Chapter 7

À l'instant même toute cette joyeuse jeunesse, animée d'intérêts si divers, se mit en marche, le roi en tête, sur cette magnifique prairie qui pend du sommet boisé de Saint-Germain, et qui prit soudain l'aspect d'une grande tapisserie à personnages diaprés de mille couleurs et dont la rivière écumante sur sa rive simulait la frange argentée.

En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son faucon favori au poing, marchaient les valets de vénerie vêtus de justaucorps verts et chaussés de grosses bottes, qui, maintenant de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les roseaux qui garnissaient la rivière.

En ce moment le soleil, caché jusque-là derrière les nuages, sortit tout à coup du sombre océan où il s'était plongé. Un rayon de soleil éclaira de sa lumière tout cet or, tous ces joyaux, tous ces yeux ardents, et de toute cette lumière il faisait un torrent de feu.

Alors, et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour qu'un beau soleil éclairât sa défaite, un héron s'éleva du sein des roseaux en poussant un cri prolongé et plaintif.

— Haw! haw! cria Charles en déchaperonnant son faucon et en le lançant après le fugitif.

— Haw! haw! crièrent toutes les voix pour encourager l'oiseau.

Le faucon, un instant ébloui par la lumière, tourna sur lui-même, décrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout à coup il aperçut le héron, et prit son vol sur lui à tire-d'aile.

Cependant le héron qui s'était, en oiseau prudent, levé à plus de cent pas des valets de vénerie, avait, pendant que le roi déchaperonnait son faucon et que celui-ci s'était habitué à la lumière, gagné de l'espace, ou plutôt de la hauteur. Il en résulta que lorsque son ennemi l'aperçut, il était déjà à plus de cinq cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouvé dans les zones élevées l'air nécessaire à ses puissantes ailes, il montait rapidement.

— Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon, prouve nous que tu es de race. Haw! haw!

Comme s'il eût entendu cet encouragement, le noble animal partit, semblable à une flèche, parcourant une ligne diagonale qui devait aboutir à la ligne verticale qu'adoptait le héron, lequel montait toujours comme s'il eût voulu disparaître dans l'éther.

— Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eût pu l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse autant qu'il était en lui, la tête renversée en arrière pour ne pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard, tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec- de-Fer; haw!

En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient l'un de l'autre, ou plutôt le faucon se rapprochait du héron.

La seule question était de savoir lequel dans cette première attaque conserverait le dessus.

La peur eut de meilleures ailes que le courage.

Le faucon, emporté par son vol, passa sous le ventre du héron qu'il eût dû dominer. Le héron profita de sa supériorité et lui allongea un coup de son long bec.

Le faucon, frappé comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur lui-même, comme étourdi, et un instant on dut croire qu'il allait redescendre. Mais, comme un guerrier blessé qui se relève plus terrible, il jeta une espèce de cri aigu et menaçant et reprit son vol sur le héron.

Le héron avait profité de son avantage, et, changeant la direction de son vol, il avait fait un coude vers la forêt, essayant cette fois de gagner de l'espace et d'échapper par la distance au lieu d'échapper par la hauteur.

Mais le faucon était un animal de noble race, qui avait un coup d'oeil de gerfaut.

Il répéta la même manoeuvre, piqua diagonalement sur le héron, qui jeta deux ou trois cris de détresse et essaya de monter perpendiculairement comme il l'avait fait une première fois.

Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux oiseaux semblèrent sur le point de disparaître dans les nuages. Le héron n'était pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait un point noir qui, à chaque instant, devenait plus imperceptible.

Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun était demeuré à sa place, les yeux fixés sur le fugitif et sur le poursuivant.

— Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout à coup Charles. Voyez, voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw!

— Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, ditHenri.

— Ni moi non plus, dit Marguerite.

— Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre encore, dit Charles; le héron du moins. Entends-tu, entends-tu? il demande grâce!

En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercée pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre.

— Écoute, écoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus vite qu'ils ne sont montés. En effet, comme le roi prononçait ces mots, les deux oiseaux commencèrent à reparaître.

C'étaient deux points noirs seulement, mais à la différence de grosseur de ces deux points, il était facile de voir cependant que le faucon avait le dessus.

— Voyez! voyez! … cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet, le héron, dominé par l'oiseau de proie, n'essayait même plus de se défendre. Il descendait rapidement, incessamment frappé par le faucon et ne répondant que par ses cris; tout à coup il replia ses ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un dernier coup de bec l'étendit; il continua sa chute en tournoyant sur lui-même, et, au moment où il touchait la terre, le faucon s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri de défaite du vaincu.

— Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lança son cheval au galop dans la direction de l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Mais tout à coup il arrêta court sa monture, jeta un cri lui-même, lâcha la bride et s'accrocha d'une main à la crinière de son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac comme s'il eût voulu déchirer ses entrailles. À ce cri tous les courtisans accoururent.

— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflammé et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un fer rouge à travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien.

Et Charles remit son cheval au galop. D'Alençon pâlit.

— Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri à Marguerite.

— Je n'en sais rien, répondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon frère était pourpre.

— Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans s'entre-regardèrent étonnés et suivirent le roi. On arriva à l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Le faucon rongeait déjà la cervelle du héron. En arrivant, Charles sauta à bas de son cheval pour voir le combat de plus près. Mais en touchant la terre il fut obligé de se tenir à la selle, la terre tournait sous lui. Il éprouva une violente envie de dormir.

— Mon frère! mon frère! s'écria Marguerite, qu'avez-vous?

— J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut avalé ses charbons ardents; j'ai que je brûle, et qu'il me semble que mon haleine est de flamme.

En même temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut étonné de ne pas voir sortir du feu de ses lèvres. Cependant, on avait repris et rechaperonné le faucon, et tout le monde s'était rassemblé autour de Charles.

— Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la tête et me crève les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs! Voici toute une compagnie de halbrans. Lâchez tout, lâchez tout. Corboeuf! nous allons nous amuser!

On déchaperonna en effet et on lâcha à l'instant même cinq ou six faucons, qui s'élancèrent dans la direction du gibier, tandis que toute la chasse, le roi en tête, regagnait les bords de la rivière.

— Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri à Marguerite.

— Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la forêt facilement.

Henri appela le valet de vénerie qui portait le héron; et tandis que l'avalanche bruyante et dorée roulait le long du talus qui fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arrière comme s'il examinait le cadavre du vaincu.

XXLe pavillon de François Ier

C'était une belle chose que la chasse à l'oiseau faite par des rois, quand les rois étaient presque des demi-dieux et que la chasse était non seulement un loisir, mais un art.

Néanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pénétrer dans un endroit de la forêt où tous les acteurs de la scène que nous venons de raconter vont nous rejoindre bientôt.

À droite de l'allée de Violettes, longue arcade de feuillage, retraite moussue où, parmi les lavandes et les bruyères, un lièvre inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim errant lève sa tête chargée de bois, ouvre les naseaux et écoute, est une clairière assez éloignée pour que de la route on ne la voie pas; mais pas assez pour que de cette clairière on ne voie pas la route.

Au milieu de cette clairière, deux hommes couchés sur l'herbe, ayant sous eux un manteau de voyage, à leur côté une longue épée, et auprès d'eux chacun un mousqueton à gueule évasée, qu'on appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'élégance de leur costume, à ces joyeux deviseurs du Décaméron; de près, par la menace de leurs armes, à ces bandits de bois que cent ans plus tard Salvator Rosa peignit d'après nature dans ses paysages.

L'un d'eux était appuyé sur un genou et sur une main, et écoutait comme un de ces lièvres ou de ces daims dont nous avons parlé tout à l'heure.

— Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'était singulièrement rapprochée de nous tout à l'heure. J'ai entendu jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon.

— Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les événements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade, maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient éloignés… Je t'avais bien dit que c'était un mauvais endroit pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit pas.

— Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux chevaux à nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules si chargées que je ne sais pas comment elles feront pour nous suivre. Or, je ne connais que ces vieux hêtres et ces chênes séculaires qui puissent se charger convenablement de cette difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blâmer comme toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les préparatifs de cette entreprise qu'il a dirigée, le sens profond d'un véritable conspirateur.

— Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a déjà bien certainement reconnu Coconnas, bon! voilà le mot lâché, je l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc.

— Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine.

— Qui conspirent, ce qui revient exactement au même pour nous.

— Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le moins du monde à me suivre dans cette aventure qu'un sentiment particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me fait seul entreprendre.

— Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord, je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas à faire ce qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable?

— Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'aperçois là-bas sa blanche haquenée. Oh! c'est étrange comme, rien que de penser qu'elle vient, mon coeur bat.

— Eh bien, c'est drôle, dit Coconnas en bâillant, le coeur ne me bat pas du tout, à moi.

— Ce n'était pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrivé? c'était pour midi, ce me semble.

— Il est arrivé qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voilà tout, et que nous avons encore le temps de faire un somme, à ce qu'il paraît.

Et sur cette conviction, Coconnas s'étendit sur son manteau en homme qui va joindre le précepte aux paroles; mais comme son oreille touchait la terre, il demeura le doigt levé et faisant signe à La Mole de se taire.

— Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.

— Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe pas.

— C'est singulier, j'ai beau écouter, je n'entends rien, moi.

— Tu n'entends rien?

— Non.

— Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur le bras de La Mole, regarde ce daim.

— Où?

— Là-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal à La Mole.

— Eh bien?

— Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tête inclinée comme s'il s'apprêtait à brouter, il écoutait immobile. Bientôt il releva son front chargé de bois superbes, et tendit l'oreille du côté d'où sans doute venait le bruit; puis tout à coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'éclair.

— Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voilà le daim qui s'enfuit.

— Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce que tu n'entends pas.

En effet, un bruit sourd et à peine perceptible frémissait vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercées, c'eût été le vent; pour des cavaliers, c'était un galop lointain de chevaux.

La Mole fut sur pied en un moment.

— Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus tranquillement; la vivacité du Piémontais semblait être passée dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de celui-ci semblait à son tour s'être emparée de son ami. C'est que l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre à contrecoeur.

Bientôt un bruit égal et cadencé frappa l'oreille des deux amis: le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux qu'ils tenaient prêts à dix pas d'eux, et dans l'allée passa, comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur côté, fit un signe étrange et disparut.

— La reine! s'écrièrent-ils ensemble.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas.

— Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout à l'heure…

— Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez…

— Ce signe répond à:Attendez-moi.— Ce signe répond à:Sauvez-vous.— Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction.Pars, je resterai. Coconnas haussa les épaules et se recoucha.

Au même instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la reine, mais par la même allée, passa, bride abattue, une troupe de cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent.

— Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons au pavillon de François Ier.

— Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes découverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord l'attention du roi! puisque c'était là le rendez-vous général.

— Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas.

Coconnas n'avait pas prononcé ces paroles, qu'un cavalier passa comme l'éclair au milieu des arbres, et, franchissant fossés, buissons, barrières, arriva près des deux gentilshommes.

Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux seulement son cheval dans cette course furieuse.

— M. de Mouy! s'écria Coconnas inquiet et devenu plus alerte maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc?

— Eh! vite! cria le huguenot, détalez, tout est perdu! J'ai fait un détour pour vous le dire. En route!

Et comme il n'avait pas cessé de courir en prononçant ces paroles, il était déjà loin quand elles furent achevées, et par conséquent lorsque La Mole et Coconnas en saisirent complètement le sens.

— Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se perdit dans l'espace; de Mouy était déjà à une trop grande distance pour l'entendre, et surtout pour lui répondre. Coconnas eut bientôt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre aux mains de La Mole, et s'apprêta à piquer.

— Allons, allons! dit-il, je répéterai ce qu'a dit de Mouy: En route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en route, La Mole!

— Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque chose.

— À moins que ce ne soit pour nous faire pendre, répondit Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu vas faire de la rhétorique, paraphraser le mot fuir, parler d'Horace qui jeta son bouclier et d'Épaminondas qu'on rapporta sur le sien; mais, je dirai un seul mot: Où fuit M. de Mouy de Saint- Phale, tout le monde peut fuir.

— M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas chargé d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime pas la reine Marguerite.

— Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des sottises pareilles à celle que je te vois méditer. Que cinq cent mille diables d'enfer enlèvent l'amour qui peut coûter la tête à deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole!

— Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empêche pas, et même je t'y invite. Ta vie est plus précieuse que la mienne. Défends donc ta vie.

— Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul.

— Bah! mon ami, répondit La Mole, la corde est faite pour les manants, et non pour des gentilshommes comme nous.

— Je commence à croire, dit Coconnas avec un soupir, que la précaution que j'ai prise n'est pas mauvaise.

— Laquelle?

— De me faire un ami du bourreau.

— Tu es sinistre, mon cher Coconnas.

— Mais enfin que faisons-nous? s'écria celui-ci impatienté.

— Nous allons retrouver la reine.

— Où cela?

— Je n'en sais rien… Retrouver le roi!

— Où cela?

— Je n'en sais rien… mais nous le retrouverons, et nous ferons à nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont osé faire.

— Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais signe.

— Eh bien, voyons, à cheval et partons.

— C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau de la selle; mais au moment où il mettait le pied à l'étrier, une voix impérieuse se fit entendre.

— Halte-là! rendez-vous, dit la voix. En même temps une figure d'homme parut derrière un chêne, puis une autre, puis trente: c'étaient les chevau-légers, qui, devenus fantassins, s'étaient glissés à plat ventre dans les bruyères et fouillaient dans le bois.

— Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espèce de rugissement sourd fut la réponse de La Mole.

Les chevau-légers étaient encore à trente pas des deux amis.

— Voyons! continua le Piémontais parlant tout haut au lieutenant des chevau-légers et tout bas à La Mole; messieurs, qu'y a-t-il?

Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas continua tout bas:

— En selle! La Mole, il en est temps encore: saute à cheval, comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers les chevau-légers:

— Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des amis. Puis à La Mole:

— À travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous manqueront.

— Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux mules la compromettraient, tandis que par mes réponses j'éloignerai tout soupçon. Pars! mon ami, pars!

— Messieurs, dit Coconnas en tirant son épée et en l'élevant en l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-légers relevèrent leurs mousquetons.

— Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions?

— Vous le demanderez au roi de Navarre.

— Quel crime avons-nous commis?

— M. d'Alençon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardèrent: le nom de leur ennemi en un pareil moment était peu fait pour les rassurer.

Cependant ni l'un ni l'autre ne fit résistance. Coconnas fut invité à descendre de cheval, manoeuvre qu'il exécuta sans observation. Puis tous deux furent placés au centre des chevau- légers, et l'on prit la route du pavillon de François Ier.

— Tu voulais voir le pavillon de François Ier? dit Coconnas à La Mole, en apercevant, à travers les arbres, les murs d'une charmante fabrique gothique; eh bien, il paraît que tu le verras.

La Mole ne répondit rien, et tendit seulement la main à Coconnas.

À côté de ce charmant pavillon, bâti du temps de Louis XII, et qu'on appelait le pavillon de François Ier, parce que celui-ci le choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, était une espèce de hutte élevée pour les piqueurs, et qui disparaissait en quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les épées reluisantes, comme une taupinière sous une moisson blanchissante.

C'était dans cette hutte qu'avaient été conduits les prisonniers.

Maintenant éclairons la situation fort nuageuse, pour les deux amis surtout, en racontant ce qui s'était passé.

Les gentilshommes protestants s'étaient réunis, comme la chose avait été convenue, dans le pavillon de François Ier, dont, on le sait, de Mouy s'était procuré la clef.

Maîtres de la forêt, à ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient posé par-ci, par-là quelques sentinelles, que les chevau-légers, moyennant un changement d'écharpes blanches en écharpes rouges, précaution due au zèle ingénieux de M. de Nancey, avaient enlevées sans coup férir par une surprise vigoureuse.

Les chevau-légers avaient continué leur battue, cernant le pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait le roi au bout de l'allée des Violettes, avait vu ces écharpes rouges marchant à pas de loup, et dès ce moment les écharpes rouges lui avaient paru suspectes. Il s'était donc jeté de côté pour n'être point vu, et avait remarqué que le vaste cercle se rétrécissait de manière à battre la forêt et à envelopper le lieu du rendez-vous.

Puis en même temps, au fond de l'allée principale, il avait vu poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la garde du roi.

Enfin il avait reconnu le roi lui-même, tandis que du côté opposé il avait aperçu le roi de Navarre.

Alors il avait coupé l'air en croix avec son chapeau, ce qui était le signal convenu pour dire que tout était perdu.

À ce signal le roi avait rebroussé chemin et avait disparu.

Aussitôt de Mouy, enfonçant les deux larges molettes de ses éperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout en fuyant avait jeté les paroles d'avertissement que nous avons dites, à La Mole et à Coconnas.

Or, le roi, qui s'était aperçu de la disparition de Henri et de Marguerite, arrivait escorté de M. d'Alençon, pour les voir sortir tous deux de la hutte où il avait dit de renfermer tout ce qui se trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la forêt.

D'Alençon, plein de confiance, galopait près du roi, dont les douleurs aiguës augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois fois il avait failli s'évanouir, et une fois il avait vomi jusqu'au sang.

— Allons! allons! dit le roi en arrivant, dépêchons-nous, j'ai hâte de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint Barthélemy.

À ces paroles du roi, toute cette fourmilière de piques et d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on força les huguenots, arrêtés soit dans la forêt, soit dans le pavillon, à sortir l'un après l'autre de la cabane.

Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point.

— Eh bien, dit le roi, où est Henri, où est Margot? Vous me les avez promis, d'Alençon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve.

— Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les avons pas même aperçus, Sire.

— Mais les voilà, dit madame de Nevers. En effet, à ce moment même, à l'extrémité d'une allée qui donnait sur la rivière, parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fût agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrés avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut alors que d'Alençon furieux fit fouiller les environs, et que l'on trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi firent leur entrée dans le cercle que formaient les gardes avec un fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'étaient point rois, ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et Marguerite: La Mole était trop pâle, Coconnas était trop rouge.

XXILes investigations

Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eût-on vus qu'une seule fois en un seul instant.

Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regardé défiler tous les gentilshommes enfermés dans la hutte des piqueurs et extraits l'un après l'autre par ses gardes.

Lui et d'Alençon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide, s'attendant à voir sortir le roi de Navarre à son tour.

Leur attente avait été trompée.

Mais ce n'était point assez, il fallait savoir ce qu'ils étaient devenus.

Aussi, quand au bout de l'allée on vit apparaître les deux jeunes époux, d'Alençon pâlit, Charles sentit son coeur se dilater; car instinctivement il désirait que tout ce que son frère l'avait forcé de faire retombât sur lui.

— Il échappera encore, murmura François en pâlissant. En ce moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes qu'il lâcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa des cris comme un homme en délire. Henri s'approcha avec empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis à parcourir les deux cents pas qui le séparaient de son frère, Charles était déjà remis.

— D'où venez-vous, monsieur? dit le roi avec une dureté de voix qui émut Marguerite.

— Mais… de la chasse, mon frère, reprit-elle.

— La chasse était au bord de la rivière et non dans la forêt.

— Mon faucon s'est emporté sur un faisan, Sire, au moment où nous étions restés en arrière pour voir le héron.

— Et où est le faisan?

— Le voici; un beau coq, n'est-ce pas?

Et Henri, de son air le plus innocent, présenta à Charles son oiseau de pourpre, d'azur et d'or.

— Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous pas rejoint?

— Parce qu'il avait dirigé son vol vers le parc, Sire; de sorte que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivière, nous vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant déjà vers la forêt: alors nous nous sommes mis à galoper sur vos traces, car étant de la chasse de Votre Majesté nous n'avons pas voulu la perdre.

— Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, étaient-ils invités aussi?

— Quels gentilshommes, répondit Henri en jetant un regard circulaire et interrogatif autour de lui.

— Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si quelqu'un les a invités ce n'est pas moi.

— Non, Sire, répondit Henri, mais c'est peut-être M. d'Alençon.

— M. d'Alençon! comment cela?

— Moi? fit le duc.

— Eh! oui, mon frère, reprit Henri, n'avez-vous pas annoncé hier que vous étiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont demandé pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepté la couronne, et le roi de l'avoir donnée. N'est-ce pas, messieurs?

— Oui! oui! crièrent vingt voix; vive le duc d'Alençon! vive le roi Charles!

— Je ne suis pas le roi des huguenots, dit François pâlissant de colère. Puis, jetant à la dérobée un regard sur Charles: Et j'espère bien, ajouta-t-il, ne l'être jamais.

— N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout cela étrange.

— Sire, dit le roi de Navarre avec fermeté, on dirait, Dieu me pardonne, que je subis un interrogatoire?

— Et si je vous disais que je vous interroge, que répondriez- vous?

— Que je suis roi comme vous, Sire, dit fièrement Henri, car ce n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royauté, et que je répondrais à mon frère et à mon ami, mais jamais à mon juge.

— Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, à quoi m'en tenir une fois dans ma vie.

— Qu'on amène M. de Mouy, dit d'Alençon, vous le saurez.M. de Mouy doit être pris.

— M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri eut un mouvement d'inquiétude, et échangea un regard avec Marguerite; mais ce moment fut de courte durée. Aucune voix ne répondit.

— M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey; quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est sûr.

D'Alençon murmura un blasphème.

— Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de M. d'Alençon, interrogez-les, ils répondront.

Le duc sentit le coup.

— Je les ai fait arrêter justement pour prouver qu'ils ne sont point à moi, dit le duc.

Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.

— Oh! oh! encore ce Provençal, dit-il. Coconnas salua gracieusement.

— Que faisiez-vous quand on vous a arrêtés? dit le roi.

— Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour.

— À cheval! armés jusqu'aux dents! prêts à fuir!

— Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majesté est mal renseignée. Nous étions couchés sous l'ombre d'un hêtre:

Sub tegmine fagi.— Ah! vous étiez couchés sous l'ombre d'un hêtre?

— Et nous eussions même pu fuir, si nous avions cru avoir en quelque façon encouru la colère de Votre Majesté. Voyons, messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se retournant vers les chevau-légers, croyez-vous que si nous l'eussions voulu nous pouvions nous échapper?

— Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas fait un mouvement pour fuir.

— Parce que leurs chevaux étaient loin, dit le duc d'Alençon.

— J'en demande humblement pardon à Monseigneur, dit Coconnas, mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lérac de la Mole tenait le sien par la bride.

— Est-ce vrai, messieurs? dit le roi.

— C'est vrai, Sire, répondit le lieutenant; M. de Coconnas en nous apercevant est même descendu du sien.

Coconnas grimaça un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire!

— Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont elles son chargées? demanda François.

— Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets d'écurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait.

— Il n'y est pas, dit le duc furieux.

— Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauvé, reprit Coconnas; on ne peut pas demander à un manant d'avoir le calme d'un gentilhomme.

— Toujours le même système, dit d'Alençon en grinçant des dents. Heureusement, Sire, je vous ai prévenu que ces messieurs depuis quelques jours n'étaient plus à mon service.

— Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir àVotre Altesse?…

— Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez donné votre démission dans une lettre assez impertinente que j'ai conservée, Dieu merci, et que par bonheur j'ai sur moi.

— Oh! dit Coconnas, j'espérais que Votre Altesse m'avait pardonnéune lettre écrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur.J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor duLouvre, étrangler mon ami La Mole.

— Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc?

— J'avais cru que Votre Altesse était seule, continua ingénumentLa Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes…

— Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignés.Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir?

— Je la donne à Votre Majesté, Sire.

— Retournez à Paris avec M. de Nancey et prenez les arrêts dans votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux deux gentilshommes, rendez vos épées.

La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitôt La Mole remit son épée au capitaine qui était le plus proche de lui. Coconnas en fit autant.

— Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouvé? demanda le roi.

— Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'était pas dans la forêt, ou il s'est sauvé.

— Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ébloui.

— Sire, c'est la colère sans doute, dit François.

— Oui, peut-être. Mes yeux vacillent. Où sont donc les prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc déjà la nuit! oh! miséricorde! je brûle! … À moi! à moi!

Et le malheureux roi lâchant la bride de son cheval, étendant les bras, tomba en arrière, soutenu par les courtisans épouvantés de cette seconde attaque.

François, à l'écart, essuyait la sueur de son front, car lui seul connaissait la cause du mal qui torturait son frère.

De l'autre côté, le roi de Navarre, déjà sous la garde de M. de Nancey, considérait toute cette scène avec un étonnement croissant.

— Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par moments faisait de lui un homme illuminé pour ainsi dire, si j'allais me trouver heureux d'avoir été arrêté dans ma fuite?

Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilatés par la surprise, se reportaient de lui au roi et du roi à lui.

Cette fois le roi était sans connaissance. On fit approcher une civière sur laquelle on l'étendit. On le recouvrit d'un manteau, qu'un des cavaliers détacha de ses épaules, et le cortège reprit tranquillement la route de Paris, d'où l'on avait vu partir le matin des conspirateurs allègres et un roi joyeux, et où l'on voyait rentrer un roi moribond entouré de rebelles prisonniers.

Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberté de corps ni sa liberté d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence à son mari, puis elle passa si près de La Mole que celui-ci put recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber:

— _Mê déidé. _C'est-à-dire:

— Ne crains rien.

— Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas.

— Elle m'a dit de ne rien craindre, répondit La Mole.

— Tant pis, murmura le Piémontais, tant pis, cela veut dire qu'il ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot là m'a été adressé en manière d'encouragement, j'ai reçu à l'instant même soit une balle quelque part, soit un coup d'épée dans le corps, soit un pot de fleurs sur la tête. Ne crains rien, soit en hébreu, soit en grec, soit en latin, soit en français, a toujours signifié pour moi:Gare là-dessous!_— _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-légers.

— Eh! sans indiscrétion, monsieur, demanda Coconnas, où nous mène-t on?

— À Vincennes, je crois, dit le lieutenant.

— J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne va pas toujours où l'on veut.

Pendant la route le roi était revenu de son évanouissement et avait repris quelque force. À Nanterre il avait même voulu monter à cheval, mais on l'en avait empêché.

— Faites prévenir maître Ambroise Paré, dit Charles en arrivant au Louvre.

Il descendit de sa litière, monta l'escalier appuyé au bras de Tavannes, et il gagna son appartement, où il défendit que personne le suivît.

Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la route il avait profondément réfléchi, n'adressant la parole à personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des conspirateurs. Il était évident que ce qui le préoccupait c'était sa maladie.

Maladie si subite, si étrange, si aiguë, et dont quelques symptômes étaient les mêmes que les symptômes qu'on avait remarqués chez son frère François II quelque temps avant sa mort.

Aussi la défense faite à qui que ce fût, excepté maître Paré, d'entrer chez le roi, n'étonna-t-elle personne. La misanthropie, on le savait, était le fond du caractère du prince.

Charles entra dans sa chambre à coucher, s'assit sur une espèce de chaise longue, appuya sa tête sur des coussins, et, réfléchissant que maître Ambroise Paré pourrait n'être pas chez lui et tarder à venir, il voulut utiliser le temps de l'attente.

En conséquence, il frappa dans ses mains; un garde parut.

— Prévenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles.Le garde s'inclina et obéit.

Charles renversa sa tête en arrière, une lourdeur effroyable de cerveau lui laissait à peine la faculté de lier ses idées les unes aux autres, une espèce de nuage sanglant flottait devant ses yeux; sa bouche était aride, et il avait déjà, sans étancher sa soif, vidé toute une carafe d'eau.

Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut; M. de Nancey le suivait par-derrière, mais il s'arrêta dans l'antichambre.

Le roi de Navarre attendit que la porte fût refermée derrière lui.Alors il s'avança.

— Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici.

Le roi tressaillit à cette voix, et fit le mouvement machinal d'étendre la main.

— Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre à ses côtés, Votre Majesté oublie que je ne suis plus son frère, mais son prisonnier.

— Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappelé. Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous serions en tête-à-tête, de me répondre franchement.

— Je suis prêt à tenir cette promesse. Interrogez, Sire.

Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son front.

— Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alençon? Voyons, répondez, Henri.

— La moitié seulement: c'était M. d'Alençon qui devait fuir, et moi qui devais l'accompagner.

— Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; êtes- vous donc mécontent de moi, Henri?

— Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'à me louer de Votre Majesté; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle profonde affection je porte à mon frère et à mon roi.

— Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment!

— Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais ceux qui me détestent. Votre Majesté me permet-elle de lui parler à coeur ouvert?

— Parlez, monsieur.

— Ceux qui me détestent ici, Sire, c'est M. d'Alençon et la reine mère.

— M. d'Alençon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mère vous comble d'attentions.

— C'est justement pour cela que je me défie d'elle, Sire. Et bien m'en a pris de m'en défier!

— D'elle?

— D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur des rois, Sire, n'est pas toujours d'être trop mal, mais trop bien servis.

— Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout me dire.

— Et Votre Majesté voit que je l'accomplis.

— Continuez.

— Votre Majesté m'aime, m'a-t-elle dit?

— C'est-à-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot.

— Supposez que vous m'aimez toujours, Sire.

— Soit!

— Si vous m'aimez, vous devez désirer que je vive, n'est-ce pas?

— J'aurais été désespéré qu'il t'arrivât malheur.

— Eh bien, Sire, deux fois Votre Majesté a bien manqué de tomber dans le désespoir.

— Comment cela?

— Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauvé la vie. Il est vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de Votre Majesté.

— Et la première fois, quelle marque avait-elle prise?

— Celle d'un homme qui serait bien étonné de se voir confondu avec elle, de René. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauvé du fer.

Charles fronça le sourcil, car il se rappelait la nuit où il avait emmené Henriot rue des Barres.

— Et René? dit-il.

— René m'a sauvé du poison.

— Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce n'est pas là son état.

— Deux miracles m'ont donc sauvé, Sire. Un miracle de repentir de la part du Florentin, un miracle de bonté de votre part. Eh bien, je l'avoue à Votre Majesté, j'ai peur que le ciel ne se lasse de faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome: Aide-toi, le ciel t'aidera.

— Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt, Henri?

— En vous disant ces mêmes paroles hier, j'étais un dénonciateur.

— Et en me les disant aujourd'hui?

— Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accusé et je me défends.

— Es-tu sûr de cette première tentative, Henriot?

— Aussi sûr que de la seconde.

— Et l'on a tenté de t'empoisonner?

— On l'a tenté.

— Avec quoi?

— Avec de l'opiat.

— Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat?

— Dame! Sire, demandez à René; on empoisonne bien avec des gants…

Charles fronça le sourcil; puis peu à peu sa figure se dérida.

— Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même; c'est dans la nature des êtres créés de fuir la mort. Pourquoi donc l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct?

— Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majesté est-elle contente de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit?

— Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garçon. Et tu crois alors que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lassés, que de nouvelles tentatives auraient été faites.

— Sire, tous les soirs, je m'étonne de me trouver encore vivant.

— C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur mauvais vouloir. En attendant, tu es libre.

— Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri.

— Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un qui m'aime.

— Alors, Sire, si Votre Majesté me garde près d'elle, qu'elle veuille bien m'accorder une grâce…

— Laquelle?

— C'est de ne point me garder à titre d'ami, mais à titre de prisonnier.

— Comment, de prisonnier?

— Eh! oui. Votre Majesté ne voit-elle pas que c'est son amitié qui me perd?

— Et tu aimes mieux ma haine?

— Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on me croira en disgrâce, on aura moins hâte de me voir mort.

— Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu désires, je ne sais pas quel est ton but; mais si tes désirs ne s'accomplissent point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien étonné.

— Je puis donc compter sur la sévérité du roi?

— Oui.

— Alors, je suis plus tranquille… Maintenant qu'ordonne VotreMajesté?

— Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir mes chiens et me mettre au lit.

— Sire, dit Henri, Votre Majesté aurait dû faire venir un médecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-être plus grave qu'elle ne pense.

— J'ai fait prévenir maître Ambroise Paré, Henriot.

— Alors, je m'éloigne plus tranquille.

— Sur mon âme, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es le seul qui m'aime véritablement.

— Est-ce bien votre opinion, Sire?

— Foi de gentilhomme!

— Eh bien, recommandez-moi à M. de Nancey comme un homme à qui votre colère ne donne pas un mois à vivre: c'est le moyen que je vous aime longtemps.

— Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes entra.

— Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains, continua le roi, vous m'en répondez sur votre tête.

Et Henri, la mine consternée, sortit derrière M. de Nancey.

XXIIActéon

Charles, resté seul, s'étonna de n'avoir pas vu paraître l'un ou l'autre de ses deux fidèles; ses deux fidèles étaient sa nourrice Madeleine et son lévrier Actéon.

— La nourrice sera allée chanter ses psaumes chez quelque huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Actéon me boude encore du coup de fouet que je lui ai donné ce matin.

En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. Labonne femme n'était pas chez elle. Une porte de l'appartement deMadeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes.Il s'approcha de cette porte.

Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait déjà éprouvées, et qui semblaient s'abattre sur lui tout à coup, le reprit. Le roi souffrait comme si l'on eût fouillé ses entrailles avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dévorait; il vit une tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un peu calmé.

Alors il reprit la bougie qu'il avait posée sur un meuble, et entra dans le cabinet.

À son grand étonnement, Actéon ne vint pas au-devant de lui. L'avait-on enfermé? En ce cas, il sentirait que son maître est revenu de la chasse, et hurlerait.

Charles appela, siffla; rien ne parut.

Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumière de la bougie parvenait jusqu'à l'angle du cabinet, il aperçut dans cet angle une masse inerte étendue sur le carreau.

— Holà! Actéon; holà! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le chien ne bougea point. Charles courut à lui et le toucha; le pauvre animal était raide et froid. De sa gueule, contractée par la douleur, quelques gouttes de fiel étaient tombées, mêlées à une bave écumeuse et sanglante. Le chien avait trouvé dans le cabinet une barrette de son maître, et il avait voulu mourir en appuyant sa tête sur cet objet qui lui représentait un ami.

À ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui rendit toute son énergie, la colère bouillonna dans les veines de Charles, il voulut crier; mais enchaînés qu'ils sont dans leurs grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa défense. Charles réfléchit qu'il y avait là quelque trahison, et se tut.

Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un oeil expert. L'oeil était vitreux, la langue rouge et criblée de pustules. C'était une étrange maladie, et qui fit frissonner Charles.

Le roi remit ses gants, qu'il avait ôtés et passés à sa ceinture, souleva la lèvre livide du chien pour examiner les dents, et aperçut dans les interstices quelques fragments blanchâtres accrochés aux pointes des crocs aigus.

Il détacha ces fragments, et reconnut que c'était du papier.

Près de ce papier l'enflure était plus violente, les gencives étaient tuméfiées, et la peau était rongée comme par du vitriol.

Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient deux ou trois parcelles de papier semblable à celui qu'il avait déjà reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois.

Les cheveux de Charles se hérissèrent sur sa tête, il reconnut un fragment de cette image représentant un seigneur chassant au vol, et qu'Actéon avait arrachée de son livre de chasse.

— Ah! dit-il en pâlissant, le livre était empoisonné. Puis tout à coup rappelant ses souvenirs:

— Mille démons! s'écria-t-il, j'ai touché chaque page de mon doigt, et à chaque page j'ai porté mon doigt à ma bouche pour le mouiller. Ces évanouissements, ces douleurs, ces vomissements! … Je suis mort!

Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette effroyable idée. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il s'élança vers la porte de son cabinet.

— Maître René! cria-t-il, maître René le Florentin! qu'on coure au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amène; dans dix minutes il faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte à cheval et prenne un cheval de main pour être plus tôt de retour. Quant à maître Ambroise Paré, s'il vient, vous le ferez attendre.

Un garde partit tout courant pour obéir à l'ordre donné.

— Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture à tout le monde, je saurai qui a donné ce livre à Henriot.

Et, la sueur au front, les mains crispées, la poitrine haletante,Charles demeura les yeux fixés sur le cadavre de son chien.

Dix minutes après, le Florentin heurta timidement, et non sans inquiétude, à la porte du roi. Il est de certaines consciences pour lesquelles le ciel n'est jamais pur.

— Entrez! dit Charles.

Le parfumeur parut. Charles marcha à lui l'air impérieux et la lèvre crispée.

— Votre Majesté m'a fait demander, dit René tout tremblant.

— Vous êtes habile chimiste, n'est-ce pas?

— Sire…

— Et vous savez tout ce que savent les plus habiles médecins?

— Votre Majesté exagère.

— Non, ma mère me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et j'ai mieux aimé vous consulter, vous, que tout autre. Tenez, continua-t-il en démasquant le cadavre du chien, regardez, je vous prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il est mort.

Pendant que René, la bougie à la main, se baissait jusqu'à terre, autant pour dissimuler son émotion que pour obéir au roi, Charles, debout, les yeux fixés sur cet homme, attendait avec une impatience facile à comprendre la parole qui devait être sa sentence de mort ou son gage de salut.

René tira une espèce de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout de la pointe, détacha de la gueule du lévrier les parcelles de papier adhérentes à ses gencives, et regarda longtemps et avec attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.

— Sire, dit-il en tremblant, voilà de bien tristes symptômes.

Charles sentit un frisson glacé courir dans ses veines et pénétrer jusqu'à son coeur.

— Oui, dit-il, ce chien a été empoisonné, n'est-ce pas?

— J'en ai peur, Sire.

— Et avec quel genre de poison?

— Avec un poison minéral, à ce que je suppose.

— Pourriez-vous acquérir la certitude qu'il a été empoisonné?

— Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac.

— Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute.

— Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider.

— Je vous aiderai, moi, dit Charles.

— Vous, Sire!

— Oui, moi. Et, s'il est empoisonné, quels symptômes trouverons- nous?

— Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac.

— Allons, dit Charles, à l'oeuvre. René, d'un coup de scalpel, ouvrit la poitrine du lévrier et l'écarta avec force de ses deux mains, tandis que Charles, un genou en terre, éclairait d'une main crispée et tremblante.

— Voyez, Sire, dit René, voyez, voici des traces évidentes. Ces rougeurs sont celles que je vous ai prédites; quant à ces veines sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce que je désignais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout ce que je cherchais.

— Ainsi le chien est empoisonné?

— Oui, Sire.

— Avec un poison minéral?

— Selon toute probabilité.

— Et qu'éprouverait un homme qui, par mégarde, aurait avalé de ce même poison?

— Une grande douleur de tête, des brûlures intérieures, comme s'il eût avalé des charbons ardents; des douleurs d'entrailles, des vomissements.

— Et aurait-il soif? demanda Charles.

— Une soif inextinguible.

— C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi.

— Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.

— À quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir.Répondez à nos questions, voilà tout.

— Que Votre Majesté m'interroge.

— Quel est le contre-poison à administrer à un homme qui aurait avalé la même substance que mon chien? René réfléchit un instant.

— Il y a plusieurs poisons minéraux, dit-il; je voudrais bien, avant de répondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majesté a-t-elle quelque idée de la façon dont son chien a été empoisonné?

— Oui, dit Charles; il a mangé une feuille d'un livre.

— Une feuille d'un livre?

— Oui.

— Et Votre Majesté a-t-elle ce livre?

— Le voilà, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le rayon où il l'avait placé et en le montrant à René.

René fit un mouvement de surprise qui n'échappa point au roi.

— Il a mangé une feuille de ce livre? balbutia René.

— Celle-ci. Et Charles montra la feuille déchirée.

— Permettez-vous que j'en déchire une autre, Sire?

— Faites.

René déchira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit feu, et une forte odeur alliacée se répandit dans le cabinet.

— Il a été empoisonné avec une mixture d'arsenic, dit-il.

— Vous en êtes sûr?

— Comme si je l'avais préparée moi-même.

— Et le contre-poison?… René secoua la tête.

— Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas de remède?

— Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus dans du lait; mais…

— Mais… quoi?

— Mais il faudrait qu'il fût administré aussitôt, sans cela…

— Sans cela?

— Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois René.

— Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles.

— Non, mais il tue sûrement, peu importe le temps qu'on mette à mourir, et quelquefois même c'est un calcul. Charles s'appuya sur la table de marbre.

— Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'épaule de René, vous connaissez ce livre?

— Moi, Sire! dit René en pâlissant.

— Oui, vous; en l'apercevant vous vous êtes trahi.

— Sire, je vous jure…

— René, dit Charles, écoutez bien ceci: Vous avez empoisonné la reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonné le prince de Porcian avec la fumée d'une lampe; vous avez essayé d'empoisonner M. de Condé avec une pomme de senteur. René, je vous ferai enlever la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne me dites pas à qui appartient ce livre.

Le Florentin vit qu'il n'y avait pas à plaisanter avec la colère de Charles IX, et résolut de payer d'audace.

— Et si je dis la vérité, Sire, qui me garantira que je ne serai pas puni plus cruellement encore que si je me tais?

— Moi.

— Me donnerez-vous votre parole royale?

— Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi.

— En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il.

— À vous! fit Charles en se reculant et en regardant l'empoisonneur d'un oeil égaré.

— Oui, à moi.

— Et comment est-il sorti de vos mains?

— C'est Sa Majesté la reine mère qui l'a pris chez moi.

— La reine mère! s'écria Charles.

— Oui.

— Mais dans quel but?

— Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre, qui avait demandé au duc d'Alençon un livre de ce genre pour étudier la chasse au vol.

— Oh! s'écria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en effet, était chez Henriot. Il y a une destinée, et je la subis.

En ce moment Charles fut pris d'une toux sèche et violente, à laquelle succéda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux ou trois cris étouffés, et se renversa sur sa chaise.

— Qu'avez-vous, Sire? demanda René d'une voix épouvantée.

— Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi à boire.

René emplit un verre d'eau et le présenta d'une main tremblante àCharles, qui l'avala d'un seul trait.

— Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans l'encre, écrivez sur ce livre.

— Que faut-il que j'écrive?

— Ce que je vais vous dicter:

«Ce manuel de chasse au vol a été donné par moi à la reine mèreCatherine de Médicis.»

René prit la plume et écrivit.

— Et maintenant signez. Le Florentin signa.


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