VIII

S’als arroumecs te vezes agrifat,Crido lou satge, auzis taben lou fat,Sens aublida, siogues-tu jouve ou d’atge,Que val lou fat, de cops, tant que lou satge.Si tu t’es laissé prendre dans les ronces, — appelle le sage à ton secours, écoute aussi le fou, — sans oublier, que tu sois jeune ou vieux, — que le fou vaut, parfois, autant que le sage.

S’als arroumecs te vezes agrifat,Crido lou satge, auzis taben lou fat,Sens aublida, siogues-tu jouve ou d’atge,Que val lou fat, de cops, tant que lou satge.

S’als arroumecs te vezes agrifat,Crido lou satge, auzis taben lou fat,Sens aublida, siogues-tu jouve ou d’atge,Que val lou fat, de cops, tant que lou satge.

S’als arroumecs te vezes agrifat,

Crido lou satge, auzis taben lou fat,

Sens aublida, siogues-tu jouve ou d’atge,

Que val lou fat, de cops, tant que lou satge.

Si tu t’es laissé prendre dans les ronces, — appelle le sage à ton secours, écoute aussi le fou, — sans oublier, que tu sois jeune ou vieux, — que le fou vaut, parfois, autant que le sage.

M. de Fontès-Houeilhacq en était bien à sa soixantième chasse, ce qui lui assignait un âge respectable, si tendre eût été celui où il était venu pour la première fois à Castelcourrilh. Mon père l’adorait, et c’est pour cela qu’il tentait de lui chercher querelle après boire, ainsi que je crois l’avoir mentionné ici au moins une fois… Oui, « Au Poisson frais », la veille de notre départ, vous savez ?… Mais la perspective d’un cliquetis d’espadons et de la belle couleur du sang sur l’herbe verte ne donnait évidemment à Alidor-César de Fontès-Houeilhacq d’autre envie que celle de sourire ou d’aller se coucher. Il avait sa chambre chez nous, où il vivait plus souvent qu’en son manoir délabré d’Houeilhacq, et où il nous était d’une réelle utilité, à ma mère et à moi, quand mon père rentrait dans un de ces états que notre majordome Félicien qualifiait d’impossibles.

Il ne détestait pas, lui non plus, le vin, mais le supportait dignement, en homme du monde et en membre influent de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen. C’était également un passionné chasseur, et le premier levé de toute la bande, quand nous étions à Castelcourrilh… Par exemple, comme il était outrageusement myope, on se relayait en forêt pour appuyer son tir, ce qui lui était bien dû, car, depuis beau temps déjà, on prenait bien soin de ne laisser dans sa cartouchière que des cartouches bourrées à blanc : on conciliait de la sorte le respect dû à son amour de la chasse et la crainte que cette passion ne le fît tuer, par erreur, quelqu’un de nous.

J’ajoute que, lorsqu’une bête tombait à proximité de son poste, il ne manquait jamais d’affirmer que son coup de fusil avait été le bon, et personne ne se fût avisé de le contredire, eu égard à sa science, à son grand âge et aux bons éclats de rire que cela nous permettait de faire dès qu’il parlait d’autre chose ou qu’il tournait le dos.

Depuis une dizaine d’années, il avait renoncé néanmoins aux chasses d’ailleurs assez peu suivies de l’après-midi ; il passait les heures chaudes dans le château même, en compagnie du baron Gaston de Quintecrabe de Gorp, un ancien officier de marine qui devait avoir à peu près son âge et qui avait rapporté de ses excursions à travers la Terre deux trésors qui lui suffisaient : le goût de philosopher éloquemment après un bon repas, et celui de se taire après avoir aspiré, à même le bambou sauveur, un Bénarès de qualité rare.

Les deux gentilshommes partageaient à Castelcourrilh une chambre vraiment digne de leur qualité et de leur goût. Je ne sais quel aïeul romantique et romanesque d’Ève l’avait ornée, une cinquantaine d’années plus tôt, d’une camelote d’Extrême-Orient qui amusait mes yeux par moments et me faisait grincer des dents à d’autres. Un seul lit. Mais M. de Quintecrabe avait des nattes qu’il adjoignait à son bagage et sur lesquelles il couchait lors de ses séjours à Castelcourrilh, près de ses boîtes de Bénarès, à portée de tout son attirail, de ses pipes et d’une petite lampe de bronze que lui avait vendue pour une piastre, après l’avoir apparemment volée dans quelque temple hindou, un musulman de Lahore.

M. de Fontès-Houeilhacq ne détestait pas de fumer lui-même, et moi, quand j’allais frapper à leur porte, je ne pouvais, par déférence, refuser de partager ce plaisir. Je supportais la drogue avec un sang-froid qui remplissait mes hôtes d’envie ; je lisais dans leurs yeux cette envie vaguement admirative presque aussi bien que si elle eût été exprimée en gros caractères dans un livre ouvert ; cela me flattait doucement et me révélait curieusement à moi-même. Vers la sixième pipe, quand les meubles semblaient flotter et se balancer au-dessus du parquet comme du liège sur de l’eau, je regardais en moi pour me mieux connaître, aussi passionnément qu’eût fait une coquette dans sa glace ; et je me plaisais énormément. Je me souriais, les yeux grands ouverts, infiniment lucide, et me découvrais tel que j’aurais voulu être. Peu après, mon image était près de moi comme celle d’un frère jumeau favorisé, et je pouvais me contempler en dehors de moi-même ; alors toutes sortes de sentiments et de passions que la vie était impuissante à me révéler ou dont elle semblait vouloir me frustrer frauduleusement, toutes sortes de trésors intérieurs qu’un confesseur stupide ou un sage de peu eût maudits et stigmatisés, prenaient des airs de bijoux, de couronnes, de colliers et de bagues qui transformaient en un objet de piété personnelle mon image reflétée au miroir irréel. Les péchés capitaux étaient des pierres sans prix, étincelantes, entourées de leurs propres feux comme d’une auréole où je voyais leurs noms modestement inscrits en lettres d’ombre. Avec une sérénité inégalable, j’envisageais de préférence toutes les férocités, toutes les luxures, toutes les ambitions et toutes les concupiscences qui auraient pu non pas sommeiller en moi, mais s’épanouir dans ma sphère, si le temps de la récréation de la vie avait été laissé à mon choix par le Maître des Destins.

Quand je fus les rejoindre, cet après-midi-là où rien de mieux ne me tentait, pas même Ève, les deux amis se chamaillaient, ainsi qu’il leur arrivait souvent. Un menu fait pouvait devenir entre eux sujet de querelles, de même que les rares arbrisseaux du désert des Causses ont leur importance dans le paysage, même éloignés, quand le soleil ou la lune s’occupe d’eux.

M. de Quintecrabe de Gorp avait apparemment raconté quelques histoires de fakirs ou de derviches, comme il lui arrivait souvent. L’autre affirmait qu’il n’était point besoin de s’expatrier pour se trouver nez à nez avec le mystère. Il me prit à témoin, dès que j’eus refermé la porte :

— Bonjour, petit vicomte ! Assieds-toi… Voyons… parle franchement, pas plus tard qu’hier, toi… toi qui es pourtant jeune et solide, ne t’es-tu pas senti froid dans le dos quand tu as entendu les chiens hurler sans raison, ou du moins pour les seuls beaux yeux de la lune… Non, non, pas la peine de faire la moue… J’ai bien vu où nous en étions tous pendant que les sacrées bêtes donnaient de la voix comme si elles avaient été excitées par on ne sait qui ou quoi sur la piste d’une bête légendaire.

Nous avions rapproché du fourneau la boulette grésillante. Prêter l’oreille n’allait pas tarder à nous coûter peu. Je laisserai de même, ici, M. de Fontès-Houeilhacq parler aussi longtemps qu’il jugea bon, voici quelque quarante ans, de le faire…

— J’étais tout jeune, poursuivait M. de Fontès-Houeilhacq… Ton âge, Michel, un peu moins même, peut-être. Et, à cette époque, j’étais, moi qui vous parle, aussi bon cavalier que bon tireur. Aujourd’hui encore, je ne manque pas souvent ma bête… hé ! hé !… pas souvent…

— C’est une justice à vous rendre, prononça suavement M. de Quintecrabe.

— … mais je ne monte plus guère, comme si le moindre galop risquait de briser mes pauvres vieux os secs. Ah ! il fallait me voir, dans le temps. Que n’étiez-vous là, M. de Quintecrabe ! Mais ton père à toi, Michel, bien qu’il soit mon cadet, peut t’en dire quelque chose !… Mon bonheur, durant les chasses, c’était, à cette heure-ci, de seller un des beaux chevaux qui peuplaient alors les écuries et de galoper des heures, dans l’éblouissement du désert, sous le soleil impitoyable.

« Mon favori était un grand étalon nankin, nommé Rayon-d’or, à qui la moindre piqûre d’éperon donnait la fringale de l’espace. Vêtu d’un justaucorps de bure jaunâtre, cramponné à ma monture couleur de feu, je me plaisais à penser que les enfants et les vieilles qui nous voyaient bondir, la bête et moi, ne faisant qu’un, dans un poudroiement de clarté, nous prenaient à coup sûr pour quelque monstre des anciens âges…

« Cette nuit-là… — écoutez ! écoutez bien !… — j’étais allé me coucher dans la grange. Une nuit toute pareille à celle d’hier, mes amis. J’étais très las, j’avais sommeil, Mais, par la lucarne, les rayons de la lune tombaient sur moi, lancinants, aigus et presque douloureux… oui, comme s’ils avaient été tangibles ! De plus, j’écoutais les menus crépitements de la paille que travaillait la chaleur, et, dans ma fièvre, dans mon insomnie, ils prenaient une importance extraordinaire, ridicule. Tout à coup…

— Tout à coup, dis-je, comme si je m’étais raconté quelque souvenir à moi-même, tout à coup la porte s’est ouverte, bien doucement…

— Qu’est-ce que tu chantes ? Rien de cela. Exaspéré, je me levai et me disposai à sortir. Je dus même bousculer le grand-père de ce pauvre nigaud de Combrazot qui se dressa sur son séant et m’ordonna sans courtoisie de laisser mes compagnons dormir en paix… Je lui répondis que c’était justement dans cette intention que j’allais de ce pas seller Rayon-d’or et faire une petite promenade sous la lune : « On n’a pas idée de ça… on n’a pas idée de ça… » grommelait Combrazot en se rendormant…

« Je laissai Rayon-d’or trotter comme il lui plut jusqu’au bout du parc, mais là, surpris par un remue-ménage assez peu ordinaire, je l’arrêtai. Le grand-père de Sulpice ne bâtissait pas des palais pour ses chiens ; ils logeaient dans un enclos de haies vives, avec des niches aux toits de chaume pour les mauvais jours. Moi, j’avais bien entendu dire, déjà, que la lune affolait parfois les chiens ; mais à ce point-là, tout de même !… A l’intérieur de l’enclos, ils couraient circulairement, en hurlant avec furie comme sur une piste toute chaude. Dans la poussière, les pierres, les brins d’herbe ou de paille que soulevait leur frénétique galop, je ne distinguais même plus leurs formes, je n’avais plus devant moi qu’un vague tournoiement argenté dont la rapidité me donnait le vertige. J’essayai de me donner une explication : « Quelque gibier a dû passer par là… » Mais ceci était assez improbable et n’eût point éclairci, en tout cas, les raisons pour lesquelles les maudits animaux s’arrêtaient à certains moments, tous ensemble, se postaient sur le cul, en rangs serrés, puis soufflaient, en gémissant doucement, le cou tendu dans la direction de la lune, balançant la tête de côté et d’autre comme ils ont coutume de faire quand ils implorent aide ou conseil.

« A franchement parler, j’étais… comment dire ?… étonné… oui, étonné… et je suis poli vis-à-vis de moi. Rayon-d’or se mit soudain à hennir et à trembler sur ses pattes, ce qui ne fut pas pour calmer mon… étonnement. D’une voix tremblante que je ne me connaissais guère, d’une voix blanche, comme on dit par ici, j’appelai par leurs noms ces chiens, qui me connaissaient, durant une de leurs pauses : il me semblait que j’eusse été rassuré s’ils avaient daigné faire un instant attention à moi ; et je balbutiais : « Hola ! hé ! Parperlho !… Paix là, Autanas, bon chien ! » Ah ! baste, ils ne détournaient pas la tête de mon côté, ils n’agissaient pas autrement que si, pour un temps, ils étaient entrés dans un monde où les voix humaines n’arrivaient plus à leurs oreilles…

« Peu après, ils semblèrent délibérer — il n’y a pas d’autre mot à chercher — … oui, assis en rond autour de Majouras, leur conducteur de chasse, le plus brave et le plus adroit d’entre eux. Singulier parlement, en vérité, où tel conseiller se levait de temps en temps, pour tourner tout seul autour de l’enclos ou flairer le sol en hurlant de façon lamentable !… Quand ce manège leur parut avoir assez duré, ils tournèrent, ainsi qu’après un accord, leurs yeux vers le même point de la haie où, bientôt, un élan formidable les emporta. Les premiers allèrent donner tête-bêche dans les épines, ceux qui les suivaient roulèrent sur eux ; ce fut un terrible concert de grognements et de gémissements rageurs : la haie tenait bon. Mais la meute reprit son élan, revint à l’assaut et, repoussée bon nombre de fois, recommença sans défaillance, toujours en musique… Mes pensées étaient trop pressées et tumultueuses pour que le sentiment de la durée demeurât très net en moi. J’estime cependant que les molosses ne mirent guère plus d’un quart d’heure à bousculer suffisamment la haie. Après quoi, des têtes dures et des pattes à toute épreuve eurent tôt fait de fouir un passage, et la bande quitta l’enclos. Libre, Majouras renifla le vent, rallia les siens, poussa un long « garde à vous »… Puis, sur un second coup de gueule lancé par lui, les chiens partirent en chasse.

« Ma curiosité était vive, mais ma peur, — il me semble que je puis maintenant prononcer devant vous ce mot sans en concevoir de honte — ma peur ne l’était pas moins. Après un très violent débat de quelques secondes, la curiosité resta maîtresse de la place, Rayon d’or, cinglé d’un léger coup de cravache, rattrapa les chiens en quelques bonds.

« A leur suite, je m’engageai quelque temps sous bois… Même en plein jour, c’est un jeu de casse-cou, vous le savez, que de laisser aller dans Bastit à sa fantaisie un cheval dans les veines duquel ronfle du sang et à qui l’on ne ménage pas la civade. Alors imaginez, s’il vous plaît, un galop en pareil lieu à la faveur de cette traîtresse de lune qui, même dans son plein, surtout dans son plein, sous prétexte de nous éclairer, se contente de faire ressortir plus implacablement les ombres ! Certes, j’eus vaguement l’impression que nous pouvions, Rayon d’or s’assommer contre un tronc d’arbre, moi-même me fendre le crâne en heurtant une basse branche ; mais mon trouble fut d’une autre importance lorsque je constatai que la meute quittait la forêt pour s’engager dans le désert.

« J’étais alors un bien jeune chasseur ; mais dans notre monde comme dans celui de Majouras, bon chasseur l’est de race. Ceci pour vous dire que dès lors je connaissais parfaitement mon affaire et que, durant la chasse de cette nuit-là, une foule de détails auxquels un profane n’aurait pas seulement pris garde m’apparaissaient à moi comme d’irritants prodiges. Enfin, quel gibier les chiens pouvaient-ils poursuivre en pareil lieu ? Le lièvre ?… Mais, d’abord, il y passe rarement, il aurait trop de peine à s’y gîter ; puis, c’est un adversaire de piètre importance et qui n’aurait pu passionner à ce point nos molosses ; et enfin ceux-ci, si experts qu’ils fussent, n’auraient pu, en terrain sec, se montrer hardis dans le change comme ils étaient… Le loup ? Le sanglier ?… Les loups, dès ce temps-là, ne venaient plus vers Bastit qu’aux approches des hivers rudes… Et, enfin, ce n’est pas, que je sache, hors de la forêt même, dans ces vallons ou sur ces coteaux dénudés, que jamais sangliers ou loups penseraient à s’enquérir de gagnages ou de liteaux ; en fait, depuis que le monde est monde, jamais chasseur n’y rencontra pigaches ou déchaussures et n’y cria vlôo ou harlou.

« Attendez. Voici qui devenait plus singulier encore. L’un ou l’autre, amis, avez-vous entendu parler dans ce pays-ci d’animaux qui s’assemblent sur lespechspour y danser en rond ?… (Ce n’est pas la peine de me regarder ainsi : je n’en suis qu’à ma huitième pipe !) Eh bien, il vint un moment — … suivez-moi bien… — où nous atteignîmes un plateau à peu près circulaire, de cent mètres de diamètre environ, à la base duquel la meute, jusqu’alors compacte, se divisa en plusieurs groupes. Mais, une fois que le sommet fut atteint, les chiens s’assemblèrent de nouveau et, Majouras en tête, firent cinq ou six fois le tour de cette piste improvisée : toutes manœuvres qui me prouvèrent catégoriquement que le… gibier était venu là de points divers, qu’il y avait dansé, — et dansé en rond.

« Cette idée de ronde s’imposa à mon esprit aussi nettement que si j’avais vu la ronde tournoyer sous mes yeux. Je dis : elle s’imposa. Car, s’il vous plaît, n’allez pas croire que je l’avais provoquée le moins du monde pour le seul plaisir de faire de moi un contemplateur de miracles. Je vous assure que, si j’avais été alors le maître de mon imagination, j’aurais usé d’elle pour pressentir des faits rassurants ou tout au moins intelligibles. Or, rien à tenter dans ce sens ! En dépit de tous mes efforts, il n’y avait sous mon crâne que cette absurde ritournelle : le gibier est venu ici, il est venu de Bastit et d’ailleurs, il est venu nombreux et il a dansé en rond… en rond… en rond…

« Le gibier ! C’est ainsi, faute de mieux, que je nommais les objets imprécis de la fureur des chiens et de ma propre inquiétude ; mais du diable si je me sentis une seule seconde capable de projeter en mon esprit une image, même la plus vague, avec l’aide seule de ce mot que rien n’éclairait !

« La halte au sommet du tertre circulaire et plat ne fut qu’une halte au long de ma chevauchée démente et bizarre. Bientôt les chiens dévalèrent ensemble le versant nord du plateau, puis, de nouveau, coururent de compagnie, droit devant eux, dans la plaine. A peine quelques instants de répit durant lesquels les sales bêtes, toujours indifférentes aux appels que je risquais, regardaient la Lune, en hurlant avec satisfaction et servilité, comme s’ils avaient voulu lui signifier : « Cela va bien de cette façon, n’est-ce pas ?… Tu n’as pas à te plaindre de nous ?… » Derrière eux, Rayon-d’or, sans que j’eusse maintenant besoin de tirer sur les brides ou de les lui rendre, s’arrêtait ou repartait. Nous dévorâmes ainsi des lieues en tout sens. Dans ce déroulement de paysages monotones où il est facile de s’égarer en se promenant tranquillement en plein jour, vous pensez bien que je ne savais plus guère où j’en étais, à la suite de cette insensée galopade nocturne… Et, pour comble, il me semblait que notre train, d’instant en instant, s’accélérait. A présent, les chiens donnaient comme sur une quête toute chaude, — si chaude, si impérieusement imposée à leur nez qu’ils n’avaient plus besoin de laisser à celui-ci une seconde de réflexion.

« Moi, j’eus alors une hallucination monstrueuse : penché en dehors de ma selle, je crus… oui, je crus, un instant que mon odorat humain percevait, lui aussi, au-dessus du sol un fumet récent, âcre et sauvage…

« Nous continuions de bondir de plus en plus éperdument, d’éminence en ravin et de val en cime, sans arrêt à présent, dans un aveuglant tourbillon de poussière argentée… Non, jamais chiens ni cheval excités par des raisons normales, n’ayant d’autres ressources que leurs propres forces, n’auraient pu — me parut-il — soutenir une telle allure aussi longtemps, sans défaillance et presque sans fatigue ! Et, tandis que je constatais cette vélocité effarante, j’en vins à me répéter : ils courent… ils courent… comme si le Diable les emportait !… Dans un âge où j’ignorais beaucoup de vérités et où j’avais la tête farcie de pas mal de fadaises, cette expression toute faite prenait pour moi, je l’avoue, une valeur désagréable, un sens par trop littéralement défini.

« Brusquement, les chiens s’arrêtèrent, pour tout de bon cette fois, faisant frein de leurs pattes de devant, hurlant de désappointement, tandis que Rayon-d’or, emporté par son élan au milieu de la meute, se cabrait… Vous avez entendu parler du Trou du Diable ? C’était là que nous étions arrivés. Durant quelques instants, déçu moi-même, je regardai les chiens se démener furieusement au ras du gouffre : vous avez vu certains roquets un peu bien couards, lorsqu’on lance en leur présence un morceau de bois dans la rivière, courir de côté et d’autre sur la berge, en jappant, mais bien décidés à ne pas se jeter à l’eau. Nos molosses me faisaient, au moment dont je vous parle, penser à ces roquets-là, ce qui m’eût certainement attristé pour eux si je n’avais pas eu d’autres pensées en tête.

« C’était sans doute à cause de la rapidité de notre course que la Peur, jusque-là, la Peur qui était à mes trousses, m’avait frôlé, mais non pas rejoint. Quand je fus arrêté, elle prit sa revanche, et je sentis son souffle glacial tout autour de moi… Alors Rayon-d’or, qui recommençait à hennir de façon équivoque, fit de lui-même volte-face, et moi, décidé à laisser les chiens monter la garde tout seuls autour du Trou du Diable, je le lui permis volontiers, puis piquai des deux.

« La nuit était déjà sur sa fin ; le disque énorme de la lune, dont l’argent éblouissant devenait peu à peu jaunâtre, s’échancrait sur le coteau de Crèvecœur. Ayant eu le tort de ne point me fier tout de suite à l’instinct de mon cheval, je m’égarai. Il faisait déjà presque jour lorsque je rentrai dans Castelcourrilh ; en passant près du chenil, je me rendis compte que les molosses m’avaient devancé. Ils étaient couchés, — pantelants, exténués, poussiéreux. Je descendis de cheval et leur poussai une petite visite. Ils s’éveillèrent, me reconnurent bien cette fois, et s’avancèrent à ma rencontre, la queue frétillante et basse, mâchonnant piteusement leurs babines, roulant des yeux serviles et comme larmoyants, bref, en chiens avisés qui prévoient qu’une démolition de clôture suivie de fugue peut avoir pour euxin breve tempustoutes sortes de fâcheuses conséquences.

« Moi, je me contentai de distribuer çà et là quelques caresses, avec une sorte de respect pour ces gens qui en savaient sans aucun doute plus long que moi sur bien des choses. »

Et M. de Fontès-Houeilhacq se leva, comme s’il n’avait eu plus rien à ajouter. Ce qui fit que M. de Quintecrabe de Gorp se crut permis de nous servir aussitôt un plat de sa manière.

— Il existe, à propos de chiens poursuivant des diables, une légende analogue dans le Thibet…

M. de Fontès-Houeilhacq sursauta, indigné :

— Ah ça ! monsieur, vous gaussez-vous ? Vous ai-je parlé de diables, et quoi que ce soit, dans mon récit, vous autorise-t-il à l’assimiler à une légende ? Je dis ce que j’ai vu… et je sais ce que je sais… Les voyages ne forment pas la vieillesse !

— Monsieur, gronda l’infortuné marin, sans grande conviction du reste…

Par chance, trois coups discrets résonnèrent à ce moment précis contre notre porte. Un valet venait nous avertir que tous ces messieurs étaient de retour et que l’heure du dîner allait sonner.

— Je n’ai pas faim, déclara M. de Fontès-Houeilhacq.

— Moi non plus, dit très sèchement M. de Quintecrabe,

— Il suffira que tu m’apportes un poulet, d’ici une heure environ… avec une dourne de vin blanc, ordonna M. de Fontès-Houeilhacq après réflexion.

— Et à moi… oh ! en cas… quelques tranches de bœuf, avec une cruche de rouge, ajouta l’ancien officier de marine.

Le valet s’inclina et sortit. Je pris congé immédiatement de mes hôtes. Je les vis du reste, un peu plus tard, arriver en même temps sur la terrasse, l’un par l’escalier de droite, l’autre par l’escalier de gauche. M. de Fontès-Houeilhacq et M. de Quintecrabe de Gorp avaient, à coup sûr, failli sérieusement se brouiller : il se passa bien dix minutes avant qu’ils consentissent à avoir l’air de se reconnaître et à s’adresser la parole… J’ajoute que c’est à Ève et à moi qu’ils durent le plaisir de ne pas se bouder davantage. Ève apparut parmi nous, toute rose, toute imprégnée d’une belle journée de grand air et de lumière. Elle courut vers moi en criant joyeusement :

— Regarde ! C’est moi qui l’ai tué, dès l’aube…

Elle me tendait une touffe de soies de sanglier. Et moi, qui gardais mémoire d’un vieil usage celtique ou païen du pays, je la pris devant tous ; puis, je fis flamber une allumette ; et la touffe de soie, au bout de mes doigts crépita dans la flamme en répandant une odeur acre de corne…

— Vénus venge une fois de plus Adonis ! murmura près de nous M. de Fontès-Houeilhacq…

Et le marquis Sulpice d’Escorral :

— Allons ! C’est officiel… Mes amis, ces enfants n’ont plus rien à vous apprendre…

— Vivent lesnovies! crièrent les chasseurs.

— Monsieur, il me semble qu’en un pareil moment, il convient d’oublier certaines paroles, dit M. de Quintecrabe en tendant la main à M. de Fontès-Houeilhacq…

Et ils s’assirent l’un près de l’autre, comme à l’ordinaire. Tout près d’eux, mon père, au comble de l’attendrissement, sanglotait, non sans sauter au cou de quiconque passait à portée de son étreinte.

Le rire étrange, déjà plusieurs fois entendu, retentit encore au bas de la terrasse. Il me semble qu’Ève et moi, au milieu de l’allégresse générale, avions été seuls à l’entendre. Je voulus courir vers la balustrade, profiter de ce qu’il faisait encore grand jour pour me rendre compte…

Ève me retint :

— Laisse donc… Laisse donc…

— Qui est-ce ? Cela m’agace.

— Est-ce que tu m’aimes ?

— Ève !…

— Alors, embrasse-moi encore, et reste ici.

Il me sembla que ma fiancée, quelques secondes plus tard, murmurait entre ses dents quelque chose comme :

—Ellecommence à m’embêter…elleme paiera cela.


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