So que diran lou mounde sus tous passesLou countaras al pepé de tous casses ;E, saquelai, que te cales souvènt :Malfizo té dels amies e del vènt.Mais que mal es l’esperit que Diéu balhoA l’aze, al porc, al verme, a la sernalho,A l’ome qu’es d’azir e pauro fé.Malastre nou se pot vira qu’ambéPot que se junh, agradiéu, a ta bouco.Prene sap lo, la flour, quouro te touco.Ce que diront les gens derrière toi, — tu le raconteras au grand-père de tes chênes ; — et que cela ne t’empêche pas de te taire souvent : — méfie-toi de tes amis et du vent. — Plus que mauvais est l’esprit que Dieu accorde — à l’âne, au porc, au vermisseau, au lézard, — à l’homme, lequel est de haine et de pauvre foi. — Mauvais destin ne se peut tourner que grâce — à une lèvre qui se joint, plaisante, à ta bouche. — Sache prendre toute fleur quand elle est près de toi.
So que diran lou mounde sus tous passesLou countaras al pepé de tous casses ;E, saquelai, que te cales souvènt :Malfizo té dels amies e del vènt.Mais que mal es l’esperit que Diéu balhoA l’aze, al porc, al verme, a la sernalho,A l’ome qu’es d’azir e pauro fé.Malastre nou se pot vira qu’ambéPot que se junh, agradiéu, a ta bouco.Prene sap lo, la flour, quouro te touco.
So que diran lou mounde sus tous passesLou countaras al pepé de tous casses ;E, saquelai, que te cales souvènt :Malfizo té dels amies e del vènt.Mais que mal es l’esperit que Diéu balhoA l’aze, al porc, al verme, a la sernalho,A l’ome qu’es d’azir e pauro fé.Malastre nou se pot vira qu’ambéPot que se junh, agradiéu, a ta bouco.Prene sap lo, la flour, quouro te touco.
So que diran lou mounde sus tous passes
Lou countaras al pepé de tous casses ;
E, saquelai, que te cales souvènt :
Malfizo té dels amies e del vènt.
Mais que mal es l’esperit que Diéu balho
A l’aze, al porc, al verme, a la sernalho,
A l’ome qu’es d’azir e pauro fé.
Malastre nou se pot vira qu’ambé
Pot que se junh, agradiéu, a ta bouco.
Prene sap lo, la flour, quouro te touco.
Ce que diront les gens derrière toi, — tu le raconteras au grand-père de tes chênes ; — et que cela ne t’empêche pas de te taire souvent : — méfie-toi de tes amis et du vent. — Plus que mauvais est l’esprit que Dieu accorde — à l’âne, au porc, au vermisseau, au lézard, — à l’homme, lequel est de haine et de pauvre foi. — Mauvais destin ne se peut tourner que grâce — à une lèvre qui se joint, plaisante, à ta bouche. — Sache prendre toute fleur quand elle est près de toi.
Pourquoi vicomte, moi, fils du quinzième marquis de Roquebusane ? A cause du comte, un frère aîné inavouable (au dire des auteurs de ses jours) et que je ne connaissais plus, ou étais tenu de ne plus connaître, depuis une dizaine d’années.
Et pourquoi cet : « Au bord du Lot ! » que me signifiait comme rendez-vous M. de Fontès-Houeilhacq ? Voici : le lendemain, comme toutes les années en pareille circonstance, il y aurait au bord du Lot, à peine à deux cents mètres en aval du « Poisson frais », — à peine deux cents, oh, à peine ! — la gabare large, trapue, reluisante et bien pontée de Peyroun Peyrigot, accrochée à quatre grands diables de chevaux rouges ; et vous comprendrez tout à fait quand je vous aurai dit que c’était sur la gabare de Peyroun que les chasseurs de « ces messieurs d’Escorral » avaient coutume depuis des lustres, depuis des siècles peut-être même, de se rendre à Castelcourrilh-en-Quercy… Là-haut, le petit Gentil Peyrigot caracolerait à califourchon sur un de ces sacripants de chevaux rouges ; son copain Marragnot, le fils du bon ivrogne Marragne, tiendrait la barre. Un drôle qui, lui-même, savait déjà lever la bouteille à la hauteur du bec, je vous prie de le croire.
Quant à Peyroun Peyrigot, il manierait la perche sur le sable du fond ou les rocs du rivage, en criant de temps à autre du côté de son drôle :
— Hôôô-aou !Fai banda la cordo, pitchounet !
J’imaginais déjà la fête solennelle, le maître-gabarier injuriant son « drôle » quand il laissait la corde s’embrouiller aux rocs, aux arbres ou aux ronciers de la rive, blasphémant Dieu et les Saints quand les éclusiers,acanharditzau bon air dans l’herbe, n’arrivaient pas assez tôt à son appel. C’est qu’il tenait à ce que nous fussions satisfaits de ses services, le bonhomme ! Pensez donc : septante écus payés d’avance, chaque an, pour huit jours que durait au plus le voyage, et la pâtée — quelle pâtée ! — en outre, pour lui et les siens. Une fière aubaine. D’autant plus que, durant les mois d’été, les riverains, accrochés par les travaux des champs à leur sol, n’avaient plus en tête de tirer de celui-ci le sable de Saint-Sylvestre ou le fer de Fumel que le métier de Peyroun était d’aller quérir et de trimballer ensuite jusqu’à Aiguillon, même jusqu’en Garonne.
La gabare était déjà là, trapue, large, bien pontée et reluisante sous la lune en son premier quartier. Des chansons s’en élevaient que les échos du Roc des Pendus renvoyaient à ceux du Roc de la Devine. Un peu plus loin, aux abords du Moulin-à-rouir-le-chanvre, je rencontrai une bande de mes égaux en âge, qui me reprochèrent bruyamment de ne pas avoir partagé leurs agapes ; ils sentaient le vin comme l’eau assez basse sentait lefrescum, et il me fallut surmonter cette double nausée pour leur répondre d’une voix digne de moi que j’avais été prié à dîner par le marquis de Roquebusane, mon père. Je crois que beaucoup d’entre eux (ils étaient tous des nôtres) ne cheminaient pas ainsi le long du Lot, cette nuit-là, sans de nombreux flacons de réserve dans leurs poches. Ils iraient les vider en compagnie de Peyroun et de son équipage, ce qui leur permettrait de dormir sur le pont et d’être exacts au rendez-vous…
— C’est pour demain… ah ! ah ! mes gaillards… c’est pour demain !
Je déclinai leur invitation à les suivre ; et, quand je fus parvenu à me débarrasser du gros de la troupe, je m’aperçus que je n’étais néanmoins plus seul… Georges de Combrazot m’avait suivi. C’était un jeune homme au teint lunaire, aux cheveux comme décolorés, qui faisait de même que moi son droit à Paris, mais qui, au lieu de s’en distraire à ma manière, c’est-à-dire par la paresse, écrivait des vers élégiaques qu’il récitait ensuite, — c’était la mode à l’époque, — dans des cabarets ou des caveaux nauséeux. En dehors de cela, il m’inspirait de la sympathie ; c’est déjà quelque chose pour quelqu’un qui n’a jamais très bien compris — et pour cause — ce que signifie le mot : amitié.
— Es-tu vraiment las et veux-tu te coucher ? me demanda-t-il.
— Non certes.
— Tant mieux… tant mieux… Tu comprends, d’après ce que tu viens de dire aux autres…
— Si je ne mentais pas en présence des imbéciles, ne serais-je pas digne de faire chorus avec eux ?
— Je ne te dérange pas, moi ?
— Non, mais je t’avertis que je ne rentre pas en ville. Je n’ai pas sommeil. J’ai envie de me promener très tard sur la rive. Tiens : je fais demi-tour.
— Veine ! fit Georges de Combrazot, j’allais te demander de me rendre ce service. Belle nuit, n’est-ce pas ? Nous aurons une fière chasse !
— Oh ! certainement… une fière chasse, — une très fière chasse ! En tout cas, il y aura une nouveauté : pour la première fois, une femme y prend part…
— C’est vrai ; les vieux en sont outrés… Ça ne s’était jamais vu depuis…
— … depuis le commencement du monde. Et, — pense donc ! — pas même une femme : une jeune fille… Pas même une jeune fille… Car, en somme, quel âge a-t-elle, Ève d’Escorral ?…
— Mais… à peine deux ans de moins que toi ou moi…
— C’est vrai.
Nous allions ; de longs silences ponctuaient notre conversation paresseuse. Nous nous arrêtions même parfois ; l’air sentait le roseau humide et l’herbe moite, une odeur qui évoquait le goût des joncs mâchés ; les crapauds des vergers et des jardins qui s’étalaient au delà des haies, sur notre gauche, exerçaient leurs flûtes. Les sources riveraines s’épanchaient goutte à goutte sur l’eau morte de la rivière, avec un petit bruit argentin ; quand un peu de vent parvenait à faire bouger l’image de la lune sur le Lot, on pensait à un avare remuant des pièces blanches.
— Les camarades en auront fait de belles, cette nuit, me dit soudain Georges de Combrazot… Ils ont dîné à l’Écu des Gaules, puis ont envahi les beuglants… Houriagues a parié de manger sa longueur de saucisses et il a gagné le pari. Vertume a cassé les trois grandes glaces de chez Pantafiore et poché les yeux de la gommeuse, qui l’embêtait… Mais, le bouquet, ç’a été Rue Basse ! Je crois que le patron du 1, s’il tient à rendre son piano utilisable, fera bien d’appeler non seulement l’accordeur, mais le vidangeur.
— Très chic, dis-je, la pensée perdue ailleurs.
— Je ne trouve pas, répondit gravement Georges. Je sais bien que dans notre condition et dans cette ville, il est difficile de se distraire autrement. Cependant… Tu es mon ami, toi ?
— Il me semble.
— Alors (et, ici, la figure de mon compagnon prit une expression de fatuité et de joie tout ensemble burlesque et irritante)… alors, laisse-moi seul… Oui, tu m’as bien entendu : si rien de particulier ne t’appelle par ici, permets-moi de continuer seul ma promenade.
J’avais, d’abord, cru mal entendre. Mais non ; Georges jugea même nécessaire de renouveler sa requête… Je reconnus l’endroit et je consultai ma montre. Une heure après minuit. Le château du marquis d’Escorral, à deux cents mètres environ en amont, apparaissait à travers un rideau de peupliers ; les murailles du parc en terrasse tombaient à pic, jusqu’à l’eau, — ou presque ; le vent s’était levé, la girouette de la tourelle majeure avait l’air d’un rouet à dévider le clair de lune.
— Je te dérange donc, Georges ? demandais-je, amusé.
— Oui.
Il ajouta, souriant bonnement :
— Ne te vexe pas, mon vieux… Tu es mon ami… et la preuve, c’est que tu vas être en outre mon confident : j’aime Ève ; elle aussi m’aime… Elle doit déjà m’attendre près du petit portail, au sommet de l’escalier qui rejoint le chemin de halage… Voici huit nuits que nous nous retrouvons ainsi…
— Et ?… fis-je en clignant de l’œil…
Il sursauta :
— Oh ! rien de plus. Nous sommes fiancés… Je lui récite de mes vers ; nous nous sommes embrassés hier, pour la première fois, à travers le portail qui est clos et dont elle n’a pas la clef… Je me trouve très heureux et très malheureux : je suis trop jeune… et pas assez riche…
Je m’en voudrais de décrire trop exactement ce qui, alors, se passa en moi-même ; une sorte d’ouragan balaya brusquement ce que mon passé pouvait m’offrir de souvenances, ce que l’heure sans égale m’accordait bénévolement d’images et de sensations. Et dans le vide intérieur ainsi réalisé se dressa péremptoirement l’image d’Ève, comme illuminée par sa belle solitude : Ève montait, ainsi que je l’avais vue maintes fois sans trouble, Héliska, sa jument blanche ; Ève était tête nue, comme à l’ordinaire, et paraissait moins préoccupée des caprices de la bête que de rejeter en arrière, dans le vent de la galopade, le lourd trésor de ses cheveux mordorés ; ses jeunes seins gonflaient une étoffe de bure sombre… ou de toile blanche ; elle mordait ses lèvres, rouges comme une blessure fraîche ; elle disparut du paysage de songe après quelques instants, comme elle l’avait fait souvent dans la réalité, laissant derrière elle une odeur de linge frais, de cuir et de cavale échauffée. Et ce fut alors que je compris tout ce qui m’avait fait défaut jusque là sur les chemins du monde : il n’y aurait plus pour moi, sans la possession d’Ève, de bonheur sous le ciel.
— Trop jeune, dis-je, et pas assez riche ? Mais cela vaut beaucoup mieux pour toi, au contraire.
— Pourquoi ?
— Parce que je viens de m’apercevoir à l’instant que j’aime Ève d’Escorral, moi aussi.
J’avais dit cela sur un ton très net, nullement provoquant du reste.
— C’est… c’est une plaisanterie ? bégaya Georges.
— Non.
A cet endroit, la rive est singulièrement étroite, la falaise qui domine à pic la rivière mesure vingt mètres pour le moins. Je pensai même, durant quelques secondes, qu’il y avait un moyen décisif de prouver à Georges que « ce n’était pas une plaisanterie »… Entrevit-il, dans mes regards qui ne le quittaient pas, la réalisation immédiatement possible d’un projet en somme raisonnable ? Il eut peur. Je n’aime pas les lâches, mais je suis sans défense contre eux : mes yeux lui promirent aussitôt la vie sauve. En revanche, j’ordonnai :
— Va-t-en.
Il n’eut pas l’air, tout d’abord, de comprendre. Puis de grosses larmes roulèrent sur ses joues blêmes. Je répétai :
— Va-t-en…
— Que va-t-elle penser ? murmura-t-il enfin… Je voudrais du moins lui expliquer…
— Va-t-en.
Je le regardai disparaître, traînant derrière lui son ombre comme un fardeau falot et burlesque. Quand le bruit de ses pas ne parvint plus à mes oreilles, je me dirigeai vers le château de M. d’Escorral.
J’hésitai un instant à la vue du petit escalier qui conduisait au portail clos. Mais non : là n’était pas ma voie ; je ne voulais point d’un pauvre baiser à travers le grillage, après une explication hasardeuse. J’inspectai les abords : à travers cet abrupt taillis d’acacias, on pouvait gagner le mur du parc, et le franchir en dépit des culs de bouteilles qui garnissaient son faîte : j’enlèverais trois ou quatre tessons, juste de quoi placer confortablement mes mains : un bon rétablissement ensuite, et ça ferait le compte…
Le taillis d’acacias griffait plus dru que je ne l’avais supposé ; les culs de bouteilles étaient des dents qui ne branlaient pas dans leurs gencives de plâtre, — et qui mordaient ; je passai quand même… Ma manche droite était en lambeaux, mon chapeau était resté dans le taillis ; je n’avais pas de glace pour me contempler en pareil équipage ; je le regrettai, car je sentais que je ne serais jamais plus aussi beau !
Dans le parc, je m’assis un instant, pour souffler. Quelle victoire ! Quelles merveilleuses possibilités m’offrait cette vie dont, quelques heures plus tôt, je n’escomptais que de l’ennui ou des joies de peu !… Je me levai bientôt, m’avançai à pas de loup le long de la pelouse ombreuse, afin de ne pas faire crier le sable de l’allée : là-bas, une svelte silhouette confondait presque sa blancheur à celle d’un pilier du portail… Seule, la tache des cheveux bruns et dorés révélait par instants la vierge et son attente.
— Ève !
Elle se retourna, guerrière et déjà sur la défensive, n’étant pas plus que moi de ces êtres que les surprises désarment. Dans son désœuvrement, elle avait coupé une branche de coudrier. A mon approche, elle la leva comme une cravache.
— Toi ? J’ai cru un moment…
Elle eut un beau rire…
— Que c’était ton père ? demandai-je avec un peu d’ironie et d’amertume…
Elle releva ses cheveux toujours croulants, d’un geste familier de sa main allongée et fiévreuse :
— Papa ? J’en aurais été quitte pour lui dire…
— Que tu ne seras jamais la femme de Georges.
Elle hésitait à comprendre. Son menton volontaire se crispa, ses yeux étincelèrent. Je poursuivis :
— Parce que tu seras la mienne.
J’avais du sang sur la figure : les épines des acacias ; elle s’en aperçut et murmura, déjà docile, curieuse ou tentée :
— Tu… tu l’as tué ?
— Ce n’était pas la peine, dis-je en haussant les épaules.
— Mais alors, s’il te plaît…
— Étais-tu folle ? Toi, toi, sous prétexte que je n’ai pas encore eu l’occasion de te dire que je t’aime, aller retrouver ici chaque nuit cet imbécile !… Il était temps !… Dis donc, il n’a pas eu l’idée de sauter le mur, lui ?
Elle concéda :
— C’est vrai.
Je la saisis, l’attirai brutalement contre moi, et ma bouche cherchait la sienne ; une première fois, elle se dégagea ; la badine de coudrier cingla cruellement ma joue. Je parvins à saisir son poignet ; je serrai si fort qu’elle cria… Elle m’échappa de nouveau tandis que je ramassai la badine ; et ce fut une course folle à travers le parc… Allais-je la rattraper jamais ? Elle bondissait à travers les méandres connus avec l’agilité d’une chasseresse compagne de Diane… Déjà le perron du château apparaissait au bout de l’allée droite ; un suprême sursaut de volonté me rapprocha d’elle : ses cheveux dénoués frôlaient mes narines… Encore un bond, et nous roulâmes dans l’herbe, — dans l’herbe dont elle semblait, haletante, domptée et muette, le plus doux parfum.
Nous nous regardâmes longuement. Je n’eus pas besoin, cette fois, de chercher sa bouche… Et il y eut alors en moi, en elle aussi sans doute, une sorte d’apaisement triomphal. Toute sauvagerie et toute rage semblaient nous quitter, tomber, s’éparpiller autour de nous comme un équipement désormais superflu, comme des armes après une bataille heureuse. Ève dit simplement :
— Je t’aime, moi aussi.
J’en pris acte d’un seul mot :
— Parbleu !
Il ne nous restait plus qu’à nous quitter, jusqu’au lendemain matin. Quand je dénouai mon étreinte, Ève poussa un léger cri : « Oh ! regarde… » Ce n’était rien : sur sa blouse blanche, à la hauteur du sein gauche, ma main déchirée au cours de l’escalade du mur avait laissé une large tache de sang, — une tache qui, dans la nuit maintenant plus sombre, ressemblait à une fleur qu’elle eût piquée là.