Flume pairal, aneich coumo ar’un-an,Aduse nous als lhocs d’ount davalam,Al dur païs quarcinol ount la crozoTen dins sa neich la pòu que s’arremozo,Ount viéu jou’l sol un aurific bestial.Minjem, bebem e droumem a bel tal,Tiem e cantem, aimem e sieguem cranes.Perferarioi, o Diable, que m’escanes,Se n’abioi pas, à l’abric de la Croutz,Dentz dels singlars, emais pautos dels loups.Fleuve paternel, aujourd’hui comme l’an passé, — conduis-nous aux lieux d’où descend notre race, — au dur pays quercinol où la caverne — tient la peur blottie dans sa nuit, — où vit sous le sol un horrifique bétail. — Mangeons, buvons et dormons fortement, — tuons et chantons, aimons et soyons flambards. — J’aimerais mieux, Diable, que tu m’étrangles, — si je ne possédais pas, à l’abri de la Croix, — dents de sanglier et pattes de loup.
Flume pairal, aneich coumo ar’un-an,Aduse nous als lhocs d’ount davalam,Al dur païs quarcinol ount la crozoTen dins sa neich la pòu que s’arremozo,Ount viéu jou’l sol un aurific bestial.Minjem, bebem e droumem a bel tal,Tiem e cantem, aimem e sieguem cranes.Perferarioi, o Diable, que m’escanes,Se n’abioi pas, à l’abric de la Croutz,Dentz dels singlars, emais pautos dels loups.
Flume pairal, aneich coumo ar’un-an,Aduse nous als lhocs d’ount davalam,Al dur païs quarcinol ount la crozoTen dins sa neich la pòu que s’arremozo,Ount viéu jou’l sol un aurific bestial.Minjem, bebem e droumem a bel tal,Tiem e cantem, aimem e sieguem cranes.Perferarioi, o Diable, que m’escanes,Se n’abioi pas, à l’abric de la Croutz,Dentz dels singlars, emais pautos dels loups.
Flume pairal, aneich coumo ar’un-an,
Aduse nous als lhocs d’ount davalam,
Al dur païs quarcinol ount la crozo
Ten dins sa neich la pòu que s’arremozo,
Ount viéu jou’l sol un aurific bestial.
Minjem, bebem e droumem a bel tal,
Tiem e cantem, aimem e sieguem cranes.
Perferarioi, o Diable, que m’escanes,
Se n’abioi pas, à l’abric de la Croutz,
Dentz dels singlars, emais pautos dels loups.
Fleuve paternel, aujourd’hui comme l’an passé, — conduis-nous aux lieux d’où descend notre race, — au dur pays quercinol où la caverne — tient la peur blottie dans sa nuit, — où vit sous le sol un horrifique bétail. — Mangeons, buvons et dormons fortement, — tuons et chantons, aimons et soyons flambards. — J’aimerais mieux, Diable, que tu m’étrangles, — si je ne possédais pas, à l’abri de la Croix, — dents de sanglier et pattes de loup.
Et, cette année-là, ce fut comme toutes les autres années.
Certes, la gabare de Peyroun Peyrigot ne représentait pas un mode de locomotion très rapide ; mais elle avait le mérite de pouvoir contenir largement l’habituelle trentaine d’invités de M. d’Escorral ; au surplus nous n’étions pas pressés.
Notre maison flottante avait été garnie de provisions succulentes, de vins sérieux ; puis, les gens des villages riverains savaient que M. d’Escorral avait de l’or dans ses poches et que ses mains, qui étaient larges, ne rechignaient pas à y puiser. Aussi, quand notre approche était signalée, installaient-ils une vraie foire au passage.
A quoi nous employions notre temps ? Nous mangions bien, nous buvions mieux encore et, quand nous avions mangé et bu, le reste marchait tout seul. On parlait très fort, on riait très haut, on braillait des chansons, on racontait des histoires.
Nous nous plaisions surtout à évoquer nos chasses des précédentes années ; nous possédions ainsi une sorte de livre d’or et, parce que nos mémoires seules en gardaient copie, je laisse à penser si chaque édition était revue et corrigée à notre avantage ! Quand on n’avait plus d’histoires à peu près véridiques à raconter, on en inventait d’autres, dont la communauté tirait également grande gloire. Que si nous étions las d’écouter les récits de nos exploits cynégétiques, nous avions encore des ressources ; car, de Gascogne en Quercy, tout vrai gentilhomme hérite d’un trésor d’histoires soignées qu’il sait étaler au bon moment, pour la délectation de la société : ainsi, par exemple, l’aventure du mari de la Jane, qui était siniesasle soir de ses noces que… — ou celle encore du jovial curé de Corconat qui, aux abords de Pâques, ayant voulu manger sa soupe dans un pot de chambre tout neuf, pour marquer, après boire, sa dévotion à saint Thomas… — Mais ceci peut avoir des lecteurs autres que des gentilshommes gascons ou quercinols, et d’ailleurs, l’accent n’a pas d’odeur sur le papier, ce qui serait ici indispensable.
Enfin, — du moins au temps dont je vous entretiens, — n’avions-nous pas à nos côtés pour stimuler perpétuellement notre bonne humeur la bonne humeur gigantesque de Sulpice d’Escorral ? Certes, jamais homme de cette maison illustre n’engendra mélancolie, mais le marquis Sulpice restera bien, dans la mémoire de ceux qui l’auront connu, le plus bruyant, le plus joyeux, le plus guêtré de cuir et le plus culotté de velours de tous les d’Escorral qui ont existé ou existeront.
Il possédait quantité de talents qui avaient le don de nous faire rouler de joie sur le pont de la gabarre ; il n’y en avait pas un comme lui pour reproduire par la voix les plus compliquées sonneries du cor de chasse, ce qu’il faisait les bras en cercle, le dos rond et les joues gonflées, afin de donner de la vérité une illusion plus complète et saisissante ; il savait également imiter les hurlements du loup, les glapissements du renard en chasse, le rauque bramement du brocard étranglé par les chiens, en général tous les cris des bêtes du ciel et de la terre, et, apparemment, si l’on avait connu aux poissons une quelconque voix, il en aurait fait des imitations aussi parfaites que les autres, lesquelles étaient à s’y méprendre.
Un rude homme, pétri de santé, de force et de joie. Il ne connaissait à sa vie que de rares ombres : celle de n’avoir pas de fils, par exemple : « Feu la marquise, affirmait-il, était unemollasse. Elle ne m’aurait jamais donné que des filles ! Alors, comme le jeu, par ailleurs, ne me chantait pas avec elle, je m’en suis tenu à un seul essai… » Il s’en consolait d’abord en allant « jouer le jeu », — pour employer cette expression à lui, — un peu partout ; il s’en consolait encore en supputant que ses frères, à eux trois, lui avaient donné une bonne dizaine de neveux : le nom ne risquait donc plus de se perdre par sa faute ; il s’en consolait enfin en répétant admirativement une formule que la marquise n’avait pas moins répété souvent avant sa mort, mais sur un ton lamentable, elle : Ève est un garçon manqué…
Il avait bien fallu l’accepter cette année-là dans la gabare et à la chasse, la svelte et puissante adolescente, l’Amazone hardie, la Vierge rétive qui n’en faisait qu’à sa volonté et qui semblait ne trouver de joie en ce monde que face à face avec sa solitude, sa sauvagerie et son orgueil. Quels rêves avaient grandi en même temps qu’elle, sous son front un peu étroit, volontaire, obstiné, à l’abri du casque presque guerrier de ses cheveux dorés et sombres ? Comment avait-elle pu, entre autres choses, ébaucher un flirt de pensionnaire avec ce pauvre imbécile de Combrazot ? Il devait y avoir eu de sa part un besoin obscur de domination et de lutte : lutte contre sa famille qui s’opposerait à un tel mariage, domination du piteux époux qu’elle aurait de la sorte conquis… Le reste, c’est-à-dire le bonheur, serait venu ensuite… Je me suis donné cette explication ; je ne suis pas sûr qu’elle soit exacte ; mais cela n’a aucune importance dans ce récit.
Un fait, — d’ordre plus particulier, — qui attristait également le marquis d’Escorral, c’était qu’un de ses invités ordinaires s’excusât au moment du départ pour Castelcourrilh ; il n’admettait pas qu’on lui fît faux-bond. Cette fois-là, il ne semblait pas qu’il aurait à grommeler contre des absences. L’affluence était déjà grande aux abords de la gabare et sous l’arche du moulin ; ces messieurs étaient bien un peu fatigués, les voix des jeunes gens un peu rauques et lasses ; mais sous le soleil déjà sans pitié d’un matin vengeur de toutes les ombres, notre monde semblait rudement content, je vous jure ; et ils avaient l’air rudement contents, eux aussi, les curieux qui n’avaient pas manqué, comme à l’ordinaire, d’accourir en nombre sur la berge, et les ouvriers du moulin qui, aux fenêtres, là-bas, agitaient leur casque-à-mèche enfariné en criant :
— Bonne chasse ! Bien du plaisir à M. d’Escorral et à la compagnie !
Ève apparut, un petit sac à la main, alerte, décidée, coiffée d’un feutre d’homme qu’ornait une simple plume de coq, vêtue d’un costume de velours qui semblait taillé dans le même drap que la culotte de son père. La gêne que pouvait produire parmi les vieux la présence révolutionnaire d’une femme dans la bande fut de courte durée. Ève demanda tout de suite à déjeuner, but comme un homme, lança deux ou trois jurons, releva vertement le jeune Gonteyrac qui, croyant devoir se comporter avec elle comme dans un salon, lui offrait sa place, à l’ombre :
— Ici, je ne suis qu’un chasseur… Vous entendez, les autres ?
Le clan des vieux fut dompté ou charmé, en tout cas conquis. Huit heures. Gentil Peyrigot ronchonnait déjà, là-haut, et les quatre grands diables de chevaux rouges s’impatientaient, émiettant sous leurs rudes sabots les pierres du chemin, faisant jaillir chaque fois la poussière, comme une menue explosion aux flammes laiteuses.
— Tout le monde est là ? demanda Sulpice d’Escorral…
— Tout le monde.
— En route !
Mais un petit laquais miteux apparut alors sur la berge, agitant un pli au bout de son bras maigre. Il y eut un moment d’angoisse ; les sourcils du marquis s’étaient froncés sinistrement… Qui donc faisait faux-bond ?… Ouf ! ce n’était que ce nigaud de Georges de Combrazot, qui se prétendait malade…
— Si ce n’est que ça ! s’écria le marquis dont le visage s’éclaira de nouveau…
— Si ce n’est que ça ! reprirent en chœur quelques autres…
— Un chasseur aussi vaillant !
— Qu’il reste donc à chasser les rimes !
Vers la proue de la gabare, la plupart des jeunes se trouvaient réunis, à ce moment-là, et quelques-uns de mes égaux commençaient à tourbillonner autour d’Ève. Elle s’assit sur un rouleau de cordages ; un cercle se forma instantanément. Cela m’agaçait ; cela risquait d’empoisonner, sinon mon séjour à Castelcourrilh du moins le beau voyage dont j’avais rêvé après avoir quitté Ève ; elle dut penser comme moi. Elle me dit, très simplement, mais très fermement : « Assieds-toi là… près de moi… » Le cercle des jeunes gens nous cachait à la vue des autres chasseurs et de l’équipage… Alors elle lança un bras autour de mon cou et me demanda à haute voix :
— Tu m’aimes ?
Mes égaux sourirent et s’éloignèrent, ayant compris.
L’approche du soir nous réunit, elle et moi, à la même place, qu’on semblait d’un accord tacite nous avoir abandonnée. Perpétuelle volupté des paysages beaux et chéris auxquels nos âmes se retrempaient et se vivifiaient, horizons familiers et dont l’attrait nous paraissait pourtant étrangement puissant et toujours neuf, comme celui que peuvent avoir pour des êtres de proie des trésors volés ou des fruits défendus dans la vie ordinaire ! Nos baisers étaient rares et superflus à notre plaisir, que nous n’avions pas besoin de dilapider pour l’heure en le puisant aux sources facilement tarissables de l’égoïsme et de l’amour. Nos yeux s’attachaient avec une sorte de passion avide aux reflets du ciel sur la rivière, comme si nous avions entrevu, avec les fantômes des naïades mortes, toutes sortes de souvenirs d’une autre vie, où nous nous fussions déjà connus et aimés. Tant et tant de nos aïeux avaient hanté ces berges ! Leurs âmes ne nous accompagnaient-elles pas en ce voyage où nos jeunes chairs brûlaient déjà de s’unir, de perpétuer en d’autres que nous nos existences éphémères ?
L’enchantement durerait une semaine environ, comme à l’ordinaire. Les sites accourraient au devant de nos désirs comme des serviteurs antiques et zélés. Déjà nous avions dépassé le coude de Lameyrade, et Peyragude profilait contre un ciel de perle sa colline abrupte, où les iris embaument au printemps, où les cyprès demeurent tout l’an, immuables emblèmes d’éternité et de mort ; de là-haut, une Vierge miraculeuse répand sur la contrée le bon froment de ses bénédictions. Puis la vallée, au delà de Penne, se rétrécirait. Ce seraient autour de nous des rives moins verdoyantes ; le manteau des frondaisons, des roseaux, des prêles, des ronces, des vignes sauvages se déchirerait sur elles et, çà et là, la chair ocreuse du sol serait nue ; après la trêve des belles futaies de Trentel, le paysage redeviendrait brusquement sauvage ; au pied des hautes collines qui bordent la rive gauche, à la hauteur du Saturac, les ruines énigmatiques de Cité d’Orgueil nous apparaîtraient, sans doute, au soir du troisième jour, — incendiées par le reflet du couchant, tandis que la source de Touzac, jaillissant de son gouffre, semblerait chanter un thème éternel auprès de cette quotidienne apothéose tragique. Et puis ce serait Puy-l’Évêque et son donjon, et puis Castelfranc et sa bastide, où les évêques de Cahors menaient joyeuse vie auXIIIesiècle, s’enivrant mieux que les plus fameux papes de l’époque, entourés de belles filles qu’ils faisaient baigner nues, dans le Vert, au clair de lune, tandis que leurs pages et leurs poètes jouaient de la viole et roucoulaient des chansons ; et puis Luzech et sa tour, et puis le château de Caix, et le château de l’Angle, et le château de la Grezette, et le château de Mercuès qui en avait vu de belles, lui aussi, au temps des évêques cadurciens !
Et je pressentais que j’aurais peine à retenir le mot « déjà » sur mes lèvres lorsque Cahors apparaîtrait, et qu’en face de nous l’antique pont fortifié barrerait la rivière, comme pour me signifier qu’il ne faudrait pas aller plus loin, que le pèlerinage essentiel serait accompli.
— Vois-tu, tentai-je d’expliquer à Ève, nul plus beau voyage de fiançailles ne pouvait nous être réservé. Nous remontons d’où descendent nos races, chaque pas des chevaux rouges nous rapproche de notre passé ; jeunes, nous rajeunissons de dix siècles. Tiens, là-bas, sur ce pech pointu, c’est Broujales, où Raymond de Roquebusane fit brûler vifs, après les avoir enduits de poix, cinquante Anglais, en 1369, quand on les chassa de nos terres…
— Riche époque, fit Ève souriante. On vivait ! Nous autres, nous n’avons plus même de loups à tuer.
— On peut vivre encore… A nous deux, nous saurons vivre. Le monde est vaste.
— N’as-tu pas, comme moi, l’impression d’être en prison depuis ton enfance ?
Quels rêves grandioses ou puérils d’aventures s’agitaient en cette minute sous le petit front volontaire et les lourds cheveux au sombre éclat ? Je me sentis soudain très fort et comme armé près d’Ève, et nous nous regardâmes avec une sorte d’ivresse. Nous n’étions ni l’un ni l’autre des rêveurs, encore moins des faiseurs de phrases, et nous n’en cherchâmes pas de définitives, mais nous eûmes soudain conscience que nous nous connaissions et que nous nous comprenions depuis le commencement des temps, et que le fait d’être nous deux, désormais, en face de l’existence, ce serait quelque chose qui l’obligerait à compter avec nous.
— Vivre ! vivre ! sembla-t-elle supplier ou ordonner, en me tendant ses lèvres.
Il faisait nuit ; on avait amarré la gabare à Libos, au premier quart environ du voyage… La majeure partie des nôtres festoyait dans le bourg, où plusieurs auberges sont réputées : de « la grand’chambre » aux fenêtres éclairées dont le toit de planches découpait le ciel en angle obtus, vers le milieu de la gabarre, nous parvenaient les jurements et les criailleries de quelques joueurs, qui s’attardaient, tout en buvant, à une partie de banco, de bourre ou de brelan borgne… Il nous sembla soudain, à Ève et à moi, qu’on s’approchait de nous ; nous nous écartâmes l’un de l’autre, instinctivement, non sans nous irriter chacun pour notre compte, comme je l’éprouvai presque aussitôt, et comme elle me dit l’avoir fait par la suite, de cette petite lâcheté.
Ce n’était que mon père ; il venait prendre l’air, un cigare dans une main, une bouteille à moitié vide dans l’autre. Quand il nous eut reconnus, il éclata de rire ; je ne sais si cela flatta Ève (je ne le crois pas) mais je ne parvins pas à lui en vouloir de cette gaîté ; car, en dépit de son air moqueur, il me parut incontestablement très fier de moi…
— Pardon, mes enfants… Je ne savais pas… Il fallait me crier gare !… Alors, c’est entendu, vous deux ? On peut l’annoncer aux amis ?
— Monsieur, répondit Ève, je vous serais reconnaissante de bien vouloir garder quelque temps encore le secret que vous venez de surprendre. Michel et moi, nous sommes un peu jeunes…
— Et vous auriez peur que les parents vous empêchassent de vous bécoter en paix ?…
— Ils ne nous empêcheraient pas, dis-je à mon tour, mais…
Le quinzième marquis de Roquebusane nous adressa un sourire complice, but quelques gorgées àgalet, — à la régalade, si vous préférez, — puis, profitant de ce qu’il venait de s’essuyer la bouche pour y laisser un doigt dessus :
— Entendu… compris… motus ! Rigolez bien… Mais si on m’avait dit… Ah ! par exemple !… Il n’y a plus d’enfants… plus d’enfants…
Ève me dit un peu plus tard, d’un ton ironique et désenchanté :
— Est-ce que tu crois qu’il les aurait fait brûler, lui, les Anglais, dans Broujales ?
— Qui sait ?
— Ça m’étonnerait.
Elle n’osa pas ajouter :
— Et toi-même… toi… oserais-tu le faire, si l’occasion t’en était donnée ?
Je sentis nettement cette question prête à tomber de ses lèvres. Je l’attendais même. Mais Ève se leva brusquement… Là-bas, dans le bourg, retentissaient des chansons joyeuses : les festoyeurs changeaient d’endroit… Un d’entre eux quitta le gros de la troupe : le jeune Gonteyrac… Il se dirigea droit vers la gabare, puis vers nous. Depuis quarante-huit heures, il était devenu pour Ève et pour moi une sorte de confident silencieux, de camarade complaisant même, et faisait volontiers, dans l’ombre, discrètement, le guet autour de nos causeries ou de nos baisers. Il paraissait prendre un réel plaisir à cette occupation. Tous les goûts sont dans la nature.
— On a bien ri, nous assura-t-il… Oh ! et puis, il y en a une, de nouvelle !… V’savez pas ce que Fonteil, le boucher, qui est venu ici acheter du bétail, vient de nous apprendre : cet imbécile de Combrazot… oh ! là ! là !…
— Eh bien ?
— Eh bien, on l’a trouvé pendu, ce matin, dans sa chambre.
— Vous êtes sûr de n’être pas tout à fait saoul ? demanda Ève, haletante.
— Je suis sûr d’être tout à fait saoul, répondit Gonteyrac avec beaucoup de sang-froid… Mais il n’y avait pas que Fonteil pour parler de cette histoire… C’est la vérité, la vraie vérité… Qu’est-ce que tu dis de ça, hein, mon vieux Michel ?
— Ça le regardait ; moi, je m’en fous.
Ève me serra fiévreusement la main dans l’ombre… La pâleur de sa figure, quand Gonteyrac nous eût quittés pour aller cuver son vin, sous la tente, à l’arrière, la distinguait à peine de l’écharpe blanche qu’elle venait d’enrouler autour de son cou… Nous étions seuls, bien seuls ; ce fut cependant à voix très basse qu’elle me demanda :
— Répète… pour moi… ce que tu disais à Gonteyrac, tout à l’heure.
— Quoi donc ?
— Que… que tu t’en foutais.
— Bien sûr, que je m’en fous !
Elle me tendit sa bouche. Ce baiser fut le premier de ceux qui ne devaient pas seulement être d’elle à moi ou de moi à elle le symbole d’une prise de possession ou le sceau d’un pacte, ce baiser fut le premier qui contenait vraiment l’annonciation de la volupté divine et toute nue. Il dura peu. Ève me repoussa, prit ma main et ordonna :
— Viens.
— Où donc ?
— Je veux. Ne discute pas. Viens.
Elle m’entraînait vers la passerelle qui reliait à la rive le pont de la gabarre.
— Nous allons coucher à l’hôtel. Il y en a un en face de l’Église. Je suis ta femme. Je veux… je veux…
Je me laissai faire, ahuri certes, mais surtout agacé, et n’écoutant que distraitement les raisons de cette décision brusque :
— On ne nous marierait pas avant trois ans : nous sommes trop jeunes… Mais, comme cela, dès notre retour de Castelcourrilh, je dirai tout à mon père…
— Quelle rossée, ma chérie ! hasardai-je…
Elle dit, à son tour, fièrement :
— Je m’en fous.
Dix minutes plus tard, la patronne de l’hôtel, une vieille aux yeux égrillards, nous conduisait à sa plus belle chambre… Nous sourîmes amicalement aux tableaux naïfs et affreux qui ornaient les murs, au buis béni du chevet, à la couronne de fleur d’oranger sous son globe. Il y avait deux lits. Ève me dit :
— Choisis le tien… Moi, je ne veux même pas me déshabiller. L’essentiel, c’est que quelque bavard de nos amis nous voie, demain matin, regagner ensemble la gabarre.
Elle dit encore :
— Je suis très lasse. Embrasse-moi.
Déjà le sommeil rendait une précieuse expression enfantine aux traits un peu durs de la vierge guerrière. Les beaux cheveux dorés et sombres s’éparpillèrent sur l’oreiller ; sa bouche s’entr’ouvrit doucement, tandis que ses yeux se fermaient. Ce fut d’ailleurs sur ses doigts seulement qu’avant de gagner mon lit je posai mes lèvres.
Le malheur, dans cette affaire, c’est que les coqs de l’hôtel nous éveillèrent trop tôt et que personne ne remarqua notre retour sur la gabare, quand nous la rejoignîmes, enlacés et très fiers de nous. Mes égaux dormaient pêle-mêle sous la tente ; d’autres chasseurs, d’âge plus respectable, dont mon père et M. d’Escorral, ronflaient sur le plancher de la grand’salle, parmi des bouteilles vides et des cartes souillées de vin. Il n’y eut, pour nous souhaiter le bonjour à notre arrivée, que Peyroun Peyrigot, lequel faisait sa toilette au bord du Lot, nu jusqu’à la ceinture, Peyroun Peyrigot qui n’était point d’un naturel bavard, qui estimait en outre que son intérêt lui commandait de tenir sa langue, et qui, enfin, n’accordait plus qu’un regard indulgent et distrait, vu son âge, à des fredaines comme celle dont nous aurions tant voulu qu’on nous crût coupables, cette nuit-là, Ève et moi.