A Ch. Vander Stappen.
Dans la plaine cabossée de gravats, les huttes en torchis hâtivement bousillées suggèrent les symboles. Ils sont venus des hameaux et des bourgs, les Briquetiers, délaissant les clos fleuris où sur la vache pâturant les gramens reverdis neigent les pommiers blancs. Par bandes, ils se sont mis à arpenter les routes qui mènent vers les villes, et les petits ont marché dans le pas large des hommes mûrs. Les vieux, à la peau corroyée, aux faces de grands bœufs osseux, se sont joints à l’exode : il n’est resté là-bas que les aïeules tisonnant l’âtre et les mères allaitant leurs nourrissons.
Après des jours et des nuits, comme un mirage, les tours ont apparu dans la poussière vermeille des horizons. Alors ils ont fait halte ; ils ont dressé les paillassons, édifié la noria, préparé l’aire. Et maintenant, en tous sens, un peuple poudreux et roux recommence le geste antique des Bâtisseurs de villes. La campagne recule devant le travail des pétrisseurs d’argile. Là où ils campent, les matrices terrestres demeurent brehaignes ; ils piétinent une glèbe gercée et nue, sans arbres ni moisson.
Pendant des mois, ils se cantonnent, actifs et sédentaires, vivant à même le champ tari d’une vie de nomades momentanément parqués. Terrés la nuit en leurs abris, couchant pêle-mêle sur des litières, les filles et les gars, avec le frisson froid des ténèbres sur la peau, ils se lèvent au chant du coq, quand encore les dernières ombres nocturnes embrument la dentelure des toits au lointain des cités. Le jour tardif est devancé dans la plaine par leurs maigres silhouettes qui se meuvent à ras du sol. Continuellement ils modèlent la substance d’éternité. Rythmiques et subtils, ils apparaissent les sculpteurs d’un œuvre mystérieux auquel est reliée la durée des races. Ils pratiquent l’art primitif des Demeures humaines. Comme aux âges, celles-ci sortent de leurs mains, glaises encore, mais agglutinées déjà pour un dessein définitif, et ainsi ils semblent eux-mêmes sortir des temps et se transmettre le secret des ancêtres.
Chacun de leurs gestes, d’une parcelle de limon, fait surgir une maison. Ils bâtissent pour les autres, ils n’ont pas de toit, afin que leur labeur se suscite sacrificatoire et sacré. Les générations successivement descendent pourrir aux hypogées, mais les villes qu’ils édifièrent d’un peu de poussière et d’eau subsistent, relais pour l’immense caravane en route vers la mort. De leurs mains se lèvent les siècles : ils construisent les alvéoles de la ruche où ne se pose qu’un instant l’homme. Toujours plus loin, plus haut s’étend, monte la Cité ; ils demeurent loin de ses portes. Ils n’entrent pas dans les Chanaans qu’ils bâtissent.
Les semaines en ce grand ahan s’ajoutent aux semaines. Pas un jour n’est perdu. Ils ignorent le dimanche, comme si le suspens commandé par l’Eglise n’existait pas pour eux. Leur Dieu est resté en arrière, au fond des humbles tabernacles et des blanches chapelles que bordent les cimetières. Ils le retrouveront au retour, près des aïeules et des mères, dans la paix des campagnes mûres. Alors, la tâche accomplie, ils s’en reviendront par les routes parcourues au temps des pommiers en fleur et laboureront le petit champ qui nourrit la famille. La tribu vagabonde, jusqu’au prochain printemps, nuitera à l’abri de ses lares, précairement récupérés.
C’est la tribu aux faces boucanées et aux barbes broussailleuses qui apeure les citadins qu’aventureextra murosle goût des relents suburbains. Prudemment, ils se gardent de ses atteintes et louvoient loin de ses huttes, défiants des grands cônes incendiés brasillant dans les soirs. Le chef pourtant scrupuleusement assume le respect de la loi. Le plus souvent, c’est une famille avec le père et ses gars ; même la couchée en commun ne leur enlève pas un reste de mœurs ingénues. Comme les bûcherons, leurs frères des silves, ils ont une vie de nature, silencieux et quiets.
L’œuvrée les prend par toutes leurs sueurs, sans trêve les tient sur leurs gardes, de peur des surprises du temps. Il faut disputer au vent les paillis, à la pluie les argiles pétries et, lors de la cuisson, veiller à la combustion régulière des fours. Une négligence réduirait en bouillie la brique séchant sur l’aire ou calcinerait la fournée. Telle quelle, cette brique, en sa symétrie et son exiguïté, est déjà une des formes de la beauté : elle contient en essence les nobles architectures, et sa couleur, variant du rose léger, aérien, du rose des nuées matinales, au rouge pourpré ou vineux des ciels crépusculaires, suggère l’idée du sang même de la terre extravasé et recuit aux fournaises solaires.
De ma fenêtre, je suivais au large, dans l’arène blonde, toute la péripétie. La pâte pétrie à point, le chef, planté droit à sa table, d’un rythme léger balançait son corps, se mouvait entre ses aides, recevant de l’un le moule vide que rapidement il remplissait et passait ensuite à l’autre. D’un pas ailé, un troisième volait l’étendre sur le sol, soigneusement ratissé et poudré de sable fin. Les mouvements étaient réguliers ainsi que le battement d’un pendule, sans trêve. Chaque fois qu’un moule partait, un autre arrivait ; l’homme prenait la terre, l’égalisait de sa raclette, recommençait. C’étaient des orbes, des ellipses cérémonieuses et réglées comme pour un liturgique devoir ; et l’ondulement des corps mi-nus faisait penser à la beauté cadencée d’un bas-relief.
Un peu plus loin se dressait la charpente du puits, un délicat édifice d’ais croisillés lignant le ciel. Un homme à chaque bout du cylindre se courbait, se relevait, faisait monter l’eau qui, par un chéneau, ruisselait vers le gâcheur en train de piétiner sa glaise. Au soir, tout le champ semblait dallé d’un carrelage frais.
Puis, avec les fours, la plaine changeait d’aspect : la sole s’était déblayée, les briques achevaient de se durcir en petits murs ajourés d’ouvertures. Des hommes ensuite traçaient un carré ; le charbon, à ras du sol, pétillait ; un rudiment de maçonnerie s’élevait toujours plus haut, enduit de glaise à l’extérieur. Maintenant les petits murs diminuaient, arrivaient à mesure s’engloutir dans la gueule du four. Et les hommes là-haut, debout par-dessus le lit de charbon exhaussé, d’autres en bas constamment se passaient des bannes de houille : dans le couchant, elle s’enflammait et volutait en écharpes de fumée.
Maigres et bruns, brûlés par les feux, tannés par le vent d’est, je les voyais prendre un bref repos vers le midi du jour. Un filet de fumée alors spiralait hors du toit des huttes. Une des fillettes apportait le brouet, et ensuite ils s’allongeaient, l’échine rigide, accablés par leur travail infatigable. La petite, à son tour, un visage de jeune animal sous des cheveux de lin, se couchait près d’eux ou nostalgique, reprise au souvenir du village, gagnait une lisière verte, l’ombre d’un pommier.
Bientôt l’horizon se hérissait de pylônes, comme la vision d’une cité des âges. Sous les étoiles, les hauts fours rutilaient avec le vol des petites flammes roses et bleues. Et des semaines encore passaient : les cônes, l’un après l’autre, s’éteignaient, tombaient à la mort dans la campagne silenciée où les grands paillassons ne viraient plus, sous les nuées pluvieuses, comme des ailes d’immenses oiseaux précurseurs de l’autan. Les briquetiers étaient repartis sans retourner la tête, tandis que derrière eux la Ville montait.