. . . . .QuandoMi diparti’ da Circe, che sottrasseMe più d’un anno là presso…Inferno, canto XXVI.
. . . . .QuandoMi diparti’ da Circe, che sottrasseMe più d’un anno là presso…
. . . . .QuandoMi diparti’ da Circe, che sottrasseMe più d’un anno là presso…
. . . . .Quando
Mi diparti’ da Circe, che sottrasse
Me più d’un anno là presso…
Inferno, canto XXVI.
Dès l’aurore la voix grinçante de la vieille Amparo emplissait la maison, d’où nos hôtes partaient ordinairement à cette heure. Noelle ne savait pas dormir la nuit ; quand le jour rendait les vitres blêmes, que ce fût l’hiver ou l’été, une sorte de flamme s’éteignait sous ses paupières, sans que celles-ci fussent closes. Alors, selon les saisons, elle allait s’étendre sur son lit, ou bien devant un feu pour longtemps préparé, entre deux peaux d’ours blancs qu’elle tenait d’un Slave qui m’avait précédé dans son estime.
Midi, carillonnant sur tous les tons aux divers clochers de la Ville rose, tirait un instant ma maîtresse de sa torpeur ; c’était même le seul moment où elle se montrât irritable, et non pas tendre et soumise, comme à l’ordinaire. Elle dévorait alors, sans plaisir et sans sourire, ce que la vieille Amparo, dûment stylée, avait un peu auparavant posé à portée de sa main, tout près du gîte de hasard choisi pour la sieste diurne. Étranges repas, et d’une fantaisie dont peuvent donner idée les bonbons et le champagne que j’avais vus jadis auprès de Noelle endormie dans la bicoque quercinole. Les bonbons grignotés, le champagne bu, Noelle exigeait ma présence auprès d’elle, me couvrait de caresses ou tentait de me battre, puis se rendormait, maussade encore, quoi qu’il se fût passé. L’approche de la nuit, en revanche, la remettait en possession de toute la joie de vivre animale qui me plaisait en elle et de tous les moyens de séduction dont une femelle humaine peut disposer.
La nuit elle-même nous rappelait au monde, à notre monde, qui était vraiment peu ordinaire (à ne considérer que les fréquentations qu’il permettait) pour un noble jeune homme dès son enfance destiné par les siens à la carrière diplomatique. Dans les cafés célèbres et les endroits de plaisir encore plus nombreux à l’époque qu’aujourd’hui, nous retrouvions divers déchets sociaux brillants ou pittoresques et desquels, en tout cas, on ne pouvait dire qu’ils péchaient par manque de fantaisie. J’ai donné déjà un aperçu de Gilbert Fiste. Le félibre Hector était, lui aussi, un être bien curieux ; il était gros comme une tonne et d’aspect vraiment dionysiaque. Je ne me rappelle plus son vrai nom ; il signait « Félibre Hector » dans des feuilles éphémères ; il habitait chez sa vieille mère qui le rouait de coups de fouet quand il rentrait ivre, c’est-à-dire chaque matin ; sur le conseil de l’abbé Fiste, j’assistai plusieurs fois à ces rentrées du fils et aux sorties de sa mère. Elle attendait sur le seuil. Nous entendions le géant obèse demander pardon, à genoux, en sanglotant, à la petite femme sèche et noiraude qui, quelque quarante ans plus tôt, l’avait mis au monde. Implacable, celle-ci maniait l’instrument de torture jusqu’à ce qu’elle fût lasse ou que le félibre Hector fût las de hurler. Pour le reste, il était doué d’une sorte de génie ; il improvisait en langue d’oc, en latin et même en grec, durant nos orageuses nuitées, d’admirables et bizarres vers dont il ne gardait, au matin, qu’une trop vague mémoire. Il était riche et généreux. Il n’avait qu’une haine, celle de Simon de Montfort, ce qui faisait de lui, évidemment, le personnage le plus doux et le plus inoffensif de la terre.
Moins doux et moins inoffensif était le peintre Florent, qui poursuivait Noelle de déclarations et qui me vouait une jalousie sans pareille, ma maîtresse m’étant fidèle comme le sont les femelles à leur mâle dans la saison des amours. L’usage immodéré de l’opium et de la morphine calma d’ailleurs assez rapidement les mauvais sentiments qu’il pouvait nourrir à mon égard. Il naviguait dans la vie escorté d’un ancien boucher qui lui avait, dans le temps, servi de modèle, pour un tableau qui devait être un chef-d’œuvre et qui, en fin de compte, en est resté où il en était voici bientôt trente ans. Il y en avait, autour de Noelle et de moi, bien d’autres du même genre. Lorsque les cafés étaient clos et que les lieux de plaisir, des plus huppés aux plus infâmes, nous avaient lassés, c’était dans ma villa de la colline que tout ce monde ami de l’ombre éclairée allait terminer sa nuit.
Ceci n’est pas un roman moral ; c’est le compte rendu tout net de ce qu’un gros chagrin peut faire d’un garçon de bonne volonté en une époque de désœuvrement moral et de paresse que bien des choses semblaient alors justifier d’un bout à l’autre du vaste monde. J’avais vingt-trois ans et la libre possession de l’héritage paternel ; je vivais comme mon père avait toujours vécu, à cela près que lePoisson fraisne représentait pas mon seul paradis terrestre.
Et puis, — que ceci soit ma seule excuse aux yeux des gens vertueux ! — j’adorais Noelle à ma manière, comme elle me chérissait à la sienne. J’éprouvais auprès d’elle toutes les brûlures voluptueuses des sens, tous les effondrements délicieux des plus rêveuses mollesses. Même si l’âme n’était pas immortelle, un peu de moi survivrait dans l’éternel néant pour projeter comme des radiations de souvenances sur ce qui fut sa chair, parfums et couleurs.
Je lui demandais parfois :
— Pourquoi ne reviens-tu jamais plus dans la salle des Dames-en-rose, chez nous,là-bas?
— Parce que je t’ai sur la terre et quec’est presque la même chose.
— Pas tout à fait la même chose ?
— C’était meilleur, il me semble… Ah ! il me faudrait tant et tant de ton amour !… J’ai peur de ne plus jamais revenir là-bas… Je n’ose pas. La folle qui s’est tuée garde les portes. J’ai perdu le meilleur de ce que je chérissais.
— Sais-tu que je l’y vois maintenant, elle ?
— Parbleu !… A l’endroit où la Diole entre sous terre ?
— Non, plus loin… dans un endroit du Palais où nous n’avons jamais été toi et moi.
Et, soudain, une idée me vint, l’idée qui expliquera et excusera tout ce qui va suivre, pour ceux qui auront essayé de me comprendre… Nous étions couchés, Noelle et moi, dans un petit salon à deux cheminées où la vieille Amparo venait par instants raviver les flammes, car l’hiver était glacial cette année-là ; et Noelle était nue devant les tisons, sur la peau d’ours, et nos amis nous avaient, par hasard, laissés seuls cette nuit-là, et le jour était lointain encore… Elle avait l’air d’une jeune et radieuse sorcière insensible à l’épreuve du feu, ou d’une salamandre que la flamme n’eût atteinte que pour mieux faire valoir son duvet blond, aux endroits les plus doux de son être. Gilbert Fiste, l’ayant vue quelquefois en pareille tenue, m’avait dit : « Quelle merveilleuse hostie pour la Messe Noire !… » Il s’y connaissait évidemment mieux que moi, mais je sentais qu’il avait raison, que tout le diabolisme et toute la divine perversité du monde infiniment plus jeune, plus barbare et plus animal que quelques sots raisonneurs ne l’imaginent, tenaient en cette forme impeccable, aux teintes chaudes, aux charmes péremptoires et purs.
— Dans une salle où nous n’avions jamais été toi et moi, continuai-je. Les Dames-en-rose ne me regardent plus passer… C’est encore plus loin… Elle est là qui pleure et qui supplie ; mais je n’entends pas les paroles qu’elle profère en tordant ses bras. La vie et la mort nous séparent deux fois. Ne serions-nous pas plus heureux si l’un de nous deux la délivrait ?
— Il le faudrait ! gémit Noelle,
Elle dit encore :
— Si j’avais su !
Puis, elle eut un regard de bête prise en faute ; et ce fut alors que je compris tout à fait…
Le jour naissait pâlement, Noelle avait faim… Je fis apporter du champagne et lui en donnai beaucoup à boire, en prenant soin de ne pas éveiller sa méfiance. Quand elle fut à peu près ivre, je lui dis :
— Veux-tu que nous essayions de repartir ?
— Puisqu’Elle est là, qui m’empêche d’entrer, à l’endroit où la Diole…
— Écoute-moi, Noelle, poursuivis-je en fixant mes yeux sur les siens, il n’y a qu’une façon de te faire pardonner par la morte…
— Tais-toi… tais-toi, c’est trop horrible !… Pourquoi voulait-elle me tuer ? Donne-moi encore du champagne !… J’ai été la plus forte… Il faut bien que tu voies ce qu’avait été ma terreur de ce jour-là ! Elle t’emportait pour toujours, et c’était elle qui habitait à jamais Clarecrose, où je suis d’ailleurs reçue en intruse à présent. Et pourquoi a-t-elle pris son revolver tandis qu’elle me guettait ? Moi, j’ai attrapé son bras… et le revolver est parti… et c’est la Diole qui s’est chargée de l’enterrement. Les magistrats de chez nous ne sont pas malins !… J’étais si peu restée à Vilhane, ce jour-là, que j’avais couru deux bonnes heures à travers la forêt, comme folle… J’étais folle ! Elle était folle aussi… Donne-moi encore du champagne et fiche-moi la paix ; j’ai sommeil.
Elle dormit comme elle dormait toujours ; elle avait oublié le lendemain la confession qu’elle m’avait faite dans l’ivresse, la lassitude et l’énervement. Elle fut de nouveau, sans éprouver le besoin de s’en plaindre, celle qui se sent exilée non seulement du songe rare mais de la vie ordinaire ; elle montra plus que jamais devant les choses et les êtres une apparence de petite demi-divinité déracinée d’un espace et d’un temps autres que les nôtres et qui lui eussent mieux convenu.
Je savais maintenant, — je savais ou croyais savoir — la vérité sur la mort d’Ève. Mais, en écrivant ces lignes, que peut dire de précis un homme que les événements balancèrent autant que moi entre la chimère et le réel ? Quand on est sûr d’être allé à Clarecrose, on ne croit plus à rien de ce que nous offre la vie ; ses images ne sont plus que de pauvres images falotes ou vulgaires, commentées par les légendes des mots humains indigents. Noelle et moi étions allés trop souvent jadis, et ensemble, dans le monde où tout est clair sans couleurs, sans lumière et sans mots pour nous comprendre très lucidement aux pays de la Terre. Celle qui dormait nue sur les peaux d’ours n’avait-elle pas imaginé le meurtre, qui lui semblait légitime, de sa rivale ?
Je n’ai jamais eu davantage que durant les jours qui suivirent son aveu inventé ou exact une plus aveugle confiance en la fatalité, qui ne se contente pas de conduire les actions humaines, mais qui connaît aussi l’art plus difficile de nous dicter l’inaction.