C'est des mots, tout ça, des mots, et les mots sont faciles à dire! « La charité chrétienne, la pitié, rendre le bien pour le mal, pardonner les offenses… » On lit ça dans les Évangiles, mais Notre-Seigneur était Dieu, et moi je suis un homme, un homme, vous entendez? Il y a des choses qu'on ne pardonne jamais parce qu'on ne peut pas, et on ne peut pas parce qu'on est un homme. On dira bien, au confessionnal, qu'on les a effacées, et peut-être même on croira que c'est vrai, pendant une demi-minute, le temps de battre sa coulpe ou de recevoir la communion. Mais quand on rentre dans la vie, au diable la promesse qu'on avait faite à Dieu! On ne peut pas, et, dès qu'on repense à la chose, elle vous tourne le sang : il n'y a pas de serment qui tienne contre le sang qui tourne!
D'ailleurs, en fait de serments, je n'en avais qu'un dans la conscience : celui de les venger, les deux chères petites victimes, et, si bon chrétien que je sois, je me suis abstenu de faire mes Pâques, afin de n'avoir pas à raconter des secrets que je voulais garder, ou à promettre l'oubli du crime. Vous voyez que je raisonnais? J'ai toujours raisonné, depuis le commencement jusqu'à la fin, et froidement, ce qui ne refroidissait rien, je vous jure! Dans notre Espagne, la vengeance est un plat qui reste toujours chaud : on a trop de soleil dans les veines, pour que le cœur se refroidisse. Et maintenant encore, quand j'y repense, quand j'en parle…
Vous ne me connaissez pas, personne ne me connaît! Qu'est-ce qu'on sait de moi? Mon nom, Enrique Jarguina, qui me donne, au gré des badauds, un air de sorcier avec une odeur de roussi, comme si mes ancêtres avaient passé par les mains du Grand Inquisiteur, ce qui est bien possible. Quoi encore? On sait que j'ai appartenu au service de la Sûreté, à Barcelone, et qu'on m'a congédié, pour indiscipline, propos d'anarchiste. Un point, c'est tout! Dans les journaux, il y aquatre ans, vous avez lu ce que vous appelez mon histoire :le Policier révolutionnaire, — Agent de la Sûreté compromis dans un complot anarchiste.On a imprimé ça en manchettes, et j'ai eu mon heure de célébrité. Faute de preuves, on m'a relâché, mais révoqué, à cause de mes fréquentations. Voilà ce que vous savez, n'est-ce pas, et vous croyez savoir quelque chose? Je vais vous la dire, moi, la vérité, et elle ne ressemble guère à celle des journaux.
J'étais employé à la Préfecture, c'est vrai : j'y avais même un bel avenir ; mes chefs étaient d'accord pour reconnaître en moi des qualités assez rares, et, quand il fallait pister quelque affaire délicate, qui demandait de la prudence, de l'ingéniosité, de la décision, tout de suite on appelait Jarguina. Vous pouvez consulter mes notes, elles existent encore : « Sujet d'élite, enquêteur exceptionnel, destiné à sortir promptement des emplois subalternes, etc. » Don Alejo Salas y Menezès, qui était alors préfet de la police, a daigné me mander à son cabinet, en trois occasions difficiles, pour causer avec moi d'affaires qui m'étaient confiées : il n'arrivepas à tout le monde, cet honneur-là! J'en étais fier, d'ailleurs, et je l'avoue, mais je n'avais pas besoin d'une flatterie pour m'encourager à bien faire : j'aimais mon métier, passionnément, par nature, comme le chien de chasse aime la chasse, parce qu'il est né pour elle. Aussi, nul n'a plus rien compris à mon personnage, le jour où l'on découvrit en moi des idées qu'on ne soupçonnait guère, et que, d'ailleurs, je ne me connaissais pas davantage, des idées que j'ai affirmées, pourtant, et que j'exècre, en raison du mal qu'elles m'ont fait, ce qui n'est pas peu dire, je vous prie de le croire! Vous voyez que mon cas n'est ni simple, ni clair : mes collègues de la Préfecture, et mes chefs avec eux, et les juges aussi, ont perdu leur latin sur cette énigme-là, et j'ai eu du plaisir à les regarder qui pataugeaient : j'en aurais ri de bon cœur, si j'avais été capable de rire dans la circonstance ; mais je n'y songeais guère, eh! là, non!
Pour comprendre, il aurait fallu, comme toujours, chercher la femme : ils n'y ont pas songé, par bonheur… J'en avais une. Je ne vous raconterai pas ce roman, dont personne ne doit rien connaître. Sachez seulement, etcela vous suffira pour deviner le reste, que laseñoritaBarbara était de bonne naissance, d'une condition très supérieure à la mienne, que je l'avais enlevée, que nous nous adorions, que sa famille, par orgueil, avait fait le silence sur cette fugue, et que de notre amour une enfant était née.
Barbara et Catalina! C'était mon univers, à moi, et je ne dirai pas que je les aimais par-dessus tout, puisque je n'aimais qu'elles au monde! Je suis seul sur la terre, moi, je n'ai ni parents, ni amis, et le foyer que j'avais réussi à bâtir de mes mains, — si lentement, si tendrement, avec ces deux êtres qui ne connaissaient que moi, dont j'étais le refuge unique, l'amour total, — ce mystérieux et cher foyer, c'était ma religion, ma patrie, c'était Dieu et les hommes, toute ma raison d'être! Ah! les bons jours, la douce vie, alors! J'ai eu de l'ambition, dans ce temps-là, parce que j'avais un but, un rêve, celui de m'élever à une situation qui me permît d'épouser Barbara, le front haut, et de la ramener avec sa fille au rang dont je l'avais fait descendre!
En attendant nous cachions notre bonheurqui n'en était pas diminué ; mes fonctions m'obligeaient à la plus grande réserve, car les « faux ménages » sont mal vus à la Préfecture, et mon avancement eût été certes compromis par ce « scandale de vie privée ». D'ailleurs, nous touchions au terme de notre patience : encore trois mois d'attente, et ma nomination allait enfin nous délivrer de ces contraintes. Notre fillette avait six ans.
C'est alors que tout a cassé.
** *
Vous vous rappelez l'épouvantable journée de Barcelone, où trente-quatre personnes furent tuées ou blessées par la bombe qu'un anarchiste lança au passage du roi? Trente-quatre, c'est le chiffre officiel. Car les statistiques officielles ne comptent que les victimes laissées sur le carreau ; les autres, celles qui saignent en dedans, au lieu de saigner sur la chaussée, on ne s'en occupe pas ; on les plaint, un peu, mais elles n'ont pas droit à l'honneur de figurer dans le total : ceux qui restent, celles qui pleurent, les pauvres survivantsqui suivent les cercueils, existences brisées, mais non pas supprimées, c'est là des quantités négligeables, paraît-il ; on pèse la viande, mais l'âme n'a pas de poids, dans la balance administrative. Passons, et, aux trente-quatre victimes, faites-moi la grâce d'ajouter au moins un numéro : le mien.
Car vous vous rappelez aussi, peut-être, que plusieurs cadavres ne furent ni réclamés ni identifiés, et qu'il y avait, parmi eux, une petite fille éventrée, qui se cramponnait aux jupons d'une jeune femme sans tête? Ceux-là, je ne les oublierai pas, moi, et je les vois toujours, comme je les ai vus, côte à côte dans la boue sanglante. Les tripes d'un cheval faisaient un collier aux épaules de ma fille.
La pauvre mignonne chérie avait voulu voir le cortège des belles voitures, les cavaliers et le roi, « la cavalcade », comme elle disait ; et je l'avais dirigée moi-même, j'avais choisi sa place, la bonne place, au bon endroit, au premier rang, là où la marche devait se ralentir. J'avais fait cela, moi, vous entendez! On est trop bête, quand on aime! De mon poste, je pouvais les surveiller, et onétait ensemble sans avoir l'air de se connaître ; et on était content, tous les trois. Elle battait des mains, ma fille, et sa petite maman souriait, et je les admirais, de loin, et je les caressais avec des regards. Barbara portait à son chapeau une plume bleu ciel, qui m'aidait à retrouver mon couple dans la foule, quand je l'avais perdu des yeux.
Et tout d'un coup, voilà les chevaux qui arrivent : notre Catalina sautait de joie, par petits bonds, comme on saute à la corde ; sa mère s'inclinait vers elle, pour la contenir : c'est la dernière vision que j'aie eue de mes bien-aimées vivantes. Un tonnerre, un nuage, et puis rien!
J'ai compris tout de suite. J'ai couru. J'avais trop bien compris pour garder un espoir ; mais je courais quand même ; et quand j'ai découvert, dans la fumée, dans la poussière, parmi les tas de choses informes, dans le sang rouge, ma plume bleue ; et quand je les ai vues, là, par terre, toutes les deux, elle et elle, ça été comme une autre bombe qui éclatait en moi, et qui déchiquetait tout ; et je devenais un mort, moi aussi, pour toute ma vie!
Le roi en péril et mon métier à faire, je m'en souciais, vous devinez comme! J'étais fou. Je me souviens que je me suis jeté sur elles, et que je hurlais. Mais dans le désarroi général, on n'a pas pris garde au mien. Pourtant, le préfet, en passant, me vit ; il crut que je relevais des blessés ; il me cria :
— Pas ça, vous! Aux maisons! Cernez les maisons!
Ce mot-là m'a rendu ma tête, en me rappelant au devoir. Pas le devoir professionnel, hein? Non! Celui de venger mes mortes, de trouver le bandit qui me les avait tuées, de le leur apporter, à elles, rien qu'à elles, et de le leur saigner en holocauste, pour elles toutes seules! Mon devoir d'amour et de vengeance, quoi!
Alors… C'est ici qu'il faut bien m'écouter, si vous voulez comprendre. Il y a de grandes minutes, dans la vie, et c'est dans ces minutes-là qu'on reconnaît les hommes : les uns sont démolis par la secousse, et les autres, au contraire, sentent leurs forces exaspérées, décuplées : le talent qu'ils ont devient du génie. Lorsque la bande des nigauds voit tout perdu, et qu'en effet tout est perdu, ceux-làretournent la victoire, d'un coup de doigt, et ils vous gagnent la bataille : c'est des Napoléon, ceux-là! J'en suis, et je n'en tire pas vanité, allez! car c'est une espèce de folie qu'on a, une crise dans laquelle on vaut plus que soi-même, et qui ne dure qu'une minute! Le temps de me redresser et de pivoter sur mes talons, d'un seul coup d'œil au boulevard, j'avais tout vu, tout noté, classé tout, supputé, confronté, réfuté, éliminé des hypothèses, calculé la durée, l'espace, la trajectoire, et j'étais sûr de mes déductions :
— Ça vient de là!
Une maison, quatre étages ; au second, volets clos, appartement vide : j'étais sûr! La vérité ne ressemble pas à l'erreur ; elle porte en soi une puissance d'illumination qui éblouit quand on la regarde en face, et que les erreurs ne possèdent jamais, même quand elles sont vraisemblables. C'est un coup de clarté subite, un éclair dans la nuit, une fenêtre qui s'ouvre et se referme : la vision n'a duré qu'une seconde, et, dans cette seconde, il faut avoir tout vu!
Je voyais : l'homme, probablement un seul homme, ses combinaisons, ses moyens, sesactes, jusqu'au geste suprême de lancer la bombe. Ici, deux incertitudes : Avait-il suffisamment préparé sa fuite? A-t-il eu le temps de sortir? J'étais, tout à l'heure, à cinquante mètres, que j'ai franchis en courant. De plus, j'ai perdu deux minutes, dans la douleur, peut-être trois. Il a deux étages à descendre : prudemment, ou bien à la course? Selon sa nervosité, et j'ignore. Une chance de le trouver dans l'escalier, dans le couloir, ou hésitant sur le seuil. Vite, vite! Sans même un regard à mes mortes, — est-ce que le taureau pense à l'étable, quand il fonce sur le picador? — je me ruais vers la maison et j'étais le taureau qui souffle droit devant lui, mais qu'on n'amusera pas avec des banderilles!
Ah! la bonne porte! Personne n'avait l'air d'y songer, à cette porte-là ; les imbéciles allaient aux maisons innocentes, et pas un d'eux ne me suivait! A moi tout seul, la proie! J'arrive. Sur le trottoir, sur le seuil? Pas un de ces passants n'est lui! Je le reconnaîtrais. A-t-il passé? En m'engouffrant dans le corridor, en gravissant l'escalier, j'arrangeais mon plan, mon rôle, un beau plan, je vous jure, et ça tournait vite, dans ma caboche!Ceci, cela, il résulte ceci, je fais cela, bravo! Après? Ça, tout de suite! Et alors? Un temps d'arrêt, doute rapide : quelle marche suivre, à présent? Celle-là, sans hésiter, c'est la bonne, je tiens le fil! Je tiens mon homme, s'il est encore là.Caraco!quand je te tiendrai, si je peux te tenir, tu seras mon seul bien sur terre, mais je ne te rendrais pas pour tous les trésors de Vigo!
Premier étage, ce n'est pas ici : grimpons! A mesure que je monte, une espèce de joie me crie que j'ai gagné, et qu'il est toujours là. Je le flaire? Non, mais un courant télépathique s'établit entre lui et moi : il me sent venir, je le sens vivre. Ce n'est plus, comme tantôt, ma raison qui révèle et démontre la vérité, c'est ma tension nerveuse qui se rapproche d'une autre, ma sphère d'attraction qui entre dans la sienne…
Second étage. J'y suis! Il y est, nous y sommes! Sur le palier, deux portes, à droite, à gauche, Nord, Sud, c'est celle-ci! Sonner, entrer? Jamais, jamais, jamais! Mon envie d'enfoncer la porte, l'envie du taureau, on saura la dompter, n'est-ce pas? Je me dédouble, je suis double : le moi intelligent quisurveille ma brute a pris le taureau par l'oreille, et il l'entraîne, et il lui dit :
— Allons, stupide bête, tiens-toi tranquille, ma bonne bête, et je te la livrerai, ta proie, et tu l'auras à ta merci, pendant des heures, des jours, pour la torturer bien longtemps, beaucoup, beaucoup… Viens par ici, ma bonne bête…
La tempe collée à la porte, j'écoute : ce mur de planches, ce fragile bois peint, c'est trop tentant, et le taureau voudrait se ruer sus!
— Pas ça, te dis-je… Une mêlée, des revolvers, et, si tu t'es trompé dans tes calculs, tu te trouveras tout seul contre plusieurs : vas-tu risquer les hasards d'une lutte, où tu seras peut-être le vaincu, où tes balles s'égareront peut-être dans un autre que lui, et où ta meilleure chance sera de le tuer d'un coup, trop vite… Allons donc, viens par là, ma brute, et je te le remettrai, à ta guise, plus tard…
A reculons, en léchant la porte des regards, je m'écartais du seuil, et doucement, avec précaution, sans bruit, lentement, toujours à reculons, je montais les marches del'étage suivant, pour me cacher par delà le tournant ; avec des sens aiguisés, j'écoutais, discernant et analysant les bruits, ceux de la rue, qui entraient par des fenêtres, ceux de l'appartement, qui venaient vers la porte…
On marche, on vient… On l'a touchée, la porte, de l'autre côté! On écoute, derrière! Son oreille est appliquée au bois que mon oreille vient de chauffer. Ah! comme j'entends, comme je vois! On va ouvrir! Sûrement, on va ouvrir avant deux secondes, on ouvre déjà! On ouvre de la main gauche, et ce n'est pas la main qui a lancé la bombe, mais c'est l'homme! Je suis plus sûr que jamais. Pourquoi a-t-il tardé tant à partir? On expliquera cela plus tard, et qu'importe, puisque c'est lui qui vient à moi! Silence, mon cœur, tu bats trop fort, on va t'entendre aussi…
La porte s'entre-bâille avec prudence, et j'encourage électriquement celui qui n'ose pas encore sortir : « Viens donc… Il n'y a personne… Viens donc… »
Il se décide… Il ouvre. Il se hasarde… Sa tête est déjà dehors. Il est rassuré, maintenant, par l'escalier désert. Je ne veux pluspenser à lui, pour qu'il ne perçoive pas mon fluide! Penser à autre chose, je ne peux pas! Il s'aventure!… Son pied droit est sur le palier. Je me plaque au mur pour exister moins. Il est sorti! Je l'ai!
Le taureau est mort, je suis chat! Mon gibier examine, encore une fois, en bas d'abord, en haut après. Il a dûment constaté que personne n'est dans l'escalier.
— Va donc, crétin!
Il referme la porte derrière lui. Il descend, la main droite sur la rampe, la main qui a lancé! Je la vois! Je peux me pencher, à présent, pour mieux voir! A deux mètres sous moi, la tête où l'idée de mon deuil a germé, la voilà!
D'un regard, j'ai vu tout l'homme, son vêtement, des pieds à la tête, chapeau, veste, pantalon, souliers, je connais tout, moins le gilet ; sous le rebord du chapeau, le bout de son nez pointe, et sa barbe. Je le connais, et je le reconnaîtrais entre cent mille, tel qu'il est vêtu là, du moins. Que j'entrevoie son visage, à présent!
A pas de félin, je descends derrière lui, et il ne m'entend pas… Je descends. Je le gagneen vitesse, car il n'avance qu'avec circonspection, lui : il n'est pas sûr, lui, mais moi, je suis sûr, et je vais vite. Je vais le joindre… Il entre dans la pleine lumière de la fenêtre d'escalier. Qu'il se retourne maintenant!
Pour qu'il se retourne, je tousse.
Il sursaute, pivote, et je vois la face de l'homme que je tuerai, mais dont je vais devenir l'ami, d'abord, pour le tuer à mon aise…
** *
Gestes prévus : tout de suite, il a saisi son revolver dans la poche de sa veste.
— Ami! Je suis avec vous. Ne craignez rien de moi.
J'ai parlé à voix basse, et, pendant qu'il hésite, j'ajoute, à voix plus basse encore :
— Un coup de feu, on vient, vous êtes pris!… Silence, et je vous sauve! Sur la tête de mon enfant, je jure que je vais vous tirer d'ici.
Certes, l'accent de ma parole devait êtreconvaincant : jamais je n'ai prêté un serment plus sincère que celui-là! Pourtant l'homme se méfiait, et j'ignore ce qui serait advenu sans les pas et les cris qui envahirent le corridor, au-dessous de nous.
La fuite en avant est barrée ; en arrière, je coupe la retraite.
— Avec moi, vous passerez. Confiez-vous, ne parlez pas. Laissez-moi marcher le premier.
Cette proposition, qui rend l'escalier libre vers les étages supérieurs, prouve ma bonne foi. Je passe.
— Ne me quittez pas d'une semelle. J'expliquerai plus tard. Venez.
La ruée des agents et des policiers en bourgeois a traversé le couloir et monté vers nous ; les revolvers brillent aux poings. Je crie :
— Eh là, donc! Attention!
Ils ont reconnu la voix d'un chef.
— C'est moi, Jarguina. Nous gardons l'escalier, mais vous tardez bien à venir, lambins! Combien êtes-vous? Six. Parfait. Personne n'est sorti ; la case est suspecte. Trois étages : au second, à droite, appartementinoccupé ; que trois hommes le fouillent. Aux toits, chambres de domestiques, issues : trois hommes, vérifiez et restez-y. Les autres logements, plus tard. Nous deux, à la porte. Venez, vous!
Mes hommes grimpent, et l'assassin commence à comprendre, à me croire, en voyant que j'ai dégagé la route : je descends, il suit.
Je me retourne, et tirant mon écharpe d'une poche, je la lui tends :
— Service central. Prenez ça : laissez paraître un bout hors du gilet.
Je continue ma route : il suit.
Au seuil, deux agents sont en faction.
— Vous êtes là, vous?… Par bonheur, nous y étions avant. Il me faut deux malins pour perquisitionner au premier : du tact et du coup d'œil, ne rien brusquer, mais ne rien négliger, un ouvrage de choix! Deux malins! Vous, et vous. Je garderai la porte avec celui-ci. Trottez!…
Fiers de ma confiance, ils se jettent dans le couloir ; je reste seul avec l'homme ; de l'épaule, je l'accule au cadre de la porte, et, sans le regarder, je parle :
— Vite! Écoutez, répondez, sans mentir,sur votre vie! Un : je vous ai mis hors la maison. Deux : je vais vous mettre hors les barrages. Trois : un asile. L'avez-vous?
— Non.
— M'en doutais : je connais nos frères et pas vous. Étranger?
— Oui.
— Des amis, ici?
— Non.
— Mensonge. Vous vous méfiez de moi, quand je vous sauve. N'importe : j'approuve discrétion. Vous cacherai chez moi, aujourd'hui : on ne vous y cherchera pas. Partirez demain, cette nuit, quand vous voudrez. Pour l'instant, filons. Suivez-moi, de très près. De l'assurance, hein?
— Je n'ai peur de rien.
Un coup de colère me tord à ce mot-là, et ma colère hurle en silence : « Bourreau de ma vie, je te l'apprendrai, la peur, moi, je te l'apprendrai! »
Pour qu'il n'entende pas mes yeux, je les ai détournés de lui, et j'occupe mon regard avec les monceaux de cadavres et de débris : le chapeau bleu est toujours à sa place, près de Barbara et de notre Catalina…
— Plus tard, chéries, attendez-moi… Vous voyez : je travaille pour vous.
Je ferme les paupières, pour faire la nuit au fond de moi, et y remettre l'ordre, le calme : car la nuit exaspère les névropathes, mais elle rassérène les sages. Dans mes ténèbres, peu à peu, je redeviens mon maître, avec toutes mes armes retrempées dans l'amour, plus sûr que jamais de ma force et de ma victoire. Je rouvre les yeux. Je suis moi!
Je hèle deux agents :
— Remplacez-nous ici. J'ai à faire. La consigne : que personne ne sorte avant de nouveaux ordres. Vous, en route!
Je m'avance au milieu de la chaussée, que cernent des cordons de troupes. Mon homme me suit ; je l'observe : il fait assez crâne figure et tient le front haut, quoique pâle, d'une pâleur qui ne doit pas lui être ordinaire ; il marche d'un pas décidé parmi ses victimes qu'on ramasse et qu'il n'a pas l'air de voir : son regard vague se promène à hauteur de têtes, au loin, vers les soldats qui nous encerclent. Il est dans une nasse, et je n'ai qu'un signe à faire pour qu'on l'empoigne ;si je le tire d'ici, il ne doutera plus de moi, j'espère?
— Un peu plus d'écharpe visible, un centimètre. Et attention!
Je me dirige vers le groupe des officiers municipaux, il suit.
Je salue en passant, il salue, et l'on répond à notre coup de chapeau ; échange de civilités entre la police et l'assassin qu'elle cherche! J'en rirais bien, mais je suis trop ému d'angoisse : que seulement un importun, le premier venu, s'étonne, dévisage, interroge, et voilà ma proie qui m'échappe, on me la prend! J'en ai tout aussi peur que l'homme, et peut-être davantage!
Nous piquons droit sur le cordon des troupes. Au sergent, je jette :
— Urgence!
Je prends mon bandit par l'épaule, et je le pousse devant moi. Tandis que le sergent réfléchit, nous sommes hors le cercle, et déjà à trois pas.
— Ouf!
Un fiacre est là ; je l'ouvre :
— Service de la Préfecture! Cinq minutes de course, et je vous ramène ici.
Je donne mon adresse, et nous voilà roulant… A côté de lui, dans une boîte qui roule, enfermés tous les deux, ensemble, sauvés, et je l'ai maintenant : il est à moi, à moi, à elles! Il ne nous échappera plus, on ne me le prendra pas! Ah! que je vais donc bien le faire mourir, et comme elle sera longue, la vengeance!
Je le regarde en face, et mon visage doit vraiment exprimer une joie intense.
— Eh bien! Doutez-vous de moi toujours?
— Tu es un frère?
J'avais oublié le tutoiement. On ne pense pas à tout. Je réponds :
— Qu'est-ce qu'il te faut de plus, pour prouver que j'en suis? Songe à ce que je risque en te tirant de là, et en te cachant. Je travaille à la police : chacun gagne son pain comme il peut, et tu vois comment je les aide. Rends-moi mon écharpe.
Il daigne sourire, et, en me restituant mon insigne, il demande avec suffisance :
— Alors, j'ai fait du bon?
Il parle avec un accent étranger : je le croirais de France, s'il était plus loquace. Il ajoute :
— Je n'ai rien pu voir, de là-haut. Le roi?
— Manqué. Mais des morts, des blessés!…
— Tant pis pour eux : ils ne m'intéressent nullement.
— Pas ça! Ne répète pas ça!
— Je peux bien dire que je m'en bats l'œil, des crevaisons! Tu as l'air de rager?
— Moi?… Oui, au fait, oui, je rage… parce que, tu comprends, le roi est manqué… Alors, ça me…
— Te trouble pas : on repiquera.
— Pour le moment, décidons. Le temps presse. Voilà : je te laisse chez moi, je t'y enferme, je regagne mon poste, et tu m'attends jusqu'au soir ; ça va?
— Tu m'enfermes?
— Il faut bien, puisque je ferme toujours. Je dois faire comme toujours, n'est-ce pas? C'est indispensable, pour ne pas attirer l'attention. Tu as confiance en moi, voyons?
— Nomme les frères.
Je ne m'attendais pas à cette sommation. Je cite, en hésitant, quelques anarchistes connus, et tandis que j'en cherche les noms, il remarque mon incertitude et scrute le fondde mes yeux. C'est lui le policier, maintenant, il me guette, il me traque, il prend avantage, je le sens, je doute de moi : l'homme qui doute de lui-même est vaincu par avance. Vous êtes-vous battu en duel? Celui-là sera le vainqueur, sûrement, qui veut l'être et qui ne doute pas de l'être. Mais vingt secondes, deux secondes de trouble, dans l'œil ou dans l'âme, pour compromettre une victoire, ça suffit! Je les ai eues, et maudites soient-elles! D'un coup, tout vient de crouler, le bénéfice des manœuvres savantes, les preuves de mon dévouement : rien n'en subsiste plus, parce que j'ai hésité, et les méfiances de l'autre se réveillent. Sa main bouge dans la poche du revolver ; je feins de n'en rien voir.
— Explique, dit-il. Comment m'as-tu découvert?
Cette fois, je me suis reconquis : je fais front, je fonce à la charge, je lui plante mon regard dans les prunelles, et je le cloue avec cinq mots :
— Depuis ce matin, je savais.
Tant je veux être cru, qu'il me croit! Et tout de suite, pour l'occuper, je continue :
— Je le rêvais, ce coup-là, un coup admirable, mais je n'ai su que le projeter, et tu as su l'exécuter.
Il sourit. Je l'ai regagné! On en fait ce qu'on veut, de ces gars-là, si on flatte leur maladie, le mal d'orgueil, qu'ils ont jusqu'à en devenir fous et à se constituer bourreaux. Des naturalistes prétendent que les tigres sont cabotins. Bien vite, j'appuie sur la chanterelle :
— Oui, mon vieux, un trait de génie, que tu as eu là, tout simplement! Je m'y connais et j'en ai vu. On n'en trouverait guère, tu sais, pour combiner la chose comme toi et moi, ni surtout pour l'exécuter comme toi.
Il fait une moue de modestie ; pour agiter sa main par-dessus son épaule, dans un geste de négligence, il a lâché le revolver. Amusons sa vanité, amusons-la.
— Tout de même, vois-tu? il y a un point qui cloche, et, là, je comprends mal. Pourquoi as-tu tardé à sortir de la maison? Je n'espérais plus guère t'y trouver.
— Un accident… lorsque j'ai refermé le volet… D'abord, il faut te dire que je mourais de soif…
Il me conte une histoire, longue, embrouillée, que je n'écoute même pas. Il ment. La vérité est qu'il a eu peur, mais il ne veut pas en convenir, et cherche des excuses ; pendant qu'il travaille à inventer, il oublie de se méfier : l'alerte est passée! Je l'embarrasse de questions ; il se débat, il patauge ; il voit que je souris, et il s'inquiète, mais pour sa dignité.
— Tu rigoles?
— Oui… Elle est louche, ton histoire, et je me demande… j'imagine…
— Quoi?
— Une idée… Tu as eu le trac, hein?
— Moi!
— Oh! tu peux avouer, entre nous.
Il est rouge, de honte ou de colère ; il ne songe plus du tout à sa sécurité ; il n'aspire qu'à sauver la face, et ses facultés se concentrent dans l'effort de prouver qu'il est inaccessible à la crainte. Cause, mon bonhomme… Tu as eu peur, c'est par lâcheté que tu n'osais pas sortir! Cause… C'est par la peur que je les vengerai! Elles sont là-bas qui m'attendent, qui saignent… Vraiment, tu es couard? Je t'en réserve, de la peur!
Le fiacre roule. Nous arrivons.
— C'est ici. Attends que j'aie ouvert.
Je saute, j'ouvre la porte ; un signe, et il arrive.
— Passe, monte. Vite! Deux étages.
Je referme, nous gravissons l'escalier. Nous entrons chez moi. Je l'ai! Alors, je lui parle d'une voix très douce, très tendre, fraternelle :
— Maintenant, vieux, installe-toi. Je te laisse, je retourne. Ne te montre pas aux fenêtres. Tu es chez toi, fume, lis. Et, ce soir, nous aviserons ensemble, gentiment, tous les deux, ce soir…
— Tu persistes à m'enfermer?
— Indispensable. J'ai l'habitude, je t'ai dit : il ne faut pas éveiller l'attention des voisins… Et puis, je ne te connais pas, en somme…
J'accumule les bonnes et les mauvaises raisons ; mais, pendant que je plaide, ne s'avise-t-il pas, pour avoir une contenance, de prendre sur ma cheminée la photographie de Barbara et de Catalina, qu'il contemple?
— Pas ça!
Je bondis en hurlant, et je lui arrache lecadre de cuivre, qui écorche ses doigts. Il recule ; nous sommes face à face, pour la seconde fois, en bataille ; je dois être aussi blême que lui. Mais je me dompte :
— Excuse-moi. Je suis très jaloux.
— Même brutal. Elle est gentille.
— Tais-toi! Ne me pousse pas!… D'abord, tu ne peux pas comprendre ce que tu faisais là ; elles sont mortes… Je t'expliquerai plus tard, et tout au long ; ce sera très long, mais ça t'intéressera, je te promets.
Il répond avec indifférence :
— Ah?
Et moi, pour ne pas les laisser avec leur assassin, dans cette chambre, je les prends sur mon cœur ; je les emporte ; nous reviendrons tous trois, ce soir.
— A ce soir!
— Tu persistes à m'enfermer?
— Non, si ça te tracasse… Voilà une double clef, mais, je t'en conjure, ne bouge pas d'ici, où tu es en sûreté. A ce soir.
La clef que je lui donne calme ses méfiances nouvelles : il ne sait pas que ma porte est munie d'une serrure de sûreté, et je m'esquive avant qu'il s'en aperçoive. Je le boucle.
Je retourne vers elles, pour les revoir, les ensevelir de mes mains, leur dire adieu, leur promettre de les venger. Je ramasserai la plume bleue.
Je vous abrège le récit de ces heures atroces. Sachez seulement que j'ai pu trouver et reconnaître la tête de ma Barbara, pas tout entière, et la lui rendre ; de mes mains, la mère et la fille, je les ai mises en bière. Il était nuit, quand je pus retourner chez moi. J'avais la plume bleue.
J'arrive. J'ouvre les deux serrures.
— Parfait! Rien n'a bougé. A nous deux, maintenant…
J'entre, je sens la fraîcheur de l'air : dans la seconde pièce, une fenêtre était ouverte.
— Il a filé!
Je me précipite, je me penche sur l'appui : mes draps pendent jusqu'au sol de la cour. Par le jardinet de la maison voisine, il a gagné la ruelle : c'est clair! Ah! la rage de cette minute, contre moi, contre ma sottise! Les vaincus ont tort, je ne me pardonne pas! Je sais mes fautes, c'est par mes fautes que la vengeance me glisse entre les doigts! Mais je réparerai, j'expierai, et peu m'importe cequ'il en coûtera! Je retrouverai l'homme!
— Je vous jure, chéries, que je vous le rendrai!
Devant le portrait des deux mortes, j'ai prêté le serment solennel : je me suis mis à genoux, et, du fond de mon cœur, je leur ai demandé pardon, en les priant d'intercéder dans le ciel, auprès de la Vierge et des Saints, pour que la bonté divine vînt au secours de ma détresse et me fît retrouver leur bourreau.
—Amen.
Je me signe. Je me relève. Je suis calme.
Je vais à la fenêtre retirer les draps qui pendent. La nuit est bleue : des astres scintillent, mes deux mortes sont là ; mon regard vrille des trous dans l'infini. Pour travailler avec elles deux, pour qu'elles m'aident, je traîne un fauteuil devant la fenêtre, et, sous les étoiles, je combine une chasse à l'homme. Mon plan s'élabore : je vois ; le ciel m'éclaire.
— Il s'est sauvé par méfiance, je le ramènerai par la confiance ; j'avais donné des gages que j'ai rendus suspects, j'en donnerai de nouveaux qui seront incontestables ; j'ai dit faussement que j'étais des leurs, j'en serai,et les autres me guideront vers celui que je cherche.
Voilà comment je suis devenu anarchiste.
** *
Dès le lendemain, je me mettais à l'œuvre. Quelques propos subversifs, tenus en présence de mes collègues ou de mes subalternes, furent bien vite rapportés aux grands chefs : on me cuisina. Des brochures trouvées chez moi, des absences injustifiées, des alibis que je donnais maladroitement et dont l'inexactitude était découverte sans peine, m'eurent bientôt compromis davantage. On me révoqua. A mon gré, c'était trop peu, comme vous pensez. Je fis tapage de protestations, avec des phrases sur la liberté de conscience, des menaces de révélations sur les menées de la police, un terrible discours lancé du haut de la scène, dans l'entr'acte d'un café-concert : on m'arrêta. Bravo!
J'avouai tout. Mais ce policier inconnu, en compagnie duquel on m'avait vu le jour de l'attentat, n'était-ce pas le coupable? N'étais-je pas le complice?… Là, je niai avec véhémence,arguant de ma bonne foi, ayant cru, comme tout le monde, aux insignes que cet étranger nous exhibait :
— J'ai mes idées en politique, soit, mais je connais mes devoirs et je les ai toujours remplis avec exactitude : je défie qui que ce soit d'affirmer le contraire ; je suis un honnête homme, et si j'ai été, pour une fois, dupé comme vous, aussi bête que vous, qu'avez-vous à me reprocher?
Mon nom devenait scandaleux et mon portrait parut dans les journaux. Seul, le cocher qui nous avait véhiculés pouvait déposer contre moi : faute d'idée ou de courage, il ne broncha point. J'en fus quitte pour six mois de prison : la belle affaire! Quand on me relâcha, j'étais sans métier, sans argent, et j'avais peine à vivre, mais j'approchais du but : les frères m'accueillirent.
Dans les cénacles de l'anarchie, je jouais le martyr, le héros ; pour manger, je vendis mes meubles ; une légende m'auréolait ; ma gloire avait gagné Londres, Genève, Turin. D'ailleurs, elle seule progressait ; tous mes efforts pour retrouver la piste de l'homme, ou un indice quelconque sur son passage àBarcelone, furent longtemps sans résultat. On ne savait rien, personne ne connaissait cet étranger survenu, disparu, et le prestige de son habileté se reportait sur moi, qui l'avais aidé, sans nul doute ; on me questionnait, je niais, mais avec des réticences, des sourires, et ma discrétion passait pour admirable, comme ma prudence.
On m'admira bien plus encore, le jour où nous vint, en mystérieuse ambassade, un Frère chargé par un Frère de me dire solennellement « merci », en présence des Frères. Vous la devinez, l'ivresse de cette minute? Ma proie revenait à moi, d'elle-même!
Je vous abrège le compte rendu des beaux gestes et des belles paroles qui me désignaient à la gratitude de tous. L'émissaire m'étreignit les mains. J'eus fort peu de mal à faire démontrer par un orateur que mon séjour à Barcelone serait un acte de courage inutile, dangereux même ; séance tenante, on me vota des subsides, des fonds de voyage : on m'envoyait vers Lui!
Vers lui?… Non, pas encore, mais avec son ami, avec un guide!
Tout de suite, j'entrevis l'énorme bénéficeque je pourrais tirer de ce Diego Blasquez ; il était stupide à souhait, pompeux et utopiste, à moitié sot, à moitié fou, un tendre et formidable halluciné qui pratiquait les sports et la chimie, jouait de la flûte, voyageait, recueillait les chiens malades et composait des bombes, incapable d'écraser une mouche et tout prêt à dynamiter une ville : quelque maladie secrète ou quelque hérédité, sur le coup de la quarantaine, lui avait déséquilibré la tête.
Il habitait ordinairement Gérone, sa ville natale : il m'y emmena tout d'abord, et je ne résistai point, décidé à subir tous ses caprices, pour le conduire insensiblement à l'exécution de mes volontés.
J'eus la surprise de le voir installé dans une superbe et antique maison qu'il tenait de ses ancêtres : c'était une manière de château citadin, ou peut-être un ancien couvent juché au flanc de la ville ; en arrière des bâtiments, un jardin sauvage, sans culture aucune, ressemblait à une forêt vierge, et il me plut par son aspect sinistre : car je n'examinais plus les choses qu'au seul point de vue de ma vengeance, comme des ressources qui meseraient ou non utilisables. La demeure de Blasquez se révéla riche en promesses : il y vivait dans une sorte de réclusion, avec une vieille servante, idiote et presque sourde ; il ne sortait que fort peu dans la ville, et passait la majeure partie de ses journées dans des caves dont il était fier, parce qu'il les tenait pour un asile inviolable.
Il m'y emmena : imaginez une enfilade de cryptes, une cité souterraine qui s'étalait en dédale de chambres communicantes, des voûtes décorées de nervures, des colonnes engagées avec leurs chapiteaux, des ogives sous lesquelles on passait d'une salle dans l'autre, des portes en chêne massif armées de pentures en fer ; par centaines, des radicelles pendaient d'entre les pierres comme des serpents accrochés au plafond, et nous léchaient les joues de leurs petites langues froides.
Blasquez riait.
— Tu vois, nous sommes sous le jardin : les racines essaient de rejoindre la terre ; ça ne te fait pas pitié, ces pauvres racines?
— Si, si.
L'air était opaque, l'obscurité gluante ; lespierres pourrissaient au mur ; la flamme de nos lanternes souffrait. Diego jouissait de mon étonnement :
— Curieux, hein?
— Admirable! Un prisonnier qu'on tiendrait ici, on le tiendrait bien.
— Tu peux le dire, mais tu n'as pas vu la merveille!
— Vraiment?
— Mon laboratoire… Viens.
Il fit jouer les puissantes serrures d'une porte : au grincement des pennes, le cœur me sautait de joie.
— Ceci, c'est l'antichambre, tu comprends? pour m'isoler mieux.
— Oui.
— Prends garde : il y a huit marches à descendre. Ça glisse.
Ce vestibule ne mesurait guère que quatre mètres de large ; dans le mur qui nous faisait face, Blasquez ouvrit sa dernière porte : une pièce immense apparut.
— Voilà mon antre!
Sur des étagères, un arsenal de chimiste brillait, métal et verrerie ; trois tables chargées d'appareils, deux tabourets, deux chaises,un lit de sangle composaient le mobilier de l'« antre » ; un fatras de bibelots et de brochures encombrait les coins ; le sol était dallé, et l'industrieux propriétaire me fit admirer la combinaison de deux bouches ouvertes, l'une à ras de terre et l'autre au sommet du plafond, pour le renouvellement de l'air, qu'en effet je trouvais parfaitement respirable ; sur bien d'autres beautés encore, il attira mon attention, et sur la sécurité de cette retraite, sur le silence de son éloignement. Je ne l'écoutais guère, ayant, du premier coup d'œil, perçu ces avantages que j'exploitais par anticipation.
— C'est ici que je l'amènerai!
Je humais l'air de cette cave ; j'y respirais ma vengeance déjà présente. Blasquez parlait toujours ; son bavardage me berçait et m'aidait à penser. Il riait en parlant. Je riais avec lui. Il se frottait les mains, et, ravi de mon enthousiasme visible, il me battait l'épaule à grands coups de sa main stupide, en criant :
— Hein? Chouette, hein? On peut crier, ici, tu peux crier. Oh! ooh! ooh!
Il hurlait, et sa voix, répercutée par lesmurs, grondait dans ma poitrine comme dans un tambour.
— Crier tant qu'on veut! Personne n'entendra. Hein? Ils en avaient des inventions, les moines d'autrefois, et les seigneurs, pour torturer à l'aise le prolétariat de l'humanité souffrante dans les fers de son esclavage!
— Parfaitement.
— Mais l'heure est venue! Les cachots de la tyrannie abhorrée sont aujourd'hui les refuges où s'élabore la germination des revanches sociales, et le grain couve dans les entrailles de la terre! C'est symbolique, ça? Et tu le vois, le grain?
Il m'indiquait, en s'esclaffant, les boîtes destinées à devenir des bombes, et je les regardais avec tendresse, je palpais les bons murs, je les caressais, en leur disant merci.
— Tu as l'air de caresser un cheval pour le faire sauter…
— Pour le faire sauter, tu dis bien.
Il se tordait de rire. Ma nervosité exubérante s'affolait au contact du fou : il fallut nous asseoir, tant on riait.
— Tu es épaté, mon Jarguina?
— Tellement que je veux…
— Quoi donc?
— T'embrasser.
En le serrant entre mes bras, j'avais l'illusion d'étreindre son domaine et d'en prendre possession.
— Ici!
L'idée qui venait de naître se dégageait du rêve, et dans mon esprit elle précisait ses lignes à mesure que, dans mon œil, le décor précisait ses détails. Ma fièvre était telle que je ne me tins plus de poser une question, toujours évitée jusqu'alors :
— Il connaît cet endroit? Lui, mon ami… de Barcelone… que j'ai sauvé.
— Émile?
— Je ne sais même pas son nom.
— Émile, dit La Ballade. S'il connaît le laboratoire?… Ah! là, oui, il le connaît! Nous y avons passé des journées, à préparer les bombes. Celle dont tu parles, nous l'avons faite ici. Oui, mon vieux, ici!
— Ensemble?
— De ces mains que tu vois, oui, mon vieux. Parce que lui, tu comprends, c'est un brave garçon, mais il n'entend rien à la chimie, oh! là, non!
Il riait encore, et il me présentait ses mains glorieuses. J'eus un invincible frisson en contemplant ces paumes, ces doigts qui avaient façonné la mort de Barbara et de Catalina ; malgré moi, je relevai les yeux vers les yeux de ce complice qui venait de prononcer sa condamnation, et qui, devant mes prunelles, recula d'épouvante.
Eh là! Vais-je recommencer les sottises, et faire peur à mon gibier? Tout de suite, je repris mon air de bon enfant, et je me jetai sur la couchette, avec une cabriole.
— On peut fumer, ici?
— Et boire! C'est le cercle de l'Humanité-Souffrante.
Pour me prouver que rien ne manquait au confort de son antre, il prit une bouteille, deux verres, une cruche, et nous prépara des absinthes.
— Hein, mon Jarguina, qu'est-ce que tu en dis?
Je ne disais rien : je fumais, couché sur le dos, et pendant que l'infatigable Blasquez chantait les louanges de la chimie moderne et du repaire modèle, je regardaismonter en torsades les fumées de ma cigarette, et je combinais l'avenir.