Les Gaillardoz continuaient de scandaliser la famille. Mais ils ne s’en troublaient pas. Lui, Gaillardoz, s’apercevait bien de cette réprobation tacite, mais il y opposait une malice très fine dissimulée sous ses dehors robustes de Jupiter tonnant, aux sourcils touffus. La famille, qui n’osait pas l’aborder de front, estimait qu’il était aveuglé sur le compte de sa femme, la ravissante Fanny, à laquelle il passait tous ses caprices. La famille trouvait qu’ils dépensaient trop. La famille jugeait qu’ils voyaient des gens qui n’étaient pas de leur monde… Et Fanny, jolie, élégante, méchante parfois, énigmatique surtout, choquait à journée faite la famille.
Le soir où elle dîna chez eux, Clarisse se sentit chargée d’une responsabilité bien lourde. Les deux hommes étaient allés fumer ; elle se trouva tête à tête avec sa cousine, sans trop savoir comment s’acquitter de ses deux commissions, celle de sa mère et celle de Desnouettes. Suivant le pli de son éducation, elle débuta par la plus difficile :
— Fanny, vous allez me trouver très indiscrète…
Le teint de Fanny, ce soir, était parfaitement clair. Mais elle avait promis. Elle continua, en réponse à l’air étonné de la jeune femme :
— Je ne suis qu’une intermédiaire… Je vous transmets une observation…
— Laquelle, dites vite ?
— Eh bien, voilà : on estime que peut-être…
Fanny se mit à rire en s’écriant qu’elle devinait tout. Clarisse ne l’espérait guère, mais l’autre insista :
— Si, si. On se plaint de moi dans la famille. Alors ce dernier reproche…
Elle affecta une mine contrite. Clarisse sourit à son tour :
— Eh bien, on vous reproche de vous peindre le visage… C’est absurde, car si vous avez un joli teint, il n’est que naturel, et je le constate ce soir encore.
Fanny haussa les épaules :
— Vous vous trompez, chère amie.
Elle ouvrit un petit sac qu’elle avait à portée de la main, en tira un bâton de fard, et, se dévisageant dans une glace de poche, elle se rougit les lèvres. Puis elle ajouta, avec beaucoup de calme :
— Les sourcils, je les ai faits avant dîner.
Elle se rejeta au fond du canapé et murmura, avec une moue de sa bouche en cerise :
— Oh, comme ces gens-là m’agacent ! Clarisse, je vous en prie, ne prenez pas cet air scandalisé !
Clarisse n’était pas scandalisée, mais elle trouvait que sa cousine avait tort. Elle lui dit :
— Ne croyez-vous pas qu’à votre âge, il est inutile…
— A mon âge, je suis libre de me colorier la figure en jaune, si je le veux… Et si l’on prétend m’en empêcher…
— Voyons, Fanny, vous n’agissez que par contradiction. Cela vous amuse-t-il vraiment ?
Un peu agacée, et cédant à cet esprit de contradiction qu’elle reprochait à son interlocutrice, Clarisse vanta la simplicité, blâma le mensonge. Sûre d’avoir raison, sa parole devint plus sèche, plus autoritaire, comme si elle parlait à un enfant qui ne veut pas obéir… L’autre finit par l’interrompre :
— Voilà de beaux conseils. Mais qui vous a chargé de me les transmettre ?
Clarisse hésita, Fanny insista :
— Ma pauvre amie, vous n’êtes pas assez rouée : c’est la mère de mon mari.
— Écoutez, Fanny…
— Ah vous n’allez pas dissimuler à votre tour, « farder » la vérité !
Elle se mit devant la glace de la cheminée, prit dans son sac un crayon de khôl et s’allongea les yeux.
— Tenez, fit-elle, voilà pour ma belle-mère !
Puis elle revint vers Clarisse, se pencha en souriant de côté :
— Je ne vous en veux pas, vous savez… Ni à elle non plus… Et maintenant, abordons d’autres sujets !
Clarisse, vexée, se sentait légèrement ridicule. Fanny, qui avait l’air de deviner toutes ses pensées, lui dit :
— Racontez-moi quelque chose. Avez-vous vu Desnouettes ?
Pressentant qu’un moyen de rabattre l’assurance de sa cousine serait peut-être de débiner le jeune homme, Clarisse s’écria :
— Ah, par exemple, qu’il est donc absurde, qu’il est donc ridicule !
— Pourquoi ?
— Il est persuadé que vous lui en voulez.
— Moi ? s’exclama Fanny d’un air ravi.
— Oui. Je lui ai affirmé qu’il n’en était rien, et que vous ne lui accordiez pas la moindre attention. Mais il s’imagine qu’il vous fait la cour.
— Il est bête de le dire.
— Aussi l’ai-je bien découragé. Il m’avait chargé de vous demander si vous aviez un parti pris contre lui. Je vais lui dire que non, qu’il vous est aussi indifférent que possible, et, soyez tranquille, il n’insistera plus.
— Ah mais pardon, s’écria Fanny avec un rire un peu forcé, ne le découragez pas trop. Ne m’enlevez pas mes adorateurs. Ce pauvre Desnouettes ! Il se tuerait — ou ne viendrait plus me voir.
— Lui ? Il ne se tuera jamais pour personne.
— Prenez garde de ne pas le défier !
— En tout cas, pas pour vous…
Clarisse s’arrêta net, surprise de l’âpreté qu’elle mettait dans ses paroles, et un peu confuse. Elle était fâchée que ce bref dialogue l’eût remuée à ce point ; elle était en train de rougir sous le regard de sa cousine devenue silencieuse. Il y eut un silence. Puis, s’efforçant d’avoir l’air de ne pas attacher d’importance à toutes ces choses, elle demanda à Fanny :
— Eh bien, votre dernier mot ?
— Dites à Desnouettes qu’il est absurde en effet, et ridicule, de vous faire faire ses commissions. S’il a des scrupules, qu’il vienne me trouver.
Gênée, Clarisse murmura :
— Fanny, ne soyez pas imprudente.
Fanny se leva, affecta son demi-sourire de côté, plein d’une fausse innocence, puis prenant son amie par le bras :
— Je sais l’affection que vous avez pour moi, et je compte sur elle. Mais ne vous effrayez pas. Et allons rejoindre nos maris.
Elles gagnèrent le fumoir. C’était une pièce confortable qu’éclairait avec douceur la lumière voilée d’une lampe. Les sièges larges et profonds, recouverts de cuir, étaient flanqués de petites tables où l’on pouvait atteindre, sans presque allonger le bras, des cigarettes, une tasse de café ou un livre. Gaillardoz accueillit les deux jeunes femmes avec l’empressement joyeux qu’il manifestait toujours.
— Comme c’est aimable de venir nous trouver dans cette caverne remplie de fumée. Clarisse, un petit verre d’eau-de-vie ? Non ? Bien sûr ? C’est dommage, car elle est bonne. Dois-je jeter mon cigare ?
— Naturellement, dit Fanny.
Il tira encore une bouffée, regarda avec regret son long Corona à moitié fumé, puis, malgré les protestations de Clarisse, le jeta dans le feu.
— Fanny, vous êtes sans pitié, remarqua Hubert en continuant à fumer le sien.
Il était à demi vautré sur un divan et essayait de dissimuler des bâillements de plus en plus nombreux. Dès neuf heures et demie, il avait envie d’aller se coucher. On voyait passer dans ses prunelles décolorées comme des ondes de sommeil.
Clarisse, cherchant une conversation de tout repos, dit :
— Vous savez que notre oncle Henri va avec ses quatre fils à Saint-Cergues.
Gaillardoz poussa un cri :
— Quelle bonne idée ! Si nous allions les rejoindre, Fanny ? Hein, un premier janvier dans la neige, là-haut !
— J’aimerais mieux Villars : il paraît qu’on s’y amuse beaucoup plus.
— Nous irons à Villars. Tu danseras tous les soirs, et tu remporteras tous les succès !
Sa femme se plaignit de ses clameurs. Alors il se redressa, le sourire aux lèvres, et cambra son large torse. Son attitude était celle d’un lutteur forain, mais une expression narquoise courait sur sa face puissante.
— Est-il beau, mon énorme mari ! s’écria Fanny presque malgré elle.
— Certes, répondit Gaillardoz, il est magnifique.
Il affecta de faire valoir ses muscles, avec des gestes d’athlète, puis, se retournant :
— Et vous, les Damien, viendrez-vous à Villars ?
Hubert s’effara. Il avait horreur de se déplacer. Il répéta ce qu’il disait toujours : les hôtels étaient mal chauffés. Sa préoccupation profonde, qu’il n’avouait pas, était de ne pas s’éloigner de son bureau.
Pour changer de thème, Fanny demanda :
— Que faites-vous ces temps-ci ?
— J’ai après-demain un arbre de Noël pour de petites orphelines.
— Charitable Clarisse, s’écria Gaillardoz, voilà une distraction que je ne vous envie pas.
— Voyons, dit sa femme, tu ne vas pas te moquer de ces enfants ?
Il protesta et offrit même ses services.
— Je vous prends au mot, répondit sa cousine ; envoyez-nous des jouets ; nous avons si peu de chose à leur donner à ces pauvres petites, et cela leur fait tant de plaisir !
— Vous verrez qu’il oubliera, dit Fanny.
Gaillardoz n’oublia pas, au contraire, et Clarisse ne put s’empêcher de sourire devant l’amoncellement de ses paquets. Il avait dû se ruiner. Tout en coupant les ficelles, elle songea que, là encore, la famille l’accuserait de dilapider son patrimoine.
Clarisse se trouvait dans une vaste salle, au pied d’un arbre auréolé de lumières et qui sentait bon la forêt. Les petites filles entrèrent. Elles avaient des robes pareilles et leurs figures se ressemblaient, à cause du sentiment unique qui se peignait sur toutes. Elles se tenaient immobiles, la bouche ouverte, sans très bien comprendre, et leurs yeux reflétaient les bougies. Clarisse vint à elles, les engagea à se rapprocher. Elles la regardèrent d’abord avec inquiétude, sans la reconnaître tout à fait, et craignant qu’on ne les arrachât à ce spectacle extraordinaire. Plus près du sapin, elles sentirent mieux la chaleur égale, elles virent les noix dorées, les fils d’argent. Et plusieurs, soudain, la tête renversée en arrière, découvrirent l’étoile plantée sur la dernière branche. Alors, comme si on les délivrait de leur timidité, ce fut une explosion de joie et, toutes, elles tendirent les bras vers l’arbre, dans leur désir de posséder ces choses brillantes.
Clarisse, au milieu d’elles, et s’occupant de chacune, trouva poignant ce désir puéril, d’une violence si naïve et si pure. Quand on est une grande personne, pensa-t-elle, on n’éprouve plus ces minutes d’extase. Et elle devint mélancolique à l’idée que ces petites filles, plus tard, lors de ces mêmes anniversaires, seraient seules, et qu’elles écouteraient, sans y prendre part, la joie des autres. Elle plaignit ceux dont personne ne s’occupe, qui sont silencieux et timides… Puis elle s’aperçut qu’elle ne pensait plus aux orphelines, qu’elle pensait à Laurent Fabre-Gilles, éloigné des siens durant les fêtes de Noël. Il lui parut un orphelin aussi, en tout cas un exilé. Elle le revit, taciturne, et de nouveau elle le crut en proie à un chagrin qu’elle ne connaissait pas.
Mais comme son visage de jeune Arabe mélancolique s’imposait à sa mémoire avec trop d’évidence, elle voulut chasser cette image qui l’engourdissait. Elle se rapprocha des orphelines : maintenant rassemblées, elles chantaient en chœur. Une seule, à l’écart se taisait. Elle était toute petite, et portait de grosses lunettes noires qui couvraient la moitié de sa face. Elle semblait encore plus abandonnée que les autres. Clarisse la prit brusquement dans ses bras. L’enfant, d’abord effrayée, sentit que cette dame l’aimait et tourna vers elle sa figure aveuglée par les deux ronds noirs. Clarisse alors l’embrassa : elle avait un besoin poignant en cette minute de consoler les malheureux, de leur témoigner sa pitié. Son cœur, tout à l’heure inquiet et incertain, se fondit en une vaste aspiration à la charité. Et tandis qu’elle serrait cette petite, des larmes mouillaient ses paupières.