.

Du même ton, je riposte :

— Des victimes de l’idée fausse, ceux-là ! Mais à cette idée, ils n’hésitent pas à se sacrifier. Et c’est pourquoi en fin de compte, ils ont plus de valeur que nous, les futiles joueurs de flûte.

— Eh ! Eh ! petite amie, comme vous y allez !… Évidemment, votre point de vue peut se soutenir ; pour le scandale des braves gens et la joie des amateurs du paradoxe. Mais je suis, avec trop de plaisir, « joueur de flûte », pour condamner ces pauvres gens, aujourd’hui traités par vous avec tant de dédain !

— Pas aujourd’hui, seulement, Voulemont ! Plus je vieillis et plus je nous trouve… mesquins, nous autres qui, privés de la lutte pour notre subsistance, nous contentons, tout platement, du souci de nos plaisirs, de nos intrigues, de nos ambitions, de nos amours… que sais-je ! de tout ce qui constitue le tissu piteux dont nous faisons notre existence. Quelles pauvres petites choses nous sommes ! mon ami.

— Des « petites choses » qui sont tout de même des roseaux pensants, comme a dit ce Pascal que vous aimez tant à lire !

Je hausse les épaules :

— Des roseaux qui pensent presque toujours en jouisseurs égoïstes…

— Madame Viva, on pense comme on peut ! Ne soyez pas misanthrope !… Je vous assure que j’aperçois, dans mon tissu piteux — et dans celui de mes frères en mesquinerie, — de jolies arabesques…, des broderies délicates… voire même, de-ci, de-là, quelques perles…

Je me mets à rire de la drôlerie de son accent :

— Heureux homme ! Je vous félicite. Mais laissons ces graves problèmes et faites-moi de la musique, voulez-vous, monsieur le joueur de flûte.

Et ainsi nous passons un très bon moment qui me repose un peu.


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