Chapter 7

La Mole employa donc une partie de l'argent qu'il avait reçu en partant de sa famille à acheter le plus beau justaucorps de satin blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pût procurer le tailleur à la mode. Le même lui fournit encore les bottes de cuir parfumé qu'on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le matin, une demi-heure seulement après l'heure pour laquelle La Mole l'avait demandé, ce qui fait qu'il n'eut trop rien à dire. Il s'habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez convenablement vêtu, coiffé, parfumé pour être satisfait de lui- même; enfin il s'assura par plusieurs tours faits rapidement dans sa chambre qu'à part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur moral ferait taire les incommodités physiques.

Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu plus long qu'on ne les portait alors, lui allait particulièrement bien.

Tandis que cette scène se passait au Louvre, une autre du même genre avait lieu à l'hôtel de Guise. Un grand gentilhomme à poil roux examinait devant une glace une raie rougeâtre qui lui traversait désagréablement le visage; il peignait et parfumait sa moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en usage à cette époque s'obstinait à reparaître, il étendait, dis-je, une triple couche de blanc et de rouge; mais comme l'application était insuffisante, une idée lui vint: un ardent soleil, un soleil d'août dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette cour, mit son chapeau à la main, et, le nez en l'air et les yeux fermés, il se promena pendant dix minutes, s'exposant volontairement à cette flamme dévorante qui tombait par torrents du ciel.

Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de premier ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un visage si éclatant que c'était la raie rouge qui maintenant n'était plus en harmonie avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel, qu'il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à une couche de vermillon qu'il étendit dessus; après quoi il endossa un magnifique habit qu'un tailleur avait mis dans sa chambre avant qu'il eût demandé le tailleur.

Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il descendit une seconde fois dans la cour et se mit à caresser un grand cheval noir dont la beauté eût été sans égale sans une petite coupure qu'à l'instar de celle de son maître lui avait faite dans une des dernières batailles civiles un sabre de reître.

Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l'était de lui-même, ce gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine, fut en selle un quart d'heure avant tout le monde, et fit retentir la cour de l'hôtel de Guise des hennissements de son coursier, auxquels répondaient, à mesure qu'il s'en rendait maître, desmordiprononcés sur tous les tons. Au bout d'un instant le cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa souplesse et son obéissance la légitime domination de son cavalier; mais la victoire n'avait pas été remportée sans bruit, et ce bruit (c'était peut-être là-dessus que comptait notre gentilhomme), et ce bruit avait attiré aux vitres une dame que notre dompteur de chevaux salua profondément et qui lui sourit de la façon la plus agréable.

Cinq minutes après, madame de Nevers faisait appeler son intendant.

— Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement déjeunerM. le comte Annibal de Coconnas?

— Oui, madame, répondit l'intendant. Il a même ce matin mangé de meilleur appétit encore que d'habitude.

— Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son premier gentilhomme:

— Monsieur d'Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez l'oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il est blessé, par conséquent encore faible, et je ne voudrais pas pour tout au monde qu'il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse soirée de la Saint-Barthélemy.

Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour, partit toute rayonnante pour le Louvre, où était le rendez-vous général.

Il était deux heures de l'après-midi, lorsqu'une file de cavaliers ruisselants d'or, de joyaux et d'habits splendides apparut dans la rue Saint-Denis, débouchant à l'angle du cimetière des Innocents, et se déroulant au soleil entre les deux rangées de maisons sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.

XVILe corps d'un ennemi mort sent toujours bon

Nulle troupe, si riche qu'elle soit, ne peut donner une idée de ce spectacle. Les habits soyeux, riches et éclatants, légués comme une mode splendide par François Ier à ses successeurs, ne s'étaient pas transformés encore dans ces vêtements étriqués et sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume de Charles IX, moins riche, mais peut-être plus élégant que ceux des époques précédentes, éclatait dans toute sa parfaite harmonie. De nos jours, il n'y a plus de point de comparaison possible avec un semblable cortège; car nous en sommes réduits, pour nos magnificences de parade, à la symétrie et à l'uniforme.

Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens et chevaux marchant sur les flancs et en arrière, faisaient du cortège royal une véritable armée. Derrière cette armée venait le peuple, ou, pour mieux dire, le peuple était partout.

Le peuple suivait, escortait et précédait; il criait à la fois Noël et Haro, car, dans le cortège, on distinguait plusieurs calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune.

C'était le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que Charles IX avait, comme d'une chose toute naturelle, parlé devant Henri de Navarre d'aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutôt le corps mutilé de l'amiral, qui était pendu. Le premier mouvement de Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette visite. C'était là où l'attendait Catherine. Aux premiers mots qu'il dit exprimant sa répugnance, elle échangea un coup d'oeil et un sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l'un et l'autre, les comprit, puis se reprenant tout à coup:

— Mais, au fait, dit-il, pourquoi n'irais-je pas? Je suis catholique et je me dois à ma nouvelle religion. Puis s'adressant à Charles IX:

— Que Votre Majesté compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours heureux de l'accompagner partout où elle ira. Et il jeta autour de lui un coup d'oeil rapide pour compter les sourcils qui se fronçaient.

Aussi celui de tout le cortège que l'on regardait avec le plus de curiosité, peut-être, était ce fils sans mère, ce roi sans royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarité avec ses inférieurs, familiarité qu'il portait à un degré presque inconvenant pour un roi, familiarité qui tenait aux habitudes montagnardes de sa jeunesse et qu'il conserva jusqu'à sa mort, le signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:

— À la messe, Henriot, à la messe! Ce à quoi Henri répondait:

— J'y ai été hier, j'en viens aujourd'hui, et j'y retournerai demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c'est assez comme cela.

Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si fraîche, si élégante, que l'admiration faisait autour d'elle un concert dont quelques notes, il faut l'avouer, s'adressaient à sa compagne, madame la duchesse de Nevers, qu'elle venait de rejoindre, et dont le cheval blanc, comme s'il était fier du poids qu'il portait, secouait furieusement la tête.

— Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?

— Mais, madame, répondit tout haut Henriette, rien que je sache.Puis tout bas:

— Et le huguenot, demanda-t-elle, qu'est-il devenu?

— Je lui ai trouvé une retraite à peu près sûre, réponditMarguerite. Et le grand massacreur de gens, qu'en as-tu fait?

— Il a voulu être de la fête; il monte le cheval de bataille de M. de Nevers, un cheval grand comme un éléphant. C'est un cavalier effrayant. Je lui ai permis d'assister à la cérémonie, parce que j'ai pensé que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que de cette façon il n'y aurait pas de rencontre à craindre.

— Oh! ma foi! répondit Marguerite en souriant, fût-il ici, et il n'y est pas, je crois qu'il n'y aurait pas de rencontre pour cela. C'est un beau garçon que mon huguenot, mais pas autre chose: une colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Après tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant légèrement les épaules; après tout, peut-être l'avons-nous cru huguenot, tandis qu'il était brahme, et sa religion lui défend- elle de répandre le sang.

— Mais où donc est le duc d'Alençon? demanda Henriette, je ne l'aperçois point.

— Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et désirait ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas être du même avis que son frère Charles et son frère Henri, il penche pour les huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpréter à mal son absence et il s'est décidé. Mais, justement, tiens, on regarde, on crie là-bas, c'est lui qui sera venu par la porte Montmartre.

— En effet, c'est lui-même, je le reconnais, dit Henriette. En vérité, mais il a bon air aujourd'hui. Depuis quelque temps, il se soigne particulièrement: il faut qu'il soit amoureux. Voyez donc comme c'est bon d'être prince du sang: il galope sur tout le monde et tout le monde se range.

— En effet, dit en riant Marguerite, il va nous écraser. Dieu me pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car en voici un qui, s'il ne se range pas, va se faire tuer.

— Eh, c'est mon intrépide! s'écria la duchesse, regarde donc, regarde.

Coconnas avait en effet quitté son rang pour se rapprocher de madame de Nevers; mais au moment même où son cheval traversait l'espèce de boulevard extérieur qui séparait la rue du faubourg Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d'Alençon, essayant en vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps heurter Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa colossale monture, son chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.

— Dieu! dit Marguerite en se penchant à l'oreille de son amie,M. de La Mole!

— Ce beau jeune homme pâle! s'écria la duchesse incapable de maîtriser sa première impression.

— Oui, oui! celui-là même qui a failli renverser ton Piémontais.

— Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!

En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La Mole; et, de surprise, il avait laissé échapper la bride de son cheval, car il croyait bien avoir tué son ancien compagnon, ou du moins l'avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son côté, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent à l'expression de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils s'étreignirent d'un regard qui fit frissonner les deux femmes. Après quoi La Mole ayant regardé tout autour de lui, et ayant compris sans doute que le lieu était mal choisi pour une explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d'Alençon. Coconnas resta un moment ferme à la même place, tordant sa moustache et en faisant remonter la pointe jusqu'à se crever l'oeil; après quoi, voyant que La Mole s'éloignait sans lui rien dire de plus, il se remit lui-même en route.

— Ah! ah! dit avec une dédaigneuse douleur Marguerite, je ne m'étais donc pas trompée… Oh! pour cette fois c'est trop fort.

Et elle se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Il est bien joli, répondit la duchesse avec commisération.

Juste en ce moment le duc d'Alençon venait de reprendre sa place derrière le roi et la reine mère, de sorte que ses gentilshommes, en le rejoignant, étaient forcés de passer devant Marguerite et la duchesse de Nevers. La Mole, en passant à son tour devant les deux princesses, leva son chapeau, salua la reine en s'inclinant jusque sur le cou de son cheval et demeura tête nue en attendant que Sa Majesté l'honorât d'un regard.

Mais Marguerite détourna fièrement la tête.

La Mole lut sans doute l'expression de dédain empreinte sur le visage de la reine et de pâle qu'il était devint livide. De plus, pour ne pas choir de son cheval il fut forcé de se retenir à la crinière.

— Oh! oh! dit Henriette à la reine, regarde donc, cruelle que tu es! Mais il va se trouver mal! …

— Bon! dit la reine avec un sourire écrasant, il ne nous manquerait plus que cela… As-tu des sels? Madame de Nevers se trompait.

La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur son cheval, alla reprendre son rang à la suite du duc d'Alençon.

Cependant on continuait d'avancer, on voyait se dessiner la silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné par Enguerrand de Marigny. Jamais il n'avait été si bien garni qu'à cette heure.

Les huissiers et les gardes marchèrent en avant et formèrent un large cercle autour de l'enceinte. À leur approche, les corbeaux perchés sur le gibet s'envolèrent avec des croassements de désespoir.

Le gibet qui s'élevait à Montfaucon offrait d'ordinaire, derrière ses colonnes, un abri aux chiens attirés par une proie fréquente et aux bandits philosophes qui venaient méditer sur les tristes vicissitudes de la fortune.

Ce jour-là il n'y avait, en apparence du moins, à Montfaucon, ni chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chassé les premiers en même temps que les corbeaux, et les autres s'étaient confondus dans la foule pour y opérer quelques-uns de ces bons coups qui sont les riantes vicissitudes du métier.

Le cortège s'avançait; le roi et Catherine arrivaient les premiers, puis venaient le duc d'Anjou, le duc d'Alençon, le roi de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant ce qu'on appelait l'escadron volant de la reine; puis les pages, les écuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.

Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir, souillé de sang coagulé et de boue blanchie par de nouvelles couches de poussière. Au cadavre il manquait une tête. Aussi l'avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse comme elle l'est toujours, avait remplacé la tête par un bouchon de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de M. l'amiral avait introduit un cure-dent.

C'était un spectacle à la fois lugubre et bizarre, que tous ces élégants seigneurs et toutes ces belles dames défilant, comme une procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et de ces gibets aux longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs était bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence et la froide insensibilité de ces cadavres, objets de railleries qui faisaient frissonner ceux-là même qui les faisaient.

Beaucoup supportaient à grand-peine ce terrible spectacle; et à sa pâleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots ralliés, Henri, qui, quelle que fût sa puissance sur lui-même et si étendu que fût le degré de dissimulation dont le Ciel l'avait doté, n'y put tenir. Il prétexta l'odeur impure que répandaient tous ces débris humains; et s'approchant de Charles IX, qui, côte à côte avec Catherine, était arrêté devant les restes de l'amiral:

— Sire, dit-il, Votre Majesté ne trouve-t-elle pas que, pour rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?

— Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux étincelaient d'une joie féroce.

— Oui, Sire.

— Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi… le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.

— Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majesté savait que nous devions venir faire une petite visite à M. l'amiral, elle eût dû inviter Pierre Ronsard, son maître en poésie: il eût fait, séance tenante, l'épitaphe du vieux Gaspard.

— Il n'y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous la ferons bien nous-même… Par exemple, écoutez, messieurs, dit Charles IX après avoir réfléchi un instant:

Ci-gît, — mais c'est mal entendu, Pour lui le mot est trop honnête, — Ici l'amiral est pendu Par les pieds, à faute de tête.

_— _Bravo! bravo! s'écrièrent les gentilshommes catholiques tout d'une voix, tandis que les huguenots ralliés fronçaient les sourcils en gardant le silence.

Quant à Henri, comme il causait avec Marguerite et madame deNevers, il fit semblant de n'avoir pas entendu.

— Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgré les parfums dont elle était couverte, cette odeur commençait à indisposer, allons, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte. Disons adieu à M. l'amiral, et revenons à Paris.

Elle fit de la tête un geste ironique comme lorsqu'on prend congé d'un ami, et, reprenant la tête de colonne, elle revint gagner le chemin, tandis que le cortège défilait devant le cadavre de Coligny.

Le soleil se couchait à l'horizon. La foule s'écoula sur les pas de Leurs Majestés pour jouir jusqu'au bout des magnificences du cortège et des détails du spectacle: les voleurs suivirent la foule; de sorte que, dix minutes après le départ du roi, il n'y avait plus personne autour du cadavre mutilé de l'amiral, que commençaient à effleurer les premières brises du soir. Quand nous disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monté sur un cheval noir, et qui n'avait pu sans doute, au moment où il était honoré de la présence des princes, contempler à son aise ce tronc informe et noirci, était demeuré le dernier, et s'amusait à examiner dans tous leurs détails chaînes, crampons, piliers de pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, à lui arrivé depuis quelques jours à Paris et ignorant des perfectionnements qu'apporte en toute chose la capitale, le parangon de tout ce que l'homme peut inventer de plus terriblement laid.

Il n'est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet homme était notre ami Coconnas. Un oeil exercé de femme l'avait en vain cherché dans la cavalcade et avait sondé les rangs sans pouvoir le retrouver.

M. de Coconnas, comme nous l'avons dit, était donc en extase devant l'oeuvre d'Enguerrand de Marigny.

Mais cette femme n'était pas seule à chercher M. de Coconnas. Un autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et sa galante plume, après avoir regardé en avant et sur les côtés, s'avisa de regarder en arrière et vit la haute taille de Coconnas et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.

Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin suivi par l'ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et, décrivant une courbe, retourna vers le gibet.

Presque aussitôt la dame que nous avons reconnue pour la duchesse de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval noir pour Coconnas, s'approcha de Marguerite et lui dit:

— Nous nous sommes trompées toutes deux, Marguerite, car lePiémontais est demeuré en arrière, et M. de La Mole l'a suivi.

— Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque chose. Ma foi, j'avoue que je ne serais pas fâchée d'avoir à revenir sur son compte.

Marguerite alors se retourna et vit s'exécuter effectivement de la part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.

Ce fut alors au tour des deux princesses à quitter la file: l'occasion était des plus favorables; on tournait devant un sentier bordé de larges haies qui remontait, et, en remontant, passait à trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot à l'oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe à Gillonne, et les quatre personnes s'en allèrent par ce chemin de traverse s'embusquer derrière le buisson le plus proche du lieu où allait se passer la scène dont ils paraissaient désirer être spectateurs. Il y avait trente pas environ, comme nous l'avons dit, de cet endroit à celui où Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant M. l'amiral.

Marguerite mit pied à terre, madame de Nevers et Gillonne en firent autant; le capitaine descendit à son tour, et réunit dans ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu offrait aux trois femmes un siège comme en demandent souvent et inutilement les princesses.

Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre détail.

La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se placer derrièreCoconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l'épaule.

Le Piémontais se retourna.

— Oh! dit-il, ce n'était donc pas un rêve! et vous vivez encore!

— Oui, monsieur, répondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n'est pas votre faute, mais enfin je vis.

— Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgré votre mine pâle. Vous étiez plus rouge que cela la dernière fois que nous nous sommes vus.

— Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgré cette ligne jaune qui vous coupe le visage; vous étiez plus pâle que cela lorsque je vous la fis.

Coconnas se mordit les lèvres; mais, décidé, à ce qu'il paraît, à continuer la conversation sur le ton de l'ironie, il continua:

— C'est curieux, n'est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour un huguenot, de pouvoir regarder M. l'amiral pendu à ce crochet de fer; et dire cependant qu'il y a des gens assez exagérés pour nous accuser d'avoir tué jusqu'aux huguenotins à la mamelle!

— Comte, dit La Mole en s'inclinant, je ne suis plus huguenot, j'ai le bonheur d'être catholique.

— Bah! s'écria Coconnas en éclatant de rire, vous êtes converti, monsieur! oh! que c'est adroit!

— Monsieur, continua La Mole avec le même sérieux et la même politesse, j'avais fait voeu de me convertir si j'échappais au massacre.

— Comte, reprit le Piémontais, c'est un voeu très prudent, et je vous en félicite; n'en auriez-vous point fait d'autres encore?

— Oui, bien, monsieur, j'en ai fait un second, répondit La Mole en caressant sa monture avec une tranquillité parfaite.

— Lequel? demanda Coconnas.

— Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce petit clou qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.

— Comment! dit Coconnas, comme je suis là, tout grouillant?

— Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée au travers du corps.

Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent des flammes.

— Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou!

— Oui, reprit La Mole, à ce clou…

— Vous n'êtes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! ditCoconnas.

— Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens! répondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de Coconnas, qu'on peut impunément assassiner les gens sous le loyal et honorable prétexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour vient où l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tête d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en traître.

— Ma vilaine tête! hurla Coconnas en sautant de son cheval. À terre! sus! sus! monsieur le comte, dégainons. Et il mit l'épée à la main.

Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tête, murmura la duchesse de Nevers à l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves laid?

— Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcée de dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut! regardons.

En effet, La Mole était descendu de son cheval avec autant de mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidité; il avait détaché son manteau cerise, l'avait posé à terre, avait tiré son épée et était tombé en garde.

— Aïe! fit-il en allongeant le bras.

— Ouf! murmura Coconnas en déployant le sien, car tous deux, on se le rappelle, étaient blessés à l'épaule et souffraient d'un mouvement trop vif.

Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses n'avaient pu se contraindre tout à fait en voyant les deux champions se frotter l'omoplate en grimaçant. Cet éclat de rire parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils eussent des témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs dames.

La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentués.

— Ah çà; mais, ils y vont tout de bon et s'égorgeront si nous n'y mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Holà! messieurs! holà! cria Marguerite.

— Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas à l'oeuvre, espérait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon marché de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de Mercandon.

— Oh! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit Marguerite; regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu.

En effet, le combat, commencé par des railleries et des provocations, était devenu silencieux depuis que les deux champions avaient croisé le fer. Tous deux se défiaient de leurs forces, et l'un et autre, à chaque mouvement trop vif, était forcé de réprimer un frisson de douleur arraché par les anciennes blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits pas fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un maître en fait d'armes, rompait aussi pas à pas, mais enfin rompait. Tous deux arrivèrent ainsi jusqu'au bord du fossé, de l'autre côté duquel se trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa retraite eût été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame, Coconnas s'arrêta, et, sur un dégagement un peu large de La Mole, fournit avec la rapidité de l'éclair un coup droit, et à l'instant même le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache rouge qui alla s'élargissant.

— Courage! cria la duchesse de Nevers.

— Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.

La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces regards qui pénètrent plus profondément dans le coeur que la pointe d'une épée, et sur un cercle trompé se fendit à fond.

Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui n'en firent qu'un. La pointe de la rapière de La Mole avait apparu sanglante derrière le dos de Coconnas.

Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux restèrent debout, se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son côté qu'au moindre mouvement qu'il ferait l'équilibre allait lui manquer. Enfin le Piémontais, plus dangereusement blessé que son adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang, se laissa tomber sur La Mole, l'étreignant d'un bras, tandis que de l'autre il cherchait à dégainer son poignard. De son côté, La Mole réunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le pommeau de son épée au milieu du front de Coconnas, qui, étourdi du coup, tomba; mais en tombant il entraîna son adversaire dans sa chute, si bien que tous deux roulèrent dans le fossé.

Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout mourants qu'ils étaient ils cherchaient encore à s'achever, se précipitèrent, aidées du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles fussent arrivées à eux, les mains se détendirent, les yeux se refermèrent, et chacun des combattants, laissant échapper le fer qu'il tenait, se raidit dans une convulsion suprême.

Un large flot de sang écumait autour d'eux.

— Oh! brave, brave La Mole! s'écria Marguerite, incapable de renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille fois pardon de t'avoir soupçonné!

Et ses yeux se remplirent de larmes.

— Hélas! hélas! murmura la duchesse, valeureux Annibal… Dites, dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrépides lions?

Et elle éclata en sanglots.

— Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant à étancher le sang qui coulait à flots… Holà! vous qui venez, venez plus vite!

En effet, un homme, assis sur le devant d'une espèce de tombereau peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette vieille chanson que lui avait sans doute rappelée le miracle du cimetière des Innocents:

Bel aubespin fleurissant,Verdissant,__Le long de ce beau rivage,Tu es vêtu, jusqu'au bas,Des longs brasD'une lambrusche sauvage.__Le chantre rossignolet,Nouvelet,__Courtisant sa bien-aimée,Pour ses amours alléger,Vient logerTous les ans sous la ramée.__Or, vis, gentil aubespin,Vis sans fin;__Vis, sans que jamais tonnerreOu la cognée, ou les vents,Ou le tempsTe puissent ruer par…

_— _Holà hé! répéta le capitaine, venez donc quand on vous appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de secours?

L'homme au chariot, dont l'extérieur repoussant et le visage rude formaient un contraste étrange avec la douce et bucolique chanson que nous venons de citer, arrêta alors son cheval, descendit, et se baissant sur les deux corps:

— Voilà de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de meilleures.

— Qui donc êtes-vous? demanda Marguerite ressentant malgré elle une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre.

— Madame, répondit cet homme en s'inclinant jusqu'à terre, je suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris, et je venais accrocher à ce gibet des compagnons pour M. l'amiral.

— Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit Marguerite; jetez là vos cadavres, étendez dans votre chariot les housses de nos chevaux, et ramenez doucement derrière nous ces deux gentilshommes au Louvre.

XVIILe confrère de maître Ambroise Paré

Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas et La Mole reprit la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait de guide. Il s'arrêta au Louvre; le conducteur reçut un riche salaire. On fit transporter les blessés chez M. le duc d'Alençon, et l'on envoya chercher maître Ambroise Paré.

Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris connaissance.

La Mole était le moins maltraité des deux: le coup d'épée l'avait frappé au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offensé aucun organe essentiel; quant à Coconnas, il avait le poumon traversé, et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la flamme d'une bougie.

Maître Ambroise Paré ne répondait pas de Coconnas.

Madame de Nevers était désespérée; c'était elle qui, confiante dans la force, dans l'adresse et le courage du Piémontais, avait empêché Marguerite de s'opposer au combat. Elle eût bien fait porter Coconnas à l'hôtel de Guise pour lui renouveler dans cette seconde occasion les soins de la première; mais d'un moment à l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal.

Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter les deux jeunes gens chez son frère, où l'un d'eux, d'ailleurs, était déjà installé, en disant que c'étaient deux gentilshommes qui s'étaient laissés choir de cheval pendant la promenade; mais la vérité fut divulguée par l'admiration du capitaine témoin du combat, et l'on sut bientôt à la cour que deux nouveaux raffinés venaient de naître au grand jour de la renommée.

Soignés par le même chirurgien qui partageait ses soins entre eux, les deux blessés parcoururent les différentes phases de convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravité de leurs blessures. La Mole, le moins grièvement atteint des deux, reprit le premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre terrible s'était emparée de lui, et son retour à la vie fut signalé par tous les signes du plus affreux délire.

Quoique enfermé dans la même chambre que Coconnas, La Mole, en reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait par aucun signe indiqué qu'il le vît. Coconnas tout au contraire, en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une expression qui eût pu prouver que le sang que le Piémontais venait de perdre n'avait en rien diminué les passions de ce tempérament de feu.

Coconnas pensa qu'il rêvait, et que dans son rêve il retrouvait l'ennemi que deux fois il croyait avoir tué; seulement le rêve se prolongeait outre mesure. Après avoir vu La Mole couché comme lui, pansé comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur ce lit, où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout seul.

Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces différentes périodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantôt atone, tantôt furieux, mais toujours menaçant.

Tout cela offrait, à l'esprit brûlant du Piémontais un mélange effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La Mole était mort, bien mort, et même plutôt deux fois qu'une, et cependant il reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchée dans un lit pareil au sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au fond des enfers, vint droit à lui et s'arrêta à son chevet, debout et le regardant; il y avait même dans ses traits un sentiment de douceur et de compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une dérision infernale.

Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-être que le corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus qu'une préoccupation, celle de se procurer une arme quelconque, et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été déposés sur une chaise, puis emportés; car, tout souillés de sang qu'ils étaient, on avait jugé à propos de les éloigner du blessé, mais on avait laissé sur la même chaise son poignard dont on ne supposait pas qu'avant longtemps il eût l'envie de se servir. Coconnas vit le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment où La Mole dormait, il essaya d'étendre la main jusqu'à lui; trois fois la force lui manqua, et il s'évanouit. Enfin la quatrième nuit, il atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispés, et, en poussant un gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous son oreiller.

Le lendemain, il vit quelque chose d'inouï jusque-là: l'ombre de La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces, tandis que lui, sans cesse occupé de la vision terrible, usait les siennes dans l'éternelle trame du complot qui devait l'en débarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte, fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis enfin, après avoir ajusté son manteau, ceint son épée, coiffé sa tête d'un feutre à larges bords, ouvrit la porte et sortit.

Coconnas respira; il se crut débarrassé de son fantôme. Pendant deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme et plus rafraîchi qu'il n'avait jamais encore été depuis le moment du duel; un jour d'absence de La Mole eût rendu la connaissance à Coconnas, huit jours l'eussent guéri peut-être; malheureusement La Mole rentra au bout de deux heures.

Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable coup de poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point seul, Coconnas n'eut pas un regard pour son compagnon.

Son compagnon méritait cependant bien qu'on le regardât.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, court, trapu, vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps, couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espèce de justaucorps de cuir tout maculé de taches brunes, de chausses sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant au-dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que ses chausses, et la taille serrée par une large ceinture à laquelle pendait un couteau caché dans sa gaine.

Cet étrange personnage, dont la présence semblait une anomalie dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont les yeux, comme par une fascination singulière, demeuraient constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance. Il regarda le malade, et secouant la tête:

— Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.

— Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole.

— Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher.

— Par qui?

— Ah! c'est vrai! J'oubliais où nous sommes. Je l'avais dit à ces dames; mais elles n'ont point voulu m'écouter. Si l'on avait suivi mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter à celles de cet âne bâté que l'on nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps en état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un autre coup d'épée si c'était votre bon plaisir; enfin on verra. Entend-il raison, votre ami?

— Pas trop.

— Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue à La Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua une seconde fois la tête.

— Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de temps à perdre. Ce soir même je vous enverrai une potion toute préparée qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure: une fois à minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures.

— Bien.

— Mais qui la lui fera prendre, cette potion?

— Moi.

— Vous-même?

— Oui.

— Vous m'en donnez votre parole?

— Foi de gentilhomme!

— Et si quelque médecin voulait en soustraire la moindre partie pour la décomposer et voir de quels ingrédients elle est formée…

— Je la renverserais jusqu'à la dernière goutte.

— Foi de gentilhomme aussi?

— Je vous le jure.

— Par qui vous enverrai-je cette potion?

— Par qui vous voudrez.

— Mais mon envoyé…

— Eh bien?

— Comment pénétrera-t-il jusqu'à vous?

— C'est prévu. Il dira qu'il vient de la part de M. René le parfumeur.

— Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?

— Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure du jour et de la nuit. L'homme sourit.

— En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine mère. C'est dit, on viendra de la part de maître René le parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez souvent, sans être patenté, exercé ma profession.

— Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?

— Comptez-y.

— Quant au paiement…

— Oh! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-même quand il sera sur pied.

— Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en état de vous récompenser généreusement.

— Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire à moi d'être reconnaissants, cela ne m'étonnerait point qu'une fois sur ses pieds il oubliât ou plutôt ne se souciât point de se souvenir de moi.

— Bon! bon! dit La Mole en souriant à son tour; en ce cas je serai là pour lui en rafraîchir la mémoire.

— Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.

— Au revoir.

— Vous dites?

— Au revoir. L'homme sourit.

— Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre potion. Vous entendez, elle doit être prise à minuit… en trois doses… d'heure en heure.

Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.

Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots étaient arrivés jusqu'à lui. De tout cet entretien, il n'avait retenu que le mot: Minuit.

Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui continua, lui, de demeurer dans la chambre, rêvant et se promenant.

Le docteur inconnu tint parole, et à l'heure dite envoya la potion, que La Mole mit sur un petit réchaud d'argent. Puis, cette précaution prise, il se coucha.

Cette action de La Mole donna un peu de repos à Coconnas; il essaya de fermer les yeux à son tour, mais son assoupissement fiévreux n'était qu'une suite de sa veille délirante. Le même fantôme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; à travers ses paupières arides, il continuait de voir La Mole toujours menaçant, puis une voix répétait à son oreille: Minuit! minuit! minuit!

Tout à coup le timbre vibrant de l'horloge s'éveilla dans la nuit et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammés; le souffle ardent de sa poitrine dévorait ses lèvres arides; une soif inextinguible consumait son gosier embrasé; la petite lampe de nuit brûlait comme d'habitude, et à sa terne lueur faisait danser mille fantômes aux regards vacillants de Coconnas.

Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit; puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait l'épervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'à lui en lui montrant le poing. Coconnas étendit la main vers son poignard, le saisit par le manche, et s'apprêta à éventrer son ennemi.

La Mole approchait toujours.

Coconnas murmurait:

— Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu continues d'approcher tout doucement, pas à pas; viens, viens, que je te massacre!

Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace, au moment où La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses draps l'éclair d'une lame; mais l'effort que le Piémontais fit en se soulevant brisa ses forces: le bras étendu vers La Mole s'arrêta à moitié chemin, le poignard échappa à sa main débile, et le moribond retomba sur son oreiller.

— Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tête et en approchant une tasse de ses lèvres, buvez cela, mon pauvre camarade, car vous brûlez.

C'était en effet une tasse que La Mole présentait à Coconnas, et que celui-ci avait prise pour ce poing menaçant dont s'était effarouché le cerveau vide du blessé.

Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante humectant ses lèvres et rafraîchissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou plutôt son instinct: il sentit se répandre en lui un bien-être comme jamais il n'en avait éprouvé; il ouvrit un oeil intelligent sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une petite larme imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.

— Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin, si j'en réchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.

— Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner, et ne plus faire de vilains rêves.

Une heure après, La Mole, constitué en garde-malade et obéissant ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une tasse, et porta cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le Piémontais, au lieu de l'attendre le poignard à la main, le reçut les bras ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la première fois s'endormit avec tranquillité.

La troisième tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine du malade commença de laisser passer un souffle régulier, quoique haletant encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce moiteur s'épandit à la surface de la peau brûlante; et lorsque le lendemain maître Ambroise Paré vint visiter le blessé, il sourit avec satisfaction en disant:

— À partir de ce moment je réponds de M. de Coconnas, et ce ne sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites.

Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié burlesque, mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poésie attendrissante, eu égard aux moeurs farouches de Coconnas, que l'amitié des deux gentilshommes, commencée à l'auberge de la Belle-Étoile, et violemment interrompue par les événements de la nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec une nouvelle vigueur, et dépassa bientôt celles d'Oreste et de Pylade de cinq coups d'épée et d'un coup de pistolet répartis sur leurs deux corps.

Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et légères, se trouvèrent enfin en voie de guérison.

La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade, ne voulut point quitter la chambre que Coconnas ne fût entièrement guéri. Il le souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaîna, l'aida à marcher quand il commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui, secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent une convalescence plus rapide qu'on n'avait le droit de l'espérer.

Cependant une seule et même pensée tourmentait les deux jeunes gens: chacun dans le délire de sa fièvre avait bien cru voir s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni madame de Nevers n'étaient certainement entrées dans la chambre. Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre, l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux yeux de tous une marque si publique d'intérêt à deux simples gentilshommes? Non. C'était bien certainement la réponse que devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui tenait peut-être à un oubli total, n'en était pas moins douloureuse.

Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au combat était venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander des nouvelles des deux blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point osé parler à l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point osé parler à l'autre de madame de Nevers.

XVIIILes revenants

Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour d'expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitié, c'est-à-dire par une confiance entière.

Ils étaient éperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre d'une reine.

Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les séparait de l'objet de leurs désirs. Et cependant l'espérance est un sentiment si profondément enraciné au coeur de l'homme, que, malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.

Tous deux, au reste, à mesure qu'ils revenaient à eux, soignaient fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, après lesquels il s'éloigne presque toujours de son confident, fort satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'étaient point de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction; Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli; enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu, annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une longue suite de jours purs et de nuits sereines.

Au reste les soins les plus délicats continuaient d'entourer les deux blessés; le jour où chacun d'eux avait pu se lever, il avait trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait sur lui.

Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement n'était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles.

Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur inconnu était la femme qu'il aimait.

Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois visites.

La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable amélioration.

La seconde, à l'hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d'eux avait laissé valise et cheval.

La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des oracles.

Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce jour tant attendu arriva.

Nous avons dit de réclusion, c'est le mot qui convient, car plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment barré le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que sur unexeatde maître Ambroise Paré.

Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de complète guérison, avait donné cetexeat, et vers les deux heures de l'après-midi, par une de ces belles journées d'automne, comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà fait provision de résignation pour l'hiver, les deux amis, appuyés au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre.

La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le fameux manteau cerise qu'il avait plié avec tant de soin avant le combat, s'était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion, non patentée, l'avait guéri en une seule nuit, quand toutes les drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait fait deux parts de l'argent renfermé dans sa bourse, c'est-à-dire de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à récompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence: Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en était pas moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'apprêtait-il à récompenser généreusement son sauveur.

La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honoré, la rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles. Près de l'ancienne fontaine et à l'endroit que l'on désigne aujourd'hui par le nom deCarreau des Halles, s'élevait une construction octogone en maçonnerie surmontée d'une vaste lanterne de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu'on appelle lafascetraverse le champ du blason, une espèce de roue en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du condamné ou des condamnés que l'on exposait à l'une ou l'autre, ou à plusieurs de ces huit ouvertures.

Cette construction étrange, qui n'avait son analogue dans aucune des constructions environnantes, s'appelait le pilori.

Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit taché de mousse comme la peau d'un lépreux, avait, pareille à un champignon, poussé au pied de cette espèce de tour.

Cette maison était celle du bourreau.

Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c'était un des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et qui avait par hasard été arrêté dans l'exercice de ses fonctions.

Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du patient par des vociférations et des huées.

Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort; seulement, il eût voulu qu'au lieu des huées et des vociférations, ce fussent des pierres que l'on jetât au condamné assez insolent pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient l'honneur de le visiter.

Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arrêta en lui disant à demi-voix:

— Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici.

— Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.

— Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l'appui de laquelle se tenait un homme accoudé.

— Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et épais descendant jusqu'à ses sourcils, soyez les bienvenus.

— Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des moments de sa fièvre.

— Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporté au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t'a fait tant de bien.

— Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami… Et il lui tendit la main. Mais l'homme, au lieu de correspondre à cette avance par un geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'éloigna des deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps.

— Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez vous ne me le feriez pas.

— Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort à cette heure.

— Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l'homme au bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le diable que de me voir.

— Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas.

— Monsieur, répondit l'homme, je suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris! …

— Ah! … fit Coconnas en retirant sa main.

— Vous voyez bien! dit maître Caboche.

— Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte!Étendez-la…

— En vérité?

— Toute grande.

— Voici!

— Plus grande… encore… bien! … Et Coconnas prit dans sa poche la poignée d'or préparée pour son médecin anonyme et la déposa dans la main du bourreau.

— J'aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en secouant la tête, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui touchent la mienne, tout au contraire, j'en chôme fort. N'importe! Dieu vous bénisse, mon gentilhomme.

— Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le bourreau, c'est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez, qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise d'avoir fait votre connaissance.

— Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même; car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement, quand par hasard j'ai affaire à des gentilshommes, comme vous et votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me fais un honneur de m'acquitter moi-même de tous les détails de l'exécution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-à-dire la question jusqu'au décollement.

Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines, comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la cause, éprouva la même sensation.

Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière plaisanterie:

— Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce sera mon tour de monter à la potence d'Enguerrand de Marigny ou sur l'échafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me toucherez.

— Je vous le promets.

— Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte votre promesse.

Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha timidement de la sienne, quoiqu'il fût visible qu'il eût grande envie de la toucher franchement.

À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l'aise, et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher d'eux, le tirait par son manteau.

Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de son caractère, il s'était trouvé enfoncé plus qu'il n'eût voulu, fit un signe de tête et s'éloigna.

— Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur la place des Halles?

— J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort aise d'avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon d'avoir des amis partout.

— Même à l'enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant.

— Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai entendu le coup de la balle qui a résonné comme s'il eût frappé sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laissé étendu dans le ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche. En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans l'autre monde.

Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue de l'Arbre-Sec et s'acheminèrent vers l'enseigne de la Belle- Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante légende.

Coconnas et La Mole s'attendaient à trouver la maison désespérée, la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité, madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux que jamais.

— Oh! l'infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis s'adressant à la nouvelle Artémise:

— Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer.

— Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon mari… Grégoire, faites venir votre maître.

Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant, jugeait dignes d'être préparés par ses savantes mains.

— Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être si triste! Pauvre La Hurière, va!

— Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand coeur.

La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu'un homme apparut tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois.

La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l'homme releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois.

—In nomine Patris, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il eût fait d'un goupillon,et Filii, et Spiritus sancti…

_— _Maître La Hurière! s'écrièrent les jeunes gens.

— Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière.

— Vous n'êtes donc pas mort? fit Coconnas.

— Mais vous êtes donc vivants? demanda l'hôte.

— Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang par le nez, par la bouche et même par les yeux.

— Tout cela est vrai comme l'Évangile, monsieur de Coconnas. Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'était celui de la balle frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est aplatie; mais le coup n'en a pas été moins rude, et la preuve, ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas resté un cheveu.

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure grotesque.

— Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez donc pas avec de mauvaises intentions?

— Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts belliqueux?

— Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant…

— Eh bien? maintenant…

— Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que celui de ma cuisine.

— Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et dans vos chambres deux valises.

— Ah diable! fit l'hôte se grattant l'oreille.

— Eh bien?

— Deux chevaux, vous dites?

— Oui, dans l'écurie.

— Et deux valises?

— Oui, dans la chambre.

— C'est que, voyez-vous… vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais bien me tromper de mon côté.

— En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre.

— Ah! voilà! … c'est que, comme vous mouriez intestat…, continua maître La Hurière.

— Après?

— J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant…

— Qu'avez-vous cru, voyons?

— J'ai cru que je pouvais hériter de vous.

— Ah! ah! firent les deux jeunes gens.

— Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez vivants, messieurs.


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