[6]Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années, etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales du temps chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas, d'une façon absolue, avec ces subdivisions.
[6]Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années, etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales du temps chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas, d'une façon absolue, avec ces subdivisions.
Toutes ces causes concourent donc à leur procurer une santé perpétuelle et une agréable longévité; leur organisation héréditaire y entre aussi pour sa part. Suivant leurs annales, à l'époque où ils vivaient en communautés semblables aux nôtres, agitées par des luttes, leur vie était beaucoup plus courte et leurs maladies plus nombreuses et plus graves. Ils disent eux-mêmes que la durée de la vie a augmenté et augmente encore depuis la découverte du vril et de ses propriétés médicales. Ils ont peu de médecins de profession, et ce sont principalement des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et sans enfants; elles éprouvent un grand plaisir à exercer l'art de guérir et entreprennent même les opérations chirurgicales qu'exigent certains accidents ou plus rarement certaines maladies.
Ils ont leurs plaisirs et leurs fêtes, et pendant les Heures Oisives, ils ont l'habitude de se réunir en grand nombre pour se livrer à ces jeux aériens que j'ai déjà décrits. Ils ont aussi des salles publiques pour la musique et même des théâtres, dans lesquels ils jouent des pièces qui me parurent assez semblables à celles des Chinois. Ce sont des drames dont les personnages et les événements sont pris dans un passé reculé, toutes les unités classiques y sont outrageusement violées, et le héros, enfant au premier tableau, est déjà un vieillard au second et ainsi de suite. Ces pièces sont très ancienne. Je les trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble, quoique relevées par des machines merveilleuses, par une sorte de bonne humeur d'un comique très vif et des passages détachés d'une grande vigueur dans un langage poétique, mais un peu surchargé de métaphores et de tropes. Bref, elles me faisaient le même effet que les pièces de Shakespeare pouvaient faire à un Parisien au temps de Louis XIV ou peut-être à un Anglais sous le règne de Charles II.
L'auditoire, composé surtout de Gy-ei, paraissait jouir vivement de la représentation, ce qui me surprit de la part de femmes si majestueuses et si sérieuses; mais je m'aperçus bientôt que tous les acteurs étaient au-dessous de l'adolescence et je supposai que les mères et les sœurs assistaient à ce spectacle pour faire plaisir à leurs enfants et à leurs frères.
J'ai dit que ces drames remontent à une haute antiquité. Aucune pièce nouvelle, aucune œuvre d'imagination digne d'être conservée, ne paraît avoir été composée depuis plusieurs générations. Quoiqu'il ne manque pas de publications nouvelles, qu'il y ait même ce qu'on peut appeler des journaux, ceux-ci sont surtout consacrés aux sciences mécaniques, aux rapports sur les inventions nouvelles, aux annonces relatives à différents détails d'affaires, bref, à des choses pratiques. Quelquefois un enfant écrit un petit conte romanesque, ou une Gy donne carrière à ses craintes ou à ses espérances amoureuses dans un poème; mais ces effusions ont un très mince mérite et ne sont lues que par les enfants et les jeunes filles. Les œuvres les plus intéressantes, et d'un caractère purement littéraire, sont les récits d'exploration et de voyage dans les autres régions de ce monde souterrain. Ces relations sont généralement écrites par de jeunes émigrants et lues avec avidité par les parents et les amis qu'ils ont laissés derrière eux.
Je ne puis m'empêcher d'exprimer à Aph-Lin mon étonnement de ce qu'un peuple, chez qui les sciences mécaniques avaient fait tant de progrès et chez qui la civilisation intellectuelle était parvenue à réaliser pour le bonheur du peuple les conceptions que nos philosophes terrestres, après des siècles de disputes, se sont généralement accordés à regarder comme des rêves, fût si dépourvu de toute littérature contemporaine, malgré le haut degré de perfection où la culture avait amené la langue à la fois riche et simple, énergique et harmonieuse.
—Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle que vous la rêvez serait tout à fait incompatible avec l'état parfait de félicité politique et sociale, auquel vous nous faites l'honneur de nous croire arrivés?—répondit mon hôte.—Nous avons enfin, après des siècles de lutte, établi une forme de gouvernement dont nous sommes contents; comme nous ne faisons aucune distinction de rang et que nous n'accordons à nos magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant n'excite l'ambition personnelle. Personne ne lirait des ouvrages où seraient soutenues des théories qui impliqueraient quelques changements sociaux ou politiques, et par conséquent personne n'en écrit de tels. Si de loin en loin un An n'est pas satisfait de notre tranquille manière de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va. Ainsi, toute cette portion de la littérature (et à en juger par les anciens ouvrages de nos bibliothèques publiques, c'en était autrefois une portion considérable) qui est consacrée aux théories spéculatives sur la société est tombée dans l'oubli. Autrefois on écrivait beaucoup aussi sur les attributs et l'essence de la Bonté Suprême et sur les arguments pour et contre la vie future. Maintenant nous reconnaissons deux faits: il yaun Être Divin, et il yaune vie future; et nous convenons que quand nous écririons à nous user les doigts jusqu'aux os, nous n'arriverions pas à jeter la moindre lumière sur la nature et les conditions de cette vie future, ni à rendre plus claire notre connaissance des attributs et de l'essence de cet Être Divin. C'est ainsi qu'une autre branche de notre littérature s'est éteinte heureusement pour notre race, car à l'époque où l'on écrivait tant sur des choses que personne ne pouvait éclaircir, les gens semblent avoir vécu dans un état perpétuel de contestations et de luttes. Une autre portion considérable de notre ancienne littérature consiste dans l'histoire des guerres et des révolutions de l'époque où les Ana vivaient en sociétés nombreuses et turbulentes, chacune cherchant à s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez combien notre vie est calme aujourd'hui; il y a des siècles que nous vivons ainsi. Nous n'avons aucun événement à raconter. Que peut-on dire de nous, sinon: ils naquirent, vécurent heureux, et moururent? Quant à cette partie de la littérature qui naît de l'imagination et que nous appelons Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les raisons de son déclin parmi nous sont faciles à découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces chefs-d'œuvre de la littérature que nous lisons tous encore avec plaisir, mais dont personne ne tolèrerait l'imitation, qu'ils sont consacrés à la peinture de passions que nous n'éprouvons plus, telles que l'ambition, la vengeance, l'amour illégitime, la soif de la gloire militaire, et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans une atmosphère imprégnée de ces passions et sentaient vivement ce qu'ils exprimaient avec tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant exprimer ces passions, car personne ne les ressent, et celui qui les exprimerait ne trouverait aucune sympathie chez ses lecteurs. D'autre part, l'ancienne poésie se complaisait à étudier les mystérieuses bizarreries du cœur humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le crime et le vice comme dans la vertu. Mais notre société s'est débarrassée de toutes les tentations qui pourraient entraîner à quelque crime ou à quelque vice saillant, et le niveau moral est si égal, qu'il n'y a même pas de vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut plus se nourrir de passions fortes, de crimes terribles, de supériorités héroïques, la poésie est sinon condamnée à mourir de faim, du moins réduite à un maigre ordinaire. Il reste la poésie descriptive: la description des rochers, des arbres, des eaux, de la vie domestique, et nos jeunes Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à leurs vers amoureux.
—Une telle poésie,—m'écriai-je,—pourrait assurément être charmante, et nous avons parmi nous des critiques qui la considèrent comme plus élevée que celle qui dépeint les crimes ou analyse les passions de l'homme. Quoi qu'il en soit, le genre poétique insipide dont vous parlez est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs parmi le peuple auquel j'appartiens.
—Cela se peut; mais je suppose que les écrivains travaillent beaucoup leur langue et s'appliquent avec un soin religieux au choix des mots et à la perfection du rythme?
—Certainement, tous les grands poètes le doivent. Quoique le don de la poésie soit inné, ce don exige, pour qu'on en puisse profiter, autant de travail qu'un bloc de métal dont vous voulez faire une de vos machines.
—Et sans doute vos poètes ont quelque motif pour se donner tant de peine afin d'arriver à ces gentillesses de langage?
—Oui! je suppose que leur instinct les porterait à chanter comme chantent les oiseaux; mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés artificielles d'expression, je pense qu'ils y sont poussés par le désir de la gloire, et peut-être parfois par le besoin d'argent.
—Précisément. Mais dans notre monde nous n'attachons la gloire à rien de ce que l'homme peut accomplir dans ce temps que nous appelons la vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude, qui constitue essentiellement notre félicité, si nous accordions à tel ou tel individu des louanges exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir exceptionnel et qui réveilleraient les passions mauvaises aujourd'hui endormies; d'autres hommes convoiteraient immédiatement ces louanges, l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie, et la persécution. Notre histoire raconte que la plupart des poètes et des écrivains qui, autrefois, obtenaient le plus de gloire, étaient aussi assaillis des plus grandes injures et se trouvaient après tout très malheureux, soit à cause de leurs rivaux, soit par les faiblesses de caractère que tend à faire naître une sensibilité excessive à l'égard de la louange et du blâme. Quant au stimulant du besoin, nul dans notre société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et si même il en était ainsi aucune profession ne serait moins lucrative que la profession d'écrivain. Nos bibliothèques publiques contiennent tous les livres anciens que le temps a respectés; ces livres, pour les raisons que je viens de vous dire, sont infiniment meilleurs que tous ceux qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun peut les lire sans qu'il en coûte rien. Nous ne sommes pas assez fous pour payer le plaisir de lire des livres moins bons, quand nous pouvons en lire d'excellents pour rien.
—Pour nous, la nouveauté est une séduction; on lit un livre nouveau, même mauvais, tandis qu'on néglige un livre ancien qui est excellent.
—La nouveauté, pour les peuples barbares qui luttent avec désespoir pour arriver à un état meilleur, est sans doute plus attrayante que pour nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés; mais, après tout, un de nos grands auteurs, d'il y a quatre mille ans, a observé que «celui qui lit les livres anciens trouvera toujours en eux quelque chose de nouveau, et que celui qui lit les livres nouveaux y trouvera toujours quelque chose d'ancien». Mais pour en revenir à la question que vous avez soulevée, comme il n'y a point parmi nous un stimulant suffisant pour nous porter à prendre de la peine, comme nous ne connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin, s'il est des tempéraments poétiques, cette faculté s'exhale dans des chants, à la façon des oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais faute de culture, ces chants ne trouvent point d'auditoire, et, faute d'auditoire, cette faculté s'éteint d'elle-même dans les occupations ordinaires de la vie.
—Mais comment se fait-il que les mêmes motifs qui empêchent de cultiver la littérature ne soient pas également funestes à la science?
—Votre question me surprend. Ce qui inspire le goût de la science, c'est l'amour de la vérité, en dehors de toute considération de gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est consacrée presque uniquement à des usages pratiques, essentiels à notre conservation sociale et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur ne demande pas la gloire et on ne lui en accorde aucune; il jouit d'une occupation qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice aussi bien que son corps, et d'un exercice continuel plutôt que violent. Nos savants les plus ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus longtemps et qui sont les plus exempts de toute maladie. La peinture est pour beaucoup un amusement, mais cet art n'est pas ce qu'il était autrefois, quand les grands peintres de nos différents peuples luttaient pour obtenir la couronne d'or, qui leur donnait un rang égal à celui des rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans doute observé dans notre musée combien les peintures étaient supérieures il y a plusieurs milliers d'années. C'est peut-être parce que la musique est en réalité plus voisine de la science que la poésie, qu'elle est encore le plus florissant de tous les arts parmi nous. Cependant, même à l'égard de la musique, l'absence du stimulant des louanges et de la gloire a empêché parmi nous toute grande supériorité de se manifester. Nous brillons plutôt par la musique d'ensemble, grâce à nos grands instruments mécaniques, dans lesquels nous nous servons beaucoup de l'eau[7], que par le talent des artistes qui jouent seuls. Nous n'avons guère eu de compositeurs originaux depuis plusieurs siècles. Nos airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis de variations compliquées, composées par des musiciens inférieurs, quoique ingénieux.
[7]Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions d'un orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata contre lui.
[7]Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions d'un orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata contre lui.
—N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société politique animée de ces passions, sujette à ces crimes, et admettant ces disparités de condition, intellectuelles et morales, que votre tribu et même les Vril-ya en général, ont depuis longtemps laissées derrière eux dans leur marche vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être que dans ces sociétés l'Art et sa sœur la Poésie sont encore cultivés et honorés?
—Il y a quelques sociétés de ce genre dans les régions les plus éloignées, mais nous ne les mettons pas au rang des nations civilisées; nous ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et encore moins celui de Vril-ya. Ce sont des barbares, vivant surtout dans cet état inférieur, le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse dissolution du Glek-Nas. Leur existence misérable se passe en luttes et en changements perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec leurs voisins, ils se battent entre eux. Ils sont divisés en partis qui s'insultent, se pillent mutuellement quand ils ne s'assassinent pas, et cela pour des différences frivoles d'opinions que nous ne comprendrions même pas, si nous n'avions pas lu l'histoire et si nous n'avions passé par les mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour les faire partir en guerre. Ils prétendent tous être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce but, détruisant les anciennes distinctions pour en créer de nouvelles, plus l'inégalité devient visible et intolérable, parce qu'il ne reste plus d'associations et d'affections héréditaires pour adoucir cette unique différence qui subsiste entre la majorité qui n'a rien et la minorité qui possède tout. Naturellement la majorité hait la minorité, mais ne peut s'en passer. Le grand nombre attaque sans cesse le petit nombre, et l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle minorité s'élève du sein de la majorité et se montre plus rude que la précédente. Car, là où les sociétés sont nombreuses et où le désir d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante, il y a peu de gagnants et beaucoup de perdants. Bref, le peuple dont je parle est composé de sauvages cherchant leur route à tâtons vers un rayon de lumière; leur misère mériterait notre pitié, si, comme des sauvages, ils ne provoquaient leur destruction par leur arrogance et leur cruauté. Pouvez-vous imaginer que des créatures de cette espèce, pourvues seulement de ces armes misérables que vous avez pu voir dans notre musée d'antiquités, de ces tubes de fer grossiers chargés de salpêtre, ont menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils disent qu'ils ont trente millions d'habitants, et la tribu dont je parle peut en avoir cinquante mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes de Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), d'après certains principes commerciaux qu'ils ont l'impudence d'appeler une des lois de la civilisation?
—Mais,—dis-je,—trente millions d'habitants sont une force formidable contre cinquante mille!
Mon hôte me regarda avec étonnement.
—Étranger—dit-il—vous n'avez pas entendu sans doute que je vous disais que cette tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend qu'une déclaration de guerre de la part de ces sauvages, afin de former une commission d'une demi-douzaine de petits enfants pour balayer toute leur population.
À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me reconnaissant plus d'affinités avec ces sauvages qu'avec les Vril-ya et me souvenant de tout ce que j'avais dit à la louange des institutions de la glorieuse Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait sous le nom de Koom-Posh. Je repris cependant mon sang-froid et demandai s'il existait quelque mode de locomotion grâce auquel je pusse voyager avec sécurité parmi ces peuples éloignés et téméraires.
—Vous pouvez voyager avec sécurité, par le moyen du vril sur terre ou dans l'air, dans tous les États de notre alliance et de notre race; mais je ne puis répondre de votre sécurité au milieu de nations barbares gouvernées par des lois différentes des nôtres; des nations si peu éclairées qu'un grand nombre d'entre elles vivent de vol réciproque et que l'on ne pourrait pas chez elles laisser ses portes ouvertes même pendant les Heures Silencieuses.
Ici notre conversation fut interrompue par l'arrivée de Taë, qui venait nous dire que, ayant été chargé de découvrir et de détruire l'énorme reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était constamment tenu en vedette et commençait à croire que mes yeux m'avaient trompé, ou que l'animal s'était enfui, par la caverne où je l'avais vu, vers les régions qu'habitaient ses semblables, quand le monstre avait donné signe de sa présence par les dévastations commises autour d'un des lacs.
—Et,—ajouta Taë,—je suis sûr qu'il est caché maintenant dans le lac. Aussi,—dit-il en se tournant vers moi,—j'ai pensé que cela pourrait vous amuser de m'accompagner pour voir de quelle façon nous détruisons ces désagréables visiteurs.
En regardant l'enfant et en me souvenant de la taille énorme de l'animal qu'il se proposait de détruire, je me sentis frissonner de terreur pour lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais dans une pareille chasse. Mais le désir que j'éprouvais de constater par moi-même les effets destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant quelque crainte, l'emportèrent sur mon premier mouvement. Je remerciai donc Taë de l'aimable intérêt qu'il portait à mes plaisirs et me déclarai tout disposé à l'accompagner dans une entreprise aussi amusante.
Comme Taë et moi, en quittant la ville et laissant à gauche la grande route qui y conduit, nous entrions dans les champs, la beauté étrange et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables lampes jusqu'aux limites de l'horizon, fascina mes yeux et me rendit pendant quelque temps inattentif à la conversation de mon compagnon.
Tout le long de la route des machines faisaient divers travaux d'agriculture; leurs formes étaient nouvelles pour moi et, pour la plupart, fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant cultivé que pour l'utilité, le goût se montre dans la manière d'orner et d'embellir les objets utiles. Les métaux précieux et les pierres fines sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les objets les plus ordinaires; leur amour de ce qui est utile les conduit à parer leurs outils et stimule leur imagination à un point dont ils ne se rendent pas compte eux-mêmes.
Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur des maisons, ils se servent beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles au pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison. Il n'était guère possible de reconnaître si les formes humaines, que je voyais surveiller ou guider en apparence les rapides mouvements des vastes machines, étaient douées ou non de raison.
Peu à peu, à mesure que nous marchions, mon intérêt fut éveillé par les remarques de mon compagnon, remarques pleines de vivacité et de pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce peuple est merveilleusement précoce, peut-être à cause de l'habitude qu'on a de leur confier de très bonne heure les soins et les responsabilités de l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais m'entretenir avec un homme doué d'une haute intelligence et d'un esprit observateur et au moins de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque notion sur le nombre des communautés entre lesquelles se partageaient les Vril-ya.
—Pas avec exactitude,—me répondit-il,—parce que le nombre augmente chaque année quand le surplus de la population émigre. Mais j'ai entendu dire à mon père que, suivant les derniers rapports, il y avait un million et demi de communautés parlant notre langue, adoptant nos institutions, nos mœurs et notre forme de gouvernement, sauf, je pense, avec quelques variations sur lesquelles vous pouvez consulter Zee avec plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des Ana. Un An s'occupe moins de ce qui ne le regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei sont des créatures curieuse.
—Toutes les communautés se restreignent-elles au même nombre de familles ou d'habitants que la vôtre?
—Non, quelque-unes ont une population moindre, d'autres une population plus considérable. Cela varie suivant le pays où elles s'établissent, ou le degré de perfection où elles ont amené leurs moyens mécaniques. Chaque communauté établit ses limites suivant les circonstances, en prenant toujours soin qu'il ne puisse se produire une classe pauvre, ce qui arriverait si la population dépassait les ressources du territoire; et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste pour supporter un gouvernement semblable à celui d'une famille bien réglée. Je ne crois pas qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille familles. Mais, ceci est une règle générale, moins la communauté est nombreuse, pourvu qu'il y ait assez de mains pour cultiver le territoire qu'elle occupe, plus les habitants sont riches et plus la somme versée au trésor général est forte, et surtout plus le corps politique est heureux et tranquille, et plus sont parfaits les produits de l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent comme la plus avancée en civilisation et qui a amené la force du vril à son plus grand développement est peut-être la moins nombreuse. Elle se restreint à quatre mille familles; mais chaque pouce de son terrain est cultivé avec autant de soin qu'on en peut donner à un jardin; ses machines sont meilleures que celles des autres tribus et il n'y a pas de produit de son industrie, dans aucune branche, qui ne soit vendu à des prix extraordinaires aux autres communautés. Toutes nos tribus prennent modèle sur celle-là, considérant que nous atteindrions le plus haut point de civilisation accordé aux mortels, si nous pouvions unir le plus haut degré de bonheur au plus haut degré de culture intellectuelle, et il est clair que plus la population d'un État est petite, plus ce but devient facile à atteindre. Notre population est trop considérable pour y arriver.
Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai le petit État d'Athènes, composé seulement de vingt mille citoyens libres, et que jusqu'à ce jour nos plus puissants États regardent comme un guide suprême, un modèle en tout ce qui concerne l'intelligence. Mais Athènes, qui se permettait d'ardentes rivalités et des changements perpétuels, n'était certainement pas heureuse. Je sortis de la rêverie dans laquelle ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai la conversation sur le sujet des émigrations.
—Mais,—dis-je,—quand certains d'entre vous quittent, tous les ans, je suppose, leur foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont nécessairement très peu nombreux et à peine suffisants, même avec le secours des machines qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir des villes, et former un État civilisé possédant le bien-être et le luxe dans lequel ils ont été élevés.
—Vous vous trompez. Toutes les tribus des Vril-ya sont en communication constante et déterminent chaque année, entre elles, le nombre d'émigrants d'une communauté qui se joindront à ceux d'une autre communauté pour former un État suffisant. Le lieu de l'émigration est choisi au moins une année à l'avance, on y envoie des pionniers de tous les États pour niveler les rocs, canaliser les eaux et construire des maisons; de sorte que, quand les émigrants arrivent, ils trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande partie défriché. La vie active que nous menons dans notre enfance nous fait accepter gaiement les voyages et les aventures. J'ai l'intention d'émigrer moi-même quand je serai majeur.
—Les émigrants choisissent-ils toujours des pays jusque-là stériles et inhabités?
—Oui, en général, jusqu'à présent, parce que nous avons pour règle de ne rien détruire que quand cela est nécessaire à notre bien-être. Naturellement nous ne pouvons nous établir dans des pays déjà occupés par des Vril-ya, et, si nous prenons les terres cultivées d'autres Ana, il faut que nous détruisions complètement les premiers habitants. Quelquefois nous prenons des terrains vagues, et il arrive que quelque race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si elle est soumise au Koom-Posh ou au Glek-Nas, se plaint de notre voisinage et nous cherche querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent notre sécurité, nous les détruisons. Il n'y a pas moyen de s'entendre avec une race assez idiote pour changer toujours de forme de gouvernement. Le Koom-Posh,—dit l'enfant se servant de métaphores frappantes,—est bien mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit derrière sa tête, et il ne manque pas de cœur. Mais dans le Glek-Nas, le cœur et la tête de la créature disparaissent, et elle n'est plus que dents, griffes et ventre.
—Vous vous servez d'expressions bien fortes. Permettez-moi de vous dire que je me fais gloire d'appartenir à un pays gouverné par le Koom-Posh.
—Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si loin de chez vous,—dit Taë.—Quel était l'état de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?
—C'était une colonie d'émigrants.... comme ceux que vous envoyez vous-mêmes hors de vos communautés.... mais elle différait de vos colonies en ce qu'elle dépendait de l'État d'où venaient les émigrants. Elle secoua ce joug, et, couronnée d'une gloire éternelle, elle devint un Koom-Posh.
—Une gloire éternelle! Et depuis combien de temps dure le Koom-Posh?
—Depuis cent ans environ.
—Le temps de la vie d'un An, c'est une très jeune communauté. En beaucoup moins de cent ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.
—Mais, les plus vieux États du monde dont je viens ont tant de confiance en sa durée, que peu à peu ils arrivent à modeler leurs institutions sur les nôtres, et leurs politiques les plus profonds disent que les tendances irrésistibles de ces vieux États sont vers le Koom-Posh, que cela leur plaise ou non.
—Les vieux États?
—Oui, les vieux États.
—Avec des populations très peu nombreuses relativement à l'étendue qu'ils occupent?
—Au contraire, avec des populations très nombreuses proportionnellement au territoire.
—Je vois! de vieux États sans doute!.... si vieux qu'ils vont tomber en décomposition s'ils ne se débarrassent de ce surplus de population comme nous le faisons. De très vieux États!.... très... très vieux! Dites-moi, Tish, trouveriez-vous sage qu'un vieillard essayât de faire la roue sur les pieds et les mains comme le font les enfants? Et si vous lui demandiez pourquoi il se livre à ces enfantillages et qu'il vous répondît qu'en imitant les très jeunes enfants il redeviendra enfant lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire? L'histoire ancienne abonde en événements de ce genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs milliers d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil État qui joue au Koom-Posh tombe bientôt dans le Glek-Nas. Alors par horreur de lui-même, il demande à grands cris un maître, comme un vieillard qui radote demande un garde-malade, et après une succession plus ou moins longue de maîtres ou de gardes-malades, ce vieil État meurt et disparaît de l'histoire. Un très vieil État jouant au Koom-Posh est comme un vieillard qui démolit la maison à laquelle il est habitué et qui s'est tellement épuisé à la renverser que, tout ce qu'il peut faire pour la rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix lamentable: Comme le vent souffle!.... Comme les murs tremblent!....
—Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés peu éclairés que tout écolier instruit dans un Koom-Posh pourrait aisément contredire, quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance si précoce que vous me montrez de l'histoire ancienne.
—Moi savant!.... pas le moins du monde. Mais un écolier, élevé dans votre Koom-Posh, demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule de se tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et si les pauvres vieillards hésitaient, leur dirait-il: Que craignez-vous? Voyez comme je le fais!
—Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant de votre âge. Je vous répète que je tiens compte en cela du manque de cette culture que le Koom-Posh peut seul donner.
—Et moi, à mon tour,—dit Taë, avec cet air de bon ton gracieux mais hautain qui caractérise sa race,—je tiens compte de ce que vous n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous supplie de me pardonner si j'ai manqué de respect pour les opinions et les habitudes d'un si aimable.... Tish!
J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon hôte et sa famille m'appelaient familièrement Tish; c'est un nom poli et usuel, signifiant par métaphore un petit barbare, et littéralement une petite Grenouille; ses enfants l'emploient sous forme de caresse pour les Grenouilles apprivoisées qu'ils élèvent dans leurs jardins.
Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë s'arrêta pour me montrer les ravages faits dans les champs environnants.
—L'ennemi est certainement sous les eaux de ce lac,—dit Taë.—Remarquez les bandes de poissons réunies près des bords. Les grands et les petits, qui sont habituellement leur proie, tous oublient leurs instincts en présence de l'ennemi commun. Ce reptile doit certainement appartenir à la classe des Krek-a, classe plus féroce qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares espèces encore vivantes parmi celles qui habitaient le monde avant la création des Ana. L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit également de végétaux et d'animaux, mais ses mouvements sont trop lents pour que les élans au pied léger aient rien à craindre de lui. Son met favori est l'An s'il peut le surprendre; c'est pour cela que les Ana le détruisent sans pitié dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette contrée, ces monstres et d'autres semblables abondaient, et comme le vril n'était pas encore découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. Il fut impossible de détruire tout à fait ces bêtes avant cette découverte, qui fait la puissance et la civilisation de notre race; mais quand nous fûmes familiarisés avec l'usage du vril, toutes les créatures hostiles à notre race furent promptement détruites. Cependant une fois par an ou à peu près, un de ces énormes reptiles quitte les districts sauvages et inhabités, et je me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait dans ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle avait été à terre et armée de sa baguette il n'aurait pas même osé se montrer; car ce reptile, comme tous les animaux sauvages, a un instinct merveilleux qui le met en garde contre tout être porteur d'une baguette à vril. Comment ils enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir jamais vue, c'est un de ces mystères dont vous pouvez demander l'explication à Zee, car je ne le connais pas[8]. Tant que je resterai là, le monstre ne sortira pas de sa cachette; mais nous l'en ferons sortir en lui offrant un leurre.
[8]Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme armé d'un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées. Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne s'exposent jamais à pareil accident.
[8]Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme armé d'un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées. Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne s'exposent jamais à pareil accident.
—Ne sera-ce pas bien difficile?
—Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce rocher à environ cent pas du lac, je vais me retirer à quelque distance. Bientôt le reptile vous verra ou vous sentira, et, s'apercevant que vous n'êtes pas armé de vril, il s'avancera pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de l'eau, il est à moi.
—Voulez-vous dire que je dois servir d'appât à ce terrible monstre qui pourrait m'engloutir en une seconde! Je vous prie de m'excuser.
L'enfant se mit à rire.
—Ne craignez rien,—dit-il,—asseyez-vous seulement et restez tranquille.
Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir à toutes jambes, quand Taë me toucha légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna. Soumis aux gestes de l'enfant, je le suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué et m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs ont vu quelque chose des effets vrais ou faux de l'électro-biologie. Aucun professeur de cette science incertaine n'était parvenu à dominer un seul de mes mouvements ou une seule de mes pensées, mais je n'étais plus qu'une machine dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit ses ailes, prit son essor, et s'abattit dans un bouquet de bois qui couronnait une colline peu éloignée.
J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation d'horreur indescriptible vers le lac, et, comme enchaîné par un charme, je les tins fixés sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui me parurent des siècles, la surface calme de l'eau, étincelant sous la lumière des lampes, commença à s'agiter vers le centre. Au même moment, les bandes de poissons réunis près des bords commencèrent à manifester leur terreur à l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau; leur course produisait une sorte de bouillonnement circulaire. Je les voyais fuir précipitamment çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le rivage. Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait sur l'eau de plus en plus près du bord, jusqu'à ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses mâchoires armées de crocs formidables, et ses yeux ternes fixés d'un air affamé sur l'endroit où je me trouvais. Il posa ses pieds de devant sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte d'écailles, comme d'une armure, des deux côtés, et, au milieu, laissant voir une peau ridée d'un jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier hors de l'eau; il était long de cent pieds au moins de la tête à la queue. Encore un pas de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je n'étais séparé de cette horrible mort que par quelques secondes quand, tout à coup, une sorte d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et, en moins de temps qu'il n'en faut à un homme pour respirer, enveloppa le monstre; puis, au moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi une masse noire, carbonisée, déformée, quelque chose de gigantesque, mais dont les contours avaient été détruits par la flamme, et qui s'en allait rapidement en cendres et en poussière. Je demeurai assis sans voix et glacé de terreur: ce qui avait été de l'horreur était maintenant une sorte de crainte respectueuse.
Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma tête, la peur me quitta.... le charme était rompu, je me levai.
—Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya détruisent leurs ennemis,—me dit Taë.
Puis, s'approchant du rivage, il contempla les restes défigurés du monstre et dit tranquillement:—
—J'ai détruit des animaux plus grands, mais aucun avec tant de plaisir que celui-ci. Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il pas dû infliger pendant sa vie!
Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient jetés à terre et les remit avec bonté dans leur élément.
Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre un chemin plus long que celui que nous avions pris en venant; il voulait me montrer ce que j'appellerai familièrement la Station d'où partent les émigrants et les voyageurs qui se rendent chez une autre tribu. J'avais déjà exprimé le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis qu'ils étaient de deux sortes, les uns pour les voyages par terre, les autres pour les voyages aériens: les premiers étaient de toutes tailles et de toutes formes, quelques-uns n'étaient pas plus grands qu'une de nos voitures ordinaires, d'autres étaient de véritables maisons mobiles à un étage et contenant plusieurs chambres meublées suivant les idées de confort et de luxe des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits de matières légères, ne ressemblant pas du tout à nos ballons, mais plutôt à nos bateaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de larges ailes ou palettes, et une machine mue par le vril. Tous les véhicules, soit pour terre, soit pour air, étaient également mus par ce puissant et mystérieux agent.
Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait peu de voyageurs; il transportait surtout des marchandises et se dirigeait vers un État voisin; car il se fait beaucoup de commerce entre les différentes tribus de Vril-ya. Je puis faire observer ici que leur monnaie courante ne consiste pas en métaux précieux, trop communs chez eux pour cet usage. La petite monnaie, dont on se sert ordinairement, est faite avec un coquillage fossile particulier, reste peu abondant de quelque déluge primitif ou de quelque autre convulsion de la nature, dans laquelle l'espèce s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat comme l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse. Cette monnaie circule parmi toutes les tribus Vril-ya. Leurs affaires les plus considérables se font à peu près comme les nôtres, au moyen de lettres de change et de plaques minces de métal qui remplacent nos billets de banque. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour dire que les impôts, dans la tribu que je voyais, étaient très considérables, comparés à la population. Mais je n'ai jamais entendu dire que personne en murmurât, car ils étaient consacrés à des objets d'utilité universelle et nécessaires même à la civilisation de la tribu. La dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, pour pourvoir aux besoins des émigrants, maintenir en état les édifices publics où l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de la nation, depuis la première éducation des enfants, jusqu'au Collège des Sages, toujours occupés à essayer de nouvelles expériences; tout cela demandait des fonds considérables. Je dois ajouter encore une dépense qui me parut singulière. J'ai déjà dit que tout le travail manuel était fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent l'âge du mariage. L'État paie ce travail et à un prix beaucoup plus élevé que celui même que nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories, chaque enfant, mâle ou femelle, quand il atteint l'époque du mariage et sort, par conséquent, de l'âge du travail, doit avoir acquis assez de fortune pour vivre dans l'indépendance le reste de ses jours. Comme tous les enfants, quelle que soit la fortune des parents, doivent servir également, tous sont payés suivant leur âge ou la nature de leurs services. Quand les parents gardent un enfant à leur service, ils doivent payer au trésor public le même prix que l'État paye aux enfants qu'il emploie, et cette somme est remise à l'enfant quand son travail expire. Cette habitude sert sans doute à rendre la notion de l'égalité familière et agréable, et on peut dire que les enfants forment une démocratie, avec autant de vérité qu'on peut ajouter que les adultes forment une aristocratie. La politesse exquise et la délicatesse des manières des Vril-ya, la générosité de leurs sentiments, la liberté absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la douceur de leurs relations domestiques, où ils font preuve d'une générosité qui ne se défie jamais des actes ni des paroles du prochain; tout cela fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite, qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney ait jamais pu rêver pour une république aristocratique.
À partir de l'expédition que je viens de raconter, Taë me fit de fréquentes visites. Il s'était pris d'affection pour moi et je le lui rendais cordialement. Comme il n'avait pas encore douze ans et qu'il n'avait pas commencé le cours d'études scientifiques par lequel l'enfance se termine chez ce peuple, mon intelligence était moins inférieure à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de sa race, surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à celle de l'admirable Zee. Chez les Vril-ya, les enfants, sur l'esprit desquels pèsent tant de devoirs actifs et de graves responsabilités, ne sont pas très gais; mais Taë, avec toute sa sagesse, avait beaucoup de cette bonne humeur et de cette gaieté qui distinguent souvent des hommes de génie dans un âge assez avancé. Il trouvait dans ma société le même plaisir qu'un enfant du même âge, dans notre monde, éprouve dans la compagnie d'un chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à m'apprendre les habitudes de son pays, comme certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher son caniche sur ses pattes de derrière ou à le faire sauter dans un cerceau. Je me prêtais avec complaisance à ces expériences, mais je ne réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais grande envie d'apprendre à me servir des ailes dont les plus jeunes Vril-ya se servent avec autant d'adresse et de facilité que nous de nos bras ou de nos jambes, mais mes essais furent suivis de contusions assez graves pour me faire renoncer à ce projet.
Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très grandes, tombent jusqu'aux genoux et, au repos, elles sont rejetées en arrière de façon à former un manteau fort gracieux. Elles sont faites des plumes d'un oiseau gigantesque qui est commun dans les rochers de ce pays; ces plumes sont blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes sont attachées aux épaules par des ressorts d'acier légers mais solides; quand elles sont étendues, les bras glissent dans des coulisses pratiquées à cet effet et formant comme une forte membrane centrale. Quand les bras se lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou de la tunique s'enfle par des moyens mécaniques, se remplit d'air, qu'on peut augmenter ou diminuer par le mouvement des bras, et sert à soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les ailes et l'appareil, assez semblable à un ballon, sont fortement chargés de vril, et quand le corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de son poids. Je trouvai toujours facile de m'élancer du sol; même quand les ailes étaient étendues, il était difficile de ne pas s'élever; mais c'était là que commençaient la difficulté et le danger. J'étais tout à fait impuissant à me servir de mes ailes, quoique sur terre on me regarde comme un homme singulièrement alerte et adroit aux exercices du corps et que je sois excellent nageur. Je ne pouvais faire que des efforts confus et maladroits. J'obéissais à mes ailes au lieu de leur commander, et quand, par un violent effort musculaire, et, je dois le dire franchement, avec cette force que donne une excessive frayeur, j'arrêtais leur mouvement et les ramenais contre mon corps, il me semblait que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la force de me soutenir, comme quand on laisse échapper l'air d'un ballon, et je tombais précipité à terre. Quelques mouvements spasmodiques me préservaient d'être mis en pièces, mais ne me sauvaient pas des contusions ni de l'étourdissement d'une lourde chute. J'aurais cependant persévéré dans mes tentatives, sans les avis et les ordres de la savante Zee, qui avait eu l'obligeance d'assister à mes essais et qui, la dernière fois, en volant au-dessous de moi, me reçut dans ma chute sur ses grandes ailes étendues et m'empêcha de me briser la tête sur le toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol.
—Je vois,—dit-elle,—que vos tentatives sont vaines, non par la faute des ailes et du reste de l'appareil, ni par suite d'aucune imperfection ou d'aucune mauvaise conformation de votre corps, mais à cause de la faiblesse naturelle et par suite irrémédiable de votre volonté. Sachez que l'empire de la volonté sur les effets de ce fluide que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais atteint par ceux qui le découvrirent, ni par une seule génération; il s'est accru peu à peu comme les autres facultés de notre race, en se transmettant des pères aux enfants, de sorte qu'il est devenu comme un instinct. Un petit enfant, chez nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles avec autant de sécurité qu'un oiseau se sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas assez pensé à cela quand je vous ai permis de tenter une expérience qui me séduisait, car je désirais vous avoir comme compagnon. J'abandonne maintenant ces essais. Votre vie me devient chère.
Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent et je me sentis plus alarmé que je ne l'avais été dans mes tentatives aériennes.
Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas omettre de rapporter une coutume des Gy-ei, qui me paraît charmante et qui indique bien la tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle est jeune fille, la Gy porte des ailes, elle se joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle s'aventure seule dans les régions éloignées du monde souterrain: par la hardiesse et la hauteur de son vol elle l'emporte sur les Ana, aussi bien que par la grâce de ses mouvements. Mais à partir du jour du mariage, elle ne porte plus d'ailes, elle les suspend de ses propres mains au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre que si les liens du mariage sont rompus par la mort ou le divorce.
Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent ainsi, et à cette vue j'éprouvai je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner, Taë, qui nous accompagnait dans notre vol et qui, comme un enfant, s'était amusé de ma maladresse, plus qu'il n'avait été touché de mes frayeurs et du danger que je courais, se balançait au-dessus de nous sur ses ailes étendues et planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours lumineuse; il entendit les tendres paroles de Zee, se mit à rire tout haut, et s'écria:—
—Si le Tish ne peut apprendre à se servir de ses ailes, tu pourras encore être sa compagne, Zee; tu suspendras les tiennes.
J'avais depuis longtemps remarqué chez la savante et forte fille de mon hôte ce sentiment de tendre protection que, sur terre comme sous terre, le Tout-Puissant a mis au cœur de la femme. Mais jusqu'à ce moment je l'avais attribué à cette affection pour les jouets favoris que les femmes de tout âge partagent avec les enfants. Je m'aperçus alors avec peine que le sentiment avec lequel Zee daignait me regarder était bien différent de celui que j'inspirais à Taë. Mais cette découverte ne me donna aucune des sensations de plaisir qui chatouillent la vanité de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me fit éprouver au contraire que la peur. Cependant de toutes les Gy-ei de la tribu, si Zee était la plus savante et la plus forte, c'était aussi, sans contredit, la plus douce et la plus aimée. Le désir d'aider, de secourir, de protéger, de soulager, de rendre heureux semblait remplir tout son être. Quoique les misères diverses qui naissent de la pauvreté et du crime soient inconnues dans le système social des Vril-ya, toutefois aucun savant n'a encore découvert dans le vril une puissance qui pût bannir le chagrin de la vie. Or, partout où le chagrin se montrait, on était sûr de trouver Zee dans son rôle de consolatrice. Une Gy ne pouvait-elle s'assurer l'amour de l'An pour lequel elle soupirait? Zee allait la trouver et employait toutes les ressources de sa science, tous les charmes de sa sympathie, à soulager cette douleur qui a tant besoin de s'épancher en confidences. Dans les rares occasions où une maladie grave attaquait l'enfance ou la jeunesse, et dans les cas, moins rares, où les rudes et aventureuses occupations des enfants causaient quelque accident douloureux ou quelque blessure, Zee abandonnait ses études ou ses jeux pour se faire médecin et garde-malade. Elle prenait pour but habituel de ses promenades aériennes les frontières où des enfants montaient la garde pour surveiller les explosions des forces hostiles de la nature et repousser l'invasion des animaux féroces, de façon à pouvoir les prévenir des dangers que sa science devinait ou prévoyait, ou les secourir si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes étaient dirigées par le désir et la volonté de faire le bien. Était-elle informée de quelque nouvelle invention dont la connaissance pût être utile à ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle s'empressait de la leur communiquer et de la leur expliquer. Quelque vieillard du Collège des Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche pénible? Elle se consacrait patiemment à l'aider, s'occupait pour lui des détails, l'encourageait par un sourire plein d'espérance, l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait en un mot pour lui un bon génie visible qui donnait la force et l'inspiration. Elle montrait la même tendresse pour les créatures inférieures. Je l'ai souvent vue rapporter chez elle des animaux malades ou blessés et les soigner comme un père pourrait soigner un enfant. Plus d'une fois assis sur le balcon, ou jardin suspendu, sur lequel s'ouvrait ma fenêtre, je l'ai vue s'élever dans l'air sur ses ailes brillantes. Tout à coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient au-dessus d'eux s'élançaient vers elle en la saluant de cris joyeux, se groupaient et jouaient autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de joie innocente. Quand je me promenais avec elle dans les rochers et les vallées de la campagne, les élans la sentaient ou la voyaient de loin, ils venaient la rejoindre en bondissant et en demandant une caresse de sa main, et ils la suivaient jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un léger murmure musical qu'elle les avait habitués à comprendre. Il est de mode parmi les jeunes Gy-ei de porter sur la tête un cercle ou diadème, garni de pierres semblables à des opales qui forment quatre pointes ou rayons en formes d'étoiles. Les pierres sont ordinairement sans éclat, mais si on les touche avec la baguette du vril elles jettent une flamme brillante qui voltige et qui éclaire sans brûler. Cette couronne leur sert d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand elles voyagent au delà des régions artificiellement éclairées et se trouvent dans l'obscurité. Parfois, quand je voyais la figure pensive et majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce diadème, je ne pouvais croire qu'elle fût une créature mortelle et je courbais mon front, comme devant une apparition céleste. Mais jamais mon cœur n'éprouva pour ce type superbe de la plus noble beauté féminine le moindre sentiment d'amour humain. Peut-être cela vient-il de ce que dans notre race l'orgueil de l'homme domine assez ses passions pour que la femme perde à ses yeux tous ses charmes de femme dès qu'il la sent de tous points supérieure à lui-même. Mais par quelle étrange fascination cette fille incomparable d'une race qui, dans sa puissance et sa félicité, mettait toutes les autres races au rang des barbares, avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je passais parmi les miens pour avoir bonne mine, mais les plus beaux hommes de ma race auraient paru insignifiants à côté du type de beauté sereine et grandiose qui caractérise les Vril-ya.
Il est probable que la nouveauté, la différence même qui existait entre moi et les hommes qu'elle était habituée à voir avaient tourné vers moi les pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que cette cause pouvait suffire à expliquer la prédilection que me témoigna une autre Gy, à peine sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse de caractère de la fille d'Aph-Lin comprendront que la principale source de l'attrait qu'elle ressentait pour moi était son désir instinctif de secourir, de soulager, de protéger les faibles et, par sa protection, de les soutenir et de les élever. Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce ainsi que je m'explique cette unique faiblesse, indigne de son grand cœur et qui abaissa la fille des Vril-ya jusqu'à ressentir une affection de femme pour un être aussi inférieur à elle-même que l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la pensée que j'avais inspiré une pareille affection me remplissait de terreur. J'étais effrayé de ses perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux et des ineffaçables différences qui séparaient sa race de la mienne. À cette terreur se mêlait, je dois le confesser, la crainte, plus matérielle et plus vile des périls auxquels devait m'exposer la préférence qu'elle m'accordait.
Pouvait-on supposer un instant que les parents et la famille de cet être supérieur vissent sans indignation et sans dégoût la possibilité d'une union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni la punir, elle, ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir. Dans la vie domestique, pas plus que dans la vie politique, ils n'admettent l'emploi de la force. Mais ils pouvaient guérir sa folie par un éclair de vril à mon adresse.
Dans ce péril, heureusement, ma conscience et mon honneur ne me reprochaient rien. Mon devoir, si la préférence de Zee continuait à se manifester, devenait bien clair. Il me fallait avertir mon hôte, avec toute la délicatesse qu'un homme bien élevé doit montrer quand il confie à un autre la moindre faveur dont une femme a daigné l'honorer. Je serais ainsi délivré de toute responsabilité; l'on ne pourrait me soupçonner d'avoir volontairement contribué à faire naître les sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte lui suggérerait sans doute un moyen de me tirer de ce pas difficile. En prenant cette résolution j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes honnêtes et civilisés, qui, tout capables d'erreur qu'ils soient, préfèrent le droit chemin toutes les fois qu'il est évidemment contre leur goût, leur intérêt et leur sécurité de prendre le mauvais.
Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas essayé de me mettre en rapports fréquents et libres avec ses compatriotes. Tout en comptant sur ma promesse de ne rien révéler du monde que j'avais quitté, et encore plus sur celle des gens auxquels il avait recommandé de ne pas me questionner, comme Zee l'avait fait pour Taë, cependant il n'était pas assuré, que si l'on me laissait communiquer avec des personnes que mon aspect surprendrait, j'eusse la force de résister à leurs questions. Quand je sortais, je n'étais donc jamais seul; j'étais accompagné par un des membres de la famille de mon hôte ou par mon jeune ami Taë. Bra, la femme d'Aph-Lin, sortait rarement au delà des jardins qui entouraient la maison; elle aimait à lire les œuvres de la littérature ancienne, où étaient racontées quelques aventures romanesques qu'on ne trouvait pas dans les livres modernes, ainsi que la peinture d'existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes pour son imagination. Cette peinture, qui ressemblait assez à notre vie sur la terre avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui faisait le même effet qu'à nous les Contes de Fées ou lesMille et une Nuits. Mais son amour de la lecture n'empêchait pas Bra de s'acquitter de ses devoirs de maîtresse de maison dans l'intérieur le plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque jour la ronde dans toutes les chambres, afin de voir si les automates et les autres machines étaient en bon ordre; si les nombreux enfants qu'Aph-Lin employait, soit à son service particulier, soit à un service public, recevaient les soins qui leur étaient dus. Bra s'occupait aussi des comptes de toute la propriété, et son grand plaisir était d'aider son mari dans les affaires qui se rapportaient à son office de grand administrateur du Département des Lumières. Toutes ces occupations la retenaient beaucoup chez elle. Les deux fils achevaient leur éducation au Collège des Sages. L'aîné, qui avait une vive passion pour la mécanique, surtout en ce qui touchait les horloges et les automates, s'était décidé en faveur de cette profession et travaillait, en ce moment, à construire une boutique ou un magasin où il pût exposer et vendre ses inventions. Le plus jeune préférait l'agriculture et les travaux de la campagne, et, quand il ne suivait pas les cours du Collège, où il étudiait surtout les théories agricoles, il se consacrait aux applications pratiques qu'il en faisait sur le domaine paternel. On voit par là combien l'égalité des rangs est complètement établie chez ce peuple. Un boutiquier jouit exactement de la même considération qu'un grand propriétaire foncier. Aph-Lin était le membre le plus riche de la communauté; son fils aîné préférait le commerce à toute autre profession, et ce choix ne passait nullement pour dénoter un manque d'élévation dans les idées. Il avait examiné ma montre avec un grand intérêt; le travail en était nouveau pour lui; et il fut enchanté quand je lui en fis cadeau. Peu de temps après, il me rendit mon présent avec intérêts en m'offrant une montre qui était son œuvre et qui marquait à la fois les heures qu'indiquait la mienne et les divisions du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore cette montre qui a été fort admirée des meilleurs horlogers de Londres et de Paris. Elle est en or, les chiffres et les aiguilles en diamants, et elle joue en sonnant les heures un air favori des Vril-ya. Elle n'a besoin d'être remontée que tous les dix mois et elle ne s'est jamais dérangée depuis que je l'ai. Ces deux frères étant ainsi occupés, mes compagnons ordinaires, quand je sortais, étaient mon hôte ou sa fille. Pour exécuter l'honorable dessein que j'avais formé, je commençai à m'excuser quand Zee m'invita à sortir seul avec elle, et je saisis une occasion où la savante jeune fille faisait une conférence au Collège des Sages pour demander à Aph-Lin de me conduire à sa maison de campagne. Cette maison était à quelque distance de la ville et, comme Aph-Lin n'aimait pas à marcher et que j'avais renoncé à voler, nous nous dirigeâmes vers notre destination dans un bateau aérien appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans à son service nous conduisit. Nous étions couchés, mon hôte et moi, sur des coussins et je trouvai ce mode de locomotion très doux et très confortable.
—Aph-Lin,—dis-je,—j'espère ne pas vous déplaire, si je vous demande la permission de voyager pendant quelque temps et de visiter d'autres tribus de votre illustre race. J'ai aussi un vif désir de voir ces nations qui n'adoptent pas vos coutumes et que vous considérez comme sauvages. Je serais très content de voir en quoi elles peuvent différer des races que nous regardons comme civilisées dans notre monde.
—Il est tout à fait impossible que vous fassiez seul un pareil voyage,—me dit Aph-Lin.—Même parmi les Vril-ya vous seriez exposé à de grands dangers. Certaines particularités de forme et de couleur et le phénomène extraordinaire des touffes de poils hérissés qui vous couvrent les joues, vous faisant reconnaître comme étranger à notre race et à toutes les races barbares connues jusqu'ici, attireraient l'attention du Collège des Sages dans toutes les tribus de Vril-ya et il dépendrait du caractère personnel de l'un des sages que vous fussiez reçu d'une façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué séance tenante dans l'intérêt de la science. Sachez que quand le Tur vous a amené chez lui et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les Sages appelés par le Tur étaient partagés sur la question de savoir si vous étiez un animal inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil, on a examiné vos dents, et elles ont montré clairement que vous n'étiez pas seulement herbivore, mais carnassier. Les animaux carnassiers de votre taille sont toujours détruits comme naturellement dangereux et sauvages. Nos dents, comme vous l'avez sans doute observé[9], ne sont pas celles des animaux qui déchirent la chair. Certains philosophes et Zee avec eux soutiennent, il est vrai, que, dans les siècles passés, les Ana faisaient leur proie des animaux et qu'alors leurs dents étaient faites pour cet usage. Mais s'il en est ainsi elles se sont transformées par l'hérédité et se sont adaptées au genre de nourriture dont nous nous contentons aujourd'hui. Les barbares même, qui adoptent les institutions turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne dévorent pas la chair comme des bêtes sauvages. Dans le cours de cette discussion, on proposa de vous disséquer; mais Taë vous réclama et le Tur, étant par ses fonctions l'ennemi de toute nouvelle expérience, qui déroge à notre habitude de ne tuer que quand cela est indispensable au bonheur de la communauté, m'envoya chercher, car mon rôle, comme l'homme le plus riche du pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider si vous étiez un étranger que je pusse admettre ou non avec sécurité dans ma maison. Si j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait remis au Collège des Sages, et je n'aime pas à penser à ce qui aurait pu vous arriver en pareil cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer un enfant de quatre ans, entré récemment en possession de sa baguette de vril et qui, dans la frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre aspect, pourrait vous réduire en une pincée de cendres. Taë lui-même fut sur le point d'en faire autant quand il vous vit pour la première fois; mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence que vous ne pouvez voyager seul; mais avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas qu'elle veuille bien vous accompagner dans un voyage chez les tribus voisines des Vril-ya.... pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.