Chapter 4

— Un M et un O, dit-elle… Serait-ce décidément ce La Mole, et toute cette comédie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de détourner les soupçons?

— Madame, dit René, si j'osais émettre mon opinion dans une affaire où Votre Majesté hésite à former la sienne, je lui dirais que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper sérieusement de politique.

— Vous croyez?

— Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir avec dévouement le roi, car il n'y a pas de véritable amour sans jalousie.

— Et vous le croyez donc tout à fait amoureux?

— J'en suis sûr.

— Aurait-il eu recours à vous?

— Oui.

— Et il vous a demandé quelque breuvage, quelque philtre?

— Non, nous nous en sommes tenus à la figure de cire.

— Piquée au coeur?

— Piquée au coeur.

— Et cette figure existe toujours?

— Oui.

— Elle est chez vous?

— Elle est chez moi.

— Il serait curieux, dit Catherine, que ces préparations cabalistiques eussent réellement l'effet qu'on leur attribue.

— Votre Majesté est plus que moi à même d'en juger.

— La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole?

— Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauvé de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez, madame, et cependant vous doutez toujours.

— De quoi?

— De la science.

— C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en regardant fixement René, qui supporta admirablement bien ce regard.

— En quelle occasion?

— Oh! vous savez ce que je veux dire; à moins toutefois que ce soit le savant et non la science.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, répondit leFlorentin.

— René, vos parfums ont-ils perdu leur odeur?

— Non, madame, quand ils sont employés par moi; mais il est possible qu'en passant par la main des autres… Catherine sourit et hocha la tête.

— Votre opiat a fait merveille, René, dit-elle, et madame deSauve a les lèvres plus fraîches et plus vermeilles que jamais.

— Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en féliciter, madame, car la baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'être capricieuse, ne m'a plus reparlé de cet opiat, et moi, de mon côté, après la recommandation que m'avait faite Votre Majesté, j'ai jugé à propos de ne lui en point envoyer. Les boîtes sont donc toutes encore à la maison telles que vous les y avez laissées, moins une qui a disparu sans que je sache quelle personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire.

— C'est bien, René, dit Catherine; peut-être plus tard reviendrons-nous là-dessus; en attendant, parlons d'autre chose.

— J'écoute, madame.

— Que faut-il pour apprécier la durée probable de la vie d'une personne?

— Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'âge qu'elle a, et sous quel signe elle a vu le jour.

— Puis ensuite?

— Avoir de son sang et de ses cheveux.

— Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'âge qu'il a, le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'époque probable de sa mort?

— Oui, à quelques jours près.

— C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang.

— La personne est-elle née pendant le jour ou pendant la nuit?

— À cinq heures vingt-trois minutes du soir.

— Soyez demain à cinq heures chez moi, l'expérience doit être faite à l'heure précise de la naissance.

— C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _René salua et sortit sans paraître avoir remarqué lenous y serons, qui indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne viendrait pas seule.

Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. À minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait répondu que maître Ambroise Paré était près de lui, et s'apprêtait à le saigner si la même agitation nerveuse continuait.

Encore tressaillant dans son sommeil, encore pâle du sang qu'il avait perdu, Charles dormait sur l'épaule de sa fidèle nourrice, qui, appuyée contre son lit, n'avait point depuis trois heures changé de position, de peur de troubler le repos de son cher enfant.

Une légère écume venait poindre de temps en temps sur les lèvres du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brodée. Sur le chevet était un mouchoir tout maculé de larges taches de sang.

Catherine eut un instant l'idée de s'emparer de ce mouchoir, mais elle pensa que ce sang, mêlé comme il l'était à la salive qui l'avait détrempé, n'aurait peut-être pas la même efficacité; elle demanda à la nourrice si le médecin n'avait pas saigné son fils comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice répondit que si, et que la saignée avait été si abondante que Charles s'était évanoui deux fois.

La reine mère, qui avait quelque connaissance en médecine comme toutes les princesses de cette époque, demanda à voir le sang; rien n'était plus facile, le médecin avait recommandé qu'on le conservât pour en étudier les phénomènes.

Il était dans une cuvette dans le cabinet à côté de la chambre. Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un petit flacon qu'elle avait apporté dans cette intention; puis rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extrémité eût dénoncé la profanation qu'elle venait de commettre.

Au moment où elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles rouvrit les yeux et fut frappé de la vue de sa mère. Alors rappelant, comme à la suite d'un rêve, toutes ses pensées empreintes de rancune:

— Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez à votre fils bien-aimé, à votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain.

— Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous voudrez. Tranquillisez-vous et dormez.

Charles, comme s'il eût cédé à ce conseil, ferma effectivement les yeux; et Catherine qui l'avait donné comme on fait pour consoler un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derrière elle, et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se redressa, et tout à coup, d'une voix étouffée par l'accès dont il souffrait encore:

— Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! … qu'on me fasse venir tout cela.

La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tête du roi sur son épaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme lorsqu'il était enfant.

— Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je veux travailler ce matin.

Quand Charles parlait ainsi, il fallait obéir; et la nourrice elle-même, malgré les privilèges que son royal nourrisson lui avait conservés, n'osait aller contre ses commandements. On fit venir ceux que le roi demandait, et la séance fut fixée, non pas au lendemain, c'était chose impossible, mais à cinq jours de là.

Cependant à l'heure convenue, c'est-à-dire à cinq heures, la reine mère et le duc d'Anjou se rendaient chez René, lequel, prévenu, comme on le sait, de cette visite, avait tout préparé pour la séance mystérieuse.

Dans la chambre à droite, c'est-à-dire dans la chambre aux sacrifices, rougissait, sur un réchaud ardent, une lame d'acier destinée à représenter, par ses capricieuses arabesques, les événements de la destinée sur laquelle on consultait l'oracle; sur l'autel était préparé le livre des sorts, et pendant la nuit, qui avait été fort claire, René avait pu étudier la marche et l'attitude des constellations.

Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit déguisait sa taille. Sa mère vint ensuite; et si elle n'eût pas su d'avance que c'était son fils qui l'attendait là, elle-même n'eût pu le reconnaître. Catherine ôta son masque; le duc d'Anjou, au contraire, garda le sien.

— As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine.

— Oui, madame, dit-il; et la réponse des astres m'a déjà appris le passé. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les personnes nées sous le signe de l'écrevisse, le coeur ardent et d'une fierté sans exemple. Il est puissant; il a vécu près d'un quart de siècle; il a jusqu'à présent obtenu du ciel gloire et richesse. Est-ce cela, madame?

— Peut-être, dit Catherine.

— Avez-vous les cheveux et le sang?

— Les voici.

Et Catherine remit au nécromancien une boucle de cheveux d'un blond fauve et une petite fiole de sang.

René prit la fiole, la secoua pour bien réunir la fibrine et la sérosité, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de cette chair coulante, qui bouillonna à l'instant même et s'extravasa bientôt en dessins fantastiques.

— Oh! madame, s'écria René, je le vois se tordre en d'atroces douleurs. Entendez-vous comme il gémit, comme il crie à l'aide! Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous comme, enfin, autour de son lit de mort s'apprêtent de grands combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les épées.

— Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une émotion indicible et arrêtant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son avide curiosité, se penchait au-dessus du brasier.

René s'approcha de l'autel et répéta une prière cabalistique, mettant à cette action un feu et une conviction qui gonflaient les veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophétiques et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques sur le trépied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort.

Enfin il se releva et annonça que tout était prêt, prit d'une main le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle de cheveux; puis commandant à Catherine d'ouvrir le livre au hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier tous les cheveux, en prononçant une phrase cabalistique composée de mots hébreux auxquels il n'entendait rien lui-même.

Aussitôt le duc d'Anjou et Catherine virent s'étendre sur cette lame une figure blanche comme celle d'un cadavre enveloppé de son suaire.

Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, était inclinée sur la première.

En même temps les cheveux s'enflammèrent en donnant un seul jet de feu, clair, rapide, dardé comme une langue rouge.

— Un an! s'écria René, un an à peine, et cet homme sera mort, et une femme pleurera seule sur lui. Mais non, là-bas, au bout de la lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses bras.

Catherine regarda son fils, et, toute mère qu'elle était, sembla lui demander quelles étaient ces deux femmes.

Mais René achevait à peine, que la plaque d'acier redevint blanche; tout s'y était graduellement effacé.

Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix dont, malgré toute sa force, elle ne pouvait cacher l'altération, le distique suivant:

Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tôt, trop tôt, si prudence n'étoit.

Un profond silence régna quelque temps autour du brasier.

— Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les signes de ce mois?

— Florissant comme toujours, madame. À moins de vaincre le destin par une lutte de dieu à dieu, l'avenir est bien certainement à cet homme. Cependant…

— Cependant, quoi?

— Une des étoiles qui composent sa pléiade est restée pendant le temps de mes observations couverte d'un nuage noir.

— Ah! s'écria Catherine, un nuage noir… Il y aurait donc quelque espérance?

— De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla à voix basse. Pendant ce temps René s'agenouillait, et à la clarté de la flamme, versant dans sa main une dernière goutte de sang demeurée au fond de la fiole:

— Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu sont solides les témoignages de la science simple que pratiquent les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un médecin, pour un savant, pour maître Ambroise Paré lui-même, voilà un sang si pur, si fécond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il promet de longues années au corps dont il est sorti; et cependant toute cette vigueur doit disparaître bientôt, toute cette vie doit s'éteindre avant un an!

Catherine et Henri d'Anjou s'étaient retournés et écoutaient. Les yeux du prince brillaient à travers son masque.

— Ah! continua René, c'est qu'aux savants ordinaires le présent seul appartient; tandis qu'à nous appartiennent le passé et l'avenir.

— Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez à croire qu'il mourra avant une année?

— Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes qui un jour reposeront à leur tour dans le cercueil.

— Cependant vous disiez que le sang était pur et fécond, vous disiez que ce sang promettait une longue vie?

— Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il pas possible qu'un accident…

— Ah! oui, vous entendez, dit Catherine à Henri, un accident…

— Hélas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer.

— Oh! quant à cela, n'y songez plus, c'est chose impossible.Alors se retournant vers René:

— Merci, dit le jeune homme en déguisant le timbre de sa voix, merci; prends cette bourse.

— Venez,comte, dit Catherine, donnant à dessein à son fils un titre qui devait dérouter les conjectures de René. Et ils partirent.

— Oh! ma mère, vous voyez, dit Henri, un accident! … et si cet accident-là arrive, je ne serai point là; je serai à quatre cents lieues de vous…

— Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils.

— Oui; mais sait-on si ces gens-là me laisseront revenir? Que ne puis-je attendre, ma mère! …

— Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle René n'est-il pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur? Écoutez, rentrez de votre côté, mon enfant; moi, je vais passer par la petite porte du cloître des Augustines, ma suite m'attend dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter votre frère, si vous le voyez.

XILes confidences

La première chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre, c'est que l'entrée solennelle des ambassadeurs était fixée au cinquième jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le roi avait commandés pour lui.

Pendant qu'il les essayait avec une colère qui mouillait ses yeux de larmes, Henri de Navarre s'égayait fort d'un magnifique collier d'émeraudes, d'une épée à poignée d'or et d'une bague précieuse que Charles lui avait envoyés le matin même.

D'Alençon venait de recevoir une lettre et s'était renfermé dans sa chambre pour la lire en toute liberté.

Quant à Coconnas, il demandait son ami à tous les échos du Louvre.

En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commencé dans la matinée à concevoir quelque inquiétude: il s'était en conséquence mis à la recherche de son ami, commençant son investigation par l'hôtel de la Belle-Étoile, passant de l'hôtel de la Belle-Étoile à la rue Cloche-Percée, de la rue Cloche-Percée à la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du pont Saint-Michel au Louvre.

Cette investigation avait été faite, vis-à-vis de ceux auxquels elle s'adressait, d'une façon tantôt si originale, tantôt si exigeante, ce qui est facile à concevoir quand on connaît le caractère excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscité entre lui et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini à la mode de l'époque, c'est-à-dire sur le terrain. Coconnas avait mis à ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire à ces sortes de choses; il avait tué le premier et blessé les deux autres, en disant:

— Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin!

C'était au point que le dernier, qui était le baron de Boissey, lui avait dit en tombant:

— Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au moins qu'il savait le grec.

Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpiré: Coconnas s'en était gonflé de douleur, car un instant il avait cru que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tué son ami, et l'avaient jeté dans quelque oubliette.

Il apprit que d'Alençon avait été de la partie, et passant par- dessus la majesté qui entourait le prince du sang, il l'alla trouver et lui demanda une explication comme il l'eût fait envers un simple gentilhomme.

D'Alençon eut d'abord bonne envie de mettre à la porte l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient d'un tel éclat, l'aventure des trois duels en moins de vingt- quatre heures avait placé le Piémontais si haut, qu'il réfléchit, et qu'au lieu de se livrer à son premier mouvement, il répondit à son gentilhomme avec un charmant sourire:

— Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir reçu sur l'épaule une aiguière d'argent, le duc d'Anjou mécontent d'avoir été coiffé avec une compote d'oranges, et le duc de Guise humilié d'avoir été souffleté avec un quartier de sanglier, ont fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a détourné le coup. La partie a donc manqué, je vous en donne ma parole de prince.

— Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voilà qui est bien, et je voudrais connaître cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance.

M. d'Alençon ne répondit rien, mais sourit plus agréablement encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire à Coconnas que cet ami n'était autre que le prince lui-même.

— Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble à vos bontés en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne l'a pas tué, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise nouvelle. On l'a jeté dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais écouter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les pierres ne sont pas dures pour tout le monde.

D'Alençon hocha la tête.

— Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache où il est passé.

— Mordi! s'écria le Piémontais en pâlissant de nouveau, fût-il passé en enfer, je saurai où il est.

— Écoute, dit d'Alençon qui avait, mais par des motifs bien différents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir où était La Mole, je te donnerai un conseil d'ami.

— Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez.

— Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est devenu celui que tu pleures.

— S'il faut que je l'avoue à Votre Altesse, dit Coconnas, j'y avais déjà pensé, mais je n'avais point osé; car, outre que madame Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure que La Mole n'est pas mort et que Sa Majesté doit savoir où il est, je vais faire provision de courage et aller la trouver.

— Va, mon ami, va, dit le duc François. Et quand tu auras des nouvelles, donne-m'en à moi-même; car je suis en vérité aussi inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas…

— Laquelle?

— Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre.

— Monseigneur, dit Coconnas, du moment où Votre Altesse me recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche ou comme la reine mère.

«Bon prince, excellent prince, prince magnanime», murmura Coconnas en se rendant chez la reine de Navarre.

Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son désespoir était arrivé jusqu'à elle, et en apprenant par quels exploits ce désespoir s'était signalé, elle avait presque pardonné à Coconnas la façon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la duchesse de Nevers, à laquelle le Piémontais ne s'était point adressé à cause d'une grosse brouille existant déjà depuis deux ou trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine aussitôt qu'annoncé.

Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il avait parlé à d'Alençon qu'il éprouvait toujours en face de la reine, et qui lui était bien plus inspiré par la supériorité de l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec un sourire qui le rassura tout d'abord.

— Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias, ou Oreste sans Pylade, et ayez pitié de mon infortune en faveur d'un des héros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien.

Marguerite sourit, et après avoir fait promettre le secret à Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenêtre. Quant au lieu de son séjour, si instantes que fussent les prières du Piémontais, elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne satisfaisait qu'à demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller à des aperçus diplomatiques de la plus haute sphère. Il en résulta que Marguerite vit clairement que le duc d'Alençon était de moitié dans le désir qu'avait son gentilhomme de connaître ce qu'était devenu La Mole.

— Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant à moi, tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez est vivant: croyez-en ma parole.

— J'en crois une chose plus certaine encore, madame, réponditCoconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleuré.

Puis, croyant qu'il n'y avait rien à ajouter à une phrase qui avait le double avantage de rendre sa pensée et d'exprimer la haute opinion qu'il avait du mérite de La Mole, Coconnas se retira en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu savoir de Marguerite.

Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'idée de quitter Marguerite avait d'abord brisé le coeur de La Mole; et c'était bien plutôt pour sauver la réputation de la reine que pour préserver sa propre vie qu'il avait consenti à fuir.

Aussi dès le lendemain au soir était-il revenu à Paris pour revoir Marguerite à son balcon. Marguerite, de son côté, comme si une voix secrète lui eût appris le retour du jeune homme, avait passé toute la soirée à sa fenêtre; il en résulta que tous deux s'étaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les jouissances défendues. Il y a même plus: l'esprit mélancolique et romanesque de La Mole trouvait un certain charme à ce contretemps. Cependant, comme l'amant véritablement épris n'est heureux qu'un moment, celui pendant lequel il voit ou possède, et souffre pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'événement qui devait la lui rendre, c'est-à-dire la fuite du roi de Navarre.

Quant à Marguerite, elle se laissait, de son côté, aller au bonheur d'être aimée avec un dévouement si pur. Souvent elle s'en voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet esprit viril, méprisant les pauvretés de l'amour vulgaire, insensible aux minuties qui en font pour les âmes tendres le plus doux, le plus délicat, le plus désirable de tous les bonheurs, elle trouvait sa journée sinon heureusement remplie, du moins heureusement terminée, quand vers neuf heures, paraissant à son balcon vêtue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai, dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lèvres, sur son coeur; c'était alors une toux significative, qui rendait à l'amant le souvenir de la voix aimée. C'était quelquefois aussi un billet vigoureusement lancé par une petite main et qui enveloppait quelque bijou précieux, mais bien plus précieux encore pour avoir appartenu à celle qui l'envoyait que pour la matière qui lui donnait sa valeur, et qui allait résonner sur le pavé à quelques pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil à un milan, fondait sur cette proie, la serrait dans son sein, répondait par la même voie, et Marguerite ne quittait son balcon qu'après avoir entendu se perdre dans la nuit les pas du cheval poussé à toute bride pour venir, et qui, pour s'éloigner, semblait d'une matière aussi inerte que le fameux colosse qui perdit Troie.

Voilà pourquoi la reine n'était pas inquiète du sort de La Mole, auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent épiés, elle refusait opiniâtrement tout autre rendez-vous que ces entrevues à l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans la soirée de chacun des jours qui s'écoulaient dans l'attente de la réception des ambassadeurs, réception remise à quelques jours, comme on l'a vu, par les ordres exprès d'Ambroise Paré.

La veille de cette réception, vers neuf heures du soir, comme tout le monde au Louvre était préoccupé des préparatifs du lendemain, Marguerite ouvrit sa fenêtre et s'avança sur le balcon; mais à peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La Mole, plus pressé que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec son adresse accoutumée, tomber aux pieds de sa royale maîtresse. Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose de particulier, elle rentra pour la lire.

Le billet, sur le recto de la première page, renfermait ces mots:

«Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends.»

Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des premiers en séparant les deux feuilles:

«Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces baisers que je vous envoie. J'attends.»

Marguerite achevait à peine cette seconde partie de la lettre, qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa réserve habituelle, frappait à la porte commune, et demandait à Gillonne s'il pouvait entrer.

La reine divisa aussitôt la lettre, mit une des pages dans son corset, l'autre dans sa poche, courut à la fenêtre qu'elle ferma, et s'élançant vers la porte:

— Entrez, Sire, dit-elle.

Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eût fermé cette fenêtre, la commotion en était arrivée jusqu'à Henri, dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette société dont il se défiait si fort, presque acquis l'exquise délicatesse où ils sont portés chez l'homme vivant dans l'état sauvage. Mais le roi de Navarre n'était pas un de ces tyrans qui veulent empêcher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les étoiles.

Henri était souriant et gracieux comme d'habitude.

— Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs habits de cérémonie, je pense à venir échanger avec vous quelques mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les vôtres, n'est-ce pas?

— Certainement, monsieur, répondit Marguerite, nos intérêts ne sont-ils pas toujours les mêmes?

— Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alençon met depuis quelques jours à me fuir, à ce point que depuis avant-hier il s'est retiré à Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un moyen de partir seul, car il est peu surveillé, soit un moyen de ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plaît, madame? il sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien.

— Votre Majesté a raison de s'inquiéter du silence de mon frère. J'y ai songé aujourd'hui toute la journée, et mon avis est que, les circonstances ayant changé, il a changé avec elles.

— C'est-à-dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade, le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fâché de demeurer à Paris pour garder à vue la couronne de France?

— Justement.

— Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste; seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir seul, trois fois les garanties que j'aurais demandées pour partir avec votre frère, dont le nom et la présence dans l'entreprise me sauvegardaient. Ce qui m'étonne seulement, c'est de ne pas entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des nouvelles, madame?

— Moi, Sire! dit Marguerite étonnée; et comment voulez-vous?…

— Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La Mole… Ce garçon a dû aller à Mantes… et quand on y va, on en peut bien revenir…

— Ah! voilà qui me donne la clef d'une énigme dont je cherchais vainement le mot, répondit Marguerite. J'avais laissé la fenêtre ouverte, et j'ai trouvé, en rentrant, sur mon tapis, une espèce de billet.

— Voyez-vous cela! dit Henri.

— Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je n'ai attaché aucune importance, continua Marguerite; peut-être avais-je tort et vient-il de ce côté-là.

— C'est possible, dit Henri; j'oserais même dire que c'est probable. Peut-on voir ce billet?

— Certainement, Sire, répondit Marguerite en remettant au roi celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa poche.

Le roi jeta les yeux dessus.

— N'est-ce point l'écriture de M. de La Mole? dit-il.

— Je ne sais, répondit Marguerite; le caractère m'en a paru contrefait.

— N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: «Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends.»

— Ah! oui-da! … continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il attend!

— Certainement je le vois…, dit Marguerite. Mais que voulez- vous?

— Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne.

— Qu'il vienne! s'écria Marguerite en fixant sur son mari ses beaux yeux étonnés; comment pouvez-vous dire une chose pareille, Sire? Un homme que le roi a voulu tuer… qui est signalé, menacé… qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?… Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont été…

— Obligés de fuir par la fenêtre… vous voulez dire?

— Justement, et vous achevez ma pensée.

— Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fenêtre, qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas entrer par la porte. C'est tout simple, cela.

— Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir à l'idée de se rapprocher de La Mole.

— J'en suis sûr.

— Mais comment monter? demanda la reine.

— N'avez-vous donc pas conservé l'échelle de corde que je vous avais envoyée? Ah! je ne reconnaîtrais point là votre prévoyance habituelle.

— Si fait, Sire, dit Marguerite.

— Alors, c'est parfait, dit Henri.

— Qu'ordonne donc Votre Majesté?

— Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la à votre balcon et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend… et je serais tenté de le croire… si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille monter, il montera, ce digne ami.

Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour éclairer Marguerite dans la recherche qu'elle s'apprêtait à faire de l'échelle; la recherche ne fut pas longue, elle était enfermée dans une armoire du fameux cabinet.

— Là, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette échelle au balcon.

— Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite.

— Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents. La vue d'un homme effaroucherait peut-être notre ami, vous comprenez.

Marguerite sourit et attacha l'échelle.

— Là, dit Henri en restant caché dans l'angle de l'appartement, montrez-vous bien; maintenant faites voir l'échelle. À merveille; je suis sûr que de Mouy va monter.

En effet, dix minutes après, un homme ivre de joie enjamba le balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui, demeura quelques secondes hésitant. Mais, à défaut de Marguerite, Henri s'avança:

— Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous prie.

La Mole demeura un instant stupéfait.

Peut-être, s'il eût été encore suspendu à son échelle au lieu d'être posé le pied ferme sur le balcon, fût-il tombé en arrière.

— Vous avez désiré parler au roi de Navarre pour affaires urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prévenir, et le voilà. Henri alla fermer la fenêtre.

— Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune homme.

— Eh bien, monsieur, fit Henri en présentant une chaise à LaMole, que disons-nous?

— Nous disons, Sire, répondit celui-ci, que j'ai quitté M. de Mouy à la barrière. Il désire savoir si Maurevel a parlé et si sa présence dans la chambre de Votre Majesté est connue.

— Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hâter.

— Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la soirée, M. d'Alençon est prêt à partir, il se trouvera à la porte Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous attendront à Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angoulême et Bordeaux.

— Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour mon compte, je serai prêt, le serez-vous?

Les yeux de La Mole se fixèrent sur ceux de Marguerite avec une profonde anxiété.

— Vous avez ma parole, dit la reine, partout où vous irez, je vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alençon parte en même temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il nous trahit; s'il hésite, ne bougeons pas.

— Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole? demanda Henri.

— Il a dû, il y a quelques jours, recevoir une lettre deM. de Mouy.

— Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parlé de rien!

— Défiez-vous, monsieur, dit Marguerite, défiez-vous.

— Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir une réponse à M. de Mouy?

— Ne vous inquiétez de rien, Sire. À droite ou à gauche de Votre Majesté, visible ou invisible, demain, pendant la réception des ambassadeurs, il sera là: un mot dans le discours de la reine qui lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou vous attendre. Si le duc d'Alençon refuse, il ne demande que quinze jours pour tout réorganiser en votre nom.

— En vérité, dit Henri, de Mouy est un homme précieux. Pouvez- vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame?

— Rien de plus facile, répondit Marguerite.

— Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alençon; que de Mouy soit à son poste et comprenne à demi-mot.

— Il y sera, Sire.

— Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma réponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un serviteur?

— Orthon est là qui m'attend sur le quai.

— Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la fenêtre; c'est bon dans les occasions extrêmes. Vous pourriez être vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous exposez ainsi, vous compromettriez la reine.

— Mais par où, Sire?

— Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau, j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous traverserons le guichet sans difficulté. D'ailleurs, je serai aise de donner quelques ordres particuliers à Orthon. Attendez ici, je vais voir s'il n'y a personne dans les corridors.

Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine.

— Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole.

— Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de la rue Cloche-Percée, si nous ne fuyons pas.

— Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir, il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la reine.

— Donnez-lui votre main à baiser, madame, dit Henri; monsieur deLa Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obéit.

— À propos, dit Henri, serrez l'échelle de corde avec soin; c'est un meuble précieux pour des conspirateurs; et, au moment où l'on s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez, monsieur de la Mole, venez.

XIILes ambassadeurs

Le lendemain toute la population de Paris s'était portée vers le faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait été décidé que les ambassadeurs polonais feraient leur entrée. Une haie de Suisses contenait la foule, et des détachements de cavaliers protégeaient la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se portaient au-devant du cortège.

Bientôt parut, à la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe de cavaliers vêtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des manteaux fourrés, et tenant à la main des sabres larges et recourbés comme les cimeterres des Turcs.

Les officiers marchaient sur le flanc des lignes.

Derrière cette première troupe en venait une seconde équipée avec un luxe tout à fait oriental. Elle précédait les ambassadeurs, qui, au nombre de quatre, représentaient magnifiquement le plus mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siècle.

L'un de ces ambassadeurs était l'évêque de Cracovie. Il portait un costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais éblouissant d'or et de pierreries. Son cheval blanc à longs crins flottants et au pas relevé semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait pensé que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus presque impraticables.

Près de l'évêque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si rapproché de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il en avait l'orgueil.

Après les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux autres palatins de haute naissance, venait une quantité de seigneurs polonais dont les chevaux, harnachés de soie, d'or et de pierreries, excitèrent la bruyante approbation du peuple. En effet, les cavaliers français, malgré la richesse de leurs équipages, étaient complètement éclipsés par ces nouveaux venus, qu'ils appelaient dédaigneusement des barbares.

Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espéré que la réception serait remise encore et que la décision du roi céderait à sa faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu, lorsqu'elle vit Charles, pâle comme un spectre, revêtir le splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en apparence sous cette volonté de fer, et elle commença de croire que le plus sûr parti pour Henri d'Anjou était l'exil magnifique auquel il était condamné.

Charles, à part les quelques mots qu'il avait prononcés lorsqu'il avait rouvert les yeux, au moment où sa mère sortait du cabinet, n'avait point parlé à Catherine depuis la scène qui avait amené la crise à laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux sans connaître la cause de cette altercation, et les plus hardis tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent les oiseaux devant le calme menaçant qui précède l'orage.

Cependant tout s'était préparé au Louvre, non pas comme pour unefête, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre cérémonie.L'obéissance de chacun avait été morne ou passive. On savait queCatherine avait presque tremblé, et tout le monde tremblait.

La grande salle de réception du palais avait été préparée, et comme ces sortes de séances étaient ordinairement publiques, les gardes et les sentinelles avaient reçu l'ordre de laisser entrer, avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours pourraient contenir de populaire.

Quant à Paris, son aspect était toujours celui que présente la grande ville en pareille circonstance: c'est-à-dire empressement et curiosité. Seulement quiconque eût bien considéré ce jour-là la population de la capitale, eût reconnu parmi les groupes composés de ces honnêtes figures de bourgeois naïvement béantes, bon nombre d'hommes enveloppés dans de grands manteaux, se répondant les uns aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils étaient à distance, et échangeant à voix basse quelques mots rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient. Ces hommes, au reste, paraissaient fort préoccupés du cortège, le suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un vénérable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgré sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte activité. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens, soit qu'il fût aidé par les efforts de ses compagnons, parvint à se glisser des premiers dans le Louvre, et, grâce à la complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu catholique malgré sa conversion, trouva moyen de se placer derrière les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri de Navarre.

Henri prévenu par La Mole que de Mouy devait, sous un déguisement quelconque, assister à la séance, jetait les yeux de tous côtés. Enfin ses regards rencontrèrent ceux du vieillard et ne le quittèrent plus: un signe de De Mouy avait fixé tous les doutes du roi de Navarre. Car de Mouy était si bien déguisé que Henri lui- même avait douté que ce vieillard à barbe blanche pût être le même que cet intrépide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six jours auparavant, une si rude défense.

Un mot de Henri, prononcé à l'oreille de Marguerite, fixa les regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux s'égarèrent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La Mole, mais inutilement.

La Mole n'y était pas.

Les discours commencèrent. Le premier fut au roi. Lasco lui demandait, au nom de la diète, son assentiment à ce que la couronne de Pologne fût offerte à un prince de la maison de France.

Charles répondit par une adhésion courte et précise, présentant le duc d'Anjou, son frère, du courage duquel il fit un grand éloge aux envoyés polonais. Il parlait en français; un interprète traduisait sa réponse après chaque période. Et pendant que l'interprète parlait à son tour, on pouvait voir le roi approcher de sa bouche un mouchoir qui, à chaque fois, s'en éloignait teint de sang.

Quand la réponse de Charles fut terminée, Lasco se tourna vers le duc d'Anjou, s'inclina et commença un discours latin dans lequel il lui offrait le trône au nom de la nation polonaise.

Le duc répondit dans la même langue, et d'une voix dont il cherchait en vain à contenir l'émotion, qu'il acceptait avec reconnaissance l'honneur qui lui était décerné. Pendant tout le temps qu'il parla, Charles resta debout, les lèvres serrées, l'oeil fixé sur lui, immobile et menaçant comme l'oeil d'un aigle.

Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des Jagellons posée sur un coussin de velours rouge, et tandis que deux seigneurs polonais revêtaient le duc d'Anjou du manteau royal, il déposa la couronne entre les mains de Charles.

Charles fit un signe à son frère. Le duc d'Anjou vint s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui posa la couronne sur la tête: alors les deux rois échangèrent un des plus haineux baisers que se soient jamais donnés deux frères.

Aussitôt un héraut cria:

«Alexandre-Édouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'être couronné roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!»

Toute l'assemblée répéta d'un seul cri:

— Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite. Le discours de la belle reine avait été gardé pour le dernier. Or, comme c'était une galanterie qui lui avait été accordée pour faire briller son beau génie, comme on disait alors, chacun porta une grande attention à la réponse, qui devait être en latin. Nous avons vu que Marguerite l'avait composée elle-même.

Le discours de Lasco fut plutôt un éloge qu'un discours. Il avait cédé, tout Sarmate qu'il était, à l'admiration qu'inspirait à tous la belle reine de Navarre; et empruntant la langue à Ovide, mais le style à Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons, comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils n'avaient eu deux étoiles pour les guider; étoiles qui devenaient de plus en plus brillantes à mesure qu'ils approchaient de la France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'être autre chose que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de l'Évangile au Coran, de la Syrie à l'Arabie Pétrée, de Nazareth à La Mecque, il termina en disant qu'il était tout prêt à faire ce que faisaient les sectateurs ardents du Prophète, qui, une fois qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se crevaient les yeux, jugeant qu'après avoir joui d'une si belle vue rien dans ce monde ne valait plus la peine d'être admiré.

Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur; de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils voulaient avoir l'air de l'entendre.

Marguerite fit d'abord une gracieuse révérence au galant Sarmate; puis, tout en répondant à l'ambassadeur, fixant les yeux sur de Mouy, elle commença en ces termes:

«_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris sed etiam amici orbitas.__[4]_«

Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant à de Mouy, pouvaient s'adresser à Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il en signe de reconnaissance.

Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours qui lui avait été communiqué quelques jours auparavant; mais il n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite, qu'il savait être un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il comprenait fort mal le latin.

Marguerite continua:

«_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed idem fatum que nunc sine ullâ morâ Lutetiâ cedere juberis, hac in urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice; proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et desideria nostra_.[5]«

On devine aisément que de Mouy écoutait avec une attention profonde ces paroles, qui, adressées aux ambassadeurs, étaient prononcées pour lui seul. Henri avait bien déjà deux ou trois fois tourné la tête négativement sur les épaules, pour faire comprendre au jeune huguenot que d'Alençon avait refusé; mais ce geste, qui pouvait être un effet du hasard, eût paru insuffisant à de Mouy, si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or, tandis qu'il regardait Marguerite et l'écoutait de toute son âme, ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris, frappèrent Catherine, qui tressaillit comme à une commotion électrique, et qui ne détourna plus son regard de ce côté de la salle.

— Voilà une figure étrange, murmura-t-elle tout en continuant de composer son visage selon les lois du cérémonial. Qui donc est cet homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur côté Marguerite et Henri regardent si attentivement?

Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, à partir de ce moment, répondait aux politesses de l'envoyé polonais, tandis que Catherine se creusait la tête, cherchant quel pouvait être le nom de ce beau vieillard, lorsque le maître des cérémonies, s'approchant d'elle par derrière, lui remit un sachet de satin parfumé contenant un papier plié en quatre. Elle ouvrit le sachet, tira le papier, et lut ces mots:

«Maurevel, à l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a enfin repris quelque force, et est parvenu à écrire le nom de l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet homme, c'est M. de Mouy.»

— De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment.Mais ce vieillard… Eh!cospetto! …ce vieillard, c'est…

Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche béante. Puis, se penchant à l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait à son côté:

— Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce moment. Derrière lui… c'est cela… voyez-vous un vieillard à barbe blanche, en habit de velours noir?

— Oui, madame, répondit le capitaine.

— Bon, ne le perdez pas de vue.

— Celui auquel le roi de Navarre fait un signe?

— Justement. Placez-vous à la porte du Louvre avec dix hommes, et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi à dîner. S'il vous suit, conduisez-le dans une chambre où vous le retiendrez prisonnier. S'il vous résiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez! allez!

Heureusement Henri, fort peu occupé du discours de Marguerite, avait l'oeil arrêté sur Catherine, et n'avait point perdu une seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine mère fixés avec un si grand acharnement sur de Mouy, il s'inquiéta; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes, il comprit tout.

Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surprisM. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire:Vous êtes découvert, sauvez-vous à l'instant même.

De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du discours de Marguerite qui lui était adressé. Il ne se le fit pas dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut.

Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey revenir à Catherine, et qu'il eut compris à la contraction du visage de la reine mère que celui-ci lui annonçait qu'il était arrivé trop tard. L'audience était finie. Marguerite échangeait encore quelques paroles non officielles avec Lasco.

Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuyé sur l'épaule d'Ambroise Paré, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui était arrivé.

Catherine, pâle de colère, et Henri, muet de douleur, le suivirent.

Quant au duc d'Alençon, il s'était complètement effacé pendant la cérémonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'était pas écarté un instant du duc d'Anjou, ne s'était fixé sur lui.

Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mère, enlevé par ces barbares du Nord, il était semblable à Antée, ce fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulevé dans les bras d'Hercule. Une fois hors de la frontière, le duc d'Anjou se regardait comme à tout jamais exclu du trône de France.

Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mère qu'il se retira.

Il la trouva non moins sombre et non moins préoccupée que lui- même, car elle songeait à cette tête fine et moqueuse qu'elle n'avait point perdue de vue pendant la cérémonie, à ce Béarnais auquel la destinée semblait faire place en balayant autour de lui les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles.

En voyant son fils bien-aimé pâle sous sa couronne, brisé sous son manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication, ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla à lui.

— Oh! ma mère, s'écria le roi de Pologne, me voilà condamné à mourir dans l'exil!

— Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prédiction de René? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps.

— Ma mère, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier bruit, au premier soupçon que la couronne de France peut être vacante, prévenez-moi…

— Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon écurie un cheval sellé, et dans mon antichambre un courrier prêt à partir pour la Pologne.

XIIIOreste et Pylade

Henri d'Anjou parti, on eût dit que la paix et le bonheur étaient revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille d'Atrides.

Charles, oubliant sa mélancolie, reprenait sa vigoureuse santé, chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours où il ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets comme il savait dresser braques et courants.

Catherine était redevenue bonne mère: douce à Charles et à d'Alençon, caressante à Henri et à Marguerite, gracieuse à madame de Nevers et à madame de Sauve; et, sous prétexte que c'était en accomplissant un ordre d'elle qu'il avait été blessé, elle avait poussé la bonté d'âme jusqu'à aller voir deux fois Maurevel convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie.

Marguerite continuait ses amours à l'espagnole.

Tous les soirs elle ouvrait sa fenêtre et correspondait avec La Mole par gestes et par écrit; et dans chacune de ses lettres le jeune homme rappelait à sa belle reine qu'elle lui avait promis quelques instants, en récompense de son exil, rue Cloche-Percée.

Une seule personne au monde était seule et dépareillée dans leLouvre redevenu si calme et si paisible.

Cette personne, c'était notre ami le comte Annibal de Coconnas.

Certes, c'était quelque chose que de savoir La Mole vivant; c'était beaucoup que d'être toujours le préféré de madame de Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes. Mais tout le bonheur de ce tête-à-tête que la belle duchesse lui accordait, tout le repos d'esprit donné par Marguerite à Coconnas sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du Piémontais une heure passée avec La Mole chez l'ami La Hurière devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dévergondées faites dans tous ces endroits de Paris où un honnête gentilhomme pouvait attraper des accrocs à sa peau, à sa bourse ou à son habit.

Madame de Nevers, il faut l'avouer à la honte de l'humanité, supportait impatiemment cette rivalité de La Mole. Ce n'est point qu'elle détestât le Provençal, au contraire: entraînée par cet instinct irrésistible qui porte toute femme à être coquette malgré elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est son amie, elle n'avait point épargné à La Mole les éclairs de ses yeux d'émeraude, et Coconnas eût pu envier les franches poignées de main et les frais d'amabilité faits par la duchesse en faveur de son ami pendant ces jours de caprice, où l'astre du Piémontais semblait pâlir dans le ciel de sa belle maîtresse; mais Coconnas, qui eût égorgé quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa dame, était si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait à l'oreille, à la suite de ces inconséquences de la duchesse, certaines offres qui avaient fait rougir le Provençal.

Il résulte de cet état de choses que Henriette, que l'absence de La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la compagnie de Coconnas, c'est-à-dire de son intarissable gaieté et de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers obligé, sans lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'évaporant de jour en jour.

Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs pressée par les prières de La Mole et les désirs de son propre coeur, donna rendez-vous pour le lendemain à Henriette dans la maison aux deux portes, afin d'y traiter à fond ces matières dans une conversation que personne ne pourrait interrompre.

Coconnas reçut d'assez mauvaise grâce le billet de Henriette qui le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, où il trouva Henriette déjà courroucée d'être arrivée la première.

— Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre ainsi… je ne dirai pas une princesse, mais une femme!

— Oh! attendre, dit Coconnas, voilà bien un mot à vous, par exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance.

— Moi, oui.

— Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie.

— Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie.

— Aussi étais-je parti du Louvre à neuf heures, car je suis de service près de M. le duc d'Alençon, soit dit en passant; ce qui fait que je serai obligé de vous quitter dans une heure.

— Ce qui vous enchante?

— Non, ma foi! attendu que M. d'Alençon est un maître fort maussade et fort quinteux; et, que pour être querellé, j'aime mieux l'être par de jolies lèvres comme les vôtres que par une bouche de travers comme la sienne.

— Allons! dit la duchesse, voilà qui est un peu mieux cependant… Vous disiez donc que vous étiez sorti à neuf heures du Louvre?

— Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand, au coin de la rue de Grenelle, j'aperçois un homme qui ressemble à La Mole.

— Bon! encore La Mole.

— Toujours, avec ou sans permission.

— Brutal!

— Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries.

— Non, mais finissez-en avec vos récits.

— Ce n'est pas moi qui demande à les faire, c'est vous qui me demandez pourquoi je suis en retard.

— Sans doute; est-ce à moi d'arriver la première?

— Eh! vous n'avez personne à chercher, vous.

— Vous êtes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble à La Mole… Mais qu'avez-vous donc à votre pourpoint? du sang!

— Bon! en voilà encore un qui m'aura éclaboussé en tombant.

— Vous vous êtes battu?

— Je le crois bien.

— Pour votre La Mole?

— Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme?

— Merci!

— Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter des airs de mon ami. Je le rejoins à la rue Coquillière, je le devance, je le regarde sous le nez à la lueur d'une boutique. Ce n'était pas lui.

— Bon! c'était bien fait.

— Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous êtes un fat de vous permettre de ressembler de loin à mon ami M. de La Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de près on voit bien que vous n'êtes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'épée à la main et moi aussi. À la troisième passe, voyez le mal appris! il est tombé en m'éclaboussant.

— Et lui avez-vous porté secours, au moins?

— J'allais le faire quand est passé un cavalier. Ah! cette fois, duchesse, je suis sûr que c'était La Mole. Malheureusement le cheval courait au galop. Je me suis mis à courir après le cheval, et les gens qui s'étaient rassemblés pour me voir battre, à courir derrière moi. Or, comme on eût pu me prendre pour un voleur, suivi que j'étais de toute cette canaille qui hurlait après mes chausses, j'ai été obligé de me retourner pour la mettre en fuite, ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le cavalier avait disparu. Je me suis mis à sa poursuite, je me suis informé, j'ai demandé, donné la couleur du cheval; mais, baste! inutile: personne ne l'avait remarqué. Enfin, de guerre lasse, je suis venu ici.

— De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant!

— Écoutez, chère amie, dit Coconnas en se renversant nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore persécuter à l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car enfin, l'amitié, voyez-vous… Je voudrais avoir son esprit ou sa science, à ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui vous ferait palper ma pensée… L'amitié, voyez-vous, c'est une étoile, tandis que l'amour… l'amour… eh bien, je la tiens, la comparaison… l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y en a de plusieurs espèces…

— D'amours?

— Non! de bougies, et que dans ces espèces il y en a de préférables: la rose, par exemple… va pour la rose… c'est la meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis que l'étoile brille toujours. À cela vous me répondrez que quand la bougie est usée on en met une autre dans le flambeau.

— Monsieur de Coconnas, vous êtes un fat.

— Là!

— Monsieur de Coconnas, vous êtes un impertinent.

— Là! là!

— Monsieur de Coconnas, vous êtes un drôle.

— Madame, je vous préviens que vous allez me faire regretter trois fois plus La Mole.

— Vous ne m'aimez plus.

— Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous idolâtre. Mais je puis vous aimer, vous chérir, vous idolâtrer, et, dans mes moments perdus, faire l'éloge de mon ami.

— Vous appelez vos moments perdus ceux où vous êtes près de moi, alors?

— Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse présent à ma pensée.

— Vous me le préférez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous déteste. Osez être franc, dites-moi que vous me le préférez. Annibal, je vous préviens que si vous me préférez quelque chose au monde…

— Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre tranquillité, croyez-moi, ne me faites point de questions indiscrètes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime La Mole plus que tous les hommes.

— Bien répondu, dit soudain une voix étrangère. Et une tapisserie de damas soulevée devant un grand panneau, qui, en glissant dans l'épaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dorée.


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