VII

Remembro te so que t’ai dich deja :Siave es aima, melhour poutouneja ;Mais que poutoun que t’agrade capinho !Balho mais sanc vin que razin de vinho ;Trato ta vido a cops durs, coumo faiEn camps peirous lou vailet de l’arai.Rappelle-toi ce que je t’ai dit déjà : — L’amour est suave, meilleur est le baiser ; — plus que le baiser puisse te plaire la caresse ! — Le vin enrichit plus le sang que le raisin sur pied ; — sache traiter la vie à coups durs, comme fait, — si le sol est pierreux, le serviteur de la charrue.

Remembro te so que t’ai dich deja :Siave es aima, melhour poutouneja ;Mais que poutoun que t’agrade capinho !Balho mais sanc vin que razin de vinho ;Trato ta vido a cops durs, coumo faiEn camps peirous lou vailet de l’arai.

Remembro te so que t’ai dich deja :Siave es aima, melhour poutouneja ;Mais que poutoun que t’agrade capinho !Balho mais sanc vin que razin de vinho ;Trato ta vido a cops durs, coumo faiEn camps peirous lou vailet de l’arai.

Remembro te so que t’ai dich deja :

Siave es aima, melhour poutouneja ;

Mais que poutoun que t’agrade capinho !

Balho mais sanc vin que razin de vinho ;

Trato ta vido a cops durs, coumo fai

En camps peirous lou vailet de l’arai.

Rappelle-toi ce que je t’ai dit déjà : — L’amour est suave, meilleur est le baiser ; — plus que le baiser puisse te plaire la caresse ! — Le vin enrichit plus le sang que le raisin sur pied ; — sache traiter la vie à coups durs, comme fait, — si le sol est pierreux, le serviteur de la charrue.

— Je ne suis jamais encore venue ici avec vous autres, me dit Ève. Mais je parierais en connaître les bons coins mieux que toi. Suis-moi, mon seigneur ! Je vais t’initier aux détours de ton futur domaine.

C’était quelques minutes après notre arrivée, au plus brûlant de l’après-midi. Une grande lassitude souriante me meurtrissait et me ravissait tout ensemble. Ma fiancée, elle, était fraîche, pure et nette : une salamandre au sortir d’une demeure ignée.

Les chasseurs s’ébattaient sur la terrasse, ou changeaient de linge plus loin, derrière les paravents précaires des bosquets, en s’envoyant et se renvoyant des propos joyeux et des quolibets de haute liesse. Ève et moi, nous nous contentâmes d’échanger avec ferveur des caresses rapides et des sourires, tandis que nous nous échappions loin de tout cela, le long du maître-corridor du castel. Au « bout du Sud », les pièces abandonnées et délabrées commençaient ; une émouvante odeur de moisissure séculaire rôdait sous les plafonds, et il nous semblait, tandis que nous poursuivions notre marche, qu’elle s’accrochait à nos pas, s’agglomérant d’instant en instant, comme les poussières des routes aux fagots qu’on laisse traîner, freins de fortune, derrière les véhicules rustiques, aux descentes des côtes rudes et non prévues.

Ève poussa une porte :

— C’était la chapelle.

Il n’y avait là que du foin entassé, qui masquait l’autel vermoulu, du très vieux foin oublié là, et qui n’embaumait plus.

— Il y a aussi, continuait Ève, une Vierge qu’un berger trouva jadis et apporta à mon grand-père. Toute petite, quand la chapelle était encore consacrée, ma mère me voua pour vingt ans au bleu et au blanc devant elle… Puis notre chapelain partit un soir avec la fille du garde… Je sais où est la statue, c’est moi qui l’ai cachée : regarde…

Elle souleva une trappe aménagée dans le parquet et l’image apparut : elle était de bronze vert, petite et assez malmenée par les âges ; sur le socle ébréché, fendillé, on pouvait distinguer encore des caractères grecs, et notamment le commencement du nom de la chasseresse irréprochable :

ΑΡΤΕΜ… ΙΕΡ…

— Racontons-lui, à elle aussi, que nous nous aimons, dis-je par jeu à Ève…

J’avais pris l’image dans mes mains et je l’élevais contre le jour pauvre qui tombait des vitraux encrassés. Je ne pus m’empêcher de remarquer à haute voix : « De profil, Ève, elle te ressemble… » C’était vrai. Je replaçai alors l’image dans sa cachette avec une émotion véritablement religieuse.

Nous nous taisions à présent, en face l’un de l’autre, les mains unies, en souriant ineffablement ou niaisement, envahis tous les deux d’un désir de possession et de volupté qui ne nous apparaissait peut-être pas très clairement encore, mais qui séchait nos gorges et qui faisait nos regards se fuir. J’attirai la vierge contre moi, dans le foin sans odeur où sa tête se renversa comme ferait sur sa tige une fleur maladroitement cueillie et meurtrie au ras du calice. Au pied de l’autel désaffecté, le grand Maître païen préludait-il pour elle et pour moi sur ses véhémentes et silencieuses orgues ? Les pointes des seins virginaux, musclés, libres, appelaient des caresses à travers la blouse comme immatérielle de linon, et mes mains se désunissaient déjà de celles d’Ève pour chercher sur elle leur plaisir ailleurs.

Ce fut alors qu’un rire étrange retentit, à la hauteur d’un des vitraux, derrière nous, — un rire à la fois insolent et haineux, charmant pourtant, et clair, et qui me fit penser au bruit d’une belle coupe de cristal brutalement brisée. Nous sursautâmes. Le rire s’éloigna, non sans retentir une ou deux fois encore dans l’ombre d’un bosquet voisin.

Je haussai les épaules :

— Une plaisanterie idiote… un farceur qui nous aura guettés, déclarai-je… Si cela lui semble spirituel !

D’ailleurs, je n’étais pas très convaincu de ce que j’avançais de la sorte.

Nous sortîmes de la chapelle, un peu gênés, un peu effrayés même, à vrai dire.

J’ai dit que le jour de l’arrivée, il y avait également frairie pour les gens du lieu, qu’on tuait un bœuf et qu’il y passait. Au moment où l’égorgeur habituel des animaux comestibles, — un vague parent de mémé Zanoun, — vint prendre les ordres du marquis Sulpice, celui-ci réfléchit, opération qui consistait pour lui à se gratter le front d’une main et le menton de l’autre, puis ordonna :

— Hé ! mon gaillard, va chercher l’animal. Je veux tâter ses flancs pour voir s’il est gras.

Il avait une idée à lui, un projet amoureusement caressé, sans doute, durant les affres du voyage en carriole. Il nous regardait d’un air qui voulait en dire plus long, la bouche contournée par d’astucieux sourires, l’œil pétillant. Toute sa personne avait l’air de nous signifier : vous allez voir ce que vous allez voir !… Aussi fut-ce avec beaucoup d’intérêt que nous fîmes cercle autour de lui, tandis qu’il ôtait sa casquette, sa veste de velours brunâtre et côtelé, et qu’il retroussait méticuleusement les manches de sa chemise sur ses biceps d’athlète, où le soleil couchant semblait faire flamber les poils blonds.

Lorsque l’égorgeur eut amené la bête en face de lui, il la considéra avec une admiration qu’elle méritait, la flatta de sa large main promenée sur ses naseaux ; puis, il se mit en solide posture sur ses jambes, tapa le sol du pied comme pour y incruster ses talons et y prendre racine, et… vlan ! son poing s’abattit sur le front du bœuf, par trois fois… Et, à la troisième fois que le poing s’abattit sur le front du bœuf, celui-ci s’affaissa sur les genoux, avec un long renâclement, les yeux exorbités et vagues.

Alors, le marquis Sulpice dégaîna son couteau de chasse et, tombant à genoux lui aussi, perça la gorge râlante de la victime. Nous l’entendions pousser de grands éclats de rire ; nous ne parlions pas, nous respirions avec une sorte de discrétion, comme s’il n’y avait eu de place que pour ses rires à lui, dans l’étroitesse de notre cercle. Quand il se redressa, ravi de sa prouesse, il était superbe, il ruisselait de soleil et de sang.

Était-ce parce que ce sang avait rejailli sur certains d’entre nous ? Une sorte de fureur joyeuse et goguenarde exalta aussitôt les plus pusillanimes, les plus gâteux, les plus indifférents, et il me sembla durant quelques instants, à moi-même, qu’un voile très rouge tombait entre mes yeux et le soir. J’aimai, j’aimerai toujours cette exaltation mystique et féroce qui me transporta dans cette minute-là au sommet de mon désir d’Ève et de mon amour pour elle, pour elle qui était près de moi et qui contemplait la mort, reniflait son odeur, les prunelles chavirées d’extase et les narines voluptueusement pincées.

— Ça, c’est tuer, dit enfin quelqu’un.

Le mot bref et magique « tuer » eut alors un extraordinaire écho dans ce qui nous servait d’âmes. La figure poupine du jeune Gonteyrac présenta même quelque noblesse tandis qu’il hurlait, très ivre, en brandissant un épieu qui s’était trouvé à portée de sa main : « C’est avec ça que j’attendrai le premier solitaire… Avec ça que je veux le tuer… le tuer… » Déjà, les tout petits, paysans ou messieurs, participant à notre délire, s’étaient mis à jouer à la guerre et barbouillaient scrupuleusement avec le sang du bœuf les faces de ceux d’entre eux que leur peu de prestige destinait à figurer les morts.

Le dîner fut servi sur la terrasse ; ce soir-là, les domestiques eurent assez d’ouvrage à remplir les grandesdournesde grès aussitôt vidées. La nuit vint tandis que le bœuf achevait de rôtir ; on alluma tout autour de la table de grandes torches de résine dans la lueur desquelles vinrent rôder, avec les chauves-souris au vol titubant, les grands papillons nocturnes dont le vol semble s’appuyer sur du velours et du silence.

Et, soudain, la lune, la pleine lune immense et solennelle, se fit une place digne d’elle dans le ciel, dispersant d’un coup les nuages voisins comme des troupeaux de monstres domptés et traitant les étoiles en serves. Ce fut alors un magnifique spectacle. Au nord, la forêt déroulait ses houles feuillues, à qui le double baiser de l’automne et de la lune donnait par moment une rousseur non plus dorée, mais phosphorescente. Partout ailleurs, il n’y avait que le moutonnement chaotique du désert couleur de craie ou d’ocre. La Lune brillait tellement là-dessus qu’un de ses paysages, tels que nous sommes en droit de les imaginer, y semblait par elle prêté aux Terrestres. Les rares arbres qui avaient pu grandir tant soit peu sur le sol déshérité de ces causses étaient, dans tant de blancheur froide et crue, comme des griffonnages perpétrés par un dément ou imaginés en rêve ; leurs ombres s’allongeaient étrangement à leurs bases, comme une légende au-dessous d’un dessin obscur. On voyait, proches ou lointaines, scintiller les vitres de quatre chaumines. L’aspect de ces coteaux ruisselants de clarté, de ces combes remplies jusqu’aux bords de ténèbres nous transportait loin de la vie ou semblait nous obliger à user de nouveaux sens, ignorés des humains ou délaissés par eux. La blancheur du désert réverbérait dans tous les sens les rayons de l’astre, à tel point qu’on percevait presque tangiblement, dans l’infini nocturne du ciel, le va-et-vient tumultueux de la lumière. Soudain des coqs (leur devoir est de saluer l’aube) n’y comprirent plus rien et claironnèrent à tout hasard sur les perchoirs des lointaines et dormantes métairies.

Mais ce fut un bien plus beau vacarme quand un des chiens, au chenil, s’étant éveillé, eut remarqué le ciel par la lucarne et se fut mis à hurler à la lune. Ils étaient là une trentaine de molosses cévenols, au front large vallonné d’une dépression qui joignait la nuque aux narines, aux crocs formidables sous les rouges babines, aux pattes d’acier. Leur race se perpétuait, religieusement entretenue et surveillée, dans la maison d’Escorral. Scaliger a fait déjà mention d’eux dans ses lettres familières. A présent, les petits, en venant au monde, y apportaient, dans leurs têtes mafflues et rudes, tous les bons principes et les recettes de chasse que leurs aïeux avaient jadis acquis en peinant, sous le fouet d’instructeurs émérites. On leur conservait les noms éclatants que, jadis, les bergers sauvages des Causses avaient coutume de donner aux gardiens de leurs troupeaux : Yol, Lugret, Singlar, Flamb, Loupas, Autanas, Parpelho ; et leurs derniers descendants les portent peut-être encore, tandis que les paysans du pays, depuis que le suffrage universel a décidément répandu autour d’eux ses lumières, appellent en général leurs chiens Ravachol, Caserio, Youpin, Chauchard et même Azor, ce qui est évidemment bien plus spirituel ou distingué.

Un chien hurla donc, et les autres s’éveillèrent à leur tour, reniflèrent, observèrent ; et, quand ils eurent vu les violents rayons de lune entrer comme pour les fouailler par les lucarnes du chenil, ils se dirent très raisonnablement que, pour un coup, le camarade n’avait pas rêvé, — ce qui arrive aux chiens encore plus souvent qu’aux hommes, — et qu’il y avait réellement lieu de s’émouvoir. Ce fut une belle musique, et telle qu’elle coupa court, autour de notre table, aux rires, aux conversations et aux chansons. Un valet fut prié d’aller mettre ordre, avec l’aide de quelques coups de fouet, à ce tumulte, mais les coups de fouet, loin de l’apaiser, parurent lui donner un regain de sonorité ; puis nous vîmes revenir le valet, ruisselant de sueur et très pâle. Il déclara :

— J’ai foutu le camp. Ils m’auraient bouffé tout cru.

Un rire résonna dans le silence qui suivit cet aveu pitoyable, au bas de la terrasse, dans l’ombre. Nous nous regardâmes, Ève et moi, à travers la table par la largeur de laquelle nous étions séparés. Nous avions déjà entendu ce rire là, bizarre et clair, tinter au-dessus de nous, quand nous étions tout près de nous aimer mieux qu’en paroles, dans l’ancienne chapelle.

Quelques-uns d’entre nous sursautèrent ; le valet manqua de s’évanouir et le marquis Sulpice fut obligé de le soutenir paternellement :

— Vous comprenez ?… bégaya le pauvre diable… Ce soir, rien à faire !La Louperoune !

Les plus jeunes essayèrent de rire à leur tour, pour se moquer, mais leur rire sonna très faux. La Louperoune, c’est, en Haut-Quercy, une sorte de loup-garou femelle, atroce, féroce, impitoyable, qui peut en outre revêtir les formes les plus gracieuses et les plus séduisantes pour la meilleure réalisation de ses sombres desseins.

— Va te coucher, dit au valet M. d’Escorral en haussant les épaules.

— Non… Apporte-moi plutôt quatre ou cinq vieux sacs, ordonna à son tour M. de Fontès-Houeilhacq…

Et, se tournant vers le marquis qui parlait déjà d’égorger cinq ou six chiens et de les pendre dans le chenil, pour l’exemple :

— Cela ne servirait de rien, crois-moi, Sulpice. Tu pourrais les égorger tous, au risque d’ailleurs d’être auparavant étranglé par eux ; ils ne te connaissent pas, ce soir, et tes ordres les laisseraient aussi indifférents que si tu les leur donnais depuis l’autre bout de la Terre.

Sulpice grogna, tandis que le valet apportait les vieux sacs demandés :

— Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ?

— Tu vas voir, répondit M. de Fontès-Houeilhacq avec beaucoup de calme.

Les aboiements et les hurlements devenaient plus furieux et plus retentissants encore. M. de Fontès-Houeilhacq et le valet se dirigèrent du côté du chenil, celui-ci suivant celui-là, l’un titubant à cause du vin, l’autre à cause de la peur. Peu après, les chiens se turent. Ce fut pour nous tous, je dois le dire, non seulement un soulagement véritable, mais une sorte de libération, la fin d’une hantise ou d’un songe trouble…

— Allons nous coucher, fit Sulpice d’Escorral un peu vexé… Il sera si fier de lui, à son retour, que nous en aurions pour deux heures au moins à l’entendre radoter et débiter des sornettes.

Ève s’était éclipsée déjà. M. de Fontès-Houeilhacq revint seul et dit simplement :

— Voilà. Ils ne risqueront plus d’entendre cette nuit la voix de la Lune. Là-dessus, messieurs…

Il nous tira sa révérence.

— Ça vaut mieux comme ça, goguenarda le marquis d’Escorral quand il eut disparu… Pour une fois qu’il est dans son bon sens, je m’en voudrais de ne pas suivre son exemple…

Un quart d’heure plus tard j’étais seul sur la terrasse, mes égaux, avec une discrétion presque insolente, ayant pris l’habitude de ne se plus occuper de moi.

Je n’avais pas sommeil. J’errai au hasard dans le parc où, soudain, j’eus l’impression d’être épié par une invisible et sournoise présence. Cela ne me troubla pas, du reste, outre mesure, et je n’en accusai que mes nerfs. Je les sentais vibrer et grincer en moi, toutes les fois que se dessinait devant mes yeux clos l’image d’Ève, avec une intensité inquiétante, qui décuplait celle des images et des sentiments épars en moi, comme pour d’autres fait l’ivresse. A mon excuse, un grand conseil de volupté s’exhalait de cette terre aride et surchauffée, de ce parc où la vie menue des gazons, menacée par le soleil du jour, exhalait, de rage, tous ses parfums d’un coup dans l’ombre. Je passai près du chenil maintenant silencieux et dont M. de Fontès-Houeilhacq avait calfeutré les lucarnes… La présence me sembla de nouveau se manifester dans l’ombre. Du gravier cria sous des pieds menus, hors de mon regard, de l’autre côté du chenil. Les chiens grondèrent, mais non plus, cette fois, en l’honneur de la lune… En mon honneur, alors ? Je ne le crus pas.

Rentré au château, je passai devant la chambre d’Ève très vite. Mon gîte à moi était à quelque vingt mètres de là, dans un réduit démeublé que Mémé Zanoun, qui me gâtait, me réservait chaque an ; la bonne vieille y avait préparé sur le parquet une belle couchette dont un matelas, des draps embaumés et rudes, et des peaux de biques « pour en cas », faisaient les frais. La lune m’agaçait comme les chiens et j’eus pour moi-même une sollicitude analogue à celle que M. de Fontès-Houeilhacq leur avait témoignée : je bourrai d’une peau de bique ma lucarne, et ce fut la nuit noire, où le bruit du travail perpétré par les tarets dans les vieilles boiseries exaspéra soudain mes oreilles comme les rayons de lune avaient fait pour mes yeux… J’étais très las ; pourtant, je souhaitais des choses impossibles et même redoutables… Des rêves commençaient à danser autour de moi alors que le sommeil continuait à se faire prier de venir… Soudain, la porte grinça, si discrètement que je crus tout simplement, dans la seconde, au remue-ménage d’un taret plus affairé que les autres.

— Chut ! fit une voix, tandis que je sentais se glisser près de moi, sous les draps embaumés et rudes, une tendre chair féminine, une tiédeur, un parfum qui, comme celui des draps, faisait penser à de l’herbe au soleil, à des mousses dans des grottes…

Un baiser sauvage, — pour plus de prudence, pensai-je… — ferma mes lèvres. A quoi bon, du reste, parler ? Je n’en avais point envie le moins du monde… J’étais bien sûr de rêver…

Quand je m’éveillai, au matin, très tard, les aboiements des chiens et les coups de feu retentissaient, au loin, dans la forêt… Je me soulevai paresseusement, débouchai la lucarne ; un flot de soleil vint frapper sur mon coussin une mèche de cheveux à dessein déposée là : des cheveux inconnus, d’un blond singulier, miraculeux ; quand je les eus soulevés pour les faire miroiter en face du soleil, ce fut comme si le rêve de la nuit s’était poursuivi, car je ne les apercevais plus, leur couleur et leur transparence s’étant confondues absolument avec la lumière.


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