Canto la luno a l’aurelho dels canhs :« Es neich d’esfrai, sournuro a bel batan ;Casso ta casso e vai i mais que planCueicho de foc, garganhol raumelant… »La lune chante à l’oreille des chiens : — « C’est nuit d’épouvantement, obscurité à beau vacarme ; — chasse ta chasse et vas-y rondement, — cuisse de feu, gosier râlant… »
Canto la luno a l’aurelho dels canhs :« Es neich d’esfrai, sournuro a bel batan ;Casso ta casso e vai i mais que planCueicho de foc, garganhol raumelant… »
Canto la luno a l’aurelho dels canhs :« Es neich d’esfrai, sournuro a bel batan ;Casso ta casso e vai i mais que planCueicho de foc, garganhol raumelant… »
Canto la luno a l’aurelho dels canhs :
« Es neich d’esfrai, sournuro a bel batan ;
Casso ta casso e vai i mais que plan
Cueicho de foc, garganhol raumelant… »
La lune chante à l’oreille des chiens : — « C’est nuit d’épouvantement, obscurité à beau vacarme ; — chasse ta chasse et vas-y rondement, — cuisse de feu, gosier râlant… »
Tous les ans, vers le milieu de septembre, une animation inattendue régnait dans la ville. Et cela faisait penser aux douze coups de minuit des légendes, durant lesquels les morts sortent de leurs tombeaux.
C’était le jour où le marquis Sulpice d’Escorral, bruyant, joyeux, rouge de teint, guêtré de cuir, culotté de velours, allait dans certaines rues, frappait à certaines portes, et criait sans même entrer, car la tournée devait être longue :
— Ah ! Ah ! c’est pour demain, mon gaillard ! C’est pour demain…
Et le lendemain, nous nous trouvions réunis en bon nombre pour aller chasser avec lui sur ses domaines de Castelcourrilh-en-Quercy.
De mémoire d’homme, il y avait toujours eu des messieurs d’Escorral du même modèle, — culottés de velours, guêtrés de cuir, rouges de teint, joyeux et bruyants, pour inviter, chaque an et au bon moment de l’an, leurs amis à venir chasser à Castelcourrilh ; et, parce que de tout temps il s’était trouvé des amis heureux de s’y rendre et que la tradition se perpétuait de génération en génération, on ne savait plus guère s’il y avait jamais eu un commencement aux chasses des messieurs d’Escorral, ce qui fait qu’on ne pensait guère qu’elles pourraient une fois prendre fin.
Quand la date en était fixée, un souffle de satisfaction circulait à travers toute la ville, et c’était comme un sang nouveau qui ragaillardissait son vieux cœur. En effet, la tournée des invitations terminée, Sulpice d’Escorral ne s’en tenait pas là et claironnait encore la nouvelle pour ceux mêmes qui ne seraient point de la partie :
— C’est pour demain, eh ! oui, pour demain… Ah ! mes gaillards…
Alors, les artisans sortaient de leur atelier, les gribouilleurs du notaire se réveillaient sur leurs écritoires ; les commerçants donnaient un coup de fion à leur étalage… — pardi, ces messieurs pouvaient avoir envie ou besoin, au dernier moment, de quelque chose… — et MlleGrouilleron, une très vieille fille qui, de derrière les vitres closes où elle marmottait des prières, avait nourri un amour tout platonique pour plusieurs générations de messieurs d’Escorral, MlleGrouilleron ouvrait sa fenêtre et laissait choir son chapelet.
Plus tard, lorsque c’est le bon du jour et qu’on goûte repos et fraîcheur dans la rue, les gens s’abordaient d’un air tout guilleret :
— C’est pour demain… hé ! hé !… c’est pour demain !
Et si par hasard quelque ahuri demandait ce qui allait se passer le lendemain, c’était d’une voix bourrue, méprisante ou indignée qu’on lui répondait :
— Viens-tu de la lune ?… Et la chasse de M. d’Escorral, donc !
Quant aux invités, je vous assure que, de toute la nuit, ils ne dormaient guère. La fête était dès lors commencée. Le plus souvent, on organisait un bal chez l’un ou chez l’autre. Vers minuit, ces messieurs, qui allaient quitter leurs dames pour quelques jours, affirmaient qu’ils se mouraient de sommeil — et chacun trouvait cela parfaitement moral et logique.
Mais les jeunes gens ne pouvaient s’adonner à tant de vertu. Voyez-les d’ici se promenant dans la ville, bras dessus, bras dessous, réveillant les hôteliers, pinçant les filles servantes aux bons endroits, et buvant plus qu’ils n’en avaient envie. Lorsque nos frasques, à nous nobles, étaient commentées sans bienveillance, le lendemain, chez le boulanger du coin ou l’épicier d’en face, les vieillards de notre ordre ironisaient ou se lamentaient :
— Il en faut peu pour faire parler le monde.
— Bonheur pour nous de n’être plus jeunes, par le temps qui court.
— Pauvres petits !… La vie n’est plus la vie… Et quand on pense qu’ils croient s’amuser !… Qu’auraient-ils dit, s’ils avaient, à pareille époque et il y a trente ans, partagé nos fêtes ?
Mon père était de ceux qui, animés de pareils sentiments et peuplés de souvenirs extraordinaires, ne pouvaient s’empêcher de considérer ceux de ma génération avec beaucoup de pitié. Cette pitié, il m’en réservait la meilleure part, car il me chérissait fort. Parfois, dans ses moments de mélancolie et de désœuvrement suprêmes, il me disait :
— Tu viens, fils ?… Qu’est-ce que tu penserais d’un tour sur la rive et d’un bon dîner « Au poisson frais » ?
— C’est que je crois que maman…
— On répond à un père oui ou crotte !… Ta mère est souffrante. Ça ne la change guère. Raison de plus. Il faut se dégourdir. On s’endort… C’est le mal du siècle !… Et que feront tes fils s’ils se montrent aussi piteux que les gens de votre âge le sont par rapport à nous ?
— Comme vous voudrez, père.
Le long de la belle rivière aux rives hautes et ornées de tout ce qui les pouvait rendre plus séduisantes par les attentions d’un ciel amoureux d’elles, nous allions, lentement. Et c’était profondément lugubre. Mon père subissait en de pareils instants ses plus fortes et ses plus sincères détresses, celle qu’une hérédité impeccable peut faire peser sur des gens coûte que coûte fiers d’elle ou satisfaits.
L’année où mon récit commencera véritablement (1878), nous nous trouvâmes ainsi, l’un près de l’autre, familiers, affectueux et mornes, en route, le long du Lot, à destination du « Poisson frais ». C’était une auberge mal famée, où jamais n’avaient été employées que des servantes jolies, aux prix connus et je dirais même tarifés, si je n’étais gentilhomme ; la chère y passait pour bonne. L’endroit semblait béni par les plus heureux sourires de la terre et du ciel.
— Michel, me dit soudain mon père qui me parut tout ensemble plus déprimé et plus nerveux encore qu’en maintes circonstances analogues, Michel, tu vas sur tes vingt ans. Tu es un homme. Tu seras, en plus, le seizième marquis de Roquebusane.
Je le savais. Je n’avais ni à y contredire, ni même à répondre, somme toute.
Il sourit avec amertume, et poursuivit :
— Ce n’est pas grand’chose, par le temps qui court. Enfin, je t’ai envoyé à Paris faire ton droit et préparer l’examen des Affaires étrangères… Comment penses-tu concilier notre passé et ton avenir ?
Je répondis avec beaucoup de sincérité et de calme que le droit m’ennuyait, que la perspective de « la Carrière » me comblait de dégoût et de paresse ; que, pour le reste, j’agirais ainsi qu’il plairait à celui dont j’avais reçu le jour et que, momentanément, je souhaitais surtout de manger au « Poisson frais » une friture de goujons neuvement pêchés, plutôt qu’une matelote d’anguilles de long temps tenues en réserve…
Mon père tira d’un archaïque étui un de ces cigares inimitables, acres jusqu’à en paraître moutardés et poivrés, que lui vendaient les contrebandiers des environs, l’alluma soigneusement, après avoir, en homme généreux, hésité à m’en offrir un autre, — mais il ne lui en restait que quatre ; — puis :
— En somme, tu ne veux rien faire ?
Je lui demandai à mon tour :
— Que pouvons-nous faire, nous autres, en ce siècle-ci ?
Il parla pour les roseaux de la berge et pour le ciel du soir où déjà une étoile tremblait comme une topaze sur un fond de velours bleu tendre.
— Rien, nous ne pouvons rien faire. Allons, il sera comme moi !
Il ajouta :
— Oui, mon pauvre petit, car ce n’est pas encore toi qui guériras notre race d’être si vieille.
Quand nous arrivâmes au « Poisson frais », il conclut :
— Et puis, flûte !
Ce n’était pas flûte qu’il avait lancé au juste, mais le synonyme guerrier et ordurier de cette exclamation. J’aime que ce vocable ait sonné haut et clair, ce soir-là, devant l’humble reposoir où la tristesse du quinzième marquis de Roquebusane, mon père, tentait de se renouer à la mienne, je ne saurai jamais en vue de quel problématique profit personnel.
— Pauvre vieux ! conclut le quinzième marquis.
Même il tomba dans mes bras comme nous dépassions le portail, en m’affirmant qu’« on allait rigoler maintenant que j’étais un homme, puisque, dans notre monde, on n’avait plus que cela à fabriquer d’intéressant »… Pour dire le vrai, on « rigola ». On rigola tant et si bien que je ne brûlais que de m’esquiver quand ce fut la minuit, le front lourd et battant de migraine, tandis que mon père s’attardait en compagnie d’un hobereau du voisinage et de la bonne qui nous avait servis : une fière brune, aux seins insolents, qui s’installait tour à tour sur les genoux de mon père et sur ceux de son commensal. Ce fut même cause que celui-là chercha querelle à celui-ci et lui proposa de croiser le fer, dès l’aube, sur la rive :
— C’est si beau de voir le sang rougir l’herbe verte, disait mon père à son adversaire présumé, sur un ton tout ensemble héroïque et élégiaque, que je n’oublierai jamais…
— Il ajoutait, comme il aurait supplié si notre nom nous eût permis de supplier :
— Vous voulez bien, n’est-ce pas ? Dites oui… dites oui…
Ils sortirent ensemble, ce qui n’aboutit pas à me troubler.
Quelques secondes plus tard, le hobereau revint dans la salle commune, sur la pointe des pieds et la bouche en cul de poule. Il m’expliqua qu’il n’avait pu déshabiller mon père, mais que la bonne s’en chargerait dès qu’il irait mieux. Il commanda également une vieille bouteille de Cahors, dont je ne sus boire qu’à peine. Après quoi :
— Tu diras à ta mère de ne pas s’inquiéter… que je le surveille…
Tout en buvant, il hurlait :
— C’est pour demain… ah ! ah ! pour demain…
Il me tardait de fuir. Je demandai, machinalement, vaguement :
— Qu’est-ce que c’est qui est pour demain ?
— La chasse de M. d’Escorral, donc, dit-il en me foudroyant du regard. Ah çà, es-tu aussi saoul que ton paillard de père ?
Je ne m’irritai pas, je pus même sourire. C’était un homme relativement âgé, un peu fou quand il n’était pas ivre, qui s’occupait d’études bizarres, de magie, de sorcellerie, et qui prétendait lire les livres grecs aussi facilement que sa gazette. Un de nos plus vieux amis, et même notre meilleur ami, du reste : Alidor-César, comte de Fontès-Houeilhacq, fréquent lauréat aux Jeux Floraux, membre de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen et félibre-mainteneur pour notre arrondissement, qu’il dénommait district, un néologisme datant de la Révolution lui faisant l’effet de lui salir la bouche…
— Hé ! le petit vicomte, vociféra-t-il tandis que je m’esquivais, ne nous fais pas faux-bond, et sois exact, demain, au rendez-vous… au bord du Lot… ici même…
J’avais rudement envie de leur faire faux-bond.