XXII

Les jours suivants, la vieille maison de la Cômerie redevint silencieuse. Les Gaillardoz, Desnouettes, le petit Fabre-Gilles disparus, le ménage Damien reprit ses habitudes. Hubert partait le matin, revenait le soir, et bâillait dès huit heures. Clarisse demeurait seule tout le jour.

Grâce à cette solitude, elle put réfléchir et comprendre ce qui lui était arrivé. N’ayant plus à solliciter Laurent et à le repousser tour à tour, n’étant plus bouleversée par sa présence, elle vit clair dans son amour et dans sa tristesse, dans ses complaisances et ses refus. Certes sa faute était lourde, elle la qualifia sévèrement — mais elle se sentit incapable d’y renoncer. Tous les reproches dont elle s’accabla étaient des mots : elle reconnaissait leur sens, mais ils n’avaient pas de prise sur elle. En vain essaya-t-elle de se faire horreur en envisageant les conséquences de sa trahison : dès qu’elle devinait que ses remords, grandissant, l’entraîneraient peut-être loin du bien-aimé, — aussitôt, effrayée, elle les apaisait. Elle se condamna, mais ne parvint pas à se repentir. Elle jugea sa passion, mais elle demeura son esclave.

Que de chemin parcouru en quelques jours ! Longtemps, jusqu’au bord même de l’abîme, elle était demeurée innocente. Ses préparatifs et ses calculs, elle avait ignoré leur raison profonde, elle s’était crue toujours sincère. Maintenant cette involontaire hypocrisie par laquelle, tout en péchant, elle ne cessait de penser à la vertu, s’était dissipée. Elle connaissait, dans une clarté crue, le besoin qu’elle avait d’un certain corps humain. La droiture qui formait le fond de son caractère et qui l’avait menée à de si naïves compromissions l’obligea à ne plus colorer son ardeur avec des prétextes. Cet amour, dont elle aurait pu raconter à tous l’aurore et la pureté, était devenu inavouable. Il avait déchaîné en elle de terribles désirs, plus forts à présent que l’amour lui-même.

Naguère, quand elle se faisait encore illusion, elle croyait qu’elle voulait le bien de Laurent, qu’elle l’aimait pour sa générosité, pour son intelligence, pour sa délicatesse, et aussi pour ce voile de mélancolie mystérieuse qui semblait l’envelopper. A présent, elle reconnaissait qu’il n’était ni délicat, ni généreux, et il lui importait peu qu’il fût bête ou vil. Cette mélancolie n’était qu’un malentendu, et tout mystère s’était évanoui. Qui sait même si elle ne tenait pas davantage à lui, désormais, parce qu’elle le voyait dans la vérité de sa nature ? Leurs premières relations, à l’époque où Clarisse les dirigeait, avaient été candides et presque romanesques : il s’était laissé faire. Maintenant il avait pris la conduite de leur liaison, et lui avait imprimé un caractère âpre et cynique. Il y avait entre eux des marchandages, des mensonges, des capitulations. Elle devinait que son amour, si bas et douloureux fût-il, mais qui était du moins un aveu total de ses secrets profonds, ne rencontrait chez Laurent qu’un sentiment vif, mais limité, et mélangé d’autres sentiments accessoires. Elle pressentait qu’ils ne se trouvaient pas d’accord dans leur intensité, qu’ils étaient inégaux, dissemblables, et peut-être injustes l’un pour l’autre. Cette différence de ton avait donné à leurs dernières caresses un accent fiévreux. Laurent n’avait pas pu ne pas voir chez elle une appréhension, un désespoir même jusque dans l’extase où il la plongeait à son gré. Il s’était effrayé de sa propre puissance sur cette femme plus âgée que lui, qu’il connaissait si mal, et que, dans des circonstances différentes, il aurait certainement respectée. Pour la première fois, il avait ressenti quelque remords, ou du moins quelque regret de ce qu’il avait fait. A considérer l’angoisse de cette âme, il s’étonnait d’avoir osé la tourmenter ; il s’inquiétait de découvrir, chez autrui sinon chez lui-même, les violences de la passion, et, si ces violences gâtaient sur l’instant un plaisir qu’il aurait voulu tout simple, il entrevoyait qu’elles l’augmenteraient peut-être s’il apprenait à s’en servir.

Il avait demandé à Clarisse pourquoi elle se montrait changée, taciturne. Elle lui avait répondu en l’étreignant :

— Je songe à l’époque où je ne serai plus même un souvenir pour vous.

Il n’avait pas protesté qu’il l’aimerait toujours, car ce mensonge ne lui était pas venu à l’esprit. Mais il lui avait assuré qu’il se souviendrait toujours d’elle. Clarisse cependant ne s’illusionnait pas sur l’avenir. Dix années les séparaient. Ils ne pouvaient vivre ensemble la même existence ni s’unir complètement. Il avait sa carrière à faire, elle avait sa situation, sa famille. Peut-être aurait-elle examiné le projet de tout sacrifier au jeune homme, et de s’en aller avec lui, si elle n’avait pas redouté à l’avance le silence surpris avec lequel Laurent aurait écouté cette proposition. Il était bien loin d’une pareille idée.

D’ailleurs cet avenir n’était pas immédiat. Laurent n’avait pas fini son stage de banque et elle le verrait encore pendant de longs mois. Il n’était pas temps de prendre une décision irrévocable. Clarisse préférait demeurer dans l’incertitude, reculer le plus possible l’instant d’un sacrifice, car elle avait trop bien compris le jeune homme pour ne pas craindre qu’il ne sacrifiât leur amour. Cependant, tout n’était pas dit. Durant les dernières heures qu’ils avaient passées ensemble, elle avait remarqué son étonnement devant sa fièvre, et elle pressentait qu’elle commençait à n’être pas sans pouvoir sur lui. Le détachement cruel que Laurent avait affecté toute la journée, avait cédé à une émotion contre laquelle il s’était mal défendu. Clarisse se promettait de la susciter à nouveau. Elle s’était donnée à Laurent avec une ferveur inhabile : elle apprendrait à son contact comment le retenir… Ainsi ils s’enseignaient l’un l’autre. Inexpérimentés tous deux, embarrassés, elle de scrupules et lui d’amour-propre, ils se perfectionnaient cependant, gagnaient en ressources, en connaissances et en corruption.

Dans la paix revenue de la Cômerie, Hubert se rapprocha de sa femme. Autant il était de mauvaise humeur quand, par la faute d’invités, il n’était pas absolument libre chez lui, autant il reprenait sa bonhomie apparente sitôt qu’il était sûr de son indépendance et de ses aises. Cette bonhomie le dissimulait mieux encore, d’ailleurs, que sa morosité. Il semblait alors s’ouvrir, comme une châtaigne, mais en réalité, il n’avouait rien de son égoïsme et de sa sécheresse. Sa familiarité de surface déguisait une réserve obstinée : personne, nul parent, nul ami, nulle maîtresse, et pas même sa femme, n’avait dépassé une certaine barrière qu’il avait mise autour de son être intime. En aurait-il eu le désir, qu’il aurait été incapable lui-même d’exprimer son tréfonds. Sa seule passion n’était pas d’espèce communicative.

Clarisse, au départ de tous ses invités, lui parut tout à coup très agréable. Elle ne chercha pas à se soustraire. Seulement, elle l’accueillit avec une froideur qu’il mit, comme d’habitude, sur le compte de son tempérament. Elle céda, mais ne consentit à rien dans l’intimité dans son cœur. Son mari ne se douta pas de ses refus intérieurs, de sa résignation hostile, et qu’ainsi, dans la limite du possible, elle demeurait fidèle à Laurent.

Pourtant ce divorce mental était illusoire, et Clarisse dut constater la vanité de sa tentative. C’était à une heure tardive de la nuit. Hubert s’approchant de la fenêtre, poussa les volets pour laisser entrer l’air nocturne, et s’accouda au rebord… Clarisse crut revoir Laurent. Le même geste, la même heure, et pourtant il s’agissait d’un autre. Lequel des deux venait-elle donc de tromper ? Jamais l’idée de son adultère ne lui apparut avec plus d’évidence qu’en cette minute, et avec son mari… Elle ne put que lui murmurer de refermer les volets, afin d’interdire cette chambre aux reproches silencieux du clair de lune.

Un soir qu’ils se tenaient sur la terrasse, Clarisse dit tout à coup à Hubert :

— Ne trouves-tu pas que ce grand sapin, au milieu de la pelouse, gâte la vue ? Et puis il fait du tort aux chênes.

Hubert lui répondit exactement ce qu’elle avait répondu à Laurent :

— Ce sapin est très beau. D’ailleurs c’est un mélèze, un mélèze argenté.

— Je te propose de le couper.

— Couper le mélèze ! Mais je l’ai toujours vu là.

— Qu’importe. Coupons-le.

— A quoi penses-tu, Clarisse ? C’est mon père qui l’a planté. Jamais je ne toucherai à ce que mon père a fait ici.

— Pourquoi donc ? Sommes-nous liés par les actes de nos parents ?

— Certainement, répondit Hubert d’un ton bourru. Je considérerais comme une inconvenance de couper ce mélèze. D’ailleurs, c’est bien simple, je ne le couperai pas. Je ne le couperai pas.

— Il est fort laid, pourtant.

— Qu’est-ce que cela me fait ? repartit Hubert avec innocence.

Un peu dépitée de ne pouvoir obéir à Laurent, Clarisse voulut le défendre sur un autre terrain. Après un silence, elle demanda :

— De quoi voulais-tu me parler l’autre soir, à propos du petit Fabre-Gilles ? Tu m’as dit que nous en recauserions.

— Oui, parlons-en. Je t’ai déjà dit combien me déplaît sa façon de travailler. Il semble ne s’intéresser en rien à ses occupations. Si l’on veut réussir dans les affaires, il faut s’y consacrer avec sérieux. Elles exigent une sorte de vocation…

— Eh bien, fit Clarisse interrompant son mari, il n’a pas la vocation, voilà tout. Toi tu l’as, tu te transformes à ton bureau, tu y vis plus complètement qu’à ton foyer même, alors n’est-ce pas…

Elle s’arrêta, inquiète d’apporter dans ses phrases le reflet direct des paroles du jeune homme. Hubert demanda en grognant :

— Pourquoi me parles-tu de moi ?

— Je voulais dire que ce petit n’ayant pas le goût des affaires ne peut pas s’y intéresser autant que toi, qui es chef de maison.

— Comment sais-tu qu’il ne l’a pas ?

— Il me l’a dit.

Clarisse, tout à son projet de rendre justice au jeune homme, triompha. Hubert poursuivit :

— Je souhaite qu’il ne t’ait pas informé également de ses diverses « vocations ».

— Je ne comprends pas.

— Ma chère Clarisse, ton indulgence et ton honnêteté t’aveuglent parfois. Tu t’es occupée avec beaucoup de zèle de Fabre-Gilles, je me plais à le reconnaître, mais je t’avertis que c’est un vaurien…

— Quoi ?

— Tu penses bien que j’ai voulu savoir pourquoi il manquait si souvent le bureau. Je l’ai fait surveiller.

— Ce n’est pas très délicat.

— Pardon, son père m’en avait chargé, et toi-même tu m’as fait comprendre que nous étions responsables. Quand j’ai su ce que je voulais savoir…

— De quoi s’agissait-il ?

— Oh ! de rien qu’on puisse raconter à une honnête femme… Quand j’ai su ce que je voulais savoir, j’ai fait venir l’intéressé dans mon cabinet, et je l’ai secoué d’importance.

— Il ne me l’a pas dit.

— Il ne te dit pas tout… J’avais ainsi rempli mon devoir. A lui désormais de prendre garde. Mais depuis j’ai découvert quelque chose de plus grave.

— Quoi donc ?

— Je reste toujours dans les bureaux après le départ des employés. Hier, en traversant la salle où travaille Fabre-Gilles, je vois sous sa chaise une lettre ; je la ramasse, elle lui était adressée. Ma foi, j’y ai jeté un coup d’œil.

— Comment, Hubert, tu as fait cela ? Mais c’est très mal.

— Oui, je sais bien, c’est très mal. Je me le suis dit après. Mais ce garçon m’est profondément antipathique. La lettre était de son frère qui lui conseillait de pousser à fond une intrigue dans laquelle Fabre-Gilles est engagé avec une femme mariée. Une femme mariée ! A son âge ! N’est-ce pas un peu fort ? Ses fredaines, je les lui passais, mais une femme mariée… ce n’est plus de la polissonnerie. Tiens, voilà la lettre.

— Quelle est cette femme ? demanda Clarisse anxieusement.

— Je ne sais, il ne dit pas son nom… Mais ce doit être une femme comme il faut…

Clarisse se leva, gagna le salon et lut la lettre à la lumière. Le frère de Laurent le félicitait de son aventure. Il ne nommait pas la complice, mais par certaines allusions où elle se devina, Clarisse reconnut que Laurent l’avait exactement décrite. Elle lut, le cœur serré d’angoisse et de tristesse. Comment avait-il pu révéler ces choses ? Et quel danger il lui faisait courir.

— Eh bien ? demanda Hubert qui l’avait rejointe.

— Tu as raison, répondit-elle.

— N’est-ce pas ? Reconnais-tu la femme ?

Clarisse leva les yeux vers son mari, prise d’une soudaine terreur. Il se tenait tout près d’elle et la dévisageait. Comme elle n’osait répondre, il insista :

— Relis la lettre, tu devineras peut-être…

Elle recommença sa lecture : le papier tremblait entre ses doigts, les phrases lui parurent transparentes. Elle s’assit, se sentit pâlir comme une accusée.

— Mais je ne sais…

— J’ai bien peur de comprendre, fit-il.

Cette fois elle était perdue. Elle redressa la tête et, sur un ton bref, lui dit de s’expliquer sans réticences. Il se pencha vers elle, lui saisit le bras et murmura :

— Fanny…

Clarisse avait eu trop peur. Brusquement rassurée, elle se sentit toute molle, avec une envie de pleurer. Un mot de plus, dans cette lettre fatale, une allusion plus directe, auraient peut-être suffi à mettre son mari sur la piste. Et alors ! Pour la première fois de son existence, elle connut l’horreur d’être découverte, compromise, condamnée. Aucune excuse, aucune explication n’attendriraient Hubert. Cet homme qui n’admettait pas qu’on coupât un arbre puisqu’il avait été planté par son père, n’admettrait jamais la suprême dérogation à la loi de famille que Clarisse avait commise. Elle le regarda, il lui parut un ennemi et un juge, qui la frapperait sans rémission s’il connaissait la vérité.

— Fanny ou une autre, tu n’as pas le droit de savoir qui est cette femme, répondit-elle.

Ensuite, avant qu’il pût intervenir, elle déchira la lettre en petits morceaux.

— Que fais-tu ? s’écria Hubert. Cette lettre ne t’appartient pas… Je comptais la remettre à sa place.

Clarisse ne put s’empêcher de hausser les épaules.

Plus tard, Hubert revint sur la question. Il se solidarisait avec ce mari outragé qu’il ne connaissait pas. Il était offensé dans sa dignité, dans son besoin d’ordre et de décence.

— Ce qui me tracasse, grommela-t-il, c’est l’idée de Gaillardoz. Mais je ne puis en parler à Fabre-Gilles : je ne veux pas avouer à ce gamin, à ce polisson, que j’ai lu une lettre qui ne m’était pas destinée… Une femme mariée ! A son âge !

Clarisse conserva le souvenir de son angoisse affreuse. La possibilité de la catastrophe l’avait effleurée et elle avait entrevu, tout à coup, des conséquences que le seul raisonnement ne lui avait pas rendues aussi sensibles. La perspective du mal qu’elle aurait ainsi causé à son mari, aux siens, de la honte qui l’aurait salie à jamais, et peut-être du scandale public, cette perspective l’engagea à ensevelir sa faute au plus profond. Le mensonge ne l’effraya plus : c’était sa seule ressource. Il fallait mentir pour protéger son amour, pour protéger son nom qui ne pouvait être mêlé à une aventure. L’idée d’un aveu afin d’obtenir son pardon, ne lui vint jamais. Ce qu’elle voulut, de toutes ses forces, ce fut le secret, un secret total comme la tombe, qui enveloppât son amour d’un silence absolu et d’un mystère indéchiffrable.

Aussi se mit-elle à se surveiller davantage. Jusque-là sa bonne foi lui avait fait courir bien des risques. Elle apprit à calculer sa conversation, à dissimuler ses pensées. Chaque soir elle guettait le visage de son mari et ses moindres phrases pour savoir s’il rapportait d’autres révélations sur Laurent. Certains jours, elle croyait découvrir chez lui des allusions qui la bouleversaient. Elle ne reparla plus du tout du jeune homme, sinon en passant, mais sans s’attarder, et avec la crainte obsédante de se trahir. Et sa passion s’exalta à se sentir menacée.

Clarisse commença de grandes promenades à pied dans la campagne, pour calmer l’inquiétude qui ne l’abandonnait plus et qui lui faisait redouter une imprudence de Laurent, ou une brusque illumination de Hubert. Au retour d’une de ces marches, et comme elle approchait de la Cômerie, elle rencontra sa tante Henri Bourgueil avec son fils Nicolas. C’était à une croisée de routes et Clarisse les vit s’approcher : la mère, un peu lourde, mais toujours belle, s’avançant noblement, — le fils, très droit, tête nue et les cheveux en désordre, plus vif, allant d’un pas élastique, puis revenant à sa mère et se tournant sans cesse vers elle pour la consulter.

— Nous arrivons par les bois, dit MmeBourgueil. Une longue course, je t’assure. J’avais promis ma journée à Nicolas, et je voulais tenir parole avant son départ.

— Son départ ?

— N’as-tu pas reçu mon mot ?

Clarisse se souvint alors que sa tante lui avait écrit quelques jours auparavant, au sujet de son fils.

— Je te demandais, continua MmeBourgueil, si tu pouvais me donner des renseignements sur Penzance, en Cornouailles, où nous allons l’envoyer. Nous en avons reçu d’un autre côté, et il partira dans huit jours.

— Êtes-vous content de ce voyage ? fit Clarisse au jeune homme.

Ses yeux brillèrent de joie dans son visage rougi par le soleil, criblé de taches de rousseur.

Toujours sereine et reprenant sa marche aux côtés de Clarisse, MmeBourgueil raconta de quelle manière ses trois autres fils emploieraient leurs vacances. François avait loué avec deux de ses amis un petit bateau à voiles et ils comptaient vivre sur le lac, en navigateurs et en robinsons. Le troisième, Jean-Pierre, irait faire des courses de montagne. Le quatrième, Michel, qui avait dix ans, resterait à la maison ; il était féru d’histoire naturelle et collectionnait des pierres, des papillons et des fleurs.

— Ils grandissent, fit cette mère heureuse, ils prennent des forces, ils sont joyeux tous les quatre.

— Et, dit Clarisse que cette conversation ennuyait un peu, ils travaillent à votre entière satisfaction, n’est-ce pas ?

— Oh, le travail, tant pis. A quoi bon se fourrer trop de choses dans la tête. L’essentiel est qu’ils se portent bien. N’est-ce pas ton avis ?

Clarisse acquiesça de la tête et l’autre reprit, dans sa triomphante certitude maternelle :

— Ils ont toujours vécu le plus possible en plein air. Je sais que dans la famille on les trouve sauvages. Mais ce sont des garçons endurants, qui savent se tirer d’affaire tout seuls, et surtout qui ne mentent jamais. Je voudrais qu’ils deviennent des hommes, c’est-à-dire qu’ils soient braves et loyaux.

Nicolas marchait devant les deux femmes de son pas souple, sans écouter leurs paroles, et guettant au ciel le vol d’un ramier.

Clarisse le regarda, songea qu’il avait juste l’âge de Laurent, et les compara. Ainsi, elle s’était éprise d’un contemporain de ce garçon dégingandé, bien ignorant des troubles et des duplicités de l’amour… Et pourtant, qui sait ? Peut-être dissimulait-il, comme l’autre, sa nature véritable ; peut-être avait-il, comme l’autre, une maîtresse ! Elle le souhaita, tout à coup, par dépit des éloges que lui décernait sa mère. Puis elle renonça à cette hypothèse absurde : Nicolas revenant vers les deux femmes afin de leur montrer un caillou de couleur qu’il avait ramassé pour Michel, Clarisse dut reconnaître l’expression puérile de son visage.

Lorsqu’il fut reparti en avant, MmeBourgueil reprit, baissant la voix :

— Ce n’est pas sans appréhension, pourtant, que je le vois nous quitter. J’ai d’excellents renseignements sur les personnes qui le prendront en pension. Mais qui va-t-il rencontrer là-bas ? Crois-tu qu’il faille s’en inquiéter ?

— Mais non.

— On me dit que les jeunes filles anglaises sont fort lancées. Et s’il allait tomber sur une aventurière !

— Il est bien jeune.

— Ah ! ma pauvre amie, c’est justement ce qui me trouble. Le moindre prétexte peut servir à ces femmes. Elles pourraient acquérir de l’influence sur Nicolas, et lui faire bien du mal. Il est si inexpérimenté !

— Voilà une lacune de l’éducation qu’il a reçue, dit Clarisse avec une ironie mauvaise.

— Crois-tu ? demanda MmeBourgueil très sérieusement. Ah ! celles qui nous prennent nos fils sont nos pires ennemies.

— Pourtant, reprit Clarisse décidément agacée par sa tante, il arrive une heure dans la vie de tout homme où l’amour filial doit céder la première place à l’autre amour, qui est le vrai.

MmeBourgueil, sans lui répondre, songea : « Elle n’a pas d’enfants. »

Et Clarisse se représenta que Nicolas rencontrerait en Angleterre une femme comme elle, et qu’elle l’aimerait comme elle aimait Laurent, qu’ils connaîtraient ensemble, comme eux, d’ardentes délices, et qu’il reviendrait, au bout de ses deux mois de vacantes, pareil à Laurent. Et sa mère, sa mère orgueilleuse de sa royauté, ne saurait pas que son fils ne lui appartiendrait plus. Il garderait dans son cœur un poignant souvenir que tous les baisers maternels ne pourraient effacer… Puis, comme sa tante continuait de parler, Clarisse se sentit gênée : MmeBourgueil lui confiait ses appréhensions et ses projets, et elle ne se doutait pas que sa nièce avait passé à l’ennemi.

La visite de MmeBourgueil laissa à Clarisse une sorte de rancœur. L’honnêteté familiale, le bonheur maternel qui transparaissaient dans les propos de sa tante, rendit douloureux le retour qu’elle fit sur elle-même. Elle reconnut combien elle était devenue étrangère à ceux qui lui touchaient de plus près. Ils n’avaient plus de langage commun. Comment aurait-elle pu faire comprendre à son interlocutrice l’univers de sentiments nouveaux où elle avait pénétré ? Là encore, il fallait se taire, dissimuler le plus soigneusement possible ce qu’elle ne pouvait faire partager. Par minutes, une vraie nostalgie de sa vie ancienne la tourmentait : jadis, elle avait une âme de cristal. Et puis elle se reprocha ces regards jetés en arrière, alors que son choix était définitif. Il fallait maintenant jouer courageusement la partie jusqu’au bout. Laurent l’avait fait renoncer à bien des joies simples, à sa franchise, mais il lui avait apporté des plaisirs dont elle n’était pas encore rassasiée. Et le souvenir du jeune homme revint brûler son sang. Ses hésitations, ses regrets se dissipèrent. Elle eut envie de se rapprocher de lui, puisqu’il était sa justification, de l’évoquer, dans cette Cômerie retombée au calme des après-midi d’été, et qui semblait oublier l’amour dont elle avait reçu, trois nuits durant, la confidence.

Ce fut dans ces sentiments qu’un matin, vers onze heures, Clarisse vit arriver le vieil Amédée Roset.

— Je viens vous demander à déjeuner, expliqua-t-il en s’avançant à petits pas sur la terrasse.

— Quelle bonne idée, s’écria Clarisse.

Elle aimait ce vieillard modeste qui lui montrait toujours une attentive courtoisie. Et lui se trouvait ragaillardi auprès de cette nièce qui représentait à ses yeux l’image du bonheur. Il s’éventa avec son chapeau de paille, un chapeau de forme démodée, bordé d’un galon d’étoffe, et qu’il traînait depuis des années avec lui. Il contempla la pièce d’eau, la pelouse, les chênes, et soupira d’aise.

— Ah le bel endroit, murmura-t-il… La dernière fois que j’y suis venu, c’était au printemps, avec vous et M. Fabre-Gilles. Vous vous en souvenez ?

— Mais oui.

— C’était une des premières journées tièdes de la saison. La maison était encore froide, mais elle se réchauffait au soleil. Vous avez fait allumer le poêle de la salle à manger…

— Oui, murmura Clarisse.

Il se carra dans son fauteuil d’osier, étala avec soin la cravate flottante à pois qu’il avait mise pour la circonstance, et reprit :

— Je ne l’ai pas revu, M. Fabre-Gilles. Il m’avait fait une très bonne impression. C’est un jeune homme bien élevé. Au retour, dans la victoria, il me remettait tout le temps la couverture sur les genoux.

Clarisse fut reconnaissante à son oncle d’appeler Laurent « monsieur ». Et ses paroles réveillèrent dans sa mémoire cette journée si précieuse à son cœur. Elle voulut en entendre encore parler.

— Vous rappelez-vous, dit-elle avec un sourire, votre indignation au sujet des mansardes ?

— Quoi ? demanda-t-il en penchant l’oreille.

— Les mansardes, répondit-elle tandis qu’elle tendait la main vers la maison.

— Ah, fit-il en croyant saisir, la chambre rouge où nous sommes entrés… Oui, je me souviens. Vous vous êtes accoudée à la fenêtre avec M. Fabre-Gilles et vous avez causé. Je ne pouvais pas vous entendre.

Il parlait sans malice, et Clarisse, qui le savait, jouissait de l’écouter. Elle lui dit que c’était dans cette chambre même qu’avait logé dernièrement le jeune homme. Il dodelina de la tête avec intérêt ; il accordait de l’importance aux moindres détails de la vie des autres, et il les recueillait afin d’en enrichir son existence pauvre. Clarisse lui raconta le séjour de Laurent, pour le plaisir de prononcer tout haut son nom et de ne rien craindre, soulagée d’exprimer son secret sans pourtant le trahir, et trouvant le confident idéal dans ce vieux sourd respectueux qui ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle disait.

Sur ces entrefaites, sa mère appela Clarisse au téléphone.

— Ton père n’est pas bien, dit-elle, cela m’inquiète.

— Oui, Hubert m’a raconté. Mais ce n’est rien, n’est-ce pas ?

Sa mère lui donna quelques détails et Clarisse se reprocha de ne pas avoir accordé d’importance à cette indisposition. Elle écouta avec plus d’intérêt encore quand sa mère ajouta :

— Viens donc nous faire visite. Il y a des siècles que je ne t’ai vue.

— J’irai demain, s’écria Clarisse.

Le soir, elle communiqua son projet à Hubert.

— Tu as raison, dit-il. Il me semble que tu as négligé tes parents ces dernières semaines.

Elle décida de prendre le train de deux heures ; elle monterait tout de suite au Bourg-de-Four ; Hubert viendrait la chercher pour rentrer. Et tous ces préparatifs lui étaient dictés par l’envie grandissante de se rapprocher de Laurent. En allant à Genève, elle risquait de le rencontrer, elle était sûre même qu’elle le rencontrerait… Le revoir ! Comment avait-elle attendu jusque-là ?

Elle ne put s’empêcher de trahir son agitation. Hubert, qui l’observait, mit cette nervosité sur le compte des chaleurs.


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