Le soir, quand elle revit Laurent, Clarisse éprouva quelque gêne. Pour la dissimuler, elle se dépensa en frais d’amabilité. Mais, appréhendant de soutenir du même train la conversation sur la terrasse, elle proposa aux deux hommes de faire quelques pas de promenade.
Par un sentier qui serpentait à travers les prés ras, ils gagnèrent un petit chemin creux, abrité sous sa double haie. Ils marchèrent à la file indienne, à cause des ornières, et ne disant rien. Clarisse, qui était en tête, se retourna à deux ou trois reprises, et chaque fois elle rencontra le regard de Laurent posé sur elle, avec insistance. « Qu’a-t-il donc ?… Sait-il que j’ai été dans sa chambre ? » L’idée que désormais il pouvait lui faire un juste reproche, qu’il avait le droit de dédaigner ses conseils et ses réprimandes — cette idée la troubla profondément. Il s’agissait maintenant de compenser son indiscrétion, d’obtenir l’indulgence du jeune homme en lui faisant plaisir.
— Avez-vous de bonnes nouvelles de Nîmes ? demanda-t-elle d’un air enjoué.
Le chemin devint plus large : il la rejoignit et dit :
— Ils m’écrivent toujours pour se plaindre qu’ils ne savent rien de moi.
— Eh bien ! il faudra ce soir même leur envoyer une belle lettre.
Puis, s’étant aperçue que Hubert, arrêté à quelques pas, ne pouvait les entendre, elle ajouta :
— Excusez-moi, j’oubliais que vous n’aimez pas qu’on vous fasse la leçon…
Elle sourit un peu, guettant son visage. Il se mit à sourire aussi et elle se rasséréna. Elle dit encore, pour qu’il comprît bien qu’elle était son alliée :
— Si vous voulez, je vous aiderai…
Il rit tout à fait, comme un gamin ravi d’une bonne farce, et s’écria :
— Vous devez si bien savoir ce qui est convenable de dire à sa famille. Je vous avoue que je déteste écrire ! Tenez, j’ai une lettre commencée pour mon frère, dans ma chambre, et…
Avait-il constaté qu’on avait ouvert son buvard ? Vite elle détourna la conversation :
— Votre frère est à Paris, n’est-ce pas ?
— Oui. Je serais curieux de vous voir en face l’un de l’autre. Vous ne vous ressemblez guère.
— Pourquoi ?
— Vous le jugeriez sans doute dangereux et coupable. Si vous saviez tout ce qu’il m’écrit. Ah ! il me donne d’autres conseils que vous.
— Que voulez-vous dire ?
— Il est l’Esprit tentateur, pour prendre les expressions de mon père dans nos cultes de famille, un envoyé du Prince des ténèbres ! Tandis que vous, vous voudriez sauver la brebis égarée…
— Oui, fit Clarisse en regardant en face le jeune homme.
Par extraordinaire, il soutint son regard, mais ils furent tout de suite dérangés, car Hubert, les appela :
— Rentrons par les charmilles, voulez-vous ?
Il les attendit, mais les précéda pour le retour. Ils allaient l’un derrière l’autre dans le sentier quand Laurent s’arrêta au bord de la haie.
— Comment s’appelle donc cette fleur ?
Clarisse se retourna et lui dit que c’était une sauge. Il la cueillit et ils la regardèrent en silence. Puis ils reprirent leur marche. Laurent jeta la fleur au bord du chemin, et, dans ce geste, sa main heurta celle de Clarisse.
— Pardon, murmura-t-il.
Clarisse pressa le pas pour donner de la place à son voisin. Cependant, il s’arrangea pour ne pas perdre sa distance, et leurs mains, une fois encore, se frôlèrent. Clarisse se demanda s’il faisait exprès, et pourquoi ? Et puis elle se dit qu’elle se méprenait, mais l’idée de cet attouchement l’inquiéta, et elle demeura les yeux à terre.
Ils parvinrent à une petite porte du parc que Hubert ouvrit avec effort. Ensuite ils suivirent tous les trois, silencieux comme des gens qui n’ont rien à se dire, une allée qui, revenant vers la maison, passait sous une longue et antique charmille. Clarisse se demanda de nouveau s’il y avait eu chez le jeune homme la volonté de lui prendre la main, par on ne sait quelle familiarité déplacée, quelle folie absurde, ou bien au contraire si ce n’était qu’un hasard. En se rapprochant de la charmille, elle pensa qu’ils seraient plongés dans une demi-obscurité, et que peut-être Laurent réitérerait son geste.
Ils pénétrèrent sous la voûte de feuillage et se trouvèrent en effet dissimulés par l’ombre. Toutefois Laurent ne fit aucun mouvement vers sa voisine. Clarisse se crut soulagée. Comment d’ailleurs aurait-il osé un acte aussi inconsidéré que de porter la main sur elle ! Déjà ils apercevaient l’issue de la charmille. Ils allaient quitter l’obscurité du sous-bois, échapper à l’équivoque. Encore quelques pas… Et Clarisse se dit qu’à ses côtés, tout près, marchait et respirait l’être qui était unique à ses yeux, mais qu’au bout de cette allée, elle le perdrait. Alors ce fut elle qui avança la main pour saisir celle de Laurent. Et il répondit tout de suite à cette étreinte muette : ses doigts s’agrippèrent aux siens comme pour la faire prisonnière. Clarisse pensa défaillir : un brusque contact venait de s’établir entre le sentiment qu’elle étouffait au dedans d’elle-même, sous les scrupules et les prétextes — et l’être qu’elle avait cru indifférent. Le sang tourbillonna dans son corps, lui brûla les oreilles : ses genoux s’amollirent. Elle venait de livrer son secret, mais aussi d’apprendre dans le même éblouissement que son interlocuteur n’y était pas insensible. Mieux que des mots, cette prise physique la renseigna d’un seul coup et sur elle et sur lui. Plus besoin de mensonges entre eux : ils savaient. Clarisse éprouva l’impression, après une interminable montée, de descendre une pente à toute vitesse, de s’enfoncer délicieusement vers l’espace ouvert. Ses scrupules n’avaient pas disparu — mais elle les sacrifiait, avec une sorte d’amère ivresse, un plaisir de destruction, de souillure, une jouissance toute nouvelle, violente aussi, de risque et de brutalité.
Ils abandonnèrent leur étreinte en arrivant au bout de la charmille et continuèrent vers la maison. Clarisse était anxieuse de retrouver, au jour et sur le visage du jeune homme, la confirmation de leur entente. Cependant elle n’osait pas détacher son regard du sol. Laurent parla, pour dire n’importe quoi, à propos du temps qui était si beau, et elle crut avec emportement à ce qu’il disait, comme à une chose noble et vraie. Lorsqu’enfin, au moment de s’asseoir dans un fauteuil de paille sur la terrasse, elle dut lever les yeux, elle s’émerveilla de le revoir pareil à ce qu’il était avant cette promenade, — avec sa jeune figure d’Arabe, sa bouche étroite, ses yeux marrons dont le regard appuyé la bouleversa, — pareil, mais tout était changé.
Et dans ce tumulte d’émotion, elle reconnut tout de suite l’enthousiasme de l’âme souterraine qu’elle avait voulu mater et qui venait de resurgir. Elle se rappela avec quelle surprise inquiète elle avait découvert, au fond d’elle-même, ce désir longtemps endormi mais qui voulait vivre : il s’était manifesté la première fois pour arrêter Clarisse sur le chemin d’un renoncement, d’une abdication préalable, et voici qu’aujourd’hui il l’avait poussée vers le jeune homme. C’était lui qui avait dirigé son bras, malgré elle. La première fois, Clarisse avait constaté avec mélancolie ses ressources ignorées, puisqu’elle comptait les contraindre. Aujourd’hui, son âme réelle triomphait de son âme fabriquée. Elle avait espéré la maintenir inconnue, mais il avait suffi que Laurent lui fît signe pour qu’elle répondît à son appel, et se délivrât de ses chaînes. Trop longtemps son cœur s’était consumé sans éclat, maintenant il s’épanouissait en flammes.
Clarisse éprouva une sorte d’ivresse devant tant d’abondance. Elle ne dit rien, elle laissa les deux hommes parler à ses côtés, elle ne les écouta pas. Son bouillonnement intérieur l’intéressait plus que tout. Lorsqu’il fallut rentrer, elle se leva, monta l’escalier, la tête droite. Sur le palier elle se retourna, et elle revit Laurent. Tout son bonheur dépendait désormais de lui, et elle commença de trembler. Elle n’était plus autoritaire, ni sûre d’elle-même, ni raisonnable, mais puérile comme une esclave, et heureuse de sa servitude. Laurent s’approcha d’elle, lui baisa la main avec cérémonie comme tous les soirs — la main qui était leur complice — et elle contempla sa tête respectueusement penchée. Puis, après avoir salué Hubert, il s’en alla. Mais Clarisse ne s’attrista pas, cette fois, de le voir partir. Elle se disait avec fierté qu’un lien les unissait désormais qui le ramènerait toujours vers elle.
Ce fut en rentrant dans sa chambre qu’elle changea d’humeur. Le lit était préparé pour Hubert et pour elle ; ses pantoufles l’attendaient comme d’habitude, ainsi que, dans leur cadre doré, lesPaysans de la campagne romaine, et la pendule d’albâtre, les poufs capitonnés. Elle fut saisie de voir combien les pensées qui l’agitaient depuis une heure contredisaient ses pensées ordinaires. Son existence d’habitudes, de préjugés, de devoirs attachés les uns aux autres, retomberait toujours sur cette âme qui ne s’exaltait que par accès, et la paralyserait. Elle sentit d’une façon aiguë, à la manière de certaines douleurs intenses qui ne durent que quelques secondes, combien tout la séparait de Laurent. Mais les émotions de cette soirée l’avaient si bien rompue qu’elle s’endormit à peine couchée. Et, dans son sommeil, son visage raisonnable et doux exprimait une poignante espérance.
Le lendemain après-midi, vers six heures déjà, Laurent arriva à la Cômerie. Clarisse l’aperçut tout à coup. Elle ne fut pas étonnée de le voir surgir, car sa pensée ne l’avait pas quittée. Elle ne se repentait pas de son geste irréfléchi. Elle se disait qu’il inaugurait pour eux des relations de tendre amitié, et elle se réjouissait de reprendre leurs conversations mais sur un ton maintenant sentimental. Les confidences qu’elle avait naguère si maladroitement sollicitées, Laurent n’hésiterait plus à les lui faire. Elle pourrait sans scrupule s’occuper de lui, non plus par devoir, mais par amitié. Ainsi elle le protégerait contre les embûches du mal, mieux qu’au moyen de gronderies et de reproches. Sa vertu était désormais affectueuse. Elle crut habile de s’être placée sur un terrain où Laurent se trouvait à l’aise, mais ce n’était pas l’habileté qui l’y avait conduite.
Laurent voulut expliquer pourquoi il rentrait :
— Il y avait peu de travail aujourd’hui. Alors j’ai pu prendre un train plus tôt.
Clarisse répondit :
— Voilà une bonne idée. On a été gentil de vous laisser partir.
— Non, non. J’ai filé sans prévenir personne.
Il affecta un air de collégien pris en faute, comme s’il devinait que c’était le meilleur moyen de rassurer Clarisse. Elle dit avec enjouement :
— Vous faites donc l’école buissonnière. Mais puisque c’est pour revenir ici, je vous excuse.
Il se mit à sourire d’une manière plus franche, heureux d’être encouragé. Elle reprit :
— Je suis certaine que vous vous faites une idée fausse de moi. Vous vous imaginez que je suis grondeuse, mécontente. Ne le croyez pas.
Elle ajouta rapidement :
— J’ai toujours ressenti pour vous beaucoup d’indulgence.
A vrai dire, Laurent ne comprenait guère Clarisse. Dans sa conduite il constatait quelque chose d’indéfinissable, un mélange de chaud et de froid, de trop et de trop peu, de la hauteur, un ton peu aimable, et aussi une bienveillance bizarre. Il n’avait rencontré jusque-là que des femmes beaucoup plus simples. MmeDamien lui en imposait, et il se sentait à la fois attiré par elle et repoussé. Il lui en voulait sérieusement de ses réprimandes, de ses questions indiscrètes, tout en devinant qu’elles avaient peut-être une double signification. Depuis la veille, aux incertitudes de son esprit s’était substituée une idée nette. Seulement il hésitait devant l’exécution, parce qu’il était encore très jeune et que l’hypothèse qu’il avait formée lui paraissait extraordinaire, presque insensée.
Avec des mots délicats, sur un ton doux, Clarisse s’efforça de faire sentir à Laurent qu’elle n’avait agi jusqu’alors que dans son intérêt. Il lui parut de nouveau très innocent, très peu dangereux. Ses réponses étaient modestes, sa faconde des jours précédents avait disparu. En apparence leur dialogue maladroit, où le désir réciproque hésitait, était naïf et pur.
Mais sous ces phrases, Laurent crut reconnaître une obscure sollicitation. Il décida de pousser de l’avant, selon la ruse préparée, et il dit brusquement qu’il avait pensé à elle durant la nuit entière, et qu’il avait très peur qu’elle ne le comprît pas…
— Comment, ne pas vous comprendre ?
— Ne pas comprendre ce que vous êtes pour moi, combien je vous admire, je vous…
— Taisez-vous, fit-elle.
Mais il insista, à la fois volontaire et emprunté, faux et convaincu :
— Vous m’avez désespéré en ne m’accordant aucune attention. Je sais, vous me trouvez trop jeune pour avoir la moindre importance. Mais si vous pouviez regarder dans mon cœur ! Je ne pense qu’à vous : au bureau on me reproche d’être distrait, c’est votre faute. Je vous imagine ici tandis que je suis là-bas. Je ne vous vois qu’à peine. Ah ! je suis bien malheureux…
Il cherchait à se conduire selon ce qu’il avait calculé, et ses paroles, trop brèves, sentaient l’anxiété de commettre une maladresse. Il faisait un peu la figure d’un élève devant son examinateur, mais Clarisse, qui n’avait jamais vu personne à ses pieds, le trouvait charmant jusque dans ses hésitations.
— Vous avez chaud, dit-elle avec tendresse. Asseyons-nous.
Ils s’assirent sur le banc à l’abri du noyer, et sans qu’il se rapprochât beaucoup d’elle. Mais au bout d’une minute, il poursuivit :
— Il y a si longtemps, madame, que je voulais vous dire ce que je sens pour vous.
— Si longtemps ?
— Mais oui. Quand je suis arrivé à Genève, j’étais ignorant de toutes choses. Je ne savais rien des femmes, mais elles m’inspiraient une profonde curiosité. C’est alors que vous m’avez accueilli : j’ai immédiatement éprouvé pour vous une admiration fervente.
— Allons donc !… murmura Clarisse en faisant semblant de ne pas le croire pour l’obliger à entrer dans des détails.
— Je vous le jure. J’étais très seul. Je songeais à vous continuellement.
Il s’arrêta, il ne savait pas de quelle façon développer ce thème. Mais elle ne voulait pas qu’il s’interrompît et elle lui demanda :
— Alors, pourquoi ne veniez-vous jamais me voir ?
Il parut interloqué. Elle continua :
— Je m’occupais de vous puisque vos parents le désiraient. Mais toujours vous affectiez une mine sauvage. A toutes mes invites vous vous dérobiez.
Ayant trouvé que répondre, il dit :
— Votre bienveillance me paraissait cruelle parce que j’étais sûr que vous ne m’accorderiez rien de plus. Qu’y avait-il de commun entre MmeHubert Damien et ce petit étranger inconnu ? Vous vous occupiez de moi, oui, comme on fait une aumône. Je connaissais votre réputation de dignité, de hauteur, — je vous avais entendu nommer par M. Desnouettes la « puritaine ».
Les paroles de Laurent étaient injustes, mais Clarisse était satisfaite de lui avoir si bien dissimulé son secret. Il continua :
— Et puis, je ne vous ai plus vue pendant des semaines. Quand je vous ai rencontrée, vous avez fait semblant de ne plus me connaître. M. Damien m’invite ici, et, dès mon arrivée, vous me faites des reproches, vous vous moquez de moi…
Clarisse n’aima guère ce rappel, mais elle fut entièrement reconquise quand il ajouta, avec une naïve rouerie :
— Si j’ai cherché à me distraire, c’était pour vous oublier.
Elle ferma les yeux, un sentiment de joie lui remplit l’âme. Il vit qu’il avait touché juste et il poursuivit son avantage :
— Oui, me distraire… Mais les autres femmes ne vous valent pas. Il n’y a que vous. Vous rappelez-vous l’après-midi que nous avons passé ici, ensemble, au printemps ?
— Que voulez-vous dire ?
— Ces instants dans cette maison vide, seul avec vous, votre intimité, votre confiance m’ont monté la tête. Vous ne vous en êtes pas doutée. Cette journée a été pour vous pareille à toutes les autres. Pour moi, elle fut le commencement d’une vie nouvelle… Vous étiez inaccessible, j’ai tenté ailleurs…
— Et puis ?
— Et puis, continua-t-il en improvisant désormais sans la moindre gêne, si j’arrivais à vous oublier, ce n’était que momentanément. J’ai fait des expériences mélancoliques. Votre image revenait me visiter à la minute où j’espérais être le plus heureux. Les folies que je disais à des femmes, c’était à vous que je les adressais. Oui, j’ai connu la pire débauche à cause de vous.
— Laurent, Laurent, pourquoi avez-vous fait cela ?
— Sauvez-moi donc. Sans vous je retomberai plus bas encore. Je me perdrai…
Il ajouta, ému sur lui-même par son propre subterfuge :
— Vous m’avez fait beaucoup de mal, faites-moi un peu de bien… Vous êtes responsable…
Il s’arrêta, craignant d’avoir peut-être laissé voir qu’il mentait. La jeune femme détourna la tête. Il attendit, et se reprocha d’avoir compromis en voulant aller trop vite une tentative qui allait réussir. Mais ses paroles, au contraire, rejoignaient chez Clarisse des sentiments traditionnels et intimes. Elles associaient dans son cœur, avec une habileté extrême quoique involontaire, son désir amoureux et ses scrupules moraux. Elle se vit coupable non d’aimer, mais de n’avoir pas assez aimé. Encore une fois, elle se reprocha d’avoir préservé sa propre vertu en écartant le jeune homme, et non la sienne. Il disait juste, c’était sa faute à elle. Puisqu’elle lui avait fait du tort, elle lui devait une compensation. Il avait besoin d’une influence féminine : la lui refuser serait renouveler sa première erreur… On pouvait presque tout obtenir d’elle en invoquant sa responsabilité. Laurent Fabre-Gilles, qui l’avait deviné, venait de se montrer un profond séducteur.
Ainsi donc, tout en l’écoutant, Clarisse se justifia de l’écouter. Ses raisonnements rapides, ses réactions de conscience accompagnèrent des résolutions plus obscures qui étaient la collaboration de son tempérament. Côte à côte, se soutenant les unes les autres quoique nées de sources différentes, ses réflexions et ses aspirations charnelles l’entraînèrent vers le même but. En même temps qu’elle se découvrait des obligations envers ce jeune homme, elle le trouvait de plus en plus séduisant.
La cloche du dîner sonna tout à coup et ils sursautèrent :
— Et mon mari ? fit Clarisse. Pourquoi n’est-il pas là ?
— M. Damien, murmura Laurent, sera peut-être en retard…
Ils se levèrent et gagnèrent la maison. Une femme de chambre parut sur la terrasse et prévint Clarisse qu’on l’appelait au téléphone.
— Qu’est-ce qui me demande ?
— C’est monsieur.
Clarisse pénétra dans le vestibule et, devant l’appareil, ne put s’empêcher de rougir : Hubert était là, invisible. Jusque-là elle avait éliminé de son esprit la pensée de son mari. Pourquoi intervenait-il ?
— Eh bien, c’est moi, fit-elle.
La voix d’Hubert lui parvint très distincte. Elle disait sur son ton bougon :
— Ma chérie, j’ai quelque chose d’ennuyeux à te communiquer…
Clarisse pensa instantanément que, puisque Laurent était avec elle, rien ne pouvait l’ennuyer.
— Quoi donc ?
— Je suis obligé de partir cette nuit pour Zurich. Réunion d’affaires. Je ne rentrerai donc pas à la Cômerie. C’est assommant. Je ne vais pas fermer l’œil en wagon.
— Pourquoi ne pas partir demain ?
— Impossible. Le rendez-vous est de bonne heure… Je suis sûr de ma migraine… Enfin, adieu, à demain. J’arriverai pour dîner comme d’habitude.
— Mais pourquoi ne m’as-tu pas prévenue plus tôt que tu ne venais pas dîner ce soir ?
— Comment ? J’avais chargé Fabre-Gilles de t’annoncer que je partirais peut-être.
— Ah ? Je l’ai vu à peine.
Ce ne fut lorsqu’elle eut raccroché le récepteur que Clarisse comprit toute la portée de ce qu’elle venait d’entendre. Son cœur se mit à battre, d’un mouvement rapide et douloureux qui ne devait pas s’interrompre durant toute la soirée.
— Pourquoi, demanda-t-elle à Laurent qui l’attendait dans la salle à manger, ne m’avez-vous pas dit que M. Damien ne rentrerait pas ?
Il balbutia. Elle insista :
— Saviez-vous qu’il devait partir pour Zurich ?
Elle le dévisagea : il était revenu plus tôt, il l’avait pressée, avec l’espoir que le soir même ils allaient se trouver tête à tête. Elle s’irrita qu’il laissât voir de tels motifs. Elle lui dit presque durement, mais possédée d’une angoisse qui lui montait à la tête, comme une ivresse :
— Pourquoi ne pas l’avouer ?
Il eut un petit rire satisfait, son rire brusque comme un sanglot. Ensuite, à cause du domestique qui les servait, ils n’échangèrent plus que des paroles ordinaires. Puis ils allèrent sur la terrasse, et continuèrent quelque temps dans le même ton, n’osant plus, ni l’un ni l’autre, revenir à leur intimité d’avant dîner.
— Savez-vous, dit Laurent, à votre place je ferais couper ce grand sapin triste qui est au milieu de la pelouse. Il porte tort à vos chênes.
— Couper ce sapin ? Mais je l’ai toujours vu là…
— Ce n’est pas une raison… Dans ce pays on met partout des conifères. Ils jurent avec le paysage et le rendent ennuyeux.
— Ce sapin est très beau. D’ailleurs, c’est un mélèze, un mélèze argenté.
Leurs voix, sous la banalité des mots, avaient un accent hostile. Laurent se dépita. L’essentiel restait à faire, et l’essentiel lui parut compromis. Alors, par amour-propre, il voulut brusquer les choses. Il se rapprocha de Clarisse et lui saisit la main. Elle se dégagea.
— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il, les sourcils froncés.
Pourquoi lui refuser la main qu’elle lui avait donnée la veille ? Mais c’était par une soudaine sauvagerie. Autant, avant dîner, elle s’était montrée affectueuse, familière, confiante, autant, maintenant, elle était inquiète. Sa fièvre grandissante lui embrouillait les idées et lui montrait des dangers partout. Et la pire menace n’était-elle pas en elle-même, dans cette stupeur qui l’envahissait, désarmait sa volonté, la livrait comme une victime ? Jamais elle ne s’était sentie plus incertaine et plus exposée.
C’est que naguère elle ne se doutait pas des pensées secrètes que Laurent cachait sous son silence. La veille, s’il y avait répondu, il n’avait rien ajouté à son étreinte taciturne. Tout à l’heure, elle l’avait écouté avec complaisance parce que le danger n’était qu’en conversation, et qu’elle se savait assez forte pour se défendre. Maintenant, les circonstances s’arrangeaient à la pousser vers le jeune homme : Hubert l’abandonnait pour une nuit, et Laurent voulait la prendre dans ses bras. L’aventure n’avait été jusque-là que sentimentale, hypothétique ; elle devenait réelle. Quelque chose de matériel allait peut-être se passer, à la suite de toutes ces paroles. Bouleversée par la peur, mais une peur intense devant ce terme inéluctable, Clarisse se leva, partit le long de l’allée. Elle marcha à grands pas, comme poursuivie. Et Laurent la poursuivit en effet, et elle pensa à un criminel attaché à sa victime. Oui, c’était bien d’un crime qu’il s’agissait !
Elle se dit avec horreur qu’elle était sur le bord de deux mondes et que si elle quittait celui-ci, elle ne serait plus jamais une femme honnête, qu’elle ne retrouverait plus jamais cette intégrité morale qui faisait l’essentiel de sa valeur humaine. En s’abandonnant, elle perdrait tout droit à être indépendante. Son complice aurait entre les mains, afin d’en disposer à sa guise, son orgueil et sa paix. Alors, pour retarder l’événement, pour l’éviter à la dernière minute, elle fuyait, l’esprit épouvanté. Mais elle se sentit rejointe. Ce fut ce pas obstiné et cruel du jeune homme qui lui retira sa dernière force d’âme. Pourtant, Laurent était interloqué, prêt à renoncer à une entreprise qu’il jugeait maintenant impossible.
Clarisse s’arrêta et se retourna si net qu’il vint buter contre elle. Joignant les mains, elle s’écria :
— Je vous en conjure, laissez-moi, laissez-moi…
Il était tout près d’elle, il ne savait que répondre. Le mot le plus banal, mais qu’il n’avait pas encore prononcé, lui monta aux lèvres :
— Je vous aime.
On l’avait déjà dit à Clarisse ce mot, mais sans grande chaleur, et pour exprimer une chose légitime, qui allait de soi, mot naturel à certaines heures prévues, sorte de terme rituel. Cette fois-ci, il s’éleva brutal et délectable. Il fut la clef d’un monde de convoitises, le seuil même de la tentation. Parole défendue, brûlante, il exerça sur Clarisse un empire passionné. Laurent, qui s’aperçut de sa défaillance, répéta :
— Je vous aime, je vous aime.
Elle gémit comme si elle recevait autant de coups de poignard. Alors il se décida à élargir la blessure.
— Et vous, dit-il, vous m’aimez.
La tête lui tourna. Péniblement, elle s’obligea à répondre, dans une intention de noble franchise, et l’espoir peut-être de trouver son salut :
— Oui, je vous aime… Mais à cause de cet amour, respectez-moi.
Elle voyait très près d’elle ses yeux marrons, son charmant visage allongé, sa bouche étroite un peu entr’ouverte, et elle sentait grandir un besoin torturant d’embrasser ces yeux et cette bouche, — si bien que c’était à elle-même surtout qu’elle adressait ses supplications :
— Allez-vous en, allez-vous-en… je vous en supplie. N’attendez rien de moi !
Il la crut, il pensa qu’il avait l’air bête, et ce lui fut désagréable. Mais comme Clarisse, au comble de l’émotion, fléchissait, il voulut l’empêcher de tomber, il tendit les bras et elle s’abattit sur lui, incapable de résister davantage. Le visage de Laurent rapproché du sien, elle baisa sa joue tiède, sa bouche, et elle murmura, en accordant à ces mots de moins en moins de sens :
— Jamais je ne serai à vous.
Réconforté dans son amour-propre, et certain à présent de ce qu’il fallait faire, Laurent l’attira sur un banc, la tint contre lui, et lui donna des baisers plus nombreux que les siens. Elle était dolente et comme ahurie. Elle avait l’impression d’une chute, dont elle se relèverait courbaturée. Mais, si lasse de s’être débattue, elle consentait à tout. Depuis des mois, c’était vers cette minute qu’elle tendait ; c’était à cause de cette minute qu’elle avait souffert et pleuré. Et déjà cette minute suprême de l’acceptation s’était écoulée. Tout était accompli pour son cœur comme tout allait s’accomplir pour son corps. Désormais c’était fini des duperies, des manœuvres, des fausses innocences et des mensonges. Maintenant régnait la vérité simple et cynique. Elle n’avait plus qu’à obéir à cet amour devenu si puissant en demeurant ignoré.
Rouvrant les yeux, elle vit le jeune Arabe ; elle sentit sa bouche se coller délicieusement à ses lèvres ; puis elle appuya sa tête contre son épaule avec des soupirs qui ressemblaient à des soupirs de mélancolie ; elle se serra contre lui pour s’abriter, pour se reposer enfin… Et lui, flatté, la regardait s’émouvoir et se promettait du plaisir.
La nuit était venue, ils se levèrent. Clarisse murmura, tant son esprit était perdu :
— Où sommes-nous ?
Puis reprenant un peu conscience, et fascinée par la volupté prochaine :
— Laurent, qu’allez-vous penser de moi ?
Il ne répondit pas, l’entraîna vers la maison. Alors tout en marchant, elle lui demanda à voix basse :
— Êtes-vous content ?
Il lui dit que oui. Elle aurait voulu lui expliquer ce qu’elle ressentait d’infini. Mais comment s’exprimer ? Sûre de n’y pas parvenir, elle se consacra à l’émotion grave, qui descendait jusqu’au fond de sa chair, d’être la femme qui va donner par amour, sans rémission, son corps et son âme. Elle renonça à elle-même pour satisfaire Laurent. Il lui aurait demandé sa vie qu’elle l’aurait offerte tout de suite et dans le même silence.
Quand la soirée fut assez avancée et que le calme régna dans la maison, ils remontèrent au premier étage. Clarisse, de nouveau, franchit le seuil de la chambre rouge. Elle revit la table avec le Maupassant, le secrétaire où elle avait fouillé, et le lit — mais préparé cette fois. Elle respira l’odeur légère de tabac et de lavande. Chambre où elle était venue par curiosité, par désir, par pressentiment ! Alors elle prit dans ses bras Laurent encore surpris de sa bonne fortune, et elle murmura :
— Mon petit…