A Gerhard Gran.
Dans une boucle de la Lesse, quatorze maisons forment un hameau précaire, un noyau d’humanité détaché du reste du monde, roulé là comme un bloc erratique loin de l’échine des monts. Les aïeux bâtirent sur cette grève humide ; les enfants à leur tour y firent souche : les quatorze feux n’ont pas d’autre histoire. C’est celle de la graine chue en un sillon sans que personne pense encore à la graine.
De loin on aperçoit, au bout des prairies, les toits de chaume et d’ardoises. A l’aube, une spire de fumée monte des rempants et dénonce ce coin de terre, des familles, des ménages, des cœurs simples et liés. Ensuite la rumeur s’éteint en même temps que l’odeur du bois brûlé cesse d’aromatiser l’air. Tout le monde est parti pour les champs, les foyers se sont vidés, il n’y a plus dans le hameau que l’aïeule pour garder les maisons. La rivière clapote à la rive et mire un silence de vieilles murailles frôlées par le vol des palombes ou rasées par un chat furtif. Cependant un traînement lent de sabots, dans la sonorité vide des chambres, par moments décèle une présence vigilante. C’est la bonne aïeule qui rôde dans le désert des maisons et pense à ceux qui tout à l’heure vont rentrer.
Puis l’obscurité tombe des roches voisines, l’eau se vespérise, des pas lourds descendent la pente. Et le petit hameau se repeuple, on entend rire et sonner des voix. Comme au matin, la fumée floconne au haut des toits : un cliquetis de vaisselles bat les tables pour le dernier repas.
Chaque jour, à ces fils des races, voués à recommencer l’œuvre primordial, assigne les mêmes labeurs. Ils s’en vont, ils reviennent : leur vie est là-bas, dans les campagnes qu’ils raient de leurs charrues, dans les prés qu’ils fauchent, dans la montagne qu’ils déboisent et qui retentit du choc de leurs cognées. Les femmes comme les hommes ne rentrent que pour connaître un repos de quelques heures. L’été, c’est la moisson : on part à l’aube ; on mideronne dans les javelles ; le soir est toujours trop tôt tombé pour leur grand travail sans trêve. Toute saison ainsi amène sa peine et son servage : à peine on a dormi qu’il faut partir.
Quelquefois une mère s’alite un jour pour mettre bas sa portée. La sage-femme habite à des lieues. A quoi bon l’appeler ? Les bêtes, d’ailleurs, leur ont appris à s’accoucher elles-mêmes. Elles se raidissent dans leurs draps et brament leur douleur solitaire. L’aïeule, ce jour-là, les veille. De ses lourdes mains, en attendant l’eau lustrale, elle ondoie la géniture, récite lePater, lui sale la bouche, comme elle le fit aux nouveau-nés des vaches et des chèvres. En rentrant, les hommes entendent des vagissements. Ils savent ainsi qu’une petite âme leur est née : ils poussent la porte, ils aperçoivent la mère vaquant par les chambres, et, tranquilles, rompent le pain quotidien. C’est la vie de nature, puissante et simple, résignée à la Loi, telle qu’aux premiers jours du monde.
Un matin, les parrains, en habits de dimanche, montent la côte et s’en vont vers l’église où le capelan, un très vieux prêtre sur qui d’immémoriaux hivers ont neigé, incline vers l’urne ce fruit des dures amours. Rien n’a changé dans le hameau : la mère est retournée aux champs, son nourrisson près d’elle, tirant sa mamelle quand il a soif, l’emplissant de son lait fort qui en fera pour la tribu un moissonneur râblé. L’aïeule a repris la garde des maisons. Il n’y a qu’un petit berceau de surcroît où, pendant les nuits, geint une pauvre chair qui va continuer les autres.
Il arrive qu’à bout d’ans, un des mâles de cette famille de quatorze feux, exténué de fatigue, l’échine et les reins rompus, laisse au matin les autres partir sans les accompagner. Au retour, on retrouve l’aïeule près du lit : dans les draps une figure rigide ressemble à une très lointaine sculpture déchiquetée par le temps. L’aïeule, comme elle a dit pour la naissance les paroles sacrées, a prié pour la mort, en tâchant de joindre ses mains de silex qui ne peuvent plus se croiser. Elle a fermé les yeux, elle a clos les mâchoires, elle a béni pour les absents celui qui s’en est allé. Maintenant tous viennent l’un après l’autre ; ils disent à leur tour les prières ; les fils sans pleurer considèrent l’antique souche de laquelle ils sont sortis ; et ils pensent que tout est bien, puisque ce corps a fait son temps et n’est plus bon pour le travail. Ensuite ils vont dans le bois, scient quatre planches, les clouent solidement ensemble par-dessus le mort. La pointe des clous çà et là pénètre dans les os ; mais ils résistèrent à la vie, ils résisteront bien aux clous de la bière, indestructibles, lents à s’émietter, voués à éterniser, sous la terre du champ, ces morts de paysans qui, après cinquante ans, ont encore l’air de la vie.
A quatre, en se relayant, on porte le faix. Par le chemin des baptêmes, à travers la montagne, on s’en va sous la charge, vers l’eau bénite et les fosses. Personne n’a de larmes : quelqu’un, à propos de la terre et des semailles, dit un mot ; puis le silence retombe, on n’entend plus qu’un piétinement lent et scandé qui s’enfonce sous les taillis. Et quelques heures plus tard, tout est consommé : le prêtre a ratifié la bénédiction de l’aïeule ; il aécoutéle mort, il l’a absous. Les fils de la terre, les cœurs simples ne pèchent pas devant Dieu.
Un jour, passant par là, je démarrai la barque et traversai la rivière, — cette Lesse fantasque et jolie aux barrages écumeux, aux friselis d’eaux cristallines sur ses galets rouilleux, aux ténébreuses plongées en des gouffres de cavernes, et qui garde, pour mon cœur d’homme des bois, le charme d’un vieil amour. Midi plombait les roches et l’air. Sous les herbes grillées, la cigale éperdument grésillonnait. Des pigeons roucoulaient sur un toit. Je pénétrai dans le hameau, poussai une porte, puis une seconde. Les maisons étaient vides. Des sabots tout à coup battirent sur un seuil : je vis se dresser la haute stature de l’aïeule. Sa main qu’elle portait à son oreille me fit signe qu’elle n’entendait plus. Elle me dit qu’on l’appelait la tante Johanna ; huit des ménages étaient sortis de son flanc ; elle avait nonante-trois ans.
Autrefois, toute petite, son père l’avait menée à la ville. Elle n’y était plus retournée que deux fois ensuite. La terre l’avait prise comme elle avait pris les autres, corps et âme ; elle en avait fait la créature vouée aux maternités et aux labours, la serve qui meurt dans les sillons où elle naquit, après avoir ouvert sa matrice aux races et sa main aux semailles.
J’admirais se mouvoir dans la chambre aux cuivres reluisants, aux frustes solives enfumées, au net carrelage couleur d’ardoise, ce spectre d’un autre âge et qui ne savait du monde que ce lopin de pierres et d’herbages où elle avait conçu, aimé, peiné près d’un siècle entier. L’horloge, dans sa gaine, battait son tic-tac égal et monotone, comme la vie qui persistait en ce grand corps desséché, — comme la vie dont elle avait réglé les lentes heures toujours pareilles.
La demi sonna. Il me sembla que quelqu’un passait derrière la vitre et regardait dans la chambre. Moi seul compris que l’Inévitable rôdait autour de la maison. Elle se leva, fit quelques pas au dehors. Et son ombre la précédait, comme pour lui marquer le chemin par lequel elle s’en irait tout à l’heure à son tour.