Chapter 3

— Et… dit-elle après un moment de silence, si l'on arrêteM. de La Mole et qu'on l'interroge…

— Il dira où il était et avec qui il était, ma mère, réponditMarguerite, quoiqu'elle fût sûre du contraire.

— Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut pas qu'on arrête M. de La Mole.

Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la manière dont sa mère prononçait ces paroles un sens mystérieux et terrible: mais elle n'avait rien à dire, car ce qu'elle venait demander lui était accordé.

— Mais alors, dit Catherine, si ce n'était point M. de La Mole qui était chez le roi, c'était un autre? Marguerite se tut.

— Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine.

— Non, ma mère, dit Marguerite d'une voix mal assurée.

— Voyons, ne soyez pas confiante à moitié.

— Je vous répète, madame, que je ne le connais pas, répondit une seconde fois Marguerite en pâlissant malgré elle.

— Bien, bien, dit Catherine d'un air indifférent, on s'informera. Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mère veille sur votre honneur.

Marguerite sourit.

— Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle. Ah! vous êtes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai les uns après les autres. D'ailleurs un jour viendra où Maurevel pourra parler ou écrire, prononcer un nom ou former six lettres, et ce jour-là on saura tout…

— Oui, mais d'ici à ce jour-là le coupable sera en sûreté. Ce qu'il y a de mieux, c'est de les désunir tout de suite.

Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des appartements de son fils, qu'elle trouva en conférence avec d'Alençon.

— Ah! ah! dit Charles IX en fronçant le sourcil, c'est vous, ma mère?

— Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot était dans votre pensée, Charles.

— Ce qui est dans ma pensée n'appartient qu'à moi, madame, dit le roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, même pour parler à Catherine. Que me voulez-vous? dites vite.

— Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine à Charles; et vous, d'Alençon, vous aviez tort.

— En quoi, madame? demandèrent les deux princes.

— Ce n'est point M. de La Mole qui était chez le roi de Navarre.

— Ah! ah! dit François en pâlissant.

— Et qui était-ce donc? demanda Charles.

— Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons là cette affaire qui ne peut tarder à s'éclaircir, et revenons à M. de La Mole.

— Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mère, puisqu'il n'était pas chez le roi de Navarre?

— Non, dit Catherine, il n'était pas chez le roi, mais il était chez… la reine.

— Chez la reine! dit Charles en partant d'un éclat de rire nerveux.

— Chez la reine! murmura d'Alençon en devenant pâle comme un cadavre.

— Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontré la litière de Marguerite.

— C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville.

— Rue Cloche-Percée! s'écria le roi.

— Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alençon en enfonçant ses ongles dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommandé à moi- même!

— Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arrêtant tout à coup, c'est lui alors qui s'est défendu cette nuit contre nous et qui m'a jeté une aiguière d'argent sur la tête, le misérable!

— Oh! oui, répéta François, le misérable!

— Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux fils. Vous avez raison, car une seule indiscrétion de ce gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela.

— Ou de vanité, dit François.

— Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons cependant déférer la cause à des juges, à moins que Henriot ne consente à se porter plaignant.

— Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'épaule de Charles et en l'appuyant d'une façon assez significative pour appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer, écoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on punit ces sortes de délits à la majesté royale. Si vous étiez de simples gentilshommes, je n'aurais rien à vous apprendre, car vous êtes braves tous deux; mais vous êtes princes, vous ne pouvez croiser votre épée contre celle d'un hobereau: avisez à vous venger en princes.

— Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma mère, et j'y vais rêver.

— Je vous y aiderai, mon frère, s'écria François.

— Et moi, dit Catherine en détachant la cordelière de soie noire qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, terminé par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire, mais je vous laisse ceci pour me représenter.

Et elle jeta la cordelière aux pieds des deux princes.

— Ah! ah! dit Charles, je comprends.

— Cette cordelière… fit d'Alençon en la ramassant.

— C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse; seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal à mettre Henri dans tout cela.

Et elle sortit.

— Pardieu! dit d'Alençon, rien de plus facile, et quand Henri saura que sa femme le trahit… Ainsi, ajouta-t-il en se tournant vers le roi, vous avez adopté l'avis de notre mère?

— De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il enfonçait mille poignards dans le coeur de d'Alençon. Cela contrariera Marguerite, mais cela réjouira Henriot.

Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fît descendre Henri; mais se ravisant:

— Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-même. Toi, d'Alençon, préviens d'Anjou et Guise.

Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant par lequel on montait au second, et qui aboutissait à la porte de Henri.

VIIIProjets de vengeance

Henri avait profité du moment de répit que lui donnait l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son évanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce n'était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le chef de ces hommes l'avait frappé d'un coup de pommeau d'épée qui l'avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s'en était pas inquiété. Catherine l'avait vu évanoui et l'avait cru mort.

Et comme il était revenu à lui dans l'intervalle du départ de la reine mère, à l'arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer la place, il s'était réfugié chez madame de Sauve.

Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'à ce qu'il eût des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu où il s'était retiré, ne pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Orthon porter sa réponse à de Mouy, et, au lieu d'un homme dévoué, il pouvait alors compter sur deux.

Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit et le roi parut.

— Votre Majesté! s'écria Henri en s'élançant au-devant du roi.

— Moi-même… En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et je sens que je t'aime de plus en plus.

— Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble.

— Tu n'as qu'un tort, Henriot.

— Lequel? celui que Votre Majesté m'a déjà reproché plusieurs fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au vol?

— Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d'un autre.

— Que Votre Majesté s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me corriger.

— C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus clair que tu ne vois.

— Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope,Sire?

— Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.

— Ah! vraiment, dit le Béarnais; mais ne serait-ce pas quand je ferme les yeux que ce malheur-là m'arrive?

— Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je vais te les ouvrir, moi.

— Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté est le représentant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur la terre ce que Dieu fait au ciel: j'écoute.

— Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, escortée d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire!

— Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majesté commette une pareille imprudence?

— Quand il t'a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu n'as pas voulu le croire non plus!

— Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque publiquement sa réputation?

— Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et que j'ai reçu, moi, une aiguière d'argent sur l'épaule, d'Anjou une compote d'oranges sur la tête, et de Guise un jambon de sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes?

— Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que j'interrogeais le concierge.

— Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi!

— Ah! si Votre Majesté a vu, c'est autre chose.

— C'est-à-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je sais maintenant, à n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes était Margot, et qu'un de ces deux hommes était M. de La Mole.

— Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée, il n'était pas ici.

— Non, dit Charles, non, il n'était pas ici. Mais il n'est plus question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que Margot te trompe.

— Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances.

— Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, mort-diable! veux-tu me croire une fois, entêté? Je te dis que Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l'objet de ses affections.

Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d'un air stupéfait.

— Tu n'en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Condé est mon ennemi; mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon ami.

— Mais, Sire…

— Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutôt qu'ils y reviennent, corboeuf! On t'a trompé, Henriot, cela peut arriver à tout le monde; mais tu auras, je te jure, une éclatante satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole.

— Voyons, Sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien arrêtée?

— Arrêtée, résolue, décidée; le muguet n'aura pas à se plaindre. Nous faisons l'expédition entre moi, d'Anjou, d'Alençon et Guise: un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te compter.

— Comment, sans me compter?

— Oui, tu en seras, toi.

— Moi?

— Oui, toi; dague-moi ce gaillard-là d'une façon royale tandis que nous l'étranglerons.

— Sire, dit Henri, votre bonté me confond; mais comment savez- vous?

— Eh! corne du diable! il paraît que le drôle s'en est vanté. Il va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là; des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font alterner Daphnis et Corydon. Ah ça, prends moi une bonne miséricorde, au moins!

— Sire, dit Henri, en y réfléchissant…

— Quoi?

— Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vanté en calomniant ma femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens innocente, Sire, n'est pas déshonorée pour cela: mais si je suis de la partie, c'est autre chose; ma coopération fait d'un acte de justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une exécution, c'est un assassinat; ma femme n'est plus calomniée, elle est coupable.

— Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout à l'heure encore à ma mère, tu as de l'esprit comme un démon.

Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s'inclina pour répondre au compliment.

— Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te débarrasse de ce muguet?

— Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi de Navarre.

— C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne; sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite.

— Je m'en rapporte à vous, Sire, dit Henri.

— Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme?

— Mais vers les neuf heures du soir.

— Et il en sort?

— Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais.

— Vers…

— Vers les onze heures.

— Bon; descends ce soir à minuit, la chose sera faite. Et Charles ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé ses promesses d'amitié, sortit en sifflant son air de chasse favori.

— Ventre-saint-gris! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux, je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu'inventer pour nous brouiller, ma femme et moi; un si joli ménage!

Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le voir ni l'entendre.

Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces événements s'étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de prendre un bain, s'épilait et se promenait avec complaisance, fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du Louvre.

À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre jeune homme.

L'un était notre ami La Mole, dont on s'était si fort occupé dans la journée, et dont on s'occupait encore peut-être davantage sans qu'il le soupçonnât, et l'autre son compagnon Coconnas.

En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu'il eût entendu gronder la foudre, sans qu'il eût vu briller les éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché jusqu'à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant, bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu'on appelle l'avenir; puis il s'était levé, avait été passer une heure chez les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière, et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire sa visite ordinaire à la reine.

— Et tu dis donc que tu as dîné, toi? lui demanda Coconnas en bâillant.

— Ma foi, oui, et de grand appétit.

— Pourquoi ne m'as-tu pas emmené avec toi, égoïste?

— Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te réveiller. Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n'oublie pas de demander à maître La Hurière de ce petit vin d'Anjou qui lui est arrivé ces jours-ci.

— Il est bon?

— Demandes-en, je ne te dis que cela.

— Et toi, ou vas-tu?

— Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fit même cette question, où je vais? faire ma cour à la reine.

— Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais dîner à notre petite maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d'hier, et il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant.

— Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s'est passé cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon manteau.

— C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublié. Mais où diable est-il donc ton manteau?… Ah! le voilà.

— Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande.La reine m'aime mieux avec celui-là.

— Ah! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés, cherche-le toi-même, je ne le trouve pas.

— Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais où donc est- il?

— Tu l'auras vendu…

— Pour quoi faire? il me reste encore six écus.

— Alors, mets le mien.

— Ah! oui… un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais l'air d'un papegeai.

— Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, alors.

En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alençon parut avec le précieux manteau tant demandé.

— Ah! s'écria La Mole, le voilà, enfin!

— Votre manteau, monsieur?… dit le page. Oui, Monseigneur l'avait fait prendre chez vous pour s'éclaircir à propos d'un pari qu'il avait fait sur la nuance.

— Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore…

— Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole agrafa son manteau.

— Eh bien, continua La Mole, à quoi te décides-tu?

— Je n'en sais rien.

— Te retrouverai-je ici ce soir?

— Comment veux-tu que je te dise cela?

— Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures?

— Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me fera faire.

— La duchesse de Nevers?

— Non, le duc d'Alençon.

— En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il te fait force amitiés.

— Mais oui, dit Coconnas.

— Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.

— Peuh! fit Coconnas, un cadet!

— Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aîné, que le ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas où tu seras ce soir?

— Non.

— Au diable, alors… ou plutôt adieu!

— Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours qu'on lui dise où l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je crois que j'ai envie de dormir.

Et il se recoucha. Quant à La Mole, il prit son vol vers les appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons, il rencontra le duc d'Alençon.

— Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince.

— Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect.

— Sortez-vous donc du Louvre?

— Non, Votre Altesse; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté la reine de Navarre.

— Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de laMole?

— Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner?

— Non, pas pour le moment, mais j'aurai à vous parler ce soir.

— Vers quelle heure?

— Mais de neuf à dix.

— J'aurai l'honneur de me présenter à cette heure-là chez VotreAltesse.

— Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin.

— Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre; c'est singulier. Et il frappa à la porte de la reine. Gillonne, qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite.

Celle-ci était occupée d'un travail qui paraissait la fatiguer beaucoup; un papier chargé de ratures et un volume d'Isocrate étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser achever un paragraphe; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s'asseoir près d'elle.

La Mole rayonnait. Il n'avait jamais été si beau, jamais si gai.

— Du grec! s'écria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio! _Vous allez donc haranguer ces barbares en latin?

— Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas français.

— Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d'avoir le discours?

— Une plus coquette que moi vous ferait croire à une improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces sortes de tromperies: on m'a communiqué d'avance le discours, et j'y réponds.

— Sont-ils donc près d'arriver, ces ambassadeurs?

— Mieux que cela, ils sont arrivés ce matin.

— Mais personne ne le sait?

— Ils sont arrivés incognito. Leur entrée solennelle est remise à après-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec un petit air satisfait qui n'était point exempt de pédantisme, ce que j'ai fait ce soir est assez cicéronien; mais laissons là ces futilités. Parlons de ce qui vous est arrivé.

— À moi?

— Oui.

— Que m'est-il donc arrivé?

— Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pâle.

— Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien humblement.

— Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout.

— Ayez donc la bonté de me mettre au courant, ma perle, car moi je ne sais rien.

— Voyons, répondez-moi franchement. Que vous a demandé la reine mère?

— La reine mère à moi! avait-elle donc à me parler?

— Comment! vous ne l'avez pas vue?

— Non.

— Et le roi Charles?

— Non.

— Et le roi de Navarre?

— Non.

— Mais le duc d'Alençon, vous l'avez vu?

— Oui, tout à l'heure, je l'ai rencontré dans le corridor.

— Que vous a-t-il dit?

— Qu'il avait à me donner quelques ordres entre neuf et dix heures du soir.

— Et pas autre chose?

— Pas autre chose.

— C'est étrange.

— Mais enfin, que trouvez-vous d'étrange, dites-moi?

— Que vous n'ayez entendu parler de rien.

— Que s'est-il donc passé?

— Il s'est passé que pendant toute cette journée, malheureux, vous avez été suspendu sur un abîme.

— Moi?

— Oui, vous.

— À quel propos?

— Écoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de Navarre, que l'on voulait arrêter, a tué trois hommes, et s'est sauvé, sans que l'on reconnût de lui autre chose que le fameux manteau rouge.

— Eh bien?

— Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompée une fois en a trompé d'autres aussi: vous avez été soupçonné, accusé même de ce triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrêter, vous juger, qui sait? vous condamner peut-être, car pour vous sauver vous n'eussiez pas voulu dire où vous étiez, n'est-ce pas?

— Dire où j'étais! s'écria La Mole, vous compromettre, vous, ma belle Majesté! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en chantant pour épargner une larme à vos beaux yeux.

— Hélas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux eussent bien pleuré.

— Mais comment s'est apaisé ce grand orage?

— Devinez.

— Que sais-je, moi?

— Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'étiez pas dans la chambre du roi de Navarre.

— Lequel?

— C'était de dire où vous étiez.

— Eh bien?

— Eh bien, je l'ai dit!

— Et à qui?

— À ma mère.

— Et la reine Catherine…

— La reine Catherine sait que vous êtes mon amant.

— Oh! madame, après avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand, Marguerite, ce que vous avez fait là! Oh! Marguerite, ma vie est bien à vous!

— Je l'espère, car je l'ai arrachée à ceux qui me la voulaient prendre; mais à présent vous êtes sauvé.

— Et par vous! s'écria le jeune homme, par ma reine adorée!

Au même moment un bruit éclatant les fit tressaillir. La Mole se rejeta en arrière plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un cri, demeura les yeux fixés sur la vitre brisée d'une fenêtre.

Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit à son tour le carreau cassé et reconnut la cause du bruit.

— Quel est l'insolent?… s'écria-t-il. Et il s'élança vers la fenêtre.

— Un moment, dit Marguerite; à cette pierre est attaché quelque chose, ce me semble.

— En effet, dit La Mole, on dirait un papier.

Marguerite se précipita sur l'étrange projectile, et arracha la mince feuille qui, pliée comme un étroit ruban, enveloppait le caillou par le milieu.

Ce papier était maintenu par une ficelle, laquelle sortait par l'ouverture de la vitre cassée.

Marguerite déplia la lettre et lut.

— Malheureux! s'écria-t-elle. Elle tendit le papier à La Mole pâle, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le coeur serré d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: «On attend M. de La Mole avec de longues épées dans le corridor qui conduit chez M. d'Alençon. Peut-être aimerait-il mieux sortir par cette fenêtre et aller rejoindre M. de Mouy à Mantes…»

— Eh! demanda La Mole après avoir lu, ces épées sont-elles donc plus longues que la mienne?

— Non, mais il y en a peut-être dix contre une.

— Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole.

Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un regard ardent.

— L'écriture du roi de Navarre! s'écria-t-elle. S'il prévient, c'est que le danger est réel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui vous en prie.

— Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole.

— Mais cette fenêtre, ne parle-t-on pas de cette fenêtre?

— Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenêtre pour vous obéir, dussé-je vingt fois me briser en tombant.

— Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que cette ficelle supporte un poids.

— Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant à eux l'objet suspendu après cette corde, virent avec une joie indicible apparaître l'extrémité d'une échelle de crin et de soie.

— Ah! vous êtes sauvé, s'écria Marguerite.

— C'est un miracle du ciel!

— Non, c'est un bienfait du roi de Navarre.

— Et si c'était un piège, au contraire? dit La Mole; si cette échelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point avoué aujourd'hui votre affection pour moi?

Marguerite, à qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une pâleur mortelle.

— Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'élança vers la porte.

— Qu'allez-vous faire? s'écria La Mole.

— M'assurer par moi-même s'il est vrai qu'on vous attende dans le corridor.

— Jamais, jamais! Pour que leur colère tombe sur vous!

— Que voulez-vous qu'on fasse à une fille de France? femme et princesse du sang, je suis deux fois inviolable.

La reine dit ces paroles avec une telle dignité qu'en effet La Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser agir comme elle l'entendrait.

Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant à sa sagacité, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son retour, et elle s'avança dans le corridor qui, par un embranchement, conduisait à la bibliothèque ainsi qu'à plusieurs salons de réception, et qui en le suivant dans toute sa longueur aboutissait aux appartements du roi, de la reine mère, et à ce petit escalier dérobé par lequel on montait chez le duc d'Alençon et chez Henri. Quoiqu'il fût à peine neuf heures du soir, toutes les lumières étaient éteintes, et le corridor, à part une légère lueur qui venait de l'embranchement, était dans la plus parfaite obscurité. La reine de Navarre s'avança d'un pas ferme; mais lorsqu'elle fut au tiers du corridor à peine, elle entendit comme un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de les éteindre donnait un accent mystérieux et effrayant. Mais presque aussitôt le bruit cessa comme si un ordre supérieur l'eût éteint, et tout rentra dans l'obscurité; car cette lueur, si faible qu'elle fût, parut diminuer encore.

Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il existait, l'attendait là. Elle était calme en apparence, quoique ses mains crispées indiquassent une violente tension nerveuse. À mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et une ombre pareille à celle d'une main obscurcissait la tremblante et incertaine lueur.

Tout à coup, arrivée à l'embranchement du corridor, un homme fit deux pas en avant, démasqua un bougeoir de vermeil dont il s'éclairait en s'écriant:

— Le voilà! Marguerite se trouva face à face avec son frère Charles. Derrière lui se tenait debout, un cordon de soie à la main, le duc d'Alençon. Au fond, dans l'obscurité, deux ombres apparaissaient debout, l'une à côté de l'autre, ne reflétant d'autre lumière que celle que renvoyait l'épée nue qu'ils tenaient à la main.

Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un effort suprême, et répondit en souriant à Charles:

— Vous voulez dire: _La voilà, _Sire!

Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurèrent immobiles.

— Toi, Margot! dit-il; et où vas-tu à cette heure?

— À cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard?

— Je te demande où tu vas.

— Chercher un livre des discours de Cicéron, que je pense avoir laissé chez notre mère.

— Ainsi, sans lumière?

— Je croyais le corridor éclairé.

— Et tu viens de chez toi?

— Oui.

— Que fais-tu donc ce soir?

— Je prépare ma harangue aux envoyés polonais. N'y a-t-il pas conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa harangue à Votre Majesté?

— Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite rassembla toutes ses forces.

— Oui, mon frère, dit-elle, M. de La Mole; il est très savant.

— Si savant, dit le duc d'Alençon, que je l'avais prié, quand il aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me donner des conseils, à moi qui ne suis pas de votre force.

— Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel.

— Oui, dit d'Alençon avec impatience.

— En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frère, car nous avons fini.

— Et votre livre? dit Charles.

— Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frères échangèrent un signe.

— Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde.

— Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc?

— Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frère d'Alençon prétend l'avoir vu, et nous sommes en quête de lui.

— Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un regard derrière elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor les quatre ombres réunies et qui semblaient conférer. En une seconde elle fut à la porte de son appartement.

— Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obéit. Marguerite s'élança dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait, calme et résolu, mais l'épée à la main.

— Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous attendent dans le corridor pour vous assassiner.

— Vous l'ordonnez? dit La Mole.

— Je le veux. Il faut nous séparer pour nous revoir.

Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assuré l'échelle à la barre de la fenêtre, il l'enjamba; mais avant de poser le pied sur le premier échelon, il baisa tendrement la main de la reine.

— Si cette échelle est un piège et que je meure pour vous,Marguerite, souvenez-vous de votre promesse.

— Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutôt qu'il ne descendit par l'échelle. Au même moment on frappa à la porte.

Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa périlleuse opération, et ne se retourna qu'au moment où elle se fut bien assurée que ses pieds avaient touché la terre.

— Madame, disait Gillonne, madame!

— Eh bien? demanda Marguerite.

— Le roi frappe à la porte.

— Ouvrez. Gillonne obéit. Les quatre princes, sans doute impatientés d'attendre, étaient debout sur le seuil.

Charles entra.

Marguerite vint au-devant de son frère, le sourire sur les lèvres.Le roi jeta un regard rapide autour de lui.

— Que cherchez-vous, mon frère? demanda Marguerite.

— Mais, dit Charles, je cherche… je cherche… eh! corne de boeuf! je cherche M. de La Mole.

— M. de La Mole!

— Oui; où est-il?Marguerite prit son frère par la main et le conduisit à la fenêtre. En ce moment même deux hommes s'éloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de bois; l'un d'eux détacha son écharpe, et fit en signe d'adieu voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes étaient La Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes à Charles.

— Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela?

— Cela veut dire, répondit Marguerite, que M. le duc d'Alençon peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise leur épée dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera pas cette nuit par le corridor.

IXLes Atrides

Depuis son retour à Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu librement sa mère Catherine, dont, comme chacun sait, il était le fils bien-aimé.

C'était pour lui non pas la vaine satisfaction de l'étiquette, non plus un cérémonial pénible à remplir, mais l'accomplissement d'un devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mère, était sûr du moins d'être tendrement aimé par elle.

En effet, Catherine préférait réellement ce fils, soit pour sa bravoure, soit plutôt pour sa beauté, car il y avait, outre la mère, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait à la Florentine certaine heureuse époque de mystérieuses amours.

Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou à Paris, retour que Charles IX eût ignoré si le hasard ne l'eût point conduit en face de l'hôtel de Condé au moment même où son frère en sortait. Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou espérait lui dérober les deux démarches qui avaient avancé son arrivée d'un jour, et qui étaient sa visite à la belle Marie de Clèves, princesse de Condé, et sa conférence avec les ambassadeurs polonais.

C'est cette dernière démarche, sur l'intention de laquelle Charles était incertain, que le duc d'Anjou avait à expliquer à sa mère; et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, était certainement dans l'erreur à l'endroit de cette démarche, profitera de l'explication.

Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa mère, Catherine, si froide, si compassée d'habitude, Catherine, qui n'avait depuis le départ de son fils bien-aimé embrassé avec effusion que Coligny qui devait être assassiné le lendemain, ouvrit ses bras à l'enfant de son amour et le serra sur sa poitrine avec un élan d'affection maternelle qu'on était étonné de trouver encore dans ce coeur desséché.

Puis elle s'éloignait de lui, le regardait et se reprenait encore à l'embrasser.

— Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette satisfaction d'embrasser sans témoin ma mère, consolez l'homme le plus malheureux du monde.

— Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'écria Catherine, que vous est- il donc arrivé?

— Rien que vous ne sachiez, ma mère. Je suis amoureux, je suis aimé; mais c'est cet amour même qui fait mon malheur à moi.

— Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine.

— Eh! ma mère… ces ambassadeurs, ce départ…

— Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrivés, ce départ presse.

— Il ne presse pas, ma mère, mais mon frère le pressera. Il me déteste, je lui fais ombrage, il veut se débarrasser de moi. Catherine sourit.

— En vous donnant un trône, pauvre malheureux couronné!

— Oh! n'importe, ma mère, reprit Henri avec angoisse, je ne veux pas partir. Moi, un fils de France, élevé dans le raffinement des moeurs polies, près de la meilleure mère, aimé d'une des plus charmantes femmes de la terre, j'irais là-bas dans ces neiges, au bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui s'enivrent du matin au soir et jugent les capacités de leur roi sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mère, je ne veux point partir, j'en mourrais!

— Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son fils, voyons, est-ce là la véritable raison?

Henri baissa les yeux comme s'il n'osait, à sa mère elle-même, avouer ce qui se passait dans son coeur.

— N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque, plus raisonnable, plus politique!

— Ma mère, ce n'est pas ma faute si cette idée m'est restée dans l'esprit, et peut-être y tient-elle plus de place qu'elle n'en devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-même que l'horoscope tiré à la naissance de mon frère Charles le condamnait à mourir jeune?

— Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils. Moi-même, j'en suis à espérer en ce moment que tous ces horoscopes ne soient pas vrais.

— Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela?

— Son horoscope parlait d'un quart de siècle; mais il ne disait pas si c'était pour sa vie ou pour son règne.

— Eh bien, ma mère, faites que je reste. Mon frère a près de vingt-quatre ans: dans un an la question sera résolue. Catherine réfléchit profondément.

— Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait ainsi.

— Oh! jugez donc, ma mère, s'écria Henri, quel désespoir pour moi si j'allais avoir troqué la couronne de France contre celle de Pologne! Être tourmenté là-bas de cette idée que je pouvais régner au Louvre, au milieu de cette cour élégante et lettrée, près de la meilleure mère du monde, dont les conseils m'eussent épargné la moitié du travail et des fatigues, qui, habituée à porter avec mon père une partie du fardeau de l'État, eût bien voulu le porter encore avec moi! Ah! ma mère! j'eusse été un grand roi!

— Là, là, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait toujours été aussi la plus douce espérance; là, ne vous désolez point. N'avez-vous pas songé de votre côté à quelque moyen d'arranger la chose?

— Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu deux ou trois jours plus tôt qu'on ne m'attendait, tout en laissant croire à mon frère Charles que c'était pour madame de Condé; puis j'ai été au-devant de Lasco, le plus important des envoyés, je me suis fait connaître de lui, faisant dans cette première entrevue tout ce qu'il était possible pour me rendre haïssable, et j'espère y être parvenu.

— Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre l'intérêt de la France avant vos petites répugnances.

— Ma mère, l'intérêt de la France veut-il, en cas de malheur arrivé à mon frère, que ce soit le duc d'Alençon ou le roi de Navarre qui règne?

— Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en laissant l'inquiétude couvrir son front de ce voile soucieux qui s'y étendait chaque fois que cette question se représentait.

— Ma foi, continua Henri, mon frère d'Alençon ne vaut guère mieux et ne vous aime pas davantage.

— Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco?

— Lasco a hésité lui-même quand je l'ai pressé de demander audience. Oh! s'il pouvait écrire en Pologne, casser cette élection?

— Folie, mon fils, folie… ce qu'une diète a consacré est sacré.

— Mais enfin, ma mère, ne pourrait-on, à ces Polonais, leur faire accepter mon frère à ma place?

— C'est, sinon impossible, du moins difficile, réponditCatherine.

— N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mère; rejetez tout sur mon amour pour madame de Condé; dites que j'en suis fou, que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'hôtel du prince avec Guise, qui me rend là tous les services d'un bon ami.

— Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je le vois.

— Si fait, ma mère, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh! ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant?

— Et qu'a dit le roi en vous rencontrant!

— Il a pu croire ce que je lui ai affirmé, c'est-à-dire que l'amour seul m'avait ramené à Paris.

— Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demandé compte?

— Si fait, ma mère; mais j'ai été au souper chez Nantouillet, où j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se répandît et que le roi ne doutât point que j'y étais.

— Alors il ignore votre visite à Lasco?

— Absolument.

— Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune influence n'est réelle.

— Oh! ma mère, ma mère, quel bonheur si je restais, comme je vous aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'était possible!

— Si vous restez, on vous enverra encore à la guerre.

— Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France.

— Vous vous ferez tuer.

— Ma mère, on ne meurt pas des coups… on meurt de douleur, d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me déteste.

— Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose dite; pourquoi aussi êtes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, à vingt ans à peine, avez-vous gagné des batailles comme Alexandre et comme César? Mais en attendant, ne vous découvrez à personne, feignez d'être résigné, faites votre cour au roi. Aujourd'hui même, on se réunit en conseil privé pour lire et pour discuter les discours qui seront prononcés à la cérémonie; faites le roi de Pologne et laissez-moi le soin du reste. À propos, et votre expédition d'hier soir?

— Elle a échoué, ma mère; le galant était prévenu, et il a pris son vol par la fenêtre.

— Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais génie qui contrarie ainsi tous mes projets… En attendant, je m'en doute, et… malheur à lui!

— Ainsi, ma mère?… dit le duc d'Anjou.

— Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientôt arrivèrent chez la reine les princesses de sa maison. Charles était en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait plus réjoui qu'affecté; il n'en voulait pas autrement à La Mole, et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce que c'était une espèce de chasse à l'affût. D'Alençon, tout au contraire, était très préoccupé. La répulsion qu'il avait toujours eue pour La Mole s'était changée en haine du moment où il avait su que La Mole était aimé de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble l'esprit rêveur et l'oeil au guet. Elle avait à la fois à se souvenir et à veiller. Les députés polonais avaient envoyé le texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, à qui l'on n'avait pas plus parlé de la scène de la veille que si la scène n'avait point existé, lut les discours, et, hormis Charles, chacun discuta ce qu'il répondrait. Charles laissa Marguerite répondre comme elle l'entendrait.

Il se montra très difficile sur le choix des termes pour d'Alençon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta plus que du mauvais vouloir: il fut acharné à corriger et à reprendre.

Cette séance, sans rien faire éclater encore, avait lourdement envenimé les esprits.

Henri d'Anjou, qui avait son discours à refaire presque entièrement, sortit pour se mettre à cette tâche. Marguerite, qui n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui lui avaient été données au détriment des vitres de sa fenêtre, retourna chez elle dans l'espérance de l'y voir venir.

D'Alençon, qui avait lu l'hésitation dans les yeux de son frère d'Anjou, et surpris entre lui et sa mère un regard d'intelligence, se retira pour rêver à ce qu'il regardait comme une cabale naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever un épieu qu'il se fabriquait lui-même, lorsque Catherine l'arrêta.

Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mère quelque opposition à sa volonté, s'arrêta et la regarda fixement:

— Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore?

— Un dernier mot à échanger, Sire. Nous avons oublié ce mot, et cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour la séance publique?

— Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mère.Eh bien! à quand vous plaît-il que nous fixions le jour?

— Je croyais, répondit Catherine, que dans le silence même de Votre Majesté, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose de profondément calculé.

— Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mère?

— Parce que, ajouta Catherine très doucement, il ne faudrait pas, ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec tant d'âpreté après cette couronne.

— Au contraire, ma mère, dit Charles, ils se sont hâtés, eux, en venant à marches forcées de Varsovie ici… Honneur pour honneur, politesse pour politesse.

— Votre Majesté peut avoir raison dans un sens, comme dans un autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la séance publique doit être hâtée?

— Ma foi, oui, ma mère; ne serait-ce point le vôtre par hasard?

— Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus concourir à votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant ainsi je craindrais qu'on ne vous accusât de profiter bien vite de cette occasion qui se présente de soulager la maison de France des charges que votre frère lui impose, mais que, bien certainement, il lui rend en gloire et en dévouement.

— Ma mère, dit Charles, à son départ de France, je doterai mon frère si richement que personne n'osera même penser ce que vous craignez que l'on dise.

— Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si bonne réponse à chacune de mes objections… Mais, pour recevoir ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des États par les signes extérieurs, il vous faut un déploiement considérable de troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoquées dans l'Île-de-France.

— Pardonnez-moi, ma mère, car j'ai prévu l'événement, et je me suis préparé. J'ai rappelé deux bataillons de la Normandie, un de la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrivée hier de la Bretagne; les chevau-légers, répandus dans la Touraine, seront à Paris dans le courant de la journée; et tandis qu'on croit que je dispose à peine de quatre régiments, j'ai vingt mille hommes prêts à paraître.

— Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus qu'une chose, mais on se la procurera.

— Laquelle?

— De l'argent. Je crois que vous n'en êtes pas fourni outre mesure.

— Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai quatorze cent mille écus à la Bastille; mon épargne particulière m'a remis ces jours passés huit cent mille écus que j'ai enfouis dans mes caves du Louvre, et, en cas de pénurie, Nantouillet tient trois cent mille autres écus à ma disposition.

Catherine frémit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et emporté, mais jamais prévoyant.

— Allons, fit-elle, Votre Majesté pense à tout, c'est admirable, et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se hâtent, Votre Majesté sera en état de donner séance avant six semaines.

— Six semaines! s'écria Charles. Ma mère, les tailleurs, les brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour où l'on a appris la nomination de mon frère. À la rigueur, tout pourrait être prêt pour aujourd'hui; mais, à coup sûr, tout sera prêt dans trois ou quatre jours.

— Oh! murmura Catherine, vous êtes plus pressé encore que je ne le croyais, mon fils.

— Honneur pour honneur, je vous l'ai dit.

— Bien. C'est donc cet honneur fait à la maison de France qui vous flatte, n'est-ce pas?

— Assurément.

— Et voir un fils de France sur le trône de Pologne est votre plus cher désir?

— Vous dites vrai.

— Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous préoccupe, et quel que soit celui qui règne là-bas…

— Non pas, non pas, ma mère, corboeuf! demeurons-en où nous sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts, ces gens-là! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur affaire: le héros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un gant… Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alençon? un lâche! cela leur donnerait une belle idée des Valois! … D'Alençon! il fuirait à la première balle qui lui sifflerait aux oreilles, tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'épée au poing, toujours marchant en avant, à pied ou à cheval! … Hardi! pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frère d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir, depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'année. Il boit mal, c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voilà tout. Il sera là dans sa sphère, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive le vainqueur! vive le général! On le proclame _imperator _trois fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur des Valois… Il sera peut-être tué; mais, ventremahon! ce sera une mort superbe!

Catherine frissonna et un éclair jaillit de ses yeux.

— Dites, s'écria-t-elle, que vous voulez éloigner Henri d'Anjou, dites que vous n'aimez pas votre frère!

— Ah! ah! ah! fit Charles en éclatant d'un rire nerveux, vous avez deviné cela, vous, que je voulais l'éloigner? Vous avez deviné cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait, voyons? Aimer mon frère! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah! est-ce que vous voulez rire?… (Et à mesure qu'il parlait, ses joues pâles s'animaient d'une fébrile rougeur.) Est-ce qu'il m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, excepté mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a quelqu'un qui m'ait jamais aimé? Non, non, je n'aime pas mon frère, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empêche pas mon frère d'en faire autant que je fais.

— Sire, dit Catherine s'animant à son tour, puisque vous me découvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous agissez en roi faible, en monarque mal conseillé; vous renvoyez votre second frère, le soutien naturel du trône, et qui est en tous points digne de vous succéder s'il vous advenait malheur, laissant dans ce cas votre couronne à l'abandon; car, comme vous le disiez, d'Alençon est jeune, incapable, faible, plus que faible, lâche! … Et le Béarnais se dresse derrière, entendez- vous?

— Eh! mort de tous les diables! s'écria Charles, qu'est-ce que me fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Béarnais se dresse derrière mon frère, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! … Je disais que je n'aimais personne… je me trompais, j'aime Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main tiède, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne touche que des mains glacées. Il est incapable de trahison envers moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un dédommagement: on lui a empoisonné sa mère, pauvre garçon! des gens de ma famille, à ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me quittât, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai je le ferai roi de France et de Navarre… Et, ventre du pape! au lieu de rire à ma mort, comme feraient mes frères, il pleurerait ou du moins il ferait semblant de pleurer.

La foudre tombant aux pieds de Catherine l'eût moins épouvantée que ces paroles. Elle demeura atterrée, regardant Charles d'un oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes:

— Henri de Navarre! s'écria-t-elle, Henri de Navarre! roi de France au préjudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous verrons! C'est donc pour cela que vous voulez éloigner mon fils?

— Votre fils… et que suis-je donc moi? un fils de louve comme Romulus! s'écria Charles tremblant de colère et l'oeil scintillant comme s'il se fût allumé par places. Votre fils! vous avez raison, le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a pas de frères, le roi de France n'a pas de mère, le roi de France n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des sentiments, il a des volontés. Il se passera qu'on l'aime, mais il veut qu'on lui obéisse.

— Sire, vous avez mal interprété mes paroles: j'ai appelé mon fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre. Est-ce un crime à une mère de désirer que son enfant ne la quitte pas?

— Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne baissez pas le front, si vous n'éteignez pas la menace de vos yeux, je l'étrangle ce soir comme vous vouliez qu'on étranglât hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas, moi, comme nous avons manqué La Mole.

Sous cette première menace, Catherine baissa le front; mais presque aussitôt elle le releva.

— Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frère veut te tuer. Eh bien, soit tranquille, ta mère te défendra.

— Ah! l'on me brave! s'écria Charles. Eh bien, par le sang du Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout à l'heure, mais à l'instant même. Ah! une arme! une dague! un couteau! … Ah!

Et Charles, après avoir porté inutilement les yeux autour de lui pour chercher ce qu'il demandait, aperçut le petit poignard que sa mère portait à sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine de chagrin incrustée d'argent, et bondit hors de la chambre pour aller frapper Henri d'Anjou partout où il le trouverait. Mais en arrivant dans le vestibule ses forces surexcitées au-delà de la puissance humaine, l'abandonnèrent tout à coup: il étendit le bras, laissa tomber l'arme aiguë, qui resta fichée dans le parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-même et roula sur le plancher.

En même temps le sang jaillit en abondance de ses lèvres et de son nez.

— Jésus! dit-il, on me tue; à moi! à moi!

Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un instant impassible et sans bouger; puis rappelée à elle, non par l'amour maternel, mais par la difficulté de la situation, elle ouvrit en criant:

— Le roi se trouve mal! au secours! au secours! À ce cri un monde de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empressèrent autour du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'était élancée, écartant les spectateurs et relevant Charles pâle comme un cadavre.

— On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigné de sueur et de sang.

— On te tue! mon Charles! s'écria la bonne femme en parcourant tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu'à Catherine elle-même; et qui donc cela qui te tue?

Charles poussa un faible soupir et s'évanouit tout à fait.

— Ah! dit le médecin Ambroise Paré, qu'on avait envoyé chercher à l'instant même, ah! voilà le roi bien malade!

— Maintenant, de gré ou de force, se dit l'implacable Catherine, il faudra bien qu'il accorde un délai.

Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui attendait avec anxiété dans l'oratoire le résultat de cet entretien si important pour lui.

XL'Horoscope

En sortant de l'oratoire, où elle venait d'apprendre à Henri d'Anjou tout ce qui s'était passé, Catherine avait trouvé René dans sa chambre.

C'était la première fois que la reine et l'astrologue se revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite à sa boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui avait écrit, et c'était la réponse à ce billet que René lui apportait en personne.

— Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu?

— Oui.

— Comment va-t-il?

— Plutôt mieux que plus mal.

— Et peut-il parler?

— Non, l'épée a traversé le larynx.

— Je vous avais dit en ce cas de le faire écrire?

— J'ai essayé, lui-même a réuni toutes ses forces; mais sa main n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est évanoui: la veine jugulaire a été ouverte, et le sang qu'il a perdu lui a ôté toutes ses forces.

— Avez-vous vu ces lettres?

— Les voici.

René tira un papier de sa poche et le présenta à Catherine, qui le déplia vivement.


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