— Les autres, ils achèfent les autres.
— Et toi, toi! qu'as-tu fait?
— Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en arrière. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait à lui d'un si puissant effort.
C'était le cadavre d'un vieillard.
Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le vide, et le jeta aux pieds de son maître. Le bruit sourd de la chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au loin le pavé, frappèrent d'épouvante jusqu'au duc lui-même; mais ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s'avança de quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage vénérable, et des mains raidies par la mort.
— L'amiral, s'écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se turent aussitôt.
— Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
— L'amiral! l'amiral! répétèrent à demi-voix tous les témoins de cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
— Ah! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu as fait assassiner mon père, je le venge! Et il osa poser le pied sur la poitrine du héros protestant.
Mais aussitôt les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l'amiral, sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d'une voix sépulcrale:
— Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le pied d'un assassin. Je n'ai pas tué ton père. Sois maudit!
Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux s'étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.
— Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent?
— Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé…
— Le dugue François, n'est-ce pas?
— La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant, continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l'oeuvre, mes amis, à l'oeuvre!
— Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le balcon, essuyait tranquillement son épée.
— C'est donc vous qui l'avez expédié? cria La Hurière en extase; comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?
— Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit, il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le corps à lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Téligny en dient, che l'endens grier.
En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient poussés par une voix de femme se firent entendre; des reflets rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans s'inquiéter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta intrépidement dans la cour.
— Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête à leur échapper.
L'homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui était échappée des mains, prit sa course tête baissée à travers les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des imprécations des soldats furieux de l'avoir manqué, il passa comme l'éclair devant Coconnas, qui l'attendait à la porte, le poignard à la main.
— Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame fine et aiguë.
— Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi avec la lame de son épée, faute d'espace pour lui donner un coup de pointe.
— Oh! mille démons! s'écria Coconnas, c'est monsieur de la Mole!
— Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel.
— C'est celui qui a prévenu l'amiral! crièrent plusieurs soldats.
— Tue! tue! … hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et dix soldats s'élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert de sang et arrivé à ce degré d'exaltation qui est la dernière réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre guide que l'instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses ennemis l'éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n'était plus une respiration, ce n'était plus une haleine qui sortait de sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient confondus sur son visage. Bientôt son pourpoint devint trop serré pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientôt son épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui. Parfois il lui semblait que les pas s'éloignaient et qu'il était près d'échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci, d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche; il lui sembla qu'il éprouverait, comme le cerf aux abois, un indicible plaisir à s'y précipiter, et la force suprême de la raison put seule le retenir. À sa droite c'était le Louvre, sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny: c'étaient ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il échappait au massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'élança sur le pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de: «Tue! tue!» qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu'au vestibule, franchit l'escalier, monta deux étages, reconnut une porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains.
— Qui est là?murmura une voix de femme.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent… je les entends… les voilà… je les vois… C'est moi! … moi! …
— Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre.
— Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitôt la porte s'ouvrit. La Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelisé d'or, dans un lit de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras, ouvrait des yeux fixes d'épouvante. La Mole se précipita vers elle.
— Madame! s'écria-t-il, on tue, on égorge mes frères; on veut me tuer, on veut m'égorger aussi. Ah! vous êtes la reine… sauvez- moi.
Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large trace de sang.
En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses mains et criant au secours.
— Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés derrière moi. Je les entends… les voilà! les voilà! …
— Au secours! répéta la reine de Navarre, hors d'elle, au secours!
— Ah! c'est vous qui m'avez tué! dit La Mole au désespoir. Mourir par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais cru cela impossible!
Au même instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants, furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses, hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre.
À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux hérissés, son oeil bleu pâle démesurément dilaté, la joue toute meurtrie par l'épée de La Mole, qui avait tracé sur les chairs son sillon sanglant: ainsi défiguré, le Piémontais était terrible à voir.
— Mordi! cria-t-il, le voilà, le voilà! Ah! cette fois, nous le tenons, enfin!
La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitié peinte sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver, se précipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras.
Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue rapière troua encore une fois l'épaule de son ennemi, et quelques gouttes de sang tiède et vermeil diaprèrent comme une rosée les draps blancs et parfumés de Marguerite.
Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il était temps. La Mole, au bout de ses forces, était incapable de faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa tête livide sur l'épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés se cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée qui couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite.
— Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi!
Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voilé par un nuage pareil à la nuit de la mort s'obscurcit; sa tête alourdie retomba en arrière, ses bras se détendirent, ses reins plièrent et il glissa sur le plancher dans son propre sang, entraînant la reine avec lui.
En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l'odeur du sang, exaspéré par la course ardente qu'il venait de faire, allongea le bras vers l'alcôve royale. Un instant encore et son épée perçait le coeur de La Mole, et peut-être en même temps celui de Marguerite.
À l'aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa taille et poussa un cri tellement empreint d'épouvante, d'indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scène se fût prolongée renfermée entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait se fondre comme neige matinale au soleil d'avril.
Mais tout à coup, par une porte cachée dans la muraille s'élança un jeune homme de seize à dix-sept ans, vêtu de noir, pâle et les cheveux en désordre.
— Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà! me voilà!
— François! François! à mon secours! dit Marguerite.
— Le duc d'Alençon! murmura La Hurière en baissant son arquebuse.
— Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un pas.
Le duc d'Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite échevelée, plus belle que jamais, appuyée à la muraille, entourée d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'écume à la bouche.
— Misérables! s'écria-t-il.
— Sauvez-moi, mon frère! dit Marguerite épuisée. Ils veulent m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pâle du duc.
Quoiqu'il fût sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de son nom, il s'avança les poings crispés contre Coconnas et ses compagnons, qui reculèrent épouvantés devant les éclairs qui jaillissaient de ses yeux.
— Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme ils continuaient de reculer devant lui:
— Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous ces brigands!
Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eût été à l'aspect d'une compagnie de reîtres ou de lansquenets, Coconnas avait déjà gagné la porte. La Hurière redescendait les degrés avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant la porte trop étroite comparée au grand désir qu'ils avaient d'être dehors.
Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jeté sur le jeune homme évanoui sa couverture de damas, et s'était éloignée de lui.
Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alençon se retourna.
— Ma soeur, s'écria-t-il en voyant Marguerite toute marbrée de sang, serais tu blessée?
Et il s'élança vers sa soeur avec une inquiétude qui eût fait honneur à sa tendresse, si cette tendresse n'eût pas été accusée d'être plus grande qu'il ne convenait à un frère.
— Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est légèrement.
— Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes tout le corps de Marguerite; ce sang, d'où vient-il?
— Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces misérables a porté la main sur moi, peut-être était-il blessé.
— Porté la main sur ma soeur! s'écria le duc. Oh! si tu me l'avais seulement montré du doigt, si tu m'avais dit lequel, si je savais où le trouver!
— Chut! dit Marguerite.
— Et pourquoi? dit François.
— Parce que si l'on vous voyait à cette heure dans ma chambre…
— Un frère ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?
La reine arrêta sur le duc d'Alençon un regard si fixe et cependant si menaçant, que le jeune homme recula.
— Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible. Veux-tu que j'appelle Gillonne?
— Non, non, personne; va-t'en, François, va-t'en par où tu es venu.
Le jeune prince obéit; et à peine eut-il disparu, que Marguerite, entendant un soupir qui venait de derrière son lit, s'élança vers la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut à l'autre porte, qu'elle ferma de même, juste au moment où un gros d'archers et de soldats qui poursuivaient d'autres huguenots logés dans le Louvre passait comme un ouragan à l'extrémité du corridor.
Alors, après avoir regardé avec attention autour d'elle pour voir si elle était bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit, souleva la couverture de damas qui avait dérobé le corps de La Mole aux regards du duc d'Alençon, tira avec effort la masse inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait encore, elle s'assit, appuya sa tête sur ses genoux, et lui jeta de l'eau au visage pour le faire revenir.
Ce fut alors seulement que, l'eau écartant le voile de poussière, de poudre et de sang qui couvrait la figure du blessé, Marguerite reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et d'espoir, était trois ou quatre heures auparavant venu lui demander sa protection près du roi de Navarre, et l'avait, en la laissant rêveuse elle-même, quittée ébloui de sa beauté.
Marguerite jeta un cri d'effroi, car maintenant ce qu'elle ressentait pour le blessé c'était plus que de la pitié, c'était de l'intérêt; en effet, le blessé pour elle n'était plus un simple étranger, c'était presque une connaissance. Sous sa main le beau visage de La Mole reparut bientôt tout entier, mais pâle, alangui par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi pâle que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore. Alors elle étendit cette main vers un flacon de sels qui se trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.
La Mole ouvrit les yeux.
— Oh! mon Dieu! murmura-t-il, où suis-je?
— Sauvé! Rassurez-vous, sauvé! dit Marguerite.
La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dévora un instant des yeux et balbutia:
— Oh! que vous êtes belle! Et, comme ébloui, il referma aussitôt la paupière en poussant un soupir. Marguerite jeta un léger cri. Le jeune homme avait pâli encore, si c'était possible; et elle crut un instant que ce soupir était le dernier.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitié de lui! En ce moment on heurta violemment à la porte du corridor.
Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-dessous l'épaule.
— Qui va là? cria-t-elle.
— Madame, madame, c'est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la duchesse de Nevers.
— Henriette! s'écria Marguerite. Oh! il n'y a pas de danger, c'est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et se souleva sur un genou.
— Tâchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit la reine. La Mole appuya sa main à terre, et parvint à garder l'équilibre.
Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s'arrêta tout à coup, frémissant d'effroi.
— Ah! tu n'es pas seule? s'écria-t-elle en entendant un bruit d'armes.
— Non, je suis accompagnée de douze gardes que m'a laissés mon beau frère M. de Guise.
— M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l'assassin! l'assassin!
— Silence, dit Marguerite, pas un mot.
Et elle regarda tout autour d'elle pour voir où elle pourrait cacher le blessé.
— Une épée, un poignard! murmura La Mole.
— Pour vous défendre? inutile; n'avez-vous pas entendu? ils sont douze et vous êtes seul.
— Non pas pour me défendre, mais pour ne pas tomber vivant entre leurs mains.
— Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce cabinet! venez, venez.
La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traîna jusqu'au cabinet. Marguerite referma la porte derrière lui, et serrant la clef dans son aumônière:
— Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle à travers le lambris, et vous êtes sauvé.
Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle alla ouvrir à son amie qui se précipita dans ses bras.
— Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrivé, n'est-ce pas, madame?
— Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu'on ne vît point les taches de sang qui maculaient son peignoir.
— Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m'a donné douze gardes pour me reconduire à son hôtel, et que je n'ai pas besoin d'un si grand cortège, j'en laisse six à Votre Majesté. Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu'un régiment entier des gardes du roi.
Marguerite n'osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres, regagna l'hôtel du duc de Guise, qu'elle habitait en l'absence de son mari.
IXLes massacreurs
Coconnas n'avait pas fui, il avait fait retraite. La Hurière n'avait pas fui, il s'était précipité. L'un avait disparu à la manière du tigre, l'autre à celle du loup.
Il en résulta que La Hurière se trouvait déjà sur la place Saint-Germain l'Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir duLouvre.
La Hurière, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres qui tombaient des fenêtres, les uns entiers, les autres par morceaux, commença à avoir peur et à chercher prudemment à regagner son hôtellerie; mais comme il débouchait de la rue de l'Arbre-Sec par la rue d'Averon, il tomba dans une troupe de Suisses et de chevau-légers: c'était celle que commandait Maurevel.
— Eh bien, s'écria celui qui s'était baptisé lui-même du nom de Tueur de roi, vous avez déjà fini? Vous rentrez, mon hôte? et que diable avez-vous fait de notre gentilhomme piémontais? il ne lui est pas arrivé malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.
— Non pas, que je pense, reprit La Hurière, et j'espère qu'il va nous rejoindre.
— D'où venez-vous?
— Du Louvre, où je dois dire qu'on nous a reçus assez rudement.
— Et qui cela?
— M. le duc d'Alençon. Est-ce qu'il n'en est pas, lui?
— Monseigneur le duc d'Alençon n'est de rien que de ce qui le touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux frères aînés en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne se fasse sans le compromettre. Mais n'allez-vous point avec ces braves gens, maître La Hurière?
— Et où vont-ils?
— Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a là un ministre huguenot de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces hérétiques engendrent énormément. Ce sera curieux.
— Et vous, où allez-vous?
— Oh! moi, je vais à une affaire particulière.
— Dites donc, n'y allez pas sans moi, dit une voix qui fit tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux en être.
— Ah! c'est notre Piémontais, dit Maurevel.
— C'est M. de Coconnas, dit La Hurière. Je croyais que vous me suiviez.
— Peste! vous détalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un peu détourné de la ligne droite pour aller jeter à la rivière un affreux enfant qui criait: «À bas les papistes, vive l'amiral!» Malheureusement, je crois que le drôle savait nager. Ces misérables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter à l'eau comme les chats, avant qu'ils voient clair.
— Ah çà! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s'y était donc réfugié? demanda Maurevel.
— Oh! mon Dieu, oui!
— Je lui ai envoyé un coup de pistolet au moment où il ramassait son épée dans la cour de l'amiral; mais je ne sais comment cela s'est fait, je l'ai manqué.
— Oh! moi, dit Coconnas, je ne l'ai pas manqué; je lui ai donné de mon épée dans le dos, que la lame en était humide à cinq pouces de la pointe. D'ailleurs, je l'ai vu tomber dans les bras de Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j'avoue que je ne serais pas fâché d'être tout à fait sûr qu'il est mort. Ce gaillard-là m'avait l'air d'être d'un caractère fort rancunier, et il serait capable de m'en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez- vous pas que vous alliez quelque part?
— Vous tenez donc à venir avec moi?
— Je tiens à ne pas rester en place, mordi! Je n'en ai encore tué que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon épaule me fait mal. En route! en route!
— Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois hommes et allez expédier votre ministre avec le reste.
Trois Suisses se détachèrent et vinrent se joindre à Maurevel. Les deux troupes cependant marchèrent côte à côte jusqu'à la hauteur de la rue Tirechappe; là, les chevau-légers et les Suisses prirent la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La Hurière et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie, prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.
— Mais où diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette longue marche sans résultat commençait à ennuyer.
— Je vous conduis à une expédition brillante et utile à la fois. Après l'amiral, après Téligny, après les princes huguenots, je ne pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C'est rue du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y être.
— Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n'est-elle pas proche du Temple?
— Oui, pourquoi?
— Ah! c'est qu'il y a là un vieux créancier de notre famille, un certain Lambert Mercandon, auquel mon père m'a recommandé de rendre cent nobles à la rose que j'ai là à cet effet dans ma poche.
— Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de vous acquitter envers lui.
— Comment cela?
— C'est aujourd'hui le jour où l'on règle ses vieux comptes.Votre Mercandon est-il huguenot?
— Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l'être.
— Chut! nous sommes arrivés.
— Quel est ce grand hôtel avec son pavillon sur la rue?
— L'hôtel de Guise.
— En vérité, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir ici, puisque j'arrive à Paris sous le patronage du grand Henri. Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon cher, c'est tout au plus si l'on entend le bruit des arquebusades: on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable m'emporte!
En effet, l'hôtel de Guise lui-même semblait aussi tranquille que dans les temps ordinaires. Toutes les fenêtres en étaient fermées, et une seule lumière brillait derrière la jalousie de la fenêtre principale du pavillon qui avait, lorsqu'il était entré dans la rue, attiré l'attention de Coconnas. Un peu au-delà de l'hôtel de Guise, c'est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de celle des Quatre-Fils, Maurevel s'arrêta.
— Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
— De celui que vous cherchez, c'est-à-dire…, fit La Hurière.
— Puisque vous m'accompagnez, nous le cherchons.
— Comment! cette maison qui semble dormir d'un si bon sommeil…
— Justement! Vous, La Hurière, vous allez utiliser l'honnête figure que le ciel vous a donnée par erreur, en frappant à cette maison. Passez votre arquebuse à M. de Coconnas, il y a une heure que je vois qu'il la lorgne. Si vous êtes introduit, vous demanderez à parler au seigneur de Mouy.
— Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un créancier dans le quartier du Temple, à ce qu'il paraît.
— Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est brave, il descendra…
— Et une fois descendu? demanda La Hurière.
— Une fois descendu, je le prierai d'aligner son épée avec la mienne.
— Sur mon âme, c'est d'un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je compte faire exactement la même chose avec Lambert Mercandon; et s'il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu'un de ses fils ou de ses neveux.
La Hurière alla sans répliquer frapper à la porte; ses coups, retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes de l'hôtel de Guise et sortir quelques têtes par ses ouvertures: on vit alors que l'hôtel était calme à la manière des citadelles, c'est-à-dire parce qu'il était plein de soldats.
Ces têtes rentrèrent presque aussitôt, devinant sans doute de quoi il était question.
— Il loge donc là, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la maison où La Hurière continuait de frapper.
— Non, c'est le logis de sa maîtresse.
— Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir l'occasion de tirer l'épée sous les yeux de sa belle! Alors nous serons les juges du camp. Cependant j'aimerais assez à me battre moi-même. Mon épaule me brûle.
— Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort endommagée. Coconnas poussa une espèce de rugissement.
— Mordi! dit-il, j'espère qu'il est mort, ou sans cela je retournerais au Louvre pour l'achever. La Hurière frappait toujours.
Bientôt une fenêtre du premier étage s'ouvrit, et un homme parut sur le balcon en bonnet de nuit, en caleçon et sans armes.
— Qui va là? cria cet homme. Maurevel fit un signe à ses Suisses, qui se rangèrent sous une encoignure, tandis que Coconnas s'aplatissait de lui-même contre la muraille.
— Ah! monsieur de Mouy, dit l'aubergiste de sa voix câline, est- ce vous?
— Oui, c'est moi: après?
— C'est bien lui, murmura Maurevel en frémissant de joie.
— Eh! monsieur, continua La Hurière, ne savez-vous point ce qui se passe? On égorge M. l'amiral, on tue les religionnaires nos frères. Venez vite à leur aide, venez.
— Ah! s'écria de Mouy, je me doutais bien qu'il se tramait quelque chose pour cette nuit. Ah! je n'aurais pas dû quitter mes braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.
Et sans refermer la fenêtre, par laquelle sortirent quelques cris de femme effrayée, quelques supplications tendres, M. de Mouy chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.
— Il descend, il descend! murmura Maurevel pâle de joie.Attention, vous autres! glissa-t-il dans l'oreille des Suisses.
Puis retirant l'arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur la mèche pour s'assurer qu'elle était toujours bien allumée:
— Tiens, La Hurière, ajouta-t-il à l'aubergiste, qui avait fait retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.
— Mordi! s'écria Coconnas, voici la lune qui sort d'un nuage pour être témoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour que Lambert Mercandon fût ici et servît de second à M. de Mouy.
— Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes à lui tout seul, et nous en aurons peut-être assez à nous six à nous débarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de le frapper quand il sortira.
— Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces préparatifs, il paraît que cela ne se passera point tout à fait comme je m'y attendais.
Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les Suisses étaient sortis de leur cachette pour prendre leur place près de la porte. Maurevel et La Hurière s'avançaient sur la pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie, Coconnas restait à sa place, lorsque la jeune femme, à laquelle on ne pensait plus, parut à son tour au balcon et poussa un cri terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurière.
de Mouy, qui avait déjà entrouvert la porte, s'arrêta.
— Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des épées, je vois briller la mèche d'une arquebuse. C'est un guet- apens.
— Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la barre, repoussa le verrou et remonta.
L'ordre de bataille de Maurevel fut changé dès qu'il vit que de Mouy ne sortirait point. Les Suisses allèrent se poster de l'autre côté de la rue, et La Hurière, son arquebuse au poing, attendit que l'ennemi reparût à la fenêtre. Il n'attendit pas longtemps. de Mouy s'avança précédé de deux pistolets d'une longueur si respectable, que La Hurière, qui le couchait déjà en joue, réfléchit soudain que les balles du huguenot n'avaient pas plus de chemin à faire pour arriver dans la rue que sa balle à lui n'en avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du même coup.
Or, comme au bout du compte maître La Hurière, aubergiste de son état, n'était soldat que par circonstance, cette réflexion le détermina à faire retraite et à chercher un abri à l'angle de la rue de Braque, assez éloignée pour qu'il eût quelque difficulté à trouver de là, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu'à de Mouy.
de Mouy jeta un coup d'oeil autour de lui et s'avança en s'effaçant comme un homme qui se prépare à un duel; mais voyant que rien ne venait:
— Ça, dit-il, il paraît, monsieur le donneur d'avis, que vous avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me voilà, que me voulez- vous?
— Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
— Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez, ne voyez-vous pas que j'attends? La Hurière garda le silence. Maurevel ne répondit point, et les trois Suisses demeurèrent cois.
Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne soutenait la conversation entamée par La Hurière et continuée par de Mouy, il quitta son poste, s'avança jusqu'au milieu de la rue, et mettant le chapeau à la main:
— Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat, comme vous pourriez le croire, mais pour un duel… J'accompagne un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire à vous pour terminer galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc, monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.
— Maurevel! s'écria de Mouy; Maurevel, l'assassin de mon père!Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j'accepte.
Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l'hôtel de Guise pour y chercher du renfort, il perça son chapeau d'une balle.
Au bruit de l'explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui avaient ramené la duchesse de Nevers sortirent, accompagnés de trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et s'avancèrent vers la maison de la maîtresse du jeune de Mouy.
Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la troupe, fit tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel; après quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des armes inutiles, puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses adversaires étaient hors de la portée de l'épée, s'abrita derrière la galerie du balcon.
Cependant çà et là les fenêtres commençaient de s'ouvrir aux environs, et, selon l'humeur pacifique ou belliqueuse de leurs habitants, se refermaient ou se hérissaient de mousquets ou d'arquebuses.
— À moi, mon brave Mercandon! s'écria de Mouy en faisant signe à un homme déjà vieux qui, d'une fenêtre qui venait de s'ouvrir en face de l'hôtel de Guise, cherchait à voir quelque chose dans cette confusion.
— Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce à vous qu'on en veut?
— C'est à moi, c'est à vous, c'est à tous les protestants; et, tenez, en voilà la preuve.
En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui l'arquebuse de La Hurière. Le coup partit; mais le jeune homme eut le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au- dessus de sa tête.
— Mercandon! s'écria Coconnas, qui à la vue de cette bagarre tressaillait de plaisir et avait oublié son créancier, mais à qui cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du Chaume, c'est bien cela! Ah! il demeure là, c'est bon; nous allons avoir affaire chacun à notre homme.
Et tandis que les gens de l'hôtel de Guise enfonçaient les portes de la maison où était de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau à la main, essayait d'incendier la maison; tandis que, les portes une fois brisées, un combat terrible s'engageait contre un seul homme qui, à chaque coup de rapière, abattait son ennemi, Coconnas essayait, à l'aide d'un pavé, d'enfoncer la porte de Mercandon, qui, sans s'inquiéter de cet effort solitaire, arquebusait de son mieux à sa fenêtre.
Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva illuminé comme en plein jour, peuplé comme l'intérieur d'une fourmilière; car, de l'hôtel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge furieuse et commençaient, soutenus par le feu des fenêtres, à faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l'hôtel de Guise, qu'ils finirent par acculer à l'hôtel d'où ils étaient sortis.
Coconnas, qui n'avait point encore achevé d'enfoncer la porte de Mercandon quoiqu'il s'escrimât de tout son coeur, fut pris dans ce brusque refoulement. S'adossant alors à la muraille et mettant l'épée à la main, il commença non seulement à se défendre, mais encore à attaquer avec des cris si terribles, qu'il dominait toute cette mêlée. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant amis et ennemis, jusqu'à ce qu'un large vide se fût opéré autour de lui. À mesure que sa rapière trouait une poitrine et que le sang tiède éclaboussait ses mains et son visage, lui, l'oeil dilaté, les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée.
de Mouy, après un combat terrible livré dans l'escalier et le vestibule, avait fini par sortir en véritable héros de sa maison brûlante. Au milieu de toute cette lutte, il n'avait pas cessé de crier: À moi, Maurevel! Maurevel, où es-tu? l'insultant par les épithètes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue, soutenant d'un bras sa maîtresse, à moitié nue et presque évanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son épée, flamboyante par le mouvement de rotation qu'il lui imprimait, traçait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en argentait la lame ou qu'un flambeau en faisait reluire l'humidité sanglante. Maurevel avait fui. La Hurière, repoussé par de Mouy jusqu'à Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait à la pointe de son épée, demandait grâce des deux côtés. En ce moment, Mercandon l'aperçut, le reconnut à son écharpe blanche pour un massacreur.
Le coup partit. La Hurière jeta un cri, étendit les bras, laissa échapper son arquebuse, et, après avoir essayé de gagner la muraille pour se retenir à quelque chose, tomba la face contre terre.
de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de Paradis et disparut.
La résistance des huguenots avait été telle, que les gens de l'hôtel de Guise, repoussés, étaient rentrés et avaient fermé les portes de l'hôtel, dans la crainte d'être assiégés et pris chez eux.
Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette exaltation où, pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie, n'avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se séchaient un peu, et, abaissant la pointe de son épée, il ne vit plus près de lui qu'un homme couché, la face noyée dans un ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient.
Ce fut une bien courte trêve, car au moment où il allait s'approcher de cet homme, qu'il croyait reconnaître pour La Hurière, la porte de la maison qu'il avait vainement essayé de briser à coups de pavés s'ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à reprendre haleine.
— Le voilà! le voilà! s'écrièrent-ils tout d'une voix. Coconnas se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d'être entouré par ces quatre hommes qui l'attaquaient à la fois, il fit, avec la vigueur d'un de ces chamois qu'il avait si souvent poursuivis dans les montagnes, un bond en arrière, et se trouva adossé à la muraille de l'hôtel de Guise. Une fois tranquillisé sur les surprises, il se remit en garde et redevint railleur.
— Ah! ah! père Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?
— Oh! misérable! s'écria le vieux huguenot, je te reconnais bien, au contraire; tu m'en veux! à moi, l'ami, le compagnon de ton père?
— Et son créancier, n'est-ce pas?
— Oui, son créancier, puisque c'est toi qui le dis.
— Eh bien, justement, répondit Coconnas, je viens régler nos comptes.
— Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui l'accompagnaient, et qui à sa voix s'élancèrent contre la muraille.
— Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arrêter les gens il vous faut une prise de corps et vous avez négligé de la demander au prévôt.
Et à ces paroles il engagea l'épée avec celui des jeunes gens qui se trouvait le plus proche de lui, et au premier dégagement lui abattit le poignet avec sa rapière. Le malheureux se recula en hurlant.
— Et d'un! dit Coconnas. Au même instant, la fenêtre sous laquelle Coconnas avait cherché un abri s'ouvrit en grinçant. Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce côté; mais, au lieu d'un ennemi, ce fut une femme qu'il aperçut; au lieu de l'arme meurtrière qu'il s'apprêtait à combattre, ce fut un bouquet qui tomba à ses pieds.
— Tiens! une femme! dit-il.
Il salua la dame de son épée et se baissa pour ramasser le bouquet.
— Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s'écria la dame.
Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du second neveu ne fendît son manteau et n'entamât l'autre épaule.
La dame jeta un cri perçant.
Coconnas la remercia et la rassura d'un même geste, s'élança sur le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de derrière glissa dans le sang. Coconnas s'élança sur lui avec la rapidité du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son épée.
— Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l'hôtel de Guise, bien! je vous envoie du secours.
— Ce n'est point la peine de vous déranger pour cela, madame! dit Coconnas. Regardez plutôt jusqu'au bout, si la chose vous intéresse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas accommode les huguenots.
En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque à bout portant un coup de pistolet à Coconnas, qui tomba sur un genou.
La dame de la fenêtre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il ne s'était agenouillé que pour éviter la balle, qui alla trouver le mur à deux pieds de la belle spectatrice.
Presque en même temps, de la fenêtre du logis de Mercandon partit un cri de rage, et une vieille femme, qui à sa croix et à son écharpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lança un pot de fleurs qui l'atteignit au dessus du genou.
— Bon! dit Coconnas; l'une me jette des fleurs, l'autre les pots.Si cela continue, on va démolir les maisons.
— Merci, ma mère, merci! cria le jeune homme.
— Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde à nous!
— Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de l'hôtel de Guise; je vais faire tirer aux fenêtres.
— Ah ça! c'est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.
La scène, en effet, était bien changée, et tirait évidemment à son dénouement. En face de Coconnas, blessé il est vrai, mais dans toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitué aux armes, mais irrité plutôt qu'affaibli par les trois ou quatre égratignures qu'il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon et son fils: Mercandon, vieillard de soixante à soixante-dix ans; son fils, enfant de seize à dix-huit ans: ce dernier pâle, blond et frêle, avait jeté son pistolet déchargé et par conséquent devenu inutile, et agitait en tremblant une épée de moitié moins longue que celle du Piémontais; le père, armé seulement d'un poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme, tenait à la main un morceau de marbre et s'apprêtait à le lancer. Enfin Coconnas, excité d'un côté par les menaces, de l'autre par les encouragements, fier de sa double victoire, enivré de poudre et de sang, éclairé par la réverbération d'une maison en flammes, exalté par l'idée qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang lui paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces, avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hésiter, il courut à lui et croisa sur sa petite épée sa terrible et sanglante rapière. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter des mains. Alors Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que les projectiles lancés par la fenêtre l'atteignissent plus sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son poignard, et de la mère du jeune homme, qui tentait de lui briser la tête avec la pierre qu'elle s'apprêtait à lui lancer, saisit son adversaire à bras-le-corps, le présentant à tous les coups comme un bouclier, et l'étouffant dans son étreinte herculéenne.
— À moi, à moi! s'écria le jeune homme, il me brise la poitrine! à moi, à moi! Et sa voix commença de se perdre dans un râle sourd et étranglé. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.
— Grâce! grâce! dit-il, monsieur de Coconnas! grâce! c'est mon unique enfant!
— C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mère, l'espoir de notre vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!
— Ah! vraiment! cria Coconnas en éclatant de rire. Que je ne le tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son épée et son pistolet?
— Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez moi l'obligation souscrite par votre père, je vous la rendrai; j'ai dix mille écus d'or, je vous les donnerai; j'ai les pierreries de notre famille, et elles seront à vous; mais ne le tuez pas, ne le tuez pas!
— Et moi, j'ai mon amour, dit à demi-voix la femme de l'hôtel de Guise, et je vous le promets. Coconnas réfléchit une seconde, et soudain:
— Êtes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.
— Je le suis, murmura l'enfant.
— En ce cas, il faut mourir! répondit Coconnas en fronçant les sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la miséricorde acérée et tranchante.
— Mourir! s'écria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!
Et un cri de mère retentit si douloureux et si profond, qu'il ébranla pour un moment la sauvage résolution du Piémontais.
— Oh! madame la duchesse! s'écria le père se tournant vers la femme de l'hôtel de Guise, intercédez pour nous, et tous les matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prières.
— Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hôtel de Guise.
— Je suis protestant, dit l'enfant.
— Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait.
Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un éclair au dessus de la tête de leur fils.
— Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure… abjure!
— Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds deCoconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.
— Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour unCredo, trois âmes et une vie!
— Je le veux bien, dit le jeune homme.
— Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa femme.
— À genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils récite mot à mot la prière que je vais te dire. Le père obéit le premier.
— Je suis prêt, dit l'enfant. Et il s'agenouilla à son tour.
Coconnas commença alors à lui dicter en latin les paroles duCredo. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'était agenouillé près de l'endroit où avait volé son épée. À peine vit- il cette arme à la portée de sa main, que, sans cesser de répéter les paroles de Coconnas, il étendit le bras pour la saisir. Coconnas aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas le voir. Mais au moment où le jeune homme touchait du bout de ses doigts crispés la poignée de l'arme, il s'élança sur lui, et le renversant:
— Ah! traître! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge. Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou et retomba mort.
— Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous égorges pour nous voler les cent nobles à la rose que tu nous dois.
— Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve… En disant ces mots, Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son départ son père lui avait remise pour acquitter sa dette avec son créancier.
— Et la preuve, continua-t-il, c'est que voilà votre argent.
— Et toi, voici ta mort! cria la mère de la fenêtre.
— Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame de l'hôtel de Guise.
Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour se rendre à ce dernier avis ou pour se soustraire à la première menace, une masse pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit à plat sur le chapeau du Piémontais, lui brisa son épée dans la main et le coucha sur le pavé, surpris, étourdi, assommé, sans qu'il eût pu entendre le double cri de joie et de détresse qui se répandit de droite et de gauche.
Mercandon s'élança aussitôt, le poignard à la main, sur Coconnas évanoui. Mais en ce moment la porte de l'hôtel de Guise s'ouvrit, et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les épées, s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelée madame la duchesse, belle d'une beauté terrible à la lueur de l'incendie, éblouissante de pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de la fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers Coconnas:
— Là! là! en face de moi; un gentilhomme vêtu d'un pourpoint rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là! …
XMort, messe ou Bastille
Marguerite, comme nous l'avons dit, avait refermé sa porte et était rentrée dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute palpitante, elle aperçut Gillonne, qui, penchée avec terreur vers la porte du cabinet, contemplait des traces de sang éparses sur le lit, sur les meubles et sur le tapis.
— Ah! madame, s'écria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame, est-il donc mort?
— Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique l'importance de la recommandation. Gillonne se tut.
Marguerite tira alors de son aumônière une petite clef dorée, ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme à sa suivante.
La Mole avait réussi à se soulever et à s'approcher de la fenêtre. Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient à cette époque, s'était rencontré sous sa main, et le jeune gentilhomme l'avait saisi en entendant ouvrir la porte.
— Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon âme, vous êtes en sûreté. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.
— Oh! madame, s'écria-t-il, vous êtes pour moi plus qu'une reine, vous êtes une divinité.
— Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'écria Marguerite, votre sang coule encore… Oh! regarde, Gillonne, comme il est pâle… Voyons, où êtes-vous blessé?
— Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir reçu un premier coup de dague à l'épaule et un second dans la poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en occupe.
— Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma cassette de baumes.
Gillonne obéit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de l'autre une aiguière de vermeil et du linge de fine toile de Hollande.
— Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car, en se soulevant lui-même, le malheureux a achevé de perdre ses forces.
— Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis souffrir en vérité…
— Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense, dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime de vous laisser mourir.
— Oh! s'écria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir, vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le mien… Oh! jamais! jamais!
Et il se recula respectueusement.
— Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh! vous en avez déjà souillé tout à votre aise le lit et la chambre de Sa Majesté.
Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur féminine, rappela à La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et serré contre sa poitrine cette reine si belle, si aimée, et à ce souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies.
— Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins d'un chirurgien?
— D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.
— Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un sourire d'une douceur inouïe, que, nous autres filles de France, nous sommes élevées à connaître la valeur des plantes et à composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme reines, a été de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons- nous les meilleurs chirurgiens du monde, à ce que disent nos flatteurs du moins. Ma réputation, sous ce rapport, n'est-elle pas venue à votre oreille? Allons, Gillonne, à l'ouvrage!
La Mole voulait essayer de résister encore; il répéta de nouveau qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner à la reine ce labeur, qui pouvait commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette lutte ne servit qu'à épuiser complètement ses forces. Il chancela, ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en arrière, évanoui pour la seconde fois.
Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laissé échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint, tandis que Gillonne, avec une autre lame, décousait ou plutôt tranchait les manches de La Mole.
Gillonne, avec un linge imbibé d'eau fraîche, étancha le sang qui s'échappait de l'épaule et de la poitrine du jeune homme, tandis que Marguerite, d'une aiguille d'or à la pointe arrondie, sondait les plaies avec toute la délicatesse et l'habileté que maître Ambroise Paré eût pu déployer en pareille circonstance.
Celle de l'épaule était profonde, celle de la poitrine avait glissé sur les côtes et traversait seulement les chairs; aucune des deux ne pénétrait dans les cavités de cette forteresse naturelle qui protège le coeur et les poumons.
— Plaie douloureuse et non mortelle,Acerrimum humeri vulnus, non autem lethale, murmura la belle et savante chirurgienne; passe-moi du baume et prépare de la charpie, Gillonne.
Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner ce nouvel ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine du jeune homme et en avait fait autant de ses bras modelés sur un dessin antique, de ses épaules gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une statue de marbre de Paros qu'au corps mutilé d'un homme expirant.
— Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant son ouvrage que celui qui venait d'en être l'objet.
— N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise toute royale.
— Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi couché à terre nous devrions le soulever et l'étendre sur le lit de repos contre lequel il est seulement appuyé.
— Oui, dit Marguerite, tu as raison.
Et les deux femmes, s'inclinant et réunissant leurs forces, soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une espèce de grand sofa à dossier sculpté qui s'étendait devant la fenêtre, qu'elles entrouvrirent pour lui donner de l'air.
Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant les yeux, commença d'éprouver cet incroyable bien-être qui accompagne toutes les sensations du blessé, alors qu'à son retour à la vie il retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes, et les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde odeur du sang.
Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite répondit par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.
En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à une porte retentit.
— On heurte au passage secret, dit Marguerite.
— Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayée.
— Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de lui et ne le quitte pas d'un seul instant.
Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et chez la reine mère.
— Madame de Sauve! s'écria-t-elle en reculant vivement et avec une expression qui ressemblait sinon à la terreur, du moins à la haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais à une autre femme de lui enlever même un homme qu'elle n'aime pas. Madame de Sauve!
— Oui, Votre Majesté! dit celle-ci en joignant les mains.
— Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus étonnée, mais aussi d'une voix plus impérative. Charlotte tomba à genoux.
— Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à quel point je suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est pas tout entière à moi, et un ordre exprès de la reine mère…
— Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous soyez venue dans l'espérance de vous justifier vis-à-vis de moi, dites-moi pourquoi vous êtes venue.
— Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à genoux et avec un regard presque égaré, je suis venue pour vous demander s'il n'était pas ici.
— Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?… car, en vérité, je ne comprends pas.
— Du roi!
— Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien qu'il n'y vient pas, cependant!
— Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans répondre à toutes ces attaques et sans même paraître les sentir; ah! plût à Dieu qu'il y fût!
— Et pourquoi cela?
— Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on égorge les huguenots, et que le roi de Navarre est le chef des huguenots.
— Oh! s'écria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la main et en la forçant de se relever, oh! je l'avais oublié! D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi pût courir les mêmes dangers que les autres hommes.
— Plus, madame, mille fois plus, s'écria Charlotte.
— En effet, madame de Lorraine m'avait prévenue. Je lui avais dit de ne pas sortir. Serait-il sorti?
— Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il n'est pas ici…
— Il n'y est pas.
— Oh! s'écria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en est fait de lui, car la reine mère a juré sa mort.
— Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'épouvantez. Impossible!
— Madame, reprit madame de Sauve avec cette énergie que donne seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas où est le roi de Navarre.
— Et la reine mère, où est-elle?
— La reine mère m'a envoyée chercher M. de Guise et M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis elle m'a congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontée chez moi, et comme d'habitude, j'ai attendu.
— Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite.
— Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherché de tous côtés; je l'ai demandé à tout le monde. Un seul soldat m'a répondu qu'il croyait l'avoir aperçu au milieu des gardes qui l'accompagnaient l'épée nue quelque temps avant que le massacre commençât, et le massacre est commencé depuis une heure.
— Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-être le sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi, merci.
— Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre, même de loin.
Marguerite lui tendit la main.
— Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis alliance et je serai fidèle à ma promesse.
— Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu'à la reine mère, madame?
— Alors, je me tournerai du côté de mon frère Charles, et il faudra bien que je lui parle.
— Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majesté.
Marguerite s'élança par le couloir. Mais arrivée à l'extrémité, elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait pas en arrière. Madame de Sauve la suivait.
La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait à son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la reine.
Tout était changé; au lieu de cette foule de courtisans empressés, qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec des pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang, ou des gentilshommes aux manteaux déchirés, à la figure noircie par la poudre, porteurs d'ordres et de dépêches, les uns entrant et les autres sortant: toutes ces allées et venues faisaient un fourmillement terrible et immense dans les galeries.
Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint jusqu'à l'antichambre de la reine mère. Mais cette antichambre était gardée par deux haies de soldats qui ne laissaient pénétrer que ceux qui étaient porteurs d'un certain mot d'ordre.
Marguerite essaya vainement de franchir cette barrière vivante. Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et à chaque fois, par l'entrebâillement, elle aperçut Catherine rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans, écrivant, recevant des lettres, les décachetant, donnant des ordres, adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui étaient plus couverts de poussière et de sang.
Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait éclater les arquebusades de la rue de plus en plus répétées.
— Jamais je n'arriverai jusqu'à elle, se dit Marguerite après avoir fait près des hallebardiers trois tentatives inutiles. Plutôt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frère.
En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer à la reine la mort de l'amiral et retournait à la boucherie.
— Oh! Henri! s'écria Marguerite, où est le roi de Navarre? Le duc la regarda avec un sourire étonné, s'inclina, et, sans répondre, sortit avec ses gardes. Marguerite courut à un capitaine qui allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger les arquebuses de ses soldats.
— Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, où est le roi deNavarre?
— Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis point des gardes de Sa Majesté.
— Ah! mon cher René! s'écria Marguerite en reconnaissant le parfumeur de Catherine… c'est vous… vous sortez de chez ma mère… savez-vous ce qu'est devenu mon mari?