V

26 septembre.

J'ai eu la satisfaction de trouver dans la bibliothèque du marquis les documents historiques qui me manquaient. Ils proviennent effectivement de l'ancien chartrier de l'abbaye, et offrent à la famille de Malouet, un intérêt particulier. Ce fut un Guillaume Malouet, très-noble homme et chevalier, qui, au milieu du XIIe siècle, du consentement de messieurs ses fils, Hugues, Foulques, Jean et Thomas, restaura l'église et fonda l'abbaye en faveur de l'ordre des bénédictins, pour le salut de son âme et des âmes de ses pères, concédant à la congrégation, entre autres jouissances et redevances, la nue propriété des hommes de l'abbaye, la dîme de tous ses revenus, la moitié de la laine de ses troupeaux, trois charges de cire à toucher chaque année au Mont-Saint-Michel en mer, puis la rivière, les landes, les bois et le moulin, —et molendinum in eodem situ. J'ai eu du plaisir à suivre, dans le mauvais latin du temps, la description de ce paysage familier. Il n'a point changé.

La charte de fondation est de 1145. Des chartes postérieures prouvent que l'abbaye du Rozel était en possession, au XIIIe siècle, d'une sorte de patriarcat sur tous les instituts de l'ordre de saint Benoît qui existaient alors dans la province de Normandie. Il s'y tenait chaque année un chapitre général de l'ordre, présidé par l'abbé du Rozel, et où une dizaine d'autres couvents étaient représentés par leurs plus hauts dignitaires. La discipline, les travaux, le régime temporel et spirituel de tous les bénédictins de la province y étaient contrôlés et réformés avec une sévérité que les procès-verbaux de ces petits conciles attestent dans le plus noble langage. Ces scènes pleines de dignité se passaient dans cette salle capitulaire aujourd'hui honteusement profanée.

Mon abbaye était donc, dans cette grande province, la première d'un ordre illustre, dont le nom seul rappelle ce que le travail a de plus noble et de plus austère. C'est un beau titre, qui explique la magnificence de l'église, et qui doit en préserver les restes. J'ai désormais sous la main les éléments d'un travail intéressant et complet; mais je m'oublie trop souvent dans la lecture de ces anciennes chartes remplies de petits faits caractéristiques, d'incidents et de coutumes empruntés à la vie de chaque jour, et qui me transportent dans le coeur et dans la réalité même des âges écoulés: ces âges vraisemblablement ne valaient pas le nôtre, mais du moins ils en diffèrent, et nous n'en prenons d'ailleurs que ce qui nous plaît. Peut-être aussi, quand nous aimons à nous approprier par l'étude les idées, les émotions, les habitudes même des hommes qui nous ont précédés sur la terre, sentons-nous la douceur d'étendre dans le passé notre vie personnelle, que borne un si court avenir, de remuer dans notre coeur, pendant notre passage d'un jour, les sensations de plusieurs siècles.

A part les archives, cette bibliothèque est fort riche, et cela me détourne. De plus, le tourbillon mondain qui sévit dans le château ne laisse pas de porter quelques atteintes à mon indépendance. Enfin, mes excellents hôtes me reprennent souvent d'une main la liberté qu'ils me donnent de l'autre: comme la plupart des gens du monde, ils ne se font pas une idée très-nette de l'occupation suivie qui mérite le nom de travail, et une heure ou deux de lecture leur paraissent le dernier terme du labeur qu'un homme peut supporter dans sa journée.

— Soyez libre! montez à votre ermitage! travaillez à votre aise! me dit chaque matin M. de Malouet; une heure après, il est à ma porte.

— Eh bien, travaillons-nous?

— Mais oui, je commence.

— Comment! diantre! il y a plus de deux heures que vous y êtes! Vous vous tuez, mon ami. Au surplus, soyez libre!… Ah çà! ma femme est au salon… Quand vous aurez fini, vous irez lui tenir compagnie, n'est-ce pas?

— Oui, certainement.

— Mais seulement quand vous aurez fini, bien entendu!

Et il part pour la chasse ou pour une promenade au bord de la mer. Quant à moi, préoccupé de l'idée que je suis attendu, et voyant que je ne ferai plus rien qui vaille, je me décide bientôt à aller rejoindre madame de Malouet, que je trouve en grande conversation avec son curé ou avec Jacquemart (des Deux-Sèvres): elle me dérange, je la gêne, et nous nous sourions agréablement.

Voilà comment se passe en général le milieu du jour. — Le matin, je me promène à cheval avec le marquis, qui veut bien m'épargner la cohue des grands carrousels. Le soir, je joue le whist, puis je cause avec les dames, et j'essaye de me défaire à leurs pieds de ma réputation et de ma peau d'ours, car aucune originalité ne me plaît en moi, et celle-là moins qu'une autre. Il y a dans le caractère sérieux, poussé jusqu'à la raideur et jusqu'à la mauvaise grâce vis-à-vis des femmes, quelque chose de cuistre qui messied aux plus grands talents et qui ridiculise les petits. Je me retire ensuite, et je travaille assez tard dans la bibliothèque. C'est un bon moment.

La société habituelle du château se compose des hôtes du marquis, qui sont toujours nombreux dans cette saison, et de quelques personnes des environs. Ce grand train de maison a surtout pour objet de fêter la fille unique de M. de Malouet, qui vient chaque année passer l'automne dans sa famille. C'est une personne d'une beauté sculpturale, qui s'amuse avec une dignité de reine, et qui communique avec les mortels par des monosyllabes dédaigneux, prononcés d'une voix de basse profonde. Elle a épousé, il y a une douzaine d'années, un Anglais attaché au corps diplomatique, lord A…, personnage également beau et également impassible. Il adresse par intervalles à sa femme un monosyllabe anglais auquel elle répond imperturbablement par un monosyllabe français. Cependant, trois petits lords, dignes du pinceau de Lawrence, rôdent majestueusement autour de ce couple olympien, attestant entre les deux nations une secrète intelligence qui se dérobe au vulgaire.

Un couple à peine moins remarquable nous arrive chaque jour d'un château voisin. Le mari est un M. de Breuilly, ancien garde du corps et ami de coeur du marquis. C'est un vieillard fort vif, encore beau cavalier et qui porte un chapeau trop petit sur des cheveux gris coupés en brosse. Il a le travers peut-être naturel, de scander ses mots, et de parler avec une lenteur qui semble affectée. Il serait d'ailleurs fort aimable, s'il n'avait l'esprit constamment torturé par une ardente jalousie, et par un crainte non moins ardente de laisser voir sa faiblesse, qui toutefois crève les yeux de tout le monde. On s'explique mal comment, avec de pareilles dispositions et beaucoup de bon sens, il a commis la faute d'épouser à cinquante-cinq ans une femme jeune, jolie, et créole, je crois, par-dessus la marché.

— M. de Breuilly! dit le marquis, lorsqu'il me présenta au pointilleux gentilhomme, — mon meilleur ami, qui sera infailliblement le vôtre, et qui, tout aussi infailliblement, vous coupera la gorge si vous faites la cour à sa femme.

— Mon dieu! mon ami, répondit M. de Breuilly avec un ricanement des moins joyeux, et en accentuant chaque mot à sa manière, pourquoi me donner à monsieur comme l'Othello bas normand? Monsieur peut assurément,… monsieur est parfaitement libre… Il connaît d'ailleurs et il sait observer la limite des choses… Au surplus, monsieur, voici madame de Breuilly, soufrez que je la recommande moi-même à vos attentions.

Un peu surpris de ce langage, j'eus la bonhomie ou l'innocente malice de l'interpréter littéralement. Je m'assis carrément à côté de madame de Breuilly, et je me mis à lui faire ma cour, en observant la limite des choses. Cependant, M. de Breuilly nous surveillait de loin avec une mine extraordinaire; je voyais étinceler sa prunelle grise, comme une cendre incandescente; il riait aux éclats, grimaçait, piétinait, et se désossait les doigts avec des craquements sinistres. M. de Malouet vint à moi brusquement, m'offrit une carte de whist, et, me tirant à l'écart:

— Qu'est-ce qui vous prend? me dit-il.

— Moi? rien.

— Ne vous ai-je pas averti? C'est fort sérieux. Voyez Breuilly! C'est la seule faiblesse de ce galant homme; chacun la respecte ici. Faites de même, je vous en prie.

De la faiblesse de ce galant homme, il résulte que sa femme est vouée dans le monde à une quarantaine perpétuelle. Le caractère belliqueux d'un mari n'est souvent qu'un attrait de plus pour la foudre; mais on hésite à risquer sa vie sans l'apparence d'une compensation possible, et nous avons ici un homme qui vous menace tout au moins d'un éclat public, non-seulement avant moisson, comme on dit, mais même avant les semailles. Cela décourage visiblement les plus entreprenants, et il est fort rare que madame de Breuilly n'ait pas à sa droite et à sa gauche deux places vides, malgré sa grâce nonchalante, malgré ses grands yeux de créole, et en dépit de ses regards plaintifs et suppliants qui semblent toujours dire : "Mon Dieu! personne ne m'induira donc en tentation!"

Tu croirais que l'abandon où vit manifestement la pauvre femme doit être pour son mari un motif de sécurité. Point. Son ingénieuse manie sait y découvrir une cause nouvelle de perplexités.

— Mon ami, disait-il hier à M. de Malouet, tu sais que je ne suis pas plus jaloux qu'un autre; mais, sans être Orosmane, je ne prétends pas être Georges Dandin. Eh bien, une chose m'inquiète, mon ami: as-tu remarqué qu'en apparence personne ne fait la cour à ma femme?

— Parbleu! si c'est là ce qui te préoccupe…

— Sans doute: tu m'avoueras que cela n'est pas naturel. Ma femme est jolie. Pourquoi ne lui fait-on pas la cour comme à une autre? Il y a quelque chose là-dessous.

Heureusement, et au grand avantage de la question sociale, toutes les jeunes femmes qui séjournent et se succèdent au château ne sont point gardées par des dragons de cette taille. Quelques-unes mêmes, et parmi elles deux ou trois Parisiennes en vacances, affichent une liberté d'allures, un amour du plaisir et une exagération d'élégance qui dépassent les bornes de la discrétion. Tu sais que je n'apprécie pas beaucoup cette manière d'être qui répond mal à l'idée que je me fais des devoirs d'une femme, et même d'une femme du monde; mais je me range sans hésiter du parti de ces évaporées; leur conduite me paraît même l'idéal de la splendeur du vrai, quand j'entends ici, le soir, certaines pieuses matrones distiller contre elles, dans des commérages de portières, le venin de la plus basse envie qui puisse gonfler un coeur départemental. Au surplus, il n'est pas toujours nécessaire de quitter Paris pour avoir le vilain spectacle de ces provinciales déchaînées contre ce qu'elle appellent le vice, c'est à savoir la jeunesse, l'élégance, la distinction, le charme, en un mot tout ce que les bonnes dames n'ont plus ou n'ont jamais eu.

Toutefois, quelque dégoût que les chastes mégères m'inspirent pour la vertu qu'elles prétendent soutenir (ô vertu! que de crimes on commet en ton nom!), je suis forcé, à mon vif regret, de m'accorder avec elles sur un point, et de convenir qu'une de leurs victimes au moins donne une apparence de justice à leur réprobation et à leurs calomnies. L'ange même de la bienveillance se voilerait la face devant ce modèle achevé de dissipation, de turbulence, de futilité, et finalement d'extravagance mondaine, qui s'appelle de son nom la comtesse de Palme, et de son surnom — la petite comtesse: surnom assez impropre d'ailleurs, car la dame n'est point petite, mais simplement mince et élancée. Madame de Palme a vingt-cinq ans: elle est veuve; elle demeure l'hiver à Paris chez une soeur, et l'été dans un manoir de Normandie, chez sa tante, madame de Pontbrian. Permets que je me défasse d'abord de la tante.

Cette tante, qui est d'une très-ancienne noblesse, se distingue à première vue par un double mérite, par la ferveur de ses opinions héréditaires et par une dévotion stricte. Ce sont deux titres de recommandation que j'admets pleinement pour mon compte. Tout principe ferme et tout sentiment sincère commandent en ce temps-ci un respect particulier. Malheureusement, madame de Pontbrian me paraît être du nombre de ces grandes dévotes qui sont de fort petites chrétiennes. Elle est de celles qui, réduisant à quelques menues observances, dont elles sont ridiculement fières, tous les devoirs de leur foi religieuse ou politique, prêtent à l'une et à l'autre une mine revêche et haïssable, dont l'effet n'est pas précisément d'attirer des prosélytes. Les pratiques, en toute chose, suffisent à sa conscience: du reste, aucune trace de charité, de bonté, aucune trace surtout d'humilité. Sa généalogie, son assiduité aux églises, et ses pèlerinages annuels auprès d'un illustre exilé (qui probablement se passerait fort de voir ce visage) inspirent à cette fée une si haute idée d'elle-même et un si profond mépris pour son prochain, qu'elle en est véritablement insociable. Elle demeure sans cesse absorbée, avec une physionomie de relique, dans le culte de latrie qu'elle croit se devoir à elle-même. Elle ne daigne parler qu'à Dieu, et il faut que Dieu soit vraiment le bon Dieu s'il l'écoute.

Sous le patronage nominal de cette duègne mystique, la petite comtesse jouit d'une indépendance absolue dont elle use à outrance. Après avoir passé l'hiver à Paris, où elle crève régulièrement deux chevaux et un cocher par mois pour se donner le plaisir de faire un tour de valse chaque soir dans une demi-douzaine de bals différents, madame de Palme sent le besoin de goûter la paix des champs. Elle arrive chez sa tante, elle saute sur un cheval et part au galop. Peu lui importe où elle va, pourvu qu'elle aille. Le plus souvent, elle vient au château de Malouet, où l'excellente maîtresse du logis lui témoigne une prédilection que je ne m'explique pas. Familière avec les hommes, impertinente avec les femmes, la petite comtesse offre une large prise aux hommages les plus indiscrets des uns, à la haine jalouse des autres. Indifférente aux outrages de l'opinion, elle semble respirer volontiers l'encens le plus grossier de la galanterie; mais ce qu'il lui faut avant tout, c'est le bruit, le mouvement, le tourbillon, le plaisir mondain poussé jusqu'à sa fougue la plus extrême et la plus étourdissante; ce qu'il lui faut chaque matin, chaque soir et chaque nuit, c'est une chasse à toute volée qu'elle dirige avec frénésie, un lansquenet d'enfer où elle fasse sauter la banque, un cotillon échevelé qu'elle mène jusqu'à l'aurore. Un seul temps d'arrêt, une minute de repos, de recueillement, de réflexion, — dont elle est d'ailleurs incapable, — la tuerait. Jamais existence ne fut à la fois plus remplie et plus vide, jamais activité plus incessante et plus stérile.

C'est ainsi qu'elle traverse la vie à la hâte et sans débrider, gracieuse, insouciante, affairée et ignorante comme son cheval. Quand elle touchera le poteau fatal, cette femme tombera du néant de son agitation dans le néant du repos éternel, sans que jamais l'ombre d'une idée sérieuse, la notion la plus faible du devoir, le nuage le plus léger d'une pensée digne d'un être humain, aient effleuré, même en rêve, le cerveau étroit que recouvre son front pur, souriant et stupide. On pourrait dire que la mort, à quelque âge qu'elle doive la surprendre, trouvera la petite comtesse telle qu'elle sortit du berceau, s'il était permis de penser qu'elle en a retenu l'innocence comme elle en a gardé la profonde puérilité.

Cette folle a-t-elle une âme? — Le mot de néant m'est échappé. C'est qu'en vérité il m'est difficile de concevoir ce qui pourrait survivre à ce corps une fois qu'il aura perdu la fièvre vaine et le souffle frivole qui semblent seuls l'animer.

Je connais trop le misérable train du monde pour prendre à la lettre les accusations d'immoralité dont madame de Palme est ici l'objet de la part des sorcières, et de la part aussi de quelques rivales qui ont la bonté de porter envie à son mérite. Ce n'est pas à ce point de vue, tu le comprends, que je la traite avec cette rigueur. Les hommes, lorsqu'ils se montrent impitoyables pour certaines fautes, oublient trop qu'ils ont tous plus ou moins passé une partie de leur vie à les provoquer pour leur compte. Mais il y a dans le type féminin que je viens de t'esquisser quelques chose de plus choquant pour moi que l'immoralité même, qui, du reste, en est difficilement séparable. Aussi, malgré mon désir de ne me singulariser en rien, n'ai-je pu prendre sur moi de me joindre au cortège d'admirateurs que madame de Palme traîne après son char. Je ne sais si

Le tyran dans sa cour remarqua mon absence;

je serais tenté de le croire quelquefois aux regards d'étonnement et de dédain dont on me foudroie en passant; mais il est plus simple d'attribuer ces symptômes hostiles à l'antipathie naturelle qui sépare deux créatures aussi dissemblables que nous le sommes. Je la regarde parfois de mon côté avec la surprise ébahie que doit éveiller chez tout être pensant la monstruosité d'un tel phénomène psychologique. De toute façon, nous sommes quittes.

Je devrais plutôt dire: nous étions quittes, car nous ne le sommes véritablement plus depuis une petite aventure assez cruelle qui m'est arrivée hier soir, et qui me constitue, dans mon compte courant avec madame de Palme, une avance considérable, qu'elle aura de la peine à regagner. — Je t'ai dit que madame de Malouet, par je ne sais quel raffinement de charité chrétienne, témoignait une vraie prédilection à la petite comtesse. Je causais hier soir avec la marquise dans un coin du salon: je pris la liberté de lui dire en riant que cette prédilection, venant d'une femme comme elle, était d'un mauvais exemple, que je n'avais jamais bien compris, pour moi, ce passage de l'Evangile où le retour d'un seul pécheur est célébré par-dessus le mérite assidu d'un millier de justes, et que cela m'avait toujours paru très-décourageant pour les justes.

— D'abord, me dit madame de Malouet, les justes ne se découragent point: ensuite, il n'y en a pas. — Croyez-vous en être un, vous, par hasard?

— Pour cela, non: je sais parfaitement le contraire.

— Eh bien, où prenez-vous le droit de juger si sévèrement votre prochain?

— Je ne reconnais pas madame de Palme pour mon prochain.

— C'est commode. Madame de Palme, monsieur, a été mal élevée, mal mariée et toujours gâtée; mais, croyez-moi, c'est un vrai diamant dans sa gangue.

— Je ne vois que la gangue.

— Et soyez sûr qu'il ne lui faut qu'un bon ouvrier, j'entends un bon mari, qui sache le tailler et le polir.

— Permettez-moi de plaindre ce futur lapidaire.

Madame de Malouet agita son pied sur le tapis et laissa voir quelques autres signes d'impatience, que je ne sus d'abord comment interpréter, car elle n'a jamais d'humeur; mais soudain une pensée, que je crus lumineuse, me traversa l'esprit: je ne doutai pas que je n'eusse enfin découvert le côté faible et l'unique défaut de cette charmante vieille femme. Elle était possédée de la manie de faire des mariages, et, dans son désir chrétien d'arracher la petite comtesse à l'abîme de perdition, elle méditait secrètement de m'y précipiter avec elle, quoique indigne. Pénétré de cette conviction modeste, je me tins sur une défensive qui me semble, à l'heure qu'il est, d'un beau ridicule.

— Mon Dieu! dit madame de Malouet, parce que vous doutez de sa littérature!…

— Je ne doute pas de sa littérature, dis-je: je doute qu'elle sache lire.

— Mais enfin, sérieusement, que lui reprochez-vous, voyons? reprit madame de Malouet d'une voix singulièrement émue.

Je voulus démolir d'un seul coup le rêve matrimonial dont je supposais que se berçait la marquise.

— Je lui reproche, répondis-je, de donner au monde le spectacle, souverainement irritant même pour un profane comme moi, de la nullité triomphante et du vice superbe. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, et je n'ai point le droit de juger, mais il y a en moi, comme dans tout public de théâtre, un fond de raison et de moralité qui se soulève en face des personnages complétement dénués de bon sens ou de vertu et qui ne veut pas qu'ils triomphent.

L'agitation de la vieille dame redoubla.

— Pensez-vous que je la recevrais, si elle méritait toutes les pierres que la calomnie lui jette?

— Je pense qu'il vous est impossible de croire au mal.

— Bah! je vous assure que vous ne faites pas ici preuve de pénétration. Ces histoires d'amour qu'on lui prête, ça lui ressemble si peu! C'est une enfant qui ne sait pas seulement ce que c'est que d'aimer!

— J'en suis persuadé, madame. Sa coquetterie banale en est une preuve suffisante. Je suis même prêt à jurer que les entraînements de l'imagination ou de la passion sont complétement étrangers à ses erreurs, qui de la sorte demeurent sans excuse.

— Oh! mon Dieu! s'écria madame de Malouet en joignant les mains, taisez-vous donc! c'est une pauvre enfant abandonnée! Je la connais mieux que vous… Je vous atteste que, sous son apparence beaucoup trop légère, j'en conviens, elle a dans le fond autant de coeur que d'esprit.

— C'est précisément ce que je pense, madame; autant de l'un que de l'autre.

— Ah! c'est vraiment insupportable! murmura madame de Malouet en laissant retomber ses bras comme désespérée.

Au même instant, je vis s'agiter violemment le rideau qui couvrait à demi la porte près de laquelle nous étions assis, et la petite comtesse, quittant la cachette où l'avait confinée l'exigence de je ne sais quel jeu, se montra un moment à nos yeux dans la baie de la porte, et alla rejoindre le groupe des joueurs qui se tenait dans un petit salon voisin. Je regardai madame de Malouet:

— Comment! elle était là?

— Parfaitement. Elle nous entendait, et, de plus, elle nous voyait. J'ai eu beau multiplier les signes, vous étiez parti!

Je demeurai un peu confus. Je regrettais la dureté de mes paroles, car, en attaquant si violemment cette jeune femme, j'avais cédé à l'entraînement de la controverse plutôt qu'à un sentiment d'animadversion sérieuse. Au fond, elle m'est indifférente, mais c'est un peu trop de l'entendre vanter.

— Et maintenant, que dois-je faire? dis-je à madame deMalouet.

Elle réfléchit un moment, et me répondit, en haussant légèrement les épaules:

— Ma foi, rien: c'est ce qu'il y a de mieux.

Le moindre souffle fait déborder une coupe pleine: c'est ainsi que le petit désagrément de cette scène semble avoir exagéré le sentiment d'ennui qui ne me quitte guère depuis mon arrivée dans ce lieu de plaisance. Cette gaieté continue, ce mouvement convulsif, ces courses, ces danses, ces dîners, cette allégresse sans trêve et cet éternel bruit de fête m'importunent jusqu'au dégoût. Je regrette amèrement le temps que j'ai perdu à des lectures et à des recherches qui ne concernent en rien ma mission officielle, et n'en ont guère avancé le terme; je regrette les engagements que les aimables instances de mes hôtes ont arrachés à ma faiblesse; je regrette ma vallée de Tempé; par-dessus tout, Paul, je te regrette. Il y a certainement dans ce petit centre social assez d'esprits distingués et bienveillants pour former les éléments des relations les plus agréables et même les plus élevées; mais ces éléments se trouvent noyés dans la cohue mondaine et vulgaire. On ne les en dégage qu'avec peine, avec gêne, et jamais sans mélange. M. et madame de Malouet, M. de Breuilly même, quand sa jalousie insensée ne le prive pas de l'usage de ses facultés, sont certainement des intelligences et des coeurs d'élite; mais la seule différence des années ouvre des abîmes entre nous. Quant aux jeunes gens et aux hommes de mon âge que je rencontre ici, ils marchent tous d'un pas plus ou moins alerte dans le chemin de madame de Palme. Il suffit que je ne les y suive pas pour qu'ils me témoignent une sorte de froideur voisine de l'antipathie. Ma fierté n'essaye pas de rompre cette glace, bien que deux ou trois parmi eux me semblent bien doués, et révèlent des instincts supérieurs à la vie qu'ils ont adoptée.

Il est une question que je me pose quelquefois à ce sujet: valons-nous mieux, toi et moi, jeune Paul, que cette foule de joyeux compagnons et d'aimables viveurs, ou bien en différons-nous simplement? Comme nous, ils ont de l'honnêteté et de l'honneur; comme nous, ils n'ont ni vertu ni religion proprement dites. Jusque-là, nous sommes égaux. Nos goûts seuls et nos plaisirs ne se ressemblent pas: toutes leurs préoccupations appartiennent aux légers propos du monde, aux soins de la galanterie et à l'activité matérielle; les nôtres se donnent avec une prédilection presque exclusive à l'exercice de la pensée, aux talents de l'esprit, aux oeuvres bonnes ou mauvaises de l'intelligence. Au point de vue de la vérité humaine et suivant l'estime commune, il n'est guère douteux que la différence ne soit ici à notre avantage; mais, dans un ordre plus élevé, dans l'ordre moral, et, pour ainsi dire, devant Dieu, cette supériorité se soutient-elle? Ne faisons-nous, comme eux, que céder à un penchant qui nous entraîne d'un côté plutôt que d'un autre, ou obéissons-nous à un grand devoir? Quel est aux yeux de Dieu le mérite de la vie intellectuelle? Il me semble quelquefois que nous professons pour la pensée une sorte de culte païen dont il ne tient nul compte, et qui peut-être même l'offense. Plus souvent je crois qu'il veut qu'on use de la pensée, dût-on même la tourner contre lui, et qu'il agrée comme des hommages tous les frémissements de ce noble instrument de joie et de torture qu'il a mis en nous.

La tristesse n'est-elle pas, aux époques de doute et de trouble, une sorte de piété? J'aime à l'espérer. Nous ressemblons un peu, toi et moi, à ces pauvres sphinx rêveurs qui demandent vainement, depuis tant de siècles, aux thébaïdes du désert le mot de l'éternelle énigme. Serait-ce une folie plus grande et plus coupable que l'insouciance heureuse de la petite comtesse! Nous verrons bien. En attendant, garde, pour l'amour de moi, ce fond de mélancolie sur lequel tu brodes ta douce gaieté; car, Dieu merci, tu n'es pas un pédant: tu sais vivre, tu sais rire, et même aux éclats; mais ton âme est triste jusqu'à la mort, et c'est pourquoi j'aime jusqu'à la mort ton âme fraternelle.

1er octobre.

Paul, il se passe quelque chose ici qui ne me plaît pas. Je voudrais avoir ton avis: envoie-le-moi le plus tôt possible.

Jeudi matin, après avoir terminé ma lettre, je descendis pour la remettre au courrier, qui part de bonne heure; puis, comme il ne restait que quelques minutes avant le déjeuner, j'entrai dans le salon, qui était encore désert. Je feuilletais tranquillement une Revue au coin du feu, quand la porte s'ouvrir brusquement: j'entendis le craquement et les froissements d'une robe de soie trop large pour franchir aisément une ouverture d'un mètre, et je vis paraître la petite comtesse: elle avait passé la nuit au château? — Si tu te rappelles le fâcheux dialogue où je m'étais empêtré dans la soirée de la veille, et que madame de Palme avait surpris d'un bout à l'autre, tu comprendras sans peine que cette dame fût la dernière personne du monde avec laquelle il pouvait m'être agréable de me trouver en tête-à-tête ce matin-là.

Je me levai, et je lui adressai une profonde révérence: elle y répondit par une inclination qui, bien que légère, était encore plus que je ne méritais de sa part. Les premiers pas qu'elle fit dans le salon, après m'avoir aperçu, étaient marqués d'une sorte d'hésitation et pour ainsi dire de flottement: c'était l'allure d'une perdrix légèrement touchée dans l'aile et un peu étourdie du coup. Irait-elle au piano, à la fenêtre, à droite, à gauche ou en face? — Il était clair qu'elle l'ignorait elle-même; mais l'indécision n'est point le défaut de ce caractère: elle eut vite pris son parti, et, traversant l'immense salon d'une marche très-ferme, elle se dirigea vers la cheminée, c'est-à-dire vers mon domaine particulier.

Debout devant mon fauteuil et maRevueà la main, j'attendais l'événement avec une gravité apparente qui cachait mal, je le crains, une assez forte angoisse intérieure. J'avais lieu, en effet, d'appréhender une explication et une scène. En toute circonstance de ce genre, les sentiments naturels à notre coeur et le raffinement qu'y ajoutent l'éducation et l'usage du monde, la liberté absolue de l'attaque et les bornes étroites de la défense permise, donnent aux femmes une supériorité écrasante sur tout homme qui n'est pas un mal-appris ou un amant. Dans la crise spéciale qui me menaçait, la vive conscience de mes torts, le souvenir de la forme presque injurieuse sous laquelle mon offense s'était produite, achevaient de m'interdire toute pensée de résistance; je me voyais livré pieds et poings liés à la vindicte effrayante d'une femme jeune, impérieuse et courroucée. Mon attitude était donc fort pauvre.

Madame de Palme s'arrêta à deux pas de moi, étala sa main droite sur le marbre de la cheminée, et allongea vers la flamme du foyer la pantoufle mordorée qui emprisonnait son pied gauche. Ayant accompli cette installation préalable, elle se tourna vers moi, et, sans m'adresser un seul mot, elle parut jouir de ma contenance, qui, je te le répète, ne valait rien. Je résolus de me rasseoir et de reprendre ma lecture; mais, auparavant, et en guise de transition, je crus devoir dire poliment:

— Vous ne voulez pas cetteRevue, madame?

— Merci, monsieur, je ne sais pas lire.

Telle fut la réponse qui me fut aussitôt décochée d'une voix brève. Je fis de la tête et de la main un geste courtois, par lequel je semblais compatir doucement à l'infirmité qui m'était révélée; après quoi, je m'assis. J'étais plus tranquille. J'avais reçu le feu de mon adversaire. L'honneur me paraissait satisfait.

Néanmoins, au bout de quelques minutes de silence, je recommençai à sentir l'embarras de ma situation; j'essayais vainement de m'absorber dans ma lecture; je voyais une foule de petites pantoufles mordorées miroiter sur le papier. Une scène ouverte m'eût décidément semblé préférable à ce voisinage incommode et persistant, à la muette hostilité que trahissaient à mon regard furtif le pied agité de madame de Palme, le cliquetis de ses bagues sur la tablette de marbre et la mobilité palpitante de sa narine. Je poussai donc malgré moi un soupir de soulagement quand la porte, s'ouvrant tout à coup, introduisit sur le théâtre un nouveau personnage que je pouvais considérer comme un allié. C'était une dame, amie d'enfance de lady A…, et qui se nomme madame Durmaître. Elle est veuve et infiniment belle; elle se distingue par un degré de folie moindre au milieu des folles mondaines. A ce titre, et aussi bien en raison de ses charmes supérieurs, elle a conquis dès longtemps l'inimitié de madame de Palme, qui, par allusion aux toilettes sombres de sa rivale, au caractère languissant de sa beauté et à sa conversation un peu élégiaque, se plaît à l'appeler, entre jeunes gens, laveuve du Malabar. Madame Durmaître manque positivement d'esprit; elle a de l'intelligence, un peu de littérature et beaucoup de rêverie. Elle se pique d'un certain art de conversation. Me voyant dépourvu moi-même de tout autre talent de société, elle s'est mis dans la tête que je devais avoir celui-là, et a entrepris de s'en assurer. Il s'en est suivi entre nous un commerce assez assidu et presque cordial; car, si je n'ai pu répondre à toutes ses espérances, j'écoute du moins avec une attention religieuse le petit pathos mélancolique dont elle est coutumière. J'ai l'air de le comprendre, et elle m'en sait gré. La vérité est que je ne me lasse point d'entendre sa voix, qui est une musique, de regarder ses traits, qui sont d'une exquise pureté, et d'admirer ses grands yeux noirs, qu'un rideau de cils épais enveloppe d'une ombre mystique. Quoi qu'il en soit, ne t'inquiète pas: j'ai décidé que la saison d'être aimé, et d'aimer par conséquent, était passée pour moi; or, l'amour est une maladie qu'on n'a point quand on s'attache sincèrement à en réprimer les premières convulsions.

Madame de Palme s'était retournée au bruit de la porte: quand elle reconnut madame Durmaître, un éclair féroce jaillit de son oeil bleu; le hasard lui envoyait une proie. Elle laissa la belle veuve faire quelques pas vers nous avec la lenteur traînante et douloureuse qui caractérise son allure, et, partant d'un éclat de rire:

— Brava! dit-elle avec emphase: la marche du supplice! la victime traînée à l'autel! Iphigénie… ou plutôt Hermione…

Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie!

Qui est-ce donc qui a fait ce vers-là?… Je suis si ignorante!… Ah! c'est votre ami M. de Lamartine, je crois! Il pensait à vous, ma chère!

— Ah! vous citez des vers maintenant, chère madame? dit madameDurmaître, qui n'a point la réplique.

— Pourquoi pas, chère madame? En avez-vous le monopole? "Pleurante après son char…" J'ai entendu dire cela à Rachel… Au fait, ça n'est pas de Lamartine, c'est de Boileau… Je vous dirai, ma petite Nathalie, que j'ai l'intention de vous demander des leçons de conversation sérieuse et vertueuse… C'est si amusant! et, pour commencer, voyons, lequel préférez-vous, de Lamartine ou de Boileau?

— Mais, Bathilde, il n'y a aucun rapport, répondit madame Durmaître avec assez de bon sens et avec beaucoup trop de bonne foi.

— Ah! reprit madame de Palme.

Et, me montrant du doigt tout à coup:

— Vous préférez peut-être monsieur, qui fait aussi des vers?

— Non, madame, dis-je, c'est une erreur; je n'en fais pas.

— Ah! je croyais. Pardon!

Madame Durmaître, qui doit sans doute à la conscience de sa beauté souveraine son inaltérable sérénité d'âme, s'était contentée de sourire avec une nonchalance dédaigneuse. Elle se laissa tomber dans le fauteuil que je lui abandonnais.

— Quel temps triste! me dit-elle; vraiment, ce ciel d'automne pèse sur l'âme! Je regardais tout à l'heure par la fenêtre: tous les arbres ressemblent à des cyprès, et toute la campagne à un cimetière. On dirait que…

— Non, ah! non,… je vous en prie, Nathalie, interrompit madame de Palme, arrêtez-vous là. C'est assez folâtrer à jeun. Vous vous ferez mal.

— Ah çà! ma chère Bathilde, il faut décidément que vous ayez passé une fort mauvaise nuit, dit la belle veuve .

— Moi, ma chère amie? ah! ne dites donc pas ça! J'ai fait des rêves célestes,… j'ai eu des extases… des extases, vous savez?… Mon âme s'est entretenue avec des âmes… pareilles à votre âme… Des anges m'ont souri à travers des cyprès,… etcoeterapantoufles!

Madame Durmaître rougit légèrement, haussa les épaules et prit laRevueque j'avais posée sur la cheminée.

— A propos, Nathalie, reprit madame de Palme, savez-vous qui nous aurons aujourd'hui à dîner, en fait d'hommes?

L'excellente Nathalie nomma M. de Breuilly, deux ou trois autres personnages mariés et le curé de la commune.

— Alors, je vais partir après le déjeuner, dit la petite comtesse en me regardant.

— C'est fort gracieux pour nous, murmura madame Durmaître.

— Vous savez, répliqua l'autre avec un aplomb imperturbable, que je n'aime que la société des hommes, et il y a trois classes d'individus que je considère comme n'appartenant pas à ce sexe, ni à aucun autre: ce sont les hommes mariés, les prêtres et les savants. En terminant cette sentence, madame de Palme m'adressa un nouveau regard dont je n'avais, d'ailleurs, nul besoin pour comprendre qu'elle me faisait figurer dans sa classification des espèces neutres: ce ne pouvait être que parmi les individus de la troisième catégorie, bien que je n'y aie aucun droit; mais on est savant à peu de frais pour ces dames.

Cependant, le son d'une cloche retentit presque aussitôt dans la cour du château, et elle reprit:

— Ah! voilà le déjeuner, Dieu merci, car j'ai une faim diabolique, n'en déplaise aux purs esprits et aux âmes en peine.

Elle fit alors une glissade jusqu'à l'autre extrémité du salon et alla sauter au cou du marquis de Malouet, qui entrait suivi de ses hôtes. Pour moi, je m'empressai d'offrir mon bras à madame Durmaître et de lui faire oublier, à force de politesses, l'orage que venait d'attirer sur elle l'ombre de sympathie qu'elle me témoigne.

Ainsi que tu as pu le remarquer, la petite comtesse avait fait preuve dans le cours de cette scène, comme toujours, d'une liberté de langage sans mesure et sans goût; mais elle y avait déployé plus de ressources d'esprit que je ne lui en supposais, et, quoiqu'elle les eût dirigées contre moi, je ne pus me défendre de lui en savoir gré, — tant je hais les bêtes, que j'ai toujours trouvées en ce monde plus malfaisantes que les méchants. D'ailleurs pour être juste, les représailles dont je venais d'être l'objet, à part la circonstance qu'elles avaient frappé les trois quarts du temps sur une tête innocente, me semblaient d'assez bonne guerre: elles ne partaient point d'un fond mauvais; elles avaient une tournure d'espièglerie plutôt que ce caractère de sérieuse méchanceté auquel se monte si aisément une haine de femme, et pour de moindres provocations que celles dont la petite comtesse avait eu à se plaindre. En résumé, j'avais souri intérieurement plus d'une fois pendant cette escarmouche, et l'impression qu'elle me laissait sur le compte de mon ennemie était plutôt atténuante qu'aggravante. A l'éloignement et au dédain, que m'inspirait la mondaine extravagante, se mêlait désormais une nuance de douce pitié pour l'enfant mal élevée et pour la femme mal dirigée.

Les femmes sont habiles à saisir les nuances, et celle-ci n'échappa point à madame de Palme. Elle eut vaguement conscience de mon léger retour d'opinion vers elle; elle ne tarda pas même à s'en exagérer la portée et à prétendre en abuser. Pendant deux jours, elle me harcela de traits piquants que je supportai avec bonhomie, et auxquels je répondis même par quelques attentions, car j'avais encore sur le coeur les rudes expressions de mon dialogue avec madame de Malouet, et je ne croyais pas les avoir suffisamment expiées par le faible martyre que j'avais subi, le lendemain, en commun avec la belle veuve du Malabar.

Il n'en fallut pas davantage pour que madame Bathilde de Palme s'imaginât qu'elle pouvait me traiter en pays conquis et joindre Ulysse à ses compagnons. Avant-hier, dans la journée, elle avait essayé à plusieurs reprises la mesure de son pouvoir naissant sur mon coeur et sur ma volonté, en me demandant deux ou trois petits offices de cavalier servant, offices dont chacun ici ambitionne l'honneur avec émulation, et dont je m'acquittai pour ma part avec politesse, mais avec une froideur évidente. Ces jolis actes de servage ont quelquefois du charme, et surtout quand ils ne sont pas imposés; mais tous les âges et tous les caractères ne sont point faits pour s'y plier avec la même bonne grâce. Les esprits graves et les naturels un peu raides, sans jamais se refuser d'une façon maussade à ce que peut exiger en ce genre le simple savoir-vivre, doivent s'en tenir au nécessaire et ne pas rechercher des fonctions que la jeunesse et une certaine souplesse élégante sauvent seules du ridicule.

Cependant, malgré l'extrême réserve avec laquelle je l'étais prêté, tout le jour, à ces épreuves, madame de Palme crut à son entier succès; elle jugea étourdiment qu'il ne lui restait plus qu'à river ma chaîne et à me joindre à son triomphe, faible supplément de gloire assurément, mais qui enfin avait à ses yeux le mérite de lui avoir été contesté. Dans la soirée, comme je quittais la table de whist, elle s'avança vers moi délibérément et me pria de lui faire l'honneur de figurer avec elle dans la danse de caractère qu'on nomme cotillon. Je m'excusai, en riant, sur ma complète inexpérience; elle insista, me déclarant que j'avais évidemment des dispositions pour la danse, et me rappelant l'agilité dont j'avais donné des preuves dans la forêt. Enfin, pour terminer le débat, elle m'entraîna familièrement par le bras, en ajoutant qu'elle n'avait pas l'habitude de se voir refusée.

— Ni moi, madame, dis-je, celle de me donner en spectacle.

— Quoi! pas même pour me plaire?

— Pas même pour cela, madame, et quand même ce serait l'unique moyen d'y réussir.

Je la saluai en souriant sur ces mots, que j'avais accentués d'une manière si positive, qu'elle n'insista plus. Elle quitta mon bras brusquement et alla rejoindre un groupe de danseurs qui nous observait de loin avec un intérêt manifeste. Elle y fut accueillie par des chuchotements et des sourires, auxquels elle répondit par quelques phrases rapides, dont je n'entendis que le motrevanche. Je n'y fis pas autrement attention pour l'instant, et mon âme alla s'entretenir dans les nuages avec l'âme de madame Durmaître.

Le lendemain, une grande chasse devait avoir lieu dans la forêt. Je m'étais arrangé pour n'y point prendre part, voulant profiter d'une journée entière de solitude pour pousser mon malheureux travail. Vers midi, les chasseurs se réunirent dans la cour du château, qui retentit pendant un quart d'heure du son éclatant des trompes, du piétinement des chevaux et des aboiements de la meute. Puis cette mêlée tumultueuse s'engouffra dans l'avenue; le bruit s'éteignit peu à peu, et je demeurai maître de moi et de mon esprit, dans un silence d'autant plus doux qu'il est singulièrement rare sous ce méridien.

Je jouissais, depuis quelques minutes, de mon isolement, et je feuilletais, en souriant à mon bonheur, les pages in-folio de laNeustria pia, quand je crus entendre un cheval galoper dans l'avenue, et bientôt après sur le pavé de la cour.

— Quelque chasseur en retard! me dis-je à part moi.

En prenant ma plume, je commençai à extraire de l'énorme volume le passage relatif aux chapitres généraux des bénédictins; mais une nouvelle et plus grave interruption vint m'affliger: on frappait à la porte de la bibliothèque. Je secouai la tête avec humeur, et je dis: "Entrez!" du ton dont j'aurais pu dire: "Sortez!" On entra. J'avais vu, peu d'instant auparavant, madame de Palme prendre son vol, avec ses plumes, en tête de la cavalcade, et je ne fus pas médiocrement surpris de la retrouver à deux pas de moi, dès que la porte se fut ouverte. — Elle avait la tête nue et les cheveux attifés en arrière d'une façon bizarre: elle tenait d'une main sa cravache et relevait de l'autre la queue traînante de ses longues jupes d'amazone. L'animation de la course qu'elle venait de faire semblait encore exagérer l'expression d'audace qui est habituelle à son regard et à ses traits. Et portant sa voix était moins assurée qu'à l'ordinaire, lorsqu'elle me dit, à peine entrée:

— Ah! pardon!… est-ce que madame de Malouet n'est pas ici?

Je m'étais levé de toute ma grandeur.

— Non, madame, elle n'est pas ici.

— Ah! pardon!… Vous ne savez pas où elle est?

— Non, madame, mais je vais m'en informer, si vous le désirez.

— Merci, merci… Je vais la trouver… C'est qu'il m'est arrivé un accident…

— Vraiment, madame?

— Oh! fort peu de chose,… une branche a déchiré le bourdalou de mon chapeau, et mes plumes sont tombées…

— Vos plumes bleues, madame?

— Oui,… mes plumes bleues… Enfin, je suis revenue au château pour faire recoudre mon bourdalou… Vous êtes bien là pour travailler?

— Parfaitement, madame, on ne peut mieux.

— Etes-vous très-occupé dans ce moment-ci?

— Mais oui, madame, assez occupé.

— Ah! tant pis!

— Pourquoi donc?

— Parce que… j'avais envie,… l'idée m'était venue de vous demander de m'accompagner à la forêt… Ces messieurs seront presque arrivés quand je repartirai,… et je ne puis guère m'en aller seule,… si loin…

En gazouillant du bout des lèvres cette explication un peu embrouillée, la petite comtesse avait un air à la fois sournois et troublé qui fortifia beaucoup le sentiment de défiance que la gaucherie de son entrée avait fait naître dans mon esprit.

— Madame, lui dis-je, vous me désespérez: je regretterai toute ma vie d'avoir laissé échapper l'occasion charmante que vous daignez m'offrir, mais il faut que le courrier de demain emporte ce travail, que le ministre attend avec une extrême impatience.

— Vous avez peur de perdre votre place?

— Je n'en ai pas, madame; ainsi…

— Eh bien, laissez attendre le ministre pour moi; ça me flattera.

— C'est impossible, madame.

Elle prit un ton fort sec:

— Mais… c'est trop singulier!… Comment! vous ne tenez pas plus que cela à m'être agréable?

— Madame, lui dis-je assez sèchement, à mon tour, je tiendrais beaucoup à vous être agréable, mais je ne tiens nullement à vous faire gagner votre pari.

Je lançais cette insinuation un peu au hasard, m'appuyant sur quelques souvenirs et sur quelques indices que tu as pu recueillir çà et là dans mon récit. Toutefois, j'avais touché juste. Madame de Palme rougit jusqu'au front, balbutia deux ou trois paroles que je n'entendis pas, et sortit de l'appartement, ayant perdu toute contenance.

Cette déroute précipitée me laissa moi-même très-confus. Je ne saurais admettre que nous devions pousser le respect pour le sexe faible jusqu'à nous prêter sottement à tous les caprices et à toutes les entreprises qu'il peut plaire à une femme de diriger contre notre repos ou contre notre dignité; mais notre droit de légitime défense en de telles rencontres est circonscrit dans des limites étroites et délicates que je craignais d'avoir franchies. Il suffisait que madame de Palme fût isolée dans le monde, et sans autre protection que son sexe, pour qu'il me parût extrêmement pénible d'avoir cédé, sans mesure, à l'irritation, juste d'ailleurs, que m'avait causée son impertinente récidive. Comme j'essayais d'établir entre nos torts réciproques une balance qui calmât mes scrupules, on frappa de nouveau à la porte de la bibliothèque.

Ce fut cette fois madame de Malouet qui entra. Elle était émue.

— Ah çà! me dit-elle, qu'est-ce donc qui s'est passé?

Je lui contai de point en point le détail de mon entretien avec madame de Palme, et, tout en exprimant un profond regret de ma vivacité, j'ajoutai que la conduite de cette dame à mon égard était inexprimable, qu'elle m'avait pris deux fois en vingt-quatre heures pour objet de ses gageures, et que c'était beaucoup trop d'attention de sa part pour un homme qui lui demandait uniquement la grâce de ne pas s'occuper de lui plus qu'il ne s'occupait d'elle.

— Mon Dieu! me dit la bonne marquise, je ne vous reproche rien. J'ai pu apprécier par mes yeux, depuis quelques jours, votre conduite et la sienne; mais tout cela est fort désagréable. Cette enfant vient de se jeter en pleurant dans mes bras. Elle prétend que vous l'avez traitée comme une créature…

Je me récriai.

— Madame, je vous ai rapporté textuellement mes paroles.

— Ce ne sont pas vos paroles, c'est votre air, votre ton… Monsieur George, permettez-moi de m'expliquer franchement avec vous: avez-vous peur de devenir amoureux de madame de Palme?

— Nullement, madame.

— Avez-vous envie qu'elle devienne amoureuse de vous?

— Pas davantage, je vous assure.

— Eh bien, faites-moi un plaisir: mettez pour aujourd'hui votre amour-propre de côté, et accompagnez madame de Palme à la chasse.

— Madame!

— Le conseil vous paraît singulier; mais vous pouvez croire que je ne vous le donne pas sans y avoir réfléchi. L'éloignement que vous témoignez à madame de Palme est précisément ce qui attire vers vous cette enfant impérieuse et gâtée. Elle s'irrite et s'obstine contre une résistance à laquelle on ne l'a point accoutumée. Ayez l'humilité de lui céder. Faites cela pour moi.

— Sérieusement, madame, vous pensez…?

— Je pense, reprit en riant la vieille dame, ne vous en déplaise, que vous perdrez votre principal mérite à ses yeux aussitôt qu'elle vous verra subir son joug comme tout le monde.

— En vérité, madame, vous me présentez les choses sous un point de vue tout nouveau. Jamais je n'ai conçu la pensée d'attribuer les taquineries de madame de Palme à un sentiment dont j'eusse lieu de me glorifier.

— Et vous avez eu raison, reprit-elle vivement: il n'y a jusqu'à présent rien de pareil, Dieu merci; mais cela eût pu venir, et vous êtes trop galant homme pour le vouloir avec les dispositions que je vous connais.

— Je m'abandonne absolument à votre direction, madame; je vais mettre mon chapeau et mes gants. Reste à savoir comment madame de Palme accueillera mon empressement un peu tardif.

— Elle l'accueillera fort bien, si vous mettez de la bonne grâce à le lui offrir.

— Pour cela, madame, j'y mettrai toute celle dont je suis capable.

Sur cette assurance, madame de Malouet me tendit sa main, que je baisai avec un profond respect, mais avec une assez mince gratitude.

Quand j'arrivai dans le salon, botté et éperonné, madame de Palme y était seule: plongée dans un fauteuil et ensevelie sous ses jupes, elle achevait de rattacher son bourdalou. Elle leva et baissa rapidement les yeux qu'elle avait fort rouges.

— Madame, lui dis-je, je suis si sincèrement affligé de vous avoir offensée, que j'ose vous demander le pardon d'une maussaderie impardonnable. Je viens me mettre à votre disposition; si vous refusez ma compagnie, vous ne ferez que m'infliger une mortification très-méritée, mais vous me laisserez plus malheureux que je n'ai été coupable… et c'est beaucoup dire.

Madame de Palme, tenant plus de compte de l'émotion de ma voix que de mon pathos diplomatique, releva les yeux vers moi, entr'ouvrit les lèvres, ne dit rien, et finalement avança une main un peu tremblante que je me hâtai de recevoir dans la mienne. Elle se servit aussitôt de ce point d'appui pour se dresser sur ses pieds, et bondit légèrement sur le parquet. Quelques minutes après, nous étions tous deux à cheval, et nous sortions de la cour du château.

Nous atteignîmes l'extrémité de l'avenue sans avoir échangé une parole. Je sentais profondément, tu peux le croire, combien ce silence, de mon côté du moins, était gauche, empesé et ridicule; mais, comme il arrive souvent dans les circonstances qui réclament le plus impérieusement des ressources d'éloquence, j'étais frappé d'une stérilité d'esprit invincible. Je cherchais vainement une entrée en matière vraisemblable, et plus je me dépitais de n'en trouver aucune, moins je devenais capable d'y réussir. J'étais, d'ailleurs, agité de réflexions aussi nouvelles que pénibles; je suivais malgré moi l'ordre d'idées très-imprévu où m'avaient jeté les étranges appréciations de madame de Malouet. Je me demandais jusqu'à quel point ces appréciations pouvaient être fondées, et jusqu'à quel point, en ce cas, les conseils et la prudence de la marquise avaient été bien inspirés. Je me rappelais la vivacité hautaine, volontaire et capricieuse de la jeune femme qui était à mes côtés; je voyais son air accablé et presque dompté. Tout cela me troublait et me touchait vaguement. L'abîme qui me sépare à jamais d'une telle personne n'en subsistait pas moins dans son immensité; mais, si cela peut se dire, je sentais toujours entre nous la distance, et je ne sentais plus l'éloignement.

Madame de Palme qui n'était pas initiée à mes secrètes méditations, et qui, d'ailleurs, n'en eût peut-être goûté que modérément les nuances les plus bienveillantes, finit par s'impatienter d'un silence au moins embarrassant.

— Si nous courions un peu? dit-elle tout à coup.

— Courons, dis-je.

Et nous partîmes au galop, ce qui me soulagea infiniment.

Cependant, il fallut, bon gré, mal gré, ralentir notre allure au haut du chemin tortueux qui mène dans la vallée des Ruines. Le soin de guider nos chevaux dans le cours de cette descente difficile put encore, durant quelques minutes, servir de prétexte à mon mutisme; mais, en arrivant sur le terre-plein de la vallée, je vis bien qu'il fallait parler à tout prix, et j'allais débuter par une banalité quelconque, lorsque madame de Palme voulut bien me prévenir:

— On dit, monsieur, que vous avez beaucoup d'esprit?

— Madame, répondis-je en riant, vous pouvez en juger.

— Difficilement jusqu'ici, quand même j'en serais capable, ce que vous êtes très-éloigné de croire… Oh! ne le niez pas! C'est parfaitement inutile après la conversation que le hasard m'a fait entendre l'autre soir…

— Madame, j'ai commis tant de méprises sur votre compte, que vous devez vous expliquer la confusion pitoyable où je suis vis-à-vis de vous.

— Et sur quels points vous êtes-vous mépris?

— Sur tous, je crois.

— Vous n'en êtes pas bien sûr… Convenez, au moins, que je suis une bonne femme…

— Oh! de tout mon soeur, madame!

— Vous avez bien dit cela… Je crois que vous le pensez… Vous n'êtes pas méchant non plus, je crois, et cependant vous l'avez été pour moi, cruellement.

— C'est vrai.

— Quelle espèce d'homme êtes-vous donc? reprit la petite comtesse de sa voix brève et brusque. Je n'y comprends pas grand'chose. A quel titre, en vertu de quoi me méprisez-vous? Je suppose que je sois réellement coupable de toutes les intrigues qu'on me prête: qu'est-ce que cela vous fait? Etes-vous un saint, vous? un réformateur? N'avez-vous jamais eu de maîtresses? Avez-vous plus de vertu que les autres hommes de votre âge et de votre condition? Quel droit avez-vous de me mépriser? Expliquez-moi ça.

— Madame, si j'avais à me reprocher les sentiments que vous me supposez, je vous répondrais que jamais personne, dans votre sexe ni dans le mien, n'a pris sa propre moralité pour règle de son opinion et des jugements sur autrui; on vit comme on peut, et on juge comme on doit: c'est, en particulier, une inconséquence très-ordinaire parmi les hommes, de ne point estimer les faiblesses qu'ils encouragent et dont ils profitent… Mais, pour mon compte, je me tiens sévèrement en garde contre un rigorisme aussi ridicule chez un homme que coupable chez un chrétien… Et quant à cette conversation qu'un hasard déplorable vous a livrée, et où mes expressions, comme il arrive toujours, ont dépassé de beaucoup la mesure de ma pensée, — c'est une offense que je n'effacerai jamais, je le sais; mais je vous l'expliquerai du moins avec franchise. Chacun a ses goûts et sa façon d'entendre la vie en ce monde: nous différons tellement, vous et moi, à cet égard, que j'ai conçu pour vous, et que vous avez conçu pour moi, à vue de pays, une antipathie extrême. Cette disposition, qui, d'un côté du moins, madame, devait se modifier singulièrement sur plus ample informé, m'a entraîné à des mouvements d'humeur et à des vivacités de controverse peu réfléchis: vous avez souffert sans doute, madame, des violences de mon langage, mais beaucoup moins, veuillez le croire, que je n'en devais souffrir moi-même, après en avoir reconnu l'injustice profonde et irréparable.

Cette apologie, plus sincère que lucide, n'obtint point de réponse. Nous achevions, en ce moment, de traverser l'église de l'abbaye, et nous nous trouvâmes, à l'improviste, mêlés aux derniers rangs de la cavalcade. Notre apparition fit courir un sourd murmure dans la foule pressée des chasseurs. Madame de Palme fut entourée aussitôt d'une troupe joyeuse qui parut lui adresser des félicitations sur le gain de sa gageure. Elle les reçut d'une mine indifférente et boudeuse, fouetta son cheval et gagna les avant-postes pour entrer en forêt.

Cependant, M. de Malouet m'avait accueilli avec une affabilité plus marquée encore que de coutume; et, sans faire aucune allusion directe à l'incident qui m'amenait, contre mon gré, à cette fête cynégétique, il n'omit aucune attention pour m'en faire oublier le léger désagrément. Bientôt après, les chiens lancèrent un cerf, et je les suivis avec ardeur, n'étant nullement insensible à l'ivresse de ce divertissement viril, quoiqu'elle ne suffise pas à mon bonheur en ce monde.

La meute se laissa dépister deux ou trois fois, et la journée tourna à l'avantage du cerf. — Nous reprîmes vers quatre heures le chemin du château. Quand nous traversâmes la vallée au retour, la crépuscule dessinait déjà plus nettement sur le ciel la silhouette des arbres et la crête des collines: une ombre mélancolique descendait sur les bois, et un brouillard blanchâtre glaçait l'herbe des prairies, tandis qu'une brume plus épaisse marquait les détours de la petite rivière. Comme je m'absorbais dans la contemplation de cette scène, qui me rappelait des jours meilleurs, je vis, tout à coup, madame de Palme à mes côtés.

— Je crois, après réflexion, me dit-elle avec sa brusquerie accoutumée, que vous méprisez mon ignorance et mon manque d'esprit beaucoup plus que ma prétendue légèreté de moeurs… Vous faites moins de cas de la vertu que de la pensée… Est-ce cela?

— Non assurément, dis-je en riant, ce n'est pas cela; ce n'est rien de tout cela. D'abord, le mot de mépris doit être supprimé, n'ayant rien à faire ici;… ensuite, je ne crois guère à votre ignorance et pas du tout à votre manque d'esprit… Enfin, je ne vois rien au-dessus de la vertu, quand je la vois, ce qui est rare. Je suis confus au reste, madame, de l'importance que vous attachez à ma manière de voir… Le secret de mes prédilections et de mes répugnances est fort simple: j'ai, comme je vous le disais, le plus religieux respect pour la vertu, mais toute la mienne se borne à un sentiment profond de quelques devoirs essentiels que je pratique tant bien que mal; je ne saurais donc exiger davantage de qui que ce soit… Quant à la pensée, j'avoue que j'en fais grand cas, et la vie me paraît chose trop sérieuse pour être traitée sur le pied d'un bal continuel, du berceau à la tombe. De plus, les productions de l'intelligence, les oeuvres de l'art en particulier, sont l'objet de mes préoccupations les plus passionnées, et il est naturel que j'aime à pouvoir parler de ce qui m'intéresse. Voilà tout.

— Faut-il absolument avoir sans cesse à la bouche les extases de l'âme, les cimetières et la Vénus de Milo pour prendre dans votre opinion le rang d'une femme sérieuse et d'une femme de goût?… Au surplus, vous avez raison, — je ne pense jamais; si je pensais une seule minute, il me semble que je deviendrais folle, que ma tête craquerait… Et à quoi pensiez-vous, vous, dans la cellule de ce vieux couvent?

— J'y ai beaucoup pensé à vous, dis-je gaiement, le soir de ce jour où vous m'aviez si rudement pourchassé, et je vous y ai maudite de tout mon coeur.

— Cela se comprend.

Elle se mit à rire, regarda un peu autour d'elle et reprit:

— Quel joli vallon! quelle charmante soirée!… Et maintenant me maudissez-vous?

— Maintenant, je voudrais, du fond de l'âme pouvoir quelque chose pour votre bonheur.

— Et moi pour le vôtre, dit-elle simplement.

Je m'inclinai pour toute réponse, et il s'ensuivit un court silence.

— Si j'étais homme, reprit tout à coup madame de Palme, je crois que je me ferais ermite.

— Oh! quel dommage!

— Ca ne vous étonne pas, cette idée?

— Non, madame.

— Rien de nous étonnerait de ma part, avouez-le. Vous me croyez capable de tout, — de tout, peut-être même de vous aimer?…

— Pourquoi pas? On revient de loin! Je vous aime bien, moi, à l'heure qu'il est! C'est un bel exemple à suivre.

— Vous me permettrez d'y réfléchir.

— Pas longtemps!

— Le temps qu'il faudra… Nous sommes amis en attendant.

— Si nous sommes amis, il n'y a plus rien à attendre, dis-je en présentant franchement ma main à la petite comtesse.

Je sentis qu'elle la serrait avec un peu de réserve, et la conversation finit là. Nous étions au haut des collines, la nuit était tout à fait tombée, nous ne fîmes plus qu'une course jusqu'au château.

Comme je descendais de ma chambre pour le dîner, je rencontrai madame de Malouet dans le vestibule:

— Eh bien, me dit-elle en riant, vous êtes-vous conformé à l'ordonnance?

— Religieusement, madame.

— Vous vous êtes montré subjugué?

— Oui, madame.

— C'est parfait. La voilà tranquille, et vous aussi.

— Ainsi soit-il! dis-je.

La soirée se passa sans autre incident. Je me plus à rendre à madame de Palme quelques petits services qu'elle ne me demandait plus. Elle quitta deux ou trois fois la danse pour m'adresser des plaisanteries bienveillantes qui lui traversaient la cervelle, et, quand je me retirai, elle me suivit jusqu'à la porte d'un regard souriant et cordial.

Je te demande maintenant, ami Paul, de dégager le sens précis et la moralité de cette histoire. Tu jugeras peut-être, et je le désire, qu'une imagination chimérique peut seule donner les proportions d'un événement à cet épisode vulgaire de la vie mondaine; mais, si tu vois dans les faits que je t'ai racontés le moindre germe d'un danger, le moindre élément d'une complication sérieuse, dis-le-moi; je romps les engagements qui me devaient encore retenir ici une dizaine de jours, et je pars.

Je n'aime point madame de Palme; je ne puis ni ne veux l'aimer. Mon opinion sur son compte s'est évidemment transformée; je la regarde désormais comme une bonne petite femme. Sa tête est légère et le sera toujours; sa conduite veut mieux qu'on ne le dit, quoique moins peut-être qu'elle ne le dit de son côté; enfin, son coeur a du poids et du prix. J'ai pour elle de l'amitié, une affection qui a quelque chose de paternel; mais, de moi à elle, rien de plus n'est vraisemblable; l'étendue des cieux nous sépare. La pensée d'être son mari me fait éclater de rire, et, par un sentiment que tu apprécieras, la pensée d'être son amant me fait horreur. — Chez elle, je crois à l'ombre d'un caprice, et pas même à la pénombre d'une passion. Me voilà sur son étagère avec les autres magots, et je pense, comme madame de Malouet, que cela lui suffira. Toutefois, qu'en penses-tu, toi?

Je crois nécessaire de te rappeler, Paul, en terminant cette consultation dont certains passages exhalent un parfum si suspect, de te rappeler, mon ami, que je ne suis pas un fat. Je t'ai dit la vérité stricte. La fatuité ne consiste pas, je suppose, à s'apercevoir qu'une femme vous serre la main quand elle vous la tord, mais à tirer vanité d'un genre de succès si commun et si rarement réservé au mérite. Je me rappelle toujours ce vieux comédien de province ridé, couturé, craquelé, hideux et bête, qui me contait qu'une femme superbe lui disait un soir: "Oh! tu n'es pas un homme, tu es un dieu!" Je suis convaincu que c'était vrai. Oui, par la merci du ciel, le plus laid des mortels, et c'est notre ami G… de l'Institut, a le plaisir de s'entendre dire au moins une fois en sa vie par une bouche de femme qu'il est beau comme un ange. Cela a été de tout temps, et c'est pourquoi, de tout temps, fat a été synonyme de sot. Tout aveugle trouve un chien qui le suit et n'en est pas plus fier.

Bonsoir.


Back to IndexNext