[4]Du verbeTo snub, brusquer, gourmander, réprimander.
[4]Du verbeTo snub, brusquer, gourmander, réprimander.
Je me bornerai maintenant à mentionner une particularité de cette langue qui donne de la force et de la brièveté à ses expressions.
La lettre A est pour eux, comme pour nous, la première lettre de l'alphabet, et ils s'en servent souvent comme d'un mot destiné à marquer une idée complexe de souveraineté, de puissance, de principe dirigeant. Par exemple: Iva, signifie bonté; Diva, la bonté et le bonheur réunis; A-Diva, c'est la vérité absolue et infaillible. J'ai déjà fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran, de même dans Vril (aux vertus duquel ils attribuent leur degré actuel de civilisation); A-vril, signifie, comme je l'ai déjà dit, la civilisation même.
Les philologues ont pu voir par les exemples ci-dessus combien le langage Vril-ya se rapproche du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais comme toutes les langues, il contient des mots et des formes empruntés à des sources toutes différentes. Le titre même de Tur, qu'ils donnent à leur magistrat suprême, indique un larcin fait à une langue sœur du Turanien. Ils disent eux-mêmes que c'est un nom étranger emprunté à un titre que leurs annales historiques disent avoir appartenu au chef d'une nation avec laquelle les ancêtres des Vril-ya étaient, à une période très éloignée, en commerce d'amitié, mais qu'elle était depuis longtemps éteinte; ils ajoutent que, lorsque, après la découverte du vril, ils remanièrent leurs institutions politiques, ils adoptèrent exprès un titre appartenant à une race éteinte et à une langue morte, et le donnèrent à leur premier magistrat, afin d'éviter de donner à cet office un nom qui leur fût déjà familier.
Si Dieu me prête vie, je pourrai peut-être réunir sous une forme systématique les connaissances que j'ai acquises sur cette langue pendant mon séjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai dit suffira peut-être pour démontrer aux étudiants philologues qu'une langue qui, en conservant tant de racines de sa forme originaire, s'est déchargée des grossières surcharges de la période synthétique plus ancienne mais transitoire, et qui est arrivée à réunir ainsi tant de simplicité et de force dans sa forme inflexionnelle, doit être l'œuvre graduelle de siècles innombrables et de plusieurs révolutions intellectuelles; qu'elle contient la preuve d'une fusion entre des races de même origine et qu'elle n'a pu parvenir au degré de perfection, dont j'ai donné quelques exemples, qu'après avoir été cultivée sans relâche par un peuple profondément réfléchi. J'aurai plus tard l'occasion de montrer que, néanmoins, la littérature qui appartient à cette langue est une littérature morte, et que l'état actuel de félicité sociale auquel sont parvenus les Ana interdit toute culture progressive de la littérature, surtout dans les deux branches principales: la fiction et l'histoire.
Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse dire contre lui, il présente du moins ces deux particularités étranges: les individus croient tout ce qu'ils font profession de croire et ils pratiquent tous les préceptes de leur croyance. Ils s'unissent dans l'adoration d'un Créateur divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des propriétés du tout-puissant vril est de transmettre à la source de la vie et de l'intelligence toutes les pensées qu'une créature humaine peut concevoir; et quoiqu'ils ne prétendent pas que l'idée de Dieu est innée, cependant ils disent que l'An (l'homme) est la seule créature, autant que leurs observations sur la nature leur permettent d'en juger, à qui ait été donnéela faculté de concevoir cette idée, avec toutes les pensées qui en découlent. Ils affirment que cette faculté est un privilège qui n'a pu être donné en vain et que, par conséquent, la prière et la reconnaissance sont acceptées par le Créateur et nécessaires au complet développement de la créature humaine. Ils offrent leurs prières en public et en particulier. N'étant pas considéré comme appartenant à leur race, je ne fus pas admis dans le temple où l'on célèbre le culte en public; mais on m'a dit que les offices étaient très courts et sans aucune pompe ni cérémonie. C'est une doctrine admise par les Vril-ya que la dévotion profonde ou l'abstraction complète du monde actuel n'est pas un état où l'esprit humain se puisse maintenir longtemps, surtout en public, et que toute tentative faite dans ce but conduit au fanatisme ou à l'hypocrisie. Ils ne prient dans leur intérieur que seuls ou avec leurs enfants.
Ils disent que dans les temps anciens il y avait un grand nombre de livres consacrés à des spéculations sur la nature de la Divinité et sur les croyances et le culte qu'on supposait lui être les plus agréables. Mais il se trouva que ces spéculations conduisaient à des discussions si chaudes et si violentes que non seulement elles troublaient la paix de la communauté et divisaient les familles les plus unies, mais encore que, dans le cours de la discussion sur les attributs de la Divinité, on en venait à discuter l'existence même de la Divinité; ou, ce qui était encore pire, on lui attribuait les passions et les infirmités des humains qui se livraient à ces disputes.
—Car,—disait mon hôte,—puisqu'un être fini comme l'An ne peut en aucune façon définir l'Infini, quand il essaie de se faire une idée de la Divinité, il réduit la Divinité à n'être qu'un An comme lui.
Aussi, dans ces derniers siècles, les spéculations théologiques, sans être interdites, avaient été si peu encouragées qu'elles étaient tombées dans l'oubli.
Les Vril-ya s'accordent à croire à une existence future, plus heureuse et plus parfaite que la vie présente. S'ils ont des notions très vagues sur la doctrine des récompenses et des punitions, c'est peut-être parce qu'ils n'ont parmi eux aucun système de punitions, ni de récompenses; car ils n'ont pas de crimes à punir, et leur moralité est si égale qu'il n'y a pas un An qui soit regardé en somme comme plus vertueux qu'un autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre arrivera à la perfection d'une autre vertu; si l'un a ses faiblesses ou ses défauts dominants, son voisin a aussi les siens. Bref, dans leur vie si extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils sont bons, selon l'idée qu'ils se font de la bonté, uniquement parce qu'ils vivent. Ils ont quelques notions confuses sur la perpétuité de la vie, une fois accordée, même dans le monde végétal, comme le lecteur pourra en juger dans le chapitre suivant.
Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent toute discussion sur la nature de l'Être Suprême; cependant ils paraissent se réunir dans une croyance par laquelle ils pensent résoudre ce grand problème de l'existence du mal, qui a tant troublé la philosophie du monde supérieur. Ils disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment de cette vie, si faible qu'il soit, comme dans la plante, la vie n'est jamais détruite; elle passe à une forme nouvelle et meilleure, non pas sur cette planète (ils s'écartent en cela de la méthode vulgaire de la métempsycose), et que l'être vivant garde le sentiment de son identité, de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et qu'il a conscience de ses progrès dans l'échelle du bonheur. Car ils disent que, sans cette supposition, ils ne peuvent, suivant les lumières de la raison qui leur ont été accordées, découvrir la parfaite justice qui doit être une des qualités principales de la Sagesse et de la Bonté Suprêmes. L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de trois causes: le manque d'intelligence pour discerner ce qui est juste, le manque de bonté pour le désirer, le manque de puissance pour l'accomplir; et que chacun de ces défauts est incompatible avec la Sagesse, la Bonté et la Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance de l'Être Suprême étant suffisamment apparentes pour nous forcer à les reconnaître, la justice, résultant nécessairement de ces trois attributs, demande d'une façon absolue une autre vie, non seulement pour l'homme, mais pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur. Même dans le monde végétal et animal, nous voyons certains individus devenir, par suite de circonstances tout à fait indépendantes d'eux-mêmes, extrêmement malheureux par rapport à leurs voisins, puisqu'ils n'existent que pour être la proie les uns des autres; des plantes même sont sujettes à la maladie et périssent d'une façon prématurée, tandis que les plantes qui se trouvent à côté se réjouissent de leur vitalité et passent toute leur existence à l'abri de toute douleur. Selon les Vril-ya, on attribue à tort nos propres faiblesses à l'Être Suprême, quand on prétend qu'il agit par des lois générales, donnant ainsi aux causes secondaires assez de puissance pour tenir en échec la bonté essentielle de la Cause Première; et c'est concevoir la Bonté Suprême d'une façon plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter avec dédain toute considération de justice à l'égard des myriades de formes en qui le Tout-Puissant a infusé la vie, pour dire que la justice est due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni petit aux yeux du divin Créateur. Mais si l'on reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit, qui a conscience de sa vie et de sa souffrance, ne peut périr à travers la suite des siècles; que toutes les souffrances d'ici-bas, même si elles durent du moment de la naissance à celui du passage à un meilleur monde, durent moins, comparées à l'éternité, que le cri du nouveau-né comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que l'être vivant garde à l'époque de sa transmigration le sentiment de son identité, sans lequel il n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle, et bien que les voies de la justice divine soient au-dessus de la portée de notre intelligence, cependant nous avons le droit de croire qu'elles sont uniformes et universelles, et non pas variables et partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient que par les lois de la nature; car cette justice est nécessairement parfaite, puisque la Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême Bonté la vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir.
Quelque fantastique que puisse paraître cette croyance des Vril-ya, elle tend peut-être à fortifier le système politique qui, admettant divers degrés de richesse, établit cependant une parfaite égalité de rangs, une douceur extrême dans toutes les relations, et une grande tendresse pour toutes les créatures que le bien de la communauté n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une réparation due à un insecte torturé, à une fleur piquée par un ver, peut nous sembler une bizarrerie puérile, du moins elle ne peut faire aucun mal. Il est doux de penser que dans les profondeurs de la terre, que n'ont jamais éclairées un rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré une conviction si lumineuse de l'ineffable bonté du Créateur, qu'on y croit si fermement que les lois générales par lesquelles Il agit ne peuvent admettre aucune injuste partialité, aucun mal, et ne peuvent être comprises que si l'on embrasse leur action dans l'infini de l'espace et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion de le faire observer plus tard, le système politique et social de cette race souterraine réunit et réconcilie les grandes doctrines en apparence opposées, qui de temps en temps sur cette terre apparaissent, sont discutées, puis oubliées, et reparaissent encore parmi les philosophes ou les rêveurs, je puis me permettre de placer ici quelques lignes d'un savant terrestre. En regard de cette croyance des Vril-ya à la perpétuité de la vie et de la conscience chez les créatures inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux mettre un passage éloquent de l'ouvrage d'un éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens de le retrouver, bien des années après que j'avais confié au papier ces souvenirs de la vie des Vril-ya, dans lesquels j'essaye aujourd'hui de mettre un peu d'ordre.
«Les relations de chaque individu animal avec son semblable sont telles qu'elles devraient depuis longtemps être regardées comme une preuve suffisante qu'aucun être organisé n'a pu être appelé à l'existence que par l'intervention directe d'une volonté réfléchie. C'est là un puissant argument en faveur de l'existence, dans chaque animal, d'un principe immatériel semblable à celui qui, par son excellence et ses dons supérieurs, place l'homme à un rang si élevé au-dessus de l'animal; cependant le principe existe certainement, et, qu'on l'appelle sens, raison, ou instinct, il présente dans toute la chaîne des êtres organisés une série de phénomènes étroitement enchaînés les uns aux autres. C'est de ce principe que dérivent, non seulement les manifestations les plus élevées de l'esprit, mais la permanence même des différences spécifiques qui caractérisent chaque organisme. La plupart des arguments en faveur de l'immortalité de l'homme s'appliquent également à la permanence de ce principe chez les autres êtres vivants. Ne puis-je pas ajouter que si, dans la vie future, l'homme était privé de cette grande source de jouissance et de progrès moral et intellectuel, qui consiste dans la contemplation des harmonies d'un monde organisé, ce serait là une perte immense? Et ne pouvons-nous considérer le concert spirituel des mondes et de tous leurs habitants réunis en présence de leur Créateur comme la plus haute conception du Paradis?» (Essai sur la Classification, Sect. XVII, p. 97-99.)
Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille d'Aph-Lin se montrait encore plus délicate et plus prévoyante que les autres dans ses attentions pour moi. Sur son conseil, je quittai les vêtements sous lesquels j'étais descendu du monde supérieur et j'adoptai le costume des Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui leur servaient comme d'un gracieux manteau quand ils marchaient. Mais comme à la ville beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes, cette exception ne créait pas une différence marquée entre moi et la race au milieu de laquelle je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité sans exciter une curiosité désagréable. Hors de la famille, personne ne savait que je venais du monde supérieur, et je n'étais regardé que comme un membre de quelque tribu inférieure et barbare, auquel Aph-Lin donnait l'hospitalité.
La ville était grande, eu égard au territoire qui l'entourait et qui n'était pas beaucoup plus vaste que les propriétés de certains nobles anglais ou hongrois; mais toute cette étendue, jusqu'à la chaîne de rochers qui en formait la frontière, était cultivée avec le plus grand soin, excepté dans certaines portions des montagnes ou des pâturages abandonnées aux animaux que les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils ne se servaient pour aucun usage domestique. Leur bonté envers ces créatures plus humbles est si grande, qu'une somme est consacrée par le trésor public à les transporter dans d'autres tribus de Vril-ya disposées à les recevoir (surtout dans les nouvelles colonies), quand ils deviennent trop nombreux pour les pâturages qu'on leur a abandonnés. Ils ne se multiplient cependant pas aussi vite que le font chez nous les animaux destinés à être mangés. Il semble que ce soit une loi de la nature que les animaux inutiles à l'homme s'éloignent des pays qu'il occupe et même disparaissent complètement. Il existe dans les divers États, entre lesquels se partagent les Vril-ya, une vieille coutume qui est de laisser entre les frontières de deux États un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu dont je m'occupe, cette frontière, composée d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait pas être franchie à pied, mais on la passait aisément à l'aide des ailes ou des bateaux aériens dont je parlerai plus loin. On y avait aussi ouvert des routes pour des véhicules mus par le vril. Ces chemins de communication étaient toujours éclairés et la dépense en était couverte par une taxe spéciale, à laquelle toute la communauté participait sous la dénomination de contribution Vril-ya dans une proportion convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce considérable se faisait avec les États voisins ou même éloignés. La richesse de ce peuple venait surtout de l'agriculture. Il est aussi remarquable pour son adresse à fabriquer les outils qui servent au labourage. En échange de ces marchandises, il recevait des articles de luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque aucune marchandise d'importation aussi cher que les oiseaux élevés à chanter des airs compliqués. Ces oiseaux venaient de fort loin; leur chant et leur plumage étaient également admirables. On me dit que ceux qui les élevaient et leur apprenaient à chanter mettaient un grand soin à les choisir, et que les espèces s'étaient beaucoup améliorées depuis quelques années. Je ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné à l'amusement, à l'exception de quelques êtres très curieux de la famille des Batraciens, semblables à nos grenouilles, mais avec une physionomie très intelligente; les enfants les aimaient beaucoup et les gardaient dans leurs jardins particuliers. Ils ne paraissent pas avoir d'animaux analogues à nos chiens et à nos chevaux, bien que Zee, ce savant naturaliste, me dit que des créatures pareilles avaient existé autrefois dans ces parages et qu'on en trouvait encore dans certaines régions habitées par d'autres races que celle des Vril-ya. Elle me dit qu'ils avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé depuis la découverte du vril, qui les avait rendus inutiles. La mécanique et l'emploi des ailes avaient détrôné le cheval comme bête de somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit pour se protéger, soit pour aller à la chasse, comme cela arrivait aux ancêtres des Vril-ya, quand ils craignaient les agressions de leurs semblables ou chassaient pour se procurer leur nourriture. Cependant, en ce qui concernait le cheval, cette région était si montagneuse qu'un cheval n'y aurait pas été d'une grande utilité, comme animal de luxe ou comme bête de somme. Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier usage est une espèce de grande chèvre dont ils se servent dans leurs fermes. On peut dire que la nature du sol dans ces districts a donné la première idée des ailes et des bateaux aériens. L'étendue de la ville est due à l'habitude d'entourer chaque maison d'un jardin séparé. La rue principale, dans laquelle habitait Aph-Lin, s'élargissait en une vaste place carrée sur laquelle se trouvaient le Collège des Sages et toutes les administrations publiques; une magnifique fontaine du fluide lumineux, que j'appellerai naphte (j'en ignore la véritable nature), occupait le centre de cette place. Tous ces édifices publics ont un caractère uniforme de solidité massive. Ils me rappelaient l'architecture des tableaux de Martin. Tout le long de l'étage supérieur courait un vaste balcon, ou jardin suspendu, soutenu par des colonnes; ce jardin était rempli de plantes en fleurs et habité par différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses rues partaient de cette place, toutes larges et brillamment illuminées; elles remontaient de chaque côté vers les hauteurs. Dans mes excursions à travers la ville, j'étais toujours accompagné par Aph-Lin ou par sa fille. Dans cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi familièrement avec un jeune An qu'avec une femme.
Les magasins de détail ne sont pas nombreux; les chalands sont servis par des enfants de divers âges, extrêmement intelligents et polis, mais sans la plus légère nuance d'importunité ou de servilité. Le marchand n'est pas toujours présent; quand il est là, il ne paraît pas fort occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi cette profession que parce qu'elle lui plaisait et nullement pour accroître sa fortune.
Quelques-uns des plus riches citoyens du pays tiennent de ces magasins. Comme je l'ai déjà dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune supériorité de rang, et par conséquent toutes les occupations sont regardées comme égales au point de vue social. L'An, chez lequel j'achetai mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat principal; et quoique son magasin ne fût pas plus grand que celui d'un relieur de Bond Street ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois plus riche que le Tur, qui habitait un véritable palais. Sans doute il possédait aussi une maison de campagne.
Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort indolents après l'âge actif de l'enfance. Soit par tempérament, soit par philosophie, ils mettent le repos au rang des plus grandes bénédictions de la vie. Il est vrai que quand on enlève à un être humain les motifs d'activité qu'il puise dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas étrange qu'il se repose tranquillement.
Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment mieux marcher que voler. Mais dans leurs jeux, et pour me servir d'une figure un peu hardie, dans leurs promenades, ils se servent de leurs ailes, comme aussi dans les danses aériennes que j'ai décrites et dans les visites à leurs maisons de campagne, qui sont presque toutes situées sur des hauteurs; quand ils sont jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout autre moyen de locomotion, pour accomplir leurs voyages dans les autres régions des Ana.
Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon aussi vite que certains oiseaux voyageurs, du moins de façon à faire quarante à cinquante kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse pendant cinq ou six heures. Mais la plupart des Ana parvenus à l'âge adulte n'aiment plus les mouvements rapides qui exigent un effort vigoureux. C'est peut-être pour cette raison, comme ils pensent, d'accord sans doute avec la plupart de nos médecins, que la transpiration régulière par les pores de la peau est essentielle à la santé, qu'ils font usage des bains de vapeur que nous nommons bains turcs ou bains russes, suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une grande foi dans l'influence salutaire de certains parfums.
Ils ont aussi l'habitude, à des périodes déterminées mais rares, peut-être quatre fois par an, quand ils sont en bonne santé, de faire usage d'un bain chargé de vril[5]. Ils disent que ce fluide, employé avec ménagement, fortifie la santé; mais que si l'en en fait un trop grand usage, lorsqu'on se porte bien, il produit une réaction qui épuise la vitalité. Toutefois, dans presque toutes leurs maladies, ils recourent au vril comme au plus actif des remèdes qui puissent aider la nature à repousser le mal.
[5]J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait beaucoup par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais les effets du bain de vril sont plus durables.
[5]J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait beaucoup par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais les effets du bain de vril sont plus durables.
Ils sont, à leur façon, le plus luxueux des peuples, mais toutes les délicatesses de leur luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent dans une atmosphère de musique et de parfums. Toutes les chambres ont des appareils mécaniques destinés à produire des sons mélodieux, dans des tons si doux qu'on dirait des murmures d'esprits invisibles. Ils sont trop accoutumés à ces sons légers pour en être gênés dans leurs conversations, ou même, quand ils sont seuls, dans leurs réflexions. Mais ils pensent que respirer un air constamment chargé de mélodies et de parfums a pour effet d'adoucir et d'élever le caractère et les pensées. Quoiqu'ils soient très sobres, ils ne mangent d'autre nourriture animale que le lait et s'abstiennent absolument de toute boisson enivrante; ils sont extrêmement délicats et difficiles à l'endroit de la nourriture et de la boisson. Dans tous leurs amusements, les vieillards montrent une gaieté enfantine. Le but auquel ils tendent est le bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans l'excitation d'un plaisir passager, mais dans les conditions habituelles de leur existence tout entière, et l'exquise aménité de leurs manières montre quel respect ils ont pour le bonheur des autres.
La conformation de leur crâne présente des différences marquées à l'égard de toutes les races connues du monde supérieur, et je ne puis m'empêcher de penser que la forme du leur est un développement, produit par des siècles sans nombre, du type Brachycéphalique de l'Age de pierre dont parle Lyell dans sesÉléments de Géologie, ch.X, p. 113, en le comparant avec le type Dolichocéphalique du commencement de l'Age de fer, correspondant à celui qui est aujourd'hui si commun parmi nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crâne des Vril-ya a le même front massif et non pas fuyant comme dans le type Celtique, la même rondeur égale dans les organes frontaux, mais il est plus élevé au sommet, et moins prononcé dans l'hémisphère postérieur où les phrénologues placent les organes animaux. Pour parler la langue des phrénologues, le crâne commun aux Vril-ya a les organes du poids, du nombre, de la musique, de la forme, de l'ordre, de la causalité, très largement développés; ceux de la constructivité beaucoup plus prononcés que ceux de l'idéalité. Ceux qu'on appelle les organes moraux, comme ceux de la conscience ou de la bienfaisance, sont extraordinairement pleins; ceux de l'amativité et de la combativité sont très petits; celui de la ténacité très grand; l'organe de la destructivité (c'est-à-dire de la disposition à supprimer tous les obstacles) est immense, moins pourtant que celui de la bienfaisance, et celui de la philogéniture prend plutôt le caractère de la compassion et de la tendresse pour les êtres qui ont besoin de protection et de secours, que celui de l'amour animal de la progéniture.
Je n'ai pas rencontré une seule personne difforme ou boiteuse. La beauté de leur physionomie ne consiste pas seulement dans la symétrie des traits, mais dans l'égalité de la peau, qui se maintient sans rides jusqu'à la vieillesse la plus avancée, et dans une douce sérénité d'expression jointe à cette majesté que donne le sentiment de la force et d'une complète sécurité physique et morale. C'est cette douceur même, jointe à cette majesté, qui inspirait à un spectateur comme moi, accoutumé à lutter avec les passions de l'humanité, un sentiment d'humilité et de crainte respectueuse. C'est une expression qu'un peintre pourrait donner à un demi-dieu, à un génie, à un ange. Les hommes, chez les Vril-ya, sont entièrement imberbes, les Gy-ei en vieillissant ont quelquefois une petite moustache.
Je remarquai avec surprise que la couleur de leur peau n'était pas uniformément celle que j'avais remarquée chez les premiers individus que j'avais rencontrés; quelques-uns l'avaient beaucoup plus blanche, avec des yeux bleus et des cheveux d'un brun doré; cependant leur teint était d'un ton plus chaud et plus riche que celui des peuples du nord de l'Europe.
On me dit que ce mélange de couleurs venait de mariages contractés avec les membres d'autres tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par suite de la différence des climats, soit à cause de la diversité d'origine, étaient plus blanches que la tribu chez laquelle j'habitais. On regardait comme une preuve d'antiquité la couleur rouge la plus foncée; mais les Ana n'attachaient aucune idée d'orgueil à cette antiquité; ils étaient au contraire persuadés que leur supériorité venait de croisements fréquents avec d'autres familles différentes et cependant parentes, ils encourageaient ces mariages pourvu que les conjoints fussent toujours des membres de la famille des Vril-ya. Quant aux nations qui n'adoptaient pas les mœurs et les institutions des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acquérir sur les forces du vril cet empire que tant de générations s'étaient employées à acquérir et à conserver, on les regardait avec plus de dédain que les citoyens de New-York ne regardent les nègres.
J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses qu'aucun des hommes avec lesquels j'eus l'occasion de m'entretenir familièrement, que la supériorité des Vril-ya était attribuée à l'intensité de leurs anciennes luttes contre les obstacles de la nature dans les premiers lieux où ils s'étaient fixés.
—Partout,—disait Zee, avec profondeur,—partout où nous rencontrons dans l'histoire de la civilisation cet état où la vie devient une lutte, où l'individu est obligé d'appeler à lui toute son énergie pour rivaliser avec ses compagnons, nous trouvons invariablement le même résultat; c'est-à-dire que, puisqu'un grand nombre doit périr dans cette lutte, la nature choisit pour les conserver les spécimens les plus vigoureux. Par conséquent, dans notre race, même avant la découverte du vril, les organisations supérieures furent seules conservées, et nos anciens livres contiennent une légende autrefois populaire selon laquelle nous fûmes chassés d'une région qui semblerait être votre monde supérieur, afin de nous perfectionner et d'arriver à l'épuration complète de notre race par l'âpreté des luttes que nos pères eurent à soutenir; et lorsque notre éducation sera achevée, nous sommes destinés à retourner dans le monde supérieur pour y supplanter toutes les races inférieures qui l'occupent aujourd'hui.
Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de la condition politique et sociale de ce monde supérieur, dont Zee supposait si philosophiquement que les habitants seraient détruits un jour ou l'autre par l'avènement des Vril-ya. Dans mes récits, je continuais à faire tout ce que je pouvais (sans me lancer dans des mensonges assez positifs pour être aisément aperçus par la sagacité de mes auditeurs) pour représenter notre puissance et nous-mêmes sous les couleurs les plus flatteuses. Ils y trouvaient pourtant de perpétuels sujets de comparaison entre les populations les plus civilisées de notre monde et les races souterraines les plus inférieures qu'ils regardaient comme plongées dans une barbarie sans espoir et condamnées à une destruction graduelle, mais certaine. Mais tous deux désiraient dérober à leurs concitoyens toute connaissance prématurée des régions éclairées par le soleil; tous deux étaient humains et frémissaient à la pensée de détruire tant de millions de créatures, et les peintures que je faisais de notre vie, si fortement colorées qu'elles fussent, les attristaient. En vain, je vantais nos grands hommes: poètes, philosophes, orateurs, généraux, et défiais les Vril-ya de nous en présenter autant.
—Hélas!—disait Zee, dont la figure majestueuse prenait une expression d'angélique compassion,—cette domination du petit nombre sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal d'une sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas que la première condition du bonheur mortel consiste à supprimer cette lutte et cette compétition entre les individus, car cette lutte, quelle que soit la forme du gouvernement, subordonne le grand nombre au petit nombre, détruit la liberté réelle des individus en dépit de la liberté nominale de l'État, et ôte à l'existence ce calme sans lequel on ne peut atteindre la félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons, nous, que plus nous pouvons rapprocher notre existence de celle que nos idées les plus nobles nous représentent comme le partage des âmes au delà du tombeau, plus nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur divin, et plus la transition devient facile de cette vie à la vie future. Car, assurément, tout ce que nous pouvons imaginer de la vie des dieux ou des élus suppose l'absence de soucis personnels et de passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. Il nous semble que ce doit être une vie de sereine tranquillité. Sans doute, les facultés intellectuelles ou spirituelles n'y manquent point d'activité, mais cette activité, conforme au tempérament de chacun, n'a rien de forcé ni de répugnant; dans cette vie charmée par l'échange le plus libre des plus douces affections, l'atmosphère morale doit tuer la haine, la vengeance, l'esprit de contention et de rivalité. Tel est l'état politique auquel toutes les familles et toutes les tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est vers ce but que tendent toutes nos théories gouvernementales. Vous voyez combien une pareille marche est opposée à celle des nations non civilisées d'où vous venez, et qui tendent systématiquement à perpétuer les troubles, les soucis, les passions belliqueuses, de plus en plus funestes à mesure que le progrès de ces peuples devient plus rapide dans la voie où ils marchent. La plus puissante de toutes les races de notre monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se regarde comme la mieux gouvernée des sociétés politiques et croit avoir atteint à cet égard le plus haut degré de la sagesse politique, de sorte que les autres nations devraient essayer plus ou moins de l'imiter. Elle a établi, sur ses bases les plus larges, le Koom-Posh, c'est-à-dire le gouvernement des ignorants, d'après ce principe qu'ils sont les plus nombreux. Elle a fait consister le suprême bonheur en une rivalité universelle de sorte que les passions mauvaises ne sont jamais en repos; les citoyens sont en lutte pour le pouvoir, pour la richesse, pour tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité, c'est quelque chose d'horrible que d'entendre les reproches, les médisances et les calomnies que les meilleurs mêmes et les plus doux d'entre eux accumulent les uns sur les autres sans honte et sans remords.
—Il y a quelques années,—dit Aph-Lin,—j'ai visité ce peuple. Leur misère et leur dégradation étaient d'autant plus effroyables qu'ils se vantaient sans cesse de leur félicité, de leur grandeur comparées à celles du reste des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun espoir que ce peuple, qui évidemment ressemble au vôtre, puisse s'améliorer, parce que toutes ses idées tendent à une décadence plus complète. Il désire augmenter de plus en plus son empire en dépit de cette vérité qu'au delà de limites assez restreintes il devient impossible d'assurer à un État le bonheur qui appartient à une famille bien réglée; et plus ils perfectionnent un système par lequel certains individus sont chauffés et gonflés à une taille qui dépasse la petitesse de millions de créatures, plus ils se frottent les mains, et s'écrient fièrement:—«Voyez par quelles grandes exceptions à la petitesse commune de notre race, nous prouvons l'excellence de notre système!
—Bref,—conclut Zee,—si la sagesse de la vie humaine consiste à se rapprocher de la tranquillité sereine des immortels, il ne peut y avoir de système plus opposé à celui-là que celui qui tend à pousser à leur plus haut point les inégalités et les turbulences des mortels. Et je ne vois pas par quelle croyance religieuse des mortels agissant ainsi peuvent arriver à se faire même une idée des joies des immortels auxquels ils espèrent atteindre directement par la mort. Au contraire, des esprits habitués à placer le bonheur dans des choses si antipathiques à la nature divine trouveraient le bonheur des dieux très ennuyeux et désireraient revenir dans un monde où ils pourraient du moins se quereller.
J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes lecteurs s'attendent peut-être à ce que je la décrive. Je ne puis le faire avec exactitude, car on ne me permit jamais d'en toucher une, de peur que mon ignorance n'occasionnât quelque terrible accident. Elle est creuse; la poignée est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, par lesquels on peut en changer la force, la modifier et la diriger. Selon la manière dont on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce un roc, ou chasse les vapeurs; elle affecte les corps, ou exerce une certaine influence sur les esprits. On la porte souvent sous la forme commode d'une canne de promeneur, mais elle est garnie de coulisses qui permettent de l'allonger ou de le raccourcir à volonté. Quand on s'en sert dans un but spécial, on en tient la poignée dans la paume de la main, l'index et le médius en avant. On m'assura, cependant, que la puissance de la baguette n'était pas la même dans toutes les mains, mais proportionnée à ce que l'organisme de chacun contient de vril, ou plutôt de celle des propriétés du vril qui a le plus d'affinité ou de rapport avec l'œuvre à accomplir. Quelques-uns ont plus de puissance pour détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat dépend beaucoup aussi du calme et de la sûreté de mouvement de l'opérateur. Ils affirment que le plein exercice de la puissance du vril ne peut être atteint que par un tempérament constitutionnel, c'est-à-dire par une organisation héréditairement transmise, et qu'une fille de quatre ans appartenant aux races Vril-ya peut accomplir, avec la baguette mise pour la première fois dans sa main, des effets que le mécanicien le plus fort et le plus habile ne parviendrait pas à exécuter, même quand il se serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la race des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont pas également compliquées; celles qu'on donne aux enfants sont beaucoup plus simples que celles des adultes des deux sexes; elles sont construites pour l'occupation spéciale à laquelle les enfants sont attachés; et, comme je l'ai déjà dit, les plus jeunes enfants sont surtout occupés à détruire. Dans la baguette des femmes et des mères, la force de destruction est généralement supprimée, le pouvoir de guérir atteint son plus haut degré. Je voudrais pouvoir parler plus en détail de ce singulier conducteur du fluide vril, mais le mécanisme en est aussi délicat que les effets en sont merveilleux.
Je dirai cependant que ces peuples ont inventé certains tubes par lesquels le fluide vril peut être conduit vers l'objet qu'il doit détruire, à travers des distances presque indéfinies; du moins je n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six cents kilomètres. Leur science mathématique appliquée à cet objet est si parfaitement exacte, que sur le rapport d'un observateur placé dans un bateau aérien, un membre quelconque du vril peut apprécier sans se tromper la nature des obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever l'instrument, le point auquel on doit le charger, de façon à réduire en cendres une ville deux fois grande comme Londres ou New-York, dans un espace de temps trop court pour que j'ose l'indiquer.
Assurément ces Ana sont des mécaniciens d'une adresse merveilleuse, merveilleuse dans l'application de leurs facultés inventives aux usages pratiques.
J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le grand musée public, qui occupe une aile du Collège des Sages, et dans lequel sont conservées, comme spécimens curieux de l'ignorance et des tâtonnements des anciens temps, beaucoup de machines que nous regardons avec orgueil comme des chefs-d'œuvre de notre génie. Dans une des salles, jetés de côte, comme des choses oubliées, se trouvent des tubes destinés à ôter la vie au moyen de boules métalliques et d'une poudre inflammable, dans le genre de nos canons et de nos catapultes, et plus meurtriers que nos inventions les plus modernes.
Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, comme pourrait le faire un officier d'artillerie en voyant les arcs et les flèches des Chinois. Dans une autre salle se trouvaient des modèles de voitures et de vaisseaux mus par la vapeur, et un ballon digne de Montgolfier. Zee prit la parole d'un air pensif.
—Tels étaient—dit-elle,—les faibles essais de nos sauvages ancêtres, avant qu'ils eussent la plus légère idée des propriétés du vril!
Cette jeune Gy était un magnifique exemple de la force musculaire à laquelle peuvent parvenir les femmes de son pays. Ses traits étaient beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai jamais vu dans le monde supérieur un visage plus majestueux et plus parfait, mais son amour pour les études austères avait donné à sa physionomie une expression pensive qui la rendait un peu sévère quand elle ne parlait pas; et cette sévérité avait quelque chose de formidable quand on faisait attention à ses amples épaules et à sa grande taille. Elle était grande même pour une Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un pistolet de poche. Zee m'inspirait une terreur profonde, qui ne fit que s'accroître quand nous arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait les modèles des machines mues par le vril; par un certain mouvement de sa baguette, et en se tenant à distance elle mit en mouvement des corps pesants et énormes. Elle semblait les douer d'intelligence, elle s'en faisait comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit en mouvement des machines fort compliquées, arrêta ou continua le mouvement, jusqu'à ce que, dans un espace de temps prodigieusement court, elle eût changé des matériaux grossiers de diverses sortes en œuvres d'art, régulières, complètes et parfaites. Tous les effets que produisent le mesmérisme ou l'électro-biologie sur les nerfs et les muscles des êtres vivants, Zee les produisit par un simple mouvement de sa baguette sur les roues et les ressorts de machines inanimées.
Comme je faisais part à mes compagnons de la surprise que me causait cette influence sur les objets inanimés, avouant que dans notre monde j'avais vu que certaines organisations vivantes exercent sur d'autres organisations vivantes une influence réelle, mais souvent exagérée par la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait plus que son père à ces questions, me pria d'étendre la main et, plaçant la sienne à côté, elle appela mon attention sur certaines différences de type et de caractère. D'abord, le pouce de la Gy (et dans toute cette race, comme je l'observai plus tard, il en est de même pour les deux sexes) est beaucoup plus large, plus long et plus massif que le nôtre. Il y a presque autant de différence qu'entre le pouce d'un homme et celui d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement plus épaisse que la nôtre, la texture de la peau est infiniment plus fine et plus douce, la chaleur moyenne plus intense. Ce que je remarquai surtout, c'est un nerf visible et facile à sentir sous la peau, qui part du poignet, contourne le gras du pouce, et se partage comme une fourche à la racine de l'index et du médius.
—Avec votre faible pouce,—me dit la jeune savante,—et sans ce nerf, que vous trouvez plus ou moins développé dans notre race, vous ne pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite sur le vril; mais en ce qui regarde le nerf, on ne le trouve pas chez nos premiers ancêtres ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé dans le cours des générations, commençant avec les premiers progrès et s'accroissant par un exercice continuel de la puissance du vril; par conséquent, dans le cours de mille ou deux mille ans un nerf semblable pourrait se former chez les êtres supérieurs de votre race qui se consacreraient à cette science par excellence, qui soumet au vril les forces les plus subtiles de la nature. Mais vous parlez de la matière comme d'une chose en elle-même inerte et immobile; assurément vos parents ou vos institutions n'ont pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière inerte: chaque particule est constamment en mouvement et constamment soumise aux agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente et la plus rapide, mais le vril est le plus subtil et le plus puissant quand on sait s'en servir. En fait, le courant, lancé par ma main et guidé par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte et plus forte l'action qui agit éternellement sur toutes les particules de la matière, quelque inerte et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de métal n'est pas capable de produire une pensée par elle-même, son mouvement intérieur la rend pénétrable à la pensée de l'agent intellectuel qui le travaille; et lorsque cette pensée est accompagnée d'une force suffisante de vril, le métal est aussi contraint d'obéir que s'il était transporté par une force matérielle visible. Il est animé pendant ce temps par l'âme qui le pénètre, de sorte qu'on peut presque dire qu'il vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions pas remplacer les domestiques par nos automates.
Je respectais trop les muscles et la science de la jeune Gy pour me hasarder à discuter avec elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais écolier, qu'un sage, discutant avec un empereur romain, s'était brusquement arrêté, et comme l'empereur lui demandait s'il n'avait plus rien à dire en faveur de son opinion, il répondit:—
—Non, César, il est inutile de discuter contre un homme qui commande à vingt-cinq légions.
J'étais secrètement persuadé que quels que fussent les effets réels du vril sur la matière, M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; mais je n'en restais pas moins convaincu que Zee aurait pu assommer tous les Membres de la Société Royale des Sciences, les uns après les autres, d'un coup de poing. Tout homme raisonnable sait qu'il est inutile de discuter avec une femme ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères du vril, autant eût valu discuter dans le désert avec le simoun!
Parmi les salles du musée du Collège des Sages, celle qui m'intéressa le plus était la salle consacrée à l'archéologie des Vril-ya et renfermant une très ancienne collection de portraits. Les couleurs et les corps sur lesquels elles étaient appliquées étaient si indestructibles, que les tableaux, qu'on faisait remonter à une date presque aussi ancienne que celles que mentionnent les plus vieilles annales des Chinois, conservaient une grande fraîcheur de coloris. Comme j'examinais cette collection, deux choses me frappèrent surtout: la première, c'est que les peintures qu'on disait vieilles de six ou sept mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport de l'art, à celles qui avaient été exécutées depuis trois ou quatre mille ans; la seconde, c'est que les portraits de la première période se rapprochaient beaucoup du type de la race européenne du monde supérieur. Quelques-uns me rappelèrent vraiment les têtes italiennes des peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition ou la ruse, les soucis ou le chagrin, avec des rides qui sont comme des sillons creusés par les passions sur le visage qu'elles labourent. C'étaient bien là des portraits d'hommes qui avaient vécu dans la lutte et la guerre avant que la découverte des forces latentes du vril eût changé le caractère de la société, d'hommes qui avaient combattu pour la gloire ou pour le pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans notre monde.
Le type commence visiblement à se modifier environ mille ans après la découverte du vril. Il devient dès lors de plus en plus calme à chaque génération nouvelle, et ce calme marque une différence de plus en plus profonde entre les Vril-ya et les hommes livrés au travail et au péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur de la physionomie s'accentuaient davantage, l'art du peintre devenait plus froid et plus monotone.
Mais la plus grande curiosité de la collection c'étaient trois portraits appartenant aux âges anté-historiques et, suivant la tradition mythologique, faits par les ordres d'un philosophe, dont l'origine et les attributs étaient autant mêlés de fables symboliques, que ceux d'un Bouddha indien ou d'un Prométhée grec.
C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un sage et un héros, que toutes les principales races des Vril-ya font remonter leur origine.
Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe lui-même, de son grand-père et de son arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue tunique qui semble former un vêtement lâche et comme une armure écailleuse, empruntée peut-être à quelque poisson ou à quelque reptile, mais les pieds et les mains sont nus; les doigts des uns et des autres sont très longs et palmés. La gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; ce n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un sage. Les yeux sont proéminents, noirs, brillants, la bouche très grande, les pommettes saillantes, et le teint couleur de boue. Suivant la tradition, ce philosophe avait vécu jusqu'à un âge patriarcal, dépassant plusieurs siècles, et il se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand lui-même n'était qu'un homme d'un âge moyen, et son bisaïeul quand il était enfant; il avait fait ou fait faire le portrait du premier pendant sa vie; celui du second avait été pris sur sa momie. Le portrait du grand-père avait les traits et l'aspect de celui du philosophe, mais encore exagérés; il était nu et la couleur de son corps était singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, les épaules et les bras d'une couleur bronzée; le bisaïeul était un magnifique spécimen du genre Batracien, une Grenouille Géante purement et simplement.
Parmi les pensées profondes que ce philosophe, suivant la tradition, avait léguées à la postérité sous une forme rythmée, dans une sentencieuse concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, mes descendants; le père de votre race était un Têtard: enorgueillissez-vous, mes descendants, car c'est la même Pensée Divine qui créa votre père, qui se développe en vous exaltant.»
Aph-Lin me conta cette fable pendant que je regardais les trois portraits de ces Batraciens.
—Vous vous riez de mon ignorance supposée et de ma crédulité de Tish sans éducation,—lui répondis-je,—mais quoique ces horribles croûtes puissent être fort anciennes et qu'elles aient voulu être, dans le temps, quelques grossières caricatures, je suppose que personne, parmi les gens de votre race, même dans les âges les moins éclairés, n'a jamais cru que l'arrière-petit-fils d'une Grenouille ait pu devenir un philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, je ne dirai pas de Vril-ya, mais de la variété la plus vile de la race humaine, descende d'un Têtard.
—Pardonnez-moi,—répondit Aph-Lin,—pendant l'époque que nous nommons la Période Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui remonte à environ sept mille ans, un naturaliste très distingué prouva, à la satisfaction de ses nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie entre le système anatomique de la Grenouille et celui de l'An, qu'on en conclut que l'un avait dû descendre de l'autre. Ils avaient en commun quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans les intestins les mêmes vers parasites; et, ce qu'il y a d'étrange à dire, c'est que l'An a dans son organisme la même vessie natatoire, devenue parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état de rudiment, prouve jusqu'à l'évidence que l'An descend directement de la Grenouille. On ne peut alléguer contre cette théorie la différence de taille, car il existe encore dans notre monde des Grenouilles d'une taille peu inférieure à la nôtre et qui paraissent avoir été encore plus grandes il y a quelques milliers d'années.
—Je comprends cela,—dis-je,—car d'après nos plus éminents géologues, qui les ont peut-être vues en rêve, d'énormes Grenouilles ont dû habiter le monde supérieur avant le Déluge et de telles Grenouilles sont bien les êtres qui devaient vivre dans les lacs et les marais de votre monde souterrain. Mais, je vous en prie, continuez.
—Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire, on était sûr que ce qu'un sage affirmait était contredit par un autre. C'était en effet, une maxime reçue que la raison humaine ne pouvait se soutenir sans être ballottée par le mouvement perpétuel de la contradiction; aussi une autre école de philosophie soutint-elle que l'An n'était pas descendu de la Grenouille, mais que la Grenouille était, au contraire, le perfectionnement de l'An. La structure de la Grenouille, dans son ensemble, est plus symétrique que celle de l'An; à côté de l'admirable structure de ses membres inférieurs, de ses flancs et de ses épaules, la plupart des Ana de ce temps paraissaient difformes et étaient certainement mal faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également sur terre et dans l'eau: privilège précieux, marque d'une nature spirituelle refusée à l'An, puisque celui-ci ne se servait plus de sa vessie natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré d'une forme plus élevée. De plus, les races les plus anciennes des Ana semblent avoir été couvertes de poils, et, même à une date comparativement rapprochée, des touffes hérissées défiguraient le visage de nos ancêtres, s'étendant d'une façon sauvage sur leurs joues et leur menton, comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis des générations sans nombre, les Ana ont toujours essayé d'effacer tout vestige de ressemblance entre eux et les vertébrés couverts de poils, et ils ont graduellement fait disparaître cette sécrétion pileuse, qui les avilissait, par la loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant naturellement la jeunesse ou la beauté des figures unies. Mais le degré qu'occupe la Grenouille dans l'échelle des vertébrés est démontré par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas même sur la tête. Elle naît avec ce degré de perfection auquel les Ana, malgré les efforts de siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore. La complication merveilleuse et la délicatesse du système nerveux et de la circulation artérielle d'une Grenouille servaient, à cette école, d'argument pour démontrer que la Grenouille était plus susceptible d'éprouver des jouissances que notre organisation inférieure ou du moins plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, si je puis parler ainsi, servait à expliquer sa disposition plus vive à l'amour et à la vie sociale en général. Bref, quelque aimants et sociables que soient les Ana, les Grenouilles le sont encore plus. Enfin, ces deux écoles firent rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que l'An était la Grenouille perfectionnée; l'autre, que la Grenouille était le plus haut développement de l'An. Les moralistes se partagèrent aussi bien que les naturalistes; cependant, le plus grand nombre se rangea du côté de ceux qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec beaucoup de justesse que, dans la conduite morale (c'est-à-dire dans l'observation des règles les plus utiles à la santé et au bien commun de l'individu et de la société), la Grenouille avait une supériorité immense et incontestable. Toute l'histoire démontrait l'immoralité absolue de la race humaine, le mépris complet, même des humains les plus renommés, pour les lois qu'ils avaient reconnues être essentielles à leur bonheur ou à leur bien-être particulier et général. Mais le critique le plus sévère des Grenouilles ne pourrait trouver dans leurs mœurs un seul moment d'oubli des lois morales qu'elles ont tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert la civilisation si la supériorité de la conduite morale n'est pas le but auquel elle tend et la pierre de touche de ses progrès? Enfin, les partisans de cette théorie supposaient qu'à une époque reculée, la Grenouille avait été le développement perfectionné de la race humaine; mais que, par des causes qui défiaient les conjectures de notre raison, elle n'avait pu maintenir son rang dans l'échelle de la nature, tandis que l'An, quoique inférieur par son organisation, avait, en se servant moins de ses vertus que de ses vices, comme la férocité et la ruse, acquis un certain ascendant; de même que dans la race humaine, des tribus complètement barbares ont, par leur supériorité dans de tels vices, détruit ou réduit à presque rien les tribus qui leur étaient supérieures par l'intelligence et la culture. Malheureusement ces disputes se mêlèrent aux notions religieuses de cette époque, et comme la société était alors administrée par le gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé d'ignorants, était par conséquent très excitable, la multitude prit la question des mains des philosophes; les chefs politiques virent que la question Grenouille pouvait, la populace s'y intéressant, devenir un instrument utile à leur ambition, et pendant au moins mille ans les guerres et les massacres furent à l'ordre du jour: pendant ce temps, les philosophes des deux partis furent mis en pièces et le gouvernement du Koom-Posh lui-même fut heureusement renversé par l'ascendant d'une famille qui prouva clairement qu'elle descendait du premier Têtard et qui donna des souverains despotiques à toutes les nations des Vril-ya. Ces despotes disparurent finalement, du moins de nos communautés, lorsque la découverte du vril amena les paisibles institutions sous lesquelles prospèrent toutes les races des Vril-ya.
—Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs ni de philosophes disposés à renouveler la querelle; ou reconnaissent-ils tous la descendance du Têtard?
—Non,—dit Zee, avec un superbe sourire,—ces querelles appartiennent au Pah-Bodh des âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à l'amusement des enfants. Quand on sait de quels éléments se composent nos corps, éléments qui nous sont communs avec la plus humble plante, est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré ces éléments d'une substance plutôt que de l'autre, afin de créer l'être auquel Il a donné la faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de toutes les grandeurs intellectuelles qui découlent de cette connaissance? L'An a commencé à exister comme An au moment où il a été doué de cette faculté, et, avec cette faculté, de la persuasion que de quelque façon que sa race se perfectionne à travers une suite de siècles, elle n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner les éléments, de façon à former même un Têtard.
—Tu parles sagement, Zee,—dit Aph-Lin,—et c'en est assez pour nous, mortels à courte existence, d'avoir une assurance raisonnable que, soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne peut pas plus revenir à cette forme que les institutions des Vril-ya ne peuvent retomber dans les fondrières et la corruption désordonnée d'un Koom-Posh.
Les Vril-ya, privés de la vue des corps célestes et ne connaissant d'autre différence entre la nuit et le jour que celle qu'ils jugent à propos d'établir eux-mêmes, ne divisent naturellement pas le temps comme nous; mais je trouvai facile à l'aide de ma montre, que j'avais heureusement conservée, d'arriver à calculer les heures avec une grande exactitude. Je réserve pour un ouvrage futur sur les sciences et la littérature des Vril-ya, si le ciel me prête vie, tous les détails sur la façon dont ils arrivent à diviser le temps. Je me contenterai de dire ici que leur année diffère peu de la nôtre pour la durée, mais leurs divisions ne sont pas du tout les mêmes. Leur jour, en y comprenant ce que nous appelons la nuit, se compose de vingt heures, au lieu de vingt-quatre, et naturellement leur année comprend un nombre proportionné de jours de plus. Ils subdivisent ainsi les vingt heures de leur jour: huit heures[6], appelées Heures Silencieuses, pour le repos; huit heures, appelées Heures Sérieuses, pour leurs affaires et leurs occupations, et quatre heures, appelées Heures Oisives, par lesquelles se termine ce que j'appelle leur jour; elles sont consacrées aux amusements, aux jeux, aux récréations, aux conversations familières suivant le goût ou le désir de chacun. Mais, hors des maisons, il n'y a pas de véritable nuit. Ils entretiennent dans les rues et dans la campagne environnante jusqu'aux limites du territoire la même quantité de lumière. Seulement, dans les maisons, ils la diminuent de façon à en faire un doux crépuscule pendant les Heures Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde de l'obscurité absolue et leurs lumières ne sont jamais complètement éteintes. Dans les occasions de réjouissance, ils laissent à leurs lampes tout leur éclat, mais ils continuent à compter les heures du jour et de la nuit par des mécanismes ingénieux qui répondent à nos horloges et à nos montres. Ils aiment beaucoup la musique, et c'est en musique que ces chronomètres frappent les principales divisions du temps. À chaque heure du jour, les sons de leurs horloges publiques, répétés par celles des maisons et des hameaux dispersés dans la campagne, produisent un effet singulièrement doux et pourtant solennel. Mais pendant les Heures Silencieuses, le bruit en est tellement adouci qu'on l'entend à peine. Ils n'ont pas de changement de saison, et, du moins dans le territoire de cette tribu, la température me parut très égale, aussi chaude que celle d'un hiver italien, et plutôt humide que sèche. Dans la matinée, le temps était ordinairement tranquille, mais par moments il soufflait un vent violent venant des rochers qui formaient la frontière du territoire. Toutes les saisons sont bonnes pour semer les récoltes, comme dans les Îles Fortunées des anciens poètes. On voit en même temps les plantes en feuille ou en bouton, en épi ou couvertes de fruits. Tous les arbres fruitiers, cependant, après la récolte, perdent ou changent leur feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand je calculai leurs divisions du temps, ce fut de constater la durée moyenne de la vie parmi eux. Je trouvai, après des recherches minutieuses, que leur existence était beaucoup plus longue que la nôtre. Ils sont à cent ans ce que nous sommes à soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu d'hommes atteignent leur soixante-dixième année, tandis que parmi eux, au contraire, peu meurent avant cent ans, et ils jouissent généralement d'une santé et d'une vigueur qui font de la vie une bénédiction jusqu'au dernier jour. Des causes diverses contribuent à ce résultat; l'absence de tout stimulant alcoolique, la tempérance dans la nourriture, surtout peut-être une sérénité d'esprit que ne troublent ni occupations pleines de sollicitude, ni passions vives. Ils ne sont tourmentés ni par notre avarice, ni par notre ambition; ils se montrent parfaitement indifférents, même au désir de la gloire; ils sont susceptibles de grandes affections, mais leur amour se manifeste par une complaisance tendre et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait rarement et ne fait peut-être jamais leur malheur. Comme la Gy est sûre de n'épouser que celui qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le bonheur intérieur dépendant surtout de la femme, la Gy, ayant choisi l'époux qu'elle préfère, est indulgente pour ses fautes, complaisante pour ses goûts, et fait tout ce qui dépend d'elle pour se l'attacher. La mort d'un être aimé est pour eux comme pour nous la source d'une vive douleur; non seulement la mort les frappe rarement avant l'époque où elle est un soulagement plutôt qu'une peine, mais quand cela arrive le survivant puise beaucoup plus de consolations que nous ne le faisons pour la plupart, je le crains bien, dans la certitude d'une réunion dans un monde meilleur et plus heureux.