IX

Clarisse n’avait jamais connu des autres et d’elle-même que des apparences logiques et naturelles. Née dans ce qu’on appelle la bonne société, habituée au confort moral, aux mœurs régulières, de tempérament calme, sans nostalgies ni désirs impossibles, elle ignorait tout imprévu.

Aussi était-elle prodigieusement étonnée de ce qui s’était passé à la Cômerie… Comment, on lui avait recommandé un jeune homme ; elle s’était intéressée à lui comme à n’importe quel autre de ses protégés, MmeWiniger ou le vieux Pigueret ; elle avait admis chez lui, chemin faisant, une qualité d’âme qui rendait ses soins plus légitimes encore — et tout cela finissait par un irrésistible baiser !… Elle n’avait pas dissimulé la curiosité et la sympathie qu’elle éprouvait à son égard ; elle avait parlé de lui à son mari, à sa famille ; personne, bien entendu, n’y avait trouvé à redire, et pourtant, si on l’avait vue en cette minute qu’aurait-on pensé ?

Malgré les reproches théoriques qu’elle s’infligeait, elle ne parvenait pas à se rendre responsable de ce geste furtif, puisqu’elle était pure de toute volonté coupable. Elle n’avait pas succombé puisqu’il n’y avait pas eu combat. Elle regretta le fait, elle le blâma, elle décida d’exercer un contrôle plus serré sur sa conduite, mais elle n’eut pas l’idée de faire, au dedans d’elle-même, une enquête. Son sérieux natif, son application honnête à vivre, l’empêchèrent de se considérer elle-même avec ironie. Elle subsistait avec ses convictions, ses jugements, ses habitudes — intacte, sauf qu’elle avait embrassé un jeune homme. Mais ce baiser demeurait extérieur à sa vie.

Hubert lui demanda comment s’était passée la journée, et elle n’hésita pas à lui répondre qu’elle s’était passée fort bien. Elle donna son avis sur les réparations et décrivit l’aspect de la compagne. Elle n’omit pas de mentionner l’oncle Amédée et Laurent… Et tandis qu’elle parlait, l’idée même qu’elle se faisait de Laurent la rassurait sur son acte irréfléchi. Il représentait à ses yeux un ensemble de sentiments honorables qui, en principe, contredisait toute interprétation fâcheuse. Clarisse ne pensait pas souvent à la tentation, sinon d’une manière abstraite et pour autrui ; elle n’y avait jamais rêvé, et pour elle-même, sous les espèces d’un jeune garçon. Un instant, peut-être, à constater le plaisir qu’elle avait éprouvé à poser ses lèvres sur sa joue aurait-elle pu comprendre… Et alors elle se serait révoltée. Mais cet instant avait été trop court, et maintenant les nuées l’entouraient à nouveau. Elle ignorait complètement les surprises des sens. Elle ne lisait pas de livres qui l’auraient renseignée. Hubert ne s’était pas soucié de l’instruire, suivant une politique de mari prudent, désireux de ne pas compromettre chez elle un équilibre sentimental qui lui suffisait. Les choses de la chair, Clarisse les connaissait d’une façon méthodique en quelque sorte, à leur heure, et sous la forme d’une habitude. Émotions permises mais secrètes, auxquelles elle ne faisait jamais allusion, et qu’elle ne devait jamais à personne d’autre, bien entendu, que son mari. Or ce qu’elle éprouvait pour Laurent était bien loin de ressembler à ce qu’elle éprouvait pour Hubert, si bien qu’elle n’avait pas même l’idée d’établir la comparaison. C’était à la fois plus et moins — mais elle ne s’apercevait que de ce qui était en moins.

Cependant, puisqu’elle reconnaissait avoir commis une imprudence involontaire, Clarisse était trop portée à l’action pour ne pas chercher à prendre une mesure pratique. Elle chassa le reste de gêne qui, malgré tout, la poursuivait, en décidant de ne plus voir pendant quelque temps le jeune homme. Elle ne reprendrait leurs relations que plus tard, avec plus de sang-froid et quand se seraient dissipés cette légère excitation, cet excès de zèle qui l’avaient entraînée et qui étaient si contraires à ses habitudes de raison.

C’était un sacrifice, et elle le fit d’autant plus volontiers qu’il ne portait que sur un détail. Comme beaucoup de personnes disciplinée, elle acquérait un sentiment de bonne conscience à s’obliger, quelle que fût la nature de l’obligation. Et elle se persuada d’autant plus de faire son devoir qu’il s’accompagna d’une certaine tristesse : il lui était pénible de s’interdire Laurent.

Pour rien au monde, elle ne l’aurait mis au courant de ce qu’elle avait décidé. Son geste irréfléchi devait demeurer inconnu à tous, mais surtout à lui. Elle l’aurait plus facilement avoué à Hubert. Ce qu’elle souhaitait connaître de Laurent, ce qu’elle souhaitait qu’il connût d’elle, c’était ce qu’ils avaient de meilleur. Elle ne réclamait de lui qu’une âme généreuse et pure. L’image d’elle-même qu’elle voulait imposer à Laurent devait n’avoir nul besoin de commentaire ou d’excuse. Le respect cérémonieux qu’il lui témoignait lui plaisait comme un hommage et comme une soumission. Elle ne voulait à aucun prix qu’il eût le droit d’être moins docile ou plus familier…

Mais un jour, à l’improviste, il vint la voir. Elle était seule. Dès les premières paroles, elle fut déçue par la banalité des phrases qu’il prononça. Il ne se doutait pas des scrupules qu’elle avait dû combattre ni de la décision qu’elle avait prise. Il se tenait assis dans le même fauteuil qu’à sa première visite. Toutefois il avait remplacé son embarras de naguère par une sorte d’affectation qui lui allait très mal. Dans ce visage satisfait, Clarisse ne retrouvait pas le visage abandonné, endormi, dont elle avait senti contre le sien la douceur chaude.

Après un silence, et comme prenant un parti, Laurent s’écria :

— Je venais vous remercier, madame, pour la journée de samedi.

— N’est-ce pas que la Cômerie est une jolie maison ?

— Je veux dire pour votre accueil. Vous m’avez fait oublier ma solitude, et d’une manière si agréable !

Clarisse se sentit un peu rougir. Ces mots, que Laurent avait prononcés avec application, l’auraient réjouie la semaine précédente. Mais elle y vit une allusion involontaire. Elle répondit qu’elle avait été heureuse de l’emmener là-bas, et qu’il était tout naturel qu’elle s’intéressât à lui… Elle s’arrêta, songeant que ces phrases si simples pouvaient être interprétées, et elle acheva, afin de se rendre justice :

— D’ailleurs, j’ai fait très peu pour vous jusqu’à présent… Nous avions promis davantage à votre père…

— Je vous remercie de ce que vous ferez d’autre. Je sais que vous êtes très indulgente pour moi.

Clarisse s’irrita d’être si peu maîtresse d’elle-même parce qu’elle se croyait soupçonnée. Alors, elle prit son grand « air Bourgueil ».

— Hélas, cher monsieur, je regrette que, d’ici quelque temps, nous ne puissions plus vous voir. Je vais probablement m’absenter. Mon mari désire aller à la montagne.

Le mensonge la servit mieux que la sincérité. Laurent perdit du coup son air d’assurance, redevint très « petit jeune homme » et se leva pour partir.

Alors elle crut qu’il s’en allait en même temps de sa vie. Elle se sentit transportée par le sentiment exaltant mais amer qu’en l’écartant elle accomplissait son devoir. Rien de vil n’était entre eux : tout se passait sur les sommets.

— Je pense parfois, fit-elle avec lenteur, que vous devez vous attrister d’être seul et loin des vôtres. Dites-vous que vous n’êtes pas ici pour faire seulement un stage dans une banque, mais aussi l’apprentissage de l’existence. Nous sommes très souvent isolés les uns et les autres, mais c’est une bonne école. Soyez courageux…

Il la considéra, étonné de ce prêche qu’elle débitait presque doctoralement, et ne saisissant pas qu’elle voulait dire : « Soyez digne de moi. » Puis elle continua, avec une gaucherie qui donnait de la sécheresse à ses paroles :

— Nous ne nous verrons pas pendant quelque temps. Mais l’absence ne signifie pas l’oubli. J’aurai de vos nouvelles. Travaillez, continuez dans la voie que vous avez choisie.

Gêné par son accent, où il retrouvait l’écho solennel de son père, ne sachant comment répondre, il s’inclina pour partir. Elle lui tendit la main, l’enveloppa d’un regard d’adieu, plein d’une fierté noble. Mais comme il était encore incliné, elle vit tout à coup sur la peau de sa nuque un signe, un grain de beauté. Et longtemps après le départ du jeune homme, cette découverte lui laissa une sorte de malaise…

Par sa décision d’éloigner Laurent, Clarisse dissipa l’humiliation première que lui avait inspirée son inconséquence. Elle goûta l’orgueil d’avoir tranché dans le sens le plus digne une question de conscience. Son amour-propre, elle le mettait à être impeccable comme d’autres femmes le mettent à être élégantes ou courtisées. Elle éprouvait du plaisir à ne pas commettre de fautes. Il est vrai qu’il lui était presque plus facile de s’abstenir que de pécher : manque d’occasions. La vie ne l’ayant menacée ou atteinte encore en aucune manière, elle ignorait tout compromis, toute concession à l’inévitable. Quels que fussent ses scrupules, l’épisode de la Cômerie était impuissant à ébranler sa certitude d’elle-même. Bien mieux : il la renforçait maintenant qu’il était résolu.

Et elle fut heureuse aussi d’associer Laurent à sa bonne conduite. Elle le fit délibérément participer à cette orgueilleuse sagesse, et l’embellit de sa propre vertu. Si elle s’obligea à ne plus le rencontrer, rien ne l’empêcha de penser à lui. Au contraire, elle s’attacha d’autant plus à son souvenir qu’elle se privait de sa présence. Elle le fit aussi fier, aussi intact qu’elle-même. Ainsi s’établit, dans sa pensée, un rapport entre ce qu’ils avaient de pareil et de mieux. Elle pressentit même, pour plus tard, une sorte d’enrichissement moral l’un par l’autre, une compréhension réciproque, bref, une amitié exceptionnelle, où elle jouerait le rôle séduisant de directrice de conscience, de grande amie sérieuse à la fois et enjouée.

Cependant, à mesure que les jours passèrent, le souvenir qu’elle entretenait avec tant de zèle commença de lui échapper. Non seulement les mots qu’il avait prononcés, mais aussi la personne physique de Laurent perdirent à certaines minutes leur netteté. Par exemple, elle découvrit qu’elle ne se rappelait plus la forme de ses mains. Elle ne les avait pas remarquées, et ce détail méconnu lui parut très important. Dans son ensemble elle conservait du jeune homme une image qui tantôt demeurait vague, et qui tantôt se ranimait avec exactitude, mais à l’improviste. Parfois elle contemplait devant elle sa silhouette, elle entendait sa voix dont telles intonations profondes contrastaient avec son extrême jeunesse, et son rire brusque et comme confus — puis tout s’évanouissait dans l’oubli. Elle était incapable de le ressusciter à son gré. C’était comme une ombre qui vous précède, qu’on croit rattraper, et qui disparaît au moment d’être saisie. Cette chasse à l’image, cette anxiété de la perdre quand elle était apparue, rendit plus intense l’obsession de Laurent. Laurent n’était pas quelqu’un que Clarisse pouvait susciter selon son humeur. Elle était obligée de demeurer sur le qui-vive pour accueillir son fantôme.

Suivant donc une loi secrète qu’elle ne savait reconnaître, parfois elle revoyait la Cômerie, la pièce silencieuse aux parquets luisants, la table chargée de faïence, le canapé, et le jeune homme endormi qui l’avait tentée. L’évocation était si forte qu’il lui semblait revivre cet instant, le continuer encore. Étendant les bras, elle était tout à coup surprise de ne rencontrer personne à côté d’elle.

Gaillardoz vint un jour s’inviter à déjeuner chez les Damien, prétextant qu’il était célibataire.

— Que devient donc votre femme ? lui demanda Hubert d’un ton boudeur.

Fanny, dit-il, avait été se promener en bateau avec des amis. Il était enchanté que la journée fût si belle et la promenade de sa femme ainsi mieux réussie. Hubert ne répondit rien.

— Avez-vous lu, demanda Gaillardoz à Clarisse, la brochure que votre père vient de publier ?

— Une brochure ? Non. Vous savez que mon père ne raconte rien de ses projets à l’avance.

— Eh bien, lisez-la. M. Bourgueil propose de considérer la cathédrale de Saint-Pierre, toutes proportions gardées, comme le Panthéon ou Westminster, et d’y ériger des monuments à ceux, philosophes, savants, soldats ou magistrats, qui illustrèrent la République. Je ne sais quel accueil sera fait à cette idée, mais je la trouve intéressante.

— Je m’imagine que ce projet sera vivement combattu.

— Oui, fit Gaillardoz, nos concitoyens vivent du principe de contradiction.

— L’un de ces contradicteurs, ajouta Clarisse avec un sourire, — l’un des plus dangereux, je le prévois déjà : ce sera M. Lachault.

— Le pasteur Lachault ? Mais pour quelle raison ?

— Il est un homme du Décalogue et de l’Église primitive : toute image taillée lui sera en horreur.

L’évocation du terrible prédicateur les rendit silencieux. Lorsqu’on parlait de cet homme si discuté, chacun se demandait à nouveau que penser de lui. Gaillardoz s’écria avec un accent de raillerie :

— En somme, il est plutôt inconfortable !

— Que voulez-vous dire ?

— Je dis qu’on ne doit pas perpétuellement se mettre en travers de son siècle et qu’à se montrer toujours acariâtre, toujours hostile, toujours impitoyable, on finit par dégoûter le monde et perdre toute influence.

— Attendez, fit Clarisse agacée par le ton léger de son interlocuteur, — vous jugez trop vite. M. Lachault n’est pas acariâtre, il est convaincu ; il n’est pas impitoyable, il est sévère. Ce qu’il estime vrai, il l’affirme ; ce qu’il juge mauvais, il le condamne. Je vous assure qu’il mérite le respect.

— Certes, mais il pousse au noir cette pauvre humanité qu’il vaut mieux prendre par ses bons côtés. Il flaire partout le pécheur et le criminel. Il n’est jamais plus heureux que lorsqu’il peut dénoncer.

— Ah voilà ce qu’on ne lui pardonne pas, s’écria Clarisse en s’échauffant. Il est lucide ! Vous êtes donc de ceux qui préfèrent se boucher les yeux devant le mal ? J’avoue que je ne partage pas cette indulgence générale. Nous devons être assez courageux pour nous voir tels que nous sommes : c’est le seul moyen de nous améliorer.

— Voulez-vous une cigarette, Gaillardoz ? fit Hubert.

— Volontiers. Merci.

Gaillardoz était surpris du ton de la jeune femme. Il se reprocha d’avoir provoqué sa mauvaise humeur, et il reprit, plus doucement :

— Croyez-vous qu’il nous soit possible de nous voir nous-mêmes tels que nous sommes ?

— Certes. Je n’ai guère d’illusions sur moi, et je vous assure que je me connais.

— Personne se connaît-il jamais ? Savons-nous de quoi nous sommes capables, avant l’occasion qui nous le révèle ? Et croyez-vous qu’après nous être connus nous puissions nous corriger ?

Clarisse répliqua avec une vivacité nouvelle :

— Comment pouvez-vous poser une pareille question ? Il est évident que si je constate en moi un défaut, je tâcherai de le contraindre, si je commets une faute je m’efforcerai de la réparer. N’essayons-nous pas tous de faire le bien ?

Gaillardoz se leva, baisa la main de sa cousine étonnée et, avec un bon sourire :

— J’ai tort de discuter. Vous avez mille fois raison.

— Mon ami, reprit-elle, c’est vous qui avez tort de faire le sceptique. Il existe des êtres qui cherchent leur propre perfection, qui s’efforcent vers plus de noblesse, de foi, de vaillance… Nous devons tâcher de leur ressembler, vous et moi…

— Et moi, fit Hubert en consultant sa montre.

— … et ne pas céder sur les principes sous prétexte que personne ne les observe. M. Lachault est intransigeant, parce qu’il voit clair, le bien comme le mal, qui tous deux existent côte à côte. Et parce qu’il est lucide, il peut vous rendre le précieux service de vous renseigner sur vous-même. Si vous alliez le trouver, il vous analyserait avec une clairvoyance extraordinaire ; il vous dirait : faites ceci, renoncez à cela, voici ce qui est bon en vous et digne d’être fortifié, voilà qui doit être condamné. Je sais qu’il a remis bien des gens sur le droit chemin de cette façon.

— Oui, fit Gaillardoz qui cherchait la conciliation, c’est un admirable chirurgien, mais il opère sans endormir.

— Il a raison : la douleur morale est un enseignement.

— Clarisse, vous êtes une femme heureuse ! Je ne vous en veux pas d’ailleurs. Mais je reproche à M. Lachault d’être impeccable. Ses fautes, s’il en avait commises, lui auraient enseigné l’indulgence. Quant à moi, je me connais trop bien, hélas, pour ne pas excuser les autres !

Ils sourirent tous les trois. Puis, l’heure s’avançant, les deux hommes partirent pour leurs affaires. Restée seule, Clarisse se reprocha d’avoir eu dans cet entretien si simple un ton brusque et cassant. Mais elle avait voulu affirmer ses principes ! Elle ne se contentait pas, comme Gaillardoz, de la réalité moyenne, elle réclamait un haut idéal. Si tout le monde, pensait-elle, professait une philosophie accommodante qui veut que tout s’arrange et que rien ne soit tragique, que deviendraient les partis pris généreux, l’esprit de sacrifice ? Elle avait protesté contre ses paroles parce qu’elles dépréciaient par contre-coup M. Lachault, et elle-même, et Laurent — Laurent dont elle affirmait les sentiments élevés. Elle ne voulait pas que son souvenir du jeune homme fût terni au hasard d’une conversation. Elle se montrait digne de lui comme d’elle-même en défendant leurs croyances communes, celles du moins qu’elle lui supposait.

Les jours passèrent, le printemps s’installa de plus en plus. Immobile devant la fenêtre ouverte, Clarisse regardait la belle journée transparente. Soudain elle sursauta parce que Hubert, qui venait d’entrer, avait tapé la porte derrière lui. Alors, sans presque le vouloir, elle exprima tout haut le désir qui lui tenait compagnie :

— La campagne doit être délicieuse. Quand irons-nous à la Cômerie ?

— Nous avons bien le temps. Pourquoi y aller plus tôt que d’habitude ? fit Hubert, jetant des journaux en désordre sur la table.

— C’est vrai.

Évidemment, leur sort était fixé pour toujours. Prisonniers de leurs mœurs régulières, ils ne partiraient pour la campagne qu’à la date accoutumée. Clarisse n’était libre que de faire tous les ans la même chose. Elle soupira. « Hé quoi, pensa-t-elle, surprise par ce soupir, ne suis-je pas heureuse ainsi ? » Elle se répondit qu’elle était heureuse. Mais ce bonheur avait un caractère trop définitif. Peut-être serait-il sage de déposer quelque temps cette chaîne d’obligations dont elle sentait tout à coup le poids… Et puis elle songeait qu’elle avait parlé à Laurent d’un voyage, et ce mensonge la tourmentait.

— Hubert…

— Quoi encore !

Elle s’aperçut alors, au ton sec de son mari, que depuis son entrée il donnait des signes d’impatience. Elle le questionna, mais il répondit par des faux-fuyants. Il avait des soucis d’affaires, des choses qu’elle ne pouvait pas comprendre. Comme toujours, par méfiance, par égoïsme, par jalousie, il l’écartait de ce qui lui tenait le plus au cœur. Mais elle vit dans sa mauvaise humeur l’occasion d’obtenir ce qu’elle voulait.

— Hubert, tu te surmènes, cela ne vaut rien.

— Ah ! je me sens éreinté. Au bureau personne ne me seconde…

— Si tu prenais du repos ?

Hubert fit quelques pas sans répondre. Pour la première fois il avait envie de quitter ses affaires, en proie au dégoût du passionné qui se lasse brusquement, et comme un joueur quand il ne sent plus la veine. Clarisse, le devinant tenté, insista :

— Depuis notre mariage, nous n’avons pas bougé d’ici. Si nous faisions une absence ?

Pressée par une brusque envie de fuite, de changement, elle continua :

— Que dirais-tu d’un voyage ?

Il se taisait toujours, et elle comprit combien ses paroles devaient lui paraître imprévues. Elle-même si casanière, s’étonnait de les prononcer. Pour mieux s’expliquer, elle ajouta :

— Je voudrais ne plus voir toujours les mêmes figures. J’aimerais être une étrangère quelque part.

Hubert s’arrêta net dans sa marche et s’écria avec force :

— Tu as raison. Allons-nous-en…

— Tu veux bien ?

— Oui, mais pour un grand voyage, un très grand voyage. Je lâche tout. Qu’ils se débrouillent ! Quand je ne serai plus là ils verront si…

Il s’interrompit encore, pour ne pas livrer ses secrets, ni le motif particulier de son exaspération, puis, sur un ton plus calme :

— Je ne te propose pas l’Amérique, c’est un peu loin. Lorsque j’étais à San-Francisco…

Clarisse lui coupa la parole.

— Mais oui, c’est trop loin. Constantinople, peut-être…

— D’accord. Constantinople me plairait. J’ai un ancien camarade de collège qui a une belle situation dans la Banque Ottomane. Nous irions le voir… Ah, mais nous ferions le voyage par l’Orient Express, parce que, tu sais, je n’aime pas du tout les traversées. C’est pour cette raison que j’exclus tout de suite l’Égypte, ou les Indes…

— L’Égypte ! Les Indes !

Ils firent silence, un peu surpris du tour rapide que prenait leur conversation, et presque intimidés, eux qui n’avaient jamais bougé de chez eux, d’articuler les noms de ces contrées lointaines, dans leur salon tranquille. Quel dépaysement ! Hubert ne savait du monde immense où travaillaient ses capitaux qu’une algèbre financière. Quant à Clarisse, elle n’avait jamais rêvé.

Elle ne voulut pas le laisser refroidir et reprit avec décision :

— Quand partons-nous ?

— Je ne sais pas. Pas avant huit jours en tous cas, puisque dimanche c’est le dîner de famille.

— Bien sûr, il ne peut être question de le manquer.

— Nous pourrons en profiter pour annoncer notre départ. Si nous nous absentons deux ou trois mois, il faudra prévenir tout le monde, faire des visites d’adieux.

— Sans doute, fit Clarisse. Mais il ne s’agit pas d’une absence si longue.

Elle pensait que son projet de voyage aurait plus de chance de réussir s’il n’était pas trop ambitieux. Et puis elle ne tenait pas à disparaître complètement pendant des semaines et des semaines et risquer d’être oubliée. Elle ne voulait être que regrettée.

— Je me demande ce que la famille va dire de notre départ ? fit Hubert. Que de questions ! Ce sera bien ennuyeux.

Clarisse ouvrit son agenda qu’elle tenait avec beaucoup d’ordre, et chercha quelles étaient ses prochaines occupations afin de s’en libérer.

— Le 19, dit-elle, j’ai mon comité de l’orphelinat ; j’écrirai pour m’excuser. Le 21, un essayage, tant pis ; le 22, je devais aller à une vente à Coppet, j’y renonce ; le 23, conférence au Lyceum ; le 24, réunion de paroisse ; le 26, concert de cette jeune Polonaise qu’on m’a recommandée et qui soutient sa mère : j’enverrai vingt francs. Ah ! mais, par exemple, le 27, nous avons le mariage du frère de Fanny. Il ne serait pas convenable de nous en aller juste avant.

— Diable, fit Hubert.

Clarisse se sentit mélancolique : la chaîne était lourde à soulever. Quant à son mari, elle voyait son premier emportement diminuer déjà. Comme elle n’ajoutait rien, il murmura :

— Si nous attendions jusqu’au 27, je resterais ici pour la fin du mois.

L’idée de la liquidation adoucissait son humeur. Mais pour légitimer sa dérobade, il proposa :

— Nous avons envie de faire un voyage, faisons-le. Partons le lendemain du dîner de famille et revenons pour le mariage.

— Ce serait bien court.

— Ou bien, supprimons le mariage, mais revenons alors pour la liquidation.

— Constantinople est trop loin pour si peu de temps.

— Tu crois ? C’est dommage. Constantinople me tentait. Et pourquoi pas l’Italie ?

— Allons en Italie, soit.

— Mais quelles villes voudrais-tu visiter ? Moi, cela m’est complètement égal… Dis ce que tu préfères, choisis toi-même…

— Venise ?

— Peuh, bien « voyage de noce », fit Hubert avec dédain.

— Rome ?

— Ton oncle nous couvrirait de lettres de recommandations, ce serait assommant. Naples ? Il paraît qu’il y a une épidémie de fièvre typhoïde.

— Alors, quoi ?

Ils se regardèrent, inquiets et incertains. Chacun, de son côté, aimait à se décider, mais pour les choses de son ressort ; ce voyage était si inattendu que chacun voulait rendre l’autre responsable d’une pareille originalité. Et puis ils n’avaient pas l’habitude de faire des projets ensemble. Ils se croyaient d’accord sur des sentiments et des jugements qu’ils ne remettaient jamais en question, mais ils n’arrivaient pas à s’entendre quand il s’agissait de choisir à nouveau. L’imprévu faisait apparaître leur dissemblance. Cependant ils se refusaient à l’avouer, même à le voir, et jusque dans la simple discussion d’un voyage, ils se cachaient les vrais motifs qui les faisaient agir.

— Nous pourrions chercher en Suisse, fit Clarisse avec douceur.

— Après tout, pourquoi pas ? Ce serait plus raisonnable. Allons passer trois jours à Montreux.

Mais Clarisse fut plus raisonnable encore. Elle dit :

— Est-ce bien la peine pour trois jours d’abandonner ton bureau ?

Hubert se laissa tomber dans un fauteuil, s’étira, affecta son air habituel de paresse, comme pour mieux écarter l’idée d’un déplacement quelconque. Il n’osait reconnaître tout haut que les affaires, après son accès d’impatience et de dépit, recommençaient à le séduire. Comment prendre du plaisir loin de ses émotions favorites ? Il trouva un prétexte pour masquer l’exigence de sa passion :

— En somme, nous venons de faire de gros frais à la Cômerie. Ce n’est pas le moment de trop dépenser…

La Cômerie, vieille maison indulgente… Clarisse tourna vers elle ses pensées avec une vague gratitude. Existait-il au monde un lieu qui valût celui-là ? Plus elle y songeait, plus elle se persuadait qu’elle y serait heureuse. Là-bas, le bonheur lui faisait signe. Elle répondit à Hubert :

— Comme tu le voudras…

Chez un libraire où elle était allée acheter un livre, Clarisse attendait que le commis lui remît son paquet, quand la porte s’ouvrit, et un jeune homme entra.

Au premier coup d’œil, elle crut voir Laurent, et elle ressentit un petit choc intérieur. Mais non, ce n’était pas lui. Quoique plus âgé, le nouveau venu lui ressemblait. Il avait le même visage régulier, toutefois plus lourd, et vulgaire. Il s’adressa à la caissière et Clarisse entendit qu’il parlait mal le français, avec un accent roumain. Elle demeura immobile à le considérer sans qu’il s’en doutât. Elle cherchait à démêler la parenté entre les deux visages : celui-ci, qui lui était inconnu, et l’autre, qu’elle n’avait pas revu depuis bien des jours déjà. Elle était contente de raviver au contact de cette réalité de hasard l’image qu’elle portait obscurément en elle. Mais, se plaisant à l’illusion de cette présence, dans la même seconde elle en voulait à cet étranger de ressembler à Laurent et de ne pas être lui. De quel droit se permettait-il ces similitudes ? Comme il se retournait vers elle, elle s’irrita qu’au lieu du sentiment pensif de l’autre il montrât, sur des traits analogues, une expression satisfaite, presque basse.

— Voici, madame.

Le commis lui tendit son paquet, elle le prit et s’en alla.

Dehors, il pleuvait. Abritée sous son parapluie, hâtant sa démarche régulière, Clarisse se disait qu’un être, malgré ses parentés d’apparence, est incomparable. Si tel autre a la même bouche, les mêmes yeux, ce n’est jamais l’identité, l’identité qui est cause qu’on le préfère. Cette rencontre lui fut une occasion de chercher ce qui rendait Laurent unique à ses yeux.

Elle l’avait écarté d’elle, mais elle avait la nostalgie de Laurent. Leurs relations interrompues, pourquoi ne pas les renouer ? En définissant le jeune homme, en le séparant de ceux qui lui ressemblaient par quelques traits, mais qui n’avaient ni sa jeunesse mélancolique, ni ses dehors réservés, elle se disait qu’elle le comprenait, qu’elle était peut-être seule à si bien le comprendre. Alors pourquoi laisser inachevée l’œuvre qu’elle avait entrevue, cette œuvre d’influence morale, d’éducation dont elle n’avait esquissé que les premiers éléments ? Mais la séparation était nécessaire : c’était une preuve de force qu’elle se donnait à elle-même, un témoignage éclatant de son honnêteté.

La pluie redoubla, rejaillit sur le trottoir. Elle allait rentrer chez elle, mais elle ne trouverait personne car Hubert, repris d’activité, ne quittait plus son bureau que très tard. Laurent était-il dehors par ces averses qui risquaient de l’enrhumer ? Peut-être pensait-il à elle, en cette minute exacte, comme à une grande amie raisonnable ? Peut-être, puisqu’elle regrettait de ne plus le voir, éprouvait-il lui-même un regret pareil ? Que faisait-il ? Elle eut une envie démesurée de connaître d’humbles détails pratiques de son existence.

Mais ces réflexions solitaires qu’elle renfermait en elle et qu’elle se gardait d’approfondir, lui causèrent une mélancolie désenchantée. Depuis quelque temps, les choses tournaient court, avortaient. Elle demeurait dans l’incertitude, avec le regret vague de ses désirs mal définis. Il lui arrivait de soupirer sans cause. Jamais les journées ne lui avaient paru si longues. Elle refusa un dîner chez les Gaillardoz, témoigna par moments d’une mauvaise humeur qui l’étonna elle-même tant elle était imprévue. Elle s’ennuyait sans oser l’avouer. Et cet ennui qui n’avait pas de motifs évidents, l’entourait d’une sorte de voile gris aux nœuds toujours plus serrés, l’entortillait sans qu’elle pût faire un mouvement pour y échapper. Morne ennui qui pesait sur son existence, découragement voisin parfois des larmes…


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